DIX-HUIT ANS
Un vénérable vieillard, accoiaipagné d'un jeune homme aux traits nobles et à la taille élégante, se promenaient dans les magnifiques allées d'un parc attenant à un de ces châteaux gothiques si nombreux au moyenâge. Ils prenaient l'air pur et frais d'un beau matin d'été et admiraient ces merveilles dont la nature est si prodigue dans cette partie de l'année.
L'adolescent romptt le premier le silence.
— Mon père, mon cœur tressaille de joie 1 vous savez, j'ai aujourd'hui dix-huit ans !
— Mon fils, répondit le vieillard avec un bienveillant sourire, je comprends bien ta joie et je n'ose la condamner. Mo (-même, à ton âge, insouciant de l'avenir, je me confiais au bonheur présent ; je croyais que pour moi les malheurs et les chagrins étaient impossibles.
— Mais, mon père, avoir la fortune et une naissance illustre, de bons parents, n'est-ce pas assez pour vivre heureux sur cette terre ?
— Oui, reprit le bon vieillard, mais presque jamais un homme n'a joui d'une félicité si parfaite. Ecoute, mon enfant, ce que je vais te dire. Tu as eu dix-huit ans 1 Ah 1 que ce mot a de charmes et de tristesses ! A
ton âge, je formais, comme toi, dans mon esprit, des illusions dorées qui, hélas ! ont disparues sur la mer orageuse du monde ! Dix-huit ans, qu'alors ce mot si attrayant et si terrible m'apparaissait bien beau ! Dixhuit ans s'étaient écoulés ! Dix-huit ans de bonheur, de joies et de douces émotions ! Dix-huit ans près d'un père et d'une mère dont le cœur débordait de tendresse pour moi ! Oh 1 que cela était beau ! mais que sont devenus dix-neuf, vingt ans ? De grands chagrins ont brisé l'enveloppe dorée de l'avenir que j'avais rêvé à dixhuit ans ! Tu as remarqué, n'est-ce pas? dans le jardin délicieux, attenant à notre villa de Cormo, ce ruisseau limpide dont les bords couverts de violettes couleur d'azur et de marguerites à l'éclatante blancheur forment avec l'eau qui fuit un contraste qui frappe l'imagination d'une âme sensible à la poésie. Ce ruisseau, c'est la vie ; ces fleurs, ce sont les joies 1 mais lorsque le ciel se couvre de noirs et menaçants nuages, et que la tempête se déchaîne dans toute sa fureur, tu vois ces magnifiques plantes lutter avec désespoir contre le vent furieux, et, malgré un suprême et dernier effort, mourir la tête penchée vers le ruisseau qui les a vues naître ! Cette tempête, ce vent furieux, ce sont les chagrins, les maux et les afflictions ; ce combat désespéré, c'est la lutte d'une âme heureuse contre les malheurs et les infortunes de ce monde ! Ah ! mon fils, si tu pouvais juger homme moi de la vie de l'homme, peut-être tremblerais-tu aujourd'hui au lieu de te réjouir ! Tu as admiré cet immense Océan ; tu as pu jouir peut-être du plaisir d'être ballotés par ces flots azurés ! Vois ce petit navire aux blanches voiles ; un vent favorable et doux le pousse vers le port ; le ciel est pur et un soleil brillant dore les eaux ridées par une légère brise. Mais que les cieux se couvrent d'épais nuages, et qu'un vent violent fasse mugir et bouillonner les eaux de l'Océan, et que la tempête éclate, il n'en restera bientôt du léger navire que de tristes épaves ! Il en est de même, mon
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fils, de la vie humaine. Si le malheur ne nous accable pas, nous nous croyons heureux, et partant invincibles dans notre bonheur ; mais que l'adversité arrive, nous n'avons plus de force, nous désespérons de nous-mênïes, et parfois, si nous ne cherchons pas la seule planche de salut qui est la religion, nous faisons naufrage. Tu vois à présent, cher fils, ce que signifie ce mot . dixhuit ans ! Tu auras des peines, des chagrins, c'est le sort de tout homme, mais montre une âme courageuse et une énergie invincible ; n'aie pas honte de la religion chrétienne, et sois homme de caractère ; alors tu vogue-' ras en sûreté sur la mer du monde.
— Mon père, reprit le jeune homme devenu pensif, j'avais formé de douces illusions pohr l'avenir, mais s présent je ne saurais m'y fier. Je vous ai pris pour modèle, vénérable père, et je suivrai vos bienveillants conseils.
— Oui, mon cher enfant, profite de ce que tu sais par mon expérience ! Sois le digne descendant de notre illustre famille, et que Dieu te donne une épouse douée des plus grandes qualités du cœur et de l'esprit.
Après ce sérieux entretien, ils rentrèrent au château où l'on fêta jusqu'à une heure avancée de la nuit.