‹ Études et récitsChapitre 62 sur 64 · A MONSIEUR EDOUARD AUBE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR EDOUARD AUBE

C'eiait le soir d'un beau jour de juillet 1 Le soleil avait disparu à l'horizon ; une lueuer incertaine marquait encore le lieu où il avait fui. Quelques belles étoiles commençaient à scintiller sur le fond noir du firmament ; elles semblaient des clous d'or soutenant la voûte immense des cieux.

Tout était calme dans la nature ; seules, la voix du rossignol qui faisait entendre dans le feuillage ses douces modulations et le murmure des ondes limpides, coulant à mes pieds, interrompant le silence mystérieux qui m'environnait.

J'aimaià.à me promener solitaire sur les bords de la charmante rivière qui arrosait mon village ; l'eau était

si belle, si limpide et ses rives si encbanteresses ! Cherchant la solitude, je ne pouvais la trouver plus douce que dans ce lieu où la nature avait répandu à profusion ses plus beaux dons.

Quelques arbres à l'épais feuillage, agités par un doux zéphyr, murmuraient je ne sais quel mystérieux langage ; ils penchaient tristement leurs branches touffues vers les ondes de la rivière.

Bientôt la lune monta dans le ciel , sa lumière bla- Cirde se décomposait ea mille paillettes d'argent dans les eaux ridées.

Mon âme était triste ! Je levai les yeux, je vis ces milliers d'étoiles perdues dans l'immensité ; un sentiment indéfinissable envahissait mon 'âme à la vue de tant de grandeur 1 Oh ! qui ne pourrait comprendre l'existence d'un Dieu, d'une puissance surhumaine veillant à l'ordre de l'univers quand on se trouve ainsi face à face avec les beautés du ciel et de la terre, dans le calme d'une nuit d'été ! O Dieu, vous qui avez fait ces merveilles, cette étoile, cet astre dont la douce lumière nous éclaire chaque nuit, cette nature luxuriante et belle qui, dans son langage, semble célébrer vos grandeurs, jetez un regard de miséricorde sur votre enfant, laissez pénétrer dans mon âme un rayon d'espoir !...

Tout à coup, sur le bord opposé de la rivière, j'aperçus un vieillard aux cheveux blancs et péniblement courbé sous le poids des années. Une longue barbe descendait sur sa poitrine, et sa tête était chauve; sa figure, ^empreinte d'une grande tristesse, présentait de nombreuses cicatrices, et pour tout vêtement il avait une robe blanche.

Ses yeux erraient tristement sur les eaux limpides de la petite rivière ; soudain je l'entendis parler en ces termes :

" Salut, bois couronné de verdure, salut, rivière à l'onde ridée par le zéphyr, salut, ciel où brillent mille feux, je vous revois encore ! Pourtant, hier, je ne voulais plus vivre I Je cherchais la mort et j'ai trouvé la vie ! Le Dieu de ma mère, voyant que je marchais à l'abîme, m'a envoyé son ange pour me guider par la main dans la voie du ciel ! Au jour défaste où je perdis ma tendre mère, je me trouvai seul au monde. Jeune et ardent, je partis pour des terres lointaines. Sans sxp crience, ie devins ami d'un homme qui a fait le malhe ur de ma vie I O souvenirs cruels, fuyez loin de ma pensée ! Respectez la douleur d'un vieillard ! Hier encore, je voulais mourir, lorsque sur ma route je rencontrai une de ces âmes privilégiées qui n'ont jamais connu le péché, et je fus sauvé ! O solitude, porte dans mon cœur le baume de la joio ! Ici, laisse-moi pleurer ! "

J'entendis les sanglots déchirants du pauvre malheureux ; soudain je le vis se lever comme en sursaut, les yeux hagards et les mains tendues vers le ciel, s'écriant d'une voix terrible : " Mon Dieu ! " Ce fut tout...

C'était un rêve ! Dieu m'avait envoyé le sommeil afin que je fisse ce rêve fantastique dont je compris le sens. Oui, un mauvais ami est le plus grand malheur qui jjuisse arriver. C'est s'attacher à un cadavre pour pourrir avec lui !

De nos jours, hélas 1 les amis de cette sorte sont bien nombreux. Le mal a toujours eu des adeptes pour le réi:)andre dans le monde, et le bien est là qui attend de nobles âmes pour le faire connaître et aimer.

Les étoiles brillaient encore, quoiqu'avec un moins vif éclat ; la lune avait parcouru déjà dans le ciel une grande distance. Le silence planait toujours sur ce lieu enchanteur où j'avais passé de si doux instants ; après une courte prière, je regagnai ma demeure, songeant à

ce rêve qui était pour moi comme un avertissement, un conseil venu de Dieu même 1 Je gardai toujours le souvenir de cette nuit d'été.

lis

Typ, W. Boucher, rue Amherst, n. 320

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