‹ Etudes et récits [microforme]Chapitre 65 sur 78 · ARRET · texte numérisé non relu

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166 ETUDES ET RECIfIS

Comme cette question est éminemment sérieuse, examinons-là ensembie sur toutes ses faces.

Remontons cinquante-trois ans en arrière, et voyons ‘ Le pays est dans une agitation extrême ; les troupes auglaises parcourent les campagnes, portant en tous heux la terrcur et la dévastation, inondant la contrée d’un sang innocent.

Mais quels sont ces hommes, munis de fusils de chasse. de faulx, de haches, qui, malgré leur petit nombre, défendent avec le courage du lion leur église profanée, leurs femmes et leurs enfants bien-aimés? Ah! admirons l’héroïsme, la bravoure de ces martyrs de la liberté ! Inclinons-nous, ce sont nos pères !

M 5 pourquoi ces combats sanglants, pourquoi ces cris, Ces gémissements, pourquoi cette immense douleur, cette grande désolation, pourquoi tous ces échafauds terrifiants ?.. Pourquoi? Demandez à l’histoire ! Elle vous dira que nos pères, depuis le traité honteux de Paris, ont été bafoués et méprisés.

Les maîtres voulaient les angliciser, leur arracher cette foi sublime qui guidait comme un phare lumineux, leur marche sur l’océan du temps, cette langue si belle qu'ont parlé les Racine et les Corneille, ces institutions nombreuses qui, par leur vitalité, semblaient assurer aux Canadiens-français un avenir glorieux, ces lois basées sur la plus haute sagesse, ces coutumes dont la simy licité et la douceur provoquaient l'admiration des étrangers.

Heureusement, John Bull n’a pu réussir, et pourquoi? Parce que nous avons toujours eu à nos côtés un homme qui par sa noblesse, son désintéressement et son patriotisme, a été le protecteur envoyé de Dieu pour veiller aux intérêts de notre race: j'ai nommé le prêtre !

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Les patriotes de 37 furent défaits, mais leur cause fut conquise ; cette révolte a eu sur nos destinées, quoiqu’en disent plnsieurs de nos historiens, un bon effet ; elle montra pour toujours aux Anglais l’impossibilité de nous ravir par la force ce que nous avons de plus cher, notre foi et notre langue. Voyant dans le prêtre canadien l’homme invincible contre lequel se heurteraient en vain tous leurs projets d’anglicisation, les fils d’Albion accablèrent de leur haine et de leurs sarcasmes ce précieux défenseur de nos droits; mais tant que notre peuple aura le bonheur de posséder dans son sein des prêtres comprenant la haute et sublime mission qui leur est assignée dans ce pays d'avenir, le drapeau national sera respecté partout où il déploiera en replis gracieux ses trois belles couleurs.

Depuis cinquante ans, les Canadiens-français ont prospéré ; puisant en eux-mêmes cette force étonnante, cette activité incroyable qui effrayent plus qu'on le croit les vainqueurs de 1760, ils couvrent à l'heure qu’il est une immense étendue de pays.

La fécondité de la femme canadienne est devenue le cauchemar de John Bull ; il n’est pas rare de trouver parmi nous une famille composée de dix à quinze enfants ; à qnoi cela est-il dù? à la simplicité de nos mœurs, à notre amour du foyer et à nos habitudes régulières.

Messieurs les Anglais comprennent tout cela ; ils savent bien que nous tenons à notre foi, parce que c'est elle qui nous a rendus forts, et à notre langue parce que nous la tenons de nos pères mourant pour la liberté sur les vastes plaines d'Abraham, en jetant au vent avec leur dernier soupir ces paroles sublimes dont l'écho est parvenu jusqu’à nous : Vive la France !

N'ayant pu réussir dans leurs premiers projets d’anglicisation, ils en essaient un autre, peut-être plus dang« reux, parce qu’il a une apparence qui charme et qui entraîne : celui des titres, des récompenses, en un mot de tout ce qui flatte l’orgueil humain.

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L'homme est vain ; ses gestes, ses paroles, tout chez lui porte l’empreinte de ce défaut qui perdit nos premiers parents; égaré par l’orgueil, il fera des choses que sa raison condamnera ; il en viendra même à nier les plus nobles sentiments du cœur, pourvu que sa fièvre insatiable de louanges, son désir effréné des récompenses soit en partie du moins satisfait.

Au Canada, comme d’ailleurs dans tous les pays, l'orgueil a ses adeptes ; mais parmi nous, gens si modestes et si paisibles, il s’y est glissé sous une apparence des plus fascinatrices.

Les Anglais savent que, comme nos ancêtres les Normands, nous aimons ce qui brille ; or, forts de cette connaissance, ils ont pris à tâche de nous angJliciser par les titres et les récompenses. Prenons garde ! nous avons pu résister à la force, nous ne pourrons peut-être pas résister à la vanité ; nous avons été grands dans la lutte des armes et de l’éloquence, nous serons peut-être la risée dans ce combat d'un nouveau genre. Je n'ose pas entrer dans les détails de cette question des titres, car je pourrais m’égarer sur le champ vaste et scabreux de la politique, mais je constate un seul fait, c'est que, si nous ne sommes pas à toute heure sur le gui vive, les médailles et les rubans nous accableront comme des chaînes, et malheur alors à nos principes, à notre langue, à nos institutions et à notre foi.

Il y a quelque temps, moi-même j'entendais un Anglais pur sang dire à un de ses compagnons d'un air ironique :

— Les Canadiens ! pourvu qu’on leur donne une décoration quelconque, on fait d'eux ce que l’on veut.

Voilà comment nous nous faisons juger, voilà ce que l’on pense de notre honnêteté proverbiale et de notre patriotisme à tout épreuve ! Et les paroles si vraies de cet Anglais devaient être l'écho fidèle des sentiments de ses compatiiotes.

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N'est-ce pas honteux pour nous? n'est-ce point là une punition méritée de la bassesse de quelques-uns d'entre nous ? Nous sommes aux ycux des ñls d’Albion comme ces enfants que l’on contente on que l’on s’attache par des jouets ou des friandises, et notre amourpropre n’en est point blessé ?

Allons, réveillons-nous ! Cherchons la récompense de nos travaux, non dans les médailles de nos voisins, mais dans notre propre satisfaction du devoir accompi ; n’allons point gâter par ces enfantillages les grands et sublimes travaux qu'ont faits nos pères ; sachons rester sujets loyaux de l’Angleterre tant en se passant de ses titres et de ses rubans, nous n’en serons que plus respecté et admiré.

Abordons maintenant le côté le plus important de cette étude, celle de l’anglicisation de nos mœurs et de notre langue.

Le Canadien est homme de foyer ; lorsque le soir, après un dur labeur, il voit réunis autour de lui ses enfants bien-aimés et son épouse chérie, il se croit plus heure x qu’un roi, et certes il a raison, car d’ordinaire ce n’est pas dans les palais que le bonheur habite, mais dans ces maisons d’humble apparence où l’on ne connaît que l'amour, la tendresse et le devoir.

Le Canadien, simple dans ses habitudes et honnête dan, ses actes, doit à ses mœurs si régulières la vigueur d'esprit qui le caractérise ; fuyant tous ces plaisirs énervants qui sont la cause première de l’affaiblissement physique à notre époque, il consacrera au bonheur et au bien-être de sa fmille son énergie, son temps et son travail.

Lorsqu’arrivent ces fêtes touchantes qu’on nomme Ic Premier jour de l'an, la Saint-Jean-Baptiste, la Sainte- Catherine, etc., ces jours heureux où nous sommes

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fiers d’être Canadiens-français et les fil$ de cette France glorieuse, peut-être aussi aimée sur les rives du grand Saint-Laurent que sur les bords de la Seine, quelle gaîté expansive, quelles joies sublimes règnent alors dans ia famille canadienne. Danses, jeux, chansons, musique, tout se succède, s’'amalgame, cesse, recommeuce aussltôt, et cela avec un entrain admirablé.

Hélas! ces fêtes si belles tendent à disparaître ! L'anglhoisation, semblable à la lèpre hideuse exhalant sur toute une contrée son souffle infect et mortel, a porté ses ravages jusque dans ces maisonnettes où tout, mœurs, langage, croyance, était français et catholique.

Aujourd’hui ce ne sont pius ces joies pures, ces plaisirs honuêtes, cette gaîté toute gauloise d'autrefois ; hier nous étions sans tâche, et demain peut-être seronsnous marqués d’un stigmate de honte !

Nos mœurs n’ent plus déjà cette simplicité, et cette franchise qui excitaient l'admiration des étrangers. L'égoïsme, ce défaut capital des Anglais, envahit nos familles, et répand parmi elles cette réserve britannique que je trouve insipide et surtout condamnable, paree qu’elle détruit tout sentiment d'amour et de fraternité, et parce qu’elle brise les liens les plus sacrés

ie qui puissent unir deux cœurs.

FT Certes, nous trouvons bien encore dans plusieurs D =: braves familles de nos campagnes les coutumes patriar-

[ie chales de nos pères ; mais c’est un fait, et tous les patrio-

Ë 1] tes véritables le constatent avec douleur, nos mœurs s’an-

Li glicisent, aussi, si nous n'avions point cette foi sublime

qui nous sauvera du naufrage, l'anéantissement de notre race ne serait plus qu’une question de temps. Ue n'est pas à des forces étrangères que nous devons demander le secours nécessaire, mais à nous-mêmes, à nos croyances, à nos mœurs et à notre langue ; si, dans un commun accord, nous portons haut le flambeau de | Œue à notre patriotisme et le draperu de notre honneur, les | LA Anglais et nos voisins s'inclineront devant cette ma-

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gnifique manifestation, cette sublime profession de la foi de tout un peuple, et nous serions sauvés !

Après l’anglicisation de nos coutumes, vient celle de notre langue.

Cette dernière est la plus sérieuse, celle dont nous avons le plus à craindre, parce que la perte de ce langage noble et harmonieux que nous a légué la France serait pour nous la desrruction entière de toute idée nationale, l’anéantissement de tous nos principes religieux et la ruine de toutes nos institutions.

La langue française, par sa pureté et sa richesse, a été de tout temps proclamée la plus belle du globe ; aussi les premières cours d'Europe l'ont-elle adoptée, et cela depuis un grand nombre d'années, comme langage diplomatigue,

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uumanité, elle est devenue en quelque sorte une langue classique, où tout, mots, expressions, tend à la plus haute perfection.

La littérature française est la première du monde ; ses écrits sont pour les Anglais comme pour les Espagnols une mine inépuisable dans laquelle ceux-ci ne cessent de puiser.

Les fils d'Albion savent que leur langue, froide comme leur caractère et sèche comme leurs manières, ne peut leur fournir les expressions voulues pour parler avec avantage de ce qui est beau et de ce‘quiest grar.d ; alors ils sont bien forcés d'emprunter à la langue française cette chaleur de style, cette noblesse de pensée, cette richesse de mots qui leur manquera toujours.

Certes, je ne veux pas médire de la langue anglaise qui, malgré tant de défauts, possède une concision et un caractère vraiment énergique, qualités remarquables qui l'ont fait proclamer la langue d'affaire par excellence.

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Mais mon esprit se refuse à croire qu’elle puisse être autre chose ; l'Anglais, le langage des nobles sentiments du cœur, allons-donc !

Nous, Canadiens-français, nous qui sommes les fils de cette France si grande et si noble, les descendants de cette nation chevaleresque où l'honneur et le devoir étaient choses sacrées, nous serions capables de rougir d'une langus que parle notre mère-patrie !

Parce qu. es affaires se font en anglais, est-ce une raison d’angliciser notre langage ? N'est-ce point assez qu’on soit obligé d'apprendre et de parler l'anglais, sans que. la nôtre, celle que nous ont légué les 60,000 braves de 1760, diminue de valeur à nos yeux?

Parce que nous sommes les sujets de l'Angleterre, cesserions-nous d’être les enfants de la France ?

Nous sommes les premiers et véritables habitants du Canada, et nous adopterions le langage des envahisseurs !

La majorité, dans cette belle et grande province de Québec est canadienne-française, et la minorité aurait plus de prestige !

Mais, c’est ridicule !

Si l'anglais est devenu parmi nous la langue du commerce, c’est beaucoup de notre faute.

Allez dans les plus beaux magasins ou dans les bicoques de l’ouest, tous les commis, à quelque exception près, parlent l'anglais et pas un seul mot de français, ce que je trouve étonnant et invraisemblable pour une ville comme Montréal aux trois quarts canadiennefrançaise !

Allez dans l’est, presque tous parlent le français et l'anglais.

Les fils de John Bull trouvent affreux que quelquesuns de nos marchands où commis-marchands ne connaissent point leur langue ; mais demandez à ces messieurs qu'ils apprennent la nôtre, ah! ça, ce n’est plus la même chose !

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Quels sont les eoupabies : ?

Ce sont nous, et ce sont eux !

Nous, parce que si nous avions montré plus d’énergie, plus d’orgueil national, les Anglais feraient aujourd'hui ce que nous faisons tous, apprendre les deux langues !

Eux, parce qu'ils ne veulent point admettre le fran-

çais dans leurs affaires et qu'ils montrent là clairement Lie égoïsme et leur manque de noblesse !

Cet état de choses ne peut durer ; jusqu'ici, le français et l'anglais ont été egalement parlés dans cette province, mais viendra un temps où les affaires et la population ayant considérablement augmentées, une de ces deux langues devra céder sa place à l'autre ; ce sera d’ailleurs comme le flamand et l'irlandais, der x beaux langages dont il ne reste plus que des débris !

Laquelle aura la préséance ?

Hélas! nous ne pouvons connaître les mystérieux desseins de ia Providence !

Espérons qu’un jour l'élément saxon ayant été refoulé dans les provinces voisines, le drapeau national flottera librement sur tous nos édifices, et qu’ziors notre province deviendra un pays pouvant jouir des mêmes droits que l’Angleterre ou toute autre nation.

Si des pctits peuples comme les Chiliens, les Boliviens, ont pu devenir indépendants, est-ce un crime pour nous de rêver à l'indépendance ? Si l'Australie, pays anglais, songe elle-même à briser ses liens, serionsnous coupables de penser peut- -être à briser les nôtres ?

Certes, nous jouissons, quoique sujets, d'une grande liberté, mais le moment viendra, et il n’est pas loin, où, sans révolution, sans effusion de sang, la Grande- Bretagne perdra l'Amérique du Nord.

Je ne sais si la chose, tout en étant possible, peut devenir probable, toujours est-il que souvent ma pensée se reportant à cent ans d'ici, je vois au Canada deux pays distincts: l'un français, l’autre anglais : le

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premier jouant en Amérique le rôle glorieux de Ia France. l’autre étonnant le monde par la grandeur de son commerce.

L'Europe tombera comme ces puissants et riches pays d'Orient dont il ne reste plus que le souvenir de leurs actes fameux et les ruines de quelques-uns de leurs palais gigantesques !

L'Amérique, jeune, pleine d'avenir, fière d’une civilisation qui lui est propre, deviendra ce qu'est aujourd'hui l’Europe, grande, riche, redoutable et recherchée.

Nous, Canadiens, nous avons notre place marquée sur cette terre que Jacques Cartier donna à la France ; mais, ‘‘aide-toi, le ciel t'aidera,” dit le proverbe, et certes Si nous ne prenons point garde aux nombreux dangers de l’anglicisation, malheur à nous !

Il est temps, grandement temps, de réagir de toutes nos forces contre cet entraînement fatal de plusieurs d’entre nous à singer John Bull.

Tout le monde parle d'annexion, d'indépendance, de fédération impériale, de ceci, de cela, très bien, mais pour le présent on devrait plutôt penser à l'anglicisation, à ce mal affreux qui nous ronge, à cette gangrène horrible qui finira par nous perdre si jamais Dieu cesse de veiller sur nous!

Faisons une guerre à mort à l’anglicisme, cet ennemi mortel de notre langue.

Parlons correctement ; suivons la route que nous trace Buies et Lusignan !

Encourageons nos arts, notre littérature, nos industries ; préparons-nous ainsi à l’avenir brillart qui nous attend, au rôle sublime qui nous est dévolu sur le continent américain.

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