DÉMONTRÉE PAR UN ILLUSTRE EXEMPLE
Ho la iorluna di parère un coglione a tutti quclli che trattano meco giornelmente.
Leopardi.
Ces gens bien portants ont tous une manie singulière, c'est de s'arroger, on ne sait pourquoi, un droit privilégié sur la vérité. Avez- vous le malheur de vous écarter en quoi que ce soit des idées vulgaires, ils vous déclarent malade de leur autorité, quand bien même vous ne feriez que penser ce que tous les sages ont répété à l'envi depuis Homère, Job et Salomon. Ce jugement porté, on s'abstient de discuter vos idées, on ne vous répond plus que d'un ton de pitié
bienveillante, qui jetterait hors des gonds le plus patient des hommes. Si, en effet, vous êtes d'une santé fragile, atteint de quelque triste infirmité, si vous avez été assez maltraité par la fortune pour qu'on puisse vous supposer aigri, l'argument alors est deux fois triomphant. Il faudra désormais vous en tenir aux axiomes, ou commenter exclusivement des textes comme : « Frère, il faut mourir », si vous ne voulez pas qu'on vous réponde d'un accent qui ne laisse pas (le réplique ces mots écrasants : « Vous êtes malade ! »
Les plus savants médecins affirment qu'ils est très difficile de distinguer théoriquement la <anté de la maladie, et je ne crois pas qu'il ait jamais été donné de l'une ou de l'autre une définition incontestée. Pour moi, je crois pouvoir dire que la maladie consiste principalement à voir les choses telles qu'elles sont, et c'est pourquoi j'admets, avec l'immense majorité de mes semblaljles, que l'essence de la maladie est de ne pas penser comme tout le monde.
La preuve en est évidente : c'est que les natures robustes en qui la santé surabonde, tous ceux dont la face épanouie, le teint clair, le pouls régulier, l'œil paisible attestent une digestion parfaite, l'équilibre des humeurs et l'exercice modéré des fonctions cérébrales, se distinguent au
premier abord par une docilité absolue aux opinions prescrites. Jamais ou ne voit ces hommes bien portants, oli tout est réglé comme dans un excellent chronomètre, déranger par les saillies capricieuses de leur esprit ou par les audaces de leur raison le train des croyances établies : c'est en eux que le sens commun trouve ses défenseurs les plus incorruptibles.
Ce rôle est beau, j'en conviens ; mais il n'a rien de commun avec le don d'apercevoir la vérité, qui est réservé aux malades. Tout le monde n'a-t-il pas reconnu qu'aux approches de la dernière heure la pensée s'illumine d'une lumière presque divine et que le mystère de la vie s'éclaircit aux yeux des mourants? De là vient qu'on leur a si souvent attribué l'inspiration prophétique. Pourquoi la maladie, qui est un acheminement à la mort, ne serait-elle pas unv commencement d'illumination ?
Pourquoi, tandis que la vie végétât! v^e et la vie animale diminuent et languissent en nous, la pensée, qui est toute la vie humaine, ne redoublerait-elle pas quelquefois d'intensité? l'ourquoi la souffrance, en émoussant les sens, n'aiguiserait-elle pas l'esprit? Lorsque le cœur, le foie, les poumons, l'estomac se conduisent en fonctionnaires négligents ou s'épuisent en guei'res civiles, pourquoi le ministre, qui est
chargé de les présider, abdiquant un gouvernement impossible, ne se retirerait-il pas dans le cerveau pour s'y livrer sans souci à la chasse des idées *?
Il est certes très permis d'admettre que les vérités sont une végétation vénéneuse , qui pullule de préférence dans les cerveaux malades, comme les mauvais champignons poussent sur les sols malsains ou comme l'oïdium naît sur la vigne. Dès lors serait expliqué de la manière la plus plausible le peu de goût que les hommes montrent universellement pour la vérité, et seraient justifiées les sages précautions que la plupart des gouvernements prennent contre elle. Ces précautions, par exemple la surveilhmce inquiète qu'on exerce presque partout sur la presse, les discours, les livres, sur toutes les voies enfin par où la vérité pourrait s'introduire, rentreraient dans les mesures de salubrité publique, et serviraient, non moins que l'arrosement des rues, le nettoyage des égouts, l'éloignement (les abattoirs et des cimetières, etc., à maintenir la moyenne; de la santé générale.
Il ne faut donc pas se méprendre sur le vrai
(!) A l'époque où il écrivait ceci, l'auteur avait-il lu le jivre ingénieux de ^I. Aloreau de Tours : De la psi/cholof/ic morbide ? En tous cas, il ne se doutait pas qu'il devrait recevoir un jour les soins de ce savant docteur, et qu'il servir.iit personnellement à justifier ses théories.
sens de ces mots : « 11 est malade », quand on les applique à un homme en raison des opinions qu'il émet. Je suis convaincu (et je me flatte de l'avoir démontré) que cela revient la plupart du temps à cet utile avertissement : « Prenez garde, il est empesté de vérité. »
Cependant, je tombai dernièrement, en parcourant une vieille collection de VHesperus, journal allemand de Stuttgard, sur un article qui me frappa. On y parlait, de l'italien Giacomo Leopardi, et, après avoir vanté en termes magnifiques son style, son éloquence, son talent de poète et son caractère, on s'apitoyait sur ses malheurs et l'on mettait sur le compte d'un mal étrange, dont il avait été tourmente toute sa vie, les idées extraordinaires qu'il exprime dans tous ses écrits. L'auteur de l'article était certainement un homme docte, réservé dans ses paroles, attaciié aux bonnes doctrines, aussi consciencieux que peut l'être un Allemand parlant d'un Italien-, et il avait à n'en pas douter l'intention d'excuser aux yeux du lecteur ce qu'il regardait, lui, comme de monslrcuses aberrations. Mais, je reconnus à l'instant que, possédant selon toute vraisemblance un estomac à digérer les chardons sans les mâcher et des poumons à faire tourner b'S girouettes sur le haut des clochers, il partageait le préjugé des hommes bien portants
et se figurait qu'un malade est nécessairement un visionnaire.
Je dois pourtant a Fécrivain de V Hespeims d'avoir lu Leopardi, que je ne connaissais guère que de nom; à peine savais-je qu'il était né à la fin du xviu" siècle et mort en 1837, sans qu'aucun succès bruyant eût signalé ce passage rapide ici-bas et distingué son nom dans le fracas des événements politiques ou littéraires qui précèdent et qui suivent la Révolution de Juillet. Il ne me répugne pas d'interroger ceux qu'on n'interroge guère, les fous, les malades, les dédaignés, les calomniés; aussi n'ai-je rien eu de plus pressé que de m'assurer si vraiment Leopardi avait été malade, et j'ai été, je l'avoue, satisfait au delà de mon attente ; sa vie a été une longue torture, un enchaînement de souffrances sans nom; j'ai trouvé, là oiî je n'espérais qu'une maladie ordinaire, un malheur prodigieux; et tant d'infortune m'a fait pressentir aussitôt tout un trésor inconnu de vérité.
Le malheur de Leopardi ne résulte pas de ces accidents qui font les biographies pathétiques, parce qu'ils émeuvent l'imagination par le brusque changement des situations, parce qu'ils offrent ces intéressants contrastes de la prospérité et de la misère, qui donnent seuls à l'existence humaine, selon M. Thiers, quelque
chose d'un peu pittoresque. On porterait assez volontiers, comme une parure, ces infortunes si dramatiques à raconter, qui vous tirent de la foule, qui vous valent à votre insu mille sympathies charmantes, qui enchaînent la curiosité autour de l'être exceptionnel qui a connu tant d'orages et traversé tant de crises. Mais les souffrances de Leopardi, intérieures, ohscures, indescriptibles, sont de celles qui dévorent sans bruit, qui tuent sans éclat parce que, à pari une maladie physique qui ne le distingue en rien des infortunés qui peuplent les hôpitaux, elles résidaient tout entières dans son unie ardente et agitée, sur qui tout porte à fond au lieu de glisser.
Leopardi a eu du génie dès l'enfance, et c'est là son premier malheur.
Avoir, je ne dis pas seulement compris, mais épuisé les écrits de Rome ou d'Athènes dans un temps oij les autres commencent à peine à les épeler, s'être familiarisé avec les anciens au point de compter, jusqu'en Allemagne même, parmi les plus grands philologues, à un âge où les mieux doués n'ont pas encore dit adieu à leurs premiers jeux, avoir à dix-sept ans écrit sur les préjugés antiques un livre d'une effrayante «'•nul i lion, cela suppose une capacilé d'intelligence, 011 pour mieux dire, une puissance de divination qui sans doute est du génie.
Tout jeune, il ne vivait que dans la société des penseurs et des poètes; se détournant des réalités désirables dont il était environné, ses yeux s'accoutumaient aux splendeurs idéales de Tart et de la liberté ; déjà il n'écoutait plus que des héros, apprenant d'eux à penser et à mourir, lorsqu'il aurait dû partager encore les gaietés et les ignorances de ceux de son âge, vivre sous le ciel, courir dans les campagnes et dans les bois, insouciant, livré aux illusions de Tadolescence, aux doux mensonges de Fespérance et de la jeunesse, demandant a toute chose le bonheur avec l'adorable présomption et la charmante stupidité de la dix-huitième année.
Au lieu d'être nourri comme nous de lait el de contes de fées, d'apprendre des mots et de lire des romans, il approcha, sans que nul le retînt, ses lèvres encore vierges du breuvage de l'antiquité, et il y but, non l'ivresse et la folie, mais la mort. Car il ne s'amusa point, comme tant de nous l'ont fait, à rêver la reconstruction des républiques anéanties, le retour des grandeurs disparues, l'imilalion des vertus mythologiques; il compiit que ces choses n'étaient plus de ce monde. Mais, comparant la société qu'il >ongeait avec la société qu.'il louchai 1, il reconnut que celle-ci n'était pas faite pour lui et il <<> sentit dans un éternel exil.
Il n'avait pas eu riieureuse chance de rencontrer assez tôt des pédants ineptes pour le guérir de celte dangereuse admiration en lui gâtant l'antiquité ; il ne vit pas la Grèce et Rome au faux jour des écoles. 11 y entra de plain pied, hardiment, comme sur un sol qui était à lui. Trop précoce, ce culte des génies, auxquels s'était allumé le s!^i|n, lui fut une torture au lieu de lui être une consolation, car jamais il ne put s'absorber dans les souvenirs, il ne put et il ne voulut pas confondre le rêve avec la vie; les livres ne remplacèrent pas pour lui l'action.
Tout autour de lui, médiocre et grossier, le heurtait, l'humiliait, le faisait souffrir. Si son père le comte Monaldo Leopardi se fût aperçu de la faveur qui lui était échue de donner le jour a un homme de génie, il en aurait été plus irrité sans doute qu'enorgueilli. Ce vieillard n'avait (le la paternité que le despotisme, et du gentilhomme que la hauteur; du reste, à la fois rude et craintif, d'instinct il respectait l'autorité et détestait la lumière; auprès de la riche bibliothèque seigneuriale réunie par quelqu'un de ses ancêtres du temps de Léon X, de Bembo el d'Ange Politien, il conservai! par devoir sa précieuse ignorance; il aurait voulu qu'on n'écrivît que sur des sujets datant du siècle d'Aaron et
des livres qui auraient résisté même à la Sainte Inquisition espagnole. S'il tolérait les longues séances de Giacomo parmi ces bouquins, c'est qu'ils lui paraissaient entre les mains de son lils un jouet sans danger, c'est qu'il voyait dans Giacomo un enfant mal venu, destiné a n'être jamais un homme.
Lorsqu'après une journée entière passée en pleine Athènes, avec Thucydide et Aristophane, Giacomo se retrouvait à table entre ce vieillard moitié gentilhomme, moitié paysan, et son frère Carolo, gros, membru et puissant, il faisait une triste mine avec son corps grêle et transparent, ses épaules étroites, sa face souffreteuse. N'ayant rien à dire dans les niaiseries sérieuses qui les occupaient, il se taisait; sa petite sœur était la seule qui ne le méprisât point. Si parfois il essayait quelque conversation avec son frère, on le renvoyait en souriant à Miltiade et à Platon ; ou bien, il en naissait d'interminables discussions, qui, apaisées par des officieux, renaissaient plus aigres chaque jour: de quoi? de tout ce qui peut séparer une âme indépendante et généreuse d'une nature pusillanime et égoïste, des cnlhousiasmes de Giaconu) et des ignorances de Carolo, surtout du peu d'amour de la patrie que Giacomo trouvait chez son frère, du mépris de celui-ci pour les anciens, de ses préférences
pour les étrangers, de son engouement pour les Français.
Sous l'impulsion irrésistible de sa tendance native vers le grand et des secrètes paroles que lui murmuraient les anciens, seuls conseillers qu'il eût el qui ne lui infligeassent pas leurs dédains, à son insu, Leopardi faisait, en pleurant sur les abaissements de Fltalie et en balbutiant le nom de patrie, une chose que les pères de nos jours, sages et positifs, ont prudemment banïiie de l'éducation de la jeunesse, et que le vieux comte Monaldo devait sévèrement réprimer : il faisait de la politique. Du fond de Tabîme, où gisait la patrie avilie et muette, quelques voix s'élevaient déjà, qui lui rappelaient ses grandeurs passées. Dante revenait encore une lois de Fenfer pour apporter des conseils et des menaces, et d'une voix jeune mais puissante Leopardi excitait, en des vers enflammés, ses compatrioles à élever, avec lui, au vieux gibelin son premier monument. Un ami inconnu répondait en saluant l'auteur du nom de poète des carbonari. Mais, ô tortune ennemie! la lettre et le malencontreux compliment, détournés de leur adresse, étaient pour le père épouvanté un trait de lumière, et lui manifeslaient un avenir imminent de honle pour sou lils et pour son nom.
De ce moment, Leopardi, frémissant sous
l'œil irrité de l'austère gentilhomme, se sentit gardé à vue, tenu en chartre privée, traité en enfant rebelle ; il reçut la première leçon de lâcheté de qui devait lui enseigner l'honneur; la première injustice lui vint de la main qui lui devait protection; il fut prisonnier au milieu de sa famille, et deux haines entrèrent à la fois dans son àme, celle de la maison paternelle et celle de la ville natale.
C'est pourtant une jolie ville que Recanati. Il semble qu'un poète et un ermite la choisiraient volontiers pour retraite. D'un côté, TiVpennin projette sur elle son ombre bleue ; de l'autre, l'Adriatique y envoie ses bruits lointains et ses senteurs fortifiantes; elle repose paisiblement dans son nid de campagnes fleuries, parmi les oliviers et les fougères, entre la montagne et la mer, c'est-à-dire entre la stabilité éternelle et l'agitation éternelle. Un jour vint où ces beautés devinrent pour Leopardi autant de laideurs ; ces maisons régulières et ces rues pleines de soleil lui tirent l'effel d'un cachot; il ne vit plus qu'avec ennui la cathédrale et sa belle vierge de bronze; il é[)rouva un amer dégoût au spectacle édiliant des pieux pèlerins en haillons, qui chaque jour traversent Mecanati par bandes nombreuses pour aller chercher en mendiant et en volant des indulgences à Loreto.
Qui sait? s'il était né dans une capitale, à Naples ou à Milan, peut-être se serait-il fatigué du tumulte et de la vie superficielle des grandes villes, comme il se fatiguait du silence de Recanati, cette ville oii il n'y avait ni vices ni vertus, capitale de pauvres et de bandits; peut-être du milieu de la foule brillante qui remplit San Carlo, ou parmi les équipages qui inondent, un jour de fête, la Corsia Orientale, aurait-il soupiré après quelque pays perdu dans la montagne, oii il n'eût eu pour compagnie que les arbres et les oiseaux. Cela, certes, est très possible; car il était de ceux que les objets matériels fatiguent . au lieu de les captiver, et ne peuvent arrêter dans leur course à la poursuite de l'introuvable. Mais sans doute l'ennui serait venu moins vite dans une de ces grandes villes, où quclqu»? chose le poussait alors. Etait-ce le besoin de voir, en inlerrogeanl les autres, si vraiment son patriotisme, sa philosophie, sa science n'étaient que de puériles bagatelles? Etait-ce une vague curiosité de toucher du doigt le néant des splendeurs humaines? Ou bien espérait-il encore, en enfant qu'il était, qu'un hasard le placerait par quelque coup imprévu dans des circonstances où il pût être Tiiasyhule ou Brutus?Se figurait- • il que la vie n'avait pas partout la même pelitesse, la même monotonie qu'à Recanati, et
recélail-il quelque part une mine non encore épuisée de volontés généreuses?
Il connut encore, je le crois, quelque autre douleur plus intelligible et plus commune. Il aima d'un amour malheureux qui approfondit encore la plaie qui était en lui, amour inavoué, repoussé, trompé, impossible peut-être, on ne saurait dire lequel ; car c'est un mal dont il y a mille manières de souffrir. Comment faut-il comprendre cette poésie sombre sur son premier amour, qui scandalisa son père (de quoi ne se scandalisait-il pas?) par des allusions trop claires? Leopardi a dans ses lettres de ce temps des sévérités pour les femmes qui autorisent tous les soupçons. Mais c'est Terreur ordinaire des jeunes gens de prononcer trop vite et de généraliser une première expérience douloureuse; ces juges imberbes sont impitoyables, et, pour une mauvaise rencontre qu'ils auront faite au début, ils déclarent avec une précipitation d'enfant les femmes pleines d'ambition, d'intérêt, de perfidie, d'insensibilité. Leopardi les définit plus brièvement : iin animale setiza ( uore. Ils ont raison peut-être, mais ils devraient attendre.
Enfin, Il vingt ans à peine, Leopardi est décrépit et usé; il parie de lui comme d'un mort, et ce n'est pas affectation romanesque et
ridicule. A vrai dire, naître avec une intelligence prodigieuse au lieu d'être un idiot, dans une maison riche et titrée et non dans une famille esclave de la glèbe ou flétrie par la misère, féconder son esprit au lieu de labourer la terre, vivre sous un ciel ravissant et poétique au lieu d'être condamné à subir les rigueurs du pôle ou des tropiques, et même avoir été trompé ou dédaigné par sa maîtresse, il n'y a pas dans lout cela de quoi se désespérer; tous les jours on se console de malheurs plus grands que ceux que je viens d'énumérer. Mais il faut avoir le don d'oublier et d'ignorer, véritable et unique recette pour être content: Leopardine l'avait pas. Ce mal de l'âme, qui décompose le corps, ce mal (|ue les médecins appellent successivement de tous les noms, faute de pouvoir lui donner le vrai, c'était celui de Leopardi. 11 portait en lui dès le premier jour l'hôte qui devait le tuer. Soit qu'il crût pouvoir s'en défaire, soit que, ne le croyant pas, il voulût du moins le fatiguer par des courses sans fm, il se mit, dès qu'il put (|iiitler Recanati, à aller de ville en ville, l'ssayant de tout, fuyant l'ennui, le dégoût, la persécution du ciel et des hommes, et parfois, après avoir erré longtemps à travers le désert iU\ monde, revenant dans son désert natal pour le ([iiillcr encore.
11 commence par Rome, il y entre avec un battement de cœur. Et le voilà, lui, le nourrisson des héros, le familier d'Homère, de Sophocle, de Xénophon, de Plufcarque, de Virgile, perdu dans cet océan d'hypocrisies et de frivolités; à la place de sa solitude d'hier, il a pour supplice nouveau les conversations stupides d'un monde fainéant. Une grande chose occupe aujourd'hui la capitale du monde chrétien. Quoi donc? l'érection de quelque autel privilégié. Demain la ville est occupée d'une nouvelle merveilleuse : c'est la belle voix d'un prélat, c'est sa bonne façon de chanter la messe; on se demande dans les cercles comment il a pu arriver à cette perfection, jusqu'à ce que le prélat, révélant ce mystère, réponde modestement : « Par l'exercice. » Bientôt il s'écarte avec horreur; il promène son ennui parmi les l'tnces de Saint-Jean-de-Latran, il erre dans les rues de Rome; mais il a partout des visions indignées; les ruines lui parlent, et il en ent 'iid sortir des malédictions contre la race avilie qui les déshonore. Les savants le recherchent, et il les voit éblouis de son génie ; mais Tadmiration d'un Niebuhr lui-même ne le console pas, I'! il (|iiille Rome avec une illusion de moins <'! le mé[)ris de plus.
Bientôt il est à Bologne, puis à Milan; mé-
connu par son père, qui a vu dans son dëparl une rébellion et voit dans cette vie eri-ante, une honte, délaissé des siens, le voilà tombé aux gages des libraires. Le seul bien qui lui reste, la liberté de létude, l'indépendance de rinspiration, lui est enlevé! Jour et nuit, pour gagner le maigre salaire que l'éditeur Stella lui donne par pitié, il traduit, il commente, il discute et corrige de vieux textes, il verse à flots, dans des livres que personne ne lit et dont Ténumération seule est fatigante, une science qui étonne les Sinner, les Niebuhr, les Walz, les Boissonnade, les Thil. Pour toute distraction, il se donne le plaisir de mystifier toute la philologie européenne, en publiant, sous le nom de fragments retrouvés dans des manuscrits antiques, d'admirables morceaux dont il est l'auteur, et qui mettent en émoi le monde dos ériidits.
Cependant la mort, toujours à l'œuvre, creuse en lui de plus en plus. Presque épuisé, il repasse liar Bologne pour aller jouir en Toscane d'un hiver plus doux.
11 est poète, il est philosophe, il écrit en courant des chefs-d'œuvre ; mais déjà l'amour de la gloire, si puissant sur son âme autrefois, est déraciné en lui \)i\v l'excès de la douleur. Il rencontre de nobles amitiés; car ce désespéré, ce
mélancolique, ce misérable qne le feu de la fièvre dévore et qu'agilent tous les orages de la pensée, rempli de cette indulgence qui est la grâce du génie, et d'autant plus inoffensif que son intelligence est plus vaste, gagne sans le vouloir tous les cœurs. 11 est mort aimé de tous, quoique abandonné ; il avait encore dans la main, sans qu'un seul se fût brisé ni relâché, les fils qu'il avait noués sous tous les toits oii il était entré. Mais ni l'amitié ni la gloire ne pouvaient plus rien pour assoupir ses soulfrances.
Chaque hiver, il jaunit, il sèche, il reste immobile et flétri, ne vivant plus que d'une vie toute centrale, comme un arbrisseau. Le feu dans la cervelle, mais un feu infernal et violent, chaque printemps il s'apaise et reverdit.
Bientôt ce printemps lui-même est trop froid, et il lui faut un soleil plus ardent pour le ranimer. Pauvre, condamné aux privations, portant sur ses épaules courbées avant l'âge le fardeau accumulé de ses espérances déçues, de son patriotisme désolé, des oppressions qui pèsent sur l'Italie et sur lui, il se traîne péniblement de Florence à Rome, de Rome à Naples, cl, à mesure qu'il avance dans la vie, c'est-à-dire ()u'il enfonce dans la douleur, sa pensée monte plus virile et plus sereine, bien que plus atliis-
tée, car cette tristesse ne ressemble pas aux molles lamentations qui énervent; elle n'est que le reflet éclatant et sombre de la vérité intrépidement regardée en face.
Son existence est devenue désormais un supplice dune effrayante uniformité. Ses maladies ont enfin des noms : elles s'appellent la phtisie impitoyable, l'hydropisie, les scrofules, ce que le vocabulaire médical a de plus atroce. Les os ramollis ne soutiennent plus la frêle machine; la flamme écrase le flambeau. Les chairs fondues laissent voir tout un squelette à travers une peau ridée, terne et brûlante. Les poumons ne S3 dilatent plus dans leur prison rétrécie; le cœur, gonflé de lymphe, n'a que des battements rares, pénibles et irréguliers; le sang coule incolore et languissant dans ses canaux engorgés. Comme une éponge, le cerveau a bu toutes les forces vitales et Leopardi peut contempler vivant le cadavre en liquéfaction auquel il a plu à la nature d'enchaîner son génie.
Leo[)ardi pouvait dérober à la nature sa proie; il ne le voulut pas, parce qu'il était résolu à la lasser, parce qu'il mettait un orgueil, qui fut une des rares joies de sa vie, à mesurer contre elle les gigantesques forces qu'elle lui avait données pour soud'rir. Il ne se tua pas; il voulait vaincre son bourreau, et il le vainquit; il fallut
ETUDES ET REFLEXIONS D'UN PESSIMISTE 5o
que celui-ci Tachevât sans lui avoir fait baisser la tête ni crier une seule fois merci.
Dans les derniers temps, pris au double filet du dénuement et de la maladie, réduit à cet état où l'énergio survivant aux organes est inutile, Leopardi s'adressa à son père, et, ne pouvant plus gagner sa vie, il lui demanda vingt-quatre écus par mois pour rester à Naples et ne pas mourir de faim. Cette démarche ne coûta rien à sa fierté, il n'y mit point d'amertume ni de .menace; il la fit sans aimer la vie, simplement parce qu'en cette extrémité le silence lui paraissait un suicide. Le ôomte Monaldo Leopardi ne répondit point; il ne vo>alait pas apparemment • 'iicourager par un lâche secours le vagabondage d'un tel fils. Ce fils fut satisfait.
Sans l'avoir cherché, il trouva pourtant un ji'Line homme, enthousiaste de son génie (1), qui ijiargna du moins à son agonie les laideurs de la misère et sauva son cadavre des outrages de la tombe banale. Le choléra sévissait à Naples, ce fui lui qui Taffranchit. Les restes de Leopardi, jetés parmi la foule des morts sans nom, allaient disparaître, quand l'ami dont j'ai })arlé lira ce corps misérable du las où il était perdu, et lui
I) M. Antonio Ranieri, aujourd'hui avocat du gouvernelent italien à Naples.
donna à Pouzzoles un abri digne de 1 ame qu'il avait emprisonnée.
Chose étrange, Ihomme qui inspira ce culte plus que filial, qui laissa partout des amis, et quels amis 1 ce que l'Italie avait de meilleur, Giordani, Niccollini, FruUani, Gino Capponi, avait écrit de sinistres paroles sur l'illusion des amitiés humaines. Pourquoi? Etait-ce injustice et ingratitude? ou bien, incapable de se contenter de rien d'imparfait, et douloureusement sensible aux plus légers froissements, son imagination ne lui flétrissait-elle pas toutes les amitiés réelles, en lui présentant sans cesse l'idée d'une autre amitié, exempte de ces taches inévitables, de ces imperceptibles lâchetés contenues dans un mot ou dans un silence, de ces petites envies secrètes, de ces trahisons momentanées, de toutes ces ombres inaperçues qui passent sur Tamilié la plus pure, et dont les sages, comme tous les autres, prennent leur part? Ces dures paroles n'efl'arouchèrent pas les amis de Leopardi ; ils n'eurent pas besoin de les oublier ni de les pardonner, et il leur suffit de se rappeler cette noblesse d'àme et cette hauteur d'intelligence qu'ils avaienl admirées pour ne voir là que le cri d'un cœur lourmenlé d'idéal ou l'expression inexorable de l'universelle véiilé. Il s'en renconlia un ou deux, les plus philosophes sans
doute, qui se dirent entre eux, afin de l'excuser, ce que l'écrivain de YHespérus avait dit pour nous préserver des noires influences qui émanent des ouvrages de Leopardi : « Il était malade. »
Ce mot est comme ces poisons qui tuent l'homme et qui embaument le cadavre; il met un auteur au ban de la discussion, mais il excuse ses plus grands écarts ; par lui le sophisme devient divagation. Il ôte jusqu'à l'envie de chercher la moindre parcelle de vérité dans les assertions les mieux démontrées.
Leopardi était malade, ses écrits le prouvent mieux encore que sa vie.
Premièrement, un écrivain, sain d'esprit et de corps, se propose une fin sérieuse et positive, la gloire ou l'argent, et, comme but subsidaire, ou plutôt comme moyen d'atteindre le but principal, il se propose d'amuser ou d'instruire ses semblables; de les amuser, c'est-à-dire de leur conter, sous le nom de romans ou sous tout autre, d'aimables mensonges qui leur font le plus possible oublier la vérité; de les instruire, c'està-dire de leur répéter solennellement toutes les propositions rassurantes et consolantes dont ils sont df'jà persuad(''s.
Ensuite, comme il est impossible de parb'r jMtiir loiil le monde à la lois et qu'il serait absurde de l'essayer, un sage écrivain s'adi'esse
exclusivement à un parti; il en épouse les idées, et de celte manière il est sûr d'avoir des adhérents, des prôneurs, un public. En même temps sa notoriété s'étendra jusque dans les partis adverses, car il existe un droit des gens littéraire, selon lequel les écrivains ennemis admettent ponctuellement leurs lettres de créance, traitent ensemble de princes à princes, et se reconnaissent tout en s'injuriant.
Mais qu'un fou s'avise de manifester la vérité brutalement, sans l'adoucir au moins, et sans examiner si elle ne dérange pas tel plan ou ne contrarie pas tel parti, il n'y a rien d'aussi dangereux. Quel fonds poufrez-vous faire sur ses services? S'il vous est utile aujourd'hui, qui vous assure que demain il n'ira pas, sous prétexte de vérité, vous jeter malencontreusement quelque proposition gênante, qui fera les alTaires de vos ennemis?
Pas un lecteur ne soutiendra, je pense, que Le :>pardi ait jamais voulu ni espéré convertir personne par ses écrits ; aussi n'a-t-il pas un seul jour compté sur le succès. Il cherchait la vérilé et il la disait crûment, sans l'envelopper de voiles attrayants; il la cherchait non par amour, mais par haine, la sachant laide à voir, maussade, lifirgneuse, fantôme à p/frayer les
f/i'Us.
ETUDES ET REFLEXIOMS D'UN PESSIMISTE Sî)
Il n'ignorait pas que le public en gros se moque de la vérité, pourvu qu'on l'amuse, et que les diverses écoles, factions, coteries, dans lesquelles se divise la société, ne s'en soucient pas davantage, pourvu qu'on flatte leurs sentiments, qu'on serve leurs idées, qu'on enfourche leur dada. Pourquoi donc écrivait-il? Pour le plaisir profond de se démasquer à luimême dans toute son étendue la scélératesse de la nature.
Voilà comment Leopardi, faute d'avoir contribué par d'utiles ouvrages au triomphe d'aucune cause et à l'avancement de l'humanité, s'est attiré tant d'anathèmes. Il a eu beau être doux comme un enfant, bienveillant comme s'il eût été heureux, il a eu beau ne faire aucun usage du redoutable aiguillon dont la nature l'avait armé, si ce n'est pour le retourner contre la nature elle-même, cette bonté n'a pas écarté de lui les colères des gens de bien de tous les partis. Il a été foudroyé d'accusations contraires, mais auxquelles il n'est pas toujours facile de répondre.
On l'a accusé d'impiété, et il faut avouer qu'il ne se prononce nulle part d'une manière bien claire sur les mystères de notre sainte religion : silence très suspect. Il a négligé pareillement de mettre partout ses paroles d'accord avec les
m ETUDES ET REFLEXIONS D UN PESSIMISTE
incontestables dogmes de la religion naturelle, dont il ne parle pas. Mais Thérésie la plus grave, celle dont il ne se relèvera pas, c'est qu'oubliant que Dieu, après avoir créé le monde, regarda son œuvre avec complaisance et fut content de lui, Leopardi n'a pas craint de trouver la création mauvaise, sans prétendre du reste qu'elle dût èlre meilleure : le pot crie qu'il souffre sans se plaindre du potier.
Quant au matérialisme qu'on lui a reprocbé, c'est un point sur lequel je n'aurai, vu mon ignorance, la hardiesse de le défendre; il vaut mieux en croire les spiritualistes, personne ne sachant aussi bien qu'eux ce que c'est que la matière et que le matérialisme; aussi je ne manquerai pas de consulter là-dessus un spirilualiste de mes amis, candidat futur à l'inslitut, auquel il vient de présenter un essai sur l'âme des bêles, qui sera certainement une des plus belles applications de la méthode psychob^gique. Je m'abstiens en attendant; car, en ces !|uestions subtiles, la langue bronche aisément, t't cliaqu(; faux pas est mortel. Ce que je puis dire, c'est que Leopardi ne se défend pas plus contre celle im pu talion que contre aucune antre : (jiibli regrettable, et symptôme infaillil>b-.
Les liommes de progrès n'ont pas épargné non
plus Leopardi. Que lui ont-ils reproché? Une faute grave, celle de n'être pas avec eux puisqu'il niait le progrès; et avec l'esprit de tolérance qui respire dans cette maxime aussi admirable qu'intelligente : « qui ne se déclare pas pour nous est contre nous », ils l'ont traité en ennemi, cet altéré d'héroïsme, cet amant désespéré de la patrie et de la justice, et ils lui ont infligé les dernières rigueurs. Il n'y a pas à revenir sur cette sentence des impeccables, et il faut en croire ces recruteurs violents des soldats de la bonne cause, qui dénoncent comme réfractaires ceux qu'ils n'ont pas pu surprendre et comme transfuges tant d'hommes qu'ils n'ont jamais enrôlés.
Le dirai-je cependant, il me semble que le pessimisme de Leopardi, qui tourne les yeux vers le passé, est un cordial fortifiant; il dilate toutes les veines généreuses du cœur, il en fait jaillir les haines fécondes et les amours sacrées, tandis que les sermons sur le progrès, les panégyriques de la nature humaine, les apophtegmes sur l'efficacité de la foi, les invocations à l'avenir assoupissent, après avoir quelque temps irrité, comme le tic tac monotone d'un moulin.
Une profession de foi, si courte qu'elle fût, et quelques éloges adroits aux chefs du parti en Italie, auraient mis Leopardi à l'abri de ces per-
sécutions; il n'y songea pas, et ce fut une faute. Mais tout est faute dans sa vie, jusqu'à la variété de ses talents. Pourquoi, réunissant en lui des qualités incompatibles, fut-il à la fois un grand poète, un grand philologue et un grand penseur?
S'il n'avait été que philologue, il pouvait espérer de briller un jour comme étoile de première grandeur dans quelque constellation universitaire. Après avoir, à dix-sept ans, contribué avec les Fix, les Hase elles Dendorf, au Trésor de la langue grecque, dont les Didot allaient publier une nouvelle édition, il devait être enfin professeur à Pise, à Bologne, à Pavie, à moins que l'Allemagne ne parvînt, comme elle y pensait, à l'enlever a l'Italie. Mais on ne sut que faire, cela se conçoit, d'un philologue qui avait la faiblesse de penser, et qui perdait son temps à composer des hymnes.
Philosophe, il pouvait encore se faire admettre dans le monde savant, pourvu toutefois qu'il eût écrit un livre de proportions honnêtes, convenablement systématique, ordonné avec sagesse, et surtout entouré d'un appareil technique, fossés, bastions, angles et contrescarpes, qui en protégeât, comme il faut, les idées et les séductions contre l'accès du vulgaire. Mais quoi? il écrivait des feuilles éparses, des morceaux de dix pages, sous des formes originales, et qui ne
sentent ancnnement Fécole. Est-ce respecter la philosophie, cela? aussi lui advint-il qu'un édi- Leur voulut publier ses dialogues dans une collection d'oeuvres légères, dédiée aux dames. Vainement Leopardi, sentant qu'il n'avait pas droit à un tel honneur, soutint que ses dialogues étaient de la métaphysique la plus rude ; on n'y voyait que des fantaisies amusantes, et on se moquait de sa modestie. Il n'aurait pas échappé à riiumiliation de paraître dans une Bibliothèque des boudoirs, si l'éditeur, qui avait la vue bonne, n'eût découvert à temps un passage équivoque, que pouvait juger malsonnant, non pas la congrégation de l'Index, mais la congrégation des journalistes. C'est une profession sur laquelle il est très bon de se taire, à moins qu'on ne lavante. Leopardi, au lieu de lui rendre un hommage discret, laisse échapper à propos d'elle un mot dédaigneux, qui prouverait sa prodigieuse maladresse s'il ne prouvait son mépris de la gloire. Mépris tardif pourtant, auquel Leopardi ne s'est résigné qu'après damôres méditations; jeune, il aimait la gloire et se sentait fait pour elle. Mais sa gloire, s'il en avait une, n'aurait qu'un éclat étrange et solitaire. Leopardi ne fait partie d'aucun groupe, il ne se rattache à aucune école ; l'absence complète de manière et tle procédé l'exclut de toutes les classilicalions élu-
blies. Son expressi(3n a simplement la propriété absolue et toute la force que la pensée comporte ; son langage est si parfait qu'il est inséparable du fond, comme la peau Test du corps. Malheureusement cette nudité, qui sied au lion, à l'aigle, aux animaux indomptés qui ne portent pas de harnais, ne convient pas à l'homme; il faut que ce corps soit tatoué ou habillé; ce n'est pas assez qu'il soit vêtu, il faut aussi que son esprit ait un costume; ce costume, c'est le style, qui ne peut se passer de décorations romantiques ou d'agréments académiques. En ce sens, Leopardi n'a pas de style; il ne s'est servi de la connaissance la plus merveilleuse des secrets du langage que pour atteindre à cette simplicité qui dérobe les soudures, qui efface les intentions ingénieuses et met aux abois les amateurs do citations.
Mées des visions de lenfance ou forgées par la crédulité, les langues humaines n«sont pas faites pour rendre la vérité; c'est ce que semblent avoir assez bien compris les théologiens, les poètes, les philosophes, les diplomates, puisqu'ils n'emploient la parole qu'à reproduire et à perpétuer les songes, les illusions, les ticlions, les prestiges du premier âge. Leopardi a osé la faire servir d'organe à la vérité; témi'rité mor-, telle. Puisque, pressé par un génie impérieux et
par une curiosité farouche, il était descendu jusqu'à la vérité, il devait, au lieu de publier ce qu'il avait vu, en enfouir pour jamais le secret dans son cœur. A quoi bon ces inquiétantes révélations? Le dernier des gueux se sait bon gré d'exciter l'envie ; Leopardi ne prétendait pas sans doute que les hommes lui rendissent grâce de manifester si hautement leur misère.
Les vieux romans parlent d'une fontaine merveilleuse où les amoureux allaient se regarder et qui leur montrait à côté de leur image celle de l'objet qu'ils aimaient, quand ils étaient payés de retour; les amants dédaignés ou jaloux ne s'approchaient guère de ses eaux redoutées. La littérature est comme cette fontaine ; le public recherche et applaudit les livres où il est siir de voir les idées qu'il aime, de trouver les illusions dont il ne veut pas se séparer. Malheur au livre qui trompe son attente! Il le jette là avec dépit et l'oublie, — s'il peut.
Mil- wird von alledem so dumm
A s ging mir ein Miihlrad im Kopfe herum.
Gœthb. Faust.
« Puisque, tlélaissant les silences du nid paternel, les rêves heureux, rillusion matinale qui embellissait à tes yeux ce rivage désert, tu suis la destinée qui t'entraîne dans la poussière et le bruit de la vie, apprends, ma sœur, en quel àjze avili le ciel avili nous a condamnés à vivre. Tu vis eu des jours de deuil, lu accroîtras la famille malheureuse de la malheureuse Italie... Tu auras des fils misérables ou lâches. Cboisis-les misérables. »
C'est Leopardi qui adresse à sa sœur, pour présent de noces, ce conseil plein de désolations maternelles; il y laisse échapper de son cœur saignant un cri de détresse. Prêt h sortir transfiguré du creuset douloureux, il pouvait bien sans doute, après avoir pesé ce que valent les succès humains et ce qu'ils coûtent de lâchetés, souhaiter pour ses neveux le loi du malheur; mais il ne pouvait s'empêcher de gémir en regardant
derrière lui la route bordée de ronces ensanglantées, coupée d'ornières fangeuses et d'abîmes qu'ils allaient parcourir à leur tour.
Qu'est-ce qu'un mariage pour celui qui a expérimenté l'hypocrisie du destin, qui entrevoit Tennui à raffut et l'avenir glissant ses anneaux interminables derrière les joies du premier jour? Qu'est-ce qu'un mariage? sinon la plantation d'une nouvelle souche d'infortunés, une solennité ironique, une fête lugubre, oii se mêlent à l'extase des époux et a l'ignorante allégresse des conviés les ricanements de la nature encore une fois victorieuse. La nature, qui ne veut que durer, a le droit de sourire à l'approche des semailles qui s'apprêtent. Mais le sage n'a que des prévisions mélancoliques, et au lieu de l'hymne à la génération que chante sous toutes les formes, autour du lit nuptial, la tradition aveugle, il entonnerait plutôt les nénies des funérailles.
Il avait pourtant aimé, le poète infortuné qui prononçait une si redoutable prophétie. La nature ne lui avait pas refusé ce qu'elle accorde au dernier des goujats; il avait approché ses lèvres d(^ la coupe irrésistible. Il ne goûta qu'une seule fois de cette ambroisie mortelle; mais, bien qu'il Ydid trouvée amère, le souvenir en survécut ;i tout dans son âme, et elle en resta parfumée
pour jamais. Aussi, on composant ce sombre épilhalame, du moins il ne blasphémait pas Famour. L'amour est un songe qui s'évanouit au jour, mais un songe si doux que pour le prolonger les hommes consentiraient avec joie à l'éternelle nuit. Ilélas ! les antiques idoles ne sont plus, la poussière de leurs débris couvre le sol oij nous marchons; les buts qui, naguère, pouvaient passionner la jeunesse ont disparu dans les tempêtes ; les plus belles chimères, traînées dans les carrefours par d'ignobles mascarades, sont devenues un objet de dérision. L'amour est le seul appât offert à ceux qui entrent maintenant dans ce monde dévasté.
Il m'est arrivé cependant de rencontrer un homme assez audacieux pour porter la main sur ce dernier fantôme. Chaque fois que ses paroles me reviennent à la mémoire, un frisson, que je connais bien, me parcourt de la tête aux pieds, comme si un souffle glacé sortait de la porte en Ir'ou verte du néant. Je me souvins, lorsque cet homme parlait, du lamentable adieu que Lcopardi jetait à sa sœur sur le seuil du mariage ; mais, en ce moment, cet adieu me parut presque joyeux auprès des discours que j'entendais. Oui, Leopardi lui-même aurait soutenu la réalité de l'aiiioui'; il aiiiail défendu contre les sacrilèges exorcismes de ce vieillard sans pitié
runiverselle chimère. Je compris alors que le poète le plus hardi a le cœur timide quand il s'agit de touchera l'arche suprême, et qu'il faut la main d'un philosophe pour consommer de certaines profanations.
Je n'oublierai jamais la soirée où je fis cette rencontre. C'était dans la brasserie la plus noire de Francfort, oii j'errais depuis deux jours, ayant peine à me soustraire aux pensées qui obsèdent un promeneur désœuvré dans cette ville des banquiers et des alchimistes, des juifs et des empereurs, des parlements et des émeutes, de Gœthe et de Faust. Je vois encore la salle immense au fond de laquelle nous étions attablés. La lueur des quinquets, suspendus à la muraille, nous arrivait de loin, à travers une sorte de vapeur rougeâtre, chaude et pesante. Cette salle était remplie de monde; les plaisanteries et les rires des buveurs éclataient autour de nous; je voyais partout une apparence de gaieté que rendait presque effrayante l'élrange contrainte des pensées sombres qui nous occupaient. Le vieil Allemand, dont le hasard m'avait rapproché et qui, d'ordinaire silencieux, Irouvait bon ce jour-là d'essayer sur moi l'enchanlement satanique de ses raisonnements, parlait dans ce tapage d'une voix tranquille et basse. Son regard respirait le calme de hi certitude, obtenue par
une méditation de quarante ans. Sur son front large et transparent brillait la sérénité impassible du juste assoupi dans sa foi. Il n'était ni morose ni enjoué, il semblait n'avoir jamais ni haï ni aimé. Seulement, un bel épagneul couché à ses pieds, la tète sur son genou, ouvrait les yeux de temps en temps pour demander une caresse. Alors le vieil Allemand passait sa main sur le dos du chien avec une affection prodigieusement outrageante pour les hommes.
Ses paroles, interrompues par d'assez longs silences et par des redoublements de bruit, m'arrivant à travers le cliquetis des verres et la fumée des pipes, m'étourdissaient comme de l'absinthe et en même temps me tenaient enchaîné comme par un cauchemar. Je voulais partir; mais je prenais un poignant intérêt aie voir déchirer un à un tous les voiles. L'anathème, prononcé dune voix sans émotion, s'étendait peu à peu sur tout ce que j'avais cru et adoré; il enveloppait de ses cercles toujours grandissants les femmes, le mariage, la nature, l'amour. Le saint des saints était livré à mes regards profanes, et me montrait, à la place du dieu jeune et charmant dont les yeux armés de flèches enflammées embrasent tous les cœurs, un triste automate (diargé de pourvoir à la perpétuité de l'espèce.
Je puis dire que je combattis vaillamment ce terrible raisonnement. Je sentais la stupeur me gagner à mesure que je le suivais dans le vide, dont il reculait de plus en plus devant moi les mornes horizons ; elle paralysait peu à peu ma pensée, mais je résistais encore. J'attestais, pour lui prouver la réalité sainte de l'amour, et les dévouements qu'il inspire, et les sublimes métamorphoses qu'il opère dans le plus vulgaire des hommes ; j'en appelais aux aveux qui remplissent les livres et à sa propre histoire. J'évoquais à mon esprit le souvenir des amours que j'avais éprouvées, l'image du pur enthousiasme (bjnt j'avais été témoin.
Je lui demandai, enfin, s'il n'avait jamais observé un jeune homme et une jeune fille mis (Ml présence au moment précis où leurs cœurs soudainement épanouis lancent l'un vers l'autre de chastes effluves, avant que rien encore n'ait t(îrni leur fraîcheur printanière, ni le mensonge, ni le désenchantement, ni l'impertinence, ni la coquetterie. Quel douleur osera dire que ce n'est pas un dieu qui s'éveille en eux? Dès la première minute, sans s'être regardés, ils se sont vus, considérés, connus jusque dans les nuances les plus cachées. Un frémissement invisible, leur silence, leur voix hésitante, l'embarras charmant de leur attitude, tout dénonce qu'ils
sont livrés à une contemplation intérieure profonde. Pourquoi sont-ils tout à coup effrayés et inquiets? Ils ne sauraient dire eux-mêmes s'ils sont ennemis ou complices, s'ils s'appellent ou s'ils se redoutent, si ce qui les entoure est un rempart salutaire ou un obstacle. Mais une puissance vraiment divine prend possession d'eux en cet instant. Ils obéissent éperdus à une apparition de l'idéal qui les appelle dans une région ignorée. Un dialogue s'élève entre leurs deux cœurs, dialogue sans paroles qu'eux seuls entendent, mais qui enchanterait l'oreille des anges. Du fond de leur âme, qu'un foyer resplendissant inonde de clartés inaccoutumées, monte dans une nuée d'encens une prière incertaine, une aspiration craintive et religieuse à des félicités infinies. L'amour, c'est le ciel.
L'Allemand me répondit :
« L'amour, c'est le mal. Ce trouble, qui vous ravit, ce sérieux, ce silence, c'est une méditation du génie de l'espèce.
(( L'adolescent, prêt à mourir pour celle qu'il aime, dont le fier regard n'a que des éclairs généreux, la vierge, qui marche dans sa grâce comme dans une aurore, revêtue d'une beauté qtii fait murmurer entre eux les vieillards comme des cigales et tomber à genoux tout ce qui porte
un cœur dhomme, ce sont deux machines dans les mains de ce génie impérieux.
« Jl n'a qu'une pensée, pensée positive et sans poésie, c'est la durée du genre humain. Admirez , si vous le voulez, ses procédés ; mais n'oubliez pas qu'il ne songe qu'à combler les vides, à réparer les brèches, à maintenir l'équilibre entre les provisions et la dépense, à tenir toujours largement peuplée l'étable où la douleur et la mort vont recruter leurs victimes.
« Faites de lamour un luxe et un passetemps, et traitez-le en artistes. Le génie de l'espèce est un industriel qui ne veut que produire. C'est pour cela qu'avant de rapprocher les rouages de la machine, il observe si soigneusement leurs propriétés, leurs combinaisons, leurs réactions, leurs antipathies.
« Voilà sa pensée permanente, tous les mouvements de l'individu et de l'humanité ne servent qu'à cela. Hommes et femmes vont, tant que la vieillesse ne les a pas réduits à une existence presque végétale, livrés incessamment à la poursuite infatigable du com()agnon qui leur convient. Le passant (>t la femme inconnue qui échangent un coup d'œil en se coudoyant dans la rue, ceux et celles qui se lorgnent de loin au spectacle, l'homme du peuple qui lève les yeux vers les impératrices, la grande dame dont les
regards tombent sur quelque pauvre diable et le trouvent bien fait (vos Françaises en convenaient sans bégueulerie au temps de M'"'' de Montbazon), tous sont menés par le même instinct, tous obéissent à la même prescription mystérieuse.
« Le soir, quand les femmes passent effarées dans les ténèbres et que je ne sais quelle curiosité daventures vous chasse du logis, le matin à l'heure oii le sage Fontenelle pensait quelquefois au mariage, la nuit dans vos songes insoumis, cet instinct agit sur vous. Au fond de toutes les affaires et de tous les labeurs cette pensée veille. Le manœuvre travaille des heures et des semaines et des mois, pour être homme de loisir tout un jour et recommencer la recherche vingt fois essayée de l'objet désiré.
« Les moralistes austères maudiront celte concupiscence brutale. Les poètes parleront d'âmes prédestinées et d'attractions inexplica- Ides. Platon racontera que, dans les temps où les hommes étaient androgynes, Jupiter, irrité contre eux, les dédoubla, que, pour rabaisser leur orgueil, il les fendit en deux comme des soles, et que, depuis lors, chacun court après la moitié qu'il a perdue jusqu'à ce qu'il l'ait re- Irouvéé. Mais les poètes sont des songe-creux, les moralistes sont des ânes, et Platon se moque
de nous. Les hommes ne sont mus ni par des convoitises dépravées, ni par un attrait divin ; ils travaillent sans le savoir pour le génie de lespèce; ils en sont tout à la fois les courtiers, les instruments et les dupes. Il ne faut pas moins que cette continuelle préoccupation des individus, ce va-et-vient qui multiplie pour eux les rencontres et rapproche les plus éloignés, cette poursuite ardente que les erreurs ou les illusions ne déconcertent pas, ces choix quelquefois bizarres, ce croisement prodigieux des lignées et des races pour que Fliumanité subsiste au milieu des dangers qui l'assiègent, guerres, maladies, misères, et qu'elle ne subisse pas, sous l'action de mille causes destructives, un prompt dépérissement ou une dégénération fatale. Ce qui parait débauche et perte de temps est le moyen nécessaire pour atteindre la fin dont les agitations humaines, l'industrie, la politique et les arts ne font que préparer ou protéger l'accomplissement.
« Gardez-vous de partager l'erreur de ceux tjui s'arrêtent aux apparences. J'en conviens, la nature, uniquement attentive à la perpétuité des. générations et qui broie les individus comme des atomes, leur cache adroitement son jeu. Elle a l'air de leur avoir ménagé une suprême consolation, et d'avoir mis dans l'amour la
compensation plus que suffisante de toutes les douleurs. Pas un seul qui ne soit prêt à la bénir, quand il aime et qu'il est aimé; elle a un adorateur en chaque amoureux.
« La nature est proclamée, par tous ceux qui aiment, sacrée, bienfaisante, infaillible, audessus des lois; ils lui obéissent avec un fanatisme qui ne connaîtrait ni frein, ni obstacle, si les codes, les religions, l'opinion des sages n'y avaient mis bon ordre. Encore tous ces obstacles, devoir, pudeur, honneur, respect des familles et des droits d'autrui, qui forment autour de chacun de nous un tissu si solide et si serré, ne sont-ils presque toujours que des toiles d'araignées, que l'amour déchire et traverse pour atteindre son but.
(( Quand les tortures les plus aiguës que l'homme puisse endurer ont épuisé ses yeux de larmes, brisé, désespéré, plulùl qiu' d'accuser lamour et d'y renoncer, il accusera l'univers entier ligué contre les amoureux. 11 affrontera les injustices de l'opinion, il protestera contre la tyrannie des institutions, il maudira l'égoïsme et la folie des parents. Et, contradiction étrange, si ces<imanls obstinés encourent pendant leur vie le blâme des gens sages, leur histoire, racontée par les romanciers ou par les poètes tragiques, sera écoutée des [»iiis sévères avec (h»s sanglots.
ÉTUDES ET RÉFLEXIONS DUX PESSIMISTE u
« Il a fallu, pour connaître le vrai coupable, qu'un indiscret, comme moi, accoutumé aux trahisons de la nature, et qui la prise cent fois sur le fait au moment où elle sacrifiait à ses propres vues quelque misérable, éventât ses pièges et vînt révéler à tous ses cruels stratagèmes. Nul ne m'a entendu. Vous, écoutez-moi!
« L'amour est pour vous une religion; vous croyez, en aimant, pratiquer le culte de la beauté, et entrer dans les concerts célestes. Ne vous enivrez pas de mots : non, vous résolvez à votre insu un problème d'harmonies physiologiques, et vous opérez instinctivement la meilleure combinaison possible de qualités relatives dans l'excellence des produits.
« Une bouche souriante, qui vous découvre de belles dents, vous fait rêver tout un jour; c'est que la beauté des dents, qui joue un rôle si capital dans Téconomie comme condition de l'accomplissement des fonctions digestives, est d'ailleurs éminemment héréditaire. Une jambe élégante et un joli pied vous jettent dans de dangereuses émotions; ne croyez pas que ce soit parce que des jambes de Diane sur des pieds bien faits sont, selon le mot de Jésus Sirach, comme des colonnes d'or sur des bases d'argent : c'est parce que la plus grande pelilesse du tarse et du métatarse dislingue rhomnie cl la
femme entre tons lenrs frères dn règne animal. Une bonche fine et l'ovale exquis du visage vous ravissent : c'est que l'étroitesse des mâchoires est caractéristique de la face humaine. Un menton fuyant vous déplaît : c'est que la saillie du menton, mentiim promimculum^ est un trait exclusif de la race humaine. Je ne dis rien des contrastes de complexion, de tempérament, de taille, de qualités morales, qui seuls empêchent l'humanité de se scinder en quelques légions de nains et de géants, de bruns et de blonds, de sanguins et de nerveux, de natures éthérées et de natures matérielles, destinées à périr par TefTet prolongé de leurs propres imperfections ou à s'exterminer réciproquement.
« C'est une femme, Diotime, qui a^ait enseigné à Socrate la science de Famour spirituel ; c'est Socrate, le divin Socrate, qui, pour éterniser à son aise la douleur de la terre, a transmis au monde par ses disciples cette science funeste. Certes, les femmes ont accompli une chose merveilleuse lorsqu'elles ont spirilualisé l'amour. C'en était fait d'elles et du genre humain. Fatigués de tout souffrir, ne voyant nul moyen de se soustraire jamais, eux ni leurs enfants, aux uiisères (|ui les accai)laient et que la culture croissante leur rendait chaque jour plus sensibles, les hommes iilb.icnl peul-êlre prendre eu lin le che-
min du salut en renonçant à l'amour. Les femmes voyaient décliner la puissance de leurs charmes ; elles avaient besoin dune séduction nouvelle. C'est alors qu'elles se sont adressées à l'intelligence de l'homme et que, tout ce qu il y a de spirituel dans l'organisation féminine, elles l'ont mis dans le jeu de ce qu'elles appellent l'amour.
K Labourer, chasser, travailler sans relâche pour nourrir leurs femmes et leurs enfants, se disputer par force ou par adresse le peu que donne la terre, administrer la chose publique, se défendre contre deux sortes de bêtes féroces, celles des bois etcelles des cités, c'était, sans parler de bien d'autres fléaux presque quotidiens, de quoi remplir la vie des hommes ; ils n'avaient pas besoin d'y joindre les soucis de l'amour ; depuis longtemps, l'étude et les livres, mille curiosités, mille rêveries, mille bagatelles qui les passionnent ont ajouté à leurs travaux des distractions |)Our lesquelles ils auraient pu cent fois oublier les femmes et la génération. Mais la nature y a pourvu : elle procède avec les femmes par un coup d'éclat, elle réunit en elles, à une cerlainé heure de la jeunesse, toutes les beautés et tous b^s encbanlemenis pour attirer violemment les regards distraits dos hommes, pour leur inspirer une tentation qui impose silence à toute
réflexion et qui les perd. Elle fait la jeune lille que vous m'avez dépeinte, celle pour laquelle les individus se damnent et les peuples s'exterminent. Elle lui donne par surcroît la coquetterie, qui relève la beauté, et qui au besoin y supplée. « Peuple de galantins que vous êtes, dupes innocentes qui croyez, en cultivant Tesprit des femmes, les élever jusqu'à vous, vous ne vous êtes pas encore aperçu, depuis qu'elles sont les reines de vos sociétés, qu'elles ont de l'esprit souvent, du génie par accident, mais de lintelligence jamais ; ou, si vous voulez, ce qu'elles en ont ressemble à l'intelligence de l'homme comme le soleil, fleur des jardins, ressemble au soleil, roi de la lumière. Les choses intellectuelles ne les intéressent point pour elles-mêmes ; aumomentoù vous leur parlez sciences, histoire, poésie, beaux-arts, elles ne songent qu'au parti qu'elles en pourront tirer contre vous pour vous retenir, vous asservir, vous enlacer. Le chant et la musique leur servent à cacher leur pauvreté intellectuelle, comme le coton et les baleines à se faire des hanches ou à dissimuler leur indigence de gorge. Sachez-le, elles ne pensent (ju'à une chose, elles ne se soucient que d'une rliose — se marier ; il n'y a de sérieux pour elles (|ue ce (|ui leur parle d'amour, le roman et le livre (llieures, le prêtre et le gabnil.
« Vous devriez regretter l'Orient. Pourvu quil pût loger et nourrir ses femmes, l'homme n'avait plus à s'en occuper; il pouvait combattre, s'exercer aux armes, écouter les sages ; il était à l'abri de cet avilissement qui met un homme de cœur aux pieds d'un oison; il était libre enfin, parce que plusieurs femmes le garantissaient d'un seul amour.
« Dans nos sociétés monogames, se marier c'est diminuer de moitié ses droits et sa liberté, mais, en revanche, c'est doubler ses devoirs et ses charges. Et quels devoirs? Depuis que vous avez admis vos femmes à délibérer, le bas intérêt a envahi la maison, toute résolution généreuse y est redoutée comme une criminelle folie. Le soin honteux du bien-être, le plus misérable calcul, la crainte de hasarder avec votre vie la sécurité de la famille, une poltronnerie vous sont imposés comme les obligations les plus sacrées. Bon père, bon époux, c'est-à-dire lâche citoyen, conscience faussée et vénale, intelligence abâtardie, voilà les titres ridicules qui vous servent aujourd'bui d'épilaphe. Vantez les femmes, félicitez-vous de les avoir affranchies : elles ont invenlt' les mu'urs bourgeoises, elles ont fait de vous une race de Chrysales, qui a désappris sous leur joug la pratique de toutes les vertus fortes et qui ne peut plus en entendre le nom sans trem-
Lier et sans frémir de plaisir en se remuant douillettement dans ses habitudes de servilité.
(c C'est elles qui ont le plus contribué à inoculer au monde moderne la lèpre qui le ronge. Tout homme mentait dès le temps de Salomon; mais alors le mensonge, vice de nature ou caprice du moment, n'était pas encore, comme il l'est devenu pour chacun sous le règne béni des femmes, la nécessité et la loi. Yous vous faites gloire de vous sentir désarmés par leur beauté, par leur faiblesse, par l'adoration que vous professez pour elles. Mais qui résisterait à leurs envahissements, qui pourrait mettre fin à leurs reproches et se soustraire à leur fascination, sans ce moyen naturel et légitime chez elles, honteux pour nous? Trop débiles de corps et d'esprit pour soutenir par la discussion et par la lutte la place qu'elles ont usurpée, ambitieuses et tyranniques autant que chétives, il faut bien pourtant qu'elles aient une arme. Le lion a les griffes et les dents, le vautour a le bec, l'éléphant et le sanglier les défenses, le taureau les cornes ; la sépia, pour tuer son ennemi ou le fuir, lâche son encre et trouble loini : voilîi lo véritable analogue de la femme. Comnu^ la sépia, elle s'enveloppe de dissimulation et nage à l'aise dans le mensonge. Mais nous, la nature nous a faits indépendants, et
lequel d'entre nous peut parler d'indépendance sans qu'une femme, sans que toutes les femmes aient le droit de sourire? Pour elles, nous jouons du matin au soir la comédie de la politesse, nous affectons des respects dont nous nous moquons entre nous, nous nous taisons sur ce qui nous indigne, nous sourions à ce qui nous déplaît, nous forçons notre bouche aux grimaces, nous feignons des croyances que nous n'avons pas, nous désavouons lâchement nos idées, nous rougissons de n'être pas assez vils; et le soin le plus cher que la société des femmes inspire à notre tendresse paternelle, c'est d'assurer l'avenir de nos enfants en les instruisant de bonne heure à mentir comme nous. Yoilà ce que nous devons aux femmes. Et maintenant, beau défenseur de l'amour, vous ne direz pas que je diminue leur part dans l'œuvre de la civilisation. »
Le philosophe s'arrêta en me regardant, comme s'il attendait une réplique : je n'eus pas l'esprit assez prompt pour la trouver sur-le-champ.
Evidemment, cet Allemand, infidèle aux liaditions de l'esprit germanique, n'avait rien conservé de la vénération presque religieuse que ses ancêtres avaient pour les femmes. Une femme qui l'eût entendu aurait dit pcut-êti'e (|iie le piuivrc homme trahissait ingénument
les misères de son ménage, et qne, malheurenx comme Font été une foule d'honnêtes gens et même plus d'un grand génie, Socrate, Shakspeare, Albrecht Durer, sa mauvaise humeur était pardonnable, quoiqu'il eût tort de déclarer toutes les femmes des Xantippes. Je dois à la vérité de dire qu'il n'était pas marié et qu'il est mort célibataire à soixante-douze ans. Une autre eût pu dire qu'il n'avait sans doute jamais su se faire aimer et qu'on sentait assez dans ces diatribes contre les femmes la rancune d'un homme qu'elles avaient maltraité. Cela prouverait assurément qu'il avait un mauvais caractère et qu'il manquait de bon sens, car un sage ne se fâche pas pour si peu. Mais je ne saurais affirmer que cette conjecture fût tout à fait fausse. Combien d'iiommes, en effet, traînent toute leur vie comme une lourde chaîne le souvenir d'une passion repoussée ou trahie! Combien de soupirs de vieillards jaillissent des regrets lointains de leur jeunesse, et de souffrances que le temps n'a point assoupies ! Le monde est plein de Pélrarques muets, plus à plaindre que l'amant de Laure, })uisqu'ils n'ont point reçu de voix pour exhaler au moins leurs douleurs. Si mon philosophe avait éprouvé jadis quelque infortune pareilh', je ne saurais le dire, et son secret est mori avec lui.
Du reste, sans m'interroger sur les causes personnelles qu'il pouvait avoir d'être si sévère, je cherchais une réponse. Avec un peu plus de sang-froid, j'aurais pu le réduire au silence en récitant un des plaidoyers éloquents qui ne manquent pas chez nos écrivains français. Car la chevalerie, qu'on croyait morte, survit encore, Dieu merci, dans notre littérature ; elle n"a fait que changer de nom ; elle a pris, pour défendre les dames persécutées, la plume au lieu de la lance. Hommes d'État, de loisir, professeurs, académiciens, les écrivains les plus graves déploient à les venger un zèle ardent, un intérêt presque personnel. Leur style austère et solennel se fond, quand ils traitent ce sujet, en grâces sucrées, et Ton dirait, à entendre Ténumération ([u'ils font des vertus féminines, un chœur de femmes gazouillant des litanies.
Je ne pus que balhutier deux ou trois paroles j)resque étouftees par l'étonnement qui me lenait à la gorge. Je songeai d'ailleurs que l'attaque du ])liilosophe allemand contre les femmes était (■elle à laquelle on ne s'était pas jusqu'à présent avisé de répondre, car elle se réduisait à reprocliei' aux femmes leur connivence obstinée avec la nature |)()iii' prolonger la durée et le supplice "le l'humanité, l'oint de vue étrange et nouveau. Selon lui, en effet, les hommes, initiés un joui-
par leur propre expérience à la philosophie du mal. se seraient enfin aperçus que l'existence est la vraie, l'incurable douleur; et ils se seraient décidés a couper à sa racine l'arbre maudit au lieu d'en arroser de larmes les tristes rejetons. 11 leur aurait sufti pour cela d'une courte abstinence, qui n'était pas au-dessus de leurs forces, pourvu que des distractions philosophiques, déjà toutes préparées, eussent soutenu leur énergie. Mais ils ne pouvaient résister aux femmes liguées, comme dans Aristophane, pour combattre cette résolution et qui ne rêvent sans cesse que pièges, panneaux, gluaux, lilets, trébucliets .et engins à prendre les maris. Elles réussissent, hélas ! et le philosophe allemand ne pouvait leur pardonner de retarder ainsi le salut définitif.
Il reprit, en effet, après un moment de silence et avec un sérieux qui me frappa, comme s'il allait m'ouvrir cette fois l'abîme de sa pensée :
« Il n'y a de grandes religions que celles qui, au lieu de flatter les rêves de bonheur dont l'homme se berce et de le repaître de promesses fallacieuses, lui ont prêché le renoncement volontaire. Ce sont les seules qui aient connu cette haute vérité que l'âme des choses est le néant. Mais en recommandant la chasteté, elb's n'ont pas toujours bien compris ce qui fail de
ci'lto verlii la vertu souveraine, ni pourquoi il (>st si héroïque de résister a la nature. Elles n'y
: ont vu souvent que le déploiement d'une énergie sans but, le mérite d'obéir à une loi fantasque, de supporter une privation gratuite; ou bien
[ encore elles ont couronné dans le célibat on ne
( sait quelle pureté incompréhensible et fait ainsi la partie trop belle aux économistes, aux moralistes, aux Saint-Simoniens, à tous ceux qui
\ revendiquent les droits de la chair et ont pour métier d'enseigner les voies du bonheur. La virginité est belle, non parce qu'elle est un jeûne, mais parce qu'elle est la sagesse, c'est-àdire parce qu'elle déjoue les embûches de la nature. Le seul bonheur est de ne pas naître. « Un nouveau-né gisait sans vie dans un licrceau : il avait fallu l'arracher avec le forceps du sein maternel, et il était mort au bout dune heure. La mère, anéantie, pleurait, les ;imis de la maison pleuraient, les 'serviteurs pleuraient. Quant au père, il ne put qu'atlniirer la rare intelligence de cet enfant, qui icfiisail de venir au monde, et qui, amené • outre son gré à la lumière, s'était hâté àe la l'iiir. i\r père était une Ame virile, mais aimante et tendre, un grand canir, un puissant esprit, un sage dont la vie était pleine d'œuvres. et le nom entouré de gloire : il s'appelait Lcssing.
Trouvez-moi, parmi les heureux, un homme, (ligne de porler ce nom, qui n'ait pas regretté d'avoir vécu. Si vous ne le trouvez pas, ne me demandez point pourquoi je ne me suis pas marié : je me suis abstenu par pitié pour les lils que j'aurais pu avoir.
« Je veux bien pardonner aux ignorants, qui, n'étant pas dans le secret, se marient encore; mais je ne puis m'empêcher d'être surpris de leur aveuglement. Est-il nécessaire d'avoir vécu longtemps, et faut-il avoir porté très loin l'analyse pour savoir que la vie se compose de mirages, cent fois éprouvés, et qui nous trompent toujours, voilà pour l'avenir; de souvenirs illusoires que nous gardons précieusement comme un viatique ou do regrets qui nous harcèlent comme une vermine, voilà pour le passé; puis, entre l'avenir et le passé, d'un point glacé ou brûlant, que nous nous flattons de traverser en un ('lin (I'umI, sans nous apercevoir, hélas! que nous entraînons ce point avec nous, car le présent c'est nous-mêmes? (ielui-là, certes, a les sens bien obtus, qui ne remarque pas, dès son culrée dans la vie, que (oui objet y sent le soufre, que les déguisements qu'y revêtent les choses et les hommes ne sauraient jamais dérober complètement les signes manifestes d'un séjour infcriiiil et (rii;il)ilants diaboliques. Le
ÉTUDES ET RÉFLEXIONS D'UN PESSIMISTE Sii
plaisir est une mince pellicule sur un prol'unJ dépôt de lie amère; la joie est empoisonnée, les meilleurs sentiments recèlent un ver hideux, la médiocrité est un carême cruel, la gloire un martyre bruyant, l'obscurité un fléau, l'habitude une peste inévitable qui émousse toute volupté, mais qui aiguise et envenime les pointes de la douleur.
(' 11 est assez inutile que les satisfaits ou ceux qui l'ont bon visage contre mauvaise fortune, viennent nous marchander la quantité de douleur qu'il faut bien en fin de compte reconnaître dans l'univers, et, soit dit sans manquer de respect à notre ami Lelbnitz, il est plus puéril encore de prendre tant de peine pour en donner quelque explication spirituelle. Qu'ils prennent leurs balances, ces obstinés alchimistes, qu'ils ajustent leurs mesures et qu'ils calculent, à un grain près, s'ils en ont la patience, le peu ch' mal que laisse subsister cette admirable transmulation du plomb et de l'arsenic en or; en soufîrirai-je moins pour cela? lîouchez vos oreilles au gémissement qui s'élève à toute heure de tous les coins do la liMi-e. aussi vaste, aussi perçant, aussi continu que le murmure de l'océan; écartez-vous des prisons et des hôpitaux, des bouges où la misère croupit, des cloaques où la débauche se vautre, accouplée à la
faim, et interrogez uniquement, je ne dis pas les riches et les favorisés, mais ceux dont les années se comptent par des vertus ; s'ils affirment qu'ils sont heureux, ils mentent et sont des méchants.
« Des méchants, vous dis-je. Car tant quil y aura un être souffrant au monde, car tant qu'on pourra voir un ver de terre brisé se tordre sur le chemin, une mouche tomber surprise par le premier froid, une araignée mourant de faim faute de visites, l'homme, dont la poitrine renferme un cœur, souffrira aussi. La pitié, qui est sa grandeur, sera son supplice; elle est le retentissement de toutes les douleurs humaines, non de toutes les douleurs possibles dans une âme d'iiomme, l'identification passagère mais réelle de mon être et de tout ce qui souffre. Sympathie, compassion, commisération, pitié, ces mots, qui sont l'effrayant symbole de la parenté universelle et dont le fond signifie douleur, expriment le seul sentiment peut-être qui rachète l'f'spèce humaine de la bestialité. Douleur a qui réprouve, mais honte et malheur à qui ne la connaît pas! Les trois règnes crient vengeance contre lui, »'t les langues ont toutes un mot pour h' flétrir, qui est le plus houfeux. le plus terrible, b» plu>> uu'M'ifé t]i^< iioms itilVimcs. celui déiroisnie.
« J'ai plus de soixante ans, et ces cheveux iTont pas blanchi sans que j'aie pu apprendre combien il faut compter sur la bonté delliomme. La Rochefoucauld et Spinoza ont eu' beau faire, ils ne sont pas parvenus à exagérer la violence j'éroce de Famour-propre. Je suis fermement persuadé que, s'il ne restait que deux hommes au monde, le plus fort n'hésiterait pas une minute, à défaut de suif pour frotter ses bottes, à tuer son unique compagnon afin d'en prendre la graisse. Qu'importe? Le bon Samaritain et le meurtrier n'en sont pas moins condamnés tous deux à recevoir le contre-coup de toutes les souffrances ; vertu chez l'un, fatalité pour l'autre, ce sentiment les poursuit partout, et ils ne - y dérobent pas même en fuyant au désert et en fermant les yeux à la création.
" Concluez de là, si vous le voulez, que Ihomme dont le cœur est bien placé n'achèvera pas le roseau brisé et ne marchera pas sur la mèche encore fumante. Allez plus loin, et tirezen une doctrine d'énergie de travail, de réciproque dévouement, aussi haute que le stoï- ( isme antique. Conséquences subalternes et accessoires que celles-là. Le dévouement et le travail transformeront h^ mal. déplaceront la dcuileur, mais ils ne l'ané'antiront pas. La fin du nnmdc, voilà le salut; préparer cette
lin, voilà l'amvre du sage et la suprême ulilité des existencei ascétiques. L'apôtre do la charité, a force d'efforts, d'aumônes, de consolations et de miracles, réussit à gTand'peine à sauver de la mort une famille, vouée par ses bienfaits à une longue agonie; l'ascète, lui, sauve non de la mort, mais de la vie, des générations entières. Il donne un exemple plus contagieux qu'on ne croit, qui aurait déjà sauvé le monde deux ou trois fois. Les femmes ne Font pas voulu; c'est pourquoi je les hais. »
Il continua de parler longtemps encore. La salle où nous étions s'était vidée peu à peu, les garçons dormaient ça et là accoudés aux tables abandonnées; nous étions restés seuls. Mais soit que la fumée du tal»ac, dont l'atmosphère était imprégnée, m'eût porté au cerveau, soit que ces discours bizari-es eussent fini par ni'étourdir, des vertiges inconnus me gagnèrent à mesure que je m'efforçais de suivre cet étrange raisonneur. 11 me semblait en l'écoutant cjue j'étais ballotté par une mer houleuse, ^sillonnée d'horribles courants, contre lesquels je ne Uiiliiis plus; l'eau me loiirbillonnait dans les oreilles, ne comprenant plus les idécsqui s'épaississaient toujours, mais sans cesser de percevoir les paroles (dles-mémes avec une acuité de sensation extraordinaire.
ETUDES ET RÉFLEXIONS D'UN PESSIMISTE !j3
(Juand les Allemands sont emportés par un raisonnement, ils vont loin, foulant aux pieds comme des grains de sable les idées admises, les faits, le sens commun. Celui-là disait qu'une première victoire remportée sur la nature serait bientôt suivie d'une victoire plus décisive. Car l'humanité une fois éteinte, ce qui pourrait arriver très vite lorsque la secte ascétique se serait généralisée, les autres espèces animales disparaîtraient également ; et il en donnait des raisons, que je ne saisissais qu'à demi, mais oii je me sentais pris néanmoins comme dans les mailles d'un filet; les efforts que j'ai faits plus d'une fois depuis, pour en retrouver quelque chose, ont toujours été vains. Or, dès que l'homme et ces espèces animales auraient cessé d'être, le salut universel serait consommé, le monde n'existerait plus. Car l'existence du monde tient à celle des êtres intelligents ; ce n'est pas eux qui sont dans le monde, mais c'est le monde qui réside en eux. Le monde est un jou de leur cervelle, une illusion de leur esprit, une fantasmagorie régulière, quelquefois riante, presque toujours horrible, qui s'opère entre les pîirois de leur crâne. Le songeur anéanti. \r cauchemar est (lissip('.'
Le vieil Allemand n'avait pas changé une seule fois d'attitude, et sa pipe n'était pas
94 ETUDES ET REFLEXKiXS DIX PESSIMISTE
éteinte. Cependant Mme Guyon ne décrit pas, dans son livre des Torrents (torrents de lave et damour en effet!', Fanéantissement de Fàme dans le sein de l'Aimé avec un enthousiasme pins ardent que celui dont ce froid raisonneur était pénétré en parlant de l'évanouissement total des choses. Sa voix, égale et profonde, avait par intervalles un accent de conviction fervente qui se communiquait à moi. Quelquefois ses joues se coloraient soudainement d'une rougeur légère, et lorsqu'il s'interrompait, ce qui arrivait fréquemment, ses regards, qui nageaient dans l'infini, étincelaient et semblaient relié ter la splendeur de l'embrasement final .
■Néanmoins une protestation involontaire s'élevait en moi, mais je n'osais la faire entendre. Cet homme, qui avait simplement la mine rébarbative d'un vieux pessimiste, s'était peu à peu revêtu à mes yeux d'une majesté de prophète qui m'imposait. Plus brave ou moins ému, un troisième compagnon, qui s'était joint à nous depuis une heure et qui avait jusque-là écoiiti' sans ouvrir la bouche, prit la parole et hasarda le mot de progrès. Le philosophe sourit avec tristesse, puis, après quel(|iies secondes de recueillement, il répondit :
« Le pi-dgrès est le rèvc du dix-neuvième
siècle, comme la résurrection des morts était celui du dixième ; chaque âge a le sien. Quand ce siècle, épuisant ses greniers et ceux du passé, aura formé un entassement de sciences et de richesses, Thomme, en se mesurant à un pareil amas, en sera-t-il moins petit? Misérables parvenus, enrichis de ce que vous n'avez pas gagné, orgueilleux de ce qui ne vous appartient pas, mendiants insolents qui glanez le champ des premiers inventeurs et qui pillez leurs greniers, comparez, si vous l'osez, vous qui célébrez si ridiculement vos découvertes, comparez donc l'algèbre avec le langage, l'imprimerie avec l'écriture, vos sciences avec les observations et les simples calculs de ceux qui les premiers regardèrent le ciel, vos steamers avec la première barque à laquelle un audacieux mit une voile et un gouvernail! Que sont vos illustres ingénieurs auprès de ceux qui vous (int donné le feu, la charrue et les métaux! Vous avez fait de tout cela des présents divins, l't vous avez eu raison ; pourquoi donc êtes-vous si arrogants? Je crois au progrès de la pyramide que vous n'avez pas commencée et que vous n'achèverez pas. Mais le dernier ouvrier, qui s'asseoira fièrement sur sa cime, sera-t-il pitis jiandque celui qui en a posé le premier bloo, plus grand que l'architecte ([ui en u couru la
pensée et le plan? Racontez-moi pour la centième fois vos ennuyeuses histoires, et, si les iiTandeurs passées ne vous suffisent, anticipez l'avenir et ne craign-ez pas de prophétiser. Variez les changements de scène, multipliez les acteurs, appelez les masses humaines sur le théâtre, inventez, si vous avez l'imagination assez riche, des péripéties. Ces histoires sont comme les drames de Gozzi : les motifs, les incidents changent dans chaque pièce et ne se reproduisent jamais, il est vrai; mais l'esprit de ces incidents est invariable, la catastrophe prévue, les personnages toujours les mêmes; voici, en dépit de toutes les expériences et de toutes les corrections. Pantalon toujours aussi lourd et aussi avare, Tartaglia toujours aussi fripon, Brighella toujours aussi lâche, Colombine toujours aussi coquette et aussi perfide. Heureusement ils Irouveiil un ])arlerre toujours prêt à applaudir lii pièce du jour, parce qu'il ne se souvient plus (le celle qu'il a vu jouer la veille. Les yeux charmés, la bouche béante, les spectateurs suivent avec ravissement et pleins d'attente le progrès des choses jusqu'au dénouement, dont la monotonie les étonne sans les décourager. » Le vieux philosophe se leva. Je crus remar- (liKT, à un iiinuvement de ses lèvres presque insensibk', (juil faisait un elfoit sur lui-môme
ÉTUDES ET REFLEXIOiNS D'UiN PESSIMISTE 97
pour comprimer ses pensées, comme s'il en avail qne nous ne devions pas entendre, et qu'il poursuivait silencieusement un discours intérieur. Je trouvai cette réserve assez tardive, et je ne voyais pas trop ce qui pouvait le retenir maintenant, après en avoir tant dit. Toujours est-il qu'il s'enfonça brusquement dans une rue obscure, oubliant tout à fait qu'il est d'usage, même entre philosophes qui se séparent en sortant du cabaret, de se souhaiter le bonsoir.
Nous le suivîmes un instant des yeux, assez surpris de ce prompt départ, puis nous nous acheminâmes, mon compagnon et moi, vers notre hôtel. Nous marchions sans parler. Je ressentais quelque chose d'assez semblable à l'étonnement d'un homme qui vient de faire unigrande chute et qui se tàte avec inquiétude pour voir s'il n'a rien de brisé. Il y avait en moi, je lavoue, une corde qui venait de subir un terrible choc; mon esprit flottait désemparé à travers mille idées contraires; la croyance, (|ui III "avait jMU'lé jusque-là, chassait sur ses ancres ; mes habitudes intellectuelles étaient en révolte, l'cut-èlre celui ({ui m'accompagnait ressentait-il les mêmes angoisses, causées par cette brutale négation {\u ])remier dogme de la religion polili(|iie et pliilosophi([ue des peuples modernes; mais il n'eu témoignait rien.
11 était de Francfort, et connaissait de vieille date celui que nous venions de quitter, quoiqu'il ne l'eût jamais entendu s'expliquer aussi franchement. Soit qu'il voulût m'expliquer l'énigme de ce nouvel original philosophique, soit pour dissimuler sa propre émotion et se rassurer lui-même, il se mit à me raconter sur ce vieillard des détails fort curieux, un entre autres qui me réjouit extrêmement, car il me donnait la clé (du moins je me l'imaginai alors) de ce sombre mécontentement et de cette ru})ture avec toutes les idées contemporaines; tout s'éclaircissait pour moi, cette philosophie du néant avait sa racine dans une blessure damourpropre littéi'aire.
Cet Allemand avait publié, en 1848, un livre qui devait être le fondement de sa réputation. Le livre s'était écoulé lentement, mais personne n'en avait parlé, il n'était cité nulle part, les journaux et les revues avaient gardé sur lui un silence unanime. Cruelle épreuve pour un auteur. Pendant qu'il restait profondément inconnu, il avait vu s'élever en Allemagne plusieurs gloires métaphysiques, qui avaient rempli le monde de leur éclat. Aucun homme ne dédaigne hi gloire, mais Dieu seul pourrait dire ce <jiii se i)asse dans l'àme d'un vrai philosophe, quand, après avoir tout fait pour assiiicr
le succès de ses livres, visites, démarclies. lettres, sollicitations, flatteries, il les voit avorter, tandis (|iie ceux de ses adversaires les couvrent d'honneur. Noble jalousie, du reste, qui se confond en lui avec l'amour de la vérité. Le notre conçut de cet échec un dépit amer contre ses confrères en philosophie, et il ne cessa depuis de se livrer contre eux à des sorties qui n'avancèrent pas ses affaires; j'en pourrais citer plusieurs qui sont les plus amusantes du monde. Le dépit, longtemps couvé, avait fini par se transformer en cette ertroyahle haine de la nature, en ce pessimisme implacable dont je ne devais pas m'épouvanter (1).
Telles sont, du moins, les raisons par les- ([uelles je réussis alors à me satisfaire et à I n'apaiser.
A mon retour en France je ne dis pas à mes amis, comme le criait aux siens un grand métaphysicien qui venait de visiter Hegel : « Messieurs, j'ai vu un homme de génie. » Mais je tachai de me procurer ce malheureux livre, presque aussi introuvable que celui des Trois impos/eiirs, et que je n'avais pu découvrir à Francfort. Après de longues recherches, je le rencontrai enfin
(1) Ce livre, c'est Le Monde comme jierceplion et comme rolonte, dont la pKemii'Te Odition parut à Leipzii;- en ISls. \ole de rÉdileur.)
chez un bouquiniste de la rue de la Banque. Il n'était pas coupé. Je ne saurais dire avec quelle avidité je le parcourus, ni quelle fut ma surprise lorsque j'y trouvai de point en point les idées qui m'avaient bouleversé. Ainsi je m'étais payé d'une explication frivole. J'avais, avec une légèreté impardonnable, et sur une simple conjecture, attribué a un froissement de vanité des idées si enchaînées, si sérieuses. J'étais décontenancé, et presque disposé, maintenant que je les lisais imprimées en toutes lettres, à exagérer la valeur de ces dangereuses doctrines.
Cet ouvrage d'un homme de trente ans, riche, plein de santé, heureux, et qui, sans griefs personnels contre le monde, conseillait le désespoir; ce livre, oij il y avait tant dhérésies monstrueuses et qui respirait un sentiment de sincérité profonde, me jetait dans de cruelh^s perplexités. Je le lisais et le relisais sans pouvoir sortir de mes doutes, lorsqu'un malin, je mis la main sur l'interprétation véritable, certaine, évidente. A coup sûr on ne comprendra pas (|ue j'aie été assez aveugle (c'est \o mol le plus doux) pour ne pas l'apercevoir du ju'cmifM' coup ; mais on sait que les idées les plus simples sont celles dont on s'avise le plus lard, cela est assez prouvé par l'histoire de toutes les grandes découvertes. Cette explication, cesl (|ii('
raulour, malgré sa sincérité, ne croyait pa> iiii mot do ce qu'il disait.
Il savait que rien n'est plus dangereux que de llatter les enfants heureusement doués, de peui' (|ue, trop excités, ils ne s'épuisent prématurément et ne tombent dans une présomption pire ([ue la médiocrité. Or, le siècle venait de com-
^ mencer en 1818, et il avait déjà fait de si belles choses, si grandes, si merveilleuses, qu'il était plus nécessaire de le retenir que de l'exalter.
^ En prudent pédagogue, mon philosophe voulait modérer une ardeur périlleuse, en affectant de
, rabattre les espérances et de diminuer les mérites d'un jeune siècle, justement satisfait de luimême, mais un peu enclin à la suffisance.
Aujourd'hui le siècle est majeur, et il a Je lempérament assez robuste pour digérer tous li's éloges. Aussi fait-on bien de ne pas les lui mesurer d'une main avare. Certes, si le philosophe allemand écrivait son livre à cette heure, CM voyant le chemin (|ue nous avons parcouru, il ne nierait pas le progrès comme il le niait en ISIS. (,('s (emps sont bien dilTérciil-^.
O. if this wero seen, This hapjiiest youth. — vicwintr liis progress t'it'n What périls ]>ass, what crosses to ensue, — Wouid shut the book, and sit.down and die.
(Shakspeare.
On s'endort tard en hiver dan< l;i nie (]e Pxnir- Jïojine.
C'est le quartier des ministres et des amijassadeurs. Le monde tomherail de cataclysme en cataclysme sans leur vigilance ; aussi est-il nécessaii-e (ju'ils dansent toute la nuit pour se tenir rtiil ouvert, et qu'ils dînent longtemps pour soutenir le fardeau de nos destinées. Pourquoi liiut-il, hélas ! que ceux qui s'amusent lassent vriller ceux qui travaillent I Je n'ai plus mon sommeil d'ciiranl pour résister à ces roulements de voilures. (|ui ébranlenl le })avé à chaque miinilc, cl (|ui font frémir les maisons jusqu'aux, conihles ainsi que des feuilles de peuplier,
l ne insomnie paisible, doucement occupée
par quelque rêverie agréable, telle que celle que le (hé me procure, ne me déplaît pas trop. Mais rien ne m'est plus pénible que d'être brusquement arraché à mon premier sommeil par Faftreux grondement d'une voiture. La brutalité de celte manière de réveiller les gens, et la mauvaise humeur qui résulte ordinairement de ce réveil, me coûtent assez souvent toute une nuit. Je ne sais vraiment pas par quel inepte scrupule le nouveau régime, en ramassant les morceaux de l'ancienne noblesse, s'est abstenu de revenir aux chaises à porteur, véhicule charmant, mystérieux, silencieux qui n'a de rival que la gondole; d'ailleurs, l'emploi des bêtes de somme à deux pieds est éminemment aristocratique.
J'ai donc pris l'habitude de ne me coucher que lorsque la dernière voiture est rentrée : je sais par cœur tous les équipages de mon quartier. Vn soir de l'hiver passé (c'était, je m'en souviens fort bien, le 4 7 février, vers onze heures), je m'élais assoupi au coin du feu en fenillelanl le livre du D'" Drake sur Shakspeare. Honni soit qui mal y pense ! Le livre du D' Drake, très savant et très intéressant, n'était pour rien diuis celle sni'pris<' du sommeil : la même chose eût pn m'arriver en lisant Me/lin ton hauteur ou la Revue des Deux Mondes.
Je venais de lire une excellente description
des mœurs et de la manière do vivre au temps de Shakspeare. Quelque admirable que soit cette époque, je me félicitais de ne pas vivre dans un temps oii Ton ne pouvait mettre le pied, le soir, hors de chez soi sans être exposé à tomber dans les ornières ou dans les voleurs ; je me savais bon gré d'être né à l'époque du gaz et de la police plutôt que dans ce xvi^ siècle si grossier encore, si violent et si sanguinaire; et par un mouvement naturel, je m'étais mis à passer en revue les mille douceurs de la vie moderne, les lampes carcel, les cheminées à manteau, les lapis de feutre économique, toutes jouissances dont il eût fallu me passer alors, sans parler de la politesse des mœurs et des sergents de ville à tous les coins de rue. J'avais laissé ])eii à peu tomber le livre sur mes genoux, puis je lavais fermé en tenant le doigt entre les feuillets à lendroit où je m'étais arrêté; ensuite j'avais coulé lentement (hiiis mou fauteuil par l'eiTet graduel de la méditation, j'avais baissé les paupières pour ne laisser m'échapper aucune de ces riantes images, — et je m'élais endormi.
A peine entré dans le pays des songes, je remai'(|uai (b'bouten face de moi et accoudé à ma cheminée (j étais toujours dans mn chambre) uji jeune homme d'une gravité au-dessus de son âge. Je b^ coniuiissais, ijuoique je ne l'eusse
jamais vu ; je ne savais pas son nom, et il m"oùt <''lé impossible de dire de quelle époque ni de quel pays était le costume négligé et bizarre qu'il portait; mais sa physionomie, tourmentée et pensive, m'était très familière. Il attachait sur moi des yeux étranges, qui paraissaient répondre précisément aux idées qui m'avaient occupé en m'endormant ; les miens, que je détournais de lui pour éluder sans doute cette réponse, revenaient, comme attirés par un(^ l'orce secrète, sur son visage. Ce qu'il y a d'incroyable, c'est qu'il ne parlait pas, que ses lèvres étaient immobiles comme tout son corps, et que pourtant je lisais dans ses traits, non pas l'expression douteuse, indistincte d'un portrait où chacun découvre selon ses idées une signiUcalion diftérente. mais un discours parfaitement clair. J'essayais inutilement, quoique je l'enlondisse fort bien, de le résumer en une formub', ' aujourd'hui encore je suis forcé de me représenter une à une les idées que j'embrassais 1 ou tes ensemble d'un seul coup d'œil.
« Ne me reconnais -tu pas? Je suis celui qui a <■((' le premier atteint de la hmgueur morlellc dont vous souffrez, et ma destinée est votre liisloire.
« Mais je suis né snr le seuil de ce siècle (|iii ' ponvanle anjonrdhui la mollesse, et mes yux
en soiivmnt ont pu voir séteintlre en ses derniers enfants une vie auprès de laquelle la vôtre est un sommeil. Je lai à peine entrevue, et j "en ai conçu, moi que le sort appelait à inaugurer un âge de lâches hésitations et de stérilité, une tristesse ineffaçable. Vous lavez héritée de moi, vous n'en guérirez jamais,
« Ce siècle, troublé de combats qui te remplissent d'effroi, oii les passions de l'homme étaient farouches, ovi son existence était rude et précaire, a clos magnifiquement, pour une longue période, le temps de l'activité individuelle; avec lui a disparu la dernière génération A'irile. Un nouveau monde géographique, puis bientôt après un nouveau monde religieux découverts, l'Océan mesuré, les antiques limites de l'univers abattues, la terre isolée dans le vide iniini, un suprême effort tenté pour retenir l'indépendance des anciens âges prête à périr, voilà les œuvres de ce siècle; Colomb, l^uther et Copernic sont les derniers héros du drame. Levu's successeurs n'ont fait qu'y ajouter un misérabb' épilogue.
'< Vous pouvez dire adieu désormais aux glandes actions, aux entreprises hardies, et vous n'avez qu'à soulmiter qu il vous naisse des fils sans énergie et sans courage, puisque leurs volontés seront impuissantes comme dans un rêve:
ÉTUDES ET REFLEXIONS D'UN PESSIMISTE !ô7
ils voudront courir, et leurs pieds appesantis resteront collés au sol; ils essayeront de voler. et au lieu d'ailes ils agiteront vainement vers le ciel des bras désespérés. Trop avares de votre sang et de votre tranquillité pour acheter l'indépendance au prix quy savaient mettre les héros d'autrefois et que l'ont payée souvent vos pères /des Communes, vous ne pouvez pas pourtant vous résigner à la servitude. La vie, ne trouvant plus d'application possible ni d'issue, hurlera en vous, çrrattera le sol avec frénésie, mordra les barreaux de sa cage, comme un lion captif, et Unira par tomber épuisée, écumante, après vous avoir précipités dans l'infamie à travers la démence.
<( Tu compares orgueilleusement la police de vos sociétés organisées pour la protection des fortunes, du bien-être et du repos, avec l'anarchie du passé, 011 l'homme, sans cesse en butte ;mx violences, était tenu d'avoir pour toute -cience celle de se défendre lui-même et d'allVonlei- la mort. En échange de tant de bienfaits, (|iie t'ont-elles demandé? Tout au plus de renouer à une agitation onéreuse, d'accepter qu'on le mesure prudemment l'air, l'espace, la parole, la pensée, la foi religieuse, rentliousiasme, de eonsentir à trouver à l'entrée de toutes les iimleim gardien ([iii te demande où tu vas <
iiiiide officieux qui le conduit les yeux bandés, de iraîner enfin sous un réseau d'inquisitions lulélaires une existence de basse-coiu\ sans péril et largement pourvue.
H Certes, tu as raison de ne pas te regimber contre ces utiles entraves, car elles ne sont rien si tu regardes aux chaînes intérieures, plus lourdes que Tor, plus dures que le diamant, qu'il ne t'est plus possible de secouer. Animé dune curiosité soudaine, que rien n'asssouvit, tu t'es lancé, oubliant tout, dans le dédale des sciences, et tu épuises, sur des questions qui te fascinent et te paralysent, ce que tu avais conservé d'énergie. Tu veux la clef de tous les mystères et le voilà déjà si savant à cette heure que la lièvre de recherche et de méditations, à laquelle lu es en proie, te découvre un abîme à chaque pas, te fait craindre un écueil à chaque mouvement, et qu'au moment de mettre la main à l'teuvre la plus simple, lu t'étonnes de te sentir pris de toutes parts dans une végétation inextricable de difficultés spéculatives.
« C'est pourquoi le jour n'est pas loin où. rie pouvant pins remuer ni agir, vous vous consoli'ivz avec vos plumes et vos livres. Les meilleurs d'entre vons, après avoir abordé mille lâches im|)0ssibles, iront à l'aventure cherchant quelque chose à l'aire: et, comme ils ne trouveront à
imaginer que de misérables besognes, ils les exagéreront à plaisir, et verront la terreur ameuter contre eux les générations fainéantes et endormies auxquelles ils s'adresseront. Tandis que, pour insulter à ces puériles occupations, le destin remplira le monde de catastrophes, de conquêtes, de révolutions, ils le verront prendre ses acteurs préférés parmi les plus ineptes des hommes, ils verront ceux-ci présider, sans sortir de leur chambre et même sans interrompre leurs orgies, aux terribles événements. Alors gens d'esprit et gens d'action échangeront entre eux des satires et des persécutions, au nez d'un public affairé qui rira des coups sans se soucier de savoir de quoi il s'agit, et qui ne se dérangera même pas de ses calculs et de son négoce.
« 11 ne faudra plus juger de l'énergie des individus par la grandeur des choses. Les choses seront énormes, et les individus petits. Ce sera If règne des masses disciplinées; raclion disj)araîlra éparpillée entre des millions d'automates dont chacun ne tirera pas de la puissance d'un cheveu. 11 se trouvera pourtant des liommes, id en nombrd, qui, accablés par l'énormité des n'sultats, admireront à grand J)ruit cet étonnant mécanisme, vain simulacre de la vie. Les effets jtroduits sLifliront pour tromper dans quelquesuns le besoin d'agir, mais ils l'irriteront dans
quelques autres, qui mourront avant d'avoir pu le satisfaire.
« De loin en loin, tentés par les circonstances ou poussés par une nécessité plus forte, quelques audacieux sortiront de cette atonie universelle, en mettant la main par un coup hardi sur tous les moyens d'action h la fois. Ils réussiront avec une facilité qui tiendra du prodige, à ce point qu'il sera permis de croire à une connivence générale plutôt qu'à une rare énergie, tant les masses seront dociles, tant les résistances seront faibles. Il suffira souvent dune supériorité d'impudence pour devenir le maître; mais il sera fort commun de voir le maitre de la veille, inquiet de son succès dès le lendemain, embarrassé de sa puissance, retomber bientôt, après un court intervalle de résolution, dans les rêvasseries théoriques. Ils périront, comme n^us. par hésitation.
(( Leur chute vous fera lever la tête un instant sur votre oreiller de sciences, de réflexions, de discours. Vous verrez un travail immense à entamer, nuiis les bras vous tomberont comme ceux d'un l)uveur d'opium; votre regard, ébloui par l'ivresse, ne verra qu'obstacles et incertitudes. Inépuisabk^s comme moi en raisons de ne rien faire, succombant comme moi sous h' faix d'une missiou supérieure à vos forces, peut-èlic
commencerez-voiis aussi par feindre la tolie comme moi jusqu'à ce que vous perdiez réellement la raison. La lâcheté, la peur, les convenances vous suggéreront longtemps des motifs d'ajourner, de retarder, de prier, de rêver, dé menacer, de temporiser, et vous attendrez que celle que vous avez aimée soit morte pour vous entr' égorger sur son cercueil. »
Je comprenais confusément jusque dans mon sommeil que cette vision n'était autre chose qu'un de ces logogriphes bizarres et vides de sens dont se composent les songes; elle m'avait troublé néanmoins. Je m'efforçai de surmonter mon émotion, et relevant la tôte, je regardai le spectre en face comme pour lui arracher son secret,
« Qui donc es-tu, lui dis-je, toi qui me fais ces lugubres prédictions? Es-tu vivant ou mort?
— Psi vivant, ni mort, répondit-il. Je suis Hamlet.
— -Mon pauvre Hamlet, m'écriai-je en essayant de rire, le froid des brouillards d'Helsingfors t'a donné le spl(>en. Viens te guérir parmi nous. ÏIi y verras le soleil luire sur un monde joyeux; tii y verras aussi des troupeaux d'Ophélies couranl offrir, aux caresses des étrangers ennuyés comme loi, leur tète où il y a plus de cheveux que dicervelle. C'est une grande distraction... »
Lancé comme je l'étais, j'aurais parlé phi>
n-2 ETUDES ET REFLEXIONS DUN PESSIMISTE
longtemps que Hamlet lui-même, si je n'avais été en ce moment réveillé en sursaut par un tonnerre qui passait sous mes fenêtres. Je reconnus l'équipage de la petite princesse de M..., jolie laide s'il en fut jamais, et la plus folle de plaisirs, la plus infatigable danseuse, dit-on, de toutes les ambassadrices. Plusieurs voitures suivirent la sienne immédiatement. Je devinai qu'il y avait un bal dans mon voisinage, et qu'il ne fallait pas songer à m' endormir cette nuit avant quatre heures du matin.
J'aurais volontiers repris mon rêve interrompu ; je repris a la place le livre du D'' Drake, résolu cette fois a l'achever. Dans la première phrase qui me tomba sous les yeux, l'auteur vantait l'imperturbable sérénité de Shakspeare, et en recommandait la lecture aux hypocondres. Cet avis me touchait personnellement. Shakspeare m'avait toujours paru le peintre le plus amer des côtés atroces de la nature humaine et des cruautés de la destinée. Me trouvant de loisir et en veine de réflexions, je me mis à examiner sous tous ses aspects l'observation du commentateur, et je finis par reconnaître qu'elle est de la plus entière justesse.
La sérénité de Shakspeare me parut résulter des trois cousidéralions suivantes.
Premièrement, dans le jeu combiné des lois
naturelles, sociales et psychologiques, lequel est ce que nous appelons le sort, le plus puissant des hommes, je veux dire celui qui réunit à la volonté la plus forte les plus formidables moyens, est réduit en poussière comme un grain de blé sous la meule. C'est pour rendre cette vérité plus éclatante que le poète a placé tant de princes, de capitaines, d'hommes opulents, de grands seigneurs parmi ses héros favoris. Les armées et les richesses, les amis et les geôliers, la prudence et l'énergie, la vertu et la solitude les protègent contre la destinée — aussi bien qu'un parapluie peut protéger contre un tremblement de terre. Secondement, lorsque Thomme a une passion, elle est la providence qui l'inspire, la maîtresse qui le (rompe, le conseiller qui l'éclairé, le tyran qui l'asservit. Les stoïciens de la bonne école font observer avec grande raison que la volonté peut très bien résister à la passion; ce n'est pas assez, et je soutiens (d'après Shakspeare) qu'elle y résiste toujours — autant que le piston résiste à ia vapeur. La passiou fait franchir heureusement à ses élus des abîmes oii tous les autres périraient, elle les soutient au milieu des orages, elle les entraîne avec rim[)élii()silé d'un lornMil ou les glisse avec la lenteur insensible, mais irrésistible, de l'huile à travers tous les obstacles, jusqu'il ce que, parvenus au terme souhaité, le
front rayonnant et vainqueur, n'ayant qu'à se reposer majestueusement dans le triomphe, ils hasardent sous raigiiillon de plus en plus acéré de la passion un pas de plus. C'est ce pas qui les perd.
Troisièmement, lorsque l'homme est sans passion, il n'est rien. Réduit à un état d'inutilité misérable pour les autres et pour lui-même, débile et paresseux, atteint d'une langueur mortelle, pliant sous la vie, il devient le plus chétif des êtres et tombe plus bas que la brute, que l'appétit du moins n'abandonne jamais.
Ces vérités, aperçues par Shakspeare sous le rideau transparent des événements humains, lui ont fait sentir une fois pour toutes la vanité des sermons et l'inutilité des colères CDutre le sort. Yoilà pourquoi, accoutumés à ce spectacle qui nous arrache des sanglots, ses yeux n'ont pas de larmes, son cœur pas d'indignations, et sa pensée pas d'espérances illusoires.'
Je me suis souvent émerveillé que tous les Anglais prennent le calme de Shakspeare pour du contentement. Au milieu des violences, des trahisous, des pertidies, des mi^urtres, des vilenies, des bassesses, parmi les scènes d'horreur riinèbremont éclairées de lueurs tout idéales qui f'oiincut dans Shakspeare ce tableau du monde, dont ils admirent avec raison la vérité,
ETUDES ET RÉFLEXIONS D'UN PESSIMISTE Ho
le poète impassible leur paraît sourire, et les sociétés bibliques chanteraient volontiers ses pièces comme des cantiques de reconnaissance au Très-Haut et d'actions de grâces.
Je ne puis m'expliquer cette illusion qu'en me rappelant qu'il existe en Europe une société essentiellement optimiste composée d'individus pessimistes.
Cette société se croit depuis longtemps au port, et de la rive elle contemple dédaigneusement ceux qui luttent encore dans la haute mer : Suave marimagno...
Mais les individus s'y ennuient, la gaieté y est presque inconnue, la gravité y est morose, on y plaisante d'un air sinistre.
La misère et la prostitution s'y étalent, comme le faste, avec insolence. En bas la haine et l'envie, en haut le calcul, le mépris et l'égoïsme y remplissent tous les cœurs; mais la société est maintenue par un ciment plus solide que le ciment romain, c'est l'orgueil.
L'étranger, que la curiosité ou le besoin y amène, se sent au bout de deux jours atteint d'un froid au cœur qui l'en chasse assombri et malade; car entre l'homme et l'homme s'élèvent mille prescriptions qui les tiennent éternellement à une distance infinie l'un de rautr(\ Les amants s'y disent « vous » jusque dans h^
spasme du plaisir; Tamour de la vie de famille est une vertu qu'on y vante, mais les enfanls sont exclus pendant toute l'année de la table et de la société paternelles. ^
On y a toutes les libertés, hormis celle de vivre à sa mode. L'hypocrisie y est cynique, et célébrée sous mille noms d'un commun accord.
Les hommes n'y sont pas de fer, car ils ployent et rampent devant le nom, devant l'argent, devant l'usage, mais ils y sont d'empois. Ils vivent emprisonnés et inabordables dans des gaines étroites, oîi bouillonne sourdement le fiel qui les tourmente; ils se sont tellement à charge qu'ils se remuent sans cesse pour se fuir, et qu'ils prennent en dégoût dès la première heure l'endroit oii ils se trouvent. Ils ont fini par mettre tout le bonheur dans les petites choses, ils ont inventé le confort microscopique, le nécessaire de voyage à cent compartiments; et ils s'enfuiraient du paradis terrestre, s'ils n'y trouvaient pas le thé, les sandwichs et les muffins.
Toutefois les mœurs et les convenances, les lois du monde et de la religion prescrivent à ces mornes personnages de publier parlout, d'abord que la société anglaise est parfaite, ensuile qu'elle est inimitable; et cette obligation d'affirmer le bonheur du peu|)le, au moment où
lindividu est rongé d'ennui, est le plus grand supplice infligé à celui-ci.
Lorsqu'il s'élève dans cette société infatuée d'elle-même un homme de génie, c'est presque toujours pour cracher dessus. C'est pourquoi elle commence par les renier tous, jusqu'à ce qu'elle les ait contraints au silence ou à la rétractation, ou bien attend qu'ils soient morts pour s'enorgueillir de leur nom, après les avoir toute leur vie traités en révoltés.
Nul n'a pénétré plus avant dans les ténèbres de l'homme moderne qu'un petit nombre d'illustres infortunés, sortis de cette nation bienheureuse. Aussi, comme ils sont aimés ces poètes anglais, oii nous trouvons l'écho de nos plus intimes douleurs, moins grands encore par les créations de leur génie, que pour avoir courageusement trépigné sur ce ridicule orgueil, et i s'être exposés de parti pris à la rage patriotique f de tout bon insulaire en démasquant à tous les yeux le mensonge de cette tradition optimiste! En remarquant qu'ils sont presque tous .itteints du spleen, j'inclinerais à penser qu'au lieu d'avoir, comme on le dit, sa cause dans un climat maussade, et de noyer les âmes avec la triste brume qui tombe d'un ciel toujoui's gris, le spleen naît de cet optimisme même qui est la vraie religinu dr l'Angleterre. lArc né dans l'ilc
fis ETUDES ET REFLEXIONS DUN PESSIMISTE
sans pareille, qui réunit à la liberté la plus ancienne le plus énorme entassement de richesse, avoir soi-même vingt mille livres à dépenser par an, le vin de Porto, le filet de Durham et les jambons d'York, être en un mot le favori de la nature, et s'ennuyer à périr, y a-t-il une meilleure raison de désespéFcr?
Le pessimisme allemand, dérivé de la contemplation philosophique des choses, contiendra presque toujours un grand fonds de placidité ; le pessimisme anglais,- plus poétique que spéculatif, est sans cesse irrité. On croirait qiiil est une mutinerie du tempérament plutôt qu'une conviction de l'esprit. Et, en effet, on y sent la plupart du temps une protestation personnelle contre l'intolérance de la plus plate orthodoxie qui ait jamais régi les mœurs et dicté les opinions d'une société, orthodoxie paterne et atroce qui refuse toute discussion et répond infailliblement à l'hérésie par la calomnie.
On s'est gravement trompé lors(iu'on a pris Byron et Shelley pour des comédieus qui ne veulent que nous effrayer par l'étalage d'un désespoir emprunté, et en afUchant des tristesses et des doutes qui n'ont rien de réel. La vie qu'ils se sont l'aile se rapproche autant de leur héroïsme idéal que l'existence individuelle peut apjn'ocher (h' l'inchqx'mlance chez les [)eii|)h's vieillis,
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OÙ tous les pas sont marqués cravance par d'inviolables conventions. L'insouciance de Sardanapale, et sa misanthropie voluptueuse, et ses orgies préméditées au milieu de Fécroulement d'un empire, c'est l'histoire même de lord Byron,
? comme tout Shelley se retrouve dans l'âpre stoïcisme de ses personnages. Tandis qu'ils pouvaient jouir d'une sécurité si douce dans l'éden de leurs songes, ces poètes ont renversé de parti pris les limites qui séparent le monde imaginaire et le monde réel, et livré leur vie comme leur pensée à l'océan orageux du possible. Plutôt que de rester mêlés à la foule banale des courtisans qui se pressent chaque matin au chevet d'une vieille société grabataire, ils se sont enfuis bien loin,
> échangeant pour adieux avec cette société des paroles de malédiction. Mais ils se sont réservé une vengeance, c'est de projeter, du fond de lasib' qu'ils ont choisi, les rayons concentrés (b' leur poésie sur le monde dont ils se sont bannis. Xotrc pensée ne peut se détacher d'eux; elle les accompagne dans leur exil, pressentant je ne sais quelle catastrophe, sachant bien que (le tels liommes ne peu\ent mourir comme d'autres, et elle les suit jour par jour avec anxiété jusque sous les murs de Missolonghi, jusque sur Ii^s Ilots où l'ami s'enfonce avec les poésies de 11 ami serrées sur son cœur.
Le lit des siècles est creusé à cette heure si profondément qu'il y a de la folie à vouloir le changer ou le rectifier; ce que le plus hardi peut faire est d'en gravir à ses risques et périls les bords escarpés. Vivre en aventurier, c'est-àdire être pour les autres un objet de soupçon, une énigme irritante, ou bien vivre en chenille sur la feuille qui nous a été assignée, telle est pour les hommes d'aujourd'hui l'alternative fatale. Encore se résignerait-on à cette immobilité, si la pensée était libre au moins. Mais quel œil pourrait apercevoir tous les liens qui l'assujétissent, et quelle main pourrait les briser?
Shelley se fait donc aventurier de l'esprit. Pour lui, désormais, toutes les doctrines sociales, vraies ou fausses, qui refusent de se laisser aborder, regarder de près, toucher, éprouver aux secousses de la volonté et aux négations de l'esprit, soit qu'elles s'estiment trop saintes ou qu'elles se sachent trop fragiles, ne sont (ju'une oppression légitimée. Il ne croira pas avant d'avoir une raison de croire ; il osera sommer tout ce qui prétend lui commander de produire ses titres, sinon il refusera l'obéissance. Il se place lui-même liors la loi.
ïl existe aux portes de Jérusalem un sombre édilice, dont le dévot musulman n'approclic pas sans Icricur. (Test le lombeau de David. Le
roi-poète s'y entretient, dit-on, avec les patriarches; nul ne pourrait y entrer et le voir sans mourir. Lorsque le vieux monument menace ruine, l'autorité fait appel aux fidèles croyants, et promet à celui qui osera pénétrer dans le caveau, pour y exécuter les réparations nécessaires, le salut et la mort. Epreuve redoutable, oii le croyant risque sa foi tout en renonçant à la vie, mais moins terrible que de porter le flambeau dans les voûtes souterraines de l'édifice moral et religieux. Mieux vaudrait fuir au désert, ceindre ses reins d'une corde, mettre de la cendre sur sa tête, passer les jours et les nuits à battre sa poitrine prosterné devant un bois muet : qu'est-ce que cinquante années de macération, quand la foule vous révère et que vous avez Fâme tranquille? Mais troubler le sommeil des autres en remuant les fictions qui leur servent de litière, affronter leurs fureurs, et cela pour se donner la joie de contempler le néant, c'est une œuvre de démence; et celui qui leutrepivud, justement chassé de toute société bien faite, ne méritera plus même de pi lié.
Shelley court au-devant de cet anathème. Trop sagace pour ne pas le prévoir, mais décidé il rompre avec les illusions qui régnent, il ne rompt pas à demi. Il ne se contente pas de cen- ■ surer amèrcincnt le monde ti'l qu'il <?st, ainsi
que le font tant de jeunes écervelés ; il va plus loin, et construit comme par défi en face des réalités sociales une cité fantastique. Tout ce qui est nouveau et inouï, tout ce qui n"a ni l'expérience ni l'autorité pour rempart, fascine son intelligence. Les routes frayées sont celles qu'il évite; les exemples du passé et l'opinion admise, loin de l'attirer, l'engagent plus avant dans ses voies hasardeuses. Il dédaigne le fait, il repousse la croyance reçue, il se précipite vers l'incertain, comme l'air se précipite dans le vide. Une chose est-elle établie et ancienne, il n'en faut pas plus pour que ses fondements lui soient suspects. Le crédit des noms, la sanction des âges, le consentement de l'humanité sont de faux témoins vendus à l'ignorance et à l'imposture. Shelley est le défenseur des doctrines veuves, l'avocat des croyances orphelines; sa pensée ^st un abri toujours ouvert aux idées solitaires et maudites.
Encore une fois rien n'autorise à penser que Slielley ait pris de gaieté de cœur la robe de Satan, qu'il n'ait songé quà s'assurer une éternité d'infamie en lançant la torche dans le temple dJ'^phèse. C'est aux petits qu'il convient d'aimer le scandale par intérêt, et de pratiquer le sacrilège comme une profession. Mais Shelley, JJyroii, avaient du génie. Qui sait si, sans la
contrainte qui révoltait leur âme, ils n'auraient accepté par leurs seules réflexions tout ce quils ont attaqué? Ils pouvaient se faire ainsi, ils pouvaient se faire par des œuvres où les contemporains auraient reconnu leur évangile, une réputation orthodoxe, sans mélange de flétrissure. Ils auraient vécu entourés d'une gloire courtisée. Ils auraient siégé parmi les juges, au lieu d'être traînés en accusés devant un tribunal qui avait ses propres injures à punir, et dont ils ne pouvaient être par conséquent les justiciables.
Mais parce qu'ils ont uni leur sort à celui des idées que la société répudie, ils en ont partagé la condamnation. Ils ont commis le crime inexpiable de résister à la coutume, de ne pas laisser pétrir leur esprit comme une pâte et jeter leurs idées dans le moule vulgaire; ils ont eu l'ambition criminelle d'être eux-mêmes, ils ont donné lin funeste exemple d'indiscipline qu'il fallait réprimer. Que devenait l'Angleterre s'il était permis de rompre impunément cette salutaire uniformité, qui laisse aux originalités de la nature une latitude restreinte, il est vrai, mais suffisante au gré de ceux que l'extraordinaire inquiète toujours?
Il appartiendrait aux esprits réfléchis, qui oui de la sympathie pour ces existences tourmen-
tées, do se montrer cependant équitables pour la société qui les proscrit. On ne saurait demander à lord Byron, qui porte l'enfer dans sa pensée, de ne chanter que les délices du paradis, et Ion aurait tort de lui imputer à crime les agonies que traversent Child-Harold, Gaïn et Don Juan. Mais aussi les craintes de ceux qui parlent au nom de la morale sociale ne sontelles pas légitimes? Qu'on y songe un peu. Nous descendons tranquillement au fil de l'eau, entassés sur des barques oii nous sommes nés, nous égayant de nos propres chansons, nous racontant ce que nous avons appris ou rêvé des commencemenls fabuleux du voyage, regardant fuir les arbres, les rochers, les collines; nous nous partageons bien un peu au hasard les provisions du voyage, de façon que les uns sont repus et les autres affamés, et nous nous arrachons quelquefois avec violence la rame et le gouvernail, sans remarquer que la barque va toujours au gré du flot. Mais la navigation est assez, douce en somme. Et voilà qu'un fou s'éhiiice dans le torrent, gagne la rive à la nage et se met à remonter vers la source. Cette perturbalion jetée parmi les j)assagers est-elle supportable? Ce manque de conliance en l'équipage n'est-il pas une insulte? Pourquoi irionsnous ('nc(JUJ';igci' une tentative que nous ne
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demandions pas, des efforts qui sont un accès d'orgueil et non un dévouement? Si, au lieu de s'empresser de revenir, le téméraire persiste, au mépris de toute expérience et de toute discipline, à s'enfoncer dans les solitudes, et s'il s'avise de semer dans le torrent, par intervalles, des feuilles où il dit les fatigues et les déceptions qu'il éprouve, ou bien les conjectures qu'il forme, ces feuilles recueillies peuvent-elles faire autre chose que soulever de nouvelles huées?
La saine critique, les gens paisibles, les magistrats, les pères de famille, les moralistes, les sorbonistes ont bien raison, et la société ne doit à ces malencontreux pessimistes que ses rigueurs. Elle devrait, si l'esprit de rébellion était reconnaissable à quelque signe dans les enfants au berceau, se défaire sans scrupule de ceux qui le porteraient. Mais ce génie indompté iipparaît trop tard, et il faut, en prenant contre eux de sages précautions, les supporter tels (ju'ils sont, car rien ne peut les changer. Byron était pair d'Angleterre, mais pourrait-on se le représenter bon citoyen, mari exemplaire, homme il'Etat sérieux, selon la vraie définition?
On n'a pas même besoin d'apprivoiser un veau; mais qui essaiera de dompter un lion sans le tuer? L'indocilité sied à certains hommes
comme l'obéissance convient à la foule. Le supplice qu'ils affrontent leur fait une auréole; les cris de douleur, les malédictions, les moqueries deviennent en sortant de leur bouche une musique harmonieuse, qui captive l'oreille la plus prévenue. Ils font mauvais ménage, mais, leurs amours, scandaleuses violations de la loi, sont des amours illustres. Ils ne manquent jamais, ces maudits, d'inspirer quelque dévouement incomparable, comme s'il y avait en eux une puissance de séduction que les vertueux, hélas! ne possèdent pas toujours. Nous devinons qu'ils doivent goûter, dans le délaissement qui leur est infligé, des joies inconnues, de ténébreuses voluptés auprès desquelles les nôtres sont sans saveur, et ils nous remplissent d'envie. Le fiel est un breuvage amer ; quelle est donc la vertu secrète de celui que nous versent ces sombres poètes, pour qu'il ouvre à l'àme ces régions resplendissantes? Les plus lerrijjles iconoclastes, Shelley, Jîyron, ont cette puissance de vous convertir à une religion nouvelle, celle de la beauté, qui vous rend plus qu'ils ne vous ont ôfé. No serait-ce pas une chose vraiment étrange, si ces poètes, qu'on outrage et qu'on plaint, avaient trouvé une sorte de bonheur, inaccessible au vulgaire, dans le moiule de leur fantaisie? Ce monde est aussi troublé que le
nôtre, mais il a de plus larges horizons; les passions y sont plus énergiques, les amours plus profondes ; des pécheurs sans audace n'y répandent pas des larmes d'enfant au souvenir d'une faute ; des marchands effarés n'y prennent pas la fièvre de peur que le plancher sur lequel ils marchent ne s'écroule dès qu'on semble toucher à son appui visible ; mais des hommes, qui ne daignent porter aucun masque, y rient de la mort, y savent souffrir en silence, et attendre, coupables ou non. mais toujours doux, toujours indomptables, l'heure du suprême cataclysme. Une image de la liberté, l'ombre d'un héroïsme impossible, supplément imaginaire d'une vie d'action que notre civilisation ne comporte plus, voilà ce que cherchent, sous divers noms et par des voies périlleuses, tant d'hommes dune nature inquiète, et à quoi Byron etSliflley ont consacré leur génie.
Ils pouvaient cependant avoir leur part active, si petite qu'elle fût, dans l'histoire de leur temps! Pourquoi n'en ont-ils pas voulu? L'ellet du spleen serait-il de faire paraître à côté de la plus belle chose (lu monde sa contre-image, ignoble et repoussante, et de montrer par exemple derrière le soldat la vie de caserne, derrière le spéculateur la vie de bureau, derrière le fonctionnaire la vie d'antichambre, derrière
le diplomate la vie de salon, derrière le ministre la vie de cour? Ou bien encore se sont-ils ima- ' giné, sur des renseignements contestables sans doute, que la politique était une scène, oii le mérite lui-même devait pour réussir se fortifier de fanfaronnade, où il fallait savoir débiter majestueusement l'ineptie, manœuvrer avec adresse autour de la vérité sans s'y heurter, flagorner surtout les valets et les sots? Et ont-il pensé qu'un tel rôle fût au-dessus de leur patience?
Les peintres, qui étudient la nature humaine dans la vie politique, sont à l'abri d'un grave danger, celui de devenir amoureux de leur modèle. A moins d'être un sot, on y apprend très vite des secrets qui ne se révèlent que là, et qui doivent épouvanter ou mettre en fureur quiconque n'est pas réconcilié par une coquinerie native avec celle qu'il découvre ou n'apporte pas dans cette initiation une forte dose de philosophie.
Les pères, les plus satisfaits et les plus prudents, donnent tous pour étrennes à leurs enfants un livre charmant, innocent, bénin, qui les annisc beaucoup : c'est Gulliver. Autant vau(h'ait leur donner pour osselets les dents venimeuses d'un serpent mort. La nature avait doué l'auteur de ce livre d'un génie Jiardi et gracieux, capahb' d'un grand essor; la politique en
u fait quelque chose de rabougri, de contracté, de terrible aussi comme le serait un nain maniant dun bras robuste et irrité la massue d'Hercule.
Pendant longtemps il contemple d'une prunelle ardente de convoitise le théâtre politique d'où il est exclu, et l'ambition affamée, la rage le font pleurer et grincer des dents loin de tous les yeux. Puis, tout à coup, n'en pouvant plus et le cœur crevant de fiel, il tombe au milieu des acteurs; il faut bien qu'on le voie maintenant et qu'on le remarque au milieu du vide que la terreur étend autour de lui. Il lance son venin, il le siffle, il le crache, il le vomit à flots sur tout ce qu'il peul atteindre. Il rampe et il injurie, il lèche et il souille, il a peur et il fait peur, il a des contorsions de clown prenant des formes d'araignée et de chauve-souris pour faire rire; et, aussitôt après, pour se venger de l'ignominie qui le désespère, l'haleine fiévreuse, l'œil flamboyanl comme la gueule d'une fournaise, il se choisit une victime, il l'insulte, il la bat, il la mord, il lui lance pôle-mèle à la tête tout ce qui est à sa porlée, et, semblable à certains singes, lorsque les cailloux lui manquent, il empoigne ses propres ordures et s'en fait contre l'ennemi im dernier projectile. Alors, sur le point de succomber dans cet efl'royable accès, il renlic dans
l:JO ÉTUDES ET RÉFLEXIONS DUX PESSIMISTE
ses ténèbres, et se calme pour un temps aux enchantements et aux douces paroles (run( pauvre fée qu'il tuera quelque jour.
Les grands connaisseurs de la nature humaine sont de deux espèces : les contemplateurs de génie qui la pénètrent d'en haut, sans presque avoir besoin d'aucun contact avec elle, et les hommes qui, promenés par mille hasards à travers la vie, frappés et heurtés dans tous les sens. Font apprise, pour ainsi dire, en détail, par une accumulation d'expériences personnelles. Le pessimisme engendre la sérénité chez les premiers, il se change chez les seconds en misanthropie. Swift est un misanthrope.
Sa jeunesse besogneuse, rompue aux liumiliations de la domesticité dans une grande maison, a été une préparation parfaite à ce rôle de haïsseur qu'il a joué si puissamment; cependant, ses vrais éducateurs ont été les partis politiques. Nous avons pu, sans être très vieux, voir nousmêmes aux prises un assez grand nombre de partis politiques; mais on se ferait diflicilement d'après eux une idée de ceux que Swift a étudiés, tant l'esprit de parti s'est purifié, tant les guerres se sont moralisées. Les partis affecteni toujours, comme au temps de la reine Anne, la justice, le respect du droit, les scrupules: mais ils ne contestent pas les mêmes vertus îi l<'urs
adversaires; on n'emploie plus entre wliigs et torys, entre guelfes et gibelins, la calomnie comme une arme ordinaire; les pièges les plus lâches ne passent plus pour des stratagèmes honnôles et les vengeances les plus ignobles ne passent plus pour les meilleures. Et, si les luttes des partis ne sont plus de ces guerres déloyales sans droit des gens, où Ton s'égorgeait et s'empoisonnait indifféremment, rintérieur de chaque parti offre un tableau plus éditiant encore. Les amitiés y sont toujours sincères, on n'y échange pas d'éloges hypocrites que le cœur désavoue, il n'y règne pas une concurrence ardente à toutes les distinctions enfantines qu'un parti peut tlistribuer, et c'est à peine si l'on y insinue les uns contre les autres ces accusations de tiédeur qui font naître peu à peu la pensée de la trahison et finissent quelquefois par la rendre inévitable; enfin Ton n'y connaît plus du tout la pratique des petits moyens, l'adoration des petites vertus, le triomphe des petits talents, l'abaissement graduel des plus hautes ambitions jusqu'au plus misérable calcul, répluciiement odieuM de la conscience d'autriii, la rupture soudaine des inlimités les ])liis étroites pour obéir à des préventions stii[)ides, riiabitiide irrésistiblement con- [i";u't(''!> (le l'injure et d(> ladiilatioii ; bref, il est évidenl t|ue tous les partis parlent et agissent
aujourd'hui dune manière digne des sociétés qui leur ont été conilées. Mais il paraît qu'il n'en était pas tout à fait de même du temps de Swift à en juger par lui-même.
A l'imitation de ce poète qui, lorsqu'il voulait décrire un cheval, se mettait à quatre pattes, ruait, hennissait, allait le trot, le pas, le galop et l'amble, tout cela pour mieux s'identifier avec son objet, Swift a passé hardiment d'un parti à l'autre, afin sans doute de les mieux connaître tous. lia voulu joindre aux passions de l'homme de parti les qualités propres au renégat, et il a usé largement de tous les avantages que peut donner cette situation, par exemple d'analyser finement les faiblesses de ses anciens amis, de dévoiler ceux de leurs côtés attaquables qu'on ignore, de raconter publiquement l'histoire secrète de leurs dissensions, de dénoncer leur tactique accoutumée, de vider enfin d'un seul coup l'amertume amassée par dix ou vingt ans de griefs dévorés en silence et d'ailmiralion forcée. Il a été remuant, envieux, intéressé, calculateur, mendiant, souple avec tous ceux doiil il alleudail quebjue chose, rogue, dur el sans pillé avec ses inférieurs, cauteleux ou iliflicile selon les gens avec ses égaux. Il a compris qu'on pouvait échapper presque à une certaine sorte d'infamie à force (ièlrc cynique, et il a demunilé sans discrétion, il
\ a essuyé les plus cruelles rebuffades sans se lasser, il s'est aplati dans la poussière devant les maîtresses des lords et les filles de chambre de la reine ; il a été avide et insatiable. 11 avait abandonné son parti prêt à tomber, il y serait revenu sans embarras quand ce parti reprit le dessus, et il est très probable qu'il aurait pu s'y taire admettre encore. Mais, trop vieux pour une évolution nouvelle, le doyen de Saint-Patrick
: se retire en Irlande. Et là, pour y nourrir encore sa haine, il harcelle, sous mille prétextes si éloquents qu'ils pourraient passer pour de bonnes raisons, le parti vainqueur, pleurant chaque année comme un jour de deuil celui de sa naissance, et jouissant avec désespoir de la gloire d'être le plus incomparable maître es science de la malice humaine.
Si nous mettons en regard les fautes et les malheurs de Swift, et que nous cherchions dans sa destinée un commentaire de ses écrits, nous nous garderons peut-être, nous qui sommes assez loin de lui maintenant pour hasarder dêlre indulgents, de sourire à ses colères. Cet homme qui avait de l'éloquence pour sul'lire à dix oi-ateurs, fut réduit à dépenser l'or de son géuie dans le méchant métier de folh'culairedes partis. Le roi Guillaume daigna un jour, il est vrai, lui apprendre à manger les asperges et à les coupelle
à la hollandaise; mais, auparavant, ce favori d'un quart dheiire avait mangé pendant de longues années à Toffice le pain des laquais. Ce redoutable tireur, qui tuait tout ce qu'il visait, vécut toujours soldé par des lords fainéants pour abattre le gibier dont ils gardaient pour eux seuls tout le profit. Lui qui était né avec les goûts et la bravoure d'un soldat, et qui aurait eu besoin de toutes les libertés de langage, de conduite et d'opinion que peut donner la vie laïque, il lut obligé de refuser, la mort dans l'àme, une commission de capitaine de cavalerie pour prendre la soutane; il fut obligé de cacher sous les dehors dévots, sous l'intraitable orthodoxie d'un membre de la haute Eglise, son scepticisme ))rofond : le caractère le plus emporté fut condamné à une éternelle hypocrisie. Il aurait aspiré, l'ambitieux poète qu'il était, à des alcôves de duchesses, y rêvant tous les raffinements de volupté et d'élégance, sachant bien aussi qu'il avait assez de passion, d'esprit, de gaieté, de grâce pour faire oublier à la plus iière qu'elle se donnait à un pauvre diable; et l»' suri lavait réduit à l'amour d'une fille presque domestique, la bâtarde de son insolent protecteur. Ici encore l'attendaient des fatalités nouvelles: car il devait être pris dans un de ces pièges (]ue tend b' cœur aux natures passionnées,
et avoir le malheur de se laisser aimer par deux femmes, toutes deux dévouées et enthousiastes, toutes deux capables de souffrir et d'aimer jusqu'à mourir. Un drame nouveau, le plus horrible pour lui, puisqu'il y jouait le rôle de coupable t't de bourreau, allait s'ajouter aux troubles de cette existence assombrie par tant de déceptions; il allait avoir à supporter les chocs de deux amours également fortes dans son cœur, et les larmes, les prières, les fureurs, la lutte désolée, la mort de deux femmes également adorées. Stella, Vanessa, immortelles victimes, rivales entre lesquelles nous-mêmes nous ne pouvons choisir, réconciliées enfin dans la mort par la grandeur même de votre amour, vous avez pardonné sans doute, malgré vos désespoirs tragiques, à l'infortuné pour qui vous êtes mortes! Son destin a été plus triste que le vôtre; car vous êtes parties, l'une et l'autre, enveloppées dans cette passion comme dans un suaire sacré, sans aVoir connu un seul instant le vide du cœur. Mais celui que vous avez laissé seul en ce monde avec ses regrets pour compagnie, a descendu lentement les degrés de Timbécillité et (le la folie, ne pouvant même plus évoquer votre souvenir dans sa pensée confuse, ne se connaissant plus, vide et triste comme un sépulcre sur lequel un nom est inscrit, balbutiant des sons
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inarliculés pour réponse aux huées des enfants et aux questions du curieux, qui demandait de lui : " Qu'est-ce que c'est que cela? » et s'éloignait en hochant la tète.
Une chose est, après le mariage, l'objet le plus ordinaire des aigres railleries de Swift, c'est les enfanls, ces petits optimistes incorrigibles, qui ont l'air jusque dans les larmes de saluer joyeusemeut la vie qu'ils ignorent, et sont coupables à leur insu d'y enchaîner par un attrait perhde ceux qui la connaissent. Ce qu'il détestait en eux, c'était peut-être sa propre ignorance d'autrefois, au temps oîi il avait commeneé d'aimer la réputation, les richesses, la puissance, la grandeur, où il avait laissé germer en lui cette ambition (|u il n'en put jamais déraciner. Rien n'y lit, ni la connaissance des hommes, ni l'expéyience si souvent laite de cette creuse chose qu'on nomme le succès. Il voyait de loin l'écueil sur l('(juel i! se ])i-iserait, celui du désespoir et do la folie; il connaissait d'avance l'inutilité de ses efforts, et il ne pouvait s'empêcher de courir vers la fortune. Agenouillé, ainsi qu'un homme en proie à un indigne amour, aux pieds de la courtisane ([nil voulait ll(''('liir. il consuma s(»sjoui's l\ lui adresser des flatteries, puis des insultes, et h se irpét«'r à chaque moment avec une éloquence prodigieuse l'histoire de toutes ses pros-
ETUDES ET REFLEXIONS DUN PESSIMISTE ISl
titiitions, sans jamais se guérira force de dégoût. Il lutta frénétiquement pour une victoire impossible, et ne partit qu'après avoir jeté à la vie tout ce qui lui restait, sa raison, comme le joueur ruiné jette au nez des croupiers son dernier écu.
Swift serait un homme extraordinaire, même quand il n'aurait été qu'un condottiere politique. Mais son œuvre porte plus loin que la politique du moment. Quand il flagelle ses- ennemis, c'est l'Angleterre qu'il flétrit, et en flétrissant l'Angleterre, il atteint l'humanité.
Il faut entrer dans les partis, si l'on veut vivre encore de la vie générale et participer à ce qu'il reste d'action possible aujourd'hui, et Swift a peint la condition des partis. Les vices qu'il raille ne sont pas ceux d'un temps ni d'un peuple, ils sont ceux d'une fonction sociale : ils sont attachés à la vie politique comme les coliques de plomb au métier de ceux qui broyent la céruse. La politique les fait surgir du fond de l'homme: elle provoque l'éruption cutanée la plus magnifique que puisse souhaiter uti dcjcteur curieux de pathologie morale.
Ceux qui se risquent daus les mêlées des parlis [)olili([ues ne renferment-ils que ce que la matière a de plus intelligent, de plus généreux,
de plus animé d'idées élevées et de hautes ambitions ! Swift dit ce que la vie politique en fait bientôt.
Lorsque la politique est transplante'e dans les carrefours, lorsqu'une révolution fait pour quelques jours de chaque artisan un homme d'Etat, de chaque crieur de journaux un orateur, de chaque rassemblement ou de chaque échoppe de barbier un congrès, le même mal, composé de soupçon, de convoitise, de rivalité, de fureur, de calomnie, se répand dans les masses comme une épidémie. Il est le prix que se paie la vie politique, la vie politique à laquelle pourtant on ne renonce pas sans être une brute.
Quiconque a l'ambition, une seule fois, de travailler à purifier les sentines de l'État, y gagne la lièvre, et exhale aussi les miasmes dont il s'est imprégné.
Ah ! si l'on pouvait rester assez jeune, j'allais dire assez niais, pour ne pas apercevoir les misères de son parti et l'aimer toujours aveuglément, assez indifférent à la vérité et assez habile pour s'en taire toujours! Ou, du moins, si, après être sorti de ces épreuves, chaque homme était assez fort pour les considérer en poète ou en philosophe, avec le ciilme souverain de liobbes ou de Milton ! Peut-être aurai Ion le sommeil moins léger; on pourrait encore
à quarante ans s'endormir malgrr le bruit des voitures, et l'on ne serait pas obligé de remue)' ces tristes sujets pour occuper ses nuits d'insomnie.
Il La vie est une affaire qui ne couvre pas les frais. » - i Xote trouvée dans le carnet d'un spéculateur ruiné.)
Tous ceux qui ont passé la trentaine peuvent se rappeler un temps où la France était triste. Comment a-t-elle perdu cette note, cette jolie note mélancolique, qu'on entendait résonner dans le cœur des adolescents et sur les lèvres des vieillards, comme l'été on entend à la fois le cri des hirondelles dans l'air et le chant des grillons dans le chanvre au soleil couchant ? Les plaintes en vers alternaient à propos avec les lamentations en prose. 11 n'y en avait pas un parmi nous qui ne semblât avoir un deuil à porter, c'était à (jui aurait la meilleure grâce à pleurer, et tous s'en acquittaient à merveille sans que l'amour ou le plaisir pût les consoler.
Tout à coup ces gens accablés, bondissant sur leurs jarrets, se sont redressés, plus robustes
que jamais, el mis à danser gaillardement, avec la furie des derviches tourneurs ; ces yeux, éteints dans les larmes, ont pris l'éclat de ceux d'une veuve qui vient de convçler ; on n'a plus entendu, au lieu d'accents élégiaques, que des voix de stentor poussant vers le ciel un hosanna immense. Comment cela s'est-il fait ? Quel réconfort inattendu, quel rajeunissement, quelle victoire sur le démon, quelle étoile récemment levée sur l'horizon nous a rendu la vie et notre bonne humeur d'autrefois? Qu'est-ce qui a fait succéder, en un jour, à cette noire maladie l'ivresse de la convalescence?
Oserai-je l'avouer, j'ai quelque regret à cette résurrection. Si elle est, comme on le dit, un retour à notre vrai caractère gaulois, et s'il est vrai que nous fussions devenus tristes un peu en voyant pleurer nos voisins, cette mélancolie de contrebande était pourtant sincère ; elle n'était pas malséante à nos écrivains, tant la France avait heureusement modifié à son usage le sérieux allemand et le spleen anglais. On nous disait depuis si longtemps frivoles et spirituels, que nous avions le droit d'être las de cette réputation. Les joues fardées et le nez au vent du dix-huitième siècle, les têtes poudrées, les lèvres iin|)erlinentes, les amours légères et lihertiucs. remplacés par des fronts échevelés,
des yeux rêveurs, des visages pâles et des passions dévorantes, c'était une délicieuse nouveauté, qui faisait paraître la gaieté surannée, et l'esprit ganache.
Moins on était gai, plus on s'amusait. Désabusés presque en naissant, nous allions au plaisir avec réflexion, gravement, comme des chartreux vont au réfectoire, en gens qui subissent une tyrannie de la nature. Le doute habitait nos poitrines. Nous avions pris en grippe le sommeil, parce qu'il interrompait la continuité de nos vagues souffrances, et nous consacrions les nuits à de fréquentes orgies, où nous puisions de nouvelles amertimies. Mais personne n'eut soupçonné, a voir les folies auxquelles on s'y livrait , et à entendre nos éclats de rire, que celle bohème était un purgatoire d'âmes altérées d'intini. Les discours étaient parfois extravagants ; cependant les gémissements de l'orgue dans la nef soi! lai re des cathédrales, les statues à genoux sur les lombes éclairées par le flamboiement des vitraux, le murmure des vagues sur la plage déserte n'ont pas la solennité des pensées qui nous occupaient alors. Il n'existait pas de héros trop sombres, de destinées trop fatales, d'événements trop surnaturels ou trop elTrayants, de souHrancrs trop aiguës pour être le sujet des poèmes (|ue
ETUDES ET REFLEXIONS D'UN PESSIMISTE i43
cette fièvre divine nous inspirait, et nous versions à torrents le sang de nos veines dans des œuvres démesurées. Mais en même temps, nous ne négligions pas notre gloire, nous prenions de notre popularité un soin plein de sollicitude, nous nous partagions entre nous les dépouilles opimes, conquises sur les renommées déchues dont nous venions de faire justice. Chacun de nous était un Prométhée et avait son vautour ; mais nous savions être, en dépit du vautour, feuilletoniste, fonctionnaire, orateur et député. Les dons du génie et les aptitudes terrestres se déployaient dans le même homme côte à côte sans inconvénient ; en racontant son martyre on faisait sa fortune. On n'abandonnait pas les occupations vulgaires imposées à l'humanité, mais on s'en vengeait par des malédictions pratiques. Heureuse époque, que les plus gais d'aujourd'hui se rappellent peut-être en regrettant au fond du cœurqu'elie ait trop peu duré.
Chacun se croyait seul à souIlVir, mais c'est une génération tout entière de natures exceptionnelles qui était ainsi. Les écrivains, poètes et philosophes, ne faisaient que conduire le chœur, élevant le ton précisément de ce qu'il h' fallait pour faire admirer leur belle voix et s'acquérir la juste distinction qui leur était due. ■ Tout cela est (iiii ; nous nous sommes repris
à examiner la vie, sans chicaner celui qui nous la fait telle qu'elle est. ZS'ous sommes redevenus les hommes les plus contents d'être que la planète ait portés, et nous nous proposons modestement en exemple aux nations impatientes de s'élever jusqu'à nous.
Il a fallu que les coryphées eux-mêmes, arrivés aujourd'hui à l'âge oii on loue volontiers le passé, oubliassent les airs qui ont fait leurs premiers succès et en vinssent à se moquer de leur propres jérémiades. Ils ont changé avec le temps et n'ont pas cessé d'ètré écoutés. Un ou deux, dont la voix avait perdu sa souplesse, n'ont pu se mettre au ton des cantates et ont essayé de nouveau l'etTet des villanelles plaintives ; nous leur avons ri au nez. Ces mélancoliques en retard se sont fâchés! Après nous avoir dit tant de fois que nous étions le sommet des nations, le peuple christ, le premier des peuples, ils se sont mis à dire que nous en étions le dernier; ils nous ont appelés la honte et la lie du genre humain. CoiW palinodie est évidemment inspirée parle dépit; ils ont tort de nous maltraiter comme le solliciteur éconduil maltraite de loin celui d(mt il a essuyé un refus. Pourquoi se sont-ils ligure que nous dussions être à perpétuité l'espèce d'hommes moroses et chagrins qu'ils ont connue?
Soyons assez vrais pour le reconnaître aujourd'hui : nous n'avons guère cessé d'être au fond très satisfaits de la comédie humaine et du rùle qui nous y était assigné, malgré ces tristesses exhalées en soupirs et quelques accès de mécontentement réel. Comme peuple, nous avons toujours été optimistes ; tous les peuples le sont; mais la preuve que nous l'avons été plus résolument qu'aucun autre, c'est que, de toutes les nations du monde, nous sommés la plus destituée de traditions poétiques, car loin d'avoir besoin de nous réfugier dans nos souvenirs, nous nous empressons toujours ardemment à immoler le passé à la glorification du présent, nous abaissons et nous avilissons nos ancêtres pour nous exalter nous-mêmes : signe de satisfaction profonde. Les pessimistes, s'il s'en est rencontré parmi nous, n'ont pas fait de disciples ; ils sont restés solitaires, et leurs paroles ont été emportées par le vent.
Aucune philosophie, pas plus qu'aucune épreuve, n'a pu ébranler notre foi en la vie, et nous avons résisté à Pascal lui-même. Nous admirons la puissance de l'écrivain, nous souscrivons à la réputation du censeur, et nous ne croyons pas un mot de ses pensées. Il pouvait y avoir des esprits assez faibles pour se laisser imposer par une si grande autorité et prendre
sérieusement l'alarme à quelqu'une de ces vérités pessimistes, dont la contagion serait si dangereuse ; un savant académicien y a pourvu, il s'est donné la tâche de convaincre les plus récalcitrants d'entre les admirateurs de Pascal que ce chrétien outré, ce penseur sombre était véritablement halluciné (1). Dès lors pourquoi nous fatiguer à découvrir une harmonie entre ces pensées étranges ? Pourquoi n'y pourrionsnous pas faire deux parts et vanter, selon la coutume, la profondeur de toutes celles oii ne se manifeste pas cette conception lugubre de l'homme et de la vie humaine, à condition de regarder ces dernières, les plus nombreuses de beaucoup à la vérité, comme les visions d'un hypocondre ?
Il n'est pas même bien certain qu'elles fussent destinées à être lues. Lorsqu'on écrit pour le public, on mesure ses paroles, on arrange ses raisonnements, on répand au moins sur ses idées un vernis agréable. Mais les pensées de Pascal ont un ton haletant et saccadé ; jetées sans suite, souvent informes, elles ne semblent écrites que pour soulager une tête en ébullition. Au lieu de les donner comme des matériaux
(1) L'auteur veut apparamment parler de M. Lélut, et de ses travaux Sur V amulette de Pascal, Sur l'alliance de Pascal, etc.
futurs (l'un grand ouvrage, dont le projet n'exisla peut-être qu'un seul jour, les premiers éditeurs auraient dû avertir qu'il ne fallait y chercher que les traces des crises que le génie malade traversa si souvent.
Et pourtant une pensée revient avec une persistance singulière ; elle surnage partout, et paraît être l'anneau central par lequel se tiennent toutes les autres : c'est que, sans métaphore aucune, la vie humaine est en jeu, c'est-à-dire que tout ce qu'on y fait est gageure et passe-temps. Voilà le fond de tout pessimisme. Nous demandons à Pascal pourquoi on hàtit des maisons et des
' villes, pourquoi on travaille, pourquoi on s'enrichil, i)ourquoi on compose des livres, pourquoi on fait la guerre, et si ce n'est pas dans
I le but d'assurer sa sécurité et son existence, de faire triompher la justice, de se donner du plaisir, d'acquérir de la gloire; car la vie, la sécurité, le bien-être, les plaisirs sont de bonnes choses, comme la beauté, la gloire et la justice en sont de grandes. Pascal répond que nous sommes dans l'erreur. Sous le toit d'une hutte ou dans un palais, la vie humaine est la même ; quand l'estomac est plein, que ce soil de truffes ou de pommes de terre, c'est (oui un. Ceux qui osent examiner la
j beauté, loucher du doigt la justice, ou qui
peuvent approcher de la gloire, savent combien tout cela sonne creux :
Insonuere cavfe gemitumque dedere cavernœ.
On se remue, on s'agite, on se bat, on se tue, on s'exténue, pour se distraire et se divertir, pour tromper l'ennui, pour remplir le vide de la vie. Les enfants jouent aux jonchets, les hommes jouent aux batailles, et ce jeu-ci fait plus de tapage que le premier, mais il n'a pas un autre but. L'amour ou la guerre, les sciences ou le jardinage, il faut avoir quelque chose à faire, il faut sortir de soi et ne pas avoir le temps de s'observer.
Le plus heureux est celui qui peut le moins se regarder, parce que chaque homme renferme un horrible cloaque; le mot est de Pascal. Les honnêtes gens, qui vantent si haut la joie d'une bonne conscience, en hommes qui en goûtent perpétuellement les douceurs, et qui sont toujours si contents d'un témoignage qu'ils reçoivent de la leur, pourront trouver ce mot exagéré. D'un autre que Pascal ils alTirmeraient que ce nu)t lialiit une Ame où le remords réside, ils chercheraient charitablement quel peut être le crime caché dont le souvenir le tourmente; et il est proliabb' qu'ils ne manqueraient pas de le trouver. Dieu garde de mal ceux qui, se compa-
rant aux autres, peuvent s'écrier : « Merci, Seigneur, de ne m'avoir pas fait sem])lable à cet homme ! » Pascal ne parle pas pour les êtres de choix que Dieu tire en chaque siècle à une demi -douzaine d'exemplaires ; il parle pour riiomme commun, et il gémit sur sa difformité. Il ajoute, il est vrai, que dans ce monstre on aperçoit encore les vestiges dun ex-roi et qu'il a par moments les ambitions d'un dieu exilé. Mais qui pourrait se consoler avec cela? Le monde ne manque pas de prétendants sans trône, et on y rencontre en assez grand nombre des idoles déchues. Les premiers savent ce que vaut la majesté d'un roi qui n'a pas de sujets, et quelque Ninon octogénaire peut dire ce que vaut pour elle à présent l'encens de ses adorateurs disparus.
Je connais des gens qui se moquent du troupier et qui sont ravis d'enthousiasme à la vue d'une armée. J'en connais aussi qui traitent volontiers l'homme avec ironie et qui répètent sur sa médiocrité tous les apophtegmes des moralistes; mais ils s'extasient devant la société humaine, leur voix s'enfle, quant ils parlent df' ses bases divines et de ses hautes destinées. Moins superstitieux encore ou moins inconséquent, Pascal ne prête pas à renscnihlc une gnuideur que les parties n'ont pas. II ne craint pas de
mettre à nu, avec le sang-froid d un anatomiste, ce qui est le grand ressort invisible, et de le désigner d'un mot enrayant à prononcer, c'est la force.
Qu'est-ce que l'autorité? C'est la force.
Qu'est-ce que l'aristocratie? C'est la force.
Qu'est-ce que la propriété? C'est la force.
Qu'est-ce que la justice? C'est la force.
Force du hasard, force de la tradition, force du préjugé, force de la multitude, essentiellement identique, mais inépuisable dans ses métamorphoses, si elle se montre quelquefois à découvert, c'est toujours avec une sorte de pudeur. Pareille au mollusque qui engendre par une transsudation lente le coquillage fort et délicat qui lui sert de défense, elle s'est revêtue dans le cours des âges de toutes sortes de noms vénérés. Quelle que soit du reste sa forme et son enveloppe, Pascal est toujours prêt à s'y soumettre sans résistance, pourvu qu'il lui soit permis de l'appeler par son vrai nom. Il n'est pas de ces démolisseurs qui méditent sottement une rénovation totale. Il n'a pas de remède en sa possession ni de constitution toute faite à proposer; et il n'y a pas de sa part la moindre hardiesse à pousser jusqu'au bout son raisonnement, puisqu'il conclut à l'obéissance sinon au respect, qu'il ne refuse môme pas de s'incliner,
ÉTUDES ET REFLEXIONS D'UN PESSIMISTE l.ii
si on l'exige, devant cet antique édifice et de le trouver aussi parfait que possible, « car la paix est le plus grand des biens ». Voilà les réformateurs les mieux intontionnés condamnés à se tenir en repos, bien loin quils soient encouragés. L'espérance est coupée dans la racine. (Ju on se remue tant qu'on voudra, il faudra toujours retomber à la fin sur le lit que la force a préparé. Le seul moyen tl "apaiser sa fièvre et d'y trouver une sorte de bien-être dans le sommeil est d y garder l'immobilité.
Pascal a dit, un des premiers peut-être, que l'humanité doit être considérée comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. On a déclaré sur ce mot que Pascal, lintlexible partisan de la dégénération radicale de Thomme, avait défini la doctrine moderne du progrès; il a fallu qu'il prît rang bon iïré mal gré à la tête des précurseurs do l'avenir; plusieurs sont allés jusqu'à Finscrire parmi leurs saints sur le calendrier révolutionnaire. Ces personnes, si promptes à enrôler sous leur bannière le premier venu qui d'aventure prononce leur mot de passe, et qui aiment tant à mettre leurs belles espérances sous les auspices des grands noms, sont sujettes à se méprendre par trop de précipitation. Pascal ne leur appartient pas.
Si quelque douteur obstiné, ennemi de la science, objecte aujourd'hui à un savant la physique d'Albert le Grand ou la physiologie de Platon, que le physicien ou le physiologiste moderne lui réponde par les paroles de Pascal, à la bonne heure, Pascal ne le démentira pas. Qu'on ne le presse pas seulement de dire quel cas il fait, lui le physicien, le géomètre, l'émule de Fermât et de Descartes, des progrès de la science, car il répondrait à son tour que toute la philosophie, il entend par là toute la science, ne vaut pas une heure de peine. Il sait que pour ajouter l'une à l'autre depuis trente siècles les précieuses petites vérités que les savants nous lèguent, nous ne sommes pas plus près de la grande. Il sait que cette vérité suprême, la seule intéressante, fût-elle quelque part où nous pussions la découvrir, elle est trop haute et trop rude pour être admise dans nos débiles cervelles.
11 n'ignorait pas que les esprits ne se rendent qu'à celui qui allèche les cœurs. Le don de remuer les âmes à son caprice lui avait été départi, cl il connaissait le secret des formules magiques qui apprivoisent. Il n'a pas voulu s'en prévaloir, et il s'en est tenu à la vérité. Lorsqu'il a combattu les jésuites, on sait de quelle manière, croit-on qu'il ait imaginé de faire recevoir à la
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place de la morale commode des bons pères son terrible jansénisme? >'on. Il s'est voué, comme tous les grands cœurs, au service d'une cause qu'il savait perdue, tant que Dieu ne s'en mêlerait pas. Le monde ne se convertit qu'à ce qui le flatte.
Celui-là était dans l'erreur, qui a dit que la vérité, vue face à face, ravirait par sa beauté les yeux et le cœur des mortels. Elle les consternerait au contraire, et il ne faudrait pas moins que l'intervention d'un dieu pour que l'homme la reconnût, si elle était à sa portée. Mais il la poursuit en vain ; c'est une pointe d'une finesse infinie autour de laquelle il tourne sans cesse, et qu'il écacherait plutôt que de la rencontrer. Apprendre péniblement ce qui ne sert à rien, ignorer toujours et sans qu'il s'en doute la seule chose curieuse, c'est-à-dire suffisance et bêtise, voilà son lot.
Telle est la conclusion finale de Pascal sur la nature et sur la société humaine. Elle ne l'empêche pas d'avoir des transports de joie qu'on ne croirait pas s'il n'en avait laissé le témoignage irréfragable. D'oii lui viennent ces ivresses telles qu'en ont à peine connu, pendant les visites fugitives de l'Esprit saint, les apôtres eux-mêmes? Il est si tranquille et si lieureux que, dans celte prison atroce, parmi ces misérables condamnés
à m^rt dont rinsouciance le navre par instants, sur cette terre maudite oii la vérité est méconnue et traquée, il remercie Dieu de tout, recevant les maladies comme des faveurs, implorant les humiliations comme une manne, ajoutant aux unes et aux autres les voluptés furtives du jeûne et du cilice.
C'est qu'il a dès maintenant une retraite inviolable, où les choses changent de nature et de nom. Youlez-vous avoir part à sa béatitude, entrez dans cette retraite avec lui : prenez sa foi, et vous jouirez.
Je me trompe, car il n'est pas plus en votre pouvoir de la prendre, si elle ne vous est pas donnée, que de la repousser, si elle vous est olïei'te. Elle est un don gratuit, accordé à peu d'hommes, mais un don qu'on ne refuse pas. Vous ne pouvez rien pour la mériler que baisser la tète, plier les genoux, lever les bras au ciel, articuler des paroles qui, sortant d'un cœur aride et agité, ne sont pas même une prière. Vous ne pouvez enfin que forcer votre machine a des mouvements et îi des attitudes, sans savoir si le ciel se laissera fléchir a ces pratiques, et si après des efforts prolongés vous ne vous relèverez pas incroyant et maudit comme vous étiez.
Repoussé de ce dernier asih^, vous n'auriez qu'à mourir de désespoir, si vous n'étiez frappé
d'endurcissement, damnation anticipée. Tout ce qui vous reste à faire est de recourir à quelqu'une des ressources que les hommes ont inventées, par exemple de vous marier, en malheureux païen que vous êtes, de chercher par tous les moyens à vous ouhlier vous-même, pour arriver avec la paix et l'ignorance d'une brute à l'horrible dénouement de la comédie.
La foi, que Pascal recommande, est un remède sûr. Il ressemble aux prescriptions de certains médecins. Sont-ils consultés par un employé à trois francs par jour, avec femme et enfants, qui a la poitrine malade : « Il faut passer l'été aux Eaux-Bonnes et l'hiver en Egypte. » Yoient-ils un terrassier atteint d'une gastrite : « Buvez du vin de Bordeaux, et promenez-vous. » Le pauvre diable ne fait rien, son mal empire, il finit par entrer à l'hôpital, et il meurt.
Je crains que le temps de la foi naïve et par conséquent efficace ne fût déjà passé il y a deux cents ans, lorsque tous ces médecins de la dernière heure s'évertuaient pour ramener lliumanité dans la voie du salut. Les amarres, qui avaient tenu le monde si longtemps attaché à son ancre éternelle, venaient d'être brisées, et il dérivait rapidement vers la science, c'est-ù-dire vers le doute. Dans ce grave dix-septième siècle, que la voix des évoques lettrés remplit de pré-
dications sonores, on voit encore, fuyant les pompes mondaines, quelque belle pénitente courber son front et en dérober à la curiosité maligne les tristes rides sur le pavé des chapelles; des colombes délaissées et gémissantes se trament Faile brisée dans le fond des cloîtres ; des vieillards, usés de passions, se retirent à temps pour mettre un intervalle entre la vie et la mort; de loin en loin quelque jeune Polyeucte étonne le monde par sa conversion imprévue, attachant à son nom ce dernier prestige d'un cœur que la grâce a foudroyé; des femmes, des prélats, des grands seigneurs se réunissent clandestinement pour s'entretenir de Vamow pur, car Tamour divin est encore de l'amour. Mais ne regardez pas à ces exceptions, oubliez les persécu lions et le mutuel acharnement des sectes, il ne reste guère dans ce beau christianisme qu'une piété d'étiquette, que des cérémonies d'apparat. Et ces élus eux-mêmes trouvaient-ils toujours ce qu'ils cherchaient? Est-il bien sûr que, tandis (^u"ils attachaient des regards passionnés sur le Cruciiié, ils n'aient pas senti d'étranges refroidissements causés par une pensée, par un souvenir, par un nom? Copernic, Colomb, Galilée, Kepler, Descartes viennent de traverser ce monde, ou ils y sont encore; Newton y est déjà entré. Ils ont ouvert dans le plancher du ciel une cre-
vasse qui, élargie maintenant, laisse la vue se perdre dans le vide illimité. Au lieu du doigt divin battant la mesure qui régit le chœur des astres, on n'a trouvé derrière la voûte éthérée que le verbe sans vie de Pythagore, et dans l'étendue immense trône, inexorable et muette, la divinité du nombre.
Un nouveau siècle s'est ouvert. Les regrets, que la foi exilée des âmes y avait laissés, s'apaisent peu à peu. Les yeux se détournent des espaces dépeuplés du ciel, s'accoutument à la terre ; satisfaits de cet horizon, les hommes prennent I de leur planète une possession plus solide, ils cessent d'y camper et s'y établissent à l'aise comme dans leur séjour définitif. Quant au céleste héritage, si longtemps attendu, dont ils viennent d'être frustrés, ils n'y pensent plus ou n'y pensent que pour en sourire. Çà et là, quel- ( que fidèle réussit peut-être encore à entretenir ! en lui par miracle l'étincelle mourante; mais ' quelles sont ses luttes et S(;s souffrances au milieu de cette société qui ne connaît plus le respect! Vainement meltrait-il entre elle et lui, pour conserver son âme intacte, la distance d'un hémisphère : les blasphèmes flottent dans l'air, ils vont par-dessus les montagnes et par-dessus l'océan semer le désert même de graines empoisonnées. L'ange gardien a perdu la voix et il se
couvre la face de ses ailes, tandis que le mauvais ange publie partout avec un bruit de trompettes ses nouveautés impies. S'il est un croyant au xvin° siècle, qui ait pu entendre sans en être troublé les clameurs philosophiques, et opposer aux ricanements la tranquillité d'une foi enfantine, il n'était pas un homme ; il était un dieu ou une brute.
Depuis l'an mille le christianisme avait à peu près renoncé à se charger de la félicité terrestre du genre humain. Après avoir par deux fois tenté d'élever au-dessus de tous les trônes sa monarchie romaine, il avait eu besoin lui-même de la protection des princes, et il ne se mêlait plus de la terre que pour garder ce qu'il avait reçu d'eux et pour assurer leur autorité nécessaire à la sienne. JMais il s'était réservé l'autre monde, et remplissait la fonction d'inspirer d'utiles terreurs ou de soutenir la patience des peuples à force de promesses. Au xvm" siècle, ces terreurs n'avaient plus de prise, ces promesses n'étaient déjà plus goûtées; l'enfer était ridicule, le paradis semblait assommant; on regardait ces peintures avec la curiosité banale ou ironique qui nous fait visiter à Pise les fresques (l'Orcagna ou à Padoue celle de Giotto. Le christianisme était devenu inutile.
Pour durer encore il fallait qu'il se reprît à la
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teiTo, puisque à cette heure la terre occupait les hommes exclusivement. Il fallait qu'il se fit appeler de nouveau comme un auxiliaire indispensable dans la gestion des affaires temporelles de la société. Entreprise plus ardue qu'elle ne lavait jamais été,- car, loin de songer à recourir à lui, les hommes l'accusaient de presque tous les maux dont ils étaient a€cablés, à tel point qu'un instant ils employèrent contre lui le fer et la flamme pour le déraciner. Mais, comme si cette opération violente ne faisait qu'émonder les branches desséchées, elle avait provoqué une pousse plus vigoureuse. On saisit ce moment pour transformer le christianisme en nécessité humaine. On rappela tout ce que le monde lui devait, les belles cathédrales qu'il avait bâties, les beaux poèmes qu'il avait inspirés, les aimables cérémonies qu'il avait inventées ou renou- ^ velées, les terres défrichées à l'ombre des cou- ^ vents, la chevalerie instituée et lamour même * devenu la source de sensualités plus raffinées. La religion, qui avait tant fait, n'était pas trop vieille encore pour rendre de nouveaux services; elle avait, si on ne l'entravait pas, do nouvelles richesses à donner. 11 n'était pas un amaleu]-, pas un artiste, pas une àme sensible aux choses poétiques qui no fût conquis par ces promesses. 11 sVu faut peu que cette humanisation du
christianisme n'ait réussi, pendant au moins vingt ans. A la fin, on a remarqué que ces avantages ne lui sont pas propres et qu'il les possède en commun avec toutes les religions. S'il a ses églises, riiellénisme avait ses temples; si Lorette a sa madone, Gnide avait sa Vénus. On peut aimer l'une et l'autre, sans être ni païen ni croyant. Il est aisé de rendre justice aux grandeurs passées de toutes les institutions, sans qu'il soit possible néanmoins de relever celles-ci, lorsqu'elles sont écroulées. Et d'ailleurs des services font-ils pardonner des crimes, et la grâce fait-elle oublier l'infamie?
Ce sont des chrétiens qui ont répudié pour leur foi cette apologie dangereuse qui profane ce qu'elle veut défendre, en mettant la tentation à la place de la grâce. Il fallait une interprétation plus profonde à ceux qui ne veulent pas que leur christianisme sérieux soit relégué dans le musée où les ivoires gothiques et les images byzantines sont réunis avec les vases étrangers, les petits dieux lares de Pompéi et les idoles gauloises. Qu'on n'essaie pas d'emprunter au christianisme du moyen âge ses grandeurs, quelles qu'elles soient, de peur qu'il ne faille lui prendre en môme temps son oppression et son ignorance. C'est l'âge de fer du christianisme, ce n'en est pas l'âge d'or.
Qu'est-ce que le moyen âge? Un prolongement du paganisme, une immense et fatale dérogation à la parole sainte, un contre-sens de quatorze siècles. Les princes de l'Eglise ont voulu régner par le glaive et sur les corps, au lieu de régner par la grâce et sur les âmes. Complices ou plagiaires des empereurs, ils ont méconnu la justice et détesté la liberté. Ils sont maudits à cause de cela, et la vérité n'a trouvé en eux que des organes infidèles.
Cependant, ces quatorze siècles étaient nécessaires pour que les âmes, esclaves des sens, incapables de comprendre et d'aimer les réalités spirituelles, pussent secouer le joug qu'elles portaient dans l'antiquité et reconquérir la foi primitive aux pures idées. Cet affranchissement s'est accompli sous l'influence secrète du christianisme; il a abouti à la science moderne, que le faux christianisme proclame anathème.
Ce travail, qui exigeait l'action concentrée de tout l'homme spirituel, aidé par surcroît d'une , révélation divine, est achevé maintenant. Le \ christianisme, après avoir rendu l'âme à la liberté, peut s'occuper enhn du ttuiiheur U^r- . restre, car le monde du temps lui appartient comme le monde de l'éternité. Il a ilélivré l'individu des liens charnels, il va (h'divrer la société de l'iniquité. La première opération a diii'é près
de quinze siècles; la seconde, commencée à la vérité depuis longtemps, va se consommer en deux jours. La Révolution française, qui a failli supprimer le culte chrétien, a été la première sommalion faite parle christianisme à l'iniquité d'avoir à disparaître; l'iniquité demi- vaincue s'est redressée pourtant, et les convulsions violentes, dans lesquelles nous vivons depuis si longtemps, sont les dernières résistances de Finégalité et de l'injustice, résistances dont l'issue est aussi prochaine qu'elle est inévitable. Le paganisme social, c'est-à-dire la famine pour la moitié des hommes, dure encore; mais le festin est prêt, la table assez vaste pour recevoir tous les convives, et les portes ne tarderont pas à s'ouvrir.
Ils vont ainsi, ces nouveaux avocats, pleins d'une foi subtile et sincère, glanant dans l'histoire les rares épis dont ils composent leur gerbe d'espérance. Ne raisonnez pas avec eux, ne leur objectez pas les incrédulités de la raison moderne, le désaveu du chi-istianisme orthodoxe (pii leur imprime le stigmate d'hérésie, ce redoutable passé d'hostilités mortelles entre le christianisme et toutes les libertés, les grandeurs merveilleuses de l'antiquité païenne : raisonnement et objections expirent contre la forteresse bizarre dans laquelle ils se sont can-
tonnés, eux et leur doctrine combinée de surnaturel et de science, de mysticité catholique et de prétentions socialistes. Le monde ignore jusqu'à l'existence de ce petit troupeau des derniers croyants, en qui le vrai christianisme, chassé de l'Église, s'est réfugié. Tel à peu près le paganisme, banni tour à tour des institutions, des écoles, du culte, de la famille, s'est réfugié, devinez oii? Dans les contes de fées que la nourrice allemande récite pour endormir son petit enfant.
Si cette réconciliation du christianisme avec l'esprit de rénovation sociale, dont les temps modernes sont agités si profondément, était possible, le christianisme ne serait pas seulement immortel, il serait encore à la veille d'un triomphe nouveau, aussi éclatant que celui qu'il a remporté sur le paganisme. Mais on a répondu d'avance à ce plaidoyer; on y a répondu en des termes qui auraient ébranlé des croyants dune foi moins forte et d'un fanatisme révolutionnaire moins ardent. Celui qui, au nom de l'Eglise, a repoussé de telles promesses, cité aujourd'hui avec admiration, que dis-je, avec le respect qu'on aurait pour le dernier des Pères, ne fait (|uo gagner tous les jours en autorib', et sa doctrine est la seule orlbodoxc.
Le christianisme a fait pour le genre humain
tout ce qu'il était destiné à faire. 11 n'amènera pas sur la terre un bonheur dont les fils d'Adam sont indignes. La terre est maudite; il ne lui reste, en attendant le supplice final, qu'a prêter l'oreille aux menaces des élus, et à se repentir.
Les espérances de bonheur terrestre, les promesses de justice temporelle sous le règne de la fraternité sont des rêveries judaïques, qui entraînent le genre humain à sa perte. La terre est un autel où il faut que le sang coule sans cesse. La guerre entre les individus et entre les peuples, la guerre sans cesse, voilà l'expiation inéluctable; le bourreau partout, voilà l'hiérophante des sociétés. Le péché a été semé dans le monde, il est nécessaire que l'homme y moissonne la souffrance.
La liberté, la paix, le bien-être sont plus que des illusions, ce sont des crimes. L'homme qui se berce de ces pensées est un insensé et un coupable. Nul ne sera sauvé, s'il ne se prosterne sous la main qui le châtie, sans regarder de quel iiislrument elle se sert pour le frapper; caries monarques et les assassins, les inquisiteurs de la foi el les guillotineurs de prêtres, Charles IX et Kavaillac, Torquemada el le Comité de salut piildic, sont tous des personnages également divins.
Les symboles ne suffisent pas pour racheter un
crime infini, et le sacrifice doit être réel et permanent; c'est-à-dire, il faut que le sang soit versé, que la victime gémisse, qu'il y ait des massacres, des révolutions, des supplices; il faut que, réservés au ciel ou marqués pour l'enfer, tous souffrent, et que le saint expie pour le coupable, parce qu'il n'y a pas d'innocent.
En un mot, la philosophie, inspiration du démon, peut bien parler aux hommes de liberté et d'abondance, puisqu'elle veut les pervertir. Le christianisme ne peut leur parler que de croix et de sang, car il veut les sauver.
Qu'on s'indigne, j'y consens, contre ce christianisme farouche je ne puis m'empôcher, moi qui ne partage pas sa foi, d'aimer néanmoins ce viril interprète de la religion d'amour. Sa férocité me plaît; je lui sais gré de n'avoir pas pactisé avec cette lâche aspiration au bonheur à laquelle les hommes d'aujourd'hui s'abandonnent; je suis charmé de le voir froisser si hardiment les illusions que le siècle caresse. 11 était digne d'avoir d'autres admirateurs que ceux qui lui sont échus, et d'obtenir plus de sympathies parmi les caractères stoïques qui ne cèdent pas il la tendance actuelle vers le bonheur à tout prix. Une âme forte peut aimer sans rougir un guido qui annonce une vie de sueurs et de travail pour marcher à un but incertain.
Ce riulc philosophe n'espérait pas, je pense, la popularité pour ses doctrines ni pour son nom parmi ces générations calculatrices. Combien, en effet, étaient-ils déjà de son temps qui ne s'adressaient qu'aux stupides appétits, croyant peut-être que le moyen de conduire les foules à la liberté était de les habituer à une crèche pleine, et ne prévoyant pas qu'elles pourraient bien un jour vendre jusqu'à leur nom d'hommes pour un morceau de pain! Ils se sont encore multipliés depuis, et le monde regorge à présent de ces crieurs de jouissances. Je m'amuse quelquefois à opposer aux prophéties, dont ils tirent si grand profit, les pronostics, mieux vérifiés jusqu'ici par l'expérience, de l'apologiste du bourreau. Je le vois en butte aux injures de la multitude qui, saignée aux quatre membres, ne peut supporter qu'on lui dise : « Tu soutires )>, et qui se met à hurler, si on ajoute : « Fais provision de patience, car tu souffriras toujours >'. Je le vois poursuivi d'invectives par ceux à qui sa franchise enlève leur dernière espérance de faire du christianisme un instrument de bonheur terrestre. Mais je l'aime à cause de ces injures et de ces invectives. Quand de tels raisonneurs, si intrépides dans l'absurde, ont traversé le nion(h', les hommes ont appris quelque chose.
Ils devraient avoir au moins appris de celui-là à espérer contre toute espérance. En dénonçant si hautement les arrêts de sa Providence sanguinaire, cet ennemi de la révolution et de la philosophie regardait comme assuré le triomphe de la philosophie et de la révolution. Il disait près de mourir : « Je m'en vais avec la vieille Europe ». Cet aveu lui mériterait quelque ménagement de la part de ceux que flatte par-dessus tout l'annonce de leur prochain succ'^s. Combien compterait-on de révolutionnaires assez confiants pour proférer en mourant ces paroles avec la même certitude? C'est rempli de cette confusion qu'on l'a vu fouiller les périodes les plus détestées de l'histoire pour défendre tout ce qu'on insulte, chercher sous les décombres amoncelés par la révolution les débris de l'édifice du moyen âge, et y recueillir la statuette la plus méprisée pour la replacer pieusement dans sa niche. Il avait ce courage, qu'ont eu Pascal et tant d'aulres qui sont la fleur de l'humanilé, de ne pas considérer, avant de se jeter dans une haute entreprise, si la fin en peut être heureuse : le succès ne les regarde pas.
La foi aux promesses éternelles peut être absolue sans être absurde, parce qu'elle n'a pas à craindre que l'expérience lui donne aucun mortifiant ib'inenli. Mais dans les entreprises hu-
maines la foi, qu'un reste de doute n'accompagne pas, est aussi ridicule que l'homme qui aurait perdu son ombre; elle est toujours mêlée d'un peu de sottise. Une trop longue histoire a démontré que la justice et la vérité ne sont nullement une raison de réussir, ce qui n'est pas non plus une raison pour renoncer à la justice et à la vérité. L'ivrognerie du vin est un vice redoutable, mais iWen a une autre aussi redoutable, et plus ridicule, c'est l'ivrognerie des paroles : rien n'est si triste qu'une assemblée d'imbéciles, qui se soûlent d'espérances, à l'heure même où le contraire de ce qu'ils attendent va s'accomplir.
On ne peut refuser une grandeur particulière au pessimiste, que la prévision du dénoûment ne paralyse pas. Il s'en rencontre heureusement ([uelques-uns dans toutes les révolutions et ils ne manquent pas dans la nôtre. Ils n'occupent jamais les premiers postes, parce qu'ils détestent l'emphase qui y est toujours nécessaire et parce ([u'ils ne partagent pas l'ivresse générale. Mais, dans le demi-jour, où ils font leur œuvre et d'où ils ne sortent guère que pour tomber en victimes, ces figures trop souvent négligées de l'histoire, à la fois hautaines et intelligentes, sont de celles que je m'ari'éte le plus volontiers îi contempler. J'aime les incrédules, tels que
Ghamfort, qui agissent comme s'ils croyaient. Chamfort avait annoncé la révolution, et il l'embrassa. Mais il avait trop appris de la vie (si l'on n'apprend rien, à quoi sert-il de vivre?) pour croire que la révolution, pure, victorieuse, réaliserait les rêves que l'on caressait autour de lui. A la voir tourner comme elle fit, à voir que cette belle fille, qui devait être enceinte d'im ; nouveau monde, tombée des mains du maître à { celle des laquais et des marmitons, stérilisée ot \ flétrie, allait finir par être un matelas de ca- I serne, il n'éprouva pas la surprise qui est le propre des niais ni le découragement qui naît de l'imprévoyance. Il demeura ce qu'il était, il continua de vouloir ce qu'il avait voulu, il ne renonça pas h son amour de l'impossible; et s'il essaya de se tuer, ce ne fut pas en Gaton, mais en délicat dont l'air méphitique des prisons révoltait les narines.
On peut citer le nom de Chamfort aux Dio- ; gènes hérissés et malpropres, qui s'imaginent que des manières de butor, un esprit de goujat et un langage de portefaix sont des signes » d'énergie. Il n'avait pas la voix d'ogre qui effraie lis enfants, il n'avait pas la mine austère et blême des faquins vcrtu(uix; il avait eu l'élégance et les faiblesses d'un homme de plaisir, mais son àme s'y était trempée et en était sortie plus forte. On
n'a guère le droit de mépriser la vie quand on ne Fa pas connue, et de vanter la simplicité de Fabricius, quand on ne s'est pas éprouvé aux mollesses de la civilisation. Mais Chamfort avait été le bienvenu des salons, il avait pu étudier dans des heures privilégiées les femmes d'esprit et les grandes dames, et il avait respiré l'odeur des boudoirs aristocratiques. Il mérite d'être écouté lorsqu'il résume ainsi son expérience des femmes : « Elles sont faites pour commercer avec notre faiblesse, avec nos folies, mais non avec notre raison; il existe entre elles et les hommes des sympathies d'épiderme, et très peu de sympathies d'esprit, d'àme et de caractère. » Et encore : « La société, qui rapetisse beaucoup les hommes, réduit les femmes à rien. » Familier des plus grands seigneurs pendant longtemps, lié avec tous les gens de lettres, ayant compté pour amis des philosophes, des ministres, des chefs de parti, choyé partout où il avait passé, il s'avoue enfin que ce qu'il a tiré de meilleur de ces belles relations, c'est un profond dégoût : son opinion ne peut être négligée. Il écrit : « Celui qui à quarante ans n'est pas misanthrope, n'a jamais aimé les hommes», et il se jette à près de cinquante, malgré son désabusement et sa misanthropie, dans la tempête cil le monde doit se renouveler, il s'y jette
comme les fanatiques de fraternité, comme les amants les plus dévoués du genre humain. Est-ce de la folie qu'il y a dans cette contradiction, ou bien est-ce de l'héroïsme *?
La révolution s'était épuisée à produire un empire. La pièce commencée en dithyrambe, continuée en tragédie, avait fini comme le Bourgeois gcntilhomine. Les acteurs, dispersés, s'étaient mis à écrire leurs mémoires, ou bien, n'ayant fait que changer de table, ils prolongeaient la fête, aux dépens du même parterre qui n'osait les chasser ni les siffler. Pendant qu'ils disparaissaient un à un, il est aisé de comprendre que les fils, devant un tel résultat, se soient demandé avec stupeur ce qu'avaient au juste voulu faire leurs pères, et qu'ils se soient mis à commenter confusément et à interpréter en sens contraires ce texte bizarre. La religion, sapée duii C(jté par l'histoire et de l'autre par la science, n'avait plus rien à donner, quoiqu'elle se couvrît d'une nouvelle écorce. Le plus énorme efl"ort,dont les forces humaines fussent capables, avait échoué misérablement. Il semblait que l'huiiiaiiilé fût au bout de son rouleau. Que res-
(1) Il a été impossible de savoir si notre malheureux ami avait lu la Notice sur Chamforl, par Stahl, notice vraie et ciiarmaiite, comme tout ce qui sort do la plume de ce spirituel écrivain.
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tait-il à faire, sinon à s'enfoncer avec René dans les forêts vierges, ou bien avec Ubermann dans les gorges alpestres, pour s'y entretenir avec les eaux, et les nuages, et la nature, ou bien, si Ion ne pouvait sortir du vieux monde, à se détirer du malin au soir comme la femme délaissée qui appelle un nouvel amour, au risque de rencontrer un nouveau perfide, en s'écriant sur tous les tons : « Je m'ennuie ! »
Cette disposition s'était manifestée dans quelques esprits de natures très différentes ; mais elle s'était propagée très vite, parce qu'on avait découvert un certain charme au fond de cet ennui. Après la longue hilarité du siècle de Voltaire, terminée par la terrible symphonie de la Carmagnole., de la Marseillaise et du Ça ira^ ces doux monologues se faisaient écouter avec plaisir. Cette corde est brisée tout à coup, et c'est grand dommage. Mais quoi, la mode était gâtée par les maladroits! On peut rire pendant cent ans, et plaire; on ne peut pas pleurer tout un jour sans que les yeux se gonllenl et que le nez rougisse.
La France s'est aperçue à temps qu'elle devenait laide; elle a repris sa gaieté et n'a plus eu de dents que pour sourire. Quel malappris oserail aujourd'hui lui tenir des propos moroses?
Sa destinée est de se laisser majestueusement
admirer et adorer. Parle-t-on de la France au dehors, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Italie, les idées que ce nom réveille aussitôt sont si riantes, la joie qu'il répand dans les cœurs est si vive, que les coins de toutes les bouches montent vers les oreilles, que tous les nez se rident, que tous les sourcils se relèvent, que tous les yeux s'allument comme des tisons. . Il faut la modestie française pour n'être pas bouffi d'orgueil à là manière dont le nom de la France est accueilli partout.
Je crains seulement que cet amour ne soit mêlé d'un grain d'envie. S'il est vrai que le bonheur se compose de trois choses, des souvenirs agréables, un présent supportable, un avenir assuré, la France est trop heureuse.
Quel peuple a des souvenirs comparables aux siens ? Tous les genres de grandeurs et de vertus brillent dans son histoire, à l'extérieur des triomphes qu'elle n'a jamais achetés trop cher, à l'intéi'ieur une existence d'abnégation sous des |)rinces incomparables. Si elle a été un instant mécontente de l'ancien régime, la réflexion et la philosophie l'ont ramenée à des sentiments meilleurs ; elle sait ce qu'elle lui doit, et s'honore de le respecter, sans cesser pour cela d'être fière de la révolution, au même titre que les beaux lils de mon faubourg sont fiers des croisades.
Une lui manque rien aujourd'hui pour qu'elle puisse se placer elle-même, avec le consentement unanime de tous les peuples, à la tête des nations civilisées. Ses cités coulent leur existence ignorée et heureuse, selon le mot du sage, puisqu'elle n'a pas d'histoire. Sa capitale resplendit des clartés du gaz à bon marché. L'architecture renaît; ses maisons, alignées et uniformes comme ses régiments, ont des façades sur lesquelles on peut admirer une éruption de guirlandes, de mascarons, de soffites, de basreliefs et de cariatides. Les théâtres fleurissent, les routes sont sûres, les marchés bien pourvus ; et aux arts de la paix nous joignons par intervalles, à nos heures et à coup sûr, les douceurs de la victoire.
L'avenir est plus riant encore que le présent. Qui ne se félicite en se couchant de pouvoir s'endormir sans souci du lendemain? Qui n'attend à son réveil quelque surprise agréable? Qui ne salue d'avance les années qui viennent, apportant à notre couronne quelque nouveau fleuron, nous tenant en réserve de nouvelles gloires et de nouvelles grandeurs morales*?...
(1) Ici Tauteur, se livrant sans réserve à son enthousiasme, a paru trop prolixe et nous avons supprimé plusieurs pages. Ces grandeurs morales, dont il parle, sont si éclatantes, qu'il est assez superflu de les indiquer. Le lecteur peut en dresser lui-môme aisément le catalogue.
Il n'y aura plus de pessimistes en France : c'est une espèce d'hommes perdue pour elle. Déjà poMes, historiens, philosophes, tous les écrivains, favorisés ou maltraités parle sort, ne respirent plus que sentiments de complaisance et d'admiration, ravissements lyriques, effusions d'amour. Les uns sont éhlouis du passé qu'ils racontent, d'autres célèbrent un avenir de merveilles inouïes, les plus nombreux ne tarissent pas sur le bonheur dont nous jouissons.
Quant à moi, je trouve un plaisir toujours croissant à étudier ces auteurs ; je les lis nuit et jour aiin de me pénétrer mieux de la reconnaissance que je dois au ciel pour m'avoir fait naître en France et au xix* siècle.
Pol, me occidistis, amici, IVon servastis, ait ; cui sic cxlorla voluptas, Et domptas per vim mentis gratissimus error.
Horace.
Aber frei von jeder Zeitgewalt Die Gespielerin seligcr Naturen, Wandelt oben in des Lichtes Fluren, Gottlich unter GOttern, die Gestalt.
Schiller.
S'il vous arrive de rencontrer, à genoux au pied d'un hôtre, un bûcheron disant son chapelet devant une madone de bois, gardez-vous de sourire. N'allez pas, quand bien même ce pauvre homme vous ferait penser h la foule innombrable des âmes captives pour qui la lumière ne luira peut-être jamais, vous donner le plaisir d'essayer en un quart d'heure une conversion philosophique. Car vous risqueriez de lui enlever inutilement les cinq minutes de repos qu'il prend ici tous les soirs après une journée de travail.
Yous ne parlerez pas au jeune amoureux, qui soupire et qui pleure, du lendemain inévitable où, se réveillant de son amour, las et rassasié, il verra celle qu'il adorait sortir tout à coup de sa nuée angélique et lui apparaître comme une messaline insatiable ou une maritorne stupide. Vous lui cacherez soigneusement la cruelle découYerte qu'ont faite avant lui tous ceux qui ont -aimé, et qui ne lui sera pas épargnée; vous recevrez avec patience, peut-être avec envie, ses folles confidences.
Tous ne direz pas à renthousiaste de vingt ans, prodigue de dévouements insensés, qui rêve pour ses semblables la félicité dans la justice et veut contraindre les sociétés à la raison, vous ne lui direz pas quel prix lui est réservé, car il ne s'en soucie guère ; mais vous ne lui direz pas non plus que, le jour oii il apercevra la vérité, il reculera d'épouvante, que l'humanité a beau se plaindre et changer de jougs, son lot est d'en porter toujours, qu'enfin il poursuit vainement l'ombre des châteaux édifiés dans son cerveau. Vous l'aimerez mieux tel ({uil est, prêt à sacrifier sa vie et le monde entier à l'image qu'il porle dans le cœur, impatient, perdu d'avance par sa folie , que sage d'une expérience iufus(\ Vous préférerez sa déraison , à cette précocité de sagesse, qui promet une
maturité plate et une vieillesse déshonorée.
Mais il est, dans les pays où sont concentrées toutes les clartés de la civilisation, des hommes qui se vantent d'avoir voué toutes leurs forces à la vérité et qui travaillent à dissiper les illusions de leurs semblables; cependant ils ont tout dit, lorsqu'ils ont prononcé avec recueillement les mots de vertu, de gloire, de patriotisme, de poésie, de Dieu. Ces mots, dont ils abusent à tout propos, leur donnent une réputation de gravilé qui fait qu'on les écoute partout. Yous pouvez démentir sans remords ces faux oracles.
Ils se piquent d'avoir vécu puisqu'ils entreprennent d'enseigner la vie aux autres, et ils ne sont plus d'âge à être trompés par les superstitions dont le vulgaire est charmé. Cependant, non contents de répéter encore aujourd'hui, malgré la conduite journalière de chacun qui dépose contre eux, malgré la profession de foi des plus grands génies, les thèmes paternes d'un optimiste abêtissant, lorsque par hasard la vérité jaillit d'un cœur qui ne veut rien cacher et vient éclater au milieu de leur éternelle litanie de bénédiclions, ils protestent avec fracas contre ses conclusions désolantes. C'est le mot consacré, mot doux en apparence, mais terrible, car il renferme une secrète invilaliun à tous les aflligés de s'unir contre celui qui veut secouer leur tor-
peur, et de refouler dans sa solitude la bête malfaisante qui vient troubler la paix du troupeau.
En leur voyant déployer tant de ferveur et élever des réclamations si fortes pour le libre examen, j'ai cru autrefois trouver en eux des hommes toujours prêts à tenter l'inconnu, à encourager ceux qui s'offrent pour affronter les premiers ce qu'on peut rencontrer dans les voies désertes, abîmes ou monstres; je les ai pris pour de hardis batteurs d'estrade qui s'élançaient sans regarder en arrière sur des chemins infréquentés. Lorsque je me suis approché d'eux, j'ai vu des lévites craintifs, rangés dans des attitudes solennelles sous leur péristyle académique, faire la garde aulour de l'arche ofi se conservent les spécifiques qui endorment.
Plusieurs sont sincères, à ce qu'on assure; leur indignation contre quiconque touche au sanctuaire part d'un esprit que la vie et l'étude ont plongé plus avant dans ses illusions. Alors il n'y a rien à dire sinon qu'-cn les envoyant si lard dans un monde sillonné en tous sens par les doutes et les blasphèmes, la nature s'est trompée I l'époque. Retirés au fond des forêts de l'Inde, sur la rive des ileuves où le lotus fleurit, ils auraient pu, dans la compagnie des perroquets sacrés et des antilopes, pratiquer en parfaits so-
litaires le culte de Brahma. Ils auraient pu encore, couchés sur une natte de paille dans les gTottes de la Palestine, vêtus d'un sac comme saint Jérôme, apprivoiser à force de foi les lions d'Arabie, et servir à l'édification des pèlerins. Ils auraient été au x'' siècle l'honneur de quelque monastère, ils auraient eu des visions, et des .miracles se seraient accomplis sur leurs tombes. Au xvn'' siècle on eût pu les voir, quoique les temps fussent déjà bien changés, briller parmi les directeurs spirituels dont parle La Bruyère, si élégants, si bénins, si choyés, si nécessaires dans les familles pour pacifier les différends des époux, pour régler les lectures des jeunes filles, pour apaiser les ennuis secrets des mères. '
Nous n'avons plus rien de commun avec eux ni avec leurs idées : le pain quotidien, si difficile à gagner, voilà ce qui nous occupe tout entiers ; notre sécurité, toujours si menacée, voilà le seul souci que nous ayons. La langue de Démosthène, de Plutarque et de Xénophonest devenue aussi étrangère que celles de JeanTauler, de Thomas Akempis et de Mme Cornuel à des esprits que remplissent tant de calculs et tant d'impiétés. Nous pouvons contraindre nos lèvres à redire encore les mots qui ont plus d'une fois soulevé h' inonde, mais non pas notre pensée à y trouver encore un suc. L'analyse les a dépouillés
de leur mystère, et ce qu'elle a fait est irréparable; on ne se crée pas une ignorance factice, on ne conserve pas sa foi comme on conserve une relique dans l'esprit-de-vin. Il n'y a pas d'ivresse, pas de haschisch ni d'opium, pas de brandy ni d'absinthe, qui puisse nous ramener pour un jour à notre idolâtrie d'autrefois.
La terre ne verra donc plus les grandes choses des temps passés, et l'homme, chaque jour plus riche de connaissances dues au mécanisme puissant de ses méthodes et non à son génie, deviendra chaque jour plus petit, et continuera de glisser sur la pente qui l'entraîne vers l'abrulissement. Les masses, qui baissent à mesure (jue les vieilles croyances pâlissent dans leur esprit où elles sont déjà plus qu'à demi effacées, réduites à ne connaître jamais qu'une demiliberté et une demi-lumière, seront de plus en plus conduites par des instincts redoutables. Et l'humanité étiolée retombera peu à peu à l'état misérable oi^i elle était le jour de sa naissance, mais cette fois sans espoir d'en sortir.
Non, l'homme a trouvé le salut dans son cœur. S'il est vrai que les masses ne soient pas faites pour la vérité, qu'elles soient condamnées à ne plus croire et à ne jamais penser, nul ne le sait. Mais quelques hommes ont trouvé dans le cœur un amour indestructible, à l'abri duquel se
conserveront tous les autres, l'amour du beau.
Le destin, il est vrai, a enchaîné les choses depuis bien des siècles avec une adresse désespérante pour affaiblir toutes les nobles croyances, pour enfermer Tactivité humaine dans un cercle d'oii elle ne puisse sortir et oii elle finisse par s'éteindre. Mais Fart humain a été le plus fort. Privée en apparence de toute bonne raison d'agir, chassée de position en position par les victoires successives de l'expérience historique et de l'analyse des idées, la volonté humaine a trouvé enfin un roc imprenable, oii elle s'établit pour reconquérir pied à pied ce qu'elle avait perdu. Il n'y a pas de patrie, la gloire est un leurre, la vertu est un piège, la vérité affreuse ; soit, mais elle n'en travaillera pas moins pour la patrie, pour la gloire, pour la vertu, pour la vérité, parce que cela est beau. Elle a découvert cet argument dernier, que le destin et la réalité ne peuvent renverser, qui triomphe de tous les mécomptes, qui revient encore quand toutes les espérances ont été déçues, qui n'a pas besoin d'être démontré pour être efficace, parce qu'il a sa racine dans la fibre la plus intime de la nature humaine.
Pour se distinguer de la brute, qui vit seule avec sa femelle et ses petits, étrangère aux g(';néralions de créatures semblables à elle qui
ÉTUDES ET RÉFLEXIONS D'UN PESSimSTE 183
existent à côté de sa tanière, comme aux générations qui l'ont précédée et à celles qui la suivront, l'homme invente presque un jour la patrie, et aussitôt il sent pour son œuvre un amour infini. Jamais depuis lors le destin n'a cessé de s'efforcer, soit par ruse, soit par violence, d'étouffer ce sentiment dans son cœur.
D'abord il a soulevé la patrie elle-même contre ceux qui la chérissaient le plus. Afin de tuer dans son germe le dévouement patriotique et de ramener l'individu dans le cercle bestial de la jouissance solitaire, il a fait la patrie ingrate et persécutrice. Il a imaginé l'ostracisme pour épouvanter les héros. Car le destin se plaît à choisir parmi les plus grands les victimes du patriotisme, et accable, au contraire, de ses faveurs les lâches et les traîtres. Cette fois pourtant le destin a été confondu ; c'est en pure perte qu'il a riîmpli l'histoire d'Aristides et de Brutus : il s'en ost sans cesse élevé de nouveaux.
Puisque la prévision assurée du martyre ne faisait qu'attiser l'amour de la patrie au lieu de te détruire, le destin s'est avisé d'un autre stratagème, lia concentré dans une seu,le main, main, brutale le plus souvent, ou bien il a éparpillé dans celles de la multitude aveugle et servile toute la puissance d'agir, tous les moyens de ^orvii- la patrie, ne laissant aux âmes vaillantes,
aux génies les plus hauts que de stériles vœux. Si quelqu'un de ceux-ci était poussé par une impulsion irrésistible à essayer de faire plus, il se sentait entravé par mille liens dès le premier pas, ou bien il était forcé dempranter presque toujours à des conditions honteuses ses moyens d'action à la foule qui détient la puissance. Que de fois, en gémissant sous le poids de l'omnipotence du nombre, méconnues, abandonnées, de nobles natures ont été, après de longs et inutiles efforts, tentées d'oublier la patrie! Mieux vaut encore l'ostracisme que l'impuissance. On peut être sans honte dévoré par un lion, mais il est humiliant de périr étouffé dans une fourmilière. Beaucoup ont résisté encore à cette épreuve; ils se sont obstinés dans leur dévouement, ils ont renouvelé sans fin leurs tentatives, et il s'est trouvé que ce patriotisme, en isolant l'homme (le la masse, le plaçait sur un piédestal oîi il était une cible, mais en même temps une statue.
L'hypocrisie réussit là ou la violence échoue. Le patriotisme étant regardé comme une vertu, il exerçait son empire sur les esprits généreux, (^t les égoïstes eux-mêmes l'affectaient, s'ils ne le ressentaient pas. C'est pourquoi le destin se mit à forger des vertus nouvelles, propres à conlre-balancer celle-là, et finalement à la dé- Iruiir.
Premièrement, il en produisit une, jusque-là obscure, qui consiste à ne s'occuper que de ses affaires et du bien-être de sa famille. Il lui donna pour appuis toutes les faiblesses qui sont dans le cœur de l'homme : la crainte de l'inconnu, la passion du repos, la paresse, l'amour de la femme, tous les excès de la tendresse paternelle. Cette invention a eu un merveilleux succès. Maintenant elle est une partie intégrante de la probité, elle entre dans la définition de l'honnête homme qui doit user utilement de son temps et ne pas gaspiller au loin ses affections. Le vrai patriotisme consiste à faire des enfants, à les vêtir et à les nourrir, eux et leur mère, à conserver leur héritage et à l'accroître, surtout à leur inspirer par le bon exemple et une éducation saine le goût exclusif de cette grandeur domestique pour qu'ils ne visent jamais à des mérites plus ambitieux. Rare habileté du destin ! La pratique patiente de cette vertu est devenue le meilleur moyen de s'emparer de la direction des destinées nationales. L'absence d'ambition a été la première condition de succès pour les ambitieux. Il n'est pas étonnant que ces pères de famille, quand ils étaient hommes d'État, aient porté dans les affaires publiques l'esprit qui avait fuit leur prospérité privée, la savante et régulière économie de l'administration, le respect de la
fortune, Tentente de leurs intérêts, l'attachement à leurs parents, alliés, neveux et arrière-neveux. Du reste, toujours modestes, ils ont saisi la première occasion de se décharger des soucis et de la pensée de la patrie, afin de cultiver sans distraction les vertus de leurs goûts. Pleins d'une juste reconnaissance pour ceux qui les ont débarrassés de ce fardeau, il» leur ont tout donné, et ils n'ont plus eu qu'une crainte, c'est que ces chefs désintéressés ne vinssent un jour les appeler de nouveau à partager les fatigues de la chose publique.
Cette savante combinaison a failli faire- tomber en désuétude l'ancien patriotisme; je ne saurais dire vraiment comment il a été sauvé d'un discrédit complet. Serait-ce qu'il est des natures moins casanières ou moins propres au soin des intérêts domestiques, des caractères remuants qui ne peuvent demeurer en paix, à qui une carrière plus libre, le forum, le tumulte, les débats, les luttes sont nécessaires? Le destin, pour guérir sans doute cette e&pèce d'hommes, inventa contre le patriotisme une seconde vertu. Cette vertu sublime a été son coup de génie, elle s'appelle le cosmopolitisme. Quoiqu'elle paraisse l'opposé de la précédente, elle s'y allie pourtant avec la plus grande facilité. On ne Iravaiile que pour soi, mais on aime riiiiivers, et Ton se dis-
pense ainsi de penser à la patrie. Il est dune âme étroite et d'un petit esprit de croire que, malgré la vapeur et les ballons, il y a encore des déserts, des mers, des montagnes qui circonscrivent les peuples, qui les groupent par d'indéfinissables affinités d'organisation et d'âme. Rien n'est plus mesquin que de nourrir, pour le misérable canton de la terre où le hasard nous "a fait naître, cette prédilection passionnée qui ferme le cœur à la fraternité universelle et l'esprit à la grande pensée humanitaire. C'est ainsi qu'à la place de ce patriotisme qui creuse une ligne de démarcation entre le Grec et le barbare, se compose d'orgueil et d'ignorance, de rivalités et d'antipathies, de rancunes et de craintes, s'est introduite cette tendresse' vague pour le genre humain, laquelle trouve pénible et trouvera bientôt injuste de refuser aux singes le titre de nos concitoyens. Auprès d'elle, le patriotisme l'sl une religion stationnaire et un sentiment rétrograde. Habillée de philosophie, cette haute vertu allait absorber peut-être le patriotisme, si celui-ci n'avait reparu à l'improviste sous la forme des « nationalités » et des races.
Le moment était venu pour le destin d'em- })loyer contre le patriotisme son arme la plus perfide et la plus dangereuse. Il avait tout essayé pour anéantir le patriotisme, et tout
essayé en vain; il l'a enfin reconnu, mais il en a fait un masque. Le dévouement à la chose publique a été un expédient pour faire fortune. On s'est jeté dans le martyre comme dans une spéculation. L'inflexibilité superbe et le désintéressement sont devenus une profession, exposée sans doute comme les autres à des chômages qu'il faut traverser patiemment, à une concurrence déloyale, à des mécomptes, à des faillites, mais qui, au rebours de toutes les autres, recueille le fruit de ses peines aux temps de révolution. Le patriotisme s'est transformé pour beaucoup en un champ qu'on laboure, en une propriété que le père lègue aux fils, que les frères se partagent et dont de temps en temps on tire une rente.
Le destin n'a rien pu trouver de plus fort pour effrayer les âmes fières que le dégoût de se trouver mêlé à cette foule intrigante, que la honte d'encourir avec eux le mépris qui s'attache au nom de simoniaques. 11 s'est épuisé dans cette manœuvre suprême, et il a été vaincu. Le patriotisme n'est pas mort, il durera éternellement. Toute âme éprise du beau gardera le culte de la patrie, uniquement parce que ses souvenirs, ses grandeurs, ses génies, ses beaux jours, ses infortunes, son avenir, tout cela forme une idée qui relève, ne fùl-ce qu'un
instant, Thomme accablé par les intérêts vulgaires, réprime en lui la bète toujours prête a Tenvahir, élargit Fhorizon de ses pensées, et de laquelle il peut dire ce que le poète a dit de Dieu : Os homini sublime dédit.
L'amour de la gloire a été perverti comme le patriotisme, et il subsiste comme lui. Cet amour était un de ses appuis dans les temps passés: il se mêlait à toutes les grandes choses de la terre. Qu'est-il devenu aujourd'hui, et qu'est-ce qui le distingue de la plus ridicule vanité? Depuis la simple réputation jusqu'à la gloire, en passant par les degrés intermédiaires de la popularité, de la renommée, de la célébrité, de l'illustration, s'étendait une hiérarchie dont on a peine à reconnaître les rangs, tant ils sont rapprochés ou plutôt confondus. Il y a des jours oii la gloire d'un grand homme pâlit auprès de celle d'un acrobate. Boileau et le prince de Conti pouvaient discuter entre eux sur la supériorité de la gloire d'Homère ou de celle d'Alexandi-e, et ils n'avaient, pour vider le débat, qu'à interroger sur ces deux noms le premier manant qu'ils rencontraient. Aujourd'hui Roscius ferait tort à Cicéron, Robert Macaire éclipserait Richelieu, Vivier ferait de l'ombre à Corneille, Li'otard ferait oublier ïhémistocle ou Garibaldi.
Il existe aujourd'hui nue seule échelle cer-
taine de la réputation, c'est le nombre de fois qu'un nom est imprimé chaque année. Les journaux sont Taiguille infaillible qui marque l'état de la gloire. La distribution de la gloire est, en effet, le triomphe du suffrage universel; les voix se comptent, elles ne se pèsent pas; les éloges se supputent et se mesurent, la qualité de celui qui les donne est indifférente. Il y a plus, la gloire est d'autant plus éclatante et plus solide qu'elle provient d'admirateurs plus naïfs, pour qui les titres vrais ou faux de cette gloire sont et resteront un mystère à jamais impénétrable. Aussi tel personnage est plus glorieux d'entendre murmurer son nom derrière lui dans un quartier de chiffonniers, que des hommages qui lui sont rendus par ses collègues de l'Académie.
L'industrie moderne s'est enrichie d'un art nouveau, qui n'est pas un des fruits les moins admirables de la civilisation, l'art de fabriquer la gloire. Les journaux en sont les ateliers. Il n'y a point de génération spontanée de la gloire. On la couve^ on la nourrit, mieux encore, souvent on la produit de toutes pièces; mais il y faut des soins. Ceux qui la font et iv -ceux pour qui elle est faite pourraient seuls dire ce qu'elle a coûté, lorsqu'elle commence àipei grandir, do ménagements, de démarches, de|ru
caresses, d'application, de prévoyance, d'entregenl. Le marchand de chocolat, le capitaine, le ministre, aussi bien que Tartiste, l'avocat ou le poète, connaissent ces soucis : car nul n'en est dispensé.
La foule ignore ces secrets, et il n'est guère possible de les deviner du dehors ; cependant la pratique générale des écrivains a fait connaître un ou deux procédés, qu'il est permis de signaler. Le premier, qu'on ne saurait trop recommander aux jeunes écrivains et que plusieurs se repentiront éternellement de n'avoir pas appliqué, est de louer largement leurs devanciers déjà célèbres. Le second est à l'usage de ceux-ci, et consiste à ne jamais laisser une mention de leur nom sans réponse, à solder sans retard le plus petit éloge imprimé par une montagne de compliments manuscrits, à devancer même l'éloge de temps en temps par un encouragement adressé à l'écrivain encore inconnu, que la célébrité attend. C'est un point essentiel, facile d'ailleurs à observer, que de ne pas ménager les termes. On ne s'imaginerait jamais l'efficacité de ce procédé, quand on l'emploie avec persévérance. Mais les grands écrivains l'apprécient, et plus d'une fois un correspondant peu discret a publié de ces lettres, toujours instructives, où l'on ne sait qu'admirer le plus de
la bienveillance infinie des illustres, ou de la sagacité qui leur fait deviner dans le barbouillage d'un novice le talent qu'eux seuls y voient et qui annonce toujours un si bel avenir. Grâce à Dieu, le goût des autographes se répand, et les collectionneurs mettront, j'espère, un jour, le public à portée d'apprécier la fécondité de formules au moyen desquelles les gloires, que tout le monde reconnaît aujourd'hui, ont formé et recruté sans cesse leur armée d'admirateurs utiles.
On connaît encore un autre procédé, assez difficile en apparence à mettre d'accord avec le précédent, mais qui ne laisse pas d'y être toujours associé, c'est de proclamer à tout propos la compétence supérieure du public, de reconnaître l'infaillibilité de son suffrage, de décliner tout autre jugement que le sien. Dans notre âge démocratique, le moyen de dompter l'opinion publique et de la trouver docile est d'exalter sa justice et sa toute-puissance. Il s'entend de reste que l'opinion publique ne se sépare pas de son interprète naturelle, la presse. Le respect de la presse est une loi inviolî^ible. On a vu le mot de gazetier, prononcé avec mépris au théâtre, soulever contre l'écrivain illustre, auquel ce mot malencontreux avait assurément éeha|)|)é [)ar mégarde, une clameur de réprobation <'t
provoquer pour un certain temps contre lui la terrible conspiration du silence. Gazetier, folliculaire, ces mots qui impliquent vénalité, basse malice, abus lâche de la publicité, expriment une chose ancienne, dont il ne reste pas la moindre trace au xix" siècle.
La gloire dans sa perfection ne serait-elle pas un produit exclusivement parisien ? Toujours est-il que, si elle se trouve ailleurs, elle n'y a pas la même qualité et surtout ne se fait pas aussi vite qu'à Paris. C'est qu'il n'est pas de lieu au monde oii l'emploi des procédés que j'ai indiqués et de beaucoup d'autres soit aussi complet; nulle part aussi, camarades, admirateurs de toute espèce, journaux, public, tout ce qui est un outil de gloire, n'opèrent avec le même ensemble dans la main qui sait s'en servir habilement. Les acteurs ont un moyen bien connu, moyen candide et franc, de se tenir en verve et d'éperonner le parterre rétif à l'admiration : ce moyen est le symbole de ceux qui font à Paris la réputation. Toutes les gloires doivent, à ce qu'on assure, venir à Paris se faire consacrer, et en effet elles y viennent. Je le crois bien, Paris t'st la claque de l'Europe.
11 s'y forme du soir au matin des renommées immenses, qui projettent aussitôt leur grande ombre sur les petites réputations pour les pro-
194 ETUDES ET REFLEXIONS D'UiN PESSIMISTE
léger ou pour les étouffer. Ces renommées colossales se décomposent, s'émiettent pour qui les regarde de près, en compliments officiels dénués de signification, en flagorneries d'amis qui se clignent: de l'œil les uns aux autres derrière le grand homme et se gaudissent entre eux de sa bêtise, en éloges répétés sans bonne foi par ceux qui veulent opposer une coterie à une coterie, en admirations ineptes que la foule accorde sans compter sur les sommations des critiques. Ces admirations sont les seules sincères, La gloire est un impôt qui tombe à peu près tout entier sur la roture intellectuelle et dont savent fort bien s'exempter tous ceux qui se placent audessus du tiers état des esprits, qui approchent de la personne du prince, valets ou courtisans. Le monde ne manque pas d'hommes médiocres que la réputation, acquise à ce prix, gonfle d'orgueil; mais comment se fait-il que de telles caricatures de la gloire séduisent jusqu'à de nobles esprits qui n'ont pas le courage de les mépriser, quoique peut-être ils rougissent en secret de leurs succès? Le besoin de plaire à ses semblables est-il donc si impérieux dans l'homme, et l'instinct de sociabilité veut-il des applaudissements quels qu'ils soienj;, comme le besoin d'affection fait rechercher, à défaut de sympatiiies humaines, les caresses d'un chien?
Da moins cet instinct, si vanté qu'il soit, n'a rien de commun avec le pur amour de la gloire qui brûle encore dans plus d'un cœur. Il en est qui repousseraient cette promiscuité de leur nom avec ceux des baladins de toute espèce que la multitude acclame; et, s'ils aiment la gloire, ce n'est pas celle qui se débite dans les carrefours, mais celle qu'on recueille dans l'entretien des meilleurs de tous les temps, et dans cette conversation avec les héros, dont le génie des anciens avait fait la suprême félicité des Champs Elysées. Il est beau, en effet, d'entendre le dialogue des grandes âmes qui se répandent à travers les siècles, plus beau de s'y mêler, si l'on peut. Cette gloire n'est pas sans doute un liien palpable, qui se réalise, comme la gloire dont la foule est avide, en argent, en décorations, en statues, en panégyriques posthumes, en salutations de badauds amassés sur le passage de la plus sotte célébrité; elle est moins que cela, puisqu'elle n'est rien de maniable et de positif, elle est plus que cela pourtant, puisque le pessimiste le plus déterminé peut aimer cette gloire, et trouver cette fumée la chose la plus nourrissante que la terre ait à donner à ceux qui l'honorent. Qu'on songe, pour ne pas trop s'étonner de l'attrait qu'une chimère si vide peut avoir pour un pessimiste, qu(; pessimisme et poésie n'ont
jamais été séparés. La fonction des poètes a toujours été de gémir sur Févanouissement irréparable des splendeurs du passé. Ces regrets de splendeurs, qui ne sont pas elles-mêmes moinsr imaginaires que tout le reste, veulent dire non seulement que le beau ne fleurit que dans la pensée, mais que le présent, cest-à-dire la vie, est l'âge de fer éternel, froid, perçant, inflexible, stérile comme le métal. Bien loin de semer le découragement en révélant ce que la vie contient de néant, ils communiquaient leur sérénité avec le mépris de la réalité. Homère, Sophocle, Shakspeare, tous les vrais peintres de l'infortune humaine, sont la société la plus fortifiante, les maîtres aux conseils salutaires, parce qu'ils ne donnent pas le change sur la vie et ne se sont pas laissé tromper aux feuilles de roses dont la nature en a recouvert la surface. Ils sont la voix du destin qui affermit au lieu d'abattre, et c'est en peignant la fatalité de la douleur qu'ils enseignent à supporter la douleur.
On n'a jamais vu que de nos jours les poètes prendre à tâche de nous faire aimer le monde et de nous enchanter de la vie. Ils ne veulent plus aujourd'hui tourner leurs regards que vers l'âge d'or qu'ils voient approcher et dont les retletsilluminent déjà leurs fronts. Ils sont les prôtres du saint-sinionisme, les juifs et les apôtres du
régime industriel, puisqu'ils ont r-onquis à leurs espérances terrestres jusqu'aux amants de l'idéal. Ceux qu'on appelle les mortels ennemis de toute poésie, c'est tous les interprètes de la vie dont les cruelles vérités nous troublent dans nos croyances joyeuses. A'ous voulons que les poètes adorent, comme nous, le présent, ne nous parlent que du printemps, ne nous promettent que d'heureux lendemains; nous ne voulons trouver dans leurs Aers que fleurs, sourire et soleil. Nous conspirons tous, poètes, lecteurs, philosophes, politiques, pour fermer à la vérité l'accès de la poésie. Illusion et poésie sont devenues pour nous une même chose.
Qui ne comprendrait après cela pourquoi la poésie est aujourd'hui un passe-temps de femmes et de jeunes gens ? Il n'est pas besoin d'être géomètre pour demander d'un volume de vers : « Qu'est-ce que cela prouve? » Cette question s'élève en même temps qu'un profond ennui au fond du cœur de tout homme qui a vécu et à qui les sons ne tiennent pas lieu de pensées. Si vous voulez croire aux poètes, ne les pesez pas, je dis les plus illustres, dans la balance de la vérité, vous les trouveriez trop légers. Les femmes et l'amour, les llagorneries aux contemporains, les prcuuesscs de fraternité paradisiaque. Dieu et l'amas d'espérances futures
et déclamatoires qui sont suspendues à ce grand nom comme des franges dorées au bord du nuage, préjugés, métaphores, paroles qui bercent mollement les intelligences assoupies mais font amèrement sourire ceux qui sont éveillés, voilà tout le fonds poétique qui nous reste. Les chansons de nourrice valent mieux pour appeler le sommeil; elles sont naïves au moins et ne prétendent pas éclairer les enfants qu'elles veulent endormir.
Cette poésie a besoin de demi-jour; elle se dissipe comme une vapeur devant une intelligence du xix" siècle. A quoi pouvaient servir ces rivalités d'écoles, la liberté sans limite substituée à la discipline, l'imilation détrônée par la fantaisie, les féeries du moyen âge mises à la place de rOlympe hellénique? Hélas ! nous sortons tous de l'école de Voltaire et de Ilegel, de Lavoisier et de Laplace, de Bichat et de Cuvier, et nous ne pourrions plus entendre, n'était la puissance d'une longue habitude, ces radotages mythologiques et ces souvenirs confus dune langue dont nous n'avons plus la clef. On sourirait peutêtre, si l'on n'y trouvait un sujet de sérieuse affliction, à voir les poètes répandre, avec des regards de sibylle qui perce dans l'avenir, ce déluge de mois si vieux que les races qui les prononçaient en y attachant un sens ont disparu
depuis longtemps, et que, pour en retrouver la signification obscurcie par les révolutions historiques, il i'aut un redoutable noviciat d'antiquaire que les poètes n'ont jamais fait.
Nos poètes prennent en grande pitié les infortunés dont la science a desséché l'imagination, et ils récusent leur jugement. Pour qui donc ont-ils écrit? Qu'ils cherchent, s'ils en ont la patience, jusqu'au fond des champs un lecteur tel qu'ils le demandent ; qu'ils cherchent un coin reculé de la vallée la moins visitée par la civilisation, oi^i la science n'ait pas mis en fuite les follets et les elfes aussi bien que les dryades et les nymphes des eaux? La science, ce ne sont pas les chiffres et les formules, c'est l'expérience qui n'a pas attendu pour tout envahir la propagande des académies : car pour transpirer, pour s'étendre, pour circuler à grands flots, il lui suffit des almanachs.
Mais est-il donc vrai qu'il n'y ait de poésie que loin de la vérité, et que pour sentir l'une il faille ignorer l'autre ? Ou bien existerait-il, à côté de la vérité scientifique, une vérité poétique qui se dissout devant l'examen? S'il en est ainsi, la poésie fut la langue dos peuples enfants et n'est pas faite pour l'humanité raisonneuse et vieillie ; il n'y a pas d'autre poésie aujourd'hui que la musique; car celle-ci suscite encore
dans l'âme la tristesse qui est le fond de toute chose, et jette l'esprit dans les sombres profondeurs de rinlîni sans l'entraver par des mots dont chacun est une erreur ou un mensonge. La poésie de la fiction est impossible ; un attrait fatal m'attire à la réflexion et à l'examen, et s'il faut choisir entre le miel de la poésie et Tanière vérité, dût la nature se révolter en moi, mon choix n'est pas douteux, ou plutôt le choix ne m'est plus donné. Mais je ne croirai pas à l'incompatibilité invincible de la poésie et de la vérité; non, par Hésiode, par Lucrèce, par Virgile, par Gœthe, par tous ceux qui ont écrit pour semer la lumière, je ne croirai pas qu'il n'y ait de poétique que le mensonge. Ces hommes n'ont écrit que ce qu'ils ont cru, ils n'ont cru que ce que leur raison a découvert sous le voile des illusions contemporaines. Poètes, ils sont restés les pairs des philosophes et des savants par la raison. Aristote et Euclide pourront s'entretenir avec Pindare et Euripide : leurs vers sont des flèches aiguisées par le génie pour enfoncer plus avant la vérité dans l'intelligence.
Qu'on parcoure, si l'on veut, l'histoire des grands poètes pessimistes depuis Eschyle jusqu'à JNlillon et Alfieri, on ne trouvera pas leur caractèro inférieur à leur génie. Ils sont de niveau avec ceux qu'ils font parler. Ils pensent en
sages, ils vivent en hommes, quelquefois en héros. Ils ne se sont pas livrés à la vie, comme on livre à une courtisane son corps et sa dignité. Mais qu'on vienne à prononcer aujourd'hui le nom d'un poète, nous faisons d'abord provision d'indulgence, comme si nous devions nous préparer à toutes les contradictions et à toutes les faiblesses. Un mot explique pour nous ces misères : « C'est un poète », chose légère, a dit l'un deux. Nous associons l'une à l'autre comme deux idées indissolubles celle d'organisation poétique, et celle de fragilité, de capricieuse circonstance, de défaillances répétées, d'imagination folle emprisonnée dans une chair indocile. Je ne sais pas jusqu'à quel point l'histoire des poètes de nos jours vérifie ou dément cette conjecture spontanée. Mais quand la chronique, que je ne veux pas consulter, leur serait défavorable et aurait raison, je ne prêterais pas ma voix à la vertu bourgeoise qui foudroie ces pécheurs. Qui a le droit de les condamner? Ce qui les rend si fragiles, n'est-ce pas l'amour de la vie qui vous enchante dans leurs vers? Joyeux ou mélancoliques, chansonniers de la grande débauche du siècle, ou hérauts épiques de ses magnificences, tous (Célèbrent les bienfaits de la nature. Est-il [étrange qu'ils prétendent en avoir leur pari.
Les petits poètes remercient Dieu d'avoir fait la terre si bonne et ils faillissent; les grands poètes ont tous chanté le néant de la vie, et ils étaient forts.
Toutefois, quand ils sont parvenus au terme de leurs aventures, nos poètes ont un moyen de se faire pardonner tous les écarts et de désarmer la morale, c'est de protestpr de leur attachement aux doctrines que le siècle vénère. Qu'a-t-il fallu à Henri Heine pour regagner d'un seul coup ce que sa vie lui avait fait perdre? Qu'il fît in eœtre)ms une profession déiste, rien de plus; les plus rigides ne lui ont pas marchandé leur indulgence. « On devient sensible et scrupuleux au lit de mort, et je me suis réconcilié avec Dieu. Oui, je suis revenu à Dieu comme un enfant prodigue, après avoir gardé les cochons chez les hégéliens. J'ai admis la personnalité de Dieu, et l'immortalité m'a été donnée par surpoids, comme le bel os à moelle que le boucher fourre dans le panier de la cuisinière. » Comme il a dû rire, le célèbre cul-dejalte, du succès de sa dernière espièglerie? Le haut clergé de l'athéisme n'a pas manqué cette occasion de s'indigner une fois de plus contre l'apostat, tandis que les dévots de la poésie s'cmpnissaient de passer l'éponge sur son voltairianisme libertin. L'expression de ce pieux
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repentir a irrité les premiers, et elle a édifié les seconds autant qu'elle les a surpris ; car ils n'avaient jamais vu que le poète aimait trop la vie pour ne pas craindre la mort, et que l'amant de tant de filles devait acheter à tout prix pour l'autre monde une place dans le voisinage de Marie l'Égyptienne.
Eh bien, je ne puis être dur pour lui, parce que sa gaieté a toujours caché, je crois, une immense tristesse. Je sens mon cœur s'émouvoir malgré moi aux notes déchirantes qui à son insu éclatent, parmi les mélodies bouffonnes, sous ses doigts à demi paralysés. Je regrette ses versatilités, je m'afflige de tant de génie gaspillé len gamineries, je ne me cache aucune de ses misères, mais je vois une larme sincère couler Je long de sa joue, et les sévérités expirent 'sur mes lèvres. A travers ses colères d'enfant
jutrarié, sous les injures qu'il jette à sa patrie, à ses amis, à ses croyances, à ses amours et oii se mêle toujours une involontaire douceur, je découvre toujours la transparence d'une âme vraiment poétique. Fragile en ses affections,
f)rompt à suivre tout ce qui brille et tout ce qui ni promet un plaisir jusque dans la fange, il ne peut vraiment s'abaisser, et, môme au milieu du cercle banal qui autour de son chevet provoque sur toutes choses ses saillies de moribond,
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je Faperçois toujours dans le voisinage du ciel, dont il est fils. Il est sacré pour moi comme un rosier foudroyé. Je le vois, pauvre serpent inofîensif. darder sa langue, montrer ses dents sans venin, faire d'impuissants efforts pour mordre; mais il porte une flamme dans les yeux, et les anneaux qu'il roule dans les convulsions de l'agonie me charment encore par leur grâce étrange et leurs chatoyantes couleurs.
J'admire les génies forts, mais j'ai aussi une sympathie profonde pour ces faibles enfants qui n'ont pas su se conduire. Les brutalités qui leur sont prodiguées me rangent de leur parti. Je les aime pour les haines qui les poursuivent, et pour le talent dont le poids les a accablés. Je les aime à cause de leur nature ondoyante et féminine, mais trop vraie pour nier la douleur. Je les aime surtout pour cet amour du beau, enchâssé au plus profond de leur cœur, et qui a traversé le vice et le mal sans contracter de souillure.
Il me semble qu'il n'y aurait rien d'arliliciei à rapprocher Henri Heine de Leopardi. Tous deux ont eu à un haut degré cet amour du beau. Tous deux ont connu les douleurs propres à l'âme moderne, doutes pleins d'angoisses, ténèbres, discordes avec soi-même et avec les autres, isolement, impuissance. Tous deux ont passé
ETUDES ET REFLEXIONS D'UN PESSIMISTE SOo
par cette école privilégiée de la maladie, où l'homme découvre dans ses insomnies fiévreuses tant de choses que ne sauront jamais ceux dont le corps est robuste jusqu'à la fin. Tous deux ont été poètes et pessimistes. Le pessimisme de Heine s'exprime par l'ironie. Il s'amuse à édifier des cités magnifiques, il vous y introduit solennellement, et à peine y ètes-vous entré que vous ne voyez autour de vous que l'ameublement hideux d'une habitation de sorciers, \ crânes vides, hiboux, chats, dépouilles d'anii maux inconnus, mille choses repoussantes. Il I vous transporte dans les jardins d'Armide, et voilà qu'au moment d'approcher de l'enchanteresse, vous vous apercevez que chaque fruit contient un ver, que chaque fleur exhale un poison, que chaque arbre est un mancenillier, que chaque grotte est un nid de vipères, que la magicienne est une catin. Par tempérament, Heine aimait la vie et la volupté, son pessimisme résulte des leçons forcées de l'expérience. Celui de Leopardi est une intuition immédiate. Aussi pourrait-on croire, si l'on tenait trop de compte dés lamentations de Heine, que son pessimisme, très sincère pourtant, est une rancune d'ambitieux déçu, tandis que le pessimisme de Leopardi a le calme et l'inflexibilité d'un arrêt.
Heine et Leopardi n'ont pas eu peur de compromettre la candeur de leur génie poétique au frottement de la science. Ils ont abordé hardiment la philosophie, dont le nom seul donne le frisson à tant de poètes de nos jours. Mais Heine s'est arrêté à une philosophie d'emprunt, et, chose bizarre, à celle qui, en déifiant l'humanité terrestre, en ne reconnaissant qu'elle, a donné un grossier démenti aux dépositions les plus assurées de la science depuis Copernic, et poussé l'optimisme jusqu'à la bêtise.' Aussi Heine a-t-il cru échapper à l'esclavage, quand il en est sorti, et a-t-il fini à son égard par un injurieux désaveu. La philosophie de Leopardi est sortie tout entière de sa pensée ; elle n'a jamais porté l'odieuse livrée d'aucune école, et est restée dans sa nudité chaste et charmante. Leopardi a eu cette sagesse profonde de ne pas vouloir donner a ses pensées philosophiques une rigueur que ces spéculations ne comportent pas. L'horreur de ces conclusions premières, qui, vraies ou fausses, n'ont jamais été dans sa bouche, ni une déclamation, ni un blasphème, ne l'a pas effrayé ; il s'y est tenu virilement jusqu'au ])out.
Ou reconnaît dans Heine comme dans Leopardi le génie critique associé à la fécondité poétique la plus spontanée, à la veine la plus
gracieuse et la plus fraîche. Mais Heine se laisse entraîner bien souvent par la fantaisie aux fictions enfantines, et alors sa poésie n'est qu'une songerie mélodieuse ; il ne revient à la réalité vivante qu'en tombaat dans la satire. Pour Leopardi la poésie est la vérité même, non pas atteinte péniblement par les procédés abstraits et incomplets de la raison, mais aperçue par une intuition directe dans laquelle toutes les forces humaines sont en jeu. Il n'a pas scindé l'homme, s'adressant en lui à l'imagination, qui s'ébat comme une bacchante ivre, tandis que la pensée se tait ou sommeille ; il prend l'homme tout entier, par le cœur, par les oreilles, par l'imagination, par l'intelligence, et il le porte d'une main à la fois douce et puissante au seuil du sanctuaire sombre oii repose la Vérité. Jamais il ne lui est échappé de ces vers, que la réflexion ne peut avouer, auxquels se laissent aller à chaque instant les artificiers de la parole et les purs musiciens. Leopardi est dans toute la force du mot un moderne, je veux dire par là que son besoin le plus impérieux, le plus permanent est celui de la vérité. Il ne songe pas à affranchir l'imagination, en lui ouvrant la carrière dos combinaisons arbitraires, oii il n'y a qu'amusement et surprises puériles, mais en la conciliant, si cette conciliation est possible, avec
les rudes données de la science, avec les enseignements les plus avérés de la vie. C'est par lui. plus encore que par la perfection étonnante de la forme, qu'il se place à côté des plus grands poètes.
Au fond, une seule différence, mais profonde et qui suffit à expliquer toutes les autres, sépare Heine et Leopardi, et je lai déjà indiquée : Heine a caressé longtemps et nourri tant qu'il l'a [)u les illusions données en naissant à chacun de nous, au lieu que Leopardi, par une vue rapide et du premier bond, presque avant d'avoir commencé à vivre, a pénétré le secret de l'existence. Ainsi s'explique la vie de Heine, pleine d'agitations et de défaillances, la vie égale et sans tache de Leopardi. Pour avoir beaucoup demandé aa monde, pour avoir beaucoup attendu des hommes, Heine s'est épuisé dans ces luttes infimes, oii le cœur s'abaisse, où l'imagination se salit, oij l'on se roule dans la poussière avec le plus vil adversaire. Au contraire, parce qu'il avait découvert que la malignité, fruit de l'intelligence, est la règle et la loi, Leopardi, plein de gratitude à l'apparence la plus fugace de la bonté, n'a jamais connu la colère ni l'invective; bien au delà des régions où l'injure des méchants peut atteindre, son génie pur et serein a plané, les ailes toujours ouvertes.
Finalement ils ont été réduits l'un et l'autre à leur amour inné du beau pour tout soutien. Mais bien que cet amour ne se soit jamais éteint dans l'âme de Heine, il ne l'a pas préservé de chutes douloureuses, qui ont failli donner raison aux outrages d'ennemis qui valaient moins que lui ; il ne la arrêté qu'à grand'peine sur la pente de l'avilissement. Ce même amour a suffi pour féconder le génie de Leopardi ; il a conservé à son caractère sa pureté immaculée. Grâce à lui, Leopardi ose élever, sur les ruines de toutes les illusions que sa raison a faites, une bannière redoutable, et il y inscrit sa devise : « Agis sans espérer. » Et, en effet, ce sceptique travaille avec l'opiniâtreté d'un fanatique. Réduit comme tant d'autres par la misère des temps à la plume, il fait de cette plume, qui pouvait être dans ses mains un instrument de fortune, un levier avec lequel il soulève un des premiers la masse d'une '] nation endormie. Du mal il n'a pas conclu à ;l'inaclion, du néant de la vie au quiétisme, de l'incurable imperfection humaine au mépris, à la haine et à la retraite. Il a travaillé pour l'Italie comme s'il espérait se faire une patrie, pour la science comme si la vérité eût été le bonheur, pour la justice comme si elle devait jamais régner sur la terre, pour la gloire, comme s'il n'eût pas su qu'elle est, ou un tralic au profit des im-
pudents, ou un brevet que la canaille décerne à Fineptie, ou tout au plus un hommage rendu indifféremment aux plus grands et aux plus indignes. Il a nargué la mort et la jouissance, bien loin d'embrasser leur culte, et il leur a dit : « Dieux de désespoir et d'inertie, vous avez beau me convier au sommeil, me murmurer sans cesse que jouir de l'heure est la seule sagesse, j'agirai en dépit de vous. Car je n'agis pas pour des promesses, ni pour complaire à un maître qui se revêt de ténèbres et de terreur, j'agis parce que l'action est belle. Le mal remplit le monde et la durée, mais le bien remplit ma pensée, et c'est assez pour moi. Olympes de la fantaisie, paradis de la foi, vaines et sybarites croyances, qui rassasiez les peuples affamés de toutes les voluptés que la terre leur refuse, mais qui paralysez, sous le joug qu'ils portent, leurs bras et leurs volontés, je n'ai pas besoin de vous. Mort captieuse, conseillère somnolente et corruptrice, qui tentes parfois de m'enivrer de ton liltre, qui me montres si souvent le repos éternel, tu crois bien follement tarir en moi la source de l'effort. J'ai éventé tes pièges, j'ai étudié tes séductions, et je les méprise. »
L'efficacité de l'amour du beau, telle qu'elle xpparaît en quelques natures choisies, restera toujours sans doute incompréhensible à beau-
coup d'esprits. Toute logique, toute éloquence échouerait à vouloir convaincre de cette puissance ceux qui ne la sentent pas dans leur cœur. Il faudrait être bien aveugle pour hésiter à reconnaître que, s'ils n'avaient pas d'autre ressort, la plupart des hommes se croiseraient les bras et se hâteraient de mourir. Mais la nature a bien pris ses mesures pour parer à un tel danger : le besoin et le plaisir continueront longtemps à mettre en branle les dix-neuf vingtièmes de rhumanité.
Qui essaiera de persuader la foule que la vie n'a que des déceptions pour celui qui, suffisamment muni de santé, d'or et de sottise, aime la bonne chère et les bons vins, le jeu, la musique, le luxe, les chevaux, et surtout les femmes, ce premier des luxes, ce chef-d'œuvre de la civilisation?
Qui donc osera soutenir au Russe en train de se ruiner à Paris, que Paris n'est pas le paradis terrestre, avec ses belles promeneuses apprivoisées, ses théâtres oii les pierres élincellent sur les poitrines nues, ses promenades bourdonnantes qui offrent toutes les minutes à l'àme hébétée une distraction nouvelle, ses tentations inépuisables qui vous éperoniient sans cesse, son cliquetis amusant de mille cerveaux légers, qui résonnent comme les vessies gon-
fiées dair dont se servent, en guise de marotte, les fous du carnaval?
Les saisons de la terre ne se succèdent que pour varier ses délices. Il est doux dans les nuits d'hiver de se sentir frôlé par l'essaim parfumé des danseuses qui passent et repassent, mourantes, enivrées, éperdues de volupté. Les soleils du printemps sont quelquefois jolis au Bois de Boulogne. Les villes du Rhin sont un séjour amusant, quand les louis d'or, les thalers et les guinées roulent sous les râteaux, quand les banknotes frémissent entre les doigts des joueuses empourprées, quand vous n'avez qu'à choisir votre reine d'une heure parmi les Saint- Simoniennes en dentelles, émigrées au Kursaal. Il y a môme un plaisir incontestable à prendre, les soirs d'été, des glaces sur le boulevard, au Café Napolitain, et à suivre, en fumant un cigare comme la régie n'en livre qu'à ses favoris, les savantes évolutions des Madeleines non encore repenties.
Tout cela est agréable et charmant, et il y a de quoi se féliciter dans certains moments d'exister, à une condition toutefois, c'est de ne pas penser. Ne pensez pas, car l'ennui pourrait vous prendre aussitôt ; la glace, tiède et fade, vous soulèverait le cœur, vous trouveriez le cigare amer, les filles vous paraîtraient de pauvres
créatures clignes de pitié, le mouvement joyeux serait à vos oreilles un vacarme fatigant. Si vous pensiez un instant, vous découvririez sous toutes ces belles apparences un affreux dessous de cartes qui vous épouvanterait. Il vous arriverait ce qui m'advint un jour dans une ville d'eaux de la Suisse. C'était un lieu ravissant, où-l'on voyait réunie une société élégante et exquise. Il me prit fantaisie de pénétrer dans une salle de bains, où femmes et hommes remplissaient une môme piscine. Celles dont je venais, une heure avant, d'admirer, sous le fard et la soie, la grâce ou la beauté superbe étaient là, plongées dans une eau visqueuse, luisante, montrant celle-ci un bras desséché, cette autre des épaules flétries, laissant voir sans honte, car chacune avait son infirmité et sa laideur secrète, leurs corps charmants marqués de quelque repoussant stigmate, dartres, scrofules, pustules, cancers ,
Le dix-neuvième siècle a reconnu que son mal est la pensée, et il n'a rien négligé pour s'en guérir. Il s'est gorgé de romans, il s'est rué chaque matin sur les journaux dans l'espoir d'y trouver la pensée rendue inoffensive à force d'être frelatée, ou bien amincie, pulvérisée au point d'être impalpable. Il a abusé des narcotiques religieux. Il a sifflé à pleins poumons
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la philosophie et applaudi ceux qui proscrivaient les idéologues. 11 s'est mis à inventer toutes sortes de machines ingénieuses pour rendre la vie commode, et il a dépensé le surplus de sa force d'esprit en calembours. Enfin, il a tendu tous ses efforts au but que les Chinois ont atteint depuis des siècles, et qui est de remplacer par des formules toutes faites l'idée vivante, d'assujettir Fesprit à Fétiquette, de mandariner l'intelligence, car il a cru que cette discipline pouvait seule maîtriser la pensée toujours prête à percer la glace fragile sur laquelle nous glissons, pendant qu'au-dessous nous entendons bruire le torrent. Hélas! on ne pout le nier, ces expédients n'ont pas eu tout l'effet désiré, et la réllexion poursuit encore son œuvre de dissolution : le ver de mer continue encore à ronger le flanc du vieux navire échoué sur la plage.
L'alchimie et l'Amérique nous tenaient encore en réserve deux puissants poisons pour tempérer l'activité des fonctions cérébrales. Notre âge s'appellera dans l'avenir le siècle du tabac et de Falcool ; car ils ont déjà opéré sur l'intelligeuce des nations civilisées une modification manifeste. Malheureusement ils produisent des résultats très difl'érenls selon les variétés d'organisation physique; cliez plusieurs ils irritent
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et assombrissent la pensée au lieu de la dompter, et il y a, comme on sait, des estomacs qui les repoussent invinciblement.
Il ne reste donc qu'un remède contre la pensée, remède presque infaillible, d'une application universelle, et qui s'approprie avec la plus grande facilité aux innombrables diversités de la nature : c'est de nourrir en soi une passion toujours affamée, qui ne laisse pas de trêve à l'esprit et qui remplit toute la vie. Certains hommes apportent en naissant de ces passions inextinguibles, qui les préservent à jamais de l'ennui et de la réflexion, telles que l'avarice, l'amour du jeu, la curiosité de l'absolu. Qu'ils sont heureux les Grandet et les Claes (1), les chercheurs de la poudre de projection, tous les possédés d'une idée, dont le cœur ne sut jamais ce qu'a de douloureux et de sombre la défaillance des idées! Mais ces bienaimés du ciel sont bien rares et la plupart des hommes sont réduits à une passion moins forte, celle de leur profession. Il n'y a pour le médecin que la médecine, pour l'avocat que le barreau, pour le négociant que le commerce, pour le soldat que l'armée : l'amphithéâtre, le cabinet d'affaires, le
1) Voir les romans de Balzac intitulés Eur/énie Grandcl et La Recherche de l'Absolu. L'auteur eût pu en citer beaucoup d'autres.
comptoir, la caserne sont aux yeux de chacun d'eux le centre du monde; là est le pivot sur lequel roule Fhumanité. Ils marchent d'un pied infatigable dans le chemin creux oii les circonstances les ont engagés, regardant sans cesse devant eux, quelquefois derrière, jamais à côté, car ils n'ont pas besoin d'horizon, d'ailleurs sûrs de réussir, parce que leur intelligence n'est point partagée. Mais, à défaut de cette passion que tout précepteur sensé tâche d'inculquer à son élève, mais que des natures malheureuses refusent de contracter, on peut s'en procure]' d'artificielles, par une sorte d'inoculation analogue à celle de Jenner, qui réussit fréquemment. Plusieurs fois de grands hommes, fatigués de la pensée, ont recouru avec succès à ce dérivatif : Rousseau iabriqua des herbiers, Gœthe entreprit de renverser la théorie des couleurs de Newton et d'y substituer la sienne, M. Alphonse Karr s'est fait jardinier, et M. Cousin passe sa vie aujourd'hui dans les archives des Carmélites.
Qui n'a rencontré au moins une fois quelque amateur d'autographes, de médailles, de gravures ou do j)apillons, quelque patient collectionneur do petits faits et de bouquins inconnus, qui mangeait peu, ne dormait presque pas, ne se reposait jamais, bravait toutes les privations pour assou-
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vir sa précieuse manie, mais dont Tàme toujours en action avait d'ineffables jouissances? La passion, grandissant toujours, a bientôt envahi tout l'homme. Les jours s'écoulent pour lui sans que le désœuvrement y pénètre; un désir nouveau l'attend chaque matin avant le soleil. Les révolutions peuvent éclater, elles ne lui feront pas tourner la tête. Le cataclysme universel le trouverait impassible, penché sur ses collections. Qu'est-ce que tout ce vain bruit auprès du sublime intérêt qui l'absorbe? Qu'on ne rie pas de l'importance qu'il s'attribue; qu'on se garde bien de qualifier ce qui l'occupe de bagatelle. xVutant vaudrait taxer d'inutile l'emploi du cantonnier qui, enfermé tout le jour dans sa guérite, rien qu'en soulevant une aiguille, fait passer le train d'une voie sur une autre. 11 ne manque à ce brave homme que de savoir ce qu'il fait pour revendiquer la gloire de sauver dix fois le jour l'ordre du monde. Sans lui, les trains s'entrechoqueraient; les voyageurs qu'ils transportent, diplomates, empereurs, généraux, savants, périraient en un clin d'œil; la marche des choses serait bouleversée. La vigilance d'un simple aiguilleur prévient ces désordres. Le colleclionneur de médailles aurait le droit de se regarder, s'il se souciait d'autre chose que de ses collections, comme l'aiguilleur qui fait changer de
voie l'esprit humain; l'ériidit pourrait se dire rallumeur de quinquets qui éclaire la tragédie historique.
Je ne sache que deux occupations qui soient supérieures peut-être aux remèdes que je viens de passer en revue pour atténuer graduellement la pensée. Elles n'ont pas l'inconvénient d'être, comme le sont souvent ces passions coûteuses, une cause de ruine ; et, semblables au quinquina ou plutôt à tous les vrais spécifiques, qui prennent d'abord l'apparence du mal dont ils guérissent, ces occupations simulent la pensée en la détruisant : ce sont la littérature et la politique.
La littérature a donc bien d'autres avantages que ceux qui la faisaient tant aimer de Cicéron. On croirait qu'elle est l'exercice même de la pensée; pure apparence. Toutes les bonnes pensées sont trouvées, exprimées, classées, distribuées dans divers magasins qu'on appelle écoles. La philosophie, la morale, la critique, les appréciations historiques ont leurs compartiments distincts oii l'on n'a qu'à puiser. Prenez ici pour l'Académie, là pour les confrères, plus loin pour telle revue, ailleurs encore pour le public. La matière existe, le métier consiste à la mettre en œuvre avec dextérité. Il y aurait de l'insoleiKC et un grave péril à vouloir y ajouter; c'est une prétention qu'on ne garde pas longtemps.
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La politique est une occupation plus excitante encore, et la pensée n'y est pas moins superflue. Ce que vous devez dire, aimer, détester, haïr, faire, est réglé pour jamais. Nul article de foi n'est omis; les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola ne sont pas plus complets. Avez-vous le pied dans un parti, tenez-vous pour guéri de vos doutes et de vos scrupules ; il ne vous reste plus rien à chercher. On vous débarrasse obligeamment de votre esprit, on le prend en pension, on le met au régime, et on ne vous le rend que déshabitué de tous écarts.
On est fondé à espérer que ces divers remèdes ne rencontreront guère de pensée si rebelle qu'ils ne finissent par en avoir raison; toutefois, nul ne pourrait sans imprudence se porter garant qu'ils réussiront dans tous les cas. Il y a peutêtre des hommes que la réflexion hantera toujours en dépit de tout; il y en a d'autres qui ne luttent pas contre elle avec la foi profonde et la persévérance, sans lesquelles les moyens les plus éprouvés restent sans effet.
Au surplus, ceux-ci ne sont recommandés qu'aux gens raisonnables et sérieux, qui préfèrent décidément le bonheur à la pensée. Car telle est rallernalive; il faut choisir, et l'option n'est pas si facile qu'on le croit généralement. Les caractères irrésolus peuvent balancer entre des
motifs également forts ; et la nature même semble justifier cette hésitation, quand on observe d'une part l'aspiration instinctive qui entraîne les ignorants vers la pensée, et d'autre part le regret avec lequel ceux qui savent se reportent à leurs années d'ignorance.
On peut répondre, je le sais, que, si l'on a vu des bergers surmonter tous les obstacles pour arriver à penser, on ne les a jamais vus, une fois parvenus à la science, essayer de redescendre à leur première simplicité d'esprit. Cette considération paraîtrait décider en faveur de la pensée, et démontrer qu'en somme elle est préférable au bonheur.
Mais, premièrement, il n'est pas sûr que la pensée seule attire les hommes vers la science, et qu'il n'entre pas dans cette tendance beaucoup de ce goût pour la paresse, de ce besoin d'oisiveté que les professions intellectuelles semblent satisfaire. Il parait doux à un pauvre paysan de vivre à l'abri du soleil et de la pluie, de ne se remuer qu'autant qu'on le veut, de gagner sa vie à rêvasser, et il ne se doute pas de ce que pèse une plume, cette chose légère que Régnier compare si bien à la rame du galérien. En second lieu, si les hommes de pensée ne redescendent pas aux fonctions purement manuelles, n'est-ce pas uniquement à cause de la concurrence qui en-
combre les rangs des travailleurs, an lieu que la pensive est toujours ouverte aux nouveaux venus.
La question n'est pas moins obscure aujourd'hui qu'elle ne l'était pour l'homme du conte de Voltaire. Je l'ai connu à plusieurs reprises ce bon bramine savant, riche, vertueux, considéré, et si malheureux en même temps qu'il aurait voulu n'être jamais né; je les ai connues aussi par milliers ces vieilles personnes dures, bornées, dévotes, qui vivent parfaitement contentes dans leur sottise et leur méchanceté. Et pourtant le bon bramine m'a toujours dit qu'il ne voudrait pas de leur bonheur.
Voltaire a mis bien de l'adresse à faire que le nœud soit impossible à dénouer; mais la nature a arrangé les choses plus habilement encore, puisqu'elle a donné à tout homme heureux, fût-il frappé d'idiotisme, l'orgueil d'être le seul sage entre les hommes ; et ce témoignage qu'il se rend est la source la plus profonde de son bonheur.
Voilà plus de six mille ans que sous la forme du serpent la Pensée s'est fait écouter du premier homme : « Donne-moi ta vie, et je te donnerai un monde où tu n'auras besoin de personne, un empire qu'on n'envahira pas et que les rivaux ne feront qu'agrandir. Je manifesterai à tes yeux les secrets de la destinée, et tu n'au-
ras pas de misère que ce spectacle ne te fasse oublier. Les éléments qui luttent dans l'espace, les mondes qui naissent et s'éteignent te dévoileront leur mécanisme éternel. Isolé, chétif, tu deviendras par moi un être redoutable aux plus puissants. Quand toutes les filles d'Ev« t'auront trompé, je te donnerai à aimer mes filles, les filles de la Pensée, des paradis tout pleins de beautés irréprochables. Lorsque tu auras vu partout l'injustice en honneur, je te construirai des sociétés de sages, des phalanstères, des royaumes indestructibles de lumière et de liberté. Je te couronnerai de rayons, je t'assoirai sur un trône, et je te ferai Dieu. »
Elle ne dit pas à son premier amant ce qu'elle lui ferait payer tant de gloire, et il se laissa séduire à ces promesses. Aujourd'hui même, après tant de désenchantement, il n'est pas encore lassé de suivre la tentatrice, et, quelque tourment qu'elle lui fasse endurer, il trouve avec elle ses joies les plus douces. 11 s'abandonnerait à elle tout entier, s'il en avait le loisir. Mais, hélas ! il ne le peut pas : « car il faut cultiver notre jardin », dit Candide.
Les cinq fragments qu'on vient de lire sont les seuls qui m'aient paru mériter d'être communiqués au public. Ils indiquent, je crois, qu'à une époque où notre ami jouissait encore de sa raison, il avait formé le projet de décrire les diverses variétés du génie pessimiste.
On n'a pas cru à propos de relever, comme il eût été aisé de le faire, les nombreuses contradictions qui se rencontrent dans ces études. Il est évident qu'avec toute l'habileté du monde on ne pourra jamais soutenir un paradoxe aussi violent avec la suite que comporte l'exposition des vérités de sens commun, les seules qui doivent occuper un esprit bien fait.
Il suffisait d'ailleurs d'avoir averti une fois pour toutes le lecteur de la maladie morale dont notre ami était atteint, sans noter dans ce qu'il a écrit les choses vraies et acceptables, à mon avis, et celles qui sont absurdes. Tous les aliénistes ont signalé cette persistance d'un bon
sens partiel au milieu d'aberrations grossières comme un symptôme ordinaire de la folie. J'ai laissé, comme je le devais, à la sagacité du lecteur le soin de discerner la vérité de l'extravagance.
Dans l'amas de paperasses qui m'ont été remises, j"ai été assez étonné de trouver encore quelques pages, probablement inachevées, où j'ai reconnu du premier coup d'œil un pastiche de Rabelais. Elles témoignent d'un dérangement bien singulier des facultés critiques, et d'un culte pour Rabelais fort différent de l'admiration vulgaire qu'on a de nos jours pour cet ('crivain : notre ami comptait Rabelais parmi les grands pessimistes. Je donne ici ces quelques pages, moins encore à cause de l'idée bizarre qu'elles renferment, que par pitié pour la mémoire de mon ami et pour satisfaire les amateurs d'œuvres complètes.