I. Par le vicomte de Melun
sible pays de Gex. La famille Rendu fut une de celles qui, par leurs belles actions, rachetèrent devant Dieu les crimes de leurs concitoyens. Elle offrit un asile à Tévèque d'Annecy, proscrit et poursuivi. Jeanne Rendu fit sa première communion dans une cave; mais, dit M. de Melun, « au sein de cette pauvre et silencieuse obscurité, il y avait devant Tautel un prêtre qui se préparait au martyre, une vierge qui jurait au Dieu qu'elle recevait pour la première fois de Taimer, de le servir toute sa vie dans la personne des petits et des pauvres ; c'étaient les mystères, les dangers, mais aussi les vertus des catacombes. »
Lorsque la France et la famille redevinrent libres, Jeanne fut envoyée à Gex dans un pensionnat tenu par d'anciennes Ursulincs. L'âge, les temps cruels qu'elle venait de traverser avaient mûri sa raison et tempéré sa vivacité native. Le curé de Gex, M. de Varicourt, depuis évêque d'Orléans, reçut bientôt de saintes confidences. Une compagne, plus âgée qu'elle de quinze ans, mademoiselle Jacquinot, prit la résolution d'entrer dans la communauté des filles de Saint- Vincent de Paul, récemment rétablie à Paris par le premier consul; cette résolution acheva d'éclairer Jeanne sur sa propre vocation. Elle obtint ou plutôt elle arracha le consentement de sa mère, et, le 25 mai 1802, les deux amies , sans autre patronage qu'une lettre pour l'abbé Émery, venaient directement, rue du Vieux-Colombier, frapper à l'humble porte d'une communauté à peine renaissante.
Jeanne Rendu ne resta pas longtemps à la maison mère, sa complexion délicate la soumit à de pénibles
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épreuves. Chacun des devoirs qu'elle embrassait avec tant d'ardeur lui coûtait un effort et une lutte. Sa santé s'altéra visiblement; on essaya de la fortifier par un changement de résidence. Elle fut, dans cette intention, envoyée au faubourg Saint-Marceau qu'elle ne devait plus quitter. En face de ce peuple tel que la révolution l'avait fait, la sœur Rosalie, c'est désormais le seul nom de Jeanne Rendu, loin de se sentir épouvantée, ne vit qu'un monde à reconquérir et à régénérer.
Devenue aussitôt Tinstigatrice et Tâme de ses compagnes et bientôt supérieure de la maison de la rue de l'Épée-de-Bois, elle entreprit une guerre incessante contre la misère et les désordres de son quartier; elle la poursuivit cinquante années sans un moment d'arrêt, sans un mouvement en arrière, jamais découragée, jamais vaincue, se reposant d'une fatigue par une autre, d'une œuvre accomplie par une œuvre nouvelle.
Elle répondit sans réserve à l'appel du bureau de bienfaisance, repoussant la pensée « d'élever deux drapeaux sur la maison des pauvres >», s'efforçant d'associer à l'aptitude administrative et à la science des affaires, la puissance du désintéressement et l'excellence du sacrifice. Elle s'appliquait à connaître individuellement chacun de ses pauvres. Accueillir ceux que le monde repousse, donner le pain du jour à ceux auxquels on refuse crédit, intercéder auprès du patron, du propriétaire ou du commissaire de police, décider le fils indocile à demander son pardon, ramener au foyer maternel la jeune fille qui l'avait
abandonné, ennployer ceux qu'elle avait faits ses amis au profit de ceux qui ne Tétaient pas encore, leur confier des lettres à porter, leur demander des courses lointaines, amener un père et une mère au baptême, à la première communion, au mariage; apprendre aux petits enfants le catéchisme, préparer Taïeuleà la mort : voilà désormais Temploi de chaque jour. C'était en multipliant les services qu'elle parvenait à triompher des plus mauvaises volontés.
Une des premières, elle comprit l'utilité et l'opportunité de la crèche et de la salle d'asile au milieu d'une population presque exclusivement ouvrière. La jeunesse n'excitait pas moins que l'enfance sa sollicitude. Elle voulait à tout prix la préserver des périls de l'apprentissage. Elle redoutait dans l'internat « l'ennui conspirant contre l'innocence avec les passions que la délicatesse des sentiments déguise plus qu'elle ne les calme. » Craignant d'éveiller des besoins nouveaux sans fournir les ressources propres à les satisfaire, elle chercha longtemps le moyen de ne pas enlever les jeunes gens à la vie pénible mais salutaire de la famille et de l'atelier, de placer le bien à côté du mal, d'opposer la prière aux paroles corruptrices, les bons conseils aux mauvais exemples.
L'œuvre du patronage fut la réalisation de sa pensée, elle l'accueillit et l'appliqua immédiatement ; en une semaine, elle avait achevé ses préparatifs, rue de l'Épée-de-Bois. Elle avait fait comprendre aux mères que le patronage serait d'un grand secours pour leurs enfants ; aux patrons, qu'il développerait chez l'apprenti la docilité et l'amour du travail; aux visi-
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teuses chrétieanes et aux protecteurs, quel puissant auxiliaire il allait devenir pour les sœurs.
En même temps qu'elle se livrait à tous ces soins, elle ne perdait pas de vue la maladie et la vieillesse. La maladie, pesante épreuve pour toute créature humaine, mais la plus terrible des calamités, nous dit justement M. de Melun, pour celui qui n'est séparé de la misère que par le travail ; la vieillesse, digne de ce redoublement de pitié que méritent les maux qui ne peuvent plus guérir.
Bientôt les hospices, tpop étroits pour tous ceux que la sœur Rosalie voulait y introduire ou trop lents à les admettre, ne répondirent plus aux impatiences de sa compassion. Elle ne goûta aucun repos qu'elle n'eût fondé une maison de refuge. Elle y recueillit, rue Pascal, des vieillards et des infirmes, les installa dans leur propre mobilier, leur fournit les instruments de leur métier, leur prêtant ainsi le moyen de gagner eux-mêmes une amélioration dans leur nourriture ou dans leurs vêtements, et surtout les défendant contre les pièges de l'oisiveté, contre les tentations du cabaret.
Lorsqu'en 1832, le choléra, fantôme alors inconnu, s'élança des confins de l'Asie, traversa l'Europe, semant partout les funérailles, s'avança vers la France et l'envahit, suivi d'un indicible cortège d'épouvante et de soupçons, la sœur Rosalie ne put se défendre elle-même de l'appréhension commune; mais le jour où le fléau eut frappé à Paris sa première victime, toute timidité s'évanouit. Devant l'activité et le courage de la sœur Rosalie, personne n'osa plus s'avouer
faible, ni découragé; chacun^ au contraire, se surpassa parce qu'elle s'élevait au-dessus de tout le monde, et lorsque la science et les soins furent impuissants à écarter le deuil d'une maison, elle en éloigna le désespoir.
Le choléra de 184^ fit moins de bruit et moins de peur que celui de 1832, il fut peut-être plus meurtrier, notamment au faubourg Saint-Marceau. Mais cette seconde invasion était accompagnée d'un autre fléau, la guerre civile, qui n'exigea des filles de Saint- Vincent de Paul ni moins de présence d'esprit ni moins d'intrépidité.
Ici, je ne puis écarter un rapprochement qui ne me fera quitter ni mon sujet ni M. de Melun.
« En 1652, la ville d'Angers, qui, dans les troubles de la Fronde, avait pris parti pour les princes contre la Régente, fut assiégée par le maréchal d'Hocquincourt. Pendant un passage de troupes à travers Baugé, une querelle s'éleva entre les habitants et les soldats. Un soldat fut tué, et, suivant l'usage impitoyable de ce temps, la ville fut condamnée au pillage et l'ordre fut donné de la prendre d'assaut. Toute résistance était impossible; le feu avait déjà été mis à l'un des faubourgs, chacun n'attendait plus que la ruine et la mort.
« Mademoiselle de Melun, fille du prince d'Espinoy, cachée alors sous l'habit de sœur hospitalière, résidait à l'hôpital de Baugé, qu'elle venait de fonder dans des proportions magnifiques. Elle balança un instant entre la crainte de se faire connaître et Tespérance de sauver la vie à tant de victimes. Son combat
iotérieur ne fut pas long : elle ne put résister aux lamentations qui s'élevaient de toutes parts, sa charité imposa silence à son humilité. Elle sort secrètement de Thôpital, va trouver Tofficier qui co^mmande^ se nomme et sollicite, au nom de Dieu, la grâce de la ville. Cette princesse, sous la robe d'une hospitalière, son air si plein de douleur et de majesté, sa parole qui semblait inspirée, firent tomber les armes des mains.
« Et le soir même, au grand étonncment de la foule assemblée, le corps d'armée défila tout entier devant les sœurs hospitalières de Baugé, les soldats présentant les armes et les officiers saluant de répée. »
En 1848, le petit-neveu de mademoiselle de Melan est conduit à nous raconter une semblable victoire, et cette victaire ressort plus éclatante encore par la différence même des lieux et des temps. 11 ne s'agit plus des grands noms de la cour de Liouis XIV, dn prestige de la naissance et des traditions. Nous voici au milieu des commotions démagogiques, en présence d'une multitude qui, rejetant ses vieilles affections, ses vieux respects, ne reconnaît d'autre gouvernement que celui des clubs.
« Enivrée de déclamation et de sophisme, — dit M. de Melun, qui unit sans effort au touchant accent de rhagiograpbe le ton mâle de Thistorien, — l'intelligence de rhommechanceUcy et, sous l'itnpression de discours qui troublent ses idées, font bouillonner ses passions et lui donnent le vertige, sa personnalité s'efface et disparait, il n'est plus qu'un atome de cette
Études et Soavenirs. S
foule aveugle qui s*éineui et s'irrite sans avoir la conscience de son émotion et la raison dé sa colère. Ces voix confuses, dont chacune isolée était pacifique, poussent ensemble un rugissement
« L'ambition de quelques-uns sait donner une passion à cette force immense, et chacun, absorbé dans Tensemble, devient, entre les mains des agita* teurs, l'élément d'une émeute, le pavé d'une barricade, la machine d'une révolution. »
Le faubourg Saint-Marceau n'échappa point à cette fatale ivresse. Les journées de juin trouvèrent là un de leurs principaux théâtres. Une barricade fut dressée à l'entrée même de la rue de l'Épée-de-Bois.
Un officier, séparé de ses soldats, est poursuivi par les insurgés. 11 se précipite chez les sœurs. La maison est enveloppée de toutes parts; la sœur Rosalie se présente aux assaillants pour leur disputer cette proie. « Vous avez raison^ ma sœur, s'écrie l'un d'eux, le sang ne doit pas couler dans votre maison. Nous emmènerons l'officier, nous le fusillerons dans la rue! » La sœur Rosalie rejette avec horreur une telle capitulation; la foule grossit, s'exaspère, avance toujours; déjà les canons des fusils s'appuient jusque sur l'épaule des sœurs, les doigts sont sur la détente, le coup mortel va partir, lorsque la sœur Rosalie se jette à genoux : « Voilà cinquante ans, s'écrie-t-elle, que je vous ai consacré ma vie, vous ne me refuserez pas aujourd'hui celle de cet homme. »
« Â ce spectacle, dit M. de Melun, à ce cri, les armes se relèvent, la troupe recule comme frappée de repentir, un hourra d'admiration s'échappe
de ces lèvres noires de poudre, des larmes d'atleadrissement coulent de ces yeux tout à Theure impitoyables, leprisonnîer est sauvé. »
Scène digne de méditatiou, spectacle consolant et encourageant pour le cœur humain ! Il y a deux siècles, une grande dame se fait volontairement la servante des pauvres; elle rencontre des fureurs et des vengeances aveugles, elle les affronte et les désarme! De nos jours la médiatrice est moins illustre, la violence semble plus farouche, mais la vertu est la même et son ascendant est égal. Lorsque tout empire régulier a disparu, cette influence seule reste debout comme un rempart; elle abrite la vie d'un homme ; elle abriterait une société tout entière, si la société y consentait.
La sœur Rosalie habitait Paris depuis Tàge de seize ans ; presque septuagénaire, elle ne connaissait ni les promenades ni les monuments, et, selon son expression, ne sortait jamais du fourreau de son épée de bois. Elle voulut couronner sa vieillesse par un acte de suprême charité. Le P. de Ravignan fut atteint, en 1854, d*une maladie que Ton crut mortelle :
« L'Église de France levait au ciel des mains suppliantes pour obtenir la vie de son missionnaire
La sœur Rosalie se souvint que plusieurs fois une santé précieuse avait été rachetée par le sacrifice d'une autre vie. Elle n'hésita pas à offrir la sienne à Dieu pour celle du P. de Ravignan. Dieu ne l'accepta pas alors; il rendit, sans cette précieuse rançon, son pieux et éloquent serviteur aux vœux et aux prières universelles. » ^
Une épreaye plus cruelle que la mort était destioée à la sœur Rosalie. Elle devint aveugle. On tenta l'opération de la cataracte qui ne réussit qu'imparfaitement. La s<Bur Rosalie ne proféra d'autre plainte que celle-ci : a J'avais trop de plaisir à voir mes pauvres ! >»
Malgré tant de résignation, sa santé déclina prématurément ; l'Heure de la récompense était venue.
Dans la nuit du 4 février 1856, elle se sentit saisie d'un grand froid. Elle ne voulut pas appeler la sœur qui couchait auprès d'elle pour ne pas troubler un sommeil acheté par les longues courses de la journée. Le matin, une fluxion de poitrine se déclara ; bientôt ses filles éplorées comprirent que tout espoir était évanoui ; le curé de Saint-Médard fut appelé sur-lechamp. La sœur Rosalie reçut Textrême-onction, murmura deux ou trois mots que l'on n'entendit pas et qui semblaient l'écho d'une prière intérieure, puis tomba dans une léthai^e qui ne se termina que par le dernier soupir.
Son image fut immédiatement reproduite par la gravure et multipliée en innombrables exemplaires. Les acheteurs les plus pauvres étaient précisément ceux qui demandaient l'édition la plus belle. Un vieillard, qui gagnait péniblement le pain de chaque jour, répondit à une objection bienveillante : « Je puis bien rester un jour sans manger pour avoir le portrait de celle qui m'a nourri si longtemps. >»
Aussitôt que la nouvelle de sa mort fut répandue, un religieux silence régna dans tout le faubourg Saint-Marceau d'ordinaire si bruyant. 11 n'y avait
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plus, pour tous, qu'une pensée qui faisait oublier toutes les autres.
« Et pendant deux journées, dans cette foule innombrable qui se rendit à la maison des sœurs, personne ne songea à demander un secours. »
L'archevêque de Rouen, l'un de ses plus anciens amis, touchait de sa croix pectorale le corps de la sœur, comme on touche les reliques d^une sainte. Lorsque la douloureuse obligation d^enleyer le cercueil fut venue, on le plaça dans le corbillard des pauvres, comme la sœur Rosalie Tavait demandé.
« Au lieu de prendre la route directe de Téglise, dit M. de llelun, le convoi fit un long détour dans le quartier appelé autrefois son diocèse, comme pour lui faire faire un dernier adieu à ces rues qu'elle avait si souvent parcourues. A la vue des boutiques fermées, de la suspension des travaux, de la foule dans les rues, sur les portes, aux fenêtres, de Tattenlion fixée sur un seul point, le petit nombre de ceux qui n'en connaissaient pas la cause se demandaient quelle fête, quel grand événement, quelle magnifique cérémonie agitait ce faubourg et tenait tout ce peuple en émoi. Étaient-ce les funérailles d'un prince ou rentrée d'un triomphateur? Seul, le corbillard des pauvres leur annonçait qu'il ne s'agissait pas d'une gloire humaine, d'un triomphe de la terre, et qu'il se passait là quelque chose que les idées de ce monde n'expliquent pas. »
Et, en effet, n'est-ce pas ici le lien de se demander d'où vient cette merveille? N'est-ce pas au terme d'une vie si uniforme, si dépourvue d'événements.
de puissance, d'instruments selon le monde et pourtant si riche en œuvres, si abondante en popularité, qu'il est utile de rechercher Torigine de ce prodige?
La sœur de charité force l'hommage de ceux-là mêmes qui le refusent à l'Église catholique, et pourtant cette Église seule produit la sœur de charité. La philanthropie suggère quelques heureuses tentatives ; le protestantisme s'honore de quelques imitations méritoires ; mais, hors de nous, la persévérance, la fécondité, la perfection ne se rencontrent pas.
Comment expliquer ce mystère? C'est que la sœur de charité provient elle-même précisément de ce que l'on conteste et de ce que l'on repousse chez les catholiques, d'une Église qui exclut le doute, d'un sacerdoce voué à la chasteté, d'une foi ardente en la révélation divine et en la transmission directe delà vérité par Jésus-Christ à Pierre, par Pierre à ses successeurs, divinement assistés jusqu'à la consommation des siècles. Otez un anneau à cet enchaînement, tout est rompu; troublez la foi, rejetez le dogme, les œuvres disparaissent; parvenez à convaincre une sœur de charité que Dieu n'est pas mort en croix pour le salut du genre humain, que la sainte Vierge n'a pas baigné cette croix de larmes maternelles, que le sacrifice divin ne se renouvelle pas sur nos autels à toute heure et en tout lieu, le lit du mourant et du pauvre sera promptement délaissé. Persuadez aux enfants de Saint-Vincent-de-Paul que le célibat religieux n'est pas un holocauste agréé par la céleste victime, ils briseront leurs liens, ils redemanderont les joies du monde, et, le dernier grain du rosaire une fois foulé
aux pieds, dites adieu pourtoujoursàcette abnégation, à ces ineffables piétés que vous aimez à célébrer. Sans doute, la plus humble sœur est une touchante apologie de rÉglise; mais comment lui fait-elle tant d'honneur, sinon parce qu'elle en est le perpétuel et \ivant ouvrage ? Ah ! ne croyez pas que vous réussirez jamais à séparer la foi et la charité. D'autres l'ont tenté. Regardez et jugez.... Non! soyez cruels jusqu'au bout envers la douleur et la souffrance ou soyez conséquents vis-à-vis de vous-mêmes. Reniez saint Vincent de Paul, repoussez la main du frère de saint Jean-de-Dieu, du fils de saint François, ou vénérez en eux ce qui seul les fait naître et les perpétue. Tout est un et indivisible dans l'Église, tout y est inébranlablement et indissolublement combiné pour renseignement et le soulagement des hommes; le prêtre et la religieuse y procèdent de la même grâce, se nourrissent du même pain, se désaltèrent aux mêmes sources.
Examinez en détail ces cinquante années d'une si sainte monotonie ; quels en ont été le mobile unique, les voies de perfection intérieure, les moyens d'action et de persuasion? Tout se résume en un seul fait, en un seul mot : la piété, l'anéantissement sincère de toute vue personnelle, le désir brûlant de rapprocher l'humanité de Dieu et de conduire jusqu'à lui les âmes qui l'ignorent ou qui le méconnaissent.
Le biographe de la sœur Rosalie nous dit :
« Sa vie était conforme à la doctrine de saint François de Sales; la forme en était douce, aimable, le fond sévère; la sérénité, l'égalité de son humeur ca-
chaient la pratique de la plusaustère morUfication. La sainte communion était sa nourriture. »
Au milieu de la foule, dans ses courses, dans ses visites, son cœur priait. Un jour elle dit à une sœur qu'elle envoyait au dehors : « Jamais je ne fais aussi bien Toraison que dans la rue ; les passants ne sont pas plus pour moi que les arbres dans une forêt .»
Sa vocation ne fut pas Foffrande d'une bienveillance naturellement banale ou facile; son enfance avait été mutine et capricieuse. Son caractère eut été impérieux et passionné, s'il se fut livré au monde. Lorsqu'elle s'arracha des bras de sa mère, une large blessure s'ouTrit au fond de son cœur.
« Sa charité ne prit la place d'aucune de ses affections, elle ne fit qu'augmenter sa puissance d'aimer et par conséquent de souffrir dans ceux qu'elle aimait .»
A son entrée au faubourg Saint-Marceau, elle prit pour la sœur Tardy une telle affection, qu'elle se montra inconsolable lorsque celle-ci quitta leur communauté pour l'hospice des Ménages. La supérieure, voulant combattre ce trop vif attachement, fit disparaître ce qui pouvait rappeler la sœur Tardy. La sœur Rosalie, au désespoir de n'avoir pu sauver de la proscription qu'un soulier qui avait appartenu à celle qu'elle regrettait tant, le cacha pour qu'il ne lui fût pas ravi.
Oui, le monde connaît et pratique à sa manière l'affection et la générosité, mais, dans ses meilleurs mouvements, il entre inévitablement certaine exigence de retour, certain calcul de réciprocité. L'àme chrétienne, au contraire, et ràne chrétienne seule.
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place sa joie à donner sans recevoir. Des ingrats ! hélas! de quel droit nous en plaindre? Dieu a-t-il craint d'en faire? Pensait-il, en s'immolant pour les hommes, que Thumanité resterait à genoux, immuablement attentive et reconnaissante; qu'elle payerait d'un intarissable amour son adorable tendresse ? Non, non, cette illusion, qui n'était point entrée au Jardin des Olives, ne monta point auGalvaire^ et les infidélités de l'avenir étaient miséricordieusement envisagées à rheure même où les fautes du passé étaient rachetées.
La sœur Rosalie se régla sur ce modèle. Elle disait à ses compagnes : « Aimez les pauvres, ne les accusez jamais. Si nous avions passé par les épreuves de ces pauvres gens, nous ne les vaudrions peut-être pas. Le pauvre est encore plus sensible aux bons procédés qu'aux secours. Le mépris, dont on est si prodigue, est le sentiment le plus opposé à Tesprit chrétien. >» C'est avec de telles paroles qu'elle abordait les puissants et les [Mrinces. Aussi, d'accord avec elle, Madame la Dau* phine loi disait-elle à propos d un abus de confiance qui lui était signalé : « Ma sœur, continuons de payer la pension de cet homme. Il faut faire du bien aux bons pourqu'ils persévèrent, aux méchants pour qu'ils deviennent bons. » C'est ainsi qu'elle noua avec l'un des derniers ambassadeurs d'Espagne, Donoso Cortès, et avec le général Cavaignac des relations qui forment quelques-unes des pages les plus attrayantes de son histoire.
La vertu même la plus haute s'abandonne quelquefois à une faiblesse qu'elle prend pour le dernier degré da zèle. Cette faiblesse est le penchant à l'exclusion.
Souvent un esprit étroit trahit la cause qu'il prétend servir; ce qu'il ne préfère pas, il le dénigre et considère comme un tribut à ce qu*il aime Taversion ou le dédain de tout ce qui pourrait n'y pas ressembler. La sœur Rosalie ne se laissa jamais prendre à ce piège : Individus, œuvres, paroisses, ordres religieux, Église, État, société, tout le monde s'adressait à elle et tout le monde fut accueilli, écouté. Jamais un refus volontaire ne s'échappa de sa bouche. Son humilité était égale à sa charité; la révélation d'une de ses bonnes actions, son nom dans un journal, lui causaient un chagrin profond. Elle disait à ses sœurs : « Mes enfants, soyons extraordinaires à force d'être ordinaires ; passons en ce monde comme l'eau pure qui coule sans saveur et sans couleur. » Quand elle reçut la croix d'honneur en 1852, elle ne pouvait se consoler de l'attention qu'on avait attirée sur elle. 11 fallut lui démontrer que son refus ferait encore plus de bruit, et qu'ainsi le public parlerait d'elle deux fois au lieu d'une. « Un grain d'amour-propre, répétait-elle souvent, suffit pour perdre un océan de bonnes œuvres, » « Il sera bien difficile d'écrire sa vie, disait une de ses sœurs, car elle a toujours eu soin de faire disparaître tout ce qui pouvait indiquer ou rappeler ses œuvres. »
En effet, cette vie n'eût pas été seulement difficile, elle eût été impossible à retracer, s'il ne se fût rencontré un biographe initié lui-même aux mystères de son humilité et aux profondeurs de son dévouement, ayant de longue date réfléchi sur les intimes corrélations qui existent entre la misère, telle que notre
siècle la subit, et son soulagement, tel qu'il le permet; sur les devoirs réciproques du riche et du pauvre ou, comme on dit aujourd'hui, sur le paupérisme et réconomie politique.
Issu d'une famille dont la charité éleva des monuments magnifiques, M. de Melun, à son tour, commença, au nom de la charité, une lutte sans bruit, mais incessante, contre les préjugés et les routines qui paralysent, même chez les intelligences élevées, les élans naturels de la bienfaisance. Plus d'une fois, il avait réussi à dissiper, par quelques rayons de lumière évangélique, les préventions les plus opiniâtres. Tantôt avec le secours du pouvoir, tantôt sans lui ou malgré lui, il était parvenu à fonder plusieurs des institutions secourables qui font le plus d'honneur à Paris. Quand il ne fondait pas, il stimulait; quand il ne trouvait pas à améliorer les fondations d'autrui, il les servait. 11 s'était tenu et on l'avait laissé volontiers à l'écart des régions officielles; mais il savait avec une si touchante persuasion éveiller les sympathies et les inspirations généreuses^ qu'il devint en peu d'années le centre d'un vaste mouvement de charité. Lorsqu'en 1848, la politique eut fait entrer dans son domaine des questions auxquelles jusque-là elle n'avait pas accordé assez d'attention, les catholiques voulurent opposer une pratique large et éclairée à des déclamations sans portée et quelquefois sans sincérité, ils jetèrent les yeux sur M. de Melun. La Bretagne étonnée qu'il ne fut pas un de ses enfants l'adopta et l'envoya à TAssemblée législative.
M. de Melun ne trouva pas dans ce mandat une
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transformation de sa yie^ mais une heureuse occasion de Tagrandir. Ne contractant d'alliance politique arec aucune fraction derAssemblée, nouant avec chacune d'elles une alliance charitable, il chercha sur tous les bancs les secrètes affinités au bien, comme il les avait cherchées jusqu'à ce jour i tous les étages et dans toutes les classes de la société.
La division indéfinie de la propriété, la concurrence illimitée dans l'industrie ont de séduisants avantages; toutefois ces avantages ne peuvent être exempts d'inconvénients. Les hommes de gouvernement et les hommes religieux doivent Yeiller avec une égale ardeur à diminuer ces inconvénients. Le pauvre, ignoré ou surmené, a le droit d'attendre un regard affectueux et prévoyant de ceux qui sont placés au-dessus de lui. La révolution crut n'atteindre que le prêtre en frappant le clergé, ne détruire que des abus en abolissant les corporations, coutumes et privilèges; mais plus tard, mais à mesure que les décombres se déblayèrent, à mesure que la société moderne se construisit, on découvrit des lacunes i c6té des progrès. On s'aperçut que l'indigent ne touchait pas au terme de sa misère parce qu on avait proclamé l'égalité, et qu'il ne se trouvait pas plus vêtu parce que d'autres avaient été dépouillés.
Les guerres de la Révolution et de l'Empire étouffèrent beaucoup de plaintes et préYinrent, par la dépopulation, beaucoup de griefs ; mais quand des temps plus doux rendirent aux hommes la faculté de vivre et de jouir, les malentendus grossirent et les illusions diminuèrent. La société^ française, si anciennement
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cbréUenne et si généralement aamônière, se scinda. Les uns créèrent des caisses d'éfMirgne, des salles d'asile, des sociétés de patronage, des conférences de Saint- Vincent de Paul ; les autres se laissèrent égarer par des passions que nous appeli(»s mortes, il y a quelques années, et que nous voyons ressusciter parmi nous. Ces passions font assez de bruit pour empêcher bien des hommes de discerner à temps le faux du vrai. Au dii*buitième siècle, la charité avait lutté contre la légèreté et la corruption ; elle se heurta, de notre temps, contre des frayeurs mesquines et des précautions ombrageuses. Au siècle dernier, les esprits clairvoyants ne distinguaient rien au delà de la rivalité de la Noblesse et du Tiers^ Le duel terminé, tout devait être fini; mais ces sortes de représailles ne s'arrêtent pas au point précis qu'on leur assigne ; il est dans leur nature de se prolonger de classe en classe, longtemps après qu'elles ont dépassé leur premier objet. N'entend-on pas répéter de nos jours que le peuple a un compte à régler avec le bourgeois comme le bourgeois a réglé le sien avec le gentilhomme? 11 fallait donc renouveler et adoucir tous les contacts, rétablir ou rajuster tous les rouages. C'est l'œuvre préliminaire de toute pacification et de toute restauration sociale vraiment digne de ce nom. Nul ne s'y est employé avec plus de dévouement et avec plus de succès que M. de Melun.
Rentré depuis 1852, non dans l'oisiveté, mais dans sa vie d'initiative personnelle, M. de Melun se mit à rechercher, dans les souvenirs d'un autre temps, ce qui pouvait donner de l'énmlation au nôtre. La re-
connaissance de TAnjou pour les bienfaits de sa famille lui inspira le premier sujet qu'il ait traité, la Vie de mademoiselle de Melun; un sentiment analogue vient de lui dicter la Vie de la sœur Rosalie, Chaque page offre en même temps une peinture attendrissante et une étude approfondie de la charité pratique. La raison y parle avec autant d'autorité que le cœur. Pas une question n'est négligée, pas un détail n'est oublié, pas une nuance n'est omise. Les mêmes traits qui se reproduisent toujours ne se répètent jamais, tant l'auteur sait donner à chaque fait sa portée juste, son sens propre, sa définition exacte. Le style a toutes les qualités de la pensée ; il est dans une parfaite mesure, concis, lucide, éloquent. M. de Melun, en publiant ce bel ouvrage, a rendu un triple service à la religion, à la société et aux lettres : à la religion, en la présentant sous la forme la plus universellement comprise et dans un de ses types les plus accomplis; à la société, en lui donnant les leçons et les encouragements auxquels son avenir est attaché ; aux lettres, en montrant une fois de plus combien l'habitude des nobles actions engendre ou fortifie naturellement l'art de bien dire.
DISCOURS DE RÉGBPTION
Messieurs,
Lorsque j'eus rhonneur de solliciter vos suffrages, je vous rappelai, pour excuser mon ambition, la bienveillance affectueuse dont m'honorait celui que vous regrettez. Permettez-moi de me placer encore sous les mêmes auspices. Je ne chercherai à vous remercier qu'en m'efforçant de parler selon vos souvenirs de mon noble prédécesseur. Comme il occupe seul votre pensée en ce moment, il remplira seul ce discours. Sa mémoire m'est aussi précieuse et aussi chère qu'à ceux d'entre vous qui l'ont le mieux connu et le plus aimé. Dans les phases inattendues de ma courte carrière politique, j'ai toujours rencontré plus d'indulgence que je ne pouvais offrir de services. 11 en a été de même le jour où vous m'avez ouvert vos rangs; mais, du moins, le devoir de louer n'aura jamais été confié à quelqu'un qui fût animé d'un plus
vif désir de répondre à sa mission, non pour obéir Troidement à vos usages, non pour essayer de paraître quelques instants moins indigne de voire choix, mais pour ne pas se sentir infidèle et ingrat.
Chez M. le comte Mole, qui a réuni tant de distinctions, la première de toutes, c'était lui-même. Son esprit possédait, dans un parfait équilibre, Tétendue, rélévation et Tactivité ; toutes ces qualités brillaient, au premier coup d'œil, dans l'harmonie exquise de ses manières et de son langage, dans sa physionomie attrayante et sévère. 11 porta avec dignité un nom historique, avec grâce les plus hautes fonctions.
M. Mole, qui n'eut pas la tentation d'être jeune, eut à peine le temps d'être enfant. L'aspect néfaste des scènes révolutionnaires devait glacer d'effroi son âme ou l'élever au-dessus des conditions ordinaires. A rage de l'insouciance et des innocentes joies, il affrontait la Terreur et ses meurtriers. Son père, le président Mole de Champlàtreux, avait protesté, pour ses ancêtres et pour lui-même, contre la destruction des parlements; Téchafaud l'en punit. Sa mère, fille des Lamoignon, abrita bientôt, dans un monastère de Bretagne, une douleur qui ne voulut plus d'autre consolation que la solitude, la prière et la charité.
Le jeune Louis-Mathieu Mole, presque livré à luimême, s'instruisant, se développant par l'essor de sa propre nature, par l'étude assidue des grands exemples de sa famille, marqua ses premiers pas dans le monde d'une gravité qu'on appela dès lors consulaire. Marié à dix-huit ans, il se défendait contre le piège d'une oisiveté facile et brillante. Lat)orieux avant d'être
utile, il soDgea à se créer de mâles et puissantes facultés, ayant de se demander quel en serait un jour remploi; il travailla sur lui-même avant de travailler pour son pays, courage difficile qui mérite d'être signalé en des temps où les révolutions le mettent souvent à répreuve. Avec le goût des fortes études marche de pair le penchant aux nobles amitiés. La jeunesse frivole ne met en commun que des plaisirs; Tamitié sérieuse place au premier rang de ses jouissances les exemples et les leçons, et, quand elle se donne des frères, choisit surtout des frères aines. C'est ainsi que grandit le jeune Mole, il ne s'annonça pas, il se révéla. Ses premiers amis, M. de Fontanes, M. de Chateaubriand, M. Joubert, furent ses premiers guides. M. Joubert, l'observateur vigilant, l'esprit analytique par excellence, écrivait à madame de la Briche, belle-mère de M. Mole : « Ce jeune homme est pour moi un beau spectacle, et je dirais un beau modèle, si j'élais sûr de n*en être pas entendu. Son caractère réunit en lui deux saisons. On aperçoit dans son être l'homme fait et l'adolescent. On sent dans tous ses sentiments, comme dans toutes ses idées, la solidité et le feu. Enfin, très distingué de tous les autres, son mérite offre à ses amis ce qu'il y a de plus séduisant au monde : une grande espérance, de grandes réalités. » Bientôt après, ilécrivait à M. Mole lui-même : « Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur conseiller que vous. » Ce conseiller avait vingt-trois ans.
L'héritage paternel, Champlâtreux, quoique dévasté, avait échappé à la spoliation. Le vieux château, qui avait reçu deux fois Louis XIV, avait été recons-
Étade« et SouTenirs.
truit par le troisième aïeul de M. Mole, dans les plus magnifiques proportions du style de Mansard. M. Mole portait à cette demeure un attachement plein de respect; il résolut de la restaurer, et, visitant l'Angleterre, étudia Tart des jardins et des parcs presque autant que les secrets du gouvernement. Au retour, il n'abdiqua point le goût français, il le rajeunit ; ses vieux arbres ne furent point abattus, mais seulement rendus à leur végétation naturelle. Sans bouleverser le sol, sans violenter la nature, il dessina de nouveaux contours, élargit les horizons, ouvrit des perspectives; sa main s'exerçait d'avance à innover et à corriger, sans détruire.
Dans la plénitude de cette existence déjà féconde, M. Mole ne se contenta plus de lire et de planter, il écrivit.
Plein d'ardeur et de timidité, comme quiconque a foi en son œuvre plutôt qu'en lui-même, impatient de confler son manuscrit et embarrassé de la confidence, il s'ouvrit enfin à M. Joubert. Un homme ne se trahit jamais plus sûrement que par la manière dont il consulte ; une sincérité docile n'est pas seulement la mesure de la modestie, elle est aussi celle du caractère et du talent.
M. Mole s'était formé sur ce point une doctrine rigoureuse, et, chose rare, il ne chercha point à s'y dérober en la professant.
L'ouvrage parut sous le titre d'Essais de Morale et de Politique. M. de Fontanes et M. de Chateaubriand se plurent tous les deux à Fannoncer au public. M. de Fontanes, dans le Journal des Débats, compa-
ACADÉMIE FRANÇAISE. I3i
rail à Vauvenargues le jeune écrivain qui ne s'était pas nommé; M. de Chateaubriand, dans le Mercure de France^ lui appliquait le mot du poète grec : « 11 « sied bien à un homme armé de jouer de la lyre. »
Les Essais se partagent entre les observations du moraliste, les études du politique et du philosophe. Tout en luttant contre le sensualisme du dix-huitième siècle, tout en platonisant, comme l'en félicitaient ses doctes amis, tout en consacrant ses plus belles pages à Dieu et à la religion, le jeune métaphysicien subissait encore le joug inaperçu de ses devanciers. Le politique était emporté dans la réaction générale, qui faisait maudire la liberté, par la juste horreur des crimes qu'on venait de commettre en son nom. Cependant le pouvoir arbitraire et l'anarchie sont frappés du même anathème. « L'un et l'autre, dit-il, ont des résultats semblables ; le despote et le démagogue travaillent par le même moyen à la désorganisation du corps social. »
Les pages qu'on pourra toujours relire dans ce petit volume sont celles du moraliste. Le mérite littéraire en est incontestable, bien qu'il ait disparu dans la carrière politique de M. Mole. Qui a mieux dépeint et démasqué le rôle de Terreur dans le monde? « Les passions s'usent, dit-il; il faut bien qu'elles se reposent; Terreur ne se fatigue jamais... L'erreur conduit avec méthode, conseille avec prudence; elle n'ôle pas la connaissance et laisse éviter les dangers; elle éclaire le crime et s'entend avec l'orgueil. »
Qui de vous. Messieurs, ne consentirait à signer cette définition et cette condamnation de Tégoïsme :
n2 ÉTUDES ET SOUVENIRS.
« C'est uû amour de soi, perverti et dénaturé, que celui par lequel oû s'aime en soi-même ; on s'y cultive uniquement. Tous les goûts de l'homme lui insinuent et toutes les expériences lui disent de se porter en les autres et de porter les autres en lui... Belle nature d'un être qui ne s'aime jamais tant que lorsqu'il s'oublie ! »
Que d'applications ne pourrait-on pas faire de ce portrait de l'imagination secouant le frein et la règle salutaires : « Avide d'impressions, l'imagination veut toujours sentir et s'embarrasse peu de connaître. Ses favoris sont ses victimes. »
« Eh ! que nous importe, s'écrie-t-il ailleurs, tout le détail de nous-mème? Le temps et la connaissance manqueront encore au dernier homme pour l'achever. En attendant que le ciel soit notre patrie, nous devons honorer notre exil, ne fût-il que d'un moment. »
Ce livre fixa 1 attention publique. On y salua l'indice d'une vocation littéraire de premier ordre. Un des lecteurs alla plus loin. Son habitude était de chercher dans un livre l'écrivain, dans l'écrivain le politique. 11 caressait la jeunesse, parce qu'elle représente l'avenir, et le talent, parce qu'il est toujours une puissance. Ce lecteur venait de changer le titre de premier consul en celui d'empereur. Un matin, au retour de Tilsitt, il dit à M. de Fontanes : Amenez-moi votre jeune ami.
A partir de ce jour, l'homme de lettres était effacé; l'homme d'Etat était pressenti et allait être préparé.
Napoléon n'hésita plus ni dans son estime ni dans
la ferme voloalé d'attacher M. Mole à son règae. 11 le fit entrer d'abord à cette forte école du conseil d'État 011 lui-même apportait souvent ses grandes vues et ses foudroyantes harangues.
Le jeune auditeur devint promptement maître des requêtes, puis fut placé à la tête de l'un de nos principaux départements. C'est à Dijon que M. Mole publia une seconde édition des Essais, en y joignant une vie de son aïeul Mathieu Mole. Son salon fit bientôt envie aux salons les plus enviés de Paris. On l'appelait la cour de Dijon et les états du nouveau duc de Bourgogne.
L'Empire atteignait son apogée. Un décret, daté de Schœnbrunn, nomma le préfet de Dijon directeur général des ponts et chaussées. Ce poste était l'occasion de rapports journaliers et familiers avec l'empereur qui prisait si haut un esprit lumineux et droit, une intégrité délicate. Par goût et par calcul, Napoléon aimait les hommes distingués. 11 n'oubliait pas cette maxime du contemporain des Médicis, du compatriote de sa famille, Machiavel : « La première conjecture qui se forme d'un prince se tire de ceux qui l'entourent. » Organisateur de la Révolution au dedans. Napoléon en était le propagateur au dehors ; une route méditée dans son cabinet, en dépit des montagnes et des fleuves, traçait le sillon de sa pensée à travers le monde : c'était la domination accomplie ou la conquête en marche.
La direction des ponts et chaussées constituait donc, en 1809, un des principaux éléments de la stratégie de l'Empire vis-à-vis de TËurope ; elle exigeait une con-
ception rapide, une exécution soudaine, une surveillance infatigable. M. Mole y déploya tous ces dons, et vous Favez vu, quarante ans après, dans une de ses dernières apparitions à la tribune, défendre avec une vivacité juvénile le corps des ponts et chaussées attaqué.
En 1813, il succéda au duc de Massa, grand juge, ce qui le plaçait, on est tenté de dire ce qui le replaçait à la tête de la magistrature française. Il avait alors trente-deux ans.
Le génie de Napoléon, capable de violence et d'injustice, ignorait le dédain. Son instinctive sagacité se complétait par une enquête continuelle; il causait beaucoup, autant pour s'instruire que pour se distraire; il éveillait, stimulait les facultés d'autrui, en même temps que les siennes. Ceux qui furent admis à Fintimité de ces entretiens fameux se retiraient toujours émerveillés de son éloquence, souvent étonnés de la leur. En déployant ses ressources, il avait fait jaillir chez ses interlocuteurs ce qu'ils n'y soupçonnaient pas eux-mêmes, ce qui peut-être ne serait pas né sans lui, car Fhomme, créature haletante, va rarement jusqu'au bout de lui-même, sans y être contraint ou aidé. M. Mole fut constamment Fun des causeurs de Napoléon les plus goûtés; et quand Fempereur s'éloignait de Paris, le grand juge avait ordre de prolonger, pour ainsi dire, l'entretien, en lui écrivant tous les jours. Une telle faveur d'un tel maître, alors entouré d'un tel prestige, pouvait-elle laisser le caractère, Fesprit, quelle que fût leur trempe naturelle, toujours fermes, toujours sûrs? Le jugement de
M. Molé put être quelquefois entraîné, il ne fut jamais complice.
On voit d'ordinaire autour des pouToirs nouyeaux et heureux deux sortes d'hommes, ceux qui reçoivent et ceux qui apportent. M. Molé fut du nombre de ces derniers; et ne faisait-il pas involontairement songer à lui-môme, lorsque, dans celte enceinte, il vous disait un jour : « Messieurs, Napoléon n'était pas entouré uniquement de serviteurs, mais bien de ceux qui, en l'aidant à réparer tant de maux, à faire oublier tant de crimes, à détrôner tant d'orgueilleux mensonges, à réhabiliter tant d'éternelles vérités, croyaient embrasser une sainte et généreuse croisade*. »
Quand les soucis et les revers s'appesantirent sur la destinée impériale. Napoléon s'attacha de plus en plus à M. Molé. M* Molé ne se détacha pas de l'empereur. Ni dévouement ni conseils ne furent épargnés, tant qu'ils furent utiles en même temps à l'empereur et à la France. Quand ces deux causes se séparèrent, M. Molé s'en affligea, sans rien perdre de son attachement personnel envers Napoléon, hésita et enfin donna la préférence à la patrie. L'Empire tomba, reparut, tomba encore, après une entreprise désastreuse qui amassa derrière elle plus de calamités qu'elle ne compta de jours. Je n'ai point, grâce à Dieu, à retracer les derniers drames de l'Empire; ses témoins et ses juges sont partout, ses historiens sont ici.
M. Molé ne prit aucune part aux premiers actes