A MONSIEUR LEON LEDIEU
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: J'ABORDE aujourd’ui une question qui, par son actualité, ses progrès et son importance, mérite d’être prise en très grande considération.
Depuis quelques années, une certaine maladie s'est emparée de quelques-uns de nos compatriotes ; oubliant qu'ils sont d’une race dont le génie et les qualités ont excités chez tous les peuples civilisés la plus vive admiration, ils recherchent, et cela sans raison, à imiter les enfants d’Albion jusque dans leur costume.
Voyez ce Canadien-français dont l’aïeul est peut-être mort pour la patrie outragée, sur le champ de bataille de Saint-Denis ou de Saint-Charles ; malade de ce que les Anglais, ses voisins, possèdent dans leurs mains la plus grande partie des richesses du pays, il s'imagine qu'en abandonnant ces principes d’honneur et cette langue harmonieuse qui font la gloire de la nation française, pour le langage dur et les maximes égoïstes des fils de la Grande-Bretagne, l'argent viendra remplir ses poches et ses coffres.
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Désormais, descendant avec sapidité sur cette pente dangereuse qu’on appelle l’anglicisation, les God dam viendront embellir sa phrase et charmer les oreilles de ses amis ; s'il est commerçant, il n'aura rien de plus empressé que de mettre à la porte de son magasir, en grands caractères noirs, rouges ou dorés l'annonce de sa profession, et cela tout en anglais, s’il vous plaît, fut-1l placé da às la partie est méme de cette ville.
Il ne lui manquera plus que de longues jambes, de longs bras, un long corps, un long visage, et si dame Nature a été assez indulgente pour lui accorder toutes ces beautés physiques, voilà enfin mon Canadien complètement civilisé, de sauvage qu'il était !
Avec le temps, il en viendra à nier même sa nationalité, malgré son baragouinage d'anglais et de français ; être Canadien-français !... pouah ! c'est commun !
Ami lecteur, promenez-vous par une belle après-midi sur la rue Sainte-Catherine ou sur la rue Cr'ig, dans la partie de là ville la plus française, l’est.
Vous y verrez, comme je l’a1 vn de mes propres yeux avec étonnement et indignation, des enseignes entièrement en anglais, et le propriétaire du magasin ou de la boutique être Canadien-français comme vous et moi. Allons, monsieur l’anglicisé, vous qui avez honte d’appartenir à une nation qui fut et est encore la première du globe, à ce peuple français qui marche, aujourd’hui comme autrefois, à la tête de ia civilisation, tronvezmoi un Anglais, dans cette ville, qui ait eu l’idée de mettre sur son enseigne un seul mot français, et je vous donne un merle blanc.
Messiours les Anglais n'ont pas seulement le bon esprit de mettre l'annonce de leurs professions ou de leurs métiers dans les deux langues, comme le font tous nos compatriotes intelligents, et vous, Canadiens-français, vous dont les ancêtres furent des héros, vous êtes assez naïfs pour mettre votre enseigne en une langue qui vous est complètement étrangère, soit par la naisnaissance, soit par l'éducation !
ETUDES ET RECITS 165 Certes, si nous agIs#IQNS tous comme vous, nous ne tarderions pas à être absorbés entièrement par John Bull, et adieu alors le magnifique et brillant avenir prédit tant de fois au peuple canadien-français.
Je ne prêche point la haine contre les prétendus conquérants de 1760 ; au contraire, je leur reconnais beaucoup de qualités, et en les coudovant nous en retirerons avec le temps de grands fruits, car ce qui manque à la nation française, c’est l'esprit d'entreprise, et si nous profitons des leçons que nous donnent tous les jours nos voisins, nous n’en deviendrons que plus forts.
Mais prenous garde à l’anglicisation ; si nous voulons devenir un grand peuple, si nous voulons continuer en Amérique le rôle glorieux de notre mère-patrie en Europe, gardons intacts nos institutions, nos lois, nos coutumes, et surtout la langue si belle et si pure de nos pères.
Soyons courtois pour messieurs les Anglais qui se proclament bien modestement devoir être au Canada la race supérieure ; tâchons même de posséder leur estime, mais de grâce restons Français et de cœur et de manières.
Je m'explique bien que dans les villes du Haut-Canada ou des Etats-Unis, les quelques -Canadiens-français qui y demeurent soient forcés de parler plus souvent la langue anglaise, mais ici, dans cette grande province de Québec, où nous sommes dix contre deux, ne “oyons pas assez insensés pour devenir des John Bull ou des Jonathan.
D'ailleurs, les Anglais eux-mêmes sont les premiers à rire de ces Canadiens sans honneur, qui lâchement abandonnent la nation dans laquelle ils sont nés, sous le prétexte absurbe que ses compatriotes sont pauvres et qu'ils ne peuvent toujours l'aider dans ses vues ambitieuscs. Ah ! messieurs les anglicisés, vous attirez sur vous la haine et l’antipathie de vos frères, comme vous méritez les moqueries de ceux dont vous vous obstinez à prendre les coutumes et le langage.
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