Saint-Simon, t. IIIi p
Le château ie la Rongère, près Chàteau-Oontier, existe encore et a passé, par alliance, à la famille de Chavagnac.
C'est un préjugé fort récent, mais fort injuste, que celui qui présente comme incompatibles les habitudes aristocratiques et le culte des lettres. Leur alliance, au contraire, remplit nos annales. 11 suffit d'ouvrir la collection des Mémoires sur Thistoire de France pour se conyaincre combien on s'honorait autrefois de tenir la plume avec ou après Tépée, et de se faire Thistorien des grands faits dans lesquels on avait été acteur ou témoin. Yillehardouin et Joinville, Gommines et Sully attesteraient et illustreraient à eux seuls cette tradition ininterrompue depuis la formation de la langue française. Cette vaillante école d'écrivains de race se développe encore au xvii* siècle, et elle se rajeunit de nos jours, en confondant le génie des temps anciens et celui des temps nouveaux, par M. de Maistre, M. de Chateaubriand, M. de Montalembert. Sans être l'égal de tous, M. de Quatrebarbes était trop leur pareil pour ne pas écrire comme il agissait, sous l'impulsion et pour le service d'une conviction profonde.
Son premier exploit littéraire coïncide avec ses premiers faits d'armes, et il débute, comme toutes les imaginations éprises de grandeur, par une tragédie ; cependant il ne donne que deux actes à son drame intitulé : Ls Siège de Corutthe tibé de lord Btron. U ne le fit jamais imprimer et crut même l'avoir enseveli en en faisant silencieusement don à la bibliothèque d'Angers, avec cette dédicace d'une originalité si naturelle : « J'espère bien qu'il n'y aura pas quatre personnes à prendre connaissance de ce manuscrit.
Cependant, s'il trouve un seul lecteur, il est bon
Étadet et SouTenirt. 21
qu'il sache que ces deux actes furent composés à Xérès, au fond de l'Andalousie, dans Thiver de 1827, par un lieutenant d'état-major, âgé de 24 ans, qui avait remporté d'un Yoyage de Grenade un bras cassé et la jaunisse, et qui ne savait trop comment employer ses heures d'insomnie. Composé en dix-sept jours, sur l'ordre du vicomte de Roncy, colonel du 34' de ligne, ce drame fut représenté à San-Fernando(lle-de-Léon), et traduit depuis en espagnol. Le jour de la représentation, la salle de spectacle était pleine, et la pièce fut applaudie par les camarades de l'auteur et par un grand nombre de belles Espagnoles, venues de Cadix pour assister au bal donné par la garnison française (Angers, 1842). »
Le personnage favori du Siège de Cormihe est un chevalier français, d'Aubusson, héros de bravoure et de fierté, ne demandant qu'à s'immoler pour sauver des femmes et des enfants, et venant dire à un visir impitoyable :
Pour le salut de tous, j^offre ma têle en gage.
On sent que M. de Quatrebarbes caresse d'abord, dans le libre domaine de la fiction, Tidéal d'héroïsme qu'il devait poursuivre lui-même et souvent atteindre dans le domaine de la réalité.
Au retour d'Espagne, il sollicita etobtint de prendre part à l'expédition d'Algérie ; mais au moment où il se croyait en possession de sa véritable destinée, un coup de foudre vint l'atteindre et tout briser autour de lui. Refusant le serment au nouveau pouvoir, résolu au plus douloureux sacrifice que pût s'imposer
UQ homme de celte trempe, il dit adieu à ses compagnons d'armes, adieu à la gloire humaine sous la seule forme qui pût le séduire et revint vers la terre natale, où il ne pouvait rester longtemps ni découragé ni désœuvré.
Bientôt, il épousa sa proche parente, M^'Gourreau de Ghanzeaux. Ce mariage, qui devait lui apporter toutes les consolations du bonheur chrétien et doubler, dans la plus touchante communauté , sa puissance de bonnes œuvres, le fit châtelain de la belle demeure de Ghanzeaux. 11 lui donna d'abord un caractère féodal, mais de la féodalité appropriée à son cœur et à notre époque, de la féodalité sans fossés et sans pont-levis, accessible à tous venants, et la main toujours pleine de bienfaits. Son génie insatiable d activité et d'amélioration s'étendit bientôt à toute la contrée et créa là des géorgiques modernes, une sorte de poème agricole, tant il se plaisait à embellir tout ce qui peut être utile et à rendre utile tout ce qui peut embellir et charmer la vie.
L'un des hommes qui ont le mieux parlé du comte de Quatrebarbes, parce qu'il est un de ceux qui l'ont connu le mieux, notre conrrère M. Cosnier, a dit de lui, en rappelant un mot célèbre : « C'était un homme de l'ancien temps, mais ce n'était pas un homme de l'ancien régime. » Rien n'est plus vrai, et M. de Quatrebarbes se retrouve tout entier dans ce mot, qui n'est pas ici une vaine antithèse, mais une exacte définition. En effet, la différence radicale entre l'ancien temps et l'ancien régime, c'est que, dans l'ancien temps, toute fonction représentait un labeur, toute
distinction honorifique un service, tandis que, dans le siècle dernier, le seul que Ton puisse caractériser sous le nom d'ancien régime, époque de transition, les fonctions étaient quelquefois des privilèges, et les privilèges quelquefois séparés des services.
' Dans Tancien temps, le noble n'était exempt d'impôts que parce qu'il portait, presque à lui seul, tout le fardeau des charges publiques ; et le clergé n'était le premier corps de TÉtat que parce qu'il était, non seulement le premier dans la charité et dans la vertu, mais en même temps et incontestablement le premier dans la science politique et dans l'enseignement appliqué à tous les degrés, à toutes les branches des connaissances humaines. Dans l'ancien régime, ces conditions existaient encore, mais altérées ou tombées en désuétude, mélangées d'abus et appelant, selon le mot du comte de Maistre, les réformes qui conjurent les. révolutions.
Oui, le comte de Quatrebarbes était bien un homme des anciens temps ; car jamais il ne vit, dans les avantages de la naissance ou delà fortune, autre chose que des devoirs, autre chose qu'une dette contractée envers la Providence et exigible au profit de l'humanité. Jamais vous ne surprendrez dans ses actes ni dans ses écrits un sentiment personnel et qui ne s'inspire de l'intérêt public. S'il recueille les souvenirs de là campagne d'Afrique, c'est pour rendre hommage à ses chefs et mieux faire comprendre à la France l'importance de sa conquête. S'il réédite la Chronique DE BouRDiGNÉ, c'cstqu'il vcut exciter l'émulation de ses contemporains par le souvenir des ancêtres ; s'il s'at-
tache au Bon roi René, c'est qu*il veut doter FAnjou d'un double monument, un monument littéraire, merveille en outre d'exécution typographique sortie de presses angevines, un monument en bronze, trophée de gloires angevines dû à un illustre ciseau angevin. Cette laborieuse résurrection du roi René, œuvre d'historien et de poète, d'archéologue et d'artiste, eût suffi pour lui ouvrir les portes de l'Institut, s'il eût voulu prendre le temps et la peine d'y frapper ; mais un autre souci l'absorbait déjà, et de la même plume qui se plaisait à raconter les tournois de la clievalerie, à répéter le chant des troubadours, il avait hâte d'écrire l'histoire de sa commune de Ghanzeaux, parce qu'il y retrouvait l'héroïsme désintéressé du Vendéen et une tradition qui lui était doublement chère, celle du vénérable Pierre Gourreau, surnommé le Père des pauvres. Toutes ses admirations, toutes ses émotions sont fécondes et empreintes de cette grande impartialité du cœur quis'attacheaubien, partout où il se trouve, qui ne connaît point de castes dans la vertu et craint de laisser inaperçue l'hysope à côté du cèdre ! Quand il a salué un grand de la terre, il a besoin d'honorer l'humble et le petit. Voyez-le s'age* nouiller, baigné de larmes, devant le tombeau du marquis de Bonchamps. « Ah ! dit-il, voilà une gloire pure dignement glorifiée, mais le monument du général gentilhomme appelle le monument du général paysan, » et il n'aura pas de cesse qu'il n'ait élevé l'un en regard de l'autre et bâti à Saint-Florent une chapelle, doublée d'une institution charitable, pour y abriter la tombe de Gathelineau.
Gomme toule nature abondante et riche, M. de Quatrebarbes portait en lui-même des contrastes, mais non point de contradictions ni de dissonances: caractère ardent et cependant contenu, très spontané et cependant très ferme et très persévérant, homme d^action et homme d'étude, érudit et songeur, oubliant quelquefois l'heure d'un rendez-vous, jamais celle d'un bon office, perdant quelquefois les minutes, jamais les jours, car jamais il n*en passa un sans bien faire ou sans bien dire; esprit très pratique dans la discussion des affaires, mais plus encore généreux... non, il n'était pas généreux seulement, il était la générosité même, et si l'on osait donner le nom d'un défaut à un excès de qualité, on dirait qu'il alla jusqu'à la prodigalité. M*"' Swetchine, qui s'y connaissait, a dit : « Si les bons étaient meilleurs, il n'y aurait pas tant de méchants. » Eh bien ! Messieurs, s'il y avait en Anjou des méchants du vivant de M. de Quatrebarbes, j'affirme que ce n'était pas sa faute, car jamais bon ne fut meilleur. Non seulement tout malheureux, mais tout accusé ou même tout absent avait dans son cœur un avocat d'office qui ne fit jamais défaut à personne, et à ses adversaires moins qu'à qui que ce fût.
On ne pouvait pousser plus loin l'ardeur dans les convictions politiques et religieuses. Cette grande Maison de France, dont l'évêque d'Angers a parlé au jour de ses obsèques, comme s'il eût voulu le faire revivre et tressaillir encore, cette grande Maison de France, « sous le sceptre de laquelle notre patrie est restée pendant si longtemps la reine des nations
européennes *, » possédait tout son dévouement, et s'il ne lui a pas offert sa vie, comme nous le verrons tout à l'heure l'offrir à l'Église, c'est que son siècle ne le comportait pas; mais cette vie, du moins, se tenait toujours prête et prompte à tous les sacrifices.
Les opinions contraires aux siennes ne rencontraient jamais en lui ni une concession ni une complaisance dans l'ordre des principes; mais, dès que ces opinions revêtaient un nom propre et un visage, l'aménité et la cordialité apparaissaient aussitôt dans M. de Quatrebarbes et prenaient le devant sur toutes les dissidences; sa franchise ignorait absolument ce que c'était qu'un détour ou une réticence, mais elle ignorait au même degré l'injure, l'amertume ou même l'insinuation malveillante. A le voir tendre sa main loyale et serrer celle de son interlocuteur, il eût été impossible de deviner s'il abordait ami ou ennemi; aussi désarmait-il ceux-là mêmes qu'il ne parvenait pas à convaincre, et la sympathie universelle, qui l'avait envoyé d'abord au Conseil général, le porta, en 1846, à la députation.
Toutes les fractions de la Chambre l'accueillirent avec les témoignages d'une considération exceptionnelle. Par malheur, il allait siéger dans le Parlement comme il était entré dans l'armée, pour quelques années à peine, et une révolution nouvelle vint lui fermer encore la carrière. Tant de perturbations successives sont une grande déperdition de forces pour le pays qui en est le théâtre ou plutôt la victime,
1 . Oraison funèbre de M. le comte de Quatrebarbes par M'' Freppel, éyfiqae d'Angers.
et Ton peut juger par la courte apparition du comte de Quatrebarbes dans la vie politique quels services il aurait rendus, si la tribune ne s'était pas dérobée devant lui comme le champ de bataille. C'est Fagriculture qui obtint ses prémices d'orateur. Il débuta modestement par une proposition relative aux chemins vicinaux ; bientôt il appuya des pétitions sur Tabolition de Tesclavage, puis il prit en main la dérense des chrétiens de Syrie ; il fit entendre, en Thonneur de la Vendée, une interruption restée mémorable dans les fastes parlementaires; enfin, il monta à la tribune, Toeil en feu et le geste animé : c'est qu'il venait combattre encore pour la conquête de l'Algérie, conquête pacifique cette fois et toute civilisatrice. « Justice chrétienne aux Arabes, s'écria-t-il, sécurité aux colons, libre propagation de l'Évangile, et la France verra bientôt le terme de ses sacrifices. Je demande que le catholicisme se révèle par ses bienfaits. Ces convictions, Messieurs, sont celles de toute ma vie. Je veux la liberté pour tous, mais je ne veux pas qu'on vienne nous défendre, à nous autres catholiques, de planter la croix là où nous avons pénétré avec Tépée. » M. Guizot, président du conseil, lui répondit avec des égards qui attestaient la profonde impression produite sur l'Assemblée; il répliqua à M. Guizot, et ses dernières paroles furent couvertes par des ap* plaudissements dans les tribunes publiques.
La révolution de 1848 ramena M. de Quatrebarbes en Anjou; il rentra dans la retraite, sans jamais entrer dans le repos, et prit des années, sans jamais vieillir. Les malheurs du Souverain Pontife le trouvèrent
aussi ému, aussi bouillant qu'il eût pu Tètre dans Tardeur de la jeunesse. Quand on est fier d'avoir eu des aïeux à la croisade, il faut être heureux d'y avoir des fils ou d'y marcher soi-même. M. de Quatrebarbes le pensa et le sentit ainsi. L'appel du général de Lamoricière ne le trouva pas un instant incertain ou indifférent. Il déroba quelques jours sa résolution à la tendresse qui veillait sur lui ; mais ce ne fut que pour mieux assurer cette résolution même, et, lorsque madamedeQuatrebarbesattendaitunelettrede voyage datée de Suisse, elle reçut la lettre d'un Croisé datée de Rome, et bientôt d'Ancône. Là aussi, il a laissé deux souvenirs qui le résument tout entier, car il était toujours tout entier, sans réserve, de cœur, d'àme et d'esprit, dans tout ce qu'il faisait. Il a tiré le dernier coup de canon contre la flotte piémontaise forçant le port d'Ancône, et il a légué à cette ville les règlements municipaux les plus charitablement appliqués. Cinq de ses proches, la fleur de sa famille, lavaient rejoint sous le drapeau pontifical, tant il savait rendre contagieux l'amour du beau et le dévouement au bien. Deux d'entre eux, Georges d'Héliand et Bernard de Quatrebarbes y trouvèrent une mort héroïque, et Zacharie du Reau, l'un des rares survivants de Castelfidardo, accourait encore près du général de Gharette pour recevoir à Patay une blessure que l'on crut longtemps mortelle.
Ne point signaler M. de Quatrebarbes dans la conversation intime et dans la vie de famiUe, ce serait laisser dans l'ombre deux traits saillants de ce type accompli. Ge furent là, au retour de l'Italie, ses der-
nières consolations et les derniers rayons du souvenir qu'il allait nous léguer. Émule de son ami, de notre ami à tous, M. Bougler, dans la verve anecdotique, il excellait à mêler les souvenirs historiques et les chroniques locales aux mouvements primesautiers de son imagination active et enjouée. 11 n'eût tenu qu'à lui d'être médisant, s'il n'avait été avant tout le plus bienveillant des hommes, et, lorsqu'il se trouvait entraîné vers quelque à-propos pénible pour quelqu'un, ou il taisait le nom de ses personnages, ou il savait découvrir un sujet d'éloges qui contrebalançait amplement ou couvrait le côté fâcheux. 11 eât été un père incomparable, on en put juger par son inconsolable douleur à la perte d'un fils unique enlevédèsle berceau ; on en put j uger aussi par cette paternelle sollicitude reportée sur chacun de ses neveux, devenus tous des fik adoptifs, par ses larmes à la mort des deux chères victimes dont il disait avec simplicité : « Dieu a choisi parmi nous les plus jeunes, parce qu'ils étaient les meilleurs. » Mais plus il mettait d'énergie à surmonter sa douleur, plus cette douleur concentrait et creusait son ravage au fond de son âme. Bientôt il fut visible que tant de deuils publics et privés allaient triompher de sa puissante organisation.
Le dernier coup lui fut porté par la défaite de la France. Pour les âmes ainsi trempées, le patriotisme, c'est la vie même. La nature s'éclaire ou s'assombrit, selon que le soleil resplendit ou se voile ; les cœurs comme celui de M. de Quatrebarbes s'épanouissent ou s'assombrissent aussi, selon que la grandeur de la patrie se relève ou s'affaisse, et, quand la patrie est
Taincue, ils n'ont pas toujours la force de survivre. Le voilà sur son lit de mort : tous les siens sont accourus, tous les soins sont prodigués, toutes les prières s'unissent pour le retenir sur la terre. M. de Quatrebarbes ne se fait point illusion sur son état, mais il essaye d'en détourner la pensée de ceux qu'il aime pour leur parler encore de la France. « Vous ne me pleurerez pas longtemps, leur dit-il, car bientôt la France régénérée vous consolera de ma perte. » Ces mots furent presque les derniers qu'il put arliculer. C'était mourir comme il avait vécu, le regard toujours fixé sur les mêmes vœux, sur les mêmes espérances, inébranlable dans sa foi comme dans son courage.
Toute la population de Chanzeaux et l'élite de la Vendée se disputèrent l'honneur de porter à sa dernière demeure sa dépouille mortelle, qui repose aujourd'hui entre une école et une salle d'asile fondées par lui ; ces deux gardiens de son tombeau sont en même temps les deux emblèmes de sa vie : le travail et la charité.
Pour apprécier dans son ensemble et dans sa vérité tout ce que fut et tout ce qu'aurait pu être M. le comte de Quatrebarbes, il faut, Messieurs, se reporter à des temps où la société eût présenté toutes ses conditions normales, et où notre éminent compatriote eût pu donner pleine carrière à tous les élans de son cœur, à toutes les facultés de son esprit. La vie publique prête de grandes forces aux hommes qu'elle n'écrase pas ; elle empêche la flamme intérieure de ne briller que par éclairs et de se consumer rapidement, faute d'aliment; elle impose les grands efforts, en traçant
les grands devoirs; elle stimule et contient Tambition en lui proposant les grands buts, et quand, après la tâche accomplie, elle remet à Fhistoire le droit de récompenser les serviteurs de la patrie, elle a préparé d'avance un cadre pour le portrait ou un piédestal pour la statue. Dans les temps de révolution, les destinées sont plus inégales : il y a des hommes qui renoncent à leur part dans le patrimoine commun, qui, mutilés ou bannis volontaires, acceptent, au sein même de leur pays, quelques-unes des tristesses de Texil et préfèrent Taustère approbation de la conscience à un sourire de la fortune. M. de Quatrebarbes fut de ce nombre, et ne pouvant pas nous donner Tun des plus beaux modèles de Thomme de guerre ou de l'homme d'État, il nous a laissé du moins l'un des plus rares et des plus parfaits modèles de l'homme de bien.
DISCOORS PBONONCt DANS LA RÉUNION DU COMITÉ CATHOLIQUE
MSSSIECJRS,
Depuis longues aanées, je ne reconnais que Thabileté du vrai. Je vais donc vous dire tout de suite quels sentiments m'inspire la témérité de me présenter devant vous.
Je ne viens pas faire un discours dont je ne serais plus capable, à supposer que je Teusse jamais été; je viens seulement accomplir ce que j'ai cru un devoir spécial de mon âge. Je viens, au nom du passé, encourager le présent autant que cela peut dépendre de moi, et, quelque laborieux qu'on nous le rende, saluer Tavenir {Bravos). Je viens, au nom de nos vaillants et chers morts, — et je sens qu'ils ne me désavouent pas, — je viens, au nom du père Lacordaire {Applaudissements) j au nom du père de Ravignan et de Tévèque d'Orléans {Applaudissements) j au nom de M. Berryer et de M. de Montalembert {Applaudissements)^ serrer
la main du duc de Broglie et de M. Lamy {Nouveaux applaudissements) y de M. Ghesneloug et du comte AU)ert de Mun {Applaudissements) ^ serrer la main aussi à tous leurs courageux amis que votre reconnaissance a nommés sans que j'aie besoin de les désigner tous ni davantage. {Applaudissements.)
Avant-hier, dans un discours que je vous supplie d'oublier pour un moment, M. Baragnon a rappelé un souvenir du père Lacordaire que je vous demande la permission de répéter à mon tour, parce qu'il est toujours bon à propager.
Lorsque le père Lacordaire présenta pour la première fois l'habit de saint Dominique à Notre-Dame, il ouvrit largement son manteau et dit : Je vous le présente avec confiance, parce que, dans les plis de ce manteau, je porte une liberté. {Bravos.)
Je n'ai aucun droit à tenir un si haut langage, cependant je me présente aussi avec confiance, parce que je suis sûr de vous apporter quelque chose qui vous est doux et précieux : le souvenir. {Bravos.)
J'apporte aussi un témoignage, un témoignage en faveur de la loi de 1850; non pas que je prétende la défendre en détail : d'abord, elle a été beaucoup trop bien défendue à la Chambre des députés et au Sénat, et je ne voudrais pas venir ici remplir le rôle d un monsieur Josse attardé ; je viens seulement repousser, au nom de tous les coopérateurs de la loi de 1850, le reproche incessant de complot, de conspiration, de préméditation perverse qui a voulu briser toutes les digues de la société moderne et la ramener forcément à l'ancien régime.
J'avais cra naïvemeat que, pour justifier à ce point de vue la loi de 1850, il aurait suffi de citer M. Thiers et le travail si lumineux publié par mon jeune ami, M. de Lacombe, présentant dans le texte même des procès-verbaux de la commission qui a préparé la loi, un miroir fidèle de toutes les hésitations, de toutes les gradations de la pensée de M. Thiers. Mais les amis de M. Thiers, après s'être tant servis de son nom, lui ont adressé, à ma grande surprise, une récusation injurieuse. Us ont dit qu'à cette époque M. Thiers, sous Tempire d'une frayeur qui lui faisait perdre toute sa présence d'esprit, ne s'était pas bien rendu compte de ce qu'on lui faisait faire en 1850.
C'est une étrange manière de se montrer les amis de M. Thiers. 11 est singulier aussi qu'on ne s'aperçoive pas que ceux qui ont effrayé M. Thiers sont apparemment les républicains de 1848, et y a-t-il là de quoi se vanter pour les républicains de 1880? {Mires approbatifs.)
Mais, M. Thiers étant écarté, puisque ses amis le veulent, et non pas moi assurément, on a essayé de ramener l'opinion publique à la vérité. M. de Parieu, mon très loyal et très courageux successeur, a défendu la loi qu'il n'avait pas présentée et que son éloquence vigoureuse a grandement contribué à faire prévaloir [Applaudissements), M. de Parieu a dit luimême sans déguisement ses motifs au Sénat. Cela n'a pas suffi, et l'accusation subsistait encore. M. Buffet, dans un des discours les plus éloquents qu'il ait jamais prononcés, vous disait : M. Thiers n'est pas le seul coupable de la loi de 1850. et s'il a été effaré.
c'est Texpression dont M. Buffet s*est servi, il y a eu d'autres effarés. £t alors, il a rappelé que M. Odiloo Barrot, M. Dufaure, M. de Tocqueville étaient au ministère quand la loi fut présentée, et qu'elle ne put l'être qu'avec leur plein agrément.
Je vais essayer d'aller un peu plus loin que M. Buffet.
Non seulement les chefs toujours honorés du parti libéral, M. Barrot, M. Dufaure, M. de Tocqueville, sont les véritables patrons de la loi ; mais enfin, si cette loi a été votée, elle l'a été par une majorité. Elle n'a pas pu être le résultat du vote d'un seul parti : elle avait été combinée pour les réunir tous. Eh bien, la gauche a donné un appoint considérable, et la loi n'aurait pas été votée sans l'appui de la gauche.
Je veux faire le moins de cilations possible, mais il faut répondre aux reproches, qui nous sont adressés, autrement que par des affirmations contraires.
J'ai recherché dans tOfficiel quelques-uns des membres de l'ancienne gauche qui ont pris part à ce vote, et j'ai trouvé les noms de M. Frédéric Bastiat, le grand économiste, de M. Baze, de M. Boinvilliers, de M. Casimir Périer, de M. GhamboUe, de M. Vavin, de M. Léon de Malleville, de M. Mortimer-Ternaux, de M. Leverrier, de M. Roger du Nord, de M. Paillet, de M. de Tracy, de M. de Rémusat et de M. Martel, le dernier président auquel la gauche du Sénat vient d'adresser des regrets unanimes.
Tous ces hommes. Messieurs, n'avaient-ils donc pas une pensée commune? Assurément, ils avaient une pensée, et cette pensée, je vais vous la révéler.
Ils étaient, comme nous le sommes aujourd'hui, en présence d'une société divisée, et ils ont voulu trouver un terrain solide où chacun pût mettre le pied, où chacun pût rester ferme et honoré, en attendant que plus tard l'accord pût ou non se faire sur le terrain politique. Ce terrain commun, ils ont jugé que c'était le christianisme, le christianisme intégral, Dieu et son Église, en un mot le catholicisme [Applaudissements prolongés).
En agissant ainsi, ces hommes, Messieurs, étaientils inconséquents?
Non, ils n'étaient pas inconséquents, ils restaient des libéraux loyaux et sincères; ils savaient parfaitement que l'Église se dévoue sous tous les régimes et pour une raison très simple, c'est que tous les régimes représentent des âmes [Très bien!). Ils savaient que le religieux, le prêtre aiment toutes les âmes, les unes pour leur beauté et les autres pour leurs périls (Applaïuiissements).
Quand un gouvernement prend franchement en main la tutelle du bien, l'Église est là pour le seconder; mais, quand les gouvernements abdiquent partiellement ou totalement cette tutelle, alors l'Église ne demande plus que la liberté de s'adresser aux individus. Elle va à chacun avec autant de zèle et autant d'amour que si c'était la nation tout entière (Bravos).
Voilà, Messieurs, dans toute sa sincérité, la pensée qui a dicté la loi et qui l'a fait voter à ces hommes d'opinions et même de croyances si diverses, car ils ne cachaient pas leurs dissidences avec nous. Beau-
Étados et SoaTentrs* 22
coup nous disaient : Nous ne partageons pas tous vos principes, mais nous nous considérerions comme les derniers des misérables si nous touchions à la foi religieuse. La religion est le fonds commun de toute société, et en attendant que nous y puisions nousmêmes, si Dieu nous fait cette grâce, nous ne voulons interdire ce trésor commun à personne [Applaudissements).
Ceux qui parlaient ainsi non seulement n'étaient pas inconséquents, non seulement ils étaient plus fidèles à, eux-mêmes que ceux qui tiennent aujourd'hui la conduite contraire ; mais ils étaient d'accord avec toutes les grandes sociétés, avec tous les grands siècles, avec tous les grands génies. Je vais m'efforcer de ne faire que des citations laïques. Je vous apporte une page de Platon ; c'est une autorité laïque, je Tcspère, ou il n'y en a plus désormais {Rires approbâti f s).
Voici ce qu'on lit dans son livre des Loisy un livre tout politique :
« Il est d'une importance extrême d'établir le plus solidement possible qu'il y a des dieux, qu'ils sont bons et qu'ils aiment la justice infiniment plus que les hommes. Ce serait là le plus beau et le plus parfait préambule que nous pussions mettre à la tête de toutes nos lois.
« Mon fils, — il s'adressait à un jeune disciple atteint de scepticisme — , tu es jeune ; le progrès de l'âge changera pour toi bien des choses, tu en jugeras bien autrement qu'aujourd'hui. Ce que tu regardes maintenant comme de nulle conséquence est, en elTet, ce
qu'il y a de plus important pour Thomme, je veux dire d'avoir sur la divinité des idées justes d'où dépend sa bonne ou sa mauvaise conduite ^. »
Deux mille ans après, un traducteur de Platon, un autre grand philosophe, notre contemporain, M. Cousin, écrivait au 252* successeur de saint Pierre — c'est une durée bien contrariante pour quelques-uns {Rires), — écrivait au 2o2'pape, qui portaitle glorieux nom de Pie ]X{Vifs applaudissements) :
« Oui, Très Saint Père, on vous a dit vrai : loin de nourrir aucun mauvais dessein contre la religion chrétienne, j'ai pour elle les sentiments de la plus tendre vénération ; j'aurais horreur de lui porter directement ou indirectement la moindre atteinte, et c'est dans le triomphe et la propagation du christianisme que je place toutes mes espérances pour l'avenir de l'humanité * ». {Applatidissements,)
Eh bien. Messieurs, ces grands hommes avaient raison. Les auteurs de la loi de 1850 ont bien fait de leur rester fidèles. Et, en effet, une nation qui chante dans ses églises : salutaris hostia, est bien plus près, je ne dis pas seulement de la perfection morale, mais est bien plus près de la perfection sociale que la foule qui chante dans les rues : Qu'un sang impur abreuve nos sillons [Rires et applaudissements). Celui qui chante les hymnes de l'Église fait appel à l'amour, au sacrifice, à la charité ; celui qui demande un sang pur ou impur fait appel à la haine et ne
1. Les Lois, ch. x, p. 217 et 220, t. VUI. Traduction de M. Cousin.
2. Correspondance du P. Lacordaire et do madame Swctcliinr, p. 573.
3iO ÉTUDES ET SOUVENIRS.
produira jamais que des ruines {Très bien. Applaudissements).
N*en avons-nous pas la preuve vivante tous les jours? Qu'est-ce qui fait que presque toutes les œuvres populaires de Paris, presque toutes les œuvres charitables appartiennent à des catholiques? M. de Melun, M. Cochin, la sœur Rosalie, quelque grand que fût leur cœur, auraient-ils trouvé la force et le génie de leur dévouement s'ils n'avaient pas d'abord été les puiser au pied de l'autel? Pourquoi, parmi les radicaux, ne voyons-nous ni un Melun, ni un Cochin, ni une sœur Rosalie? Ont-ils donc plus mauvais cœur que d'autres? N'ont-ils pas d'entrailles, pas de compassion pour le pauvre et pour le malheureux? Je ne doute nullement de leur bonne volonté, mais elle reste stérile parce qu'ils ne puisent pas à la véritable source du sacrifice et qu'ils veulent faire rimpossible, en faisant le bien sans l'auteur du bien et sans le principe du bien. {Très bien! très bien!)
La religion catholique est toute-puissante, d'abord parce que c'est une vérité révélée, une vérité large comme le monde et haute comme le ciel, ensuite parce que c'est une loi et que cette loi est formulée.
Permettez-moi, pour cette fois seulement, d'invoquer une autorité cléricale.
Au commencement du dix-huitième siècle, Massil- Ion fut consulté par les parents d'une jeune femme dont les tendances philosophiques les inquiétaient déjà. On supplia l'illustre évêque de Clermont d'employer toute son éloquence, tout son génie, toute l'autorité de sa parole et de sa renommée pour chan-
ger les dispositions de celte jeune femme. Il accepta la conférence; elle fut longue. 11 en sortit d'un air pensif, et la famille réunie, qui l'attendait avec anxiété, lui dit : « Eh bien, Monseigneur, que nous prescrivez-vous? — Je vous prescris, répondit Massillon, quelque chose de très simple : achetez à madame votre fille un catéchisme de cinq sous. » {Rires et applaudissements.)
Tout est là. Messieurs, tout est dans la loi chrétienne, et toute la loi est dans le catéchisme.
Je me suis excusé d'avoir cité Massillon, cependant ce n'est pas une autorité à dédaigner, mais je ne Taurais pas cité s'il eût été seul. Voici, — je reviens aux philosophes et aux laïques, — voici comment, à leur tour, ils parlent du catéchisme encore mieux, avec moins de brièveté et plus d'enthousiasme apparent que Massillon. Jouffroy dit, dans ses études philosophiques :
a Lisez un petit livre qui est le catéchisme : vous y trouverez une solution à toutes les questions, à toutes sans exception. Demandez au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, il le sait ; comment elle y va, il le sait. Demandez à ce pauvre enfant pourquoi il est ici-bas et ce qu'il deviendra après sa mort; il vous fera une réponse sublime...
« Voilà ce que j'appelle une grande religion, ajoute Jouffroy ; je la connais à ce signe, qu'elle ne laisse sans réponse aucune des questions qui intéressent l'humanité *. »