‹ Etudes et réflexions d'un pessimisteChapitre 6 sur 7 · PROTESTATION DE MAISTRE FRANÇOIS · texte numérisé non relu

PROTESTATION DE MAISTRE FRANÇOIS

« Je pieça suis grandement fasclié de ne vous pouvoir aller visiter sur terre, comme fait Er FArménian, lequel avoyt jà plusieurs semaines séjourné au Tartare, ainsi que asseure Platon en sa Républicque, ou comme mon filz Epistémon, quand Panurge Teust guary d'ung mal assez grief, appelé teste couppée, à Tayde d'ung peu d'unguent ressuscitatif. Ains puis que suis icy retenu par certaines causes, lesquelles vous déduiray une aultre foys que serons de loisir, du moins vous veulx-je adresser par manière de protestation et co'nseil le présent escript à celle fm de au tort obvier que plusieurs parmy vous font à mon bon renom. Alas, alas, mes amys, la terre, je le veois, point n'est encore et de longtemps ne sera enlièrement purgée des cagotz et matagotz, qui l'infectent et ruynent, vrays singes

qui cliarchent les pous en la teste d'aultrui pour s en nourrir, et guastent les réputations par leurs rêvasseries.

« A ce que j"ay apprins d'aulcuns peregrins, de la nauf à Caron fraischement descenduz es régions infernales, plusieurs chez vous me traictent de bouffon cynique.

« Aultres de certaines joyeusetez incluses dedans mes hystoires pentagiuélines meschamment infèrent que oncques rien n'ay sceu et voulu veoir en la vie que subiect de rire comme ungfol, estant de tout incapable de entendre et en pitié prendre les fascheuses et misérables conditions de l'existence terrestre.

(' Dadvantaige aulcuns vouldroyent par manie exégéticque ou par malice démoniacle me réduire et ravaler au rang des intriguants et brouillons qui se travaillent à force de promesses vaines à mettre le monde en combustion.

« Des premiers diroy seullement que iceulx sont nez sans doute en pais de brouillards ; d'où vient que ilz ont la VRue débile, et saigement feroyent d'emprunter à Panurge et de chausser ses lunettes, puis que rien en moy ne veullent apercevoir sinon Tescorce et le varnis.

(( Bien est-il que moult aimay en mon vivant à traicter matières gayes et plaisantes. Oncques

ne craignis de dénommer les choses par appellation propre, lesquelles Nature ne craint poinct de faire et produire, au grand scandale des caphartz et papelardz, engiponnez ou non, qui tousjours mettent la saigesse en ung ton chagrin et malplaisant. Ains de me faire passer pour ung folyvre, pour ce que pris plaisir à humer ceste tant divine, précieuse, délicate et salutaire liqueur qu'on nomme le piot, et maintes foys en vantoy les vertus tant spécificques que générales, laissez cette lourderie aux susdits sotz qui rien ne veoient par delà le bout de leur nez.

« Voltaire, lequel avez tousjoiu*s et en tout lieu cogneu pour un bon compaignon, et d'humeur gualante, me ha daulbé ung soir que avoyt l'orifice de son estomac estouffé par les alimens, comme trop scavez que par faulte de boyre assez sec, souvent esprouva grande diificulté de digestion et chylification compétentes. Toutes foys cettuy gentil Voltaire, à ceste heure qu'est es leu eschanson du benoist Lucifer et que ha fonction de verser à boyre es damnés les jours de feste, dedans le canton d'enfer ou je assez joyeusement expie les péchez eschappez à mou humanité, me ha pieça confessé son erreur. Adoncques luy ay de bien bon cueur pardonné et ferez comme moy. Quant est de cculx qui par intention diabolique et par abhorriliou du vr^iy o[ du

naïf me calumnient, ne les escoiitez mye. Fuyez les gens roides et compassez comme paons, lesquels desployent et estaient une queue ocellée moult plaisante à regarder, ains sont déguarnis de voix et espérit, vuides et solennels, ainsi que plusieurs m'atlerment qu'estes en ces temps derniers devenuz par vitieux enseignement des escholes et dessiccation précoce des bourses séminales du cerveau.

« Que si en mes Chronicques observez parfoys goust dominant de certaine gayeté, il me met en fascherye vous veoir pour ces menuz propos de beuverye prendre le change sur mon contentement. Que croyez-vous, mes bons disciples, qui m'ayt meu à compouser ces hystoires de haulte gresse pour vous secouer ung peu la râtelle ? Simple désir de passetemps et idée de moy rigouller? Satisfaction unicque et profonde des choses? oh ! que nenny. Ains j'avoye de mes propres yeulx veu que l'homme naturellement ne rit guère, comme trop bien assez ouï que les sauvages et aultres gens voisins de nature tousjours sont de face et contenance sérieuse et de humeur morose ; pour tout, rire ha esté inventé pour contrepoiser la tristesse, gravité et mélancholie inhérente à la condition humaine. Car pas besoin ne seroyt sans la folio de ellébore, sans la maladie de médecine, sans l'ignorance

(le science, sans la misère humaine de autheurs comicques, comme mes deux bons maîtres Arislophane et Lucien. Desquelz Tung de brief me disoyt, vuidant ensemble un pot de vin infernal, combien triste et fascheux estoyt Testât du monde au temps oii lui escripvoyt ses mocqueries satyricques, et l'aultre me dénombroyt tous les malheurs advenus à Athènes, telz que pertes de libériez, triumphe de tyrannie, pestes, mort et persécution des bons, dépravation des mœurs, quand il faisoyt jouer ses drolaticques et merveilleuses farces, sotties et moralitez.

<( En une saison aspre et peinible, oii nous tous encores estions embourbés en l'ornière des vieulx temps, voyant plusieurs belles choses apparoistre au monde et vous pretz à vous laisser cheoir en langueur et descouragement, je pour esgayer vos esperitz et vous rendre le cueur alègre escripuis mes évangiles hieroglyphicques. Ains aujourd'hui que regorgez a contrefit de contentement lasche et niays et qu'avez plus do présomption que de suffisance, à ce que Ton me ha dict, qu'avez pris tous les aultres âges en dédain et que pansez frapper le firmament de vostre front tandis que pataugez dans vostre liant jusques aux aureilles, paoureux et transifs comme pelils garçons, insolents comme paiges, espuisés comme vieillards caterrheux et cacchec-

ticques, je haultement vous invite ne point remparer vostre frivolité derrière mes livres et vous reserver à rire une foys que serez hors de vo ordures.

tt Dabundantilme desplaist que, non contents de me desguiser en admirateur emphaticque de ceste machine sublunaire et de cette fourmilière crottée, aulcuns me veullent transmuter en fomenteur d'agitation à tout propous. Qu'est-ce à dire? estoys-je un fat, un hypocrite, un faussaire? Soustiendront-ilz que je cachoy sous une face embarbouillée de lie la pasleur d'un Brutus tétricque et renbarbatif, le visaige hideux et renfrogné d'un vilain ambitieux? Je abhorroy tousjours d'entreroller mon nom parmi ceulx des complotiers laïcs, devotz, religieux ou aultres : car les espèces varient de nom, ains d'essence poinct. Jamais ne songeay à prendre la charge, au-dessus de ma sufiisance, d'emparadiser par force le genre humain, comme feirent tous tyrans, comme feirent Auguste le caphartz et Néron le truand, comme feirent Calvin le lycanthrope et Messieurs de la Sainctc Inquisition ; car je veis toujours ceuLx qui par leur zèle acharné et leurs systèmes lunaticques rôvoyent d'avoir prins la pie au nid, devenir tout soubdain plus tyrans que loups, plus orgueilleux (juecoqs, plus venimeux que vipères.

« Oncques ne feus assez sot pour n'aperceveoir que la terre ne vault guères et le genre humain bien peu. Puis doncques qu'en ma faculté n'estoyt d'estre architecte d'une espèce nouvelle, je m'evertuay à vous chatouiller pour vous faire rire, et vous délecter par le narre de mirificques adventures, parsemées libéralement de réflexions profondes que pouvez y picorer sans grand soing ni despense ; ce ne vous sera pas grand estrif de les y descouvrir. Je fais mestier de revesler à tout bon entendeur ce que sont et valent ceulx que appelez grands, seigneurs, dignitaires, caudataires, profetes, et aultres de semblable farine, que tolérez en les redoublant, que redoublez en les tolérant, et dont m'est advis que donneriez voulentiers dix pleines charretées et plus pour un verre de Nuicts ou de Chambartin. Esquels personnaiges, qui ouvrant comme fours leurs aff'amées gueules vous font trembler la fiebvre, je opposay ces personnaiges poui" rire, ains pleins de vraye charité, Grangousier, Gargamelle, Gargantua, Pentagruel, ou bien ces bénins et inofFensifs coquins Panurge le bon raillard, frère Jean le rude frap[)art, Brydoye, Roudibili, etc.; tous gentilz bonhommets, bien mangeant, l)uvant et matagrabolisant, et très idoines à tirer en occasion opportune des gibbessiores d(* b'iii' enteiHbMncTil Iransons excellents

de saigesse philosophicque. N'ayez paoïir que ceulx viennent, vous absent, enbarelucocquer vos femmes, comme vouloyt faire le sainct roy David à charge par après de chanter ses faultes en beaux cantiques, ou que s'efforcent de subtilement évacuer vos bourses des deniers y contenuz. Lequel art voyez chasque jour tant promouvoir par le soing et estude des gens graves emmitouphlés d'hermine, spéculateurs tristes, et aultres débitants de haultes maximes, ne riant non plus chats-huants, austères, sérieux, ains, au fond avaricieux et féroces.

« Que oncques en puissiez estre totalement délivrés, non plus que de goutte et de fiebvre, poinct ne vous exhorte à le croyre; si je vous le promettoys, braves gens, menteur seroys comme, extracteur de dents et beste comme Gribouille. Toutes foys, si ne résistiez aulcunement à la marche souterraine de ces taupes, le monde envahi bientost par leur taupinière, deviendroyt stérile. Résistez donc, ains bravement plus tost que en tapinoys; et commencez parles cognoistre, à celle fin que les cognoissant, estant au faicl de leur vilenie et laideur, en puissiez rire à votre ayse; car seurement les voyrez tousjours aussi comiques que meschants. Lors, sortis de l'esblouissement qui les grandit à vos yeulx, serez guaryz de vostrc vray mal, ledict esblouis-

sèment étant la cause unicqiio de crainti; et d'espérance, lesquelles sont, au dire de Zenon le Saige et auctres fréquentateurs du Porticque, les deux fléaux de la vie.

« Estudiez-vous doncques à travailler, par après vous esbaudirez d'autant : car besoigne achevée, source de joye. Riez et faictes chère lie, car ung chascun n'ha que sa paoure vie en ce monde. Ainsi travaillez d'abord, et si poinct ne voulez estre hués des saiges, rien ne attendez, ou du moins bien peu, de nature tant gueuse et chiche et la pluspart du temps maladroicte que rien plus. N'espérez trop non plus de la terre qui tousjours feust une marastrc rigoureuse, ni ne vous repousez paresseusement sur la Providence, laquelle s'esbat à jouer à la bille avecques les mondes plus que ne s'occupe de la chétive grenouillère, oii vous agitez tous, et de procurer le bien de vos sociétés fragiles et mal basties.

« Soingnez vous-mêmes vos affaires, rien ne craignant, rien n'espérant, en quoy gist la quintessence de toute philosophie praticque. Cela faisant, si réussissez d'adventure à quelque entreprinse, comme qui diroyt à mettre la main dans la cachette où nature avare tient enfouis ses thésaurs, ainsi qu'est advenu maintes fois depuis que me suis desparti de parmy vous, ou bien à nettoyer le monde des monstres, hydres

et pythons, à l'exemple de Hercule, Thésée et aultres heroes, miz pour giierredon au ranc des dieux, de ces succès et victoires percevrez lors joye d'autant plus grande que moins y aurez compté. D'advantaige en tirerez encore un gaing inespéré. Et quel? le plus riche et précieux que homme puisse ohtenir icy bas, assavoir de vous entretenir en mouvement et occupation, de tracasser et ahanner sans fin ni tresve, et par ainsi de ne poinct compter les minutes une à une comme une nonnette qui dict ses patenostres sans poinct en passer une seule; chose qui grève en vérité plus que ne sauroye dire. En ceste façon de vivre, esgayée d'amourettes et entremeslée de gentilz propos que ne manquerez darrouser de piot compétemment à la matière, arriverez doulcement là oii je à ceste heure séjourne, qui est ung lieu oii il faict grand chault, ains où l'on veoit bien clair.

<■( Escoutez encore ung poinct que ne debvez mestre en oubli, assavoir, que chascun de vous possède dedans les sacrés ventricules qui palpitent sous son bonnet, de quoy soy rigoulJer et tenir en sérénité tousjours et partout. Là gistun microcosme, que pouvez arrenger et desrenger, faire et refaire, estendre, aorner, embellir, bouleverser et muer tant en forme comme en couleur, selon voslre guise et voulenté. Là coule le lleuve

Lé lé, dont pourrez boire l'eaue divine à plein godet, toutes foys et quantes que besoing aurez d'oublier. Là pareillement coule la fontaine de Castalie, et pouvez vous esbaltre sur ses bordz emmy les Camènes gayes et mélodieuses. Là rencontrerez d'arrivée la femme que le paoure Panurge ne seeut trouver en tout l'univers, tant l'eust-il cherchée avecques l'ayde et secours des oracles et devins. Là vivrez en ce très célesie monde de presteurs et de debteurs réciprocques, que vous ay descript le premier et que ting des vostres a voulu instituer récemment cliez vous; ains ne vous mettez en queste de ce monde hors de vous, n'estant homme en terre qui ne vueille recevoir tousjours, jamais donner. La descouvrirez sans frais ny travaulx force belles disciplines philosophicques, belles hystoires poeticques, personnaiges honnestes et joyeulx que pourchasserez vainement ailleurs, et que gouvernerez a vostre fantaisie, hommes vrayment libres, scavans esloiagnés de fard et dissimulation, grippeminauds exempts de cruaultez et félonies.

« Pour clorre ce propos, je vous veulx donner deux conseils, desquels tirerez prouffict et advantaige non petit.

« Premièrement je vous semons de fuir et détester tous contempteurs des anciens et ado-

rateurs exclusifs de temps présent : défault de gens escervelez et déguarniz de bon jugement et sens commun. Revocquez en vostre mémoire ce que avez apprins des anciens, etvouscognoistrez qu'ils valoyent quelque chose. Il est advenu par après en ce monde depuis eulx tant de hystoires fascheuses, qui ont abesti Fhomme, tant de sottes et caphardes doctrines qui out enfumé son âme intellective et enrouillé ses facultez, que bien heureux estes-vous aujourd'hui de pouvoir tant seullement retrouver dans les livres anciens l'ombre de ce que Fhomme feust en son bon temps.

« Si suyvez mon second conseil, tousjours tiendrez en abomination ces vieulx sempiterneux de moralisateurs hypocrites, ennemys de allaigresse, comme ils sont de justice et de vérité. Marchands de drogues maulvaises et empoisonnées ne portarent oncques dommaige si notable à la vraye médecine, ny astrologues à la vraye cognoissance du ciel, ny sophistes à la philosophie, ny docteurs pédants et faulx scavoir à la vraye science, que ces centonificques botleleurs de matières cent et cent foys grabelées, rappeasseurs de vieilles ferrailles morales en ont porté à la conscience. Ces monstres difformes et contrefaicts, enfants de antijjliysis, confondant à plaisir le mal et le bien, appclans le crime vertu

et la laschcté prudence, ne sont rien que corrupteurs de bon languaige et pcrvertisseurs de esperitz. Vous facillement les distinguerez à ce signe que, prosternés aux genoux du puissant et heurtant le faible de leur pié saboté, ilz chantent à tout propos unhihan triomphal; non ceste gentille musicque que Tasne, patient, débonnaire, subtil et amoureux faict entendre aux approches de l'asnesse, mais le cri du mulet, entesté, brutal, destitué de toute vertu féconde et prolificque sans laquelle l'estre est pire que le néant.

(( Faictes ce que je diz, mes amys. Guardez que, exaltant trop hault le temps aucquel vous vivez, ne négligiez les maux que debvez travailler à guarir. Quand la besoigne sera parachevée, que aurez travaillé, chascun en sa vocation, combattu, estudié, instrué vos enfans comme convient, lors vous esbaudirez à la barbe de ces falsificateurs de morale, riant, chantant, faisant l'amour, le tout sans préjudice de ce que debvez à vos pères et mères, à vostre famille, a vostre prochain, et avant toutes choses à vostre patrie. Je dys avant toutes choses, notez-le bien, car la mode est venue en des temps non esloingnés de la placer après toutes, dont esl résulté qu'estes ja bien petit/ devenuz, tellement que, si cela continue, bientost serez anéanliz et réduicts à rien... "

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