ELOQUENCE
L'éloquence, au dix-septième siècle, a été le genre littéraire qui a produit le plus de génies ; il est le principal titre de gloire de ce règne brillant. Les noms seuls de Bossuet, de Fénelon, de Bourdaloue, de Mascaron, de Fléchier et de Massillon dans l’éloquence sacrée, de Lemaistre et de Patru dans le genre judi- | claire, suffiraient pour illustrer tout autre règne. L
Bossuet naquit à Dijon, en Bourgogne, le 28 sep- à tembre de l’année 1627. |
De bonne heure, il montra de grandes dispositions | pour l’art oratoire ; il était déjà célèbre lorsqu'il gravit pour la première fois les degrés de la chaire.
Dès ses premiers sermons, il se fit une réputation d'homme de génie ; mais ce sont surtout ses Oraisons +. funèbres qui lui attirèrent les plus grands succès. |
Tous y admiraient cette sublimité du style, cette | force et cette grandeur des pensées, ces sentiments purs et nobles, cette largeur de vues, cette connaissance du cœur humain et des passions de la multitude, cette sagesse toute divine, ces traits de génie qui frappent comme la foudre, ces images brillantes qui rendront ces oraisons immortelles, comme tout ce qui est véritablement beau et bon.
“ Suivez de l'œil, dit La Harpe, l'aigle au plus haut des airs ; il vole et ses ailes semblent immobiles ; on croirait que les, airs le portent ; c'est l'emblème de l'orateur et du poète dans le genre sublime ; c'est celui de Bossuet.”
Ce génie profond est non moins célèbre comme historien que comme crateur. Son Discours sur l'histoire universelle est un véritable monument ; là surtout on remarque une science très approfondie de la politique, une profondeur étonnante de pensées, un style sublime et grand comme celui qui le dictait.
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Chateaubriand, parlant de cet ouvrage immortel, s'écrie :
‘Quelle revue il fait de la terre! Il est en mille lieux à la fois. Patriarche sous le palmier de Japhet, ministre à la cour de Babylone, prêtre à Memphis, législateur à Sparte, citoyen à Athènes et à Rome, il change de temps et de place à son gré. Il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main, avec une : torité incroyable, il chasse pêlemêle devant lui et Grecs et Gentils au tombeau, il meurt enfin lui même à la snite du convoi de tant de générations. Marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travers la foudre et les débris du genre humain.”
François de Salignac-Fénelon naquit d’une très ancienne famille du Périgord, en 1651.
On lui donna, de très bonne heure, des précepteurs chrétiens et savants ; ses goûts le portèrent vers l’état ecciésiastique et il devint dans la suite archevêque de Cambrai.
Le caractère de Fénelon, c'était la douceur même ; aussi ses écrits portent-ils tous l'empreinte de cette vertu.
Le premier ouvrage qu'il fit paraître fut un 77aité sur l'existence de Dieu, livre inimitable qui plaça Fénelon au premier rang des philosophes.
Télémague, que Montesquieu a appelé le livre divin du siècle de Louis XIV, est un poème épique en prose, une espèce de continuation de l'Odyssée d'Homère.
‘ Quoique, dit Villemain, la belle antiquité ait été moissonnée toute entière pour composer le 7 é/émaque, il reste à l’auteur quelque gloire d'invention, sans compter ce qu'il y a de création dans limitation des beautés étrangères inimitables avant et après Fénelon.”
On remarque dans ce chef-d'œuvre par excellence une grande richesse de style, une harmonie douce et toujours belle, une chaleur de pensées, une poésie des
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plus entraînantes, des accents les plus vrais et les plus purs.
Les sermons de Fénelon ne sont point passé, pour la plus grande partie du moins, aux mains de la postérité. Humble en toutes choses, il préféra instruire ses ouailles avec simplicité. Deux ou trois de ses discours ont suffit pour lui do iner le nom d’orateur, et le placer aux côtés du grand Bossuet.
‘* Si le génie, dit Lamartine, avait un sexe, on dirait que Fénelon a eu l'imagination d'une femme pour rêver le ciel et l'âme d'une femme pour aimer la terre. Quand on prononce son nom ou quand on ouvre son hvre, chacun croit voir sa figure ; on croit entendre la voix d’un ami. Ÿ a-t-il une gloire qui surpasse en élévation et en solidité tant d'amour ? ”
Une figure non moins ncûle, non moins sympathique, est vraiment celle de J.-B. Massillon.
Cet orateur célèbre naquit en 1663. Jeune encore, il prêcha devant l'élite de la société parisienne et remporta un incroyable succès. La cour brillante de Louis XIV l'adopta comme son favori et l'applaudit à outrance.
Il donna la station du carême devant le roi et ses nobles, et devint dars la suite le précepteur du Dauphin.
Massillon est le Cicéron de la France ; il n’a pas la force et la véhémence d’un Démosthène, mais possède au plus haut degré cette élégance, cette facilité, cette éloquence persuasive et entraînante de l'auteur des Catilinaires.
Il cherche à convaincre l'esprit en touchant d’abord le cœur, et pour y arriver, il prend tous les moyens possibles, noble langage, grandes et majestueuses images, pensées neuves et hardies, une éloquence à laquelle rién ne résiste. Massillon électrisait ses auditeurs ; on connaît l'impression profonde qu'il fit sur
l'assemblée lors son discours sur le Petit nombre des élus.
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Son Petit carême est un recueil de sermons dont chacun est un véritable chef-d'œuvre ; aussi est-il devenu un ouvrage éminemment classique.
T.-B, Massillon, dit d'Alembert, excelle dans cette partie de l'orateur qui seule peut tenir lieu de toutes les autres dans cette éloquence qui va droit à l'âme, mais qui l’agite sans la renverser, qui la consterne sans l1 flétrir et qui la pénètre sans la déchirer.”
On a de lui un grand nombre dé conférences, d’oratsons funèbres qui possédent toutes les mêmes qualité.
Après ces trois grands noms au-dessus desquels 1] n'y a rien dans l’éloquence sacrée du dix-septièm: siècle, Bourdaloue vient en premier lieu. Cet tllustre jésuite, né en 1632, fut un véritable Démosthène ; une force de logique foudroyante, un raisonnement serré, un style naturel et concis, l'éclat des nensées, tout chez lui vous subjugue ; il n’a point cette imagination d'idées, cette poésie d'images qui charment l'esprit, il cherche plutôt à convaincre par la multitude des preuves et la force des raisonnements.
‘“ Massillon, dit la Harpe, vaut mieux pour les gens du monde et Bourdaloue pour les chrétiens. L'an attirera le mondain à la religion par tout ce qu’elle a de douceur et de charme ; l’autre éclairera et affermira le chrétien dans sa foi par tout ce qu’elle a de plus haut en conception et de plus fort en appuis.”
Fléchier, né en 1662 et mort en 1710, eut peut-être plus de réputation dans son temps qu'il n’en a aujourd'hui. Certes, 1l possède des qualités littéraires bien précieuses, noblesse des pensées, variété et richesse de style, une phrase toujours correcte et habilement placée, mais on sent chez lui un manque d'imagination, une absence presque complète de force et &e sublimité, une éloquence qui ne coule pas de source comme celle d'un Massillon ou d'un Bossuet.
“ Fléchier, dit Thomas, possède bien plus l’art et le mécanisine de l'éloquence qu'il n'en a le génie. Il ne
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ETUDES ET RECITS ES s’'abandonne jamais, il n'a aucun d£ ces mouvements qui annoncent que l'orateur s'oublie et prend parti de ce qu’il raconte : son défaut est de toujours écrire et de ne jamais parler. Cependant, son oraison funébre de ‘T'urenne eut un véritable succès et fit même pleurer le grand roi.”
Mascaron, né en 1634, a précédé DBossuet ; nous avons peu de sermons de lui, eependant, il n’est guère inférieur à Fléchier.
Il parcourut les provinces et, par la persuasion et la force de son éloquence, il convertit des milliers d’hérétiques à la religion catholique.
‘ Mascaron, dit Thomas, est né avec plus de génic que de goût, plus d'esprit encore que de goût. Quelquefois son âme s'élève, mais soit le défaut du temps, soit le sien, quand il veut être grand, il trouve rarement l’expression simple. Sa grandeur est plus dars les mots que dans les idées. Son plus grand mérite est d'avoir eu la connaissance des hommes.”
La France religieuse du dix-septième, illustrée par de semblables génies, sera difficilement surpassée Comme fille aînée de l'Eglise, elle donna ainsi au monde la preuve la plus éclatante de son amour pour la religion dn Christ.
L'Europe entière, admirant cette réunion brillante de génies, tressaillit aux accents sublimes d’un Bossuet et trembla à la parole foudroyante d'un Bourdaloue.
L'éloquence judiciaire fut moins féconde que lélcquence sacrée ; cependant on remarque en première ligne, Lemaistre, Patru et Pillison, défenseur éloquent de Fouquet ; ceux-ci ont eu le rare mérite de faire disparaître la ridicule érudition employée dans les plaidoyers jusqu’au siècle de Louis XIV. Jean Racine luimême avait flagellé dans sa charmante comédie des Plaideurs, ces sots avocats qui croyaient savoir tout, connaître tout, quand de fait ils ne connaissaient rien.
Patru, entré à l'Académie française en 1640, intro-
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duisit dans cette assemblée auguste les discours de remerciements en usage depuis ce temps. Il fut aussi un critique distingué et un bon grammairien. Baileau l’estimait beaucoup tant à cause d: ses inestimables qualités d'homm:, que de ia sûretè et de la vérité de de ses jugements.
ECRIVAINS EPISTOLAIRES
La littérature française d2 ce siècle mimorable compte encore deux noms, écrits en lettres d'or sur les pages du livre sacré de l’immortalité ; ces deux génies ne furent ni des orateurs, ni des poëtes, ni des dramiturges, ni des philosophes, ni des savants, ni des artistes, 1ls furent tout cela ensemble, parce que le genre qu'ils pratiquèrent avec une étonnante facilité rassernble en lui les arts et les sciences connus des humains.
Le style épistolaire n’a pas, chez les anciens et chez les modernes, de noms plus célèbres et plus grand: ‘1e ceux de Mme de Sévigné et de Mme de Maintenon.
La première a de nos jours une réputation plus répandue que celle de la seconde, parce qu'elle est dans ses Lettres inimitables la ferme du grand monde racontant avec esprit et délicatesse une multitude d’anecdotes sur la cour du grand roi et sur les faits et gestes de marquis et marquises, d : ducs et duchesses.
Cette femme célèbre naquit en 1626, d'une très ancienne famille qui comptait parmi ses illustrations le nom vénérable de sainte Jeanne de Chantal.
Mariée à un des plus grands seigneurs de ia cour de France, elle y brilla par sa beauté et son esprit.
Son époux bien-aimé mourut à la fleur de l’âge, dans toute la force de la vie. Autant pour se distraire que pour contenter son esprit, Mme de Sévigne écrivit à sa fille, Mme de Simiane, ces Zeftres au-dessus de toute louange, dont chacune est un véritable chef-d'œuvre de style épistolaire. Ce qui a fait la célébrité de ces
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On ne se fatigue point à la lecture des lettres de Mme de Sévigné et quand on les a lues, on voudrait les relire encore.
‘ Pour tromper l’ennui de l'absence, dit Vallery-Radot, elle écrit à sa fille tout ce qu’elle a au fond du cœur, tout ce qui lui vient à la tête, ce qu’elle a fait, ce qu'elle veut faire, ce qu’elle voit, ce qu’elle apprend, les nouvelles de la cour, de la viile, de la Bretagne, de l’armée, les plus graves, les plus frivoles, la disgrâce d’un favori, un procès célébre, la forme d’une robe, un incendie, la mort d’un héros, la description d’une coiffure, une représentation d'Æsfker à Saint-Cyr, une naissance, une mort, un bon mot qui court, des réflexions sur ses lectures, enfin les choses les plus diverses, dans l’ordre ou plutôt dans le désordre où elles se présentent, contées gaiement ou tristement, selon Îe sujet ou l'humeur, mais sans cesse et partout mêlées des témoignages les plus vifs, les plus délicats, les plus ardents, les plus touchants d’une inépuisable tendresse : et tout cela jeté au courant de la plume, avec un natnrel, un abandon, un cœur, un esprit, une imagination, un bonheur d'expression et une variété de tons dont rien ne peut donner l’idée.”
Mme de Maintenon, né de la célèbre famille des d’Aubigné en 1635, avait épousé à l’âge de seize ans le poête Scarron, l’auteur du Roman comique.
Veuve à vingt-cinq ans, elle se trouva dans la plus grande misère et obligé de demander quelques ressources à la cour de France où elle était aimée et respectée.
Ayant obtenu deux mille livres de rentes, elle vécut
ainsi dans la retraite, formant son esprit par la lecture assidue des chefs-d'œuvre. Mme de Montespan, amie de Louis XIV, la nomma gouvernante du jeune duc de Maine. Belle et spirituelle, elle plut beaucoup au roi qui la nomma marquise de Maintenon, du nom d’une terre qu’elle avait achetée.
Quelques années après, Mme de Maintenon mourut ; alors Louis XIV, sentant qu’il avait besoin d'une personne pieuse et d’un esprit solide, épousa secrètement devant l'archevêque de Paris, cette dame de Maintenon qui avait toutes les qualités nécessaires pour faire une reine vraiment chrétienne.
Cependant, par modestie, elle ne porta jamais ce nom de reine auquel elle avait amplement droit. Elle se consacra uniquement à l'éducation des jeunes filles nobles de la France et créa pour elles la célèbre maison de Saint-Cyr. C'est là qu'Afhalie et Æsther furent représentés pour la première fois devant le roi et quelques seigneurs.
Mme de Maintenon écrivit pour ses élèves des lettres instructives où elle donna Ics règles d’une éducation chrétienne. Son style est pléin de finesse et de délicatesse ; ses pensées justes et vraies, ses principes en matière d'éducation excellents et selon les doctrines de l'Eglise ; sa phrase est brève et correcte, ses expressions pures et bien choisies. Napoléon préférait de beaucoup Mme de Maintenon à Mme de Sévigné parce qu’il trouvait dans celle-là plus de gravité ; il considérait ses Zeftres sur l'éducation comme de véritables chefs-d'œuvre de sagesse et de raison.
‘ Mme de Maintenon, dit Gréard, est un écrivain de rare. Sa langue est souvent pleine et savoureuse comme celle de Molière, subtile et délicate comme celle de Fénelon.. L’exactitude et la finesse du sens littéraire, jointes à la sûreté et à la profondeur du sens moral, impriment à tout ce qu’elle a écrit sur l'éducation un
caractèr particulier d'efficacité pénétrante.”