‹ Etudes et récits [microforme]Chapitre 72 sur 78 · A MONSIEUR V. GRENIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR V. GRENIER

TERRIBLE homme que le capitaine Joubert ! Grand, très large d’épaules, possesseur d’une énorme moustache tournée en crocs comme celle d’un mousquetaire, et la tête chargée d’une épaisse et magnifique chevelure déjà grisonnante, il avait et dans son: air et dans son regard je ne sais quoi qui intimidait et faisait trembler ceux qui osaient l’'approcher de trop près.

Cependant, sous de si rudes enveloppes, Joubert cachaiït un véritable trésor de qualités, et plus d’un soldat avait connu et éprouvé la générosité de son cœur. Tous se plaisaient à raconter cette touchante anecdote dont leur brave capitaine fut le héros, et qui était la preuve la plus éclatante de ses vertus.

C'était au temps où Napoléon Bonaparte portait dans toutes les contrées de l'Europe la puissance de ses armées et la terreur de son nom ; les rois eux-mêmes tremblants et effrayés, allaient se prosterner devant un homme sorti du peuple, le soldat de la veille, l’'empereur du lendemain.

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Cependant la Russie, puissance formidable, résistait encore avec acharnement contre la France victorieuse ; Napoléon, blessé de ce qu'on ne se soumettait à son autorité grandissaute, résolut d'aller porter au sein même du royaume des Russes la force de ses armes.

Il rassembla 400,000 hommes et vola à Moscou.

Joubert, alors âgé de vingt ans, faisait partie de cette grande armee. Il avait pour compagnon inséparable un soldat nommé Pierre Rioux. Nés dans le même village, ayant à peu près le même âge, ces deux amis possédaient l’un pour l’autre une véritable et noble affection, une amitié aussi grande que celle qui unissait jadis Epaminondas à Pélopidas, David à Jonathas.

Nous connaissons les quelques triomphes et les nombreux malheurs qu'eureut en partage nos pauvres soldats dans ce pays de neige. La plupart de ces braves avaient trouvé sur le manteau blanc qui couvrait la contrée le linceul de la mort. N'était-ce pas affreux et lamentable de voir ces vaillants fils de ia France, mourir sans combat, les armes à la main, loin de la patrie menacée ? O France, pleure, mère infortunée, pleure sur tes enfants qui par milliers, gisent sur les plaines glacées et désertes de la Russie! Leurs ossements, Ô malheur ! blanchiront dans une terre étrangère.

Napoléon, voyant avec désespoir ses troupes décimées par le froid et la faim, ordonna cette retraite dont le récit arrache des larmes. |

Tous ces nombreux dangers augmentaient l’ardente amitié de nos deux héros.

Le brave Rioux, blessé à Moscou, marchait, avec une bien grande peine, appuyé au bras de son compagnon Joubert. Celui-ci, plus fort, supportait avec un courage qui tenait du prodige le froid, la faim et la fatigue.

Voyant son ami déjà bien affaibli, ses vêtements en lambeaux, son visage et ses mains bleuis, sa tristesse et son découragement, Joubert etait ému et s’efforçait de

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lui rendre moins fatigante cette marche dangereuse et pénible à travers un pays inconnu. Cependant il voyait avec inquiétude que son inséparable ami faiblissait de plus en plus, et devait iafailliblement succomber dans cet affreux désert, loin de la France. Pierre, les pieds et les jambes engourdis par un froid intense, exténué, mourant de faim, dit à Joubert d’une voix presqu'inintelligible :

— Cher ami, laisse-moi mourir ici, je ne puis plus marcher.

— Non, répondit son compagnon avec émotion, laisse-moi te porter, jusqu’à ce que nous rencontrions un village où je demanderai du secours pour toi ; je suis fort, et je n'aurai aucune fatigue. Non, Dieu ne peut vouloir que toi, mon autre moi-même, meure ici, dans ce pays affreux et funeste.

Et Joubert, sans écouter la réponse de snn ami, le prit comme un enfant, et. le porta ainsi pendant quelques instants. Mais bientôt, brisé de fatigue, ne pou- ‘vant plus marcher, il s'arrêta et déposa son ami sur son manteau étendu sur la couche glacée, et pleura comme un enfant. Rioux lui dit alors :

— Frère, console-toi ; moi, je me sens mourir ; laissemoi, et va défendre cette malheureuse France !

— Non, ami, rép ndit avec des sanglots le brave Joubert, je reste ici pour pleurer sur toi que je vais perdre, et t’ayant perdu, à quoi me servira-t-il de vivre ?

— Ah ! dit le moribond, pense à la France ! Elle a encore besoin de toi. Mon frère, nous nous séparerons pour un instant: bientôt nous nous reverrons là-haut dans le cicl où tout n’est qu'amour et bonheur !

Pierre, les mains jointes et tenant un chapelet, les yeux levés au ciel, priait avec une ferveur digne des premiers chrétiens.

C'était vraiment un spectacle sublime ; les soldats qui passaient près d'eux, pleuraient d’attendrissement en voyant ces deux amis dont l'attachement devenu

proverbial allait se briser sous la faulx cruelle de la mort. Joubert sanglotait penché sur le corps de son compagnon. ol

— Ami, dit d'une voix bien faible le pauvre Pierre, vois ce chapelet que mes mains pressent avec ardeur ; quand je ne serai plus, tu le prendras et tu le porteras, à ma bonne vieille mère en lui disant que son fils est mort en chrétien et en soldat. Tu le feras, n'est-ce pas ?

— Oui, je te 1: promets, tendre ami !

— Merci, merci, Joubert, maintenant je puis mourir tranquille ! Oh! frère, je faiblis. la mort approche... cher any, prie pour moi pour la France surtout... adieu... au revoir !

Et son âme s’envola, et ses yeux se fermèrent pour ne plus jamais s'ouvrir.

L'infcrtuné Joubert pleura bien longtemps près du corps glacé du confident de ses joies et de ses douleurs.

Rentré en France, il fit ce qu’il avait promis à son ami dans l'immense tombeau où dormaient de leurs dernier sommeil des miliiers de Français, et de plus, possédant une petite aisance, il soutint la mère inconsolable de Pierre jusqu’à ce qu'elle mourût.

Joubert devint capitaine sous la Restauration, et mourut en 1847, entouré de l'estime de tous ceux qui l'avaient connu.

O sainte amitié, noble sentiment qu'on -outrage, hélas ! si souvent, à quels actes sublimes tu conduis ceux qui t’honorent !

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