Correspondant da 10 août
conscience de son œuvre. « C'est, ajoule-t-il, d'après la symphonie qu'on doit juger la valeur morale de la musique. Aussi nous apparait-elle dans le grand Beethoven simplement désignée par le ton qu'elle affecte: symphonie en /a, symphonie en ut mineur. Toutes les fois que plusieurs hommes réunis en viendront à s'interroger sur leur impression commune à l'audition du même morceau, ils ne pourront jamais la déterminer nettement que par ceci : Je jouis ou je souffre, je souris ou je pleure. A quoi quelques-uns pourront ajouter : Je demande la bataille, et quelques autres : Je rêve. Mais quelle bataille et quel rêve? Sera-ce le combat du bien contre le mal ou celui du mal contre le bien? La musique toute seule ne vous le dira jamais. Si votre rêve va quelque part où l'intelligence et la volonté puissent le suivre, s'il est plein d'autre chose que du fluide invisible et impondérable, s'il n'est rien de plus qu'une sorte d'ivresse, d'extase indescriptible, de sublime hébétement, pareil à l'effet de l'opium et du haschisch, si ce rêve, sans objet sur la terre, sans but précis dans le monde social et dans la sphère de la volonté et de Taction, s'élance au moins dans ce vague infini au bout duquel on peut rencontrer l'idée de Dieu ; si ce rêve enfin aboutit à un sentiment bien déterminé, à une idée, à une intention précise, c'est qu'en dehors de la musique elle-même, vous aurez trouvé le sentiment, Tidée et l'intention : c'est que dans vos croyances déjà formées, dans votre cœur déjà dressé aux nobles mouvements, dans votre imagination déjà peuplée par les autres arts de glorieux modèles, vous aurez puisé le
seul enseignement qui soit capable de se traduire en actes. C'est que la poésie, c'est que les autres arts, truchements plus fidèles et plus clairs de la religion ou de la philosophie, auront déposé dans votre âme le germe sacré. La musique vous a communiqué la douce chaleur qui le fait éclore; mais, comme la chaleur, elle ignore ce qu'elle produit, et, des mêmes rayons, elle féconde Tœuf du cygne et celui de la vipère. »
Incriminant ainsi la musique dans son principe, dans son essence, M. de Laprade ne recule devant aucune des conséquences de sa mise en accusation; il prend nettement la musique à partie, comme complice de toutes les décadences sociales et de tous les abus politiques. « L'histoire est là, dit-il, pour démontrer faction morale de la musique par ses alliances; les despotes grands et petits l'ont instinctivement protégée. C'est l'art de prédilection des peuples asservis; elle s'est développée dans la somnolence de l'Allemagne et dans la corruption de l'Italie. Le pays du monde le moins musical, c'est à coup sûr la libre Angleterre. L'empire romain a fait le Cotisée, notre siècle bâtit l'Opéra, lieu de dévotion pour ces pèlerins de la volupté qui affluent dans Paris des quatre points du monde. Ce monument, dont la France avait un si pressant besoin, c'est la cathédrale du matérialisme. »
Le débat, élevé à cette hauteur par M. de Laprade, ne porte plus seulement sur une question de goût ou de préférence artistique, mais sur une question morale de premier ordre. Si l'accusateur a raison, l'humanité presque tout entière s'est trompée, la civili*
sation s'est laissé prendre à un piège. L'Église a fait fausse route. Saint Augustin et Charlemagne, les conciles et les papes sont tombés dans Terreur où la Grèce les avait précédés. J'espère donc que la gravité d'une question ainsi posée servira d'excuse à ma résistance.
Et d'abord, établissons bien les points de départ qui nous sont communs.
Sans doute la musique n'est point une langue, dans le sens rigoureux de ce mot, et j'avais cru le dire en l'appelant surtout le langage de l'infini et de Tindéfini; les musiciens eux-mêmes n'élèvent aucune contestation à cet égard, et j'en ai pour garant une autorité irrécusable dont je ne crains pas d'armer M. de Laprade.
Grétry avait tout le cœur qui respire dans Richard et tout l'esprit qui pétille dans le Tableau parlant ou dans Zémire et Azor; encouragé et applaudi sous l'ancienne monarchie, il s'en souvenait. Napoléon le savait bien et voulut lui en témoigner quelque rancune. Lorsqu'il reçut l'Institut pour la première fois : « Comment vous nommez-vous? dit-il à son confrère, en s'arrêtant devant lui avec une feinte surprise. — Grétry, » répondit celui-ci modestement. Puis Napo- ' léon passa outre, fit le tour du cercle, et, se retrouvant en face du vieux royaliste, voulut une seconde fois lui témoigner le même dédain, par la même question. « Gomment vous nommez-vous donc? répéta-t-il. — Toujours Grétry, Sire. » Eh bien, ce même Grétry, aussi spirituel avec les importuns qu'avec les superbes, était poursuivi par un dilettantey M. de M., qui
Étudei et SouTcnira. i 5
avait écrit un livre pour démontrer que tout pouvait s'expliquer et s'exprimer en musique. Il voulait faire accepter la dédicace de cette merveilleuse démonstration à l'illustre maestro qui bientôt n'eut d'autre ressource que de fermer sa porte. Mais M. de M. l'attendait dans la rue et il le poursuivit un jour sur le boulevard. « Monsieur, lui dit Grétry, en lui indiquant du doigt un restaurant, entrez dans cette maison, commandez votre dîner en musique, et, si vous en sortez avec un appétit satisfait, j'accepterai votre dédicace. » Je ne sais si l'importun fut converti ; pour moi je le suis pleinement, et c'est précisément parce que la musique se refuse net à traduire nos penchants vulgaires et matériels que je lui en sais un gré infini; mais je ne puis admettre que ce soit ne rien exprimer que d'être seulement l'organe privilégié de la partie spiritualiste de nous-mêmes. Aimer, pleurer, sourire, rêver, ne constituent point un domaine dont on puisse faire fi, car la poésie n'en a pas d'autre, et je ne pense pas que M. de Laprade m'oppose comme une objection suffisante la Gastronomie de Berchoux,
Non, la musique n'est point une langue technique ; elle n'est assurément pas non plus un enseignement théologique, historique ou moral dans le sens absolu du mot. Mais les autres arts partagent la même infirmité ou plutôt sont renfermés dans les mêmes limites.
Lorsque M. de Laprade dit : « Si le rêve éveillé en vous parla musique aboutità un sentiment déterminé, c'est que votre imagination est déjà remplie, par les autres arts, de glorieux modèles ; c'est que la poésie, c'est que les autres arts, truchements plus fidèles et
plus clairs de la religion et de la philosophie, auront déposé dans votre âme le germe sacré », M. de Laprade ne va pas assez loin. Aucun art, pas plus la peinture que la musique, pas plus la sculpture que la peinture, n'est par lui-même un enseignement complet de philosophie, d'histoire ou de religion ; tous impliquent une éducation première, des notions antérieures, des convictions arrêtées, ou bien ils demeurent également inintelligibles et impuissants. M. de Laprade affirme que la signification d'une peinture est toujours évidente et que les esprits les plus impropres à décider de son mérite comme œuvre d'art ne sauraient se tromper sur Faction qu'elle représente ni sur la direction qu'elle imprime à la volonté. Ici encore, je le crois, M. de Laprade est dans Terreur, et après avoir trop relevé, au point de vue moral, les arts qui ne sont point la musique, il les loue trop aussi au point de vue de la clarté.
Quoique la peinture et la sculpture parlent plus manifestement aux yeux et aux sens, elles laissent encore le plus souvent la foule indécise sur leur signification. Le peintre et le sculpteur ont peut-être même plus besoin d'une préface que le musicien. On vend l'indispensable livret à la porte de nos musées; il n'en est pas besoin et Ton n'y songe pas à la porte du Conservatoire. Le moindre orchestre groupera tout de suite auprès de lui un attroupement populaire; plus rares sont les tableaux qui attirent la multitude. En fait de tableaux, il faut rayer d'abord d'un trait de plume tout ce qui concerne la mythologie, lettre close pour le gros du public moderne. Entrer
dans un musée sans une certaine proyision historique et littéraire, c'est pénétrer dans un labyrinthe sans le fil d'Ariane. L'Hercule Farnèse, l'Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis seront compris à première vue parce qu'ils représentent uniquement les types de la vigueur et de la beauté physiques ; le Laocoon jouira de la même popularité, parce que tout le monde se rend compte, sans effort d'érudition, de la lutte entre un homme et un serpent ; mais nul n'appréciera à sa juste valeur la statue du Rémouleur ou celle de Spartacus, s'il est étranger aux annales romaines : nul ne comprendra le geste du grand Gondé par David, s'il ne connaît d'avance le siège de Philippsbourg. Quelques grandes scènes de l'Ancien ou du iNouveau Testament seront comprises là seulement où le christianisme sera profondément entré dans le cœur et dans l'intelligence des populations : la Transfiguration, la Communion de saint Jérôme pénétreront de respect et d'émotion tout contemplateur chrétien. L effet ne se produira déjà plus aussi généralement ni aussi rapidement devant la Dispute du Saint-Sacrement ou devant V École (T Athènes; et mettez un homme illettré devant le tableau de la Mort de Socrate, il ne se doutera certainement pas que c'est un philosophe qui va boire la ciguë : peutêtre vous demandera-t-il quelle excellente liqueur renferme cette coupe tenue d'une main si ferme. Donnez à deviner au même spectateur le Marcus Scxtus de Guérin, VHippocrate de Girodet ou tant d autres belles toiles du Luxembourg ou du Louvre, et votre homme, livré à sa simple intuition, demeu-
rera dans un ébahissement sans issue. Les critiques brevetés ont souvent eux-mêmes de la peine à se mettre d'accord sur une œuvre d'art, et, à Tapparition du Cromtoell devant le cercueil de Charles P* par Paul Delaroche, M. Théophile Gautier, si mon souvenir ne me trompe, écrivit dans sa revue du Salon : « Ce n'est point là le Protecteur de la république anglaise devant le cadavre d'un Stuart, c'est tout bonnement quelque Paganini qui ouvre sa boite à violon. » Dans les siècles qui possédaient encore la naïveté que nous avons perdue et qui n'avaient pas les journaux pour mettre en circulation des renseignements et des jugements quotidiens, les peintres, les sculpteurs, les graveurs sentaient la nécessité de placer dans leurs œuvres, sur la muraille des basiliques et jusque dans les vitraux, de petites banderoles qui s'échappaient de la bouche ou des mains des principaux personnages. Sur ces banderoles on écrivait franchemeni soit un dialogue, soit une légende ou toute autre explication tant on s'en rapportait peu h la sagacité publique.
Oserai-je le dire à M. de Laprade, la poésie, la poésie elle-même, la poésie la plus pure et la plus élevée, encourt aux yeux de beaucoup de gens le reproche de frivolité pernicieuse, et tout le monde sait le mot du mathématicien, au sortir de la représentation d'Andromoque: « Qu'est-ce que cela prouve?» Gardons-nous donc, nous qui aimons sincèrement les arts, de les faire trop grands ou trop petits : il y a péril des deux côtés. Trop grands, on en fait des usurpateurs et des intrus dans une sphère où ils se trouvent dépaysés et incom-
pétents; trop petits, on leur eDlève le sentiment de leur dignité et de leur responsabilité ; à leur place et dans leur condition vraie, ils parlent aux meilleures facultés de Tàme, ils Tépurent, ils l'occupent, ils la retiennent dans de hautes et salutaires contemplations. Là, sans doute, le musicien n'a le droit de dédaigner ou d'exclure ni le peintre, ni le sculpteur, ni le poète, mais il a certainement aussi son rang et son rôle au milieu d'eux.
Ces principes une fois posés, essayons de déterminer ce rôle précis et spécial. Non, la musique n'est faite ni pour tenir lieu de catéchisme ni pour remplacer un cours d'histoire ni pour détrôner Praxitèle ou Michel-Ange, Homère, Virgile ou Descartes. Mais est-elle pour cela un vain son, sans intention morale et sans aucune efficacité sur les inspirations du cœur ou sur les résolutions de la volonté ? Les grands maîtres de l'harmonie ne sont-ils que des harpes éoliennes vibrant au hasard sous le premier souffle venu, sans la participation de leur intelligence et de leur conscience? Interrogeons les pièces authentiques du procès.
Sans doute Beethoven a intitulé plusieurs de ses symphonies : symphonie en v/, symphonie en la. Mais il en a nommé d'autres symphonie pastorale^ symphonie héroïque ^ et ces chefs-d'œuvre sont aussi distincts pour l'auditeur qu'ils ont été voulus et prémédités parle compositeur, j'allais dire par l'écrivain. Une belle page musicale est si bien le glorieux labeur d'une volonté réfléchie, elle porte si bien le cachet, l'empreinte indélébile d'une personnalité, que chaque
grand compositeur a sa nationalité, son caractère et son style, comme tout grand prosateur ou tout grand poète. A première audition, un auditeur exercé dira : Voilà de la musique italienne, de la musique allemande ou de la musique française ; — comme tout esprit un peu littéraire dira : Voilà du Corneille ou du Dante, \oilà du Shakespeare ou du Goethe, du Lafontaine ou du Labruyère. — 11 est même remarquable à quel point les grands génies en musique correspondent aux grands génies en poésie. Corneille et Racine, si parfaits dans le tragique, excellent aussi en verve malicieuse et comique; ils ont fait Polyeticte et le Menteur, Athalie et les Plaideurs, D'autres n'ont que la verve tragique ou la verve comique ; Crébillon n'a jamais eu le plus petit mot pour rire, et Molière n'a jamais essayé de sortir de la comédie, à quelque hauteur qu'il l'ait portée. Tous ces types se reproduisent dans le monde musical. Mozart et Rossini gardent le premier rang dans le style pathétique et dans le genre bouffe : l'un écrit VEnlèvement du sérail à côté de Don Juan, l'autre le Barbier de Séville et la Cenerentola à côté à'Othello, de Sémiramis et de Guillaume Tell. Méhul nous a légué deux chefs-d'œuvre absolument contraires, Joseph et VIrato; Gluck, Meyerbeer et Beethoven, toujours savamment magnifiques, n'ont jamais, que je sache, écrit une scène bouffe, et Bellini n'a pour ainsi dire produit, sous des titres divers, qu'une élégie touchante comme celle de Millevoye, et toujours la même. M. de Laprade fait remarquer que les animaux, incapables de comprendre la beauté d'une strophe
232 ÉTIDES ET SOUVENIRS.
OU d'une statue, subissent au contraire facilement Fascendant de la musique, qu'un serpent même se montrera sensible à la mélodie, et il en déduit que la musique est le plus sensualiste des arts, puisque c'est le seul qui ait prise sur les natures secondaires.
Je ne sais si cette sensibilité des animaux à la musique est parfaitement démontrée, elle n'est, en tous cas, ni très répandue parmi eux. ni très étendue, el il y a certainement dans l'espèce animale tout entière plusieurs instincts très élevés et infiniment plus développés que celui qui m'est objecté ici. Quelle ejst l'origine, la nature, la mesure de ces instincts? Je ne me charge pas de le définir doctoralement ; je me contenterai de rappeler que ces instincts existent avec un caractère bien autrement irrécusable que le goût de la musique chez les quadrupèdes ou chez les reptiles. Nous avons, M. de Laprade et moi, un illustre ami, M. de Montalembert, qui, dans un accès de misanthropie passagère, s'écriait : « Ne me parlez pas des chiens, ils font trop grande honte aux hommes. » Le chien, en effet, n'a-t-il pas été maintes fois célébré en prose et en vers? Qu'on me permette de ciler un seul exemple entre mille :
Ton silence nous plaint, ton regard nous soulage;
Fidèle, inlelligent, tu traduis nos discours;
Ta patte a de Tesprit et ta queue un langage!
Grondé, battu, chassé ; mais revenant toujours.
Tu devines Tami, tu dénonces le traître!
Tu vis pour caresser, suivre et servir ton maître,
Et tu meurs, au besoin, pour dérendre ses jours!
Faut-il en conclure que le sentiment de l'aflection
et de la fidélité est un pur sensualisme, puisque nous le partageons avec les chiens? Les hommes vont souvent aussi chercher dans le règne animal Temblème de Tamour maternel ; le hibou est plein d'illusions sur ses petits, le renard consacre ses meilleurs tours à la conservation de sa progéniture, le pélican ouvrant son sein nourricier figure, dans le symbolisme chrétien, l'Église elle-même et il se retrouve encore aujourd'hui dans nombre d'armoiries épiscopales ou monastiques. L'amour maternel doit-il alors être frappé de déchéance? Le perroquet, le sansonnet, le corbeau arrivent à prononcer des phrases distinctes et complètes. La parole ne sera-t-elle plus, en vertu décela, qu'un simple mécanisme? Quel homme sensé voudrait aller jusque-là? Convenons donc à l'amiable que si, en de rares occasions, quelques animaux se montrent sensibles à un accord mélodieux, cela leur fait beaucoup d'honneur sans faire aucun tort à la musique.
Entraîné par ses habitudes logiques, M. de Laprade arrive nécessairement d'un point de départ exagéré <\ des applications exagérées dans l'ordre politique et historique.
Non, la musique n'est pas la complice naturelle du despotisme, le délassement corrupteur des peuples asservis.
Deux grandes divisions séparent encore malheureusement les diverses parties du globe : il y a d'un côté le monde européen, c'est-à-dire le monde chrétien et civilisé; il y a de l'autre le monde asiatique, c'est-à-dire les nations languissantes et énervées sous
le double empire du despotisme et de la yolupté. Si la musique est ce qu'on nous disait tout à Theure, elle sera les délices et le triomphe de l'Orient, l'objet des mépris et de l'inaptitude du monde civilisé : eh bien ! c'est précisément le contraire qui arrive, et M. de Laprade nous en donne lui-même une preuve piquante. « Un pacha d'Egypte ou un sultan de Gonstantinople, interrogé sur Teffet d'une symphonie, répondit : C'est très bien, mais c'était mieux: auparavant. Auparavant c'était le tintamarre des instruments que l'on accordait dans l'orchestre. »
Comment se ferait-il donc que le pays des houris et des janissaires ne fût pas le paradis des musiciens, et comment se ferait-il que la terre de l'Évangile et de la liberté fut en même temps la patrie de la musique sacrée et de la musique héroïque, si l'instinct de la mélodie n'était pas en relation directe avec le cœur de l'homme plutôt qu'avec se$ sens? et, pour ne parler que de l'Europe, comment ne pas faire remarquera M. de Laprade qu'il est aussi injuste pour rAllemague et pour ritalie que pour la musique? Non, ce n'est point la partie somnolente des pays germains qui est le mieux douée pour la musique, c'est en particulier la Suisse et le Tyrol, c'est-à-dire les deux portions de l'Allemagne les plus libres, les plus énergiques et les plus pures. Non, ce n'est point la corruption de l'Italie qui est la cause ou l'effet de sa supériorité musicale ; il y aurait d'abord matière à contestation sur l'état vrai de l'Italie, la décadence y est certaine à quelques égards, mais c'est relativement à la splendeur de son passé ; les Fiancés ne révèlent assurément
pas une littérature avilie ; les Espérances de t Italie résumaient un noble programme qui eût sauvé la patrie de Manzoni, du comte Balbo et de César
Cantù, si la France Mais à quoi bon ce débat? il
ne serait opportun que dans le cas où la musique italienne dateraituniquement du dix-neuvième siècle ; or, nul ne voudrait le prétendre. Quelque juste éclat que jette son nom sur la musique italienne, Rossini n'était lui-même que le successeur de Pergolèse et de Gimarosa, qui comptaient à leur tour d'illustres ancêtres en remontant jusqu'à Palestrina; et, au temps de Palestrina, l'Italie, fertile en héros comme en libertés, con fédérait ses républiques sous le drapeau d'un pape et sauvait l'Europe à Lépante de l'invasion et de la barbarie musulmanes. Quant à l'Angleterre, je crois qu'il y a lieu delà récuser d'une façon générale en cette matière. Ce noble pays brille par l'éloquence politique, par le génie des lettres et des sciences, par la hardiesse, par la persévérance qui ont mené à bien les grandes entreprises et portent haut la renommée d'une nation; mais les arts proprement dits n'ont jamais trouvé là leur sol ou leur climat de prédilection. La musique n'y est pas seule en médiocrité ou en disgrâce, et la peinture^ la sculpture n'y sont pas plus florissantes ni plus fécondes que la musique; sauf l'architecture, qui participe du caractère sérieux et religieux des Anglais, presque tout ce qu'on admire dans les galeries ou les théâtres lyriques de l'Angleterre est d'importation étrangère; galeries' et théâtres attestent la richesse de son aristocratie et la supériorité
de ses enchères plutôt que sa vocation artistique.
Ce n'est pas moi qui ai voulu faire ainsi de la musique le corollaire inséparable du développement historique ou politique des nations ; mais si nous deviolis vider le débat sur ce terrain et poursuivre parallèlement rhistoire de la musique et Thistoire de la civilisation, je ne craindrais pas le défi. Aisément on découvrirait que les peuples, les gouvernements, les institutions les plus fidèles au christianisme se montrent en même temps les plus favorables à la musique religieuse et populaire.
Est-ce qu'une suite si antique d'hommages rendus, une si longue série de titres accumulés peuvent être pur effet du hasard, pur fluide électrique, pure nervosité? Non, mille fois non.
Cette puissance, cette force sont-elles dans la musique, comme j'ai osé l'ayancer, plus exclusivement morales que dans la peinture, dans la sculpture et même dans la poésie?
Ici je pourrais me réfugier derrière d'imposantes et, ce me semble, d'irrécusables autorités. Gomment croire que si la musique était cet art sensuel, pervers et corrupteur, dont M. de Laprade évoque le spectre, elle fût en même temps contemporaine des premières prières et interprète des premières adorations du genre humain?
« Le très dévot roi David, dit le livre de V Imitation^ fit faire diverses sortes d'instruments de musique; il composa des psaumes et ordonna qu'ils fussent chantes avec allégresse, et, comblé de la grâce de l'Esprît- Saint, il les chanta aussi lui-même sur la harpe ; il
apprit aux enfants d'Israël à louer Dieu de tout leur cœur et à faire chaque jour un saint concert de leurs voix pour les bénir et pour publier les merveilles du Seigneur. »
Et, si j'ouvre le livre des Psaumes, j'y trouve cet admirable récit et cette incomparable lamentation, incomparable témoignage aussi en faveur de la musique :
« Assis, mornes et immobiles, sur les bords du fleuve de Babylone, nous ne pouvons retenir nos larmes au souvenir de Sion !
« Et nous suspendons nos lyres aux branches des saules ;
« C'est en vain que ceux qui nous gardent captifs veulent nous faire répéter nos cantiques sacrés ;
« C'est en vain que ceux qui nous ont arrachés à notre patrie nous disent : Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion !
(( Comment pourrions-nous entonner le cantique du Seigneur sur une terre étrangère?»
Je pourrais peut-être m'arrêterlà et demander avec une certaine confiance au chrétien s'il récuse l'austère cénobite caché sous l'immortel anonyme de ïlmiiation de Jésus-Christ; au poète s'il veut entrer en lutte avec le roi David et les sublimes concerts d'Israël. Mais je veux m'adresser aussi au prosateur et au père de famille. Voici donc les questions plus humbles que je me permets de lui soumettre.
Une mère entre dans une bibliothèque et elle dit à sa fille : « Vous pouvez disposer de tels ou tels rayons ; mais vous ne toucherez pas sans moi a tels ou tels
volumes, qui vous seraient nuisibles. » M. de Laprade s'en étonnera-Ml? Lui-même conduira-l-il indifféremment ses jeunes fils dans tel ou tel musée de peinture ou de sculpture? Mais M. de Laprade comprendrait-il qu'on dit à la jeune fille ou au jeuoe homme le plus rigidement élevé : Voici des sonates et des symphonies, vous ouvrirez les unes, vous vous garderez de toucher aux autres : celles-ci contiennent des œufs de cygne et celles-là des œufs de vipère. — On interdira à de jeunes spectatrices un opéra à cause du drame ou du ballet. Mais que la partition soit transcrite tout entière pour le piano ou pour un orchestre, c'est-à-dire rendue à l'état de pure musique, qui songera jamais à la proscrire? 11 y a une littérature, une peinture, une sculpture clandestines et qu'on est obligé quelquefois de déférer aux tribunaux. Imagine-t-on une symphonie prohibée qui ne s'exécuterait qu'à huis clos et qu'on devrait traîner devant la justice? Tout n'est-il pas jugé à celte seule pierre de touche?
Je ferai même à ce propos une dernière concession à M. de Laprade. La musique a une faiblesse, et, s'il lexige, je dirai un défaut : comme beaucoup d'autres personnages de ce monde et des plus distingués, la musique n'est pas assez sévère dans le choix de ses compagnons, elle accepte avec trop peu de réserve des camaraderies compromettantes. Sans cette facilité de caractère, elle ne rencontrerait pas, j'en suis convaincu, les préjugés que je combats en ce moment ; personne n'aurait jamais songé à la faire descendre du piédestal où les âges reculés l'avaient
élevée et Thonoraient sans partage, si elle n'en était descendue elle-même pour parcourir nos promenades et hanter nos lieux publics en compagnie suspecte. C'est un tort, je le conresse sans hésitation, c'est une faute de conduite, mais ce n'est point un vice de nature.
Lorsque M. de Lapradc, relevant avec raison les sommes immenses, on pourrait se servir d'un terme plus sévère, que Ton consacre au nouvel Opéra, appelle cet édifice le sanctuaire de la volupté et la cathédrale du matérialisme, il confond le délit des yeux avec le plaisir des oreilles, la danse et toute sa responsabilité avec la musique sans auxiliaire ni cortège. Le nouvel Opéra, je le crains, sera le temple de ceux qui n'en ont pas d'autres; il sera, d'abord, si Ton en juge par sa façade, le temple du mauvais goût ; mais ce qu'il ne sera pas, c'est le temple exclusif de la musique telle que M. de Laprade luimême l'envisage et la discute, la musique des grands maîtres sous leur seule inspiration, la musique des grands orchestres dans leur sublime langage.
L'éloquent accusateur constate que la vogue excessive des cafés chantants, des concerts en plein vent date du second empire, et il en tire une preuve flagrante de mutuelle sympathie. On dit en droit : post hoc, nonpropter hoc, quand, d'accord sur un fait, on n'est pas d'accord sur son origine. C'est aussi la fin de non-recevoir que je crois pouvoir opposer ici. La profusion des cafés chantants coïncide, il est vrai, avec la suppression des libertés ; mais, comme la profusion des kiosques pour la vente des journaux.
comme la multiplication des cabinets de lecture, des photographies, des vêtements tout faits, des voitures à tout prix et à toute vitesse, c'est le développement d'un mouvement antérieur au second empire et même au premier, d'un 'mouvement qui résulte de la rencontre d'un certain nombre de découvertes mécaniques avec l'avènement de toutes les classes à l'éducation et à l'aisance, par conséquent avec la participation de tout le monde aux goûts de l'imagination et du bien-être. C'est là un mouvement légitime, vraiment progressif, qui ne s'est pas arrêté depuis plusieurs siècles et qui ne s'arrêtera sans doute pas d'ici à longtemps.
L'application de la vapeur à l'industrie, Tintervention des peuples dans leurs propres affaires, le suffrage universel, tout y a concouru pêle-mêle; la musique n'y figure ni plus ni moins que tout le reste. Le régime actuel cependant n'échappe pas pour cela, selon moi, aux reproches que lui adresse M. de Laprade. La captation des masses entrant dans tout césarisme préoccupe tout césarien infiniment plus que la morale, et qui dit captation dit bassesse dans les moyens. Sous le règne de la liberté, les hommes nourriraient de plus mâles ambitions et donneraient à leurs pensées de plus mâles reflets. Mais la liberté se garderait de détruire ces instruments divers, si multipliés et si commodes, de la vie plus facile, à meilleur marché, et des jouissances honnêtes mises à la portée de tous ; un peu de superflu est pour tout le monde chose fort nécessaire. La presse, la gravure, le théâtre, la chanson, seraient plus noblement ins-
pires, mais n'en continueraient pas moins leur propagation croissante. La liberté ferait avec désintéressement ce qui se fait sous le despotisme avec un calcul pervers ; elle ferait par un amour sincère du bien public ce qui se fait sans elle dans le but d'une exploitation froidement égoïste; pleine de respect pour elle-même, elle tâcherait d'imposer le respect de soi à toutes les heures et dans tous les acles de la vie, mais elle n'aurait pas besoin pour cela de détruire Tatelier de Nadar, la salle de Pasdeloup et la machine à coudre.
Toute chance de malentendu étant ainsi conjurée, examinons enfin si la musique est bien cet instrument sans conscience de lui-même, cet organe inerte et stupide, incapable de prendre parti dans aucun combat de la volonté.
Si la musique ne rendait à Thomme d'autre service que de le porter à la rêverie, je croirais encore qu'il faut la ranger parmi les agents et les conseillers d'un ordre élevé. Rêver n'accomplit et ne termine rien, mais commence beaucoup de choses; rêver, ce n'est pas encore le bien, mais ce n'est déjà plus le mal dans son action impérieuse et grossière ; rêver, c'est le premier acte de l'imagination en conQit avec de vulgaires réalités. C'est l'état intermédiaire entre l'attrait et le dégoût. C'est le déclin de l'orgie et l'aurore de l'amour. Rêve-t-il, celui qui ne connaît encore que les aiguillons de la chair? Rêve-t-il, celui qui se précipite dans toutes les frénésies du jeu et dans toutes les ivresses de la sensualité? Non, et vous soulèveriez son dédain, probablement sa colère.
Études et SouTenirs. i^
si TOUS lui parliez de ces horizons indécis qui ne sont plus la terre et qui ne sont pas encore le ciel, de ces pensées incertaines et flottantes qu^on peut nommer lassitude ou regret, mais pas encore remords ou repentir. Combien de temps saint Augustin a-t-il rêvé avant de croire, avant de s'incliner et de prier? Demandez-le aux larmes de sainte Monique ! elles seules pourraient vous répondre. Mais si, par malheur, vous enleviez au pauvre cœur humain cette halte passagère entre le mal et le bien, qui s'appelle la rêverie, vous auriez rompu le pont entre les deux mondes invisibles que presque tout homme doit traverser pour arriver à sa propre valeur et s'établir dans son état définitif. Bénie soit donc la musique, car elle ne peut nous faire rêver sans nous détacher de nousmêmes, sans nous entraîner dans cette sphère de l'idéal qui, pour beaucoup d'âmes ou faibles ou délaissées, n'est point encore le sanctuaire, mais en est au moins le parvis.
Cependant l'expérience, et l'expérience la plus générale, nous apprend que la musique ne se borne pas à plonger l'homme dans de poétiques extases : elle sait aussi prendre énergiquement parti dans les luttes humaines, et c'est alors dans le sens spiritualiste qu'elle exerce toujours son influence. Il suffit de rappeler à cet égard la musique nationale, la musique militaire, la musique religieuse.
La musique nationale ou populaire ne mérite et ne justifie pas seulement ce beau titre lorsqu'elle rappelle un de ces chants qui personnifient la patrie, comme en Angleterre, en France, en Suisse,
pour ne citer que trois peuples absolument divers de caractère, de mœurs et d'institutions. Elle est aussi nationale et populaire parce qu*elle est, dans toute l'acception de ce mot, un efficace moyen de civilisation, et elle est un moyen de civilisation parce qu'elle est un ingénieux ennemi de l'oisiveté. La musique est, en effet, à la fois un délassement et une science, un travail et un repos, et la jouissance ne vient qu'après Tétude. « La musique, dit équitablement M. de Laprade, confine aux mathématiques et se rattache à la géométrie. » Oui, elle peut paraître le jeu frivole des esprits sérieux, mais elle est aussi l'occupation sérieuse et utile des esprits qui sans elle seraient pires que frivoles. La musique peut sembler du temps perdu si elle détourne du barreau, de la médecine, de l'industrie ; mais quel temps bien employé que celui des orphéons de ville ou de village, si vous mettez en regard tout ce qui ne manquerait pas d'envahir la place restée vide! La musique civilise l'individu et les masses, non seulement par tout ce qu'elle retranche, mais par tout ce qu'elle impose, par des habitudes et des qualités qui sont presque des vertus, par l'exactitude, par l'esprit d'association, par la politesse, par l'obligation de se tenir en grand nombre sous la surveillance de tous les regards, sous la direction d'un maître, avec Tindispensable lien du concours commun. Sans entrer absolument dans la rhétorique des professeurs de M. Jourdain, on peut remarquer que les mots empruntés à la musique sont synonymes d'un bienfait, lorsqu'on les transporte dans l'ordre
politique ou social. Le monde n'est jamais plus heureux que quand le concert existe entre les peuples, rharmonie entre les rois; et, pour employer un argument qui ressemble moins à un jeu de mots, la statistique morale donne la même réponse que la philosophie du langage. Partout où une yéritable organisation musicale est entrée dans le tempérament des classes laborieuses, on est sûr de rencontrer les mœurs les plus douces, les plus graves et relativement les plus pures.
La musique militaire est autre chose qu^une suite incohérente de fanfares accélérées et sonores; elle occupe une place réfléchie dans la pensée des chefs et dans la disposition d'un plan de défense ou d'attaque. Assurément, elle n'intervient pas dans un litige entre deux armées qui vont en venir aux mains ou dans une délimitation de frontières ; elle ne se prononce pas sur la justice ou l'injustice d'une cause qui va faire couler des flots de sang. Mais, dans ces heures pénibles que tout le monde a connues, lorsque le cœur hésite entre la mollesse et l'énergie, entre l'égoïsme et le dévouement, que le clairon vienne à retentir, que l'hymne de la patrie ou le refrain favori du soldat vienne à se faire entendre, toute délibération cesse : la mollesse est vaincue, l'égoïsme et la prudence s'évanouissent, le soldat s'élance à la suite du drapeau redevenu toutpuissant, et aucune voix, si éloquente qu'on la suppose, n'aurait exercé une action si universelle, si persuasive et si rapide. M. de Laprade assure que les hommes qui entendent la même musique ne lui
accordent jamais la même signification : eh bien I voilà des hommes par milliers nonchalamment étendus sur le sol, murmurant contre le général, contre la guerre, regrettant le foyer natal, la liberté ravie, le bonheur entrevu ; la musique parle : nul ne s'y trompe, tous ont compris ce qu'ils viennent d'entendre, au même instant et de la même façon : tous se lèvent, non seulement pour obéir à la discipline, mais avec la même émotion dans Tàme, le même feu dans les yeux, le même cri dans la bouche : Aux armes I Est-ce là manquer de clarté pour les esprits et d'empire sur les volontés ?
Des phénomènes, moins visibles mais aussi réels, se produisent avec la musique religieuse ; un homme hésite entre le doute et la foi, entre la révolte et la soumission; un grand sacrifice lui est demandé, tout son être gémit ou s'indigne; il prend un livre, son esprit reste distrait ; il interroge un ami, sa raison ou sa passion sont intarissables en allégations spécieuses ou en paroles enflammées ; il entre dans une église, il veut prier, ses lèvres restent muettes; mais bientôt des sons mystérieux, tantôt suaves, tantôt foudroyants, s'emparent de sa pensée, la détendent, la dominent : il pleure, il se prosterne, il sanglote. 11 était entré froid ou rebelle, il sort un des héros du sacrifice ou de l'abnégation ; le trésor de force, dont il n'avait jamais soupçonné l'existence en lui-même, s'est tout à coup révélé à ses propres yeux ; c'est la musique qui a opéré ce prodige : n'est-ce pas là encore agir sur la volonté ?
La musique ne suffira pas, j'en conviens, pour
soutenir les sublimes résolutions du premier mouyement; mais elle les a éveillées, elle en a fait goûter les premiers charmes, la première fierté, la première consolation. Ceux qui viendront après elle n*auront plus qu'à continuer son œuvre, et cette œuvre a fait des prêtres comme des soldats.
11 n*est pas de jour où ce drame du cœur humain ne se renouvelle dans nos églises. Puis, contemplez-y la foule dans son ensemble, chaque assistant apporte les préoccupations et les tendances les plus diverses; mais, aux heures solennelles du culte, toutes - les âmes se pénètrent du même sentiment, comme tous les corps fléchissent dans la même attitude. La musique n*emploie pas pour chacun le même mot, mais pourtant elle présente à tous la même idée, foi, détachement, courage, et c'est avec ce peu de mots que le christianisme a transformé le monde. N'opposons donc pas les arts les uns aux autres, et n'imputons à aucun d'être Tallié nécessaire ou le complice des bas instincts et des mauvais gouvernements.
Les arts sont, avec des caractères difl^érents, des forces de même nature et des puissances de droit divin ; tous par conséquent portent ombrage au matérialisme et à la tyrannie ; la peinture et la sculpture s'adressent surtout à Tintelligence et à la raison, la musique s'adresse à l'imagination et au cœur; toutes les trois rejettent également les jougs trop durs et les freins trop étroits; la peinture et la sculpture se meuvent dans une sphère illimitée, mais ne nous entretiennent que du sujet déterminé sur lequel il leur a plu de se fixer, la musique
nous parle de nous-mêmes, elle pénètre au fond de nos âmes et, comme Fami le plus intime, s'unit à nos souvenirs ou à nos angoisses secrètes; la peinture et la sculpture impliquent Tétude de Tanatomie et sont surtout pratiquées par les hommes; la musique, qui n'exige que Tanatomie des sons, est l'élude favorite des femmes ; la peinture et la sculpture sont proches parentes de l'histoire, la musique est sœur de la poésie. Toutes les relations des arts entre eux et des arts avec le cœur humain appartiennent essentiellement aux sentiments indépendants et délicats : les peuples en sont avec raison fiers et jaloux. Tout despote le sait, et, quand il ne peut étouffer ni les arts ni les lettres, il s'applique à les corrompre pour les énerver. Assurément, il serait à souhaiter que l'homme pût atteindre d'un seul vol les sommets voisins du ciel et y demeurer. Mais puisqu'il ne s'élève que de degré en degré, pas à pas, avec d*indispensables haltes et de fréquentes chutes, ne lui disputons rien de ce qui l'aide à gravir les hauteurs et à s'y maintenir. Que mon cher contradicteur y refléchisse encore, il ne lui siérait pas de couper les ailes à des muses qui peuvent quelquefois devenir des anges gardiens.
On ne sera pas étonaé, je Tespère, du double titre donné à ce travail. Tous les grands intérêts d'une nation sont étroitement unis et solidaires; on n'en blesse jamais un isolément, ni dans Tordre matériel ni dans Tordre moral, et le mot célèbre du baron Louis : c< Faites-moi de bonne politique, je TOUS ferai de bonnes finances, » demeure universellement et perpétuellement vrai. Ce n'est donc ni pour un vain plaisir ni par une secrète amertume que je veux entremêler ici et tenir constamment en regard les souffrances de Tagriculture et les griefs de la politique. C'est la nature même des choses qui crée ce rapprochement, et il faudrait bien plus d'efforts pour s'y soustraire que pour s'y livrer:
Je ne me placerai pas non plus à un point de vue rétrograde. Les esprits sensés ne demandent ni ne souhaitent le retour d*aucun ancien régime ; ils croient fermement, sincèrement, à Tavenir de toutes les libertés : de la liberté religieuse comme de la liberté politique, de la liberté des échanges commer-
ciaux comme de la liberté des idées. Si j'en juge par toutes les délibérations qui me sont connues, les agriculteurs ne réclament pas plus le rétablissement de réchelle mobile qu'on ne réclame la résurrection des parlements ou des intendances provinciales, non que ces institutions fussent mauvaises en elles-mêmes, mais parce qu'elles ne sont plus appropriées à notre temps. Ce n'est donc pas l'aspiration vers le libre échange qui sera combattue ou condamnée ici, ce n'est même pas son introduction par Temploi absolu et arbitraire de l'autorité, quoique je le blâme toujours. Il y a des cas où un gouvernement, après mûr examen, peut ne pas se laisser trop longtemps ou trop docilement entraver par l'égoîsme ou l'aveuglement des intérêts privés. Si Louis XVI, qui avait si bien compris Turgot, l'avait soutenu contre la résistance de traditions surannées, la Révolution peutêtre eût été conjurée, et la France aurait devancé d'un siècle des sécurités et des prospérités qu'elle ne connaît pas même aujourd'hui ^ Mais, si Louis XVI avait mis tout son pouvoir au service des réformes économiques, il aurait dû y mettre aussi toute sa prévoyance, toute sa sollicitude, et, à côté de la moindre destruction, préparer ou assurer un équivalent réparateur. On peut donc accepter en principe le libre échange ; on peut même, si l'on partage la conviction des libre-échangistes , accorder un bill d'indemnité aux procédés brusques et sommaires à
1. Voir les papiers inédits de Turgot, récemment publiés, et un très curieux travail de M. le baron de Larcy (Correspondant du 35 août 1866).
Taide (lesquels le libre échange nous a été imposé. Mais ce qui donne lieu aux plus justes doléances, c'est qu'après avoir fait ces deux énormes concessions, on cherche vainement autour de soi les compensations, les adoucissements, les mesures transitoires qui, dans Tintérêt même de la liberté du commerce, auraient dû accompagner son intronisation parmi nous.
Comment tant de légèreté ou tant de dédain a-t-il présidé à laccomplissement de mesures d'une si grande portée? Déjà je retrouve ici la politique, et c'est la politique seule qui peut nous donner la réponse.
Le gouvernement a traité l'agriculture comme il a pris malheureusement l'habitude de traiter beaucoup d'affaires d'une autre nature. Aujourd'hui on n'aime pas assez le contrôle des corps réguliers et permanents; on ne recherche pas assez le contact et le conseil des hommes à la fois compétents et indépendants. S'il s'agit de l'Allemagne et du Danemark, on s'irrite de la parole de M. Thiers et on étouffe sa voix. Quand une discussion devient trop pressante, quand une argumentation embarrasse, on aime à s'en délivrer en faisant jouer dans le lointain la perspective d'un plébisciste. Aujourd'hui, d'un bout de l'Europe à l'autre, on trouve habile et peut-être commode, de faire appel au suffrage universel qui, en beaucoup de matières, prononce à peu près au hasard. C'est ainsi qu'on peut s'expliquer la conduite singulière qui a été tenue depuis quinze ans à l'égard de l'agriculture. Dès le début du second Empire, on constitua, aux vifs applaudissements du public agri-
cole, un grand conseil de Fagriculture ; les membres de ce grand conseil furent généralement bien choisis. 11 n'a manqué à cette excellente conception qu'une seule chose : la vie. Jamais les hommes éclairés et sages que Ton venait de former en corps délibérant n'ont été admis à délibérer. Quand le Corps législatif a essayé de revendiquer quelques-unes des attributions tombées en si prompte désuétude, le gouvernement en a témoigné de rhumcur, et il a préféré chercher une autre juridiction dans la convocation d'assises extraordinaires sous le nom d'enquête agricole.
Assurément, mieux vaut cela que rien; mieux vaut une consultation qui risque de se perdre par son étendue même qu'un refus dédaigneux ou une impitoyable surdité. Mais enfin l'enquête agricole n'a été résolue qu'à la suite d'innombrables doléances; n'aurait-il pas mieux valu conjurer ces plaintes? Elle va constater des fautes graves et des souffrances douloureuses; n'aurait-il pas mieux valu ne pas commettre ces fautes et prévenir la ruine momentanée d'une partie de la fortune publique? Il y a donc là un vice d'habitude, on serait tenté de dire un vice de tempérament; trop d'insouciance, quand il s'agit d'appeler la lumière, et plus d'apparence que de réalité dans la façon d'interroger, quand, tardivement et de guerre lasse, on interroge. Et en effet, si quelqu'un avait l'arrière-pensée , le parti pris de faire avorter les réponses par la complication et par l'abondance des questions et de noyer les gens, sous prétexte de les tirer de l'eau, je le mettrais au
défi de trouver un procédé plus sûr pour arriver à son but que les soixante-dix-neuf pages inquarto du Questionnaire, premier élément et point de départ de Fenquéte agricole. La statistique y est à chaque instant confondue avec l'agriculture, et le gouvernement nous demande, dans une foule de cas, ce que lui seul pourrait nous apprendre. Qui de nous sait aussi bien que lui quel est Tétat hypothécaire de la propriété en France, puisque lui seul a, d'un bout de la France à l'autre, tous les registres des hypothèques sous la main? A quoi bon nous interroger sur les tarifs de transports par canaux ou par chemins de fer, quand lui seul peut vérifier tous les tarifs, tous les cahiers de charges, tous les tableaux que le simple cultivateur et même le riche propriétaire ne connaissent pas ou ne connaissent que dans des rapports très restreints et dans une sphère très étroite?
La première réponse à l'enquête doit donc, ce me semble, être celle-ci : Nous regrettons que l'agriculture n'ait pas une représentation normale, permanente et compétente ; nous regretterions qu'elle n'eût d'autre avenir que des enquêtes à longs intervalles, provoquées seulement par le mal accompli et dirigées, même involontairement, de façon à les faire avorter dans la multiplicité et la confusion des réponses *.
1. Je Tiens de Toir fonctionner à Segré le questionnaire ambulant, c'est-à-dire l'enquête orale : J'ai assisté là et j'ai pris part à des scènes d*un comique indescriptible. Cependant le sujet est trop triste pour qu'on s'y égayé, et je veux relever seulement ce qu'il est permis d'appeler le caractère administratif français et l'intrusion de la politique.
Il est un principe qu'il faut admettre au bénéfice du ministre de Fagriculture : c'est qu'il y a des
Je commence par rendre pleinement hommage à M. ***, conseiller d'État, qui présidait la sâonce. II m*a paru fort versé dans la science administrative, mais préoccupé au suprdme degré de donner à son attitude la forme et Timportance judiciaires, au lieu de provoquer ramilièrement et de faciliter les explications au milieu d*une population peu accoutumée à des séances aussi solennelles. On va en Juger.
M. le conseiller d'État ayant offert la parole à qui désirerait la prendre, tout le monde garda le silence. Un des assistants finit alors par dire : — Nous nous en rapporterions volontiers à ce que dirait 11. de Falloux. M. *** protesu contre Tidée d'une déposition collective et déclara qu*il ne pourrait l'admettre. Je me bâtai de dire à mon tour que je ne me reconnaissais nullement le droit de parler pour autrui, et que je demanderais seulement la parole sur les points qui me sembleraient le comporter. Ceci était encore trop simple pour être admis. M. **^ m'annonça qu'il ne pouvait tolérer aucun dialogue ; que, si j'avais quelque cbose à dire, je le dise tout de suite, et puis qu'on passerait à un autre, et ainsi de suite. Je présentai quelques objections à ce mode de procéder, puis je me soumis, et je commençai par ces mots : « Le questionnaire ayant le tort... » M. *** m'interrompit aussitét et me déclara qu'il ne souffrirait point qu'on critiquât le questionnaire. Je répondis que je pourrais placer mon observation sous forme d*éloge, si cela lui convenait mieux. — Je ne souffrirai pas davantage que vous en fassiez Téloge, me fut-il répondu. Vous n'avez rien à critiquer ni à louer dans ce qu'a fait ici l'administration. Parlez sur l'agriculture. — Je me soumis de nouveau^et je parlai du prix des céréales. M.*** dicia lui-même ensuite ma déposition avec une parfaite exactitude au secrétaire de la sous-préfecture. Cependant un des assistants remarqua qu'il se glissait une légère erreur dans la rédaction et me le fit observer. M. *"* considéra cette interruption comme un manquement à l'ordre et répéta avec beaucoup d'autorité que chacun ne devait parler qu'à son tour. Je perdis alors un peu patience; je recueillis malgré lui l'observation utile qui m'était faite, et elle fut insérée sans autre difficulté dans ma déposition. M. *** reconnut lui-même que cette réglementation était par trop étroite. Il finit par s'en relâcher, mais â condition que les observations s'échangeraient uniquement par son intermédiaire comme cela se pratique dans les Cours d'assises. On comprendra, et ceci est mon seul but, quel embarras et même quelle intimidation un tel mode d'enquête doit inspirer à des campagnards
lois générales de la nature sur lesquelles il ne peut absolument rien et dont il serait puéril de le rendre responsable, comme le font quelquefois des masses injustement exaspérées. Quelles que soient la vigilance et Factivilé d'un gouvernement, il n'empêchera jamais certains résultats fâcheux provenant d'une disette ou d'un excès de production ; mais ce ne sontlà que des accidents éphémères, et, ce qu'on a le droit d'exiger, c'est qu'on ne se fonde pas sur l'exception comme si elle était la règle. Nous n'imputons pas au gouvernement la stérilité de nos épis, mais nous demandons qu'à son tour il veuille bien ne pas nous reprocher leur fécondité ; nous demandons que toutes les mesures soient prises, que toute la législation soit combinée en vue de la prospérité et pour faire de cette prospérité notre état normal. Est-ce là notre situation ? je ne le pense pas.
En même temps que l'on décrétait le libre échange,
qui voient chaque parole devenir l*objet d*ttne véritable lutte. A Scgré la plupart des assistants se sont retirés sans avoir osé dire un mot de ce qu'ils voulaient faire entendre.
Quant à la politique, j'ai le droit de dire qu'elle s*Gst montrée beaucoup trop à découvert dans mon exclusion personnelle. Le gouvernement m'a donné, il y a quatre ans, le prix de ferme dans le département de Maine-et-Loire ; je suis président du Comice agricole de Segré. Je n'ai été appelé, pour l'enquête de Maine-et-Loire, dans aucune commission, et, pour que mon exclusion fût plus directe et de meilleur gof^t, on avait appelé dans la commission le vice-président de mon Comice: Je n'avais pas été averti non plus de la présence de cette commission à Segré, c'est un journal qui m'en a informé. Et cependant sept ou huit personnes avaient reçu des lettres de convocation. M. le duc de Fitz-James, qui n'avait pas été averti plus que moi, s'en est plaint dans sa déposition. M. *** a répondu que les personnes qui avaient reçu une convocation l'avaient sollicitée. M. *** a commis là une erreur involontaire, et plusieurs personnes convoquées l'avaient été par le choix spontané de l'administration.
Ton devait savoir et Ton savait qu'on allait placer brusquement Tagriculture française en face d'une concurrence formidable. Puisqu'on l'appelait au combat, il fallait lui donner des armes, et des armes égales à celles de ses concurrents. Les orateurs officiels et les écrivains officieux parlent souvent, même à propos de l'agriculture, de la vaillance française et prétendent que l'on fait injure à la nation, quand on doute de sa supériorité partout où elle se présente. Cela est vrai, mais dans une certaine mesure que le bon sens indique aisément et que l'on ne peut oublier sans courir de grands risques. Fait-on une injure à l'armée française quand on modèle ses instruments de combat sur ceux de l'étranger et qu'on épie soigneusement tous les perfectionnements adoptés par l'ennemi possible, afin d en armer à la même heure et au même degré le fantassin, le cavalier ou l'artilleur français? En agriculture, l'arme de combat, c'est la production abondante et à bon marché. Le libre échange devait donc se présenter au pays escorté d'un certain nombre de mesures qui s'offrent d'ellesmêmes à la pensée :. diminution des charges qui pèsent sur le sol, facilité de la main-d'œuvre, développement des moyens de circulation. Qu'a-t-on fait dans cette voie, soit avant la promulgation du libre échange, soit depuis? Rien ou trop peu, et c'est là, qu'on en soit bien convaincu, ce qui a créé tant d'hostilité contre le libre échange lui-même. On a imputé à la liberté du commerce, pensée généreuse, séduisante, des torts qui ne lui appartiennent pas en propre et dont le reproche aurait pu lui être épargné par
L'AGRICULTURE ET l.k POLITIQUE. 257
des amis plus attentifs. Passons donc rapidement en revue les précautions qu'on aurait dû prendre et qu'on n'a pas prises, en nous renfermant soigneusement dans la sphère où le gouvernement de la Providence n'est pour rien et où le gouvernement des hommes est pour tout.
La propriété foncière, c est-à-dire l'agriculture, porle à elle seule presque tout le poids des impôts. J'en emprunte le tableau à un journal qui n'est pas suspect d'opposition systématique, V Opinion nationale. Elle dit : « Le mal est dans une législation vicieuse qui accable Tagricullure de charges exorbitantes et la livre en proie à une fiscalité ruineuse.
« Elle paye : 1" les impôts de TÉtat; 2^ les impôts départementaux, qui dépassent souventle quart de l'im* pôt de l'État ; 3* les impôts communaux, qui équivalent au quart; 4** l'impôt des prestations qui est du cinquième ; l'enregistrement des baux ; le tarif exorbitant desofficiers publics ; l'entretien des chemins vicinaux ; les octrois, car c'est l'agriculture qui paye l'entrée des bestiaux dans les villes. On a calculé que sur 160 millions d'octrois, l'agriculture payait 100 millîons«
« Dans beaucoup de communes, les prestations ne suffisent pas pour l'entretien des chemins vicinaux ; si la commune n'a pas de ressources, on met un nouvel impôt pour combler le déficit.
« D'ailleurs cet impôt des prestations pour l'entra-
Étudet et SoBTenin. 17
2oS ÉTUDES ET SOUVENIRS.
tien des chemins dey rai t être départemental ou frapper Thabitant des villes comme Thabitant des campagnes, puisque les chemins servent aux villes comme aux campagnes.
« A toutes ces charges ajoutez les droits de mutation et de succession, et vousaurez une idée de ce que le fisc prend à ragriculture. Il faut d'ailleurs remarquer que, dans le droit de succession, on ne tient pas compte des charges qui pèsent sur la propriété. Ainsi, une terre valant 100,000 francs est grevée d'une hypothèque de 50,000 francs : le fisc réclame les droits sur le taux de 100,000 francs.
(( Mais Tavidité du fisc ne se borne pas là ; il sait tirer parti aussi de la créance hypothécaire. Ainsi un père lègue à ses enfants la propriété de 100,000 francs grevée d'uhe hypothèque de 50,000 francs, et les droits de mutation portent sur 100,000. En même temps, le créancier de 50,000 francs lègue cette créance à son fils; les droits de mutation frappent cette créance. De sorte que le fisc perçoit les droits de mutation sur 150,000 francs pour une propriété qui n'en vaut que 100,000.
« Supposez maintenant cette propriété de 100,000 francs grevée d'une hypothèque de 90,000 francs et transmise à des collatéraux ; les 10,000 francs d'actif restant ne suffisent pas à satisfaire le tré-
1. Opinion nationale du vendredi 19 octobre 1866. ^ Dans une remarquable brochure intitulée : Une déposHion à Venquéle agricole, par le vicomte do Meaux, Je lis : m Létaux exorbitant de nos droits de mutation n*est autre chose qu'une lutte barbare entre l'exaction et la Traude, il pro« voque manirestement la fraude et ne peut s'excuser qu'en la supposant
D'aulres aperçus du même genre pourraient être signalés à Tattention publique. Après une longue attente et d'incessantes pétitions, le sel, objet de première nécessité pour Tamendement de la terre comme pour le ménage du pauvre, avait été dégrevé; Timpôt sur le sel a été rétabli et reste toujours dans des proportions exorbitantes. La facilité des échanges entre terrains contigus est aussi d'un intérêt quotidien pour Tagriculture. Des parcelles de terre appartenant à des propriétaires différents créent des difficultés d'exploitation, exigent des clôtures, des fossés qui demeurent autant de terrains improductifs. Une loi de 1824 dégrevait sensiblement des droits de mutation tout échange de terrains contigus; cette loi a été abolie, et le fisc a repris ses rigueurs. Les maisons qui n'ont que cinq ouvertures supportent un impôt de portes et fenêtres très modéré ; on a souvent demandé que cette faveur s'étendit aux maisons de ferme ayant dix ouvertures. Pourquoi, dans l'enseignement primaire, ne pas donner aux enfants quelques notions simples et claires sur l'agriculture ? Pourquoi ne pas laisser plus de liberté au père de famille pour retenir ses enfants près de lui durant les travaux de la récolte? Bien longue serait la liste des mesures à prendre, peu importantes au premier coup d'œil, mais dont l'ensemble formerait,
toujours. Le trésor ne perdrait rien à un abaissement considérable de ces droits. Il arrlTorait ce qui est arrivé à la suite de la réforme postale, ce qui arrive toutes les fois que le législateur abaisse des droits excessifs pesant sur des actes à peu près inévitables. La fraude diminuerait peu à peu, à mesure que la sincérité des déclarations deviendrait moins onéreuse. »
dans une législation sympathique aux campagnes, une suite d'améliorations pratiques et efficaces. Le remaniement des impôts, leur diminution, leur meilleure application, ce sont là des questions qui impliquent éminemment la responsabilité du pouvoir, et c'est un des premiers points sur lesquels il importe d'insister.
En agriculture comme en politique, il peut y avoir deux motifs de doléances : la loi elle-même ou la façon dont on l'applique. En politique, une fraction notable de l'opposition critiquait radicalement la constitution de 1852. Un sénatus-consulte vient d'interdire de discuter la constitution. Beaucoup d'hommes parlementaires déplorent cette interdiction, convaincus qu'on n'arriverait jamais à rien perfectionner, si l'on était mis d'avance dans l'impossibilité de rien critiquer. Mais enfin, le sénatus-consulte une fois promulgué, il aura force de loi jusqu'à sénatusconsulte nouveau. D'ici là l'opposition ne se trouvera pas réduite au silence. Elle se renfermera plus étroitement dans le cadre légal de la constitution, mais elle dira : La constitution étant donnée, vous en abusez ou vous en usez mal; vous n'appliquez pas avec sincérité les dispositions libérales qu'elle peut contenir; vous exagérez les dispositions restrictives ; vous faussez les ressorts au risque de les briser. L'opposition, passant en revue la politique étrangère, dira : Vous avez eu raison d'aller en Orient, mais il fallait y laisser d'autres traces de votre passage. Vous avez eu raison d'invoquer la politique séculaire de la France en Italie, mais vous avez eu tort de ne pas
la suivre. Il était bon de combattre au delà des Alpes la prépondérauce autricbienne, mais il ne fallait pas pour cela sacrifier les intérêts de la France elle-même et créer de yos propres mains une situation beaucoup plus périlleuse pour nous que la situation antérieure. Vous avez eu raison de ne pas laisser relever à Vienne l'empire d'Allemagne, à supposer que cette prétention y e\islât, mais il ne fallait pas accorder à Berlin ce que vous refusiez à Vienne, en rapprochant, c'est-à-dire en doublant le péril.
Je souhaiterais que les agriculteurs tinssent, proportions gardées, un langage analogue : Le libre échange, diraient-ils, résulte désormais de traités internationaux, c'est un fait légal et accompli. Vous avez donc raison de nous préparer et de nous conduire à l'acceptation de la plus large concurrence ; c'est là le progrès naturel et légitime du temps. On a d'abord détruit les entraves de province à province, on a multiplié ensuite les rapports de royaume à royaume. La vapeur a été merveilleusement utilisée ; les chemins de fer en sont nés. Aujourd'hui, les cinq parties du monde se visitent et s'exploitent plus rapidement, plus fructueusement que ne se visitaient et ne s'exploitaient, il y a cent ans, les contrées les plus rapprochées. Vous ne pouvez donc trop nous avertir, vous, nos guides et nos maîtres, vous ne pouvez trop nous stimuler dans cette voie ; mais vous avez tort lorsque, en nous annonçant et en nous imposant toutes les libertés commerciales, vous maintenez et souvent vous aggravez toutes les anciennes charges fiscales. Que le blé français lutte sur le marché euro-
péen avec le blé d'Odessa et le blé de New- York, soit ; nous nous chargeons de la lutte pour ce qui regarde la qualité du blé ; mais yous, hommes du pouvoir, informez-vous de ce que coûte sa production en Russie et en Amérique, et calculez notre part des charges publiques de manière à nous permettre de produire au même taux. Ainsi, votre système admis, ce que nous vous reprochons, c'est la façon incomplète et inconséquente dont vous le pratiquez. La liberté, la concurrence, nous l'acceptons parfaitement, mais avec l'économie dans les finances et l'allégement dans les impôts.
Une autre condition principale de la production et par conséquent de la prospérité agricole, c'est la ïaculté de se procurer les bras nécessaires et en temps utile, c'est l'équilibre bien gardé entre le prix de ces bras et la somme de leur travail. L'attention du gouyernement doit donc s'appliquer à ce que cet équilibre ne soit pas rompu, et il exerce dans cette question, comme dans beaucoup d'autres,une influence décisive. Là aussi, comme ailleurs, il y a un mouvement général des faits, une sorte de courant du siècle que les uns appellent purement et simplement le progrès, que les autres nomment une loi providentielle, mais qu'en tout cas nous sommes forcés de subir comme on subit l'état de l'atmosphère. Ainsi, les conditions actuelles de la société moderne tendent et tendront chaque jour davantage à l'agglomération des ouvriers
dans les villes. L'égalité devant la loi amène naturellement régalité dans les habitudes. L'uniformité relative des classes a pour corollaire l'uniformité relative des logements et des vêtements. Ainsi, les ouvriers employés à la décoration de nos demeures, les ouvriers employés à l'élégance de nos vêtements, iront en se multipliant de jour en jour, et ils ne peuvent se multiplier qu'au détriment des travaux agricoles. L'amélioration du vêtement et du logement est un bienfait, et, quand elle est renfermée dans une juste mesure, un gage de bien-être. L'effort du gouvernement ne doit donc pas tendre à contrarier le mouvement naturel et à perpétuer les masures insalubres ou les haillons, sous prétexte de protéger les saines mœurs ; mais il ne doit pas non plus prendre h tâche de propager et d'accélérer un mouvement factice qui aura pour résultat de ruiner la campagne tout en corrompant la ville. Le valet de ferme est aujourd'hui aussi difficile à trouver qu'à satisfaire, et j'emprunte le tableau suivant à un ancien représentant de la Lorraine, qui constate dans l'Est ce que je vois dans l'Ouest : « Le domestique^ qui recevait autrefois 150 francs, trouve aujourd'hui que ce n'est pas assez de 300; il buvait du vin deux fois par jour, et aujourd'hui il en exige quatre fois ; le vin coûtait alors 10 francs l'hectolitre, et il coûte aujourd'hui 2S francs. Dans ce temps-là on faisait un traité de louage avec un domestique et on était à peu près certain de le conserver toute Tannée ; aujourd'hui on fait encore des traités, mais le domestique s'en moque et son maître n'est jamais cer-
tain de le conserver trois jours. Le maître a bien pour lui le droit, mais le nouveau droit se réduit au faii *. »
Toute société européenne , et par conséquent tout gouvernement européen, a deux grandes voies toutes tracées de moralisation et d'ordre : la religion et Tagriculture. Quand un gouvernement ferme ces deux voies ou s'en éloigne, il faut nécessairement quHl soit dominé par quelque intérêt mal compris ou par quelque système mal conçu. C'est, je le crains, ce qui est arrivé depuis quelques années dans la direction de nos travaux publics. Des hommes politiques et des publicistes ont cru, à tort ou à raison, que les influences religieuses et les influences bourgeoises n'étaient pas suffisamment à leur discrétion, et que leur vrai point d'appui était dans les classes populaires. De là une préoccupation hâtive et irrcflécliie de la captation des masses; de là un essor soudain et immodéré des travaux particulièrement agréables à la classe ouvrière, sans s'apercevoir assez qu'en caressant les villes on courait le risque de s'aliéner tôt ou tard les campagnes. Ajoutez à cela que l'ouvrier, par le fait même des excitations de toute nature qu'il rencontre dans la ville, échappe très vite à la main du pouvoir, tandis que la campagne n'a pas encore secoué la pression administrative. Mais le jour où ces deux forces se réuniraient dans une même action, tout ce système prétendu habile s'engloutirait dans une immense
1. Discours prononcé par M. Paulin Gillon, président de la Société d'agriculture do Bar-le-Duc.
L'AGRICULTURE ET Lk POLITIQUE. Î65
ruine. On a plusieurs fois déjà rappelé la correspondance de TéchevinMyron et du roi Henri IV. Il faut la citer encore, car la citation est toujours opportune. On a soutenu au Sénat et dans le Moniteur que ces lettres étaient apocryphes ; d'autres en maintiennent Tauthenticité. Je n'ai point à prendre parti dans cette contestation; histoire ou apologue, je m'empare seulement ici d'utiles leçons résumées dans un très piquant langage :
Du Parlouer des Bourgeois, le 20 d*août 1594.
Cher Syre,
Vous m'avez dit : Compère, j'aulneray vostre afîeclion aux véritez que vous oserez me signaler. Mon doux seigneur el bon maistre, mon affection de subject va être cbosc provée, car j'ay des reprosches à vous faire...
Oti donc avez-vous la teste, cher syre, que vous appelliez à son de trompe tant d'ouvriers étrangers à Paris? Faictes de nos villes secondaires des citez commerçantes et artisannes, c'est bien pensé; mais Paris, votre cappitalle, cité ouvrière et ruche d'artisans, c'est poser vostre couronne sur un tonnelet de poudre pour y mettre le feu vous-mesme.
il octobre.
Cher Syre,
Permettez que je me retire. En jurant fidélité au roy, j'ai promis soubtenir la royauté. Or Vostre Majesté me commande un acte pernicieux à la royauté... je refuse I je le répète à mon cher maistre et souverain bien-aimé : c'est une malheureuse idée de bastir des quartiers à usage exclusif d'artisans et d'ouvriers. Dans une cappitalle où Irosne le souverain, il ne faut pas que les petits soient d'un costé et les gros et dodus de î'aultre : c'est beaucoup mieux et sûrement meslangé. Vos quartiers povres deviendraient des citadelles qui bloqueroient
vos quartiers riches : or comme le Louvre est la partye belle, il pourrait se faire que les balles vinssent ricocher sur vostre couronne... Je ne veux pas, syre, estre le complice de ceste mesure.
François Mtron, Prévost des Marchands,
Henri IV répondait le même jour :
Compère,
Vous êtes vif comme un hanneton, mais à fin de compte un brave et loyal subject.
Soyez content, on fera vos vollontés, et le roy de France ira longtemps à vostre belle école de sagesse et de prud'homie. Je vous attend à souper et vous embrasse.
Ce langage n'est pas seulement un langage monarchique ; naguère il se trouvait dans la bouche des républicains éclairés, et j'ai entendu François Arago s'élever contre l'exagération des travaux de Paris, exactement comme le faisait deux siècles auparavant François Myron. Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement de Paris qu'il s'agit, c'est de toute la France; ce n'est pas seulement un tonnelet de poudre qui nous menace, c'est un volcan. Les villes de province ont été entraînées, bon gré mal gré, aux mêmes excès; partout le travail de luxe, c'est-à-dire le travail relativement improductif, devient l'objet des préférences et des impulsions du gouvernement. Notre cadeau de joyeux avènement à Chambéry a été une préfecture monumentale : les magnificences administratives de Vannes ont occupé le Corps législatif dans la dernière discussion du budget tout aussi bien que les splendides folies de Marseille. Il y a donc là pour h pre-
mière des industries françaises, ragriculturey deux sources inépuisables de plaintes : l'exagération des travaux publics et la direction très impolitique de la plupart de ces travaux.
Pour n'être pas accusé de me tenir dans la région des déclamations banales, je citerai, comme échantillon, ce qui se passe sous mes yeux et ce qui, sauf les variétés de forme, se reproduit d'un bout du territoire à l'autre.
Segré est une petite ville de dix-sept cents âmes ; son marché, purement agricole, est abondamment fourni en bestiaux et en blé, mais les prix s'y maintiennent toujours plus bas que dans les petites villes ses voisines, parce que Segré n a, pour correspondre par eau avec Angers ou Nantes, qu'une navigation interrompue durant presque toute l'année. La canalisation- de sa rivière est l'ambition de tout le pays, et cette canalisation s'obtiendrait au prix de trois écluses. En 1847, les trois écluses furent accordées par M. Dumon, ministre des travaux publics ; mais les deux premières seulement ont été exécutées ; la troisième est vainement attendue depuis seize ans, et cette lacune rend les deux autres à peu près inutiles. Segré avait alors une sous-préfecture mesquine et les sous-préfets s'en plaignaient, non sans motif. On marchanda les deux plus jolies maisons de Segré, mais bientôt elles ne furent pas jugées à la hauteur des constructions officielles telles qu'on les exige aujourd'hui. On pouvait avoir une sous-préfecture toute bâtie et un jardin spacieux pour 34,000 francs ; on rompit ce marché à peu près conclu, et l'on acheta de
yastes terrains hors de la yille pour y construire un charmant petit château : devis total, 120 ou 130,000 francs! Pendant ce temps, il n'est plus question ni d'écluse, ni de canalisation, ni de transport des blés et des bestiaux, source unique de la richesse du pays. Est-ce là l'emploi intelligent de la fortune publique? Pour 100,000 francs, avec la combinaison des fonds de rÉtat et des fonds départementaux, on aurait eu à la fois une sous-préfecture très convenable et une canalisation parfaitement achevée, on aurait satisfait une convenance officielle très légitime et pourvu à un besoin public très impérieux : la convenance a été poussée jusqu'au luxe et l'intérêt public indéfiniment ajourné.
L'agriculture ne voit pas sa population mise en coupes réglées seulement par le ministre des travaux publics. Le ministre de la guerre, à l'envi de son collègue, lui fait chaque année une large blessure. Non seulement le chiffre du contingent demeure toujours très élevé, mais le taux de l'exonération, fixé désormais parle gouvernement seul, place l'agriculteur entre le sacrifice de ses enfants, à l'âge où ils lui sont le plus utiles, et le sacrifice de son épargne, au moment où elle pourrait améliorer sa terre, doubler ses instruments de travail et donner quelque aisance à sa vieillesse. Aujourd'hui, cette législation même ne suffit plus ; d autres plans sont à l'étude. On prétend que l'exonération en argent sera abolie ; mais ce serait pour augmenter
le nombre des années de service et faire que qui que ce soit, à aucun prix, ne pût y échapper. Singulière ironie des événements se jouant de nos espérances et de nos illusions! Au dix-huitième siècle, de Voltaire à Rousseau, de Rousseau à Tabhé de Saint- Pierre, on ne parlait que de la barbarie des anciennes guerres, de Fimminence de la paix universelle sous l'égide delà philosophie et de la philanthropie. L'armée se recrutait par des engagés volontaires et parla noblesse qui, à celte condition, était exempte deTimpôt territorial. La milice était alors de 60,000 hommes et le service de six ans.
M. Necker, nous apprend Benjamin Constant, appelait cela une effrayante loterie *. Cependant la conscription universelle et forcée parut plus conforme aux idées modernes, et la conscription fut décrétée ; néanmoins le droit de rachat demeurait à la disposition de tout le monde. Bientôt les peuples étrangers, se voyant aux prises avec Napoléon, voulurent nous emprunter du moins ce qui n'appartenait pas exclusivement au génie du capitaine, et les lois de recrutement redoublèrent d'énergie dans toute TEurope par rivalité envers la France. La Prusse vaincue à léna dut à Tilsitt promettre de ne point élever son contingent au-dessus de quarante-deux mille hommes. Frédéric-Guillaume éluda cette dure clause par Thabile organisation de laLandwehr. On ne sait encore ce que Sadowa et Nikolsburg suggéreront à rAutriche ; mais, en attendant, le second empereur Napoléon, oubliant
1. De l'esprit de conquête et de tu^iUrpation, par Beajamaia Constanu — Paris, 1814.
bien des griefs, a favorisé la Prusse; il a laissé nouer sous ses yeux, dans sa capitale, Falliance autrefois redoutée des Italiens et des Allemands; il a prêté la main aux succès militaires et diplomatiques d^ambitieux voisins ; et maintenant, nous voici les vaincus d'une guerre que nous n'avons pas faite, nous subissons le contre-coup des revers, sans avoir couru la chance des victoires, et nous lisons partout que c'est à nous à reconquérir sur la Prusse notre supériorité compromise en nous modelant sur ses institutions militaires. C'est ainsi que depuis quatre-vingts ans, de faute en faute et de mécompte en mécompte, les armées permanentes vont toujours en grossissant. C'est à notre tour aujourd'hui d'apporter une nouvelle enchère. Où donc cela s'arrête ra-t-il? Les projets à l'ordre du jour sont discutés par des maréchaux de France, des ministres et des conseillers d'État; rien n'est plus juste. Mais ne serait-il pas juste aussi d'appeler des représentants de l'agriculture? Sensibles autant que personne à la gloire de la France et à la grandeur de son rôle dans le monde, ils feraient entendre en même temps une voix qu'on interpelle trop rarement. La charrue, qui a ses soldats comme le drapeau, ne doit-elle pas avoir, elle aussi, son recrutement assuré? Nourrir une nation, c'est travailler à sa vaillance et à son autorité. Épuiser l'agriculture, décimer les fils de Fagriculteur, c'est affaiblir la France au lieu de la fortifier, et si, en cette circonstance comme en quelques autres, on isole l'intérêt que l'on veut servir de l'ensemble des intérêts généraux, on marche directement contre son but.
Les partisans de la Prusse et des doctrines prussiennes en matière de service militaire reprennent, il est vrai, le langage du dix-huitième siècle sur la paix prochaine et universelle. Les promesses du siècle dernier ont été immédiatement suivies des guerres de la République et de TEmpire, c'est-à-dire de vingt ans d'une épouvantable boucherie. Je crains bien que les promesses qui ont cours depuis quelques mois ne soient aussi fallacieuses et aussi cruellement trompées. Comment, nous dit-on, les hommes pourraientils se battre encore lorsqu'ils auront reçu, de Paris à Pétersbourg, nos recettes et nos procédés gouvernementaux? Je prends la thèse comme on nous la donne, et je réponds : Le langage très récent de M. le marquis de la Valette n'est pas nouveau ; nous l'avons tous entendu, en 1848 et en 1849, dans la bouche de M. Ledru-Rollin, de M. Pierre Leroux et de M. Considérant. Moi-même j'ai eu l'honneur de répondre à la tribune à ces honorables représentants des idées républicaines qui nous garantissaient la paix, quand TEurope entière serait en république, et je me permettais la simple objection que voici : L'Europe a été tout entière féodale au moyen âge, et le sang coulait à flots; l'Europe contemporaine de Louis XIV a été monarchique, et le règne de Louis XIV n'a certainement pas été le règne de la paix en Europe. En 1849, ma réponse avait la chaleureuse adhésion de M. Drouin de Lhuys, de M. Rouher, de M. Baroche et de leurs amis. Je crois donc qu'elle était bonne et qu'elle subsiste avec un argument de plus : l'Amérique. Là, il ne s'agit point de peuples élevés dans le
sentiment d'une hostilité réciproque; il ne s'agit point des restes de la barbarie féodale, monarchique ou cléricale. Là, nous sommes en plein protestantisme, en pleine démocratie, en pleine république et le peuple s'est donné à lui-même le glorieux nom d'États-Unis. Là, nous venons de voir la guerre la plus acharnée, la plus meurtrière qui fut jamais dans aucun temps; nous avons vu le nom de démocrate arboré comme un signe de haine irréconciliable contre le nom de républicain, en attendant que quelque autre dénomination se lève à son tour contre le nomde démocrate. Lincoln est assassiné comme un roi ou comme un ministre du pape, et Johnson est traité par ses frères et amis de la veille comme le plus impitoyable et le plus détesté des tyrans. Ce lamentable spectacle est-il un fait anormal, dont on ne devrait pas arguer et qu'on ne reverra jamais? Hélas! non; ce fait n'est que trop naturel, et on le reverra souvent : c'est que les hommes s'arment et s'égorgent presque toujours pour des intérêts, très rarement pour des idées. Prenez au hasard la première famille venue : deux parents ont les opinions politiques les plus opposées ; s'ils n'ont point à partager un héritage, ils vivront en paix et ne songeront nullement à plaider l'un contre l'autre. Prenez, au contraire, deux parents d'opinions parfaitement semblables; supposez que l'un des deux se croie lésé par l'autre dans une succession ou dans une entreprise commerciale, aussitôt les avocats seront appelés et Ton épuisera tous les degrés de juridiction avant de mettre bas les armes. 11 en est de même des nations et je retrouve
ici mes arguments de 1849 unanimement applaudis par la majorité. Supposez deux nations en dissidence politique et en harmonie parfaite d'intérêts territoriaux et commerciaux, la paix ne sera jamais troublée. Supposez, au contraire, deux républiques ou deux monarchies, se disputant un fleuve, un débouché commercial, une chaîne de montagnes ou convoitant en commun l'absorption d'un petit voisin ; aussitôt la bonne harmonie politique s'évanouit, l'hostilité éclate, le canon gronde et le sang coule jusqu'à ce que le plus fort ait fait triompher son ambition aux dépens du plus faible. Les guerres de religion ellesmêmes ne s'allument que quand de graves intérêts sociaux entrent en conflit. Dieu me garde de conclure de là que l'espèce humaine est fatalement vouée à un égorgement sans trêve ni merci ! Je crois, au contraire, à l'adoucissement des mœurs par le progrès d'une civilisation sérieuse, et j aurais horreur d'un pessimisme qui découragerait de la poursuite d'un tel but. Mais ce progrès ne se réalisera point avec les utopies et les chimères d'un jour. On ne l'obtiendra qu'à deux conditions immuables contre lesquelles notre époque se débat vainement : des garanties dans la conscience privée, c'est-à-dire un dogme, une foi et des principes qui eu découlent; des garanties dans la constitution nationale, qui est la conscience publique d'un peuple, c'est-à-dire des libertés, des contrôles, des droits.
Quelagriculture ne se hâte donc pas trop de croire aux garanties pacifiques qu'elle puiserait dans le système de l'unité politique et des grandes nationalités.
Études et SouTcnir?. iS
Les grands empires exigent de grandes armées ; les grandes armées amènent les grandes dépopulations et généralement les grandes servitudes. « Nous dépeignons ce nouvel état de l'Europe, dit à Tinstant même un publiciste aussi sagace que courageux, comme l'inauguration d'une sorte d'âge d'or; c'est véritablement l'entrée d'un nouvel Éden, où il est cependant expressément convenu que chaque Européen doit devenir soldat et dormir désormais le fusil sous la main ^. » L'unité politique est un mirage non moins trompeur, et je crains bien que M. de la Valette lui-même ne lui accorde qu'une foi très passagère. Il avait à faire face à une situation très difficile, et certaines phrases de sa circulaire rappellent l'anecdote du Gascon qu'on avait jeté par une fenêtre, et qui, en se relevant tout moulu, s'écriait d'un ton gaillard : « Aussi bien je voulais descendre! » Le tort d'un ministre, en pareil cas, c'est de vouloir parler. La rédaction de M. de la Valette est d'un homme d'esprit; son silence eût été d'un homme d'État.
L'accroissement de la population est ralenti en France depuis un certain nombre d'années. C'est là un malheur désormais incontesté ; il provient surtout de la démoralisation. Ici encore je commence par faire une large part à la force des choses pour en exonérer tout gouvernement passé, présent ou futur. Si
1. Quelques pages cC histoire contemporaine^ par M. PréTOst-Paradol. — Préface, p. 32.
Ton compare Tétat de nos mœurs avec les mœurs des temps reculés où les communications étaient très difficiles, où chacun vivait forcément dans un rayon restreint, sous Tœil de la famille, on comprend qu'il y eût alors une préservation forcée, préservation peutêtre plus apparente que réelle, car les passions ayant leur premier foyer en nous-mêmes n'ont jamais cessé d'exercer leur empire. Néanmoins, l'occasion et l'excitation devront toujours être comptées pour beaucoup dans la vie de chacun de nous. Il est évident que de nos jours, avec le perpétuel rapprochement de la campagne et de la ville, avec le développement des relations commerciales, avec la facilité de tous les plaisirs et le continuel appât des mauvais exemples, les mœurs deviennent de plus en plus difficiles à maintenir. Le gouvernement ne peut donc pas être responsable de tout dans cette tendance universelle. Ce qui lui incombe au premier chef, c'est de ne rien fomenter, de ne rien surexciter par sa propre action soit irréfléchie, soit égoïstement spéculatrice. C'est à ce dernier point de vue que je veux examiner l'influence de l'administration dans les campagnes.
H y a, d'abord, sa direction générale qui tient à l'extrême susceptibilité de ses ombrages politiques, à sa méfiance instinctive, systématiquement affichée de l'usine, du presbytère, du château et de toute autorité matérielle ou morale qui ne lui présente pas l'idée d'une docilité sans réserve et à toute épreuve. On dit aux commerçants et aux propriétaires: Formez nous de bons ouvriers, formez nous de bonnes
populations agricoles. Puis, le préfet dit au souspréfet et le sous-préfet dit au maire : Ayez toujours l'œil et la maia sur ces hommes indépendants, qui s'avisent de temps en temps d'avoir un autre avis que le nôtre; tenez les à l'écart du conseil municipal; combattez-les partout où ils se présenteront et ne manquez jamais de faire sentir aux masses que nous voyons dans ces hommes des ennemis ou des suspects. Cette habitude administrative a certainement de graves inconvénients, et pour le pouvoir qui s'aliène ainsi une portion considérable de l'estime publique, et pour les forces sociales que Ton mine activement, à la veille du jour où l'on en aura peut-être le plus besoin. Cependant, à ce genre d'attaque on peut encore résister en ne se rebutant pas et en pratiquant le bien, comme on obéit au devoir en dépit des difficultés. Mais il y a un mal plus direct, saisissant plus immédiatement la population de nos campagnes et contre lequel le propriétaire et l'industriel sont complètement désarmés, c'est la fabrication incessante et opiniâtre des cabarets et des cabaretiers par voie d'autorité administrative.
Le cabaret est devenu dans nos campagnes, depuis une dizaine d'années, un rouage administratif de premier ordre. En même temps que le ministre des finances s'apercevait qu'il pourrait battre monnaie en multipliant les débits de boissons, ce qui entraine l'augmentation du nombre des patentes, de son côté le ministre de l'intérieur découvrait que des hommes chez qui l'on a librement l'habitude de se réunir, de causer, et qui tiennent leur privilège de l'autorité
seule, peuvent et doivent être d'excellents instruments de police en temps ordinaire, de puissants auxiliaires en temps d'élections. La double découverte une fois faite, quelle vertu il eût fallu pour ne pas agir en conséquence! et la vertu a succombé. Je veux placer immédiatement de telles assertions sous la protection de documents irréfutables, et je reproduis ici la circulaire de M. le sous-préfet de Falaise adressée, pour le dernier renouvellement du Corps législatif, aux cabaretiers de son arrondissement :
Falaise, 23 mai 1863.
Monsieur lk débitant,
Les fréquents rapports que vous avez nécessairemenl avec l'administration m'autorisent à penser que vous êtes tout disposé à appuyer, dans les élections qui vont avoir lieu dimanche et lundi prochain, le candidat recommandé parle gouvernement de l'Empereur.
Je viens donc vous engager, comme votre conscience Ta certainement déjà fait, à vous servir de voire position pour faire voter le plus grand nombre possible d'électeurs et pour assurer ainsi, dans la limite de vos moyens, un éclatant succès à la candidature de M. Bertrand, maire de Gaen, officier de la Légion d'honneur et membre du conseil général.
Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.
Le souS'préfet de Falaise,
GOURBINB.
Dans la dernière discussion de l'Adresse, M. Rouher a tracé un tableau fort éloquent de la corruption et de la pression électorales au sein de la bourgeoisie, du temps des électeurs censitaires. Ne pensait-il pas aussi aux innombrables abus qui doivent lui être perpétuellement signalés, à la pression et à la démo-
ralisation pratiquées au sein des masses populaires depuis la promulgation du suffrage universel? On n*est jamais si bon historien d'autrui que quand on est secrètement rhistorien de soi-même. Assurément, ce serait un fort grand malheur, en tout pays et en tout temps, que rabaissement systématique du niveau moral des classes moyennes; mais conçoit-on bien quels seraient, par un temps démocratique comme le nôtre, Timprudence, le danger, la folie d'une démoralisation systématique des masses? Et voilà cependant où l'on marche avec une effrayante rapidité, quand l'intérêt fiscal et la passion politique se donnent la main pour tendre, commune par commune, un appât grossier mais irrésistible à la corruption de nos campagnes. Qu'on y prenne donc garde.
Cette multiplication exorbitante du cabaret entraîne nécessairement bien d'autres excès que ceux du vin. Le cabaretier ne s'interdit rien pour attirer le chaland. Le jeu et la débauche sont ses premiers auxiliaires. Quand le père et la mère, épouvantés du changement moral de leurs enfants, venaient porter plainte au maire contre son défaut de surveillance, celui-ci gardait le silence. Aujourd'hui, il montrera une circulaire très explicite et très franche du ministre de l'intérieur qui veut voir surtout dans les rapports présentés contre les cabarets au nom de l'ordre public la jalousie des intérêts privés et qui se résume en ces mots : « C'est sur le terrain de la liberté de l'industrie et de la confiance qu'il faut se placer. » Combien il est à souhaiter que tous les ministres adressent une circulaire semblable à leurs subor-
donnés, déclarant qu'à partir de ce jour ils veulent, pour les associations politiques et religieuses, pour la décentralisation, pour la presse, se placer, comme pour les cabarets, sur le terrain de la confiance et de la liberté! Espérons-le; espérons même que M. le ministre de l'intérieur, aussi logique que sincère, supprimera bientôt autorisation et patente; car la France se trouve avoir aujourd'hui les inconvénients de la liberté illimitée comme en Amérique, puisque le chiffre des cabarets dépasse toute mesure, sans avoir le correctif du système répressif si sévèrement appliqué par les Américains.
Je viens de passer en revue, très brièvement par rapport à Timportance et à Tétendue d'un tel sujet, les actes par lesquels on paralyse l'agriculture, les actes par lesquels on pourrait lui rendre l'essor. Mais ma tâche, quelque sommaire que je veuille la rendre, ne serait cependant pas remplie si je ne répondais quelques mots au langage généralement tenu depuis un an par des orateurs et par des écrivains du gouvernement. Les souffrances de Tagriculture, disent-ils, ne viennent que de l'abondance de ses récoltes. Faites autre chose que du blé, et tenez-nous quittes de vos doléances. Voyez l'année 1866 ! la récolte du blé a été très inférieure à celle des années précédentes, et voilà les prix qui se relèvent ; vous n'avez donc plus rien à dire.
On est étonné tout d'abord d'entendre aujourd'hui
280 ÉTUDES ET^OUVENIRS.
traiter comme un fléau ce qui avait passé jusqu'à présent pour le but de nos efforts, pour le signe certain de nos progrès, pour le gage le plus authentique de la prospérité nationale et de la bénédiction divine, c'est-à-dire labondance. L'abondance jusqu'ici avait été considérée comme la joie du riche et la récompense du pauvre, comme Tinstrument le plus assuré d'améliorations nouvelles. Faut-il croire désormais que tous les esprits et tous les cœurs ^'étaient trompés à cet égard? Faut-il croire que la cherté des prix provenant de la disette peut réparer les prétendus maux de Tabondance et en indemniser le cultivateur? Mais ce bizarre raisonnement est aussi faux en chiffres qu'en principe. Un fermier, par exemple, récolte mille boisseaux de blé. 11 les a vendus, depuis 1861, 3 francs en moyenne; il a donc touché 3,000 francs par an : son blé lui coûtait un peu plus à produire, et il estime qu'il perdait environ 500 francs par année. Aujourd'hui, il vend son boisseau de blé 5 francs, mais, s'il n'en a récolté que la moitié des années précédentes, 500 boisseaux à 5 francs lui donneront 2,500 francs au lieu de 3,000 francs qu'il avait touchés précédemment, et, comme les frais de culture ont été les mêmes, son déficit ne sera plus de 500 francs, il sera de 1 ,000 francs. Voilà de quoi les écrivains officiels nous félicitent ! L'erreur est toute simple : ils prennent pour prix de vente le chiffre de la disette et pour quantité de la chose vendue le chiffre de l'abondance ; puis, multiplication faite, ils s'écrient, en haussant les épaules : De quoi vous plaignez-vous? — Eh bien, nous nous plaignons de cet
oubli perpétuel des lois les plus élémenlaires du bon sens et du bon gouvernement. Ce que le cultivateur doit poursuivre, ce que le pouvoir doit souhaiter, c'est l'abondance comme état normal, l'abondance comme rémunération glorieusement conquise par le travail, Tabondance comme garantie de la sécurité et de la prospérité du pays. C'est avec les années d'abondance que l'agriculture doit toucher un prix rémunérateur; sans cela, elle souffre, elle languit, elle rétrograde. Un fléau est toujours un fléau; la disette est toujours et pour tous une grande détresse et un grand péril ; elle serait un crime, si elle pouvait être le vœu et l'œuvre de qui que ce fût.
Il nous est impossible d'admettre un autre conseil officieux et quelquefois officiel : Faites autre chose que du blé.
D'abord le blé est nécessaire même pour cette autre chose que l'on nous conseille, c'est-à-dire pour l'élevage des bestiaux et pour la culture des plantes industrielles. Le blé n'est pas seulement le blé, c'est aussi la paille; la paille, c'est généralementla litière du bétail ; la litière du bétail, c'est le fumier indispensable pour les cultures industrielles, c'est-à-dire pour les plantes qui épuisent le plus la terre. On n'est pas plus libre de renverser les conditions d'un assolement que les règles de l'arithmétique. Si l'on diminuait notablement en France le blé et la paille, on diminuerait dans la même proportion le repos du bœuf et du cheval après le travail, le repos et la réparation de la terre après la moisson. Voilà notre réponse au point de vue agricole ; mais que ne devrait-on pas ré-
pondre au point de vue politique? Gomment ! le gouvernement nous doit, en retour de l'impôt et de toutes les charges sociales, la sécurité sur Talimentation publique, et la première chose qu'il voudrait compromettre, c'est le pain !
Un argument spécieux des libre-échangistes est celui-ci : Peut-être les intérêts privés éprouveront- ils d'abord un malaise passager; mais qu'ils le supportent, avec un courageux patriotisme, qu'ils se consolent en voyant le bon marché mettre les objets de première nécessité à la portée de tout le monde et faire circuler partout une aisance inconnue jusqu'ici. Le vin, la viande, le pain, le fer, le drap, vont devenir aussi faciles à se procurer qu'ils sont nécessaires. Un tel bienfait ne peut-il pas s'acheter au prix de quelques sacrifices et d'un peu de patience ? — Je laisse les propriétaires de vignes, les métallurgistes, les fabricants de Rouen et de Lyon répondre chacun pour ce qui le concerne. Je me bornerai à constater que la baisse des prix qui nous avait été promise ne s'est pas réalisée. Je constaterai aussi en passant que la boucherie et la boulangerie ne font pas ou font très peu participer l'ouvrier au bas prix de la viande et du bléy de telle sorte que dans la situation actuelle nous n'avons même pas la consolation de voir la gêne du campagnard diminuer la gêne du citadin : Tun perd sans que l'autre y gagne.
Si la pensée des libre-échangistes a été de pousser sciemment la France à diminuer la culture du blé, j'ose affirmer que cette pensée est désastreuse. Quand nous tirerons du dehors notre principal aliment, le
pain, nous serons plus que jamais menacés de ces disettes dont on prétend nous affranchir. Si un pays produit lui-même la nourriture de ses habitants, il n'a plus à redouter que Tintempérie des saisons qui fait avorter ses récoltes. Si, au contraire, il va chercher son alimentation à l'étranger, il n'a plus seulement la nature à combattre, il se met volontairement à la merci de la première disette étrangère, de la première guerre, d'un simple blocus.
Vin
Le remède n*est donc pas là. Il n'est pas non plus dans les emprunts gigantesques. De pareils moyens sont ceux de l'empirisme, et ils ont plus de chances d'aboutir à l'ébranlement qu'à la restauration de la fortune publique.
Au jugement des hommes les plus experts en pareille matière, le remède serait un droit transitoire et modéré, qui donnerait au gouvernement le temps d'étudier les économies les plus opportunes et de procéder à la diminution des charges les plus onéreuses. Le bas prix des céréales sera un bienfait, quand il résultera d'une baisse équivalente dans les frais de production. C'est à cette condition seulement que l'intérêt de la campagne sera satisfait en même temps que l'intérêt de la ville ; c'est ainsi que l'innovation perdra le caractère et le péril d'une aventure; c'est ainsi que l'agriculteur n'aura point à s'affliger de ce qui réjouira l'ouvrier, et que le gouvernement pourra s'applaudir d'avoir accompli sa véritable mission,
c'est-à-dire d'avoir concilié les diverses classes et les divers intérêts par le développement d'une prospérité commune.
Le remède est encore dans une politique étrangère mieux conduite.
La France est un pays privilégié entre tous les autres et riche des dons naturels les plus enviables. Son intelligence a la clarté, l'activité, l'énergie ; son sol a la variété et la fécondité; son climat, la douceur et la splendeur. De grands fleuves la traversent; des chaînes de montagnes la protègent. Elle touche au continent par de larges frontières et elle possède en même temps d'admirables ports sur deux mers. Rien ne lui manque pour se suffire à elle-même. Tout Tinvite à se lancer dans les plus vastes entreprises, sur la Méditerranée, sur l'Océan, et à nouer les plus utiles alliances avec les grands États européens. Mais, en même temps et par un inévitable retour des choses d'ici-bas, elle est vulnérable par tous les points où elle est puissante ; une guerre maritime peut lui fermer les mers; une guerre continentale peut attirer TEurope coalisée dans sa capitale. Elle doit donc être aussi prudente que hardie et aussi prévoyante en économie politique qu'en diplomatie ; elle ne doit livrer à personne ni la clef de ses frontières ni la clef de ses greniers.
Et ici, qu'on me permette un rapide coup d'œil sur l'ensemble de la situation qui nous est faite depuis un certain nombre d'années.
Au dedans, nous sommes loin du point de départ de l'Empire. Il s'était promis à lui-même et il nous
avait promis la réconciliation des partis par Tapaisement des passions, par la paix, par l'évidence de la prospérité publique : les passions ne se sont point apaisées; les partis sont plus injuriés, plus suspects et plus traqués que jamais ; de vives dissidences religieuses, qui s'étaient calmées naguère dans le droit commun et la liberté, se sont ravivées et s'ajoutent aux dissidences politiques; les libertés modestes contenues dans la constitution sont trop souvent mal comprises ou niées par Tadministration ; le commerce ne se plaint pas moins que Tagriculture, et les ouvriers de nos grandes villes sont encore plus pressants dans leurs doléances que les agriculteurs de nos campagnes.
Au dehors, nous ne sommes plus les protecteurs deTOrient : notre apparition de 1855 s'est évanouie comme un brillant météore ; l'empire ottoman a été admis dans le concert des grandes puissances européennes; nous avons campé sur les plages ensanglantées de la Syrie, et nous n'y avons ramené ni la justice ni rindépendance ; la Grèce nous implore, et nous la renvoyons à la clémence du sultan ; les provinces danubiennes avaient un chef qui passait pour notre créature, il a été violemment expulsé et remplacé par un client de M. de Bismarck. Nous ne sommes plus sans rivaux dans la Méditerranée : l'Italie est devenue, par notre seule volonté, une puissance unitaire et une puissance maritime ; Gènes et Livourne peuvent menacer demain Toulon et Marseille ; Venise, Naples, Messine et Palerme peuvent, au premier mot d'ordre, venir croiser devant Alger pour
renforcer une escadre anglaise. Nous ne sommes plus que timidement les civilisateurs de l'Algérie et nous appelons la nationalité arabe à Taide de notre colonie restreinte et peut-être découragée. Nous nous détournons de la Pologne en deuil. Nous ne sommes plus les protecteurs de la Confédération germanique: nous avons laissé mutiler le Danemark, dernier soldat du premier empire, et nous laissons absorber la Saxe, amie de la France de tous les temps. Nous ne sommes plus les alliés de l'Amérique qui avait gardé si fidèle mémoire de Louis XVI : nous avons blessé les États du Nord sans faire triompher les Étals du Sud, et nous voyons aujourd'hui les successeurs de Washington briguer, à nos dépens, l'alliance de la Russie. Nous ne sommes plus les fondateurs et les garants de la civilisation latine au Mexique. Nous ne sommes plus, dans toute l'étendue de la chrétienté, les promoteurs et les patrons de l'assistance afifectueuse du malade et du pauvre : en détruisant le conseil général des conférences de Saint-Vincent de Paul, nous avons brisé nous-mêmes entre nos mains la couronne de la charité. Nous ne sommes plus les héritiers de Charlemagne auprès du Saint-Siège, les fils aînés de l'Église, le bras armé de l'indépendance des souverains pontifes. Un attentat, qui a pris sa place dans les Cames célèbres^ nous présente le cruel spectacle d'une victime froidement et lentement épiée par son meurtrier. Tout avait été préparé à petit bruit et à petits coups; les serrures avaient été enlevées; une fenêtre avait été ouverte pour donner le change sur le criminel; les cordons de sonnette avaient été cou-
pés, et, quand la justice vint constater Tétat du ca« davre, elle vit des traces de mains sanglantes sur les tentures et sur les boiseries où la victime s'était vainement épuisée à chercher un secours qu'on lui avait enlevé d'avance. Cette victime aujourd'hui, c'est Pie IX, en face d'un odieux complot qui, occupant d'avance toutes les issues, a pris ses mesures pour écarter tous les secours et étouffer tous les cris.
Enfin nous avons cessé d'être, en Europe, les initiateurs et les propagateurs de ce grand libéralisme chrétien qui avait éveillé de si nobles espérances. Si nous allions cesser d'être une puissance agricole, si nous cessions d'être nous-mêmes les producteurs et les dispensateurs de notre existence matérielle, quelle responsabilité ne pèserait pas sur la nation qui n'aurait pas élevé la voix ou sur le gouvernement qui aurait refusé de l'entendre !