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Études et souvenirs

Les livres d'agriculture sont-ils utiles ou nuisibles à cet art qui se composé surtout de pratique et qui ne s'acquiert que par la fréquentation assidue des cultivateurs de profession? Cet art, guidé du fond d'un cabinet par des hommes de théorie et par conséquent d'imagination, ne court- il pas le risque de s'égarer à leur suite et d'amener des résultats diamétralement opposés à son but, c'est-à-dire des déceptions pour produit net et la ruine au lieu de l'amélioration des terres et des fortunes? C'est là une question, Messieurs, souvent et vivement controversée; c'est un débat que, pour mon compte, je me garderai bien de renouveler aujourd'hui, estimant que vous l'avez tranché dans le sens le plus conciliant, puisque

Études et SoaTeniri. 1

VOUS réunissez dans la même association Tagriculture, la science et les arts, puisque vous invitez à un mutuel secours, h une émulation réciproque ces trois grandes branches de Tintelligence humaine, qui ne sont jamais plus puissantes que quand elles se serrent en faisceaux. Je ne crois donc pas non plus m'écarter de Tobjet habituel de vos études en vous rappelant le souvenir d*un homme qui portait en lui-même cette triple alliance, qui la refléta toute sa vie, qui lui imprima la consécration des succès les plus positifs et les plus nationaux, en vous entretenant d'Olivier de Serres, notre premier agronome et notre premier publiciste en agriculture, si savant et si ingénieux dans Inapplication de ses théories, si éloquent défenseur des intérêts les plus journaliers de la vie champêtre.

Olivier de Serres, seigneur du Pradel, naquit dans le Vivarais, à Villeneuve-de-Berg, en Tannée 1539. Il ne fut guère connu de ses contemporains qu'au moment où lui-même, en publiant son célèbre Thédtre ^agriculture^ appela les regards du public sur ses longues et laborieuses expériences. La modestie qui enveloppe d'ordinaire les existences comme la sienne nous a dérobé beaucoup de détails personnels qui auraient actuellement un grand prix.

On sait cependant que sa famille était considérable et son revenu au-dessus du médiocre. Toutes les carrières s'ouvraient donc devant lui, et, en n'en choisissant aucune ou plutôt en choisissant avec amour celle de paisible et bienfaisant campagnard, il donnait déjà la mesure de ce qu*on devait espérer de

lui. Ses penchants s'annonçaient, comme s'annonce toute vocation sincère, par le désintéressement, par l'absence d'ambition, par l'éloignement des brigues ou des cabales mondaines. 11 sortit peu de sa maison et jamais de son caractère qu'il traduit lui-même ainsi dans sa préface : « Mon inclination et i estât de mes affaires m'ont retenu aux champs et faict passer une bonne partie de mes meilleurs ans, durant les guerres civiles de ce royaume, cultivant la terre par mes serviteurs, comme le temps l'a pu porter. Durant ce misérable temps-là, à quoi eussé-je peu mieux employer mon esprit qu'à rechercher ce qui est de mon humeur? En quoi, Dieu m'a tellement béni par sa sainte grâce que m'ayant conservé parmi tant de calamités, dont j'ai senti ma bonne part, je me suis tellement comporté parmi les diverses humeurs de ma patrie que ma maison ayant été plus logis de paix que de guerre, j'ai emporté ce témoignage de mes voisins qu'en me conservant avec eux, je me suis principalement adonné chés moi à faire mon ménage. » Il est certain pourtant qu'il adopta le parti des réformés, et on l'accusa d'avoir pris une part active et presque sanguinaire dans une expédition qui eut lieu aux environs du Pradel ; mais ces accusations sont dénuées de preuves et l'apologie contraire, soutenue par ses admirateurs^ nous parait infiniment plus probable. Rapportons-nous-en donc à ces derniers et à lui, détournons nos regards des cruelles factions de cette époque et continuons à ne considérer dans le vieux donjon du Pradel qu'une ferme modèle au seizième siècle.

Tant que durèrent les règnes orageux de Charles IX et dUenri 111, Olivier de Serres se renferma dans son domaine et prépara silencieusement des consolations et des richesses nouvelles à la France, retraite qui allait prendre fin par un heureux enchaînement de circonstances à Tavènement de Henri IV.

Ce fut, Messieurs, une glorieuse et singulière destinée que celle de Henri IV : promoteur ardent des premières guerres civiles, il lui fut donné d'en guérir toutes les plaies; soldat et capitaine intrépide, il imprima rimpulsion à toutes les prospérités de la paix; grand politique, il fut aussi grand administrateur et, en cette dernière qualité, fixa son œil pénétrant sur rétat de lagriculture. C'était faire déjà beaucoup pour elle que d'appeler Sully aux affaires, mais Henri IV n'était pas homme à s'en tenir là. Le prince qui n'est qu'un grand roi peut se reposer sur d'habiles auxiliaires habilement choisis. Henri IV était plus qu'un grand roi, c'était un grand homme. 11 ne demeura point oisif sur le trône et, comme il avait travaillé pour y monter, il travailla pour la dignité de sa couronne, pour la restauration du pays, pour la richesse du peuple, pour le développement à la fois de tous les éléments de grandeur publique.

Vous devinez donc. Messieurs, qu'entre le roi populaire et le paternel agriculteur, il devait y avoir rencontre : elle eut lieu, en effet, et ce fut de Henri IV que vinrent les premiers pas.

En l'année 1600, Olivier de Serres se trouvait au Prade], selon sa coutume. 11 avait créé des prairies

auxquelles, le premier, il donna le nom d'artificielles; il avait achevé des bâtiments spacieux où Ton venait des extrémités de la province admirer les aménagements du colombier, du poulailler, du rucher et du jardinage. H menait enfin cette vie de père de famille qu'il définit ainsi : « Bien connoistre et choisir les terres pour les acquérir et employer selon leur naturel, approprier Thabitation et ordonner de la conduite de ses gens. » Henri IV se trouvait à Grenoble pour y préparer une campagne contre le duc de Savoie; les hommes d'armes Tentouraient; Sully avait pourvu avec résignation aux dépenses de Tarmée qui allait franchir la frontière. C'est le moment que Henri choisit pour envoyer à Olivier de Serres un billet écrit de sa main et ainsi conçu :

Monsieur du Pradel,

Vous entendrez par le sieur de Bordeaux, par les mains duquel vous recevrez la présente, Toccasion de son voyage en vos quartiers et ce que je désire de vous. Je vous prie donc de l'assister en la charge que je lui ai donnée et vous me ferez service très agréable. Sur ce, Dieu vous ait, monsieur du Pradel, en sa garde.

Ce 17 septembre, à Grenoble.

Henrt.

Cette occasion, c'était une immense industrie qu'il s'agissait de fonder et pour laquelle l'assistance d'Olivier de Serres était devenue nécessaire au monarque. Toute la consommation de la France en vêtements et ameublements allait enrichir les manufactures étrangères. Le mûrier, récemment introduit en

France, y végétait sans profit, quand Olivier découvrit qu'on en pouvait « tirer grands deniers par Tadmirable industrie des vers qui vomissent la soie toute filée, étant nourris de la feuille du meurier. » Henri lY» en traversant le Dauphiné, découvrit, de son côté, quelle veine féconde et nouvelle on pouvait tirer du climat méridional. Sully trouvait que son prince avait assez d'entreprises sur les bras ; il s'opposait à cette tentative, pacifique, il est vrai, mais qui devait néanmoins commencer par la guerre au trésor, c'est-à-dire par de larges déboursés. Le roi persista et c'est ce coup d'œil royal, cette obstination salutaire qui firent dépécher dans le fond du Yivarais un messager porteur du billet que nous venons de lire.

Olivier de Serres n'avait pas d'ambilion, ai-je dit en parlant de ses premières années; je me suis trompé. 11 avait, j'en suis sûr maintenant, une sérieuse et profonde ambition et je ne serais pas étonné qu'en reconnaissant la signature de Henri lY, il eût laissé échapper une larme d'orgueilleux attendrissement. Son cœur s'élança tout d'un coup bien au delà des limites du Pradel, il dut avoir une de ces nobles émotions de citoyen qui disent : « Mon labeur n'aura pas été stérile, ma science égoïste ni jalouse. J'attacherai mon nom à l'une des richesses fondamentales de mon pays. Quittons donc mon domaine chéri, s'il le faut. Que l'ajonc dévore mes prairies, et allons labourer et planter à l'autre extrémité de la France pour le service du roi ! »

Olivier de Serres ne nous a pas fait confidents de

ses pensées, mais elles furent assurément celles que je me permets de résumer ainsi, car il partit, il alla porter au roi le secret des plantations de mûriers et de réducation des vers à soie. Le prince fut-il moins généreux que ragriculteur? Non, messieurs. Olivier abandonnait son domaine, Henri lY offrit le sien et voulut que le premier essai de ce genre prit un caractère national qui le popularisât rapidement. C*est des fenêtres mêmes de son palais qu'il en voulut surveiller les progrès. Voici comment le raconte Olivier lui-même :

« Le roi me fit l'honneur de m'employer au recouvrement desdits plans où j'apportai telle diligence que, au commencement de Tan 1601, il en fut conduit à Paris, jusqu'au nombre de quinze à vingt mille, lesquels furent plantés en divers lieux dans les jardins des Tuileries où ils se sont heureuse* ment élevés, et pour d'autant plus accélérer et avancer ladite entreprise et faire cognoistre la facilité de ceste manufacture. Sa Majesté fit exprès construire une grande maison au bout de son jardin des Tuileries, à Paris, accommodée de toutes choses nécessaires tant pour la nourriture des vers que pour les premiers ouvrages de la soye. Voilà le commencement de Tintroduction de la soye au cœur de la France. »

Henri IV eut toujours pour les plantations un goût si prononcé qu'on le trouve constamment mêlé dans sa correspondance aux préoccupations les plus graves de la politique. Témoin la lettre que voici, extraite des Mémoires du duc de la Force.

Monsieur de la Force,

Je TOUS dirai des nouvelles de notre siège par cette voie. Les ennemis font état de venir secourir cette place (La Fère) dans le quinzième de ce mois. Ils se promettent d'amener de quinze à seize mille hommes de pied et trois mille chevaux: moi, je fais état d'envoyer douze mille hommes de pied et quinze cents chevaux, car c'est assez pour les combattre et les battre, ce que

j'espère avec l'aide de Dieu Je vous prie de m'envoyer une

douzaine de petits arbres de milicoton (pêchers) et autres de Pavie, de Béarn et les faire mettre dans une boite de fer blanc. Qu'ils soient d'un pied de long et avec de la terre, et me les envoyez par un laquais. Mandez-moi des nouvelles de mes jardins, en quel état ils sont et des nouvelles des voisins. Croyez que je vous aime et que je vous le témoignerai en ce qui se présentera pour votre contentement.

Ce 6 mars 1596, à Saint-Geny, près La Fère.

Henry.

Jetez aujourd'hui les yeux, Messieurs, sur Lyon, sur Grenoble, sur toute la Proyence, et tous me pardonnerez de m'être arrêté si complaisamment sur les origines de Tune de nos plus fécondes industries.

A partir de ce jour, les relations de Henri IV et d'Olivier de Serres furent continuelles. L'impatience du roi le décida à détacher du corps de son grand ouvrage un fragment qu'il publia sous le titre : La cueillette de la soie par la nourriture des vers qui la font^ échantillon du Théâtre d'agriculture. Ce Théâtre d^agriculture parut enfin, et, vous l'avez bien prévu» sous les auspices du roi. Dans l'épitre dédicatoire, on remarque le passage suivant : « Sire, il est dit en récriture sainte que le Roi consiste^ quatid le champ est labouré (Ecclésiaste, ch. 5, 9), dont s'ensuit que,

procurant la culture de la terre, je ferai le service de mon prince, ce que rien tant je ne désyre, afin qu'en abondance de prospérité, Votre Majesté demeure longuement en ce monde. »

« \J Agriculture d'Olivier de Serres est fort belle, dit Scaliger l'un de ses contemporains. Elle est dédiée au roi, lequel, trois ou quatre mois durant, se la fai* sait apporter après dîner, après qu'on la lui eut présentée, et il la lisait une demi-heure. » Le Théâtre d'agriculture arriva en fort peu de temps à une seconde édition qui fut publiée en 1603, et ce succès, rare alors, joint à la faveur du monarque, procura amplement à l'auteur la satisfaction de voir goûter ses préceptes et ses exemples.

Olivier de Serres avait tracé le plan de deux autres ouvrages qu'il laissa inachevés. Le premier était « un traité exprès sur les parcs pour chasse en grand. » Mais ce sujet ne touchant que le plaisir des seigneurs, il le considérait comme le moins urgent et témoignait seulement le regret de n'avoir pu terminer le second qui était, dit-il, <c le traité de V architecture rustique pour donner avis aux pères de famille d se bien bastir aux champs selon le vrai art ^ avec commodité et épargne. »

11 mourut cependant dans un âge fort avancé, en 1619, après avoir dépassé sa quatre-vingtième année ; mais il avait pris la plume fort tard, n'ayant écrit qu'après avoir beaucoup vu, beaucoup pensé et beaucoup pratiqué.

Je devrais maintenant, Messieurs, entrer dans une analyse approfondie de son ouvrage principal, le rAcei^re

(Tagricullure; mais, au moment de me Itvrer à ce travail, je me suis arrêté, présumant que l'ouvrage tout entier se trouvait dans les mains de la plupart d'entre vous et que cette étude, uniquement à mon bénéfice, vous paraîtrait à vous-mêmes complètementsuperflue. U y aurait cependant un rapprochement très instructif à tenter : ce serait l'état comparé de la science agronomique, telle qu'elle se trouve démontrée dans Olivier de Serres et telle qu'elle se développe aujourd'hui par vos propres soins sous nos yeux. J'en soumets du moins l'idée à mes collègues avec l'espoir que, mise en œuvre par de plus habiles que moi, elle amènerait de curieuses et lumineuses recherches.

Toutefois, Messieurs, je n'aurais pas achevé l'histoire d'Olivier de Serres, si je ne vous retraçais jusqu'à nos jours le sort du livre auquel il s'était absolument identifié et par lequel il gagna sa notoriété historique.

Je vous ai dit, Messieurs, qu'Olivier n'était pas seulement agriculteur, il était savant et écrivain d'un ordre élevé. Ces dernières qualités, celles du style surtout, pouvaient seules assurer la durée de ce livre et elles y brillent d'une façon incontestable. U n'est pas une connaissance que nécessite la direction, sur une large échelle, des travaux de la campagne, qui ne se produise dans le Théâtre de Fagriculture. Appliquant les règles les plus sûres dans l'assolement ou l'irrigation des terres, la canalisation des cours d'eau, la distribution des bâtiments propres aux bestiaux et à Texploitation, il ne se montre pas seulement mathématicien, ingénieur et architecte coh-

OLIVIER DE SERRES. il

sommé, il indique encore, en savant médecin, Tappropriation des plantes aux. infirmités humaines. Il consacre de nombreux chapitres au traitement de toutes les maladies, et si ces chapitres sont précisément ceux que les procès modernes ontle plus laissés en arrière, on y trouve cependant nombre d^avis précieux, surtout pour les habitants des campagnes reculées, qui doivent s'estimer heureux de recevoir les remèdes des mains mêmes de la nature et de découvrir une pharmacie presque universelle dans Therbe qu'ils foulent aux pieds.

Quant au style d'Olivier, il n'est personne qui ne soit frappé de sa conformité avec le style de Montaigne. C'est la même bonhomie non feinte et pourtant plus apparente que réelle ; la même philosophie railleuse et le même coloris dans le pinceau ; enfin la même langue au même état de naïveté, à la même distance du siècle des grands modèles et de sa fixation définitive.

Une citation prise au hasard chez l'un et chez l'autre vous rendra certainement cette ressemblance très sensible. Voici le penseur qui ayant besoin d'une image la vient chercher au milieu des champs et, pour ainsi dire, sur le terrain du Pradel : « 11 est advenu aux gens véritablement savants — ditMontaigne, — ce qui advient aux espis de blé ; ils vont s'eslevant et se haussant la tête droite et fière, tant qu'ils sont vides; mais, quand ils sont pleins et grossis de grains en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes. » Voici maintenant, comme par un échange convenu, l'agriculteur qui relève d'un aperçu philo-

sophique les détails les plus techniques de sa profession. Au chapitre de la vigne, Olivier s'interrompt presque dès les premiers mots et s'écrie tristement : « Ces choses s'accordent à dire que la vigne produit trois grappes; la première de plaisir, la seconde d'ivrognerie, la troisième de tristesse et de pleurs. »

Cette ressemblance des deux écrivains est poussée même jusqu'à la communauté des défauts : l'abus démesuré de l'érudition mythologique. Mais, dans l'un et dans l'autre, au milieu de l'allusion surannée, perce toujours le trait piquant, direct et enjoué. J'ouvre au hasard dans Olivier le chapitre : De la poulaille aquatique et terrestre en général^ et je lis : « Les payens avaient en tel honneur le paon qu'ils le dédiaient anciennement à Junon, leur déesse, laquelle avait son temple en l'ile de Samos abondante en cette espèce de volaille, et me semblent ceux-là être de difficile contentement ou fâchés d'autre chose qui n'admirent cette espèce d'oiseau. » Ne trouvez-vous pas là bien admonestés, à la façon de Montaigne, les gens moroses et grondeurs qui ne cherchent qu'un prétexte pour épancher leur bile interne?

Le livre d'Olivier de Serres devait donc vivre, non seulement comme un recueil de faits, de procédés, mais comme une suite de tableaux, une vive peinture d'impressions champêtres sincèrement senties, ingénieusement rendues. C'est ce qui lui arriva effectivement jusqu'à Louis XIV, où nous le voyons s'éclipser tout d'un coup. La septième édition, la dernière qui fut imprimée à Paris, est datée du règne de Louis XIII.

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On attribue généralement deux causes à cette indifférence soudaine. D'abord, la sévérité des édits de Louis XIV contre les protestants qui auraient traité Olivier en calviniste posthume, mais ce livre ne pouvait faire encourir aucune responsabilité dangereuse aux imprimeurs, s'ils eussent jugé la réimpression lucrative, et ce motif nous parait dénué de toute espèce de fondement. On en allègue un second qui, sans paraître concluant, serait infiniment plus admissible : c'est qu'on était alors à une époque de réaction contre le vieux style gaulois. Les poètes mêmes du seizième siècle étaient frappés d'une sorte de discrédit et il faut pardonner ce purisme exagéré à un siècle qui se montrait assez fécond pour se suffire à luimême; les grandes voix de ce temps méritaient bien que tout fit silence pour les entendre et l'injustice commise envers Olivier de Serres, prise à ce point de vue, serait peu surprenante ; toutefois, il me semble qu'à des causes toutes littéraires, on peut en joindre d autres qui ressortent directement de notre sujet.

Sous Louis XIY, tous les genres de culture, même celle de la terre, visaient à une forme de beau classique, idéal, et La Quintinie et Lenôtre devaient tout naturellement l'emporter sur Olivier de Serres. Louis XIV n'aurait assurément pas voulu déplanter les mûriers installés aux Tuileries par son aïeul Henri IV; mais il était plus préoccupé de vaincre le sol rebelle de Versailles, d'en faire surgir par force l'eau, à travers le bronze et le marbre, et de soumettre les arbres au ciseau et à l'équerre. La Quintinie, directeur général des jardins royaux et qui, lui

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aussi, a laissé des livres recommandables, excellait à tailler des arbres fruitiers et des arbres d agrément en sévères lignes de pyramides, de quenouilles ou d'arcades. On lui dut une amélioration particulière dans la pépinière française : celle du figuier, dont le fruit, luxe des tables somptueuses, était un objet de prédilection pour le roi. Comparez maintenant les deux cadeaux que La Quintinie et Olivier firent à la France et vous aurez un emblème tout agricole des deux hommes, des deux princes et des deux époques. Olivier de Serres fut donc négligé sous Louis XIV, il fut tout à fait oublié sous son successeur. L'encyclopédie du dix-huitième siècle ne prêta que quelques pages éparses de ses innombrables volumesà la science fondamentale de Tagriculture. Sous Voltaire, pas plus que sous Louis XV, le sort des études sérieusement utiles et consciencieusement populaires ne pouvait être encouragé, et cette renaissance fut ajournée jusqu'au règne infortuné de Louis XVI. L'abbé Rozier, doté par le prince de l'abbaye de Nanteuil, se trouvait en possession d'une aisance et d'un loisir suffisants pour composer et publier son Cours (Tagriculture. Dans cet ouvrage fort estimé dès son apparition, il rendit hommage à son devancier méconnu, le cita, le remit au jour et en valeur. Le baron de Secondât, fils de Montesquieu, ne croyait point manquer à son illustre nom en se livrant passionnément à l'agriculture, et il avait étudié le Théâtre d'Olivier de Serres au point d'en savoir par cœur et d'en réciter à ses amis de fort longs passages. Parmentier, publiant un mémoire sur les avantages que le

Languedoc pouvait retirer de ses grains^ profita de celte occasion pour retracer un tableau fidèle du mérite et des travaux d'Olivier de Serres. Quelques écrivains aussi, lui rendant un autre genre d'hommage, le copièrent sans le citer. Le célèbre agronome anglais, Arthur Young, quittait sa patrie pour venir, en disciple pieux, contempler le manoir du Pradel et rechercher, pas à pas, les traces vénérées d'un maître. Enfin, en 1790, l'académie de Montpellier offrit un prix considérable à l'auteur du meilleur éloge d'Olivier de Serres. Ce prix fut remporté par M. Dorthès. Cette date de 90 nous avertit. Messieurs, que nous touchons à une terrible lacune dans l'histoire des paisibles études et des expériences pacifiques. J'ai hâte de franchir avec vous des souvenirs à regret éveillés et de rejoindre les temps où les bases de la société se raffermirent, où les idées d'ordre et de véritable progrès reprirent leur cours, sinon leur empire, et, à côté de Henri IV et de Louis XIV, je dois vous nommer Bonaparte. Non que j'attache plus que TOUS aucune pensée politique à ces rapprochements, mais parce que j'y trouve un spectacle rassurant et instructif pour tout ami d'une simple et saine philanthropie. Ce spectacle est celui de cette science des libéralités de la nature, triomphant des perturbations sociales les plus diverses et les plus violentes, de cette science modeste attirant, comme la gloire elle-même, le regard des rois ou des conquérants, déjouant les passions, dissipant les préjugés, perçant les nuages, lassant les flots, patiente, sereine enfin et toujours victorieuse des victorieux eux*mèmes. Secret provi-

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dentiel des sciences qui ne procèdent pas de Tambition humaine, ce doit être assurément aussi le privilège de l'agronomie et c'est là ce que je me plais à indiquer dans la renommée d'Olivier de Serres.

Ce mot, déjà cité dans la dédicace à Henri IV : « Le Roi consiste y quand le champ est labouré » , frappa Bonaparte. Le premier consul avait besoin de consistance : c'était, au retour de TÉgypte et de Tltalie, la seule chose qui lui manquât. 11 avait besoin, non pas que Gincinnatus quittât la charrue, mais que Brulus voulût bien y retourner. Le travail est un grand moralisateur de Thomme et par conséquent un grand modérateur des prétentions anarchiques. 11 fallait que la population, qui ne se rangeait pas sous l'ascendant et la discipline du génie militaire, quittât pourtant les allures turbulentes de la place publique, et c'est là que le travail des champs ofTre des avantages qui lui sont particuliers. Aucun autre genre d'industrie n'est également ami de Tesprit de propriété, et l'esprit de propriété engendre l'esprit de justice. Mais ces éléments préalables de tout ordre social ne sont rien encore sans un lien religieux, ce que n'ignorait pas Thomme prédestiné qui allait rouvrir les églises. Eh bien ! aucune profession n'est chrétienne, dans la plus rigoureuse acception de ce mot, autant que la culture, que l'amélioration naturelle des produits de la terre. Le laboureur n'attend que du ciel le succès de ses travaux; c'est vers le ciel qu'il lève avec espérance ou inquiétude son front baigné de sueurs. Dans les industries mécaniques, le génie humain semble quelquefois, par

la puissance de ses inventions, mattriser les éléments, se substituer & Dieu et, égaré par l'orgueil du succès, il peut oublier son maître ou tourner contre lui le miracle de ses dons. Aussi la Providence semble-t-elle à dessein placer les plus extrêmes périls dans les plus surprenantes découvertes, afin de mêler subitement la leçon du néant à lenivrement des jouissances. Dans le travail du laboureur, dans ses plus glorieuses conquêtes, un tel châtiment n'est pas nécessaire, parce qu'une telle ingratitude n'est pas possible. En confiant la semence à la terre, c'est à Dieu qu'il la confie ; il le sait, il le sent, il le voit ; Dieu lui est indispensable à chaque heure du jour, à chaque jour de l'année ; le sommet de l'arbre comme la racine, la fleur comme la moisson, rien ne peut se passer de l'assistance du ciel et il est incontestable que les populations les plus agricoles de l'Europe sont en même temps les plus chrétiennes.

De telles notions, Messieurs, étaient familières au futur empereur. Un de ces rayonnements de lumière qu'il distribuait largement autour de lui devait donc infailliblement tomber sur les institutions d'agriculture. Des sociétés, portant ce titre, se formèrent de toutes parts, reçurent des encouragements, des faveurs et, dans ce mouvement général, il trouva un double intérêt à saluer la mémoire d'Olivier de Serres : d'abord, remettre en circulation un des livres les plus capables de le seconder ; ensuite, rappeler le pays au culte des souvenirs, au respect des deTanciers, respect sans lequel il est impossible de conduire les peuples.

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La Société d'agriculture du département de la Seine prit Finiliative des honneurs dus à Olivier de Serres. Au mois de septembre 1803, François de Neufcbâteau prononça son éloge en séance publique. Il proposait de lui élever un monument sur remplacement de la Magnanerie, créée jadis par Henri IV, à l'extrémité de la terrasse des Feuillants. Ce vœu fut accueilli, et la régularité actuelle des Tuileries fut sans doute l'obstacle qui en empècba Taccomplissenient; mais M. Gaffarelli, préret de TArdèche, reçut Tordre de faire ériger une colonne à Villeneuve* de-Berg, patrie d'Olivier de Serres.

L'une des faces de ce monument porte un médaillon, copie fidèle d'un portrait de famille avec ces mots :

DU PRÀDEL

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