LE COMTE DE RESSÉGUIER
suprême degré: le bon goût et le boa seas. Lui-même a tracé sa ligne et donné sa mesure dans les vers suivants, utiles à rappeler en tout temps :
Oui, je ne puis souffrir ces vers, fils de Torgie;
Mais je n'aime pas beaucoup mieux Ces vers, pelils-enfants de la mythologie
El qui, tout jeunes, semblent vieux.
En copiant un dieu du temple d'Oiympie, Ou bien de Raphaël un tableau virginal, On ne reproduit plus, de copie en copie, Un seul trait de l'original.
Que dans la vérité le poète demeure.
Qu'il marche au môme but par un nouveau chemin; Qu'il soit bien de son temps, de son jour, de son heure. Et moins d'hier que de demain.
Des deux écoles donc quelle est la différence? Ce sont d'aimables sœurs ; leur âge n'y fait rien. L'une est le souvenir et l'autre l'espérance. Leur intérêt commun est de s'entendre bien.
Qu'entre jeunes et vieux la guerre soit finie; Tout système devient très bon par le talent; Pour que le plus mauvais soit le plus excellent. Une chose surfit c'est un peu de génie.
La gloire est à Bouvine ainsi qu'à Marengo :
Immortalisez-vous par une ode superbe.
N'importe, après cela, qu'on se nomme Malherbe, Jean-Baptiste ou Victor Hugo.
Quoique l'imagination fût la qualité dominante dans Jules de Rességuier, son esprit n'en avait pas moins reçu une culture sérieuse, et tout en lui le
portait à offrir son concours au gouveraeineDi de la Restauration. Il entra au Conseil d'État en 1823. II écrivit, sans y attacher son nom, plusieurs articles qui furent remarqués dans les journaux royalistes, à Tépoque où y écrivaient aussi MM. de Chateaubriand, de Castelbajac, de Peyronnet, de Marcellus, ses amis. Il apporta dans la lutte des partis la même modération que dans la guerre des lettres. M. de Villèle, originaire comme lui de Toulouse, l'appréciait à sa juste valeur. M. de Rességuier, beaucoup plus jeune que le président du Conseil, ne pouvait manquer d'être sensible à ces témoignages d'estime, mais ne laissa jamais ses sentiments de gratitude s'égarer jusqu'à l'illusion : « Que M. de Yillèle y prenne garde, disait-il un jour, et qu'il n'entreprenne pas de conduire le char de TÉtat avec les bœufs de Mourville. » Mourville était le domaine de M. de Villèle en Languedoc et le mot était dit à l'époque où les amis les plus clairvoyants de la Restauration souhaitaient que le ministère Villèle, sans cesser d'être conservateur, accordât plus au mouvement de l'esprit français et aux exigences de l'opinion publique. Néanmoins le stimulant essentiel des hautes carrières politiques, l'ambition, manquait absolument à Jules de Rességuier : sans cesser d'être assidu aux travaux du Conseil d'État, il garda toujours sa préférence pour la causerie intime et pour le culte de la poésie. En 1827, il publia un volume de pièces choisies sous ce titre : Tableaux poétiques^ et le succès fut de nature à marquer définitivement sa vocation littéraire. Bientôt la révolution de 1830
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achevait de le séparer de la politique et il refusa, sans hésiler, le serment que lui demandait le nouveau pouvoir. Ces loisirs profitèrent aux lettres et valurent aux divers recueils qui se fondèrent à celte époque un grand nombre de vers et de nouvelles en prose où le souffle poétique n'est pas moins sensible que dans ses vers. En 1836, il publia Almaria, roman ; en 1838, les Prismes poétiques. La vie brillante des salons de Paris, les amitiés enthousiastes et Qdèles ne faisaient point oublier à Jules de Rességuier son cher Languedoc et la vie de famille à laquelle il consacrait, même à Paris, une part de prédilection. En 1840, il regagna Toulouse et Sauveterre, l'élégante habitation qu'il avait créée en regard des Pyrénées. Il promettait à ses amis qu'on le reverrait bientôt; mais le charme du Midi et la puissance des afTections qui le ressaisissaient étendirent d'année en année leur empire, et cette absence de quelques mois dura vingt-deux ans. A partir de 1840, ce fut donc à sa première famille littéraire, l'académie de Clémence Isaure, qu'il* réserva les confidences d'un talent poétique qui, en mûrissant, n'avait rien perdu de sa jeunesse ni de sa fraîcheur. Le sol natal et le foyer domestique devinrent alors son inspiration habituelle, sa voix, toujours harmonieuse et noble, devint, non pas plus religieuse, elle l'avait toujours été, mais plus pieuse, dans toutes les douces acceptions de ce mot, et plus émue. On jugera facilement de cette phase de son talent par quelques vers empruatés aux productions de ses dernières années :
De mon père, en pleurant, je reçus l'hérilage,
Le château séculaire entra dans mon partage.
11 appuyait là-haut, dans les flancs du rocher,
Son imprenable base au niveau du clocher,
Et de ses quatre tours, quand j*ai vu la dernière
S'incliner de vieillesse et tomber pierre à pierre,
J*ai choisi, pour bâtir ma nouvelle maison,
Ce coteau d'où l'on voit comme un double horizon.
L'architecte n'a pas interrogé son art
Pour élever ses murs légers ; c'est le hasard,
Le caprice, le goût, l'instinct, la fantaisie.
Tout y manque tiu dedans, hormis la poésie,
La voix y sait chanter, le cœur y sait gémir,
L'on y peut mieux rêver que l'on n'y peut dormir.
Isolée, à la foule elle semble interdite,
Car, bien qu'hospitalière, on sait qu elle est petite,
Que nul indifférent na place en ce séjour
Et qu'il est tout rempli de prière et d'amour.
Près du même foyer et de la même coupe.
Avec les mômes vœux la famille s'y groupe.
Chacun se réunit là, pour se compléter.
Et d un souffle pareil, tous ont l'air d'exister.
Eh! que peut-on vouloir qu'ici Dieu ne vous donne : Les rois n'ont pas au front de plus riche couronne; Dans leurs palais, ils ont l'éclat du diamant, Nous, libres dans notre air, les feux du firmament. A leur porte rugit la clameur politique; A la nôtre, on n'entend qu'un pauvre et son cantique. Ils ont bien, comme nous, des serviteurs soumis, Mais ils disent : sujets, et nous disons : amis.
Dieu récompensait par un rare bonheur domestique ses rares qualités privées et il fut accordé à Jules de Rességuier de célébrer le cinquantième anniver-
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saire de son mariage. Cette fête étant avant tout une fête de famille, la poésie n'y pouvait manquer et Jules de Rességuier consacra cette touchante journée par des vers remplis tout à la fois de gaieté et de sensibilité.
Pour couronner ces cinquante ans bénis,
Si ]a mort vient ! elle a, dans ses ligueurs amèros, D'ineffables douceurs, lorsqu'on laisse après soi Deux anges ravissants qui valent leurs grand'mères Et trois excellents fils qui valent.... mieux que moi.
Il arriva au terme de sa carrière, sans connaître la décadence de lesprit ni la défaillance du cœur. Une éloquence chrétienne, qui surprit ceux mêmes qui étaient le plus accoutumés à Taimer en Tadmirant, inspira ses derniers jours. Il reçut la mort avecMine énergique sérénité et trouva de nouveaux accents de tendresse pour bénir tous les siens réunis autour de lui. Il s'éteignit dans sa soixante-quinzième année, le 7 septembre 1862. Jules de Rességuier n'entreprit aucune œuvre de longue haleine^ mais chacune de ses pages eut son charme et sa portée. La poésie semble avoir deux procédés absolument opposés : Tun emprunte ses inspirations aux plus grandes scènes du ciel ou de la terre, au risque de demeurer audessous de son entreprise; l'autre ne cherche que des sujets circonscrits et sait en tirer des pensées supérieures au sujet lui-même; ce second procédé fut celui de Jules de Rességuier. Il parla de toutes les nobles affections du cœur, sans viser à la peinture des passions désordonnées. H s'attacha surtout à peindre la vie telle que lui-même la connaissait et la pratiquait,
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c'est-à-dire la vie du monde, l'entretien des salons; les émotions du foyer domestique et ses modestes compositions, toujours ingénieuses, emportent souvent l'âme aux plus hautes régions; on pourrait peutêtre le caractériser d'un mot en le nommant un Millevoye aristocratique. Mais on ne le connaîtrait pas tout entier si, à côté de ses écrits, nous ne rappelions sa conversation. Comme il avait été, en poésie, l'émule des plus distingués parmi ses contemporains, il fut, pour les traits spontanés de repartie, de fine raillerie ou de piquante observation, l'égal des maîtres en ce genre. A ce titre, son nom pourrait se placer à côté de celui de Rivarol ou du chevalier de Panai. Dans sa famille la vivacité d'esprit était héréditaire. Le bailli de Rességuier en avait été un modèle. Un jeune chevalier de Malte, prétentieux et desœuvré, disait un jour devant lui qu'il s'ennuyait beaucoup dans nie où il arrivait à peine : «Quoi! vous vous ennuyez vous-même, répondit le bailli de Rességuier, ah! c'est bien juste! » Ce trait pourrait être attribué au neveu aussi bien qu'à l'oncle. Les saillies de Jules de Rességuier étaient vraiment originales et inattendues^ mais elles s'arrêtaient toujours là où aurait commencé la malignité. Son esprit n'éloigna jamais ceux qu'avait attirés son cœur; son commerce intime avait un agrément et une sûreté qui rappelaient le dix-septième siècle. Il fut et demeurera comme un type accompli de l'alliance des meilleures traditions de l'ancienne société et des plus brillantes qualités de la société nouvelle.
Une récompense officielle venant d'êlre accordée à mes travaux agricoles, j'en laisse le juste orgueil au coopérateur qui m'aida à l'obtenir; mais je crois y trouver le droit de parler de mon entreprise avec plus de confiance que je ne l'aurais fait avant d'avoir subi un contrôle authentique. Tant que j'ai été mon seul juge et mon seul témoin, j'aurais craint d'être accusé de complaisante illusion. Aujourd'hui, non seulement mon travail, mais son résultat, non seulement mes dépenses, mais aussi mes recettes, ont été Tobjet d'un examen minutieux de la part d'un jury. Ce jury se composait d'hommes à la fois compétents et désintéressés, dont l'unique mission était de prononcer avec impartialité entre une vingtaine de concurrents qui leur étaient également étrangers. Je cède donc à la tentation de dire à mes amis : Je ne me suis pas trompé et je ne vous trompe pas ; la voie que j'ai suivie est bonne et sûre ; vous pouvez vous y engager à votre tour et profiter de l'expérience faite à mes risques et périls. Plus j'ai vécu de la vie agricole, plus j'en ai goûté le charme et le bienfait. J'éprouve
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donc à cette heure-ci beaucoup plus que le plaisir de raconter, j'éprouve le désir de persuader. Je voudrais avoir mieux que des lecteurs, je voudrais avoir des imitateurs, et, si je parvenais à susciter quelque bon agriculteur de plus, je croirais avoir rendu à mon pays un noble et utile service.
Mon ambition hautement avouée, voici comment je me flatte de la justifier et de la satisfaire; je me propose d'établir ici les trois points suivants :
l"" Je n'ai pas débuté dans des conditions favorables, et tout ce que j'ai fait, chacun peut le faire ;
V Tous mes déboursés m'ont été promptement rendus par le terrain auquel je les avais confiés, et j'ai fait une affaire supérieure à la plupart des placements industriels ;
3*" En paraissant se désintéresser des grandes luttes politiques ou sociales, l'agriculture place cependant ceux qui s'en occupent au premier rang des serviteurs et même des restaurateurs d'une société ébranlée. Peut-être ne m'a-t-il fallu rien moins que cette dernière considération pour me déterminer à parler ce que quelques-uns nommeront une langue morte, à l'heure où tant d'événements, tant de périls, tant de turpitudes sollicitent ce qu'il pourrait y avoir de plus vivant dans la parole humaine.
Personne ne fut jamais moins que moi préparé à la vie agricole, aucune étude préalable ne m'y avait conduit; mon enfance, sous la Restauration, s'était
bercée de rêves politiques; la révolutioa de Juillet m^avait fermé la carrière avant que j'y eusse mis le pied, et je cherchai dans les voyages multipliés et lointains l'occupation qui m'avait fui sous une autre forme. Quelques études historiques m'ouvrirent, en 1846, la Chambre des députés. Dès lors, l'agitation parlementaire, comme on dit aujourd'hui, s'empara de moi jusqu'au coup d'Étal de 1851, et ce fut dans le fort du mont Valérien, où j'avais été jeté avec un certain nombre de mes collègues de l'Assemblée législative, que je pris mes résolutions de vie champêtre. De tout temps la campagne m'avait plu, mais c'était uniquement pour le charme de ses paysages, pour la facilité d'y poursuivre, un livre à la main, des pensées qui lui sont étrangères. Ce ne fut donc qu'en face d'une nouvelle révolution et pour occuper de soudains loisirs, que je songeai, pour la première fois, à devenir cultivateur.
La terre sur laquelle j'allais m'exercer était-elle moins novice que moi? nullement. Je n'y rencontrais pas plus de préparation que je n'en apportais. Mon père était revenu de l'émigration dépouillé des trois quarts de sa fortune et s'était mis à vivre dans la commune du Bourg-d'Iré, où se trouvait réuni le reste de son patrimoine. Plus tard, un héritage collatéral avait augmenté son aisance, mais ses habitudes étaient prises : il ne replia point la modeste tente qui l'avait abrité et sous laquelle ses enfants avaient grandi. Il annonçait souvent le dessein de créer un établissement plus considérable sur une propriété voisine qui lui était échue en partage, mais ce dessein ne s'exécutait
jamais; et lorsque sa mort, coïncidant avec ma retraite politique, me mit en demeure de fixer mon choix, mes affections remportèrent sur mes intérêts, et, au lieu de me transplanter à mon tour là où j'eusse trouvé les avantages d'une plus grande propriété, je demeurai inébranlablement attaché au petit horizon que mon regard avait toujours caressé, à l'étroite habitation qu'embellissaient mes souvenirs de jeunesse, aux champs morcelés qui semblaient m'interdire toute entreprise un peu étendue, mais au milieu desquels je n'avais jamais connu que des visages amis.
L'inconvénient et presque le ridicule d'entretenir le public de ces détails personnels ne m'échappent point, mais je n'ai pas su découvrir le moyen d'éviter cetécueil,ces détails, comme on va le voir, étant inhérents à mon sujet et indispensables pour la démonstration de ma première thèse, à savoir, que tous les genres d'obstacles qui peuvent éprouver, au début, le zèle et la patience de l'agriculteur m'avaient été réservés.
Ces détails mêmes sont prescrits par le fondateur du prix de ferme. Voici dans quels termes M. le ministre de l'agriculture trace au préfet de chaque département les conditions du concours : a Les motifs qui m'ont dicté l'institution de cette prime indiquent assez quelle est la nature des services et le genre de mérite qu'il s'agit de récompenser. Les primes de culture s'adressent aux exploitations les mieux dirigées et qui auront réalisé les améliorations les plus utiles : c'est assez dire qu'il ne s'agit point ici d'innovations hasardeuses et de tentatives incertaines dont l'expérience n'aurait point encore constaté le succès.
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« La lice n'est sérieusement et réellement ouverte qu'aux propriétaires ou fermiers de domaines soumis à une culture sagement dirigée, en rapport parfait avec les circonstances locales où elle se trouve placée, bien réglée dans ses dépenses et productive dans ses résultats. Le jury, en un mot, n'a point à décerner une prime d'encouragement, mais à récompenser des résultats acquis, d'une authenticité incontestable, et dont l'exemple puisse être sûrement invoqué pour démontrercommentréconomie dans les dépenses, l'ordre dans le travail, le perfectionnement raisonné des méthodes culturales, et enfin une juste subordination de la culture aux circonstances qui la dominent, créent la prospérité présente et assurent l'avenir des exploitations rurales.
« Les agriculteurs qui voudront concourir pour la prime d'honneur devront adresser à la préfecture, avant le 1®' mars de chaque année, une demande spéciale, conforme à l'instruction qui suit la présente circulaire.
« Il importe, en effet, que la tâche du jury, déjà difficile par elle-même, se simplifie autant que possible et s'accomplisse en même temps dans les conditions les plus parfaites d'exactitude et de précision; c'est pour atteindre ce résultat qu'il m'a paru nécessaire d'imposer aux concurrents l'obligation de retracer succinctement, dans un mémoire qui tiendra lieu de déclaration, la description de leur domaine et l'historique de leur culture et un aperçu des progrès qu'ils ont réalisés dans la direction de leur faire-valoir. Initiés par la lecture de ce travail à la connaissance
des exploitations qu'ils auront à visiter, les membres du jury éviteront les tâtonnements inséparables d'un premier coup d'oeil et pourront déterminer à Tavance les points auxquels leur examen devra plus particulièrement s'attacher. La notion exacte de Fensemble, qu'ils auront préalablement puisée dans une lecture attentive, leur permettra de pénétrer plus avant dans les détails et d'asseoir ainsi leur jugement sur des bases plus solides et plus étendues. »
Dans le document exigé sur le domaine du Bourgd'iré, les difficultés vaincues ne pouvaient être omises, et les voici en résumé telles que le jury les a constatées en 1862 :
Mon père avait consacré les vingt dernières années de son existence à Tétude du progrès agricole, mais ce n'était point au Bourg-d'lré qu'il en faisait l'application : c'était à quatre lieues de là qu'il avait transporté toutes ses opérations, et il les dirigeait à distance. En 1845, il avait placé là un taureau durham et deux vaches de cette race alors à peine connue de nom en Anjou. En 1848, il avait mis à la tête de ce faire-valoir un jeune homme, Baptiste Lemanceau, élève de la ferme-école de la Mayenne ; et je me reprocherais de ne pas associer ici son nom au mien, comme je l'ai fait dans le mémoire placé sous les yeux du jury. Sans son intelligence, son activité, un rare dévouement à tous ses devoirs, j'aurais certainement reculé devant l'entreprise. Cependant, en 1850, ce collaborateur n'avait pas encore vingt-deux ans, et tout le monde conviendra qu'il est aisé de réunir sur une seule tête la somme d'expérience qui se partageait entre nous deux.
La part de la direction ainsi faite, voici maintenant la description du terrain. L'Anjou est formé de collines peu élevées; les vallées sont généralement étroites et peu profondes. Une portion de la province s'appelle le Bocage, non qu'on y voie de vastes forêts, mais les champs, les prairies sont entourés d'une haie vive qui s'appuie sur des arbres plantés irrégulièrement et fort rapprochés *. La terre que j'avais à transformer était morcelée en très petites parcelles ; un cours d eau la traversait; des chemins, impraticables pendant six ou huit mois de l'année, desservaient très désavantageusement deux fermes coupées d'une foule d'enclaves et qui ne communiquaient avec le bourg, dont elles semblent si rapprochées aujourd'hui, que par des détours longs et fort incommodes. L'état précis du terrain, tel qu'il existait alors, a été relevé sur le cadastre, et ce plan est joint au mémoire remis au jury. Le domaine et la réserve du château renferment aujourd'hui un espace qui se décomposait, il y a dix ans, en deux cent six parcelles. 11 me fallut acquérir un premier hameau situé à deux cents pas de l'habitation même, puis un second qui fermait toute issue vers le bourg, des jardins attenant à ces hameaux, une closerie et une soixantaine de morceaux détachés. Une fois acquéreur de ce qui me manquait et maître de mes mouvements, je supprimai la multitude de petits chemins creux qui sillonnaient le terrain situé entre rhabitation et la rivière; ensuite tout fut disposé pour
1. Voir, pour plus ample description, le cinquième chapitre des Mémoires de madame la marquise de la RocUejaque ein, rédigé par M. de Barante.
mettre eo prairie les terres qui descendaient Yersreau^ réservant les parties supérieures pour le bois taillis et le labour. Ce bouleversement radical sur une étendue de soixante hectares présente d*abord Tidée d'une première mise de fonds déraisonnable. Les procédés suivis et les moyens employés pour atténuer ou pour compenser la dépense medisculperont. D'abord, furent curés avec soin tous les fossés ; furent utilisées toutes les terres de jardins, toutes les feuilles amassées et consommées de vieille date dans les carrefours, terrains vagues et lieux bas. On en forma des provisions considérables de terreau ou engrais qui venaient fertiliser la nouvelle création au fur et à mesure qu'elle sortait de son chaos. Les haies étaient chargées d'arbres soit de haute futaie, soit d'émonde ; je réservai seulement, de distance en distance, les arbres qui pouvaient servir à l'ornement du parc sans nuire à l'aménagement de la prairie, et le reste fut réduit soit en bois de charpente, soit en bois de chauffage. Le bois de charpente entra pour une majeure partie dans la reconstruction du château ; le bois de chauffage, vendu hiver par hiver, offrit une ressource importante.
Cela posé, une compensation doit se recommander à mes confrères : c'est le plaisir et le bénéfice d'une charité bien faite. Il est peu de budgets qui ne comptent l'aumône dans leurs colonnes. Les travaux de terrassement s'éxécutant en hiver sont par excellence ceux qui soulagent ou même font disparaître la pauvreté. Tout habitant delà campagne y devient apte en quelques heures d'exercice. J'aurais certainement économisé du temps et de l'argent, si j'avais confié ma
besogne à des ouvriers a la tâche; ce fut cependant ce dont je me gardai, et je m'en suis félicité. Je refusai d'abord d'appeler pour les terrassements des ouvriers étrangers au pays, sauf de rares exceptions ; et j'achevai mon entreprise avec des ouvriers à la journée, appelant sans distinction les vieux et les jeunes, les vigoureux et les infirmes, annonçant que le chantier était ouvert à quiconque, dans la commune ou dans quelques-unes des communes voisines, souffrait d'un chômage ou n'avait aucun état. Un ancien soldat amputé d'une jambe s'y employa sans interruption, et une portion notable de nivellement a été menée à fin par un ouvrier cordonnier sans ouvrage. Cette petite armée de journaliers de tout âge et de toute allure s'élevait souvent jusqu'au nombre de trente ; elle ne descendait jamais au-dessous de quinze. J'appelai d'abord, pour les conduire, un employé des agents voyers de Segré; au bout de peu de temps, l'intelligence de quelques-uns des journaliers de la commune rendit sa présence inutile. En trois années, la transformation du terrain était complète. En même temps, à ma grande satisfaction, le bourg lui-même changeait d'aspect. Les pauvres masures rasées étaient basses, humides, insalubres : des maisons à chaux et à sable, bien aérées, bien accessibles au soleil, les remplacèrent. Lesprix d'achat, le salaire de ces trois années, les profits accessoires, avaientou créé ou complété de petites fortunes. La santé et l'aisance avaient pris un même mouvement ascendant, et, si d'une main j'avais eu à payer des journées bien employées, de l'autre je n'avais plus à entretenir des
fainéantises volontaires ou forcées, des détresses maladives. Quand on est sollicité pour accorder un ouvrage utile, on ne Test plus pour payer de petits loyers, des mémoires chez le boulanger, chez le boucher qui ne profitent à personne et qui ne suffisent pas pour tirer de peine ceux à qui on accorde ces dons gratuits.
On peut voir déjà combien j'ai été redevable à la bonne grâce de mes voisins, puisque aucun, riche ou pauvre, n'a refusé de me vendre ce que j'avais besoin d'acheter et qu'aucun n'a voulu abuser de ce besoin même. Un dernier acte de cette bonne grâce doit encore être signalé ici : une petite ferme avait été donnée autrefois par ma famille à la commune du Bourg-d'Iré pour augmenter ses ressources. L'administration touchait de longue date ce revenu, sans l'augmenter par des améliorations ou des constructions, et ces terres étaient graduellement devenues les plus maigres de la commune. Le conseil municipal m'offrit spontanément de les reprendre moyennant un légitime dédommagement; j'acceptai l'offre avec empressement, en joignant ce motif de vive reconnaissance à tous les autres. Aussitôt après, les bâtiments délabrés et croulants disparurent, et cette propriété fut adjointe aux terres du domaine.
La suppression de tant de fossés, de tant de chemins creux, qui présentaient laspect de profonds ruisseaux, durant tous les hivers, m'avait rendu le drainage plus précieux et plus indispensable qu'à personne ; il marcha concurremment avec les opérations de terrassement et de nivellement. Ce drainage fut exécuté sur un plan qui comprend une étendue dehuit mille cinq
cent yiDgt-trois mètres, soit dans la prairie, soit dans les terres labourables. Il a été exécuté tantôt au moyen de tuyaux, tantôt à Taide de pierres provenant des nombreuses démolitions qui jonchaient le sol. L'évaluation précise du drainage en pierres ne saurait être relevée en chiffres rigoureusement exacts; je puis néanmoins affirmer que le déboursé est moindre et la solidité plus grande que dans le drainage à Faide de tuyaux. 11 est vrai que les circonstances étaient favorables, puisque les matériaux se trouvaient sur place, que dans la plupart des cas le cours des anciens fossés s'utilisait, et qu'il eût coûté plus cher ou d'employer autrement ou de transporter au loin ces pierres amoncelées.
L'assainissement des terres ayant été immédiat, j'aurais voulu couronner ce travail par un système aussi complet d'irrigation. Malheureusement la configuration du sol s'y refusait absolument. La prairie, qui commence au bord d'une petite rivière, va en s'élevant toujours jusqu'au sommet d'un plateau où je n'eus pas le bonheur de rencontrer de source jaillissante. 11 me fallut donc recourir à une irrigation artificielle; elle se fait par prise et reprise d'eau dans des réservoirs creusés à cet effet, vers lesquels se dirigent à longue distance les eaux qui s'écoulent du fossé des chemins, et qui se répandent ensuite sur la prairie par des rigoles. Pour l'entretien de ces réservoirs, les métayers sont astreints au nivellement et au curage assidu de leurs fossés; de l'écoulement de toute eau stagnante résulte au loin l'assainissement de toutes les terres.
Pendaot que le chantier était en pleine activité, la ferme s'élevait surlahauteur à proximité du château^ sans que ce voisinage pût nuire ni à Tun ni à Tautre. C'était en même temps le point de jonction entre les terres en culture et la prairie. La maison de ferme, habitation de M. Lemanceau, fut placée au centre des bâtiments d'exploitation. Rien ne fut refusé à l'ampleur des dimensions, et je conseillerai toujours de ne rien ménager du côté de l'espace lorsqu'on entreprend une construction rurale. Les besoins que chaque jour révèle sont innombrables. D'année en année, on se reproche un oubli, on se repent d'une distribution trop parcimonieuse, et il n'y a pas de comparaison, pour la dépense, entre un plan largement conçu une fois pour toutes et des adjonctions tardives successivement ordonnées. Il en est tout autrement du luxe ou d*une élégance qui viserait à l'art architectural. La régularitédes bâtiments facilite le bon ordre des travaux; un bon goût simple invite à la propreté ; le luxe n'est que le signe du gaspillage et le dénonciateur du mauvais emploi de largent. J'ai adopté, il est vrai, les toits à la façon suisse, non -pas parce qu'ils ont un aspect plus pittoresque, mais seulement parce que, éloignant du mur la chute des eaux pluviales, ils préservent les bâtiments de l'humidité et des ravages du salpêtre.
La maison d'habitation est située entre deux ailes à égale distance, longues de cinquante mètres chacune et hautes de six mètres en maçonnerie. L'aile droite contient la boulangerie, le pressoir, le cellier, les écuries, les porcs, les moutons, et, dans toute sa Ion-
gueur, le grenier des céréales. L'aile gauche est uniquement consacrée à Tespèce bovine, et elle a été aménagée pour contenir soixante têtes de bétail, quoique ce nombre excédât d'un grand tiers la proportion considérée comme la plus élevée dans le pays. Le grenier de l'aile gauche est destiné à recevoir quatre-vingt mille kilos de foin. Un corridor d'un mètre quarantecinq centimètres de large, pavé en briques sur champ, traverse l'élable dans toute sa longueur. Ce corridor est bordé, à droite et à gauche, par la crèche des animaux, ce qui permet de les inspecter sans aucun inconvénient pour la propreté. Sous ce corps de bâtiment, comme sous la maison d'habitation, sous la fosse à fumier et sous les autres servitudes, ont été pratiqués des canaux qui font aboutir sur la prairie les eaux grasses et fertilisantes.
Cependant il restait encore un bâtiment à élever; c'était un hangar pour les charrettes, charrues, instruments aratoires et machine à battre. Cette construction s'éleva naturellement entre l'aire et les paliers : par la même occasion, on fit droit à un besoin qu'avait révélé l'expérience. Les fermiers des environs avaient pris rapidement l'habitude de venir visiter les travaux du domaine, d'en constater les résultats, d'abord avec simple curiosité ou méfiance, bientôt avec un intérêt sérieux et l'intention de s'approprier ce qu'ils jugeaient à leur portée. Ces visites étaient estimées à haut prix, et, loin d'être considérées comme importunes ou comme une perte de temps, elles constituaient ma meilleure récompense, en me prouvant que la contrée tout entière ne tar-
derait pas à entrer dans le même mouvement. L etable ne fut donc jamais fermée à personne ; les palefreniers mirent une infatigable complaisance à répondre à toutes les questions, à expliquer et à communiquer tous leurs procédés ; enfin un taureau durham pur fut toujours, pour la propagation de Tespèce, tenu à la disposition des métayers, quels qu'ils fussent. Il résulte de ce régime hospitalier, pratiqué sans interruplion, que les animaux, souvent visités, palpés, forcés de se lever, souffrent lorsqu'on les destine à un engraissement spécial. Pour concilier deux intérêts qui ne devaient être sacrifiés ni Tun ni l'autre, une petite étable, pouvant se fermer à clef, fut construite dans le bâtiment de hangar; les animaux destinés à plus de soins ou préparés pour les concours de boucherie y furent logés. -On ne refuse pas de faire connaître leur régime, qui n'a rien de mystérieux ni d'exceptionnel, mais du moins les visites sont réglées de façon à n'être ni trop fréquentes ni absolument superflues.
La dépense totale de la ferme et de ses dépendances, en dehors des matériaux Tournis parla terre ellemême, c'est-à-dire en dehors de la pierre et du bois, approximativement évalués à six mille francs, s'élève à seize mille six cents francs ; les pièces justificatives ont été présentées au jury, ainsi que tous les registres de la comptabilité dans ses plus minutieux détails.
Voici donc, en résumé, ma base d'opérations : tout à bâtir par le pied ; quelques terres de bonne qualité, perdues dans un ensemble de terres sans direction
commune^ sans culture ancienne ou savante; des prairies improvisées sur une pente assez raide, point d'eaux vives à distribuer en irrigations, point de débouchés commerciaux, aucune grande ville à proximité, nul chemin de fer. Ainsi, pour être condamné aux dépenses premières qui m'ont été imposées, il faudrait participer aussi aux mêmes difficultés d'origine, c'est-à-dire affectionner le sol avant de le posséder et prendre une initiative complète sur tous les points et dans toutes les acceptions du mot. Quiconque aura une de ces difficultés de moins aura, dans la même mesure, une évidente supériorité sur moi et de plus une notable chance de réussite.
Maintenant je dois expliquer quels ont été, malgré cette série d'obstacles, mes bénéfices et leur source principale.
Il serait singulier et bien malheureux que l'art qui nourrit les hommes ne pût faire un pas sans devenir l'occasion habituelle et presque inévitable de leur ruine. Il doit donc exister dans la mauvaise réputation financière des agriculteurs un injuste malentendu, et il importe de le discuter.
L'école de l'agriculture est comme toutes les écoles de ce monde, elle peut faire de mauvais écoliers ; elle estresponsable de ses enseignements, maiselle nepeut pas demeurer indéfiniment solidaire de l'imprudence ou de l'inaptitude de ses disciples. C'est l'imprudence ou l'inaptitude en effet qui, si l'on y re-
gardait altentÎTemeût, se découvrirait au fond de toutes les mésaventures objectées du premier coup à la propagande agricole, et Ton s'apercevrait que les mêmes fautes commises dans toute autre carrière auraient abouti aux mêmes déconvenues. On disait un jour devant le chevalier de Boufflers, en parlant de je ne sais lequel de ses contemporains : « 11 court après l'esprit ». « Je parie pour Tesprit, » répondit M. de Boufflers. Souvent cette gageure peut se renouveler, et lorsqu'on entend dire de quelqu'un : 11 court après son argent, on peut répliquer aussi : Je parie pour l'argent. Car rien, sauf le temps, ne court plus vite et n'est plus difficile à rattraper.
Au début de toute entreprise, au début d'une exploitation rurale aussi bien qu'au début d'une compagnie de chemin de fer, de canaux ou de quelque opération financière que ce soit, l'essentiel est donc de calculer juste la proportion entre les premières mises de fonds et les chances de recouvrement. Si la ferme veut singer le château, si l'on veut mener de front l'existence de Paris et celle de la campagne, si le commandement est irréfléchi et capricieux, si l'obéissance n'est point guidée ou point surveillée, la ruine est la conséquence du désordre et non le fruit nécessaire de la carrière que l'on a choisie. Gela est vrai en agriculture comme ailleurs, mais pas plus qu'ailleurs.
Pour mon compte, m'étant assuré que les qualités qui me manquaient ne manquaient pointa mon auxiliaire, je m'appliquai surtout à ménager la première émission de mon capital. Un taureau et deux vaches
durhain se trouvant daos mon héritage, je me contentai de ce point de départ et me résignai à grossir mon troupeau, non en achetant précipitamment à des prix de fantaisie des animaux cherchés au loin, mais en accumulant paisiblement d'année en année les produits nés dans Tétable. De cette façon, quelques ventes avantageuses furent refusées et la réalisation de quelques bénéfices immédiats fut ajournée ; mais en cinq ou six ans, sans avoir compromis un écuy je me trouvai en position d'affronter les concours, et soit par vente, soit par échange, Tétable du Bourg-d'Iré était devenue dans le Herd-Book français rémule des ètables les mieux notées. Au Bourg-d'lré, comme dans plusieurs domaines qui ont obtenu le prix de ferme dans d'autres départements, la production du bétail et des céréales forme, sans aucune industrie annexée, le pivot de toute l'exploitation, et c'est la race durham qui est le type normal du bétail. Chez certains propriétaires, une distillerie, une. raffinerie, la sylviculture s'ajoutent quelquefois très utilement à l'agriculture. Dans l'Ouest, cette abondance de richesses est encore rare et, en tout cas, n'est point à mon usage. Quant à la race durham elle-même, est-ce par engouement ou seulement pour l'élégance de ses formes qu'on lui accorde aujourd'hui la préférence ? Je ne le pense pas, et voici mes motifs. La plupart de nos races bovines et nos races de rOuest en particulier, la Bretagne exceptée, ont le même genre de conformation : les jambes et les cornes longues, la poitrine étroite, les côtes terminées en pointe, la peau dure. La race durham a la con-
Étadet et Souvenin. 12
formation absolument opposée : les jambes et les cornes très courtes, la poitrine très large, la peau souple, les côtes non en style ogival, mais en forme presque cylindrique. Son aptitude à Tengraissement provient donc uniquement de ces conditions constitutives; elle n'est ni factice ni passagère et ne s emprunte ni à une éducation spéciale ni à une nourriture délicate. Cette aptitude à Tengraissement appartient à la race, se transporte et se transmet avec elle et modifie par le croisement toutes les races auxquelles elle s'unit. Ces qualités sont tellement inhérentes à la conformation, qu'elles se retrouvent au même degré dans le mouton et dans le porc anglais, tailléssurlemême modèle. Le mouton sot/M-</ou;n, le porc new-leicester^ courts et carrés dans leur espèce comme le bœuf durham dans la sienne, présentent exactement les mêmes phénomènes de précocité et de rapidité dans l'engraissement. Ces races aussi ont la même facilité à s'assimiler en l'améliorant toute race française, et leur estomac large et profond accepte sans aucune répugnance des foins grossiers, des tubercules malades que j'ai vu rejeter par des porcs du Graonnais, par des vaches bretonnes ou des bœufs manceaux.
Les faits étant ainsi posés, il y avait intérêt évident à augmenter les qualités de boucherie des races françaises et toute probabilité d'y réussir. Prenons par exemple le bœuf de race mancelle, qui était principalement en usage dans le Maine et l'Anjou avant l'apparition de la race durham. Il ne faut rien moins que six années pour conduire un bœuf manceau à
soa entier développement, quatre années pour sa croissance, deux années pour son engraissement. Trois années suffisent au bœuf durham. En deux ans, sa croissance est complète; en un an, il a conquis tout son embonpoint. Conséquemment, le même espace de temps et la même quantité de fourrage étant donnés, le propriétaire du bœuf durham produit deux animaux où le propriétaire du bœuf manceaun^en produit qu'un; encore le premier produit-il deux animaux supérieurs, tandis que le second n'arrive jamais qu'à produire un animal inférieur. Ainsi, Tun réalise un bénéfice double à tous les titres, tandis que l'autre ne réalise qu'à grand'peine un bénéfice simple. A un point de vue plus élevé, l'avantage est corrélatif : l'alimentation nationale progresse dans la même proportion que la fortune du propriétaire et du fermier, et la viande, dont la quantité se double, entre enfin dans le repas de ceux à qui elle est le plus nécessaire, c'est-à-dire dans le repas des classes laborieuses. Voilà l'un des principaux avantages de la naturalisation des durham en France, et cet avantage suffirait pour la justifier. Mais il n'est pas le seul : en même temps que se double la viande, se double le pain, et voici comment.
Propriétaire et fermier ne peuvent s'appliquer à l'élevage des animaux de bx)ucherie sans s'appliquer au même degré à la multiplication des céréales. L'animal de boucherie exige une abondante nourriture d'hiver ; cette nourriture se compose du chou, de la betterave, de la pomme de terre, des carottes, et de jce qu'on nomme en un mot les plantes sarclées. Ces
plantes impliquent forcément Tameublissement et le nettoyage de la terre ; Fameublissement et le nettoyage de la terre sont les meilleures conditions pour la récolte des céréales. Ce n'est pas tout. L'abondance du blé produit l'abondance de la paille, la paille fait la litière, la litière fait le fumier, le fumier fait Tengrais, Tengrais répare les déperditions du sol et lui rend ses qualités fertilisantes à mesure qu elles s'épuisent : en sorte que toutes ces améliorations se tiennent, s'enchaînent, se commandent et s'engendrent mutuellement. Sans faire à l'habitant de la campagne un cours scientifique et séparé sur chacune des améliorations que comporterait son terroir, vous les lui inculquez et les lui imposez toutes à la fois ; vous le mettez non seulement à la meilleure école théorique, mais vous lui donnez le maître praticien par excellence, l'intérêt personnel, qui ne peut plus, une fois entré dans la bonne voie, s'arrêter à mi-chemin. Vous lui apprenez du même coup à tirer parti de la terre et à tirer parti de lui-même. Avec le durham, grand profit par les animaux de boucherie ; avec les animaux de boucherie, point de chômage dans le travail, point d'inactivité dans l'homme, plus de terres sans culture, plus de morte saison. Le paysan, tel que je l'ai connu, avait un pro* fond respect pour le sol en jachère ; il était profondément convaincu qu'on ne pouvait donner au sol qu'une culture alternative, et il se condamnait à ne tirer parti chaque année que des deux tiers ou quelquefois même de la moitié du terrain qui lui était confié. Il faut que la terre se repose, disait-il imper^
turbablement, et il refusait de s'apercevoir que cette terre, qu'il appelait au repos, se mettait à produire d'elle-même non plus un simple tubercule ou un mince tuyau de paille surmonté d'un épi léger, mais d'épais ajoncs et môme un arbrisseau tel que le genêt qui, dans la Vendée, l'Anjou et le Poitou, s'élève communément à cinq ou six pieds de hauteur. Car Toisiveté est tellement contre nature, que partout où elle règne, elle nuit. Les champs, pas plus que rhomme, ne sont faits pour elle. Dans Thomme, elle produit les pensées stériles; dans la terre, les plantes sauvages ou malsaines. Rien n'est plus agité qu'un homme oisif, et la terre livrée à elle-même se couvre d'une végétation désordonnée, plus fatigante à enfanter que des moissons bienfaisantes. La culture activée, perfectionnée, a donc amené deux découvertes : d'abord c'est que dans l'ancien système, c'est le laboureur qui se repose et non le sol ; ensuite, c'est qu'en variant sa culture on peut impunément la rendre continue. Chaque culture appelle le suc qui lui est propre. Un bon assolement est le véritable repos de la terre, parce qu'il ménage les efforts, parce qu'il ne met que successivement en jeu les forces productives et, par l'administration régulière d'un engrais bien approprié, les répare au fur et à mesure qu'il les emploie. Tout n'était pas erreur dans le vieux préjugé de l'ancien paysan. La terre, telle qu'il la gouvernait autrefois, c'est-à-dire ^ en jetant la même semence toujours dans le même sol, sans amendement et sans engrais, finissait par s'appauvrir. Ce n'était pas la terre qui refusait la richesse au laboureur, mais
c^était le laboureur qui ne s'employait pas assez actiyement ou assez habilement à l'exploitation de la richesse naturelle. L'appauvrissement venait de sa méthode, et c'est ce qu'il fallait lui apprendre. Le cerveau humain s'épuiserait au même régime, une intelligence que rien ne fortifie ni ne renouvelle finit aussi par succomber; retrempée au contraire et vivifiée dans une juste mesure, sa puissance est illimitée.
Ces assertions, je ne les puise pas seulement dans l'expérience de mon administration personnelle, je les emprunte également à l'expérience de toutes les cultures que j'ai sous les yeux. Les terres de l'Ouest s'administrent d'après deux modes principaux : les fermes à moitié et les fermes à prix fixe. La ferme à moitié ou métayage associe complètement le propriétaire et le métayer; ils dirigent à frais communs toutes les opérations et partagent tous les produits, qu'ils revendent ensuite à leur guise, chacun de leur côté. Rien n'est plus paternel que ce mode d'administration, puisque le propriétaire et le fermier traversent ensemble les bonnes et les mauvaises fortunes et n'ont point l'évaluation préalable de la terre à débattre, avant de fixer un prix de fermage irrévocablement convenu pour un bail de neuf ans. Seulement ce mode exige deux conditions indispensables : une grande probité dans la population et la présence continuelle du propriétaire ou de son représentant à portée du métayer. Le fermage à prix débattu et fixé d'avance par un bail s'emploie par les propriétaires qui redoutent les soucis d'une gestion en détail et
préfèrent une moyenne de revenus déterminés aux chances d'un revenu supérieur mais variable, selon la hausse ou la baisse dans la vente du bétail et du blé. J'ai pu juger des deux méthodes, parce que je les pratique toutes deux, exploitant à moitié les fermes situées dans la commune du Bourg-d'Iré, exploitant par fermage fixe les fermes situées à plus longue distance. Aux unes comme aux autres je m'efforce d'imprimer la même direction, et toutes ont répondu par une marche rapidement ascendante, il y a douze ou quinze ans, pas une ferme dans le pays ne rapportait au delà de trente à quarante francs Thectare; peu de terres aujourd'hui sont affermées au-dessous de soixante francs; plusieurs se disputent au prix de quatre-vingts francs l'hectare. Les mêmes fermes à moitié dans le Bourg-d'Iré, c'est-à-dire sous Timpulsion directe des principes émis plus haut, rapportent cent francs l'hectare. Quant au domaine du Bourgd'iré proprement dit, son revenu est un minimum de cent dix-sept à cent vingt francs l'hectare ^
Posant en principeque l'élevage intelligent des animaux de boucherie implique et résume une amélioration générale de toute la culture, je dois répondre aux objectionsqui se sont élevées contre la race durham prise comme régénératrice de nos races françaises.
Les animaux durham qui se présentent aux con-cours de boucherie sont, dit-on, le produit monstrueux d'un engraissement acheté au prix d'efforts
1. Voir ie Moniteur du landi 8 septembre 1862. — Voir aussi, dans le Joumnl tTof/riculture pratique^ n* du 20 octobre 1862, l'article de M. Bonnomère sur la prime d'honneur, Maine-et-Loire.
exceptionnels; de tels soins et de tels résultats ne pourraient se généraliser. Ce succès, en outre, tromperait lattente du petit agriculteur; en parvenant à doubler son commerce du côté de la viande, il détruirait dans ses bestiaux toute aptitude au travail, il ne se procurerait un gain qu'au détriment d'un autre, en perdant la faculté d'employer ses bœufs en attelage et d'exécuter gratuitement ses labours avec l'animal qu'il doit plus tard présenter à l'abattoir.
L'objection est très fondée en ce qui concerne les concours ; assurément, les spécimens qui paraissent aux grands jours de Poissy ne sont point destinés à servir de type à tous ceux qui cultivent la moyenne ou la petit'e propriété. Les concours ont un but tout dififérent, et ils n'en rendent pas moins un service de premier ordre. On ne peut disconvenir que la race française, dans la plupart de nos provinces, ne soit susceptible de grande amélioration au point de vue de l'engraissement. On ne peu^ disconvenir qu'avant de préconiser en France la race régénératrice, il importe de la mettre à l'essai et de la juger, si faire se peut, en poussant jusqu'à ses extrêmes limites l'épreuve et par conséquent le développement de ses qualités spéciales. C'est là ce qu'on cherche dans les concours de boucherie. C'est là ce qui leur assigne un intérêt majeur. Là, toutes les races sont admises, en concurrence les unes et les autres, à déployer leurs aptitudes. Tous les éleveurs ont mis en œuvre leur habileté pour faire briller la race indigène, et si, dans cette lutte à armes égales, la race durham présente toujours les sujets les plus parfaits et remporte,
soil par les durham purs, soit par des croisemente bien combinés, les prix d'honneur, c'est qu'elle contient en elle-même les conditions de son succès et qu elle possède tous les titres voulus pour remplir l'office qu'on lui destine. Les animaux couronnés sont exceptionnels, cela est incontestable; mais le service qu'ils rendent est universel, parce qu'il est une indication, un enseignement, une démonstration, et qu'il ne s'agit plus que d'en faire une application raisonnée sur tous les points du territoire.
L'objection, en ce qui concerne le travail, est plus grave, mais elle a déjà trouvé sa solution dans Texpérience. La vache de race durham est aussi laitière et aussi féconde que toute vache de race française, elle remplit donc sans réserve les meilleures conditions d'un fermage quelconque. Une vache inscrite dans le Berd'Book, n* 633, sous le nom de Sarah, était l'une des deux vaches qui ont fondé Tétable du Bourgd'Iré. Dans l'espace de treize ans, elle a rapporté vingtsept mille francs par la vente de ses produits et les primes remportées p^^r eux aux concours. Elle a donné deux jumelles élevées sans difficulté, fécondes toutes deux, et souvent son lait a monté jusqu'à vingt-neuf litres par jour. En douze ans, les vaches durham, variant du nombre huit au nombre seize, ont donné en totalité cent cinquante-trois naissances, régulièrement inscrites sur un registre paraphé parle maire. Le bœuf durham pur est trop délicat pour soutenir tous les travaux du labourage, mais le bœuf croisé les supporte avec autant d'énergie et autant d'opiniâtreté que le bœuf auvergnat ou gascon. La présence
d'un cerlaia nombre de Taches et de taureaux purs est indispensable pour garder et vulgariser la race; c'est là le rôle du propriétaire aisé et des comices de cantons. Le bœuf croisé devient l'instrument du petit cultivateur et du fermier; le croisement modifie la conformation et assouplit la peau dans la proportion qu'exige le développement de la viande, sans rien ôter à l'énergie des muscles et de toutes les facultés laborieuses. On obtient le bénéfice sans l'inconvénient, on améliore les races indigènes sans les dénaturer, comme il est arrivé quelquefois dans l'espèce chevaline. En un mot, on atteint le but de toute entreprise bien conçue, on réalise un progrès sans faire une révolution. Je sais que plusieurs théoriciens vont plus loin. M. Jamet, par exemple, qui a été, par l'ardeur de ses convictions et la clarté populaire de ses écrits, le promoteur de la race durham dans l'Ouest, souhaite la spécialisation absolue des animaux, c'est-à-dire que les bœufs destinés à la boucherie soient exclus du travail et que le labour s'exécute à l'aide de chevaux. Cela peut être, en effet, le terme final de l'agriculture perfectionnée; quelques départements en sont là ; les autres n'y arriveront que fort lentement, s'ils y arrivent. Je n'oserais, pour mon compte, affirmer que ce résultat fût sans aucun péril, et je soumets à mon tour mon objection à mes maîtres.
Si tous les cultivateurs avaient exclusivement en vue de former Tanimal de boucherie, je craindrais que l'éleveur, visant naturellement au bénéfice le plus prompt, n'abusât de la précocité de la race
durham et ne finit par couvrir le sol d^animaux lymphatiqueSy d'une viande assurément plus abondante mais en même temps moins nutritive. Une singulière analogie me confirme dans cette appréhension, après m'avoir confirmé dans mes premières préférences.
A répoque où Ton s'appliquait à diminuer, par Tintroduction du sang anglais dans le bœuf, le mouton et le porc, le superflu des parties osseuses, un éminent professeur d'arboriculture, M. Dubreuil, était amené aux mêmes conclusions pour l'éducation des arbres fruitiers. Ce qu'on nomme aujourd'hui le système Dubreuil supprime les trois quarts du bois au profit du fruit, comme le système durham supprime, autant qu'il peut, les pattes et les cornes au profit de la viande. Le hasard me donnant en même temps à former une étable et à planter un potager, cette analogie de doctrine, si j'ose m'exprimer ainsi, me frappa extrêmement et me conduisit à tenter tout ensemble ces expériences si diverses. Les résultats du potager sont demeurés, en effet, identiques à ceux de l'étable, et la nature a suivi dans l'une et dans l'autre les mêmes voies. La sève du pêcher ou du pommier, ayant à nourrir une tige beaucoup moins développée, se porte avec plus d'abondance et de complaisance sur la pêche et sur la pomme. Les arbres, il est vrai, durent moins longtemps, mais aussi, comme l'animal perfectionné, ils sont infiniment plus précoces, plus riches dans la qualité et dans l'embonpoint du fruit. Mais si, non content de ce résultat, l'on arrive à outrer l'économie du bois, en taillant les branches trop près du tronc ou en plantant
chaque tronc trop près de son voisin, la nature se révolte, la sève fait éclater Técorce, s'épanche en gomme, et le progrès forcé n'aboutit plus qu'à une maladie ^ Ici, encore une fois, l'hygiène du monde naturel ressemble beaucoup à l'hygiène du monde moral; on y sent un seul et même législateur; 1 homme ne doit donc abuser de rien, pas même de ses découvertes. Il ne crée jamais, il invente peu, mais il lui est permis de perfectionner beaucoup. Un inventeur, dans la vraie acception de ce mot, apparaît de siècle en siècle ; rien n'est plus rare qu'une idée radicalement neuve. Mais les progrès graduels qui naissent de l'expérience, qui grandissent avec le temps, sont notre vrai partage et méritent vraiment confiance. Cette loi ne doit être nulle part plus souveraine qu'en agriculture. Je laisse donc de plus hardis et de plus érudits professer des théories absolues sur la spécialisation des races. Je me contente, jusqu'à plus ampleinformé, de leuramélioration, et, dans cette voie sagement modeste, j'ose garantir le succès sans aucune chance de déperdition pour notre richesse nationale.
J'ai essayé de plaider, dans la cause de l'agriculture, la cause de l'intérêt privé; voyons maintenant ce que doit attendre l'intérêt public.
1 . L*OrpheUnat de Clcrmont, en Auvergne, est confié aux frères de la Doctrine chrétienne, qui ont eu Theureuse idée d'y fonder une école du jeunes Jardiniers. Cet établissement a fourui déjà des élèves distingués à presque tous nos départements, et on peut y voir, sur toutes les variétés du système Dubreuil, les expériences les plus curieuses.
BIX ANS D'AGRICULTURE. 189
Henri IV mit le jardin des Tuileries à la disposition d'Olivier de Serres; Sully prononça sur labourage et pâturage des paroles mille fois répétées ; Louis XVI comprit et accueillit mieux que personne la découverte de Parmentier. Pour témoigner de sa sympathie, devant la France entière, le roi porta durant plusieurs jours des fleurs de pomme de terre à la boutonnière de son habit. L'époque qui suivit fut surtout répoque du pompeux langage ; depuis la Révolution, les phrases n'ont manqué sur aucun sujet. L'agriculture a donc été fort en honneur en France, mais cependant plus en honneur qu'en crédit, plus célébrée que servie. En relisant les mémoires des anciens intendants de province, en parcourant la France dii dix-huitième siècle à la suite d'Arthur Young, en étudiant, dans les livres plus spirituels et plus complets de M.Léonce de Lavergne, l'agriculture française au dix-neuvième siècle, on retrouve toujours ce mélange singulier de faveurs et de négligences, de promesses nombreuses et d'effets plus rares *. A cet égard, tout n'est pas changé. Si l'agriculture prétend marcher du même pas que tant d'autres choses dans ce siècle, c'est en elle-même surtout qu'elle doit puiser ses inspirations, ses forces et sa confiance.
Il serait injuste pourtant de nier que l'agriculture occupe aujourd'hui dans les régions officielles une place haute et considérable. On lui a voué un ministère spécial en partage avec le commerce et les tra-
1. M. de Lavergne vient d'ajouter un titre de plus à la reconnaissance des agriculteurs par la publication d'un curieux et très intéressant volume intitulé Économie rurale de ta France depuis 1789.
vaux publics, contact naturel, voisinage dans lequel chacun des trois voisins peut trouver d'utiles relations et de bons conseils. Des hommes éminents figurent soit dans cette administration, soit parmi les inspecteurs généraux. Mais si, la totalité du budget à la main, on voulait apprécier, au point de vue de Tagriculture, la répartition de toutes les allocations facultatives, on pourrait sans ingratitude taxer TÉtat de plus de tiédeur dans les actes qu'il n'en montre dans les discours. Récemment, certains organes de l'opinion publique se sont livrés aux émotions d'un vif enthousiasme, lorsque vingt-cinq millions en cinq ans ont été affectés au développement de nos chemins vicinaux. Assurément, ce chiffre est imposant; cependant, divisé entre quatre-vingt-neuf départements, il représente pour chaque année une somme infiniment au-dessous des besoins et se fera à peine sentir sur l'état général des communications vicinales, Tune des premières conditions de la prospérité agricole. En tout cas, ce n'est point encore cette largesse qui classera le laboureur parmi les privilégiés de l'État.
On pourrait appliquer des observations du même genre au montant des primes distribuées dans les concours, si l'on devait considérer ces primes comme dédommagement rémunérateur du travail. Les concours sont d'institution assez récente, et semblent déjà vieux, tant ils ont pénétré dans nos mœurs. Comme stimulant, comme occasion de rapprochement des hommes et des choses, comme mise en présence des instruments et de ceux qui les doivent
employer, les concours régionaux ont merveilleusement réussi ; d'année en année, leurs succès s^enracinent et leur influence s'étend. Mais entrez dans le calcul d'un simple fermier ou d'un petit propriétaire, pour qui le moindre déplacement est un sacrifice, vous avouerez qu'ils doivent se sentir peu provoqués à délaisser leurs maisons pendant dix ou douze jours, à lancer leurs domestiques et leurs animaux sur un parcours qui varie de vingt à soixante lieues, pour la chance fort douteuse de remporter une prime en argent dont le minimum est de cent et le maximum de sept ou huit cents francs. Les comices cantonaux reçoivent aussi une part de subvention, mais elle est, pécuniairement parlant, plus insignifiante encore. Le prix de ferme, qui compte à peine quatre ou cinq années d'existence, a été conçu sur des données plus larges, et je me hâte d'en rendre hommage à qui de droit. La coupe, symboleduprixd'honneur, est accompagnée d'une somme de cinq mille francs ; la coupe est un véritable objet d'art digne à tous les titres d être conservé dans une famille, la somme est généreusement proportionnée à son objet, elle doit devenir et elle est devenue le moyen de nouveaux efforts. Si elle échoit à un propriétaire aisé, elle se distribue en tout ou en partie parmi les serviteurs de la ferme, quelquefois même elle a servi de germe à la fondation d'une œuvre pour les invalides de la campagne; ce noble exemple a été donné par M. le comte du Buat, dans le département de la Mayenne. Cette somme est-elle décernée à un simple cultivateur triomphant à la sueur de son front, elle n'est pas
seulement une distinction honorifique, elle est un capital supérieur quelquefois au premier enjeu de son début. Cependant cette institution opportune et féconde n'est pas exempte d'un vice d'origine qui pourrait la dénaturer tôt ou tard, s'il n'était signalé avec autant de calme que de bonne foi. La politique, jalouse de tout en France, n'a pu voir une dotation si ronde, disputée chaque année dans une douzaine de départements, sans s'informer si les anciens partis ne pourraient pas se glisser là en blouse ou en sabots et empoisonner la coupe naïvement offerte par une main officielle. Cette éclatante récompense pourrait venir bien à propos confirmer une situation qu'on protège ou tomber malencontreusement sur telle autre que l'on écarte. Dès lors le jury est assailli d'avertissements officieux, quelquefois même il a eu à soutenir un combat direct. Ces conflits pénibles et toujours dangereux eussent été évités, si le jury, composé, comme il l'est en grande majorité, d'hommes compétents, était entièrement laissé à ses fonctions cl moins subordonné à l'action administrative. En France, et surtout depuis qu'on parle beaucoup de décentralisation dans les circulaires ministérielles, on peut dire à coup sûr :
Aimez-vous les préfets? On en a mis parlout.
Effectivement, le devinerait-on ? c'est le préfet qui, dans chaque département, préside le jury au moment 011 il va rendre son verdict. Les jurés ont consacré un an à examiner sur place et sur pièces écrites chacune des exploitations concurrentes. Le préfet n'en a
visité aucune, on ne doit pas présumer qu'il possède sur ces questions des notions très nettes ou très réfléchies; cependant il apparaît et il intervient à Theure décisive ; il peut apporter et il apporte quelquefois la prétention d'émettre un avis ; quand il en émet un, il s'obstine à le faire prévaloir. On en pourrait citer d'amusants exemples. Jusqu'à ce jour, Tindépendance des jurés a tenu bon; mais pourquoi rendre gratuitement leur mission, déjà fort délicate, plus délicate encore? Ici le ministère de l'intérieur se montre moins réservé que le ministère de l'agriculture. A Poissy, M. Rouher couronne les lauréats, mais demeure étranger au jury et ne franchit pas le seuil de ses délibérations. Cette fâcheuse anomalie se trahit encore le lendemain de la distribution des prix : on a vu des journaux de préfecture, refusant de se modeler sur l'équitable Moniteur, traiter fort lestement les décisions promulguées et s'ériger arbitrairement en conseil de revision. Dans cette branche de l'activité nationale, comme dans beaucoup d'autres, on ne saurait donc trop recommander au citoyen la fermeté, au Gouvernement la discrétion.
Toutefois, ce sont là des abus faciles à corriger, et Tagriculture serait heureuse si elle n'avait d'autres plaintes à porter. Malheureusement, elle compte d'autres ennemis. Si le propriétaire veut remplir tout son devoir, s'il veut combattre les abus, s'il veut réagir contre de fausses tendances, dont quelques-unes tiennent à l'essence même de notre législation, il jugera bientôt la gravité de sa mission et retendue de sa responsabilité.
Études et SouTenirs. I 3
Un des dangers unanimement reconnus de Tépoque actuelle, c'est la dépopulation des campagnes au profit des villes. La sagesse consisterait à modérer ce mouvement, et, tout au contraire, le Gouvernement semble se plaire à l'accélérer. Aussi, est-ce là surtout que brille de nos jours Tofûce social et réparateur de l'agriculture. Ce mouvement de dépopulation a plusieurs motifs principaux : la conscription, la direction des travaux publics, le relâchement du frein moral, l'envahissement du luxe et de son cortège.
La conscription creuse chaque année un vide énorme dans la population des campagnes et enlève la fleur de la jeunesse laborieuse, mais le service militaire est le plus noble tribut que l'on puisse payer à la patrie. Là du moins, la consolation est en regard du mal et l'irritation ne s'ajoute point à la douleur. Bornons-nous donc à souhaiter que l'impôt des hommes soit plus ménagé encore que l'impôt des deniers ; que l'armée, toujours prête et toujours prompte pour la défense ou pour Thonneur du drapeau, ne soit pas démesurément grossie pour des guerres que n'avouerait point la justice ou pour des expéditions que ne comprendrait point la sagacité publique. Quand l'appel du contingent n'est pas exagéré, quand, au bout de peu d'années, le soldat peut revoir le pays natal, il y revient dans la vigueur de l'âge et, tout joyeux, échange le sabre contre l'outil paternel. Il en est tout autrement de l'émigration que provoque et fomente chaque jour davantage, dans la classe ouvrière, le développement exorbitant des travaux
publics. Quelques grandes villes absorbent de plus en plus la population au détriment des campagnes, et Paris au détriment de toutes les autres villes. C'est un recrutement égal, si ce n'est supérieur, au recrutement de l'armée, avec cette aggravation que celuici est sans règle, sans discipline, sans esprit de retour. La concurrence va toujours croissant, son ardeur dévore nos fabriques et nos usines. Plusieurs chefs de grandes maisons industrielles déploient un zèle admirable pour conjurer les conséquences les plus tristes de cette fiévreuse situation, mais la plupart du temps leurs soins échouent. Là encore se révèlent les ombrages administratifs, et enfin la violence du courant emporte les digues. La santé de l'ouvrier est usée par la fatigue et par la dissipation ; il mène de front ces deux excès, il passe brusquement de Vassujettissement à la licence, et finit par préférer à toute autre satisfaction l'assouvissement de ses passions incessamment excitées. Un courage presque surhumain peut seul lui conserver le désir et la possibilité d'un ménage paisible, d'une famille régulière ; s'il revient au foyer paternel, c'est à force de mécomptes et encore sous le joug de funestes habitudes qu'il cherche à implanter là où il ne les retrouve pas.
Eq 1846, c'est-à-dire à une époque de pleine sécurité gouvernementale, un bureau de la Chambre des députés avait à nommer son représentant dans la commission du budget. La discussion allait se fermer sur quelques banalités politiques, lorsqu'un député, d un visage imposant et d'un accent convaincu, dé-
19ft ÉTUDES ET SOUVENIRS.
clara qu'il avait une recommandation express^à faire au commissaire qu^on allait élire : c'était d'insister de toutes ses forces contre l'affluence de plus en plus effrayante de la population ouvrière de tous les points de la France sur Paris. « Depuis longtemps, dit-il, membre du conseil municipal parisien, je vois le flot monter, le péril grossir; nous nous endormons au sein d'une tranquillité trompeuse et nous serons réveillés quelque matin par une formidable catastrophe. » Quel député parlait ainsi? Était-ce un conservateur effaré, un rétrograde sans entrailles et sans lumières? Non, c'était un homme que sa prédiction accomplie allait porter bientôt au pouvoir, c'était François Arago. Sa patriotique doléance avait surtout en vue la soudaine agglomération ouvrière occasionnée par l'exécution des fortifications de Paris. Depuis, nous avons assisté à la révolution de Février, nous avons vu la république escalader le palais Bourbon, M. Louis Blanc s'emparer du Luxembourg; nous avons subi les terribles et douloureuses journées de Juin, et toutes ces leçons ont été perdues. Quel langage s'échapperait donc aujourd'hui des lèvres de François Arago, s'il était toléré dans le conseil municipal de Paris et si, discutant encore le budget, il jetait son coup d'œil d'ancien libéral sur les dix années qui viennent de s'écouler I L'agriculture est donc menacée, paralysée en France par la partialité de l'administration en faveur des villes aux dépens des campagnes; mais, du moins, l'agriculteur chez lui, sur son propre terrain, dans les étroites limites de la commune, trouve-t-il l'appui sympathique au-
quel il a droit? La réponse affirmative n'est pas toujours permise. L'état d'un certain nombre de communes présenterait un sujet de curieuse étude, exigerait rénumération de singuliers griefs, quelquefois même offrirait le spectacle d'une sorte d'iniquité systématique, et je n'aurais pas à chercher mes exemples bien loin. Mais cette description trop fidèle m'entraînerait au delà de mon but, et je^ veux me maintenir dans le cadre plus humble d'une courte esquisse de mœurs champêtres.
A la campagne, le cabaret est l'adversaire né du travail, de l'économie, de la régularité dans la vie de famille. Sauf deux ou trois maisons par bourgade, auberge pour le commis voyageur, abri hospitalier pour la conclusion des affaires courantes, centre pour l'approvisionnement des petites caves, sauf ces maisons dont l'existence est fort inoffensive et dont la tenue est souvent confiée à des gens fort honorables, le cabaret de village tourne très promptement au mauvais lieu clandestin. Dès qu'il se multiplie au delà d'un besoin normal, il spécule nécessairement sur le vice, l'appelle, le favorise et l'initie aux raffinements les plus dangereux. Le valet de ferme, l'ouvrier compagnon s'y glissent d'abord furtivement, se plaisent dans leur rencontre, s'enhardissent, puis s'installent au grand jour, finissant par braver les réprimandes privées en même temps que le blâme de l'opinion locale. Les dés et les cartes se joignent au vin; on joue d'abord l'argent qu'on a, ensuite celui qu'on n'a pas, on finit enfin par engager celui qu'on dérobe, et plus d'une liaison, commencée au cabaret
sans mauvaise intention, sans perversité, se dénoue honteusement, irréparablement, devant un tribunal ou une cour d'assises. Ce fléau allait subir, il y a trente ans, un échec inattendu et qui permettait d'espérer une notable décroissance dans ses ravages, ce fut Tinvention des voies ferrées. Je ne parle pas du chemin de fer dans ses rapports généraux avec la locomotion universelle ni de la fièvre de déplacement qu'il peut faire naître dans les générations à venir; mais uniquement envisagé au point de vue de son existence à la campagne et du sillon qu'il trace à travers champs, le rail est infiniment plus moralisateur que les anciennes routes. Le grand chemin d'autrefois était bordé, à courts intervalles, d'une double haie de chaumières qui n'avaient d'autre mission que d'héberger le roulier, d'étancher sa soif, de présenter au conducteur de diligence et au postillon un verre de vin toujours indispensable, en hiver pour se réchauffer, en été pour se rafraîchir. Le colporteur, le vagabond se mettaient de la partie, et quand la contrée était avenante, ils devenaient des visiteurs familiers. Le chemin de fer est doué d'un tempérament absolument opposé, il ne souffre jamais dans le manger ni dans le boire l'ombre du superflu. Son personnel, toujours tenu en haleine, campe sur le sol plutôt qu'il n'y habite, n'entre dans aucune des habitudes de la population ; c'est plus qu*un soldat en garnison, c'est une sentinelle dans une place de guerre. Sa vigilance répond de nos jours, la moindre distraction dans sa consigne, le moindre écart de sa sobriété seraient punis comme homicide; et, après les
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institutions monastiques, rien ne saurait mieux enseigner Taustérité cénobitique qu'un gardien de barrières et un transmetteur de signaux. Les vendeurs et les buveurs de vin devaient donc se croire condamnés à un régime plus sévère, lorsqu'un auxiliaire opiniâtre et puissant se déclara hautement en leur faveur : ce fut le trésor public.
Au lendemain du 2.décembre, dans Tintervalte qui s'écoula entre la dictature saisie et Tempire en perspective, à Tépoque où le gouvernement prenait son point d'appui ailleurs qu'il le cherche aujourd'hui, un décret de M. de Morny, ministre de Tintérieur, prescrivit des mesures rigoureuses pour la fermeture de toute auberge, de tout cabaret ou café qui deviendrait l'objet d'une plainte ; il exigeait des enquêtes et imposait un frein à la prodigalité des patentes. Le bon sens applaudit, mais le fisc s'alarma ; la patente était productive, et son intérêt se trouvait en opposition directe avec celui de la morale. Le duel entre ces deux adversaires demeura un instant indécis, mais peu à peu la morale dut s'avouer vaincue, et le triomphe du fisc fut assuré. Aujourd'hui, il est peu de communes où la quotité de la population serve de règle h la quantité des débits de boissons ; on inflige à de petites bourgades jusqu'à douze ou quinze cabarets. Je connais dans le département d'Ille-et-Vilaine un bourg qui ne compte pas moins de trente auberges, cafés ou cabarets, et la population totale de la commune n'est pas de huit cents âmes. 11 arriva un jour que le département interdit la mendicité. A quelques semaines de là, un des cabaretiers avait
plié bagage; on lui demanda ce qui l'avait subitement ruiné : « La disparition subite des mendiants, » répondit-il, tristement. Ainsi, l'aumône à peine reçue d'une compassion charitable allait se dépenser dans la taverne. Voilà le genre d'industrie que le ministère des finances a repris sous sa protection.
Une aulre preuve, dans des circonstances inverses, peut être alléguée, avec non moins de certitude. Un bourg mieux partagé que le précédent ne possédait que trois auberges. Des trois une seule donnait lieu à des accusations. L'aubergiste, excellent homme, se désolait de gagner son pain à pareil métier. Un propriétaire vint le trouver, et lui dit : « Je vous donne 2,000 francs si vous voulez les consacrer à une industrie honnête. » Le brave homme accepta, acheta un fonds de mercerie, et la mauvaise porte fut close. Ce même propriétaire comprit cependant que son zèle pour la tempérance allait devenir onéreux et qu'il ne pourrait soutenir longtemps la lutte, si l'administration continuait de délivrer des patentes. Il fit observer à l'autorité que cette commune n'occupait jamais la police' ni la gendarmerie, suppliant qu'on la laissât tranquille et qu'on n'y prêtât plus la main à aucun élément de dépravation; cette supplique fut agréée. Quelque temps après, le propriétaire s'absenta. A son retour, un nouveau débit de boissons était autorise et installé. Le remède efficace serait un remaniement considérable dans notre législation, partant des principes de la liberté communale; mais en attendant cette réforme, qui peut tarder à venir comme plusieurs autres, les citoyens ont à remplir
avec d'autant plus de soin leurs devoirs privés. L'intention sincère de tenir la balance égale entre toutes ces vérités oblige à dire que l'esprit de propriété a aussi, comme l'esprit de centralisation administrative, son aveuglement, son égoïsme et sa routine. Au premier rang des devoirsdu propriétaire, on doit donc placer l'attentive gestion de sa propriété. Si le capitaliste perd son capital, c'est un grand malheur privé, mais charge d'âmes n'y était point attachée. Si, au contraire, celui qui voit entrer dans son existence celle d'une portion notable de la population d'une commune, si celui qui vit constamment en évidence et Tait, qu'il le veuille ou non, de ses exemples, bons ou mauvais, une sorte.de sphère vers laquelle gravitent ceux qui l'entourent; si celui-là manque à comprendre ou à remplir sa mission, c'est plus qu'un malheur privé, c'est une banqueroute publique. La possession de la terre est donc une des plus hautes fonctions de ce monde; si chacun de nous y réfléchissait bien, l'état général de notre pays serait modifié en cinquante ans, et dans cette restauration sociale, l'agriculture jouerait le premier rôle.
L'agriculture ne corrompt point ceux qu'elle enrichit, seul genre de fortune qui mérite ce compliment. Ses délassements comme ses travaux répugnent à dépraver les masses. C'est la carrière où la créature demeure le plus constamment en- rapports avec le Créateur. Ses instruments principaux lui viennent directement de Dieu ; le soleil et le nuage, la chaleur et la rosée sont ses premiers ouvriers. Le regard du laboureur est, avec le regard de l'astronome,
celui qui se lève le plus habiluellement vers le ciel. C'est aussi la carrière qui porte le moins d'atteintes au caractère primordial et patriarcal de la famille. Les générations se groupent derrière leur chef et se réunissent chaque soir autour du même foyer. Le mécanicien et Tartisan, dans la plupart des villes, ont à peine la place d'un ménage. L'apprentissage les décharge trop souvent du souci paternel, aussitôt que Tenfant peut aller chercher subsistance n'importe où et n'importe à quel prix. Pour le travail des champs, l'air et l'espace ne manquent jamais ; la famille \ est toujours une richesse, et Féloignement d'un fils ou d'une fille une calamité autant qu'une affliction. C^est à la campagne que se réalise naturellement le vœu si touchant et si juste de saint Augustin : Delectatio ordinet animam, que les plaisirs contribuent au bon ordre de Tâme. La ville change trop souvent les distractions en piège, la camaraderie en danger. Dans une vaste agglomération d'hommes, il est bien difficile que la vivacité de la jeunesse ne dégénère pas en licence. Par une corrélation fatale, à mesure qu'on attire l'ouvrier en plus grand nombre dans les villes, on apporte la même légèreté à multiplier pour lui les faciles dissipations et les occasions de débauche. Procurer à l'homme de labeur le repos de ses membres et l'épanouissement de son âme est sacré ; jeter partout sous ses yeux l'appât de l'orgie grossière est impie. Quand on descend dans ces abîmes, quand on contemple de près ces désespoirs navrants et ces consolations hébétées, ces bons instincts comprimés, ces brutalités assouvies, le cœur est saisi d'effroi pour
la société et de remords pour la civilisation. Dans la vie des champs, les distractions participent à toute la simplicité de la vie commune et publique. L'œil du maitrc ou du père ne cesse jamais de les apercevoir, et quand un désordre s'est glissé dans une liaison, il est bien rare qu'un mariage heureux et honnête ne répare pas, sous Taiguillon de la conscience, une faute d'entraînement.
Que faut-il pour que ce tableau, tracé de ma fenêtre d'après nature, ne soit pas ailleurs uue églogue imaginaire? Il faut que le propriétaire ait lui-même quelques-unes des vertus qu'il se propose de conserver au sein de la population qui l'environne. Il faut qu'il réside souvent au milieu d'elle ou ne s'y fasse représenter que par des délégués pénétrés du même esprit que lui. Telle classe supérieure, telle classe inférieure; quand la souffrance et l'immoralité sont en bas, la responsabilité est en haut. Quand on se plaint des sentiments de la commune qu'on habite, de ses dispositions hostiles, de ses tendances anarchiques, on peut entamer son examen de conscience; et si l'on a hérité d'un domaine séculaire, on arrive à découvrir qu'on subit la peine soit de ses propres torts, soit des torts de quelque grand-père. La classe agricole, quelque heureusement douée qu'elle soit, n'est pas, il faut bien qu'on le sache, née à part, en dehors du péché originel et à Tabri de toute inoculation vicieuse; comme toute autre, elle a besoin d'être préservée et guidée; pour n'avoir jamais à s'en plaindre, il faut commencer par ne pas s'en séparer. Si la vie de famille à la campagne est plus aisée et plus digne
pour la classe laborieuse, la vie de campagne est aussi, pour une famille riche, la plus digne et la mieux remplie.
Ceux qui ont connu les anciennes prépondérances en retrouvent encore là quelques vestiges. Ceux qui, sans ambition et sans traditions, ne cherchent le bien que pour le bien lui-même, ne trouvent nulle part une carrière plus libre et plus vaste. 11 faut seulement que chacun consente, de bonne grâce, au sacrifice plutôt apparent que réel qui correspond à son Âge ; il faut que la jeunesse ne répugne pas trop à la simplicité des goûts et sache résolument choisir entre les plaisirs animés, variés, en plein air, et l'agitation énervante de toutes les fêtes monotones du grand monde; il faut que Tâge mûr encourage cette préférence, aplanisse les chemins et ne considère pas comme une abdication anticipée le moindre partage d'autorité, la moindre ingérence dans le maniement de la maison ou des terres. On ne peut exiger des jeunes gens qu'ils se plaisent au séjour de la campagne, si Ton en réserve pour soi seul les jouissances. Ou doit mettre du moins tous les plaisirs de la vie qu'on leur impose à la place des regrets que peut inspirer la vie qu'on leur fait quitter.
Cette harmonie des Ages et des classes est la vraie harmonie sociale et par conséquent la vraie garantie d'ordre. Dans le paysan, elle prépare le soldat le plus robuste, l'électeur le plus sensé, le contribuable le plus docile ; dans le propriétaire, elle donne Téligible le plus éclairé, le gardien le plus vigilant des principes conservateurs et des deniers publics, le juge le
plus compétent des problèmes intérieurs, parce qu'il y est le plus intéressé, et des problèmes de la politique étrangère, parce qu'il est le plus initié aux vieilles annales delà patrie. Une nation a, comme un budget, sa masse consolidée et sa masse flottante, ses problèmes passagers et ses intérêts permanents. La classe industrielle, la population citadine représentent les uns, la population agricole représente les autres. Il ne s'agit point ici d'immoler l'intérêt industriel à l'intérêt agricole, mais de les bien comprendre tous les deux, de leur imposer à chacun leurs limites et d'empêcher les usurpations qui, là comme ailleurs, se traduisent bien vite en malaise.
Depuis quatre-vingts ans, la France est remuée, bouleversée de fond en comble par des agitations incessantes. Toutes les classes de la société ont pu se juger à l'œuvre ; chacune a marqué de son empreinte spéciale quelques pages de l'histoire contemporaine. Quand a-t-on vu la classe agricole prendre l'initiative de la révolte ou refuser son concours à des événements réparateurs? Les guerres de la Vendée ont jeté sur les paysans de l'Ouest une splendeur de renommée qui avait attiré Thommage de Napoléon et qui inspire le respect à quiconque se respecte soi-même. Eh bien, sans méconnaître aucune des inspirations héroïques qui soulevèrent en un clin d'œil un peuple pour ainsi dire tout entier, on peut affirmer qu'à part la foi religieuse, premier mobile de tous les grands dévouements humains, l'histoire de la Vendée ne s'explique bien que par la connaissance des rapports antiques et ininterrompus du propriétaire et du fermier. La
Bretagne, l'Anjou, le Poitou étaient les provinces où le gentilhomme résidait le plus habituellement sur ses terres, où Ton briguait le moins les charges de cour, où Ton avait le plus de hâte, en quittant Tarmée, la magistrature ou l'administration, de revenir mourir au foyer modeste du manoir paternel. Dans les temps do prospérité monarchique, cela donnait des caractères fièrement trempés, des probités rigides, des fidélités respectueuses mais indépendantes. Au jour de la détresse et de Tépreuve, cela donna, dans Télan spontané d'une unanimité sans exemple, Tunion de toutes les classes, le sacrifice en commun de la fortune et du sang, cela mit du même côté, sur le même champ de bataille, le seigneur et le gardechasse, Bonchamp et Stoffiet, la Rochejaquelein et et Cathelineau. La grandeur historique naît aisément de la pureté des mœurs ; cette filiation est si vraie, si indépendante de toute théorie préconçue, de tout drapeau politique, que les mêmes causes produisent les mêmes effets dans une république ou dans une monarchie. Les Suisses du quatorzième siècle n'auraient pas renié les Suisses du 10 Août, et le lion de Lucerne pleure sur sa glorieuse blessure à deux pas du monument de Guillaume Tell ; la république helvétique elle-même n'a vécu au centre de l'Europe, n'a duré et ne durera que parce qu'elle est une agrégation de peuples pasteurs conservant dans les montagnes leur mâle et primitive simplicité. Les aristocraties européennes les plus solides sont celles qui ont su le mieux résoudre le problème de la vie politique unie à la vie populaire. Il y a vingt ans, le prince Es-
terhazy, ambassadeur d'Autriche à Londres, consacra quelques journées d'hiver à une visite chez le duc de D... Le grand seigneur anglais et le magnat hongrois passèrent en revue les écuries, les étables et les bergeries, puis le duc de D... se mit à demander si les troupeaux de Hongrie étaient comparables aux troupeaux d'Angleterre. Le prince Esterhazyse sentit touché au vif, et, avec le sourire d'une fierté un peu blessée, il répondit : — J'ai à peu près autant de bergers que vous avez de moutons. — Si beaucoup de gentilshommes français au dix-huitième siècle avaient été en mesure de se permettre une telle réplique, peut-être le cours de notre histoire eût-il été changé, peut-être eussions-nous connu la liberté sans les folies qui la compromettent, sans les crimes qui la déshonorent.
Contraste singulier ! ce sont quelquefois les hommes qui croient avoir le plus à se plaindre du temps actuel qui se préoccupent le moins de modérer ou de corriger son mouvement. Ce sont ceux qui gémissent le plus du poids accablant des fardeaux modernes qui se refusent à y toucher, même du bout du doigt.
Assurément ils ne sont pas rares, les hommes qui s'imaginent qu'on pourrait, de nos jours, combler bien des lacunes ou rectifier bien des déviations. A leur sens, la paix intérieure ne repose point sur des bases inébranlables et les complications extérieures ont été plutôt aggravées qu'atténuées par l'intervention de nos armes. Nos généraux et nos soldats taillent un magnifique canevas à nos diplomates, mais ceux-ci le brodent à la façon de Pénélope; en sorte que la France, à sa profonde surprise, gagne tous les coups
et perd toutes les parties. Si ces maux existent en réalité, qui voudrait en demeurer simple spectateur, qui s'attribuerait le privilège de rester plongé dans rinertie du fatalisme musulman et de se croiser les bras comme les Turcs se croisent les jambes?
Quand on accuse un mal, on est tenu de chercher le remède. Quel est aujourd'hui le remède universel, la panacée des souverains aussi bien que des peuples? C'est le suffrage universel. Les vieux droits et les jeunes traités ont même destin. Tout ce que le peuple décide sur un bulletin devient non seulement licite, mais juste. Le général Bonaparte, touchant pour la première fois aux démêlés de l'Italie, disait au commencement de ce siècle : « Je fais plus de cas de l'avis d'un Brignole que de celui de cent bateliers génois. » Désormais les Brignole sont frappés d'ostracisme et les bateliers dominent le Sénat. Nous avons vu, il y a moins de quinze ans, la propriété et la famille votées par oui et par non dans les clubs; maintenant ce sont les plus hautes questions religieuses, éteintes alors, rallumées aujourd'hui, qui d'un moment à l'autre peuvent passer par ce creuset. D'où viendrait l'indifférence? Serait-ce faute de prévision? Mais les sinistres prophètes abondent. Serait-ce découragement? Mais de quel côté se rangeraient les gros bataillons, si tous les intéressés s'étaient, de longue main, préparés à la lutte et y entraient de tout leur cœur, avec toutes leurs forces? Les indifférents aujourd'hui seraient forcément les neutres demain, et qui peut calculer la portée d'une telle impuissance ou d'une telle neutralité?
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Ce langage signifie-t-il que ragriculture doit être seule régulatrice des combinaisons politiques, et viset-ily par enthousiasme pour une carrière de prédilection, à la désertion de tous les emplois, à Tabandon de nos assemblées délibérantes? Cette prétention:serait insensée, et je serais humilié qu'on me la prêtât. L'agriculture doit être puissante dans une grande nation, mais non pas seule puissante. Le char de l'État risquerait de devenir une charrette, et j'en serais aussi désolé que personne. La pensée de ce travail ne s'adresse donc qu'aux propriétaires exilés, volontaires ou involontaires, de la hiérarchie officielle, et qui de là pourraient conclure qu'aucune fonction publique n'existe plus pour eux. A ceux-là, je le crois, on ne saurait trop le répéter : les jouissances de la vie agricole s'appuient sur des devoirs, et ces devoirs y revêtent une forme moins troublée, moins douteuse que sur d'autres théâtres. Bien téméraire serait celui qui attribuerait à une condition quelconque de la vie une somme plus forte ou plus certaine de ce qu'ici-bas on nomme le bonheur. Notre sérénité tient plus à notre caractère qu'à notre état. Envier le sort d'autrui, c'est juger sur une illusion et poursuivre une chimère. Cependant, si l'on osait former un choix en matière de destinée, c'est probablement la vie des champs qui tromperait le moins d'espérances. Le vrai campagnard est en même temps actif et sédentaire; sensible à l'honneur, inaccessible à l'ambition, il sert son pays sans quitter son loyer. Son corps est robuste parce que son âme est paisible. Jette-t-il son regard en arrière, il retrouve
Étadet et SouTeairs» 14
assurément des soucis ou des peines, mais point de regrets. Quand ses jours sont comblés, il laisse autour de sa tombe un honnête souvenir de deux ou trois lieues de circonférence et cette devise à ses successeurs : Vivre en travaillant, mourir en priant.
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Messkigneubs s Messieurs,
Un grand saint, qui avait aimé toutes les illusions de la terre avant de s'attacher à toutes les vérités du ciel, dont la parole fait autorité pour tous les genres d'intelligence, parce qu'il avait appris de nos passions mêmes à les juger et à les combattre, saint Augustin a dit : « Il faut que nos plaisirs contribuent au bon ordre de Fâme, delectatio ordinet animam; ce qu'on pourrait encore traduire de cette façon : Il ne faut pas que le désordre de deui mois de vacances contredise et compromette Tordre de dix mois d'études; il ne faut pas briser l'alliance étroite des grands travaux et des nobles plaisirs, alliance qui doit de-
1. M*' Angobault, éTêque d'Angers; M" Sohier, évèquo de Haé en Cochiochine.
meurep indissoluble et que persontie n'a jamais brisée impunément.
Mais quels soat donc ces plaisirs que j'oserai me permettre de vous conseiller? Pour moi, mon choix est déjà fait d'ancienne date et je m'y suis confirmé chaque fois que j'ai entendu vos chants et votre orchestre. Ce que je vous apporte donc, Messieurs, c'est une apologie ardente et convaincue, l'apologie de la musique, de la musique, non seulement comme l'un de nos délassements les plus doux, mais comme un moyen efficace et puissant de moralisation pour l'individu, de civilisation pour les peuples. Peut-être cependant aurais-je hésité devant cette thèse, peutêtre aurais^je craint qu'elle ne parût pas conforme à l'imposante gravité de cette assemblée, si je n'avais mémoire d'un mandement de notre Évêque vénéré, dans lequel, avec une rare intelligence des besoins de notre esprit et un zèle inépuisable pour la consolation de nos cœurs, il trace à grands traits l'histoire de la musique à travers toutes les phases de la destinée humaine '. 11 nous apprend que le premier accord des instruments fut contemporain de Jubal, le petitfils de Gain, que j'aime mieux en cette occasion nommer le petit-neveu d'Abel. 11 nous montre l'inspiration musicale s' unissant à l'inspiration divine dansles solennités de Moïse, dans les Psaumes du roi David, dans les prophéties de Joad accompagnées par les harpes d'Israël avant d'être répétées sur la lyre de Racine. 11 nous montre ensuite la musique, s'introdui-
1. Lettre pastorale do révèque d'Angers sur le chant religieux, 10 aTril 1858.
sant dans les institutions nationales^ protégée par Charlemagne, consacrée par saint Grégoire et par saint Ambroise, faisant couler de salutaires larmes des yeux du futur évèque d'Hippone, prenant place daufi les délibérations du concile de Trente, occupant la sollicitude du grand évèque de Meaux et devenant enfin populaire dans notre siècle, grâce aux ingénieuses méthodes et à l'admirable dévouement de M. Choron. En effet, Messieurs, TÉglisc ne s'est pas plus trompée sur la musique que sur les autres auxiliaires appelés par elle à concourir au culte chrétien. La musique est bien réellement la langue spiritualiste par excellence, la langue qui éveille et qui résume nos instincts les plus élevés, et dont Taclion propre est de faire prévaloir les penchants délicats sur les pencliants vulgaires. Bossuet, qui a tout dit, a dit un jour : « Je sens mon cœur plus grand que le monde. » Ëh bien ! Messieurs, le plus humble d'entre nous a pu dire aussi, à certaines heures de sa vie : Je sens mon imagination, ma pensée plus grande que toutes les langues humaines, et cela est vrai. Quelle que soit la puissance du langage, sa précision même lui Berl de limite, et les règles fixes auxquelles il est assujetti lui tracent d'infranchissables frontières. Mais où commence le domaine de l'indéfini et de l'infini, là commence le règne, le charme, la magie de cette langue des sons qu'on appelle la musiqse. Ces élans de l'enthousiasme et ces abattements de la douleur, ces troubles intimes, ces cris inarticulés du cœur quand la passion surabonde, ces extrêmes joies et ces suprêmes gémissements, qui tour à tour dilatent
rame, Toppressent, la soulèvent et menacent de la faire éclater si elle ne les répand au dehors, trouvent dans la musique une issue, une expansion, une sphère sans bornes pour les recevoir et leur ouvrir libre carrière, un organe idéal pour les interpréter, en deviner jusqu'aux moindres nuances, et nous les restituer ensuite épurés, calmés, transformés. Telle lutte intérieure, qui n'attendait qu'un dernier effort de courage, s'est terminée dans cette région intermédiaire entre la terre et le ciel, et, là où on ne cherchait que le plaisir de l'esprit, la conscience, brisant ses liens, s'est sentie tout à coup victorieuse et libre.
La musique a particulièrement deux privilèges qui lui appartiennent en propre.
Elle est d'abord la seule langue véritablement universelle. Universelle dans le temps : l'antiquité et les âges modernes lui ont payé le même tribut. Le paganisme lui assignait un rang illustre dans l'Olympe. Orphée apaisant les Enfers, Âmphion soumettant les pierres à sa voix, n'étaient autre chose que la fiction se mêlant à la réalité et la fable prêtant ses symboles à l'histoire. Universelle dans l'espace : la même mélodie est comprise à la fois par un public d'élite et par une foule réunie au hasard ; comprise à la fois à Paris, à Saint-Pétersbourg, à Londres ; comprise, goûtée, émouvant au même degré, quelquefois à un degré plus haut encore sous la cahute des Esquimaux et chez les peuplades sauvages. Personne n'a oublié le rôle de la musique dans cette république, trop rapidement évanouie du Paraguay, et M. de Chateaubriand, décrivant l'apparition du christianisme en
Amérique, a dit : ce L'Iroquois, qui n'avait point cédé à ses dogmes, a cédé à ses concerts *. »
Le second privilège exclusif dont je fais honneur à ma cause est plus important encore, le voici : la musique est la seule langue dans laquelle on ne puisse pas écrire de mauvais livres, et qui ne laisse jamais dans la mémoire une image dangereuse. Dieu me garde de vouloir immoler les autres arts à un seul! Assurément la peinture et la sculpture ont rendu dans le passé et rendent encore d'incalculables services à Tamour du beau et du bien. L'Église et la foi leur doivent une éternelle reconnaissance et je serais fort heureux de pressentir parmi vous des Michel-Ange et des Raphaël. Mais cependant , il faut bien Tavouer, le peintre et le sculpteur peuvent par eux-
1. M" Sobier a bien toqIu, après ce discours, me citer sa propre expérience en Cocbincbine. Ses iastruments de musique ayant disparu dans un incendie, Prédgné, sa ville natale, les lui rendit par une souscription spontanée, comprenant quelle était pour sa mission auprès des naturels du pays l'importance de cette perte.
Un bénédictin de Solesmes, ancien professeur à Combrée, voulut bien me rappeler aussi que dans les Lettres édifiantes on volt les missionnaires demander k leurs compatriotes de l'Europe l'envoi de morceaux des plus grands maîtres, comme étant les mieux appréciés par les peuplades sauvages qu'ils commencent à catéchiser.
Je dois ajouter au souvenir de H*' Sobier le trait suivant que Je tiens de Tamiral Roze lui-même.
Lorsque l'amiral commandait la division navale des mers de Chine et du Japon, il alla rendre visite au Taicoun, alors souverain du Japon, à Osaka. Il s'était fait accompagner par la musique de son bâtiment et, pendant le dîner qui lui fut offert, il donna l'ordre à la musique de jouer. Ce fut une surprise pour le Taicoun, dont l'amiral observait les impressions à mesure qu'elles se reflétaient sur son visage. Le concert terminé, comme son hôte avait paru y prendre grand plaisir, Tamiral lui demanda s'il désirait réentendre un des morceaux. Il réfléchit un instant, compta sur ses doigts et demanda le troisième morceau : c'éuit le Barbier de Sëville.
mêmes', saùs aucun agent étranger, provo<fuèr et graver dans notre souvenir des émotions licencieuses au^fsi bien que faire revivre les scènes les plus pures de la Bible et de l'Évangile ; ils peuvent ou fortifier Tàme ou accélérer sa dépravation. Le pin- :ceau et le ciseau se prêteront avec une égale docilité aux intentions les plus contraires, tandis queTarchet, livré à lui-même, à lui seul, répugne et se refuse à toute inspiration matérialiste. 11 ne s'adresse qu'à l'âmé ou il se tait.
Quelques-uns m'arrêteront peut-être pour me dire : Prenez garde, vous touchez à Teiagération ; nous TOUS accorderons que la musique peut faire quelquefois du bien, accordez-nous qu'elle fera très souvent du mal. Eh bien ! non, Messieurs, je ne l'accorde pas. Je sais que Boileau, le sage Boileau, l'oracle du bon sens et du bon goût, a signalé ces lieux communs d'immoralité
Que LuUi réchauffa dos sons de sa musique.
. Mais on ne remarque pas assez que la condamnation de Boileau porte sur les ballets et les intermèdes de son temps et qu'alors la musique doit cesser d'être responsable de tout le cortège qui l'accompagne. J'insiste sur cette distinction, parce qu'elle est capitale au point de vue de la vérité et de l'équité. Je vous demande même, à ce sujet, la permission de vous raconter une anecdote, et, si vous souriez en remarquant que je ne vous ai jamais adressé un discours sans y mêler un apologue, je m'en vais vous confier un secret qui pourra vous être utile à vous-mêmes en
plus d'une occasion. Une anecdote est une grande ressource pour un improvisateur embarrassé. Elle fait Tofiice d'un banc placé au milieu d'une longue avenue, qui permet de se reposer un peu et de jeter un coup d'oeil plus calme sur l'espace qui reste encore à parcourir. En outre, une anecdote sert à dessiner plus nettement ce que l'on veut dire. Un jour donc, deux voyageurs se rencontrèrent dans un désert brûlant. L'un était bien monté, bien équipé et bien pourvu; l'autre, à pied, épuisé par la ratigue,la faim et la soif. Il implora secours et l'obtint. Puis, une fois rassasié, il dit à son bienfaiteur : « Je veux, à mon tour, vous rendre un service. Je suis la Peste, je me rends à Smyrne, je vais y exercer de grands ravages. Y avez-vous des parents ou des amis ? Je vous promets de les épargner»; — «Grand merci, répond le voyageur bienfaisant. Je suis né à Smyrne; toute ma famille y habite; mes amis y sont nombreux. » Et il les lui recommanda tous nominativement. A quelque temps de là, les deux voyageurs se rencontrent encore, et le bienfaiteur s'écrie : « Ah! misérable Peste, combien tu m'as trompé] J'ai revu Smyrne dans le deuil, et ma désolation est au comble. Pas un seul de ceux que j'aimais n'a survécu. » Mais la Peste, sans se troubler et avec l'accent de la plus véridique innocence, répliqua : « Tu m'accuses bien injustement ; j'ai tenu parole avec une scrupuleuse fidélité. Sur les dix mille personnes qui Tiennent de disparaître, j'en ai tué mille; la Peur a tué le reste. »
Je dis, à mon tour, a ceux qui accusent la musique : Regardez-y de plus près ; c'est elle qui conseiUe le
bien, c'est le drame ou la danse qui conseille le mal. Et cette distinction, on a maintes fois Toccasion de la renouveler dans le monde. Maintes fois il arrive que là où nous n'apercevons qu'un mobile, il en existe deux; maintes fois il arrive que derrière le coupable apparent se trouvent des compagnons invisibles plus pernicieux et plus actifs.
Quant à la musique, prenez-la dans son acception exacte, dans son unité absolue , c'est-à-dire sans paroles provocatrices, sans accessoires habilement calculés pour séduire. Prenez la Création de Haydn, la Symphonie pastorale de Beethoven, l'ouverture de SémiramiSf ou confiez à des instruments seuls les plus belles scènes d'opéra depuis LuUi jusqu'à Meyerbeer et vous obtiendrez sur l'âme des impressions, des émotions aussi salutaires, aussi vivifiantes qu'avec les morceaux les plus religieux de Palestrina, de Pergolèse ou de Mozart.
L'humanité tout entière est là pour rendre témoignage, et il n'existe pas un grand sentiment, je serais tenté de dire une grande fonction, que les hommes ne confient à la musique.
L'amour de la patrie est assurément au premier rang des nobles passions qui font battre notre cœur, et tout peuple qui porte un nom se personnifie dans un hymne national. Le patriotisme reconnait.et salue ce chant partout où il peut l'entendre : c'est le drapeau parlant et faisant vibrer dans l'air, à côté de*$es couleurs, une éloquence irrésistible. Qui n'a été attendri à cet admirable cantique des Hébreux : Super flumina Babylonis? Que de scènes touchantes quand
un écho lointain de la Suisse ou du Tyrol venait surprendre tout à couple montagnard enrôlé sur la terre étrangère! En France, les Anglais fidèles aux Stuart fondaient en larmes, lorsque, dans la chapelle de Saint-Germain ou à une représentation de Saint-Cyr, le God save the king accueillait leur monarque proscrit. Un air de Richard Cœur de Lion est devenu un événement historique; Texaltation, qu'avaient soulevée à Versailles quelques notes de Grétry, allumant la fureur dans Paris, servit de cause ou de prétexte aux journées d'octobre, et Ton a trop connu durant la Terreur la puissance de chants héroïques usurpée par des bourreaux.
Comment la musique ne serait-elle pas une langue supérieure à toutes les autres? N'est-elle pas l'expression préférée et l'interprète naturel de tous les élans supérieurs à la nature humaine ? S'il y a quelque chose d'inexplicable en ce monde, l'égoïsme habituel de l'homme étant donné, c'est le dévouement du soldat acceptant résolument une mission qu'il n'a pas choisie, immolant sa volonté avant de sacrifier sa vie, et n'admettant ni une réserve ni un refus, quand on lui dit : L'honneurleveut! Et ce langage de l'honneur, cet appel souverain du patriotisme, qui le fait entendre à l'heure décisive? La musique. C'est elle qui lui dit : La mort est là ; il faut la donner ou la recevoir. Il faut marcher, il faut courir. C'est elle qui l'entraîne au plus épais de la mitraille, c'est à ses accents qu'il est vainqueur sans colère ou qu'il tombe sans murmure.
A côté de la patrie et du soldat, il y a quelque chose
Ae plus imposant, de plus dominateur encore, c'est la religion et le prêtre. La musique atteint ces hauteurs comme toutes les autres. Là encore, Thomme l'appelle à Theure de ses plus profondes émotions. Elle lui répond, elle le soutient, elle le console, elle relève au-dessus de lui-^même. Lorsque Thomnie veut adresser à Dieu les plus belles paroles qui puissent se poser sur ses lèvres : Gloria inexcelsis; Deprofundis clamavi ad te y Domitie; Domine ^ exaudi voeem meanij il confie ces paroles à la musique. Et quand rÉglise à son tour veut faire entendre au chrétien prosterné les sévérités de la justice céleste ou Fassecier aux plus saintes douleurs, elle entonne à pleine voix et fait résonner sur l'orgue le chant redoutable du Dies irœ ou incomparable lamentation du Stabat mater dolorosa. Le marbre est sous nos ifeux, mais le marbre est scellé à la terre et semble y enchaîner nos regards. La peinture est fixée sur la muraille et elle ne peut s'élever tout au plus que jusqu a la voûte du temple. La musique seule a des ailes, la musique seule peut prendre le cœur de Thomme tout entier, et, dans un essor que rien n'arrête, le porter jusqu'au trône de Dieu avec ses douleurs ou ses joies, ses supplications ou ses actions de grâce.
Enfin, Messieurs, et j'ai fini, un dernier hommage attend la musique et n'appartient qu'à elle. L'homme se plaît à placer dans le ciel et à y faire revivre toutes ses affections. Il a besoin d'espérer qu'il y trouvera ceux qu'il pleure et qu'une réunion sans fin le récompensera de la fidélité du regret. Mais, pour ses plaisirs, il est plus timide et il doit l'être. Il n'ose en
associer aucun à ses visions les plus imparfaites de la béatitude future. La musique est donc plus et mieux qu'un plaisir, car Thomme a le droit de croire qu'il la retrouvera dans le ciel. Le langage le plus autorisé, le plus austère, nous entretient, au pied même de Tautel, de Téternel chœur des Anges et de Tineffable cantique des Séraphins. Vos jeuxà vous-mêmes, Messieurs, sont bien innocents et bien purs. Pourtant, qui de vous aurait la hardiesse de transporter dans le paradis la cour des récréations ? Vous croiriez commettre une coupable irrévérence et, sans nul doute^ vous auriez raison. Cependant j'ose vous Taffirmer, il y a un jeu dont vous pouvez commencer l'apprentissage à Combrée, que vous pourrez continuer légitimement durant tout le cours de votre vie et que vous achèverez dans le ciel, c'est le jeu sublime que vous enseigne ici votre excellent professeur, M. CoUmann.
En exposant de mon mieux aux élèves de Combrée ma thèse sur la musique ; en l'appuyant de raisons, d'autorités et d'exemples qui me semblent concluants, j'obéissais non à une fantaisie paradoxale, mais à une conviction profonde. C'est ce qui me fit demander au Correspondant l'insertion de mon discours.
Un lecteur ami l'accueillit avec une grande bienveillance personnelle, mais sans y souscrire, et peu de temps après il me réfutait à son tour dans le Correspondant. Ce contradicteur ami n'était rien moins que
M. de Laprade, et c'est alors que je sentis combien la musique avait en moi un apologiste opiniâtre. Si une voix pouvait m'inspirer le désir de Fécouter, au lieu de lui répondre, si un caractère pouvait, avant toute démonstration, m*imposer le respect et la confiance, c'étaient la voix et le caractère de M. de Laprade. Je résistai cependant, je lus et je relus ses objections sans pouvoir me soumettre. J'adoptai, puis j'ajournai la résolution de répliquer; aujourd'hui, je cède enfin à la tentation K La poésie éloquente de son langage, la portée métaphysique de son argumentation m'entraîneraient trop loin, si je voulais citer complètement mon adversaire : je vais essayer du moins de le résumer avec fidélité.
Loin de trouver un agent spiritualiste dans la musique, M. de Laprade l'accuse au contraire de n'être qu'un élément tout extérieur, « elle nous envahit, ditil, et nous émeut dans le domaine des sensations, elle ne nous soutient ni ne nous élève dans Tordre des sentiments : il y a en elle un élément tout physique, une sorte d'électricité qui s'adresse au fluide nerveux, indépendamment de toute action sur l'intelligence et sur le cœur. La signification d'une peinture est évidente, et les esprits les plus impropres à décider de son mérite comme œuvre d'art ne sauraient se tromper sur l'action qu'elle représente, sur le sentiment qu'elle éveille, en un mot sur la direction qu'elle imprime à la volonté. »
Le compositeur, selon M. de Laprade, n'a pas même