‹ Études et récitsChapitre 12 sur 64 · A MONSIEUR L. PERRIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L. PERRIN

De tous les genres de littérature, les plus nobles et les plus utiles sont certainement ceux de l'histoire et de l'éloquence. Les actions des peuples, la vie des grands hommes, les hauts faits des guerriers, les découvertes dans le domaine de la science, les fautes des gouvernements, tout est mis au jour et jugé par l'histoire ; la vraie éloquence ranime les vertus des hommes, les conduit à des actes courageux, les encourage à soutenir les lois humaines et à corriger les mœurs. Hérodote, Thucydide, Xénophon, Plutarque, Tacite, Tite- Live, Rollin, Bossuet et bien d'autres historiens célèbres méritèrent l'admiration des hommes par leurs écrits; réunissant la poésie à l'éloquence, ces auteurs illustres firent de l'histoire la plus belle peut-être de toutes les sciences.

Rien de plus sublime que le rôle de l'historien ; il surpasse celui de l'orateur, en ce que son effet est plus durable, quoique moins spontané.

Les premiers historiens de la Grèce furent des poètes épiques et cycliques qui embellissaient de tous les charmes de la poésie les traditions des âges précédents. Hérodote, que Longin appelle '-le plus homérique des

écrivains grecs," a dans tous ses ouvrages, non pas l'imitation, mais l'inspiration d'Homère.

Thucydide, qui eut l'honneur de former Demosthènes, possède dans ses écrits une éloquence vigoureuse et passionnée. Xénopnon. surnommé " l'Abeille attique," fut non-seulement historien impartial, mais aussi sage philosophe. Plutarque, l'écrivain le plus populaire de l'antiquité, est par excellence le peintre des temps et des hommes. César, l'illustre conquérant, a donné dans ses Comvicntaires l'exemple d'un style pur, élégant et clair.

Les écrits de Tite-Live offrent des modèles achevés d'éloquence. Taciie " qui n'a fait que des chefs-d'œuvre " est généralement considéré comme l'un des historiens les plus éloquents et les plus profonds de l'antiquité.

Dans les temps modernes, Bossuet, l'aigle de Meaux, est connu comme le plus grand historien de France. Je pourrais citer encore u»i grand nombre d'écrivains remarquables qui donneront à l'his'oire la prépondérance sur l'éloquence. Celle-là remonte à Moïse, le grand législateur de Dieu, et celle-ci naquit de l'histoire même.

D'illustres orateurs étonnèrent leurs contemporains par leurs paroles hardies et brillantes, mais qui naus a transmis les actions de ces hommes ? L'histoire. Qui les a jugés et rendus immortels ? L'histoire encore.

Les hommes, q.ii sont souvent les dupes de. l'action et de la parole, applaudissent ou couvrent de huées un orateur, mais c'est dans le silence du cabinet ou dans les loisirs de la campagne qu'ils lisent et approfondissent l'histoire. Certes, l'action de l'orateur est bien puissante, mais elle n'est pas continuelle. La multitude est facilement entraînée par le prestige d'un homme éloquent; dans son enthousiasme, elle se croit capable de tout, même de l'impossible. Le lendemain, la foule ne pense plus à ses vastes projets et les paroles éloquentes de l'orateur demeurent sans effets décisifs.

L'histoire, au contraire, est lue et relue i)ar les hommes instruits ; elle devient pour eux un immense trésor où ils puisent la <:onnaissance du passé et la prévoyance de l'avenir.

N'est-ce pas par l'Ecriture sainte que se forment surtout les orateurs sacrés? N'est-ce point dans cet ouvrage merveilleux et divin que nous lisons et admirons l'œuvre grandiose de la création du monde, la formation du peuple de Dieu et ses actions extraordinaires dans la suite, la vie sublime de Jésus-Christ, l'établissement de la religion chrétienne et le courage constant des martyrs ?

L'orateur ne juge jamais l'histoire, mais répète ce que celle-ci a dit et prononcé sur les événements et sur les hommes remarquables ; au contraire, l'histoire juge toujours l'orateur d'une manière impartiale, loue ses qualités ou blâme ses défauts, et son jugement devient celui de la postérité. Malheureusement, il est des hommes qui écrivent l'histoire suivant leurs principes personnels, leurs haines et leurs passions ; ils sont grandement coupables, car ils trompent leurs semblables en donnant les faits d'une tout autre manière qu'ils sont réellement.

L'histoire est la vie même de l'homme ; chaque caractère s'y trouve représenté, chaque action est jugée suivant les lois divines et humaines. Quels avantages n'avons-nous pas en lisant l'histoire d'une manière approfondie? ^L'^lgré les dons d'orateur que la nature peut nous avoir donnés, nous ne pouvons pas être de véritables orateurs si nous ne puisons dans l'histoire une connaissance exacte du passé : tout historien n'est pas toujours orateur, mais tout orateur doit être plus ou moins historien.

La jeunesse surtout doit étudier l'histoire.

" Les jeunes gens, dit Rollin, ont besoin (s'il m'est permis de me servir de ce terme) d'un moniteur fidèle et assidu, d'un avocat qui plaide auprès d'eux la cause

40 ETL'DE.S Eï RECITS

du vrai, de l'honneur, de la droite raison, qui leur fasse remarquer le faux qui règne dans presque tous les discours et toutes les conversations des hommes, et qui leur donne des règles sûres pour faire ce discernement." Mais qui sera ce moniteur? l'histoire.

Ainsi, l'on voit combien le rôle de ce genre littéraire est sublime. Que l'on développe donc nos facultés par l'étude de l'histoire : que l'on lise et relise sans cesse les chefs-d'œuvre des historiens : que l'on étudie l'éloquence, mais que l'on sache d'abord ce que dans le. passé les hommes ont fait et ce que les événements ont produit, car l'orateur qui connaît pleinement l'histoire, est vraiment complet.

Page 1