‹ Études et souvenirsChapitre 28 sur 36 · Mélanges philosophiques ^ par Jouffroy, p · texte numérisé non relu

Mélanges philosophiques ^ par Jouffroy, p

Ce philosophe contemporain n'est pas le seul qui Tjende un tel hommage au catéchisme. Un philosophe de la même école, à qui nul ne contestera la sympathie pour les classes populaires et à qui nous devons des études très consciencieuses sur ce sujet, M. Jules Simon, dit à son tour :

« Je trouve dans la religion chrétienne un caractère qui me ravit : c'est qu elle joint la métaphysique la plus savante à la plus parfaite et, si on peut le dire, à la plus efficace simplicité. Assurément, le Timée de Platon et le XII" livre delà Métaphysique d'Aristote sont des merveilles; mais, je n'espère pas qu'il sorte de là un symbole qu'on puisse faire réciter aux petits enfants. Il n'y a, jusqu'ici, que la religion chrétienne qui ait eu à la fois la Somme de saint Thomas et un Catéchisme^, » [Applaudissements,)

Elï bien, Messieurs, voilà ce qu'on veut proscrire, voilà ce qu'on veut détruire; ce qu'on poursuit aujourd'hui, c'est ce qui a reçu l'hommage unanime tantôt de la foi, tantôt du respect de l'humanité dans ses représentants les plus autorisés et les plus inconteslés! {Très bien. Applaudissements.)

Mais nos adversaires, — je. ne dirai pas nos ennemis : quand je parle à des Français, je ne connais que des adversaires,. je garde le mot ennemi, contrairement à ce que font quelques-uns de nos adversaires mêmes, je garde le mot ennemi pour l'étranger menaçant la France [Très bien, très bien!) — nos adversaires me diront : « Vous déclamez, car vous

1. Jules Simon, Liberté de conscience, introduction, p. 10, 2« cdit.

tIBERTÉ RELIGIEUSE. 343

savez 1res bien que nous ne voulons pas persécufer. »

Non, je n'aime la déclamation nulle part, chez personne, et assurément je n'ai pas envie de Temprunter, mais comment pouvcz-vous méconnaître notre sincérité ? Quoi ! vous nous frappez à la tète, vous nous blessez au cœur, vous garrottez nos membres, et vous vous étonnez de nos plaintes! Je n'essayerai donc pas devons démontrera quel point nos accusations sont fondées. M. Baragnon avant-hier, MM. Depeyre, Ernoul, Relier ont, sur tous les points de la France et en termes absolument irréfutables, démontré qu'on voulait (arirla religion à toutes ses sources; qu'on voulait lui contester son apostolat, son recrutement, sachante; qu'on voulait tarir jusque dans les mains des catholiques le secours et l'aumône; qu'on voulait arracher aux hôpitaux les sœurs aussi bien que les frères aux écoles; qu'on ne respectait rien, pas même la souffrance et la misère. {Bravos, Applaudissement:.)

Je ne reviendrai donc pas sur une démonstration que nous avons tous le droit de déclarer acquise. Je me bornerai à dire seulement que nous avons trois catégories d'adversaires : d'abord les amis du gouvernement qui ont parfaitement compris où on voulait les mener et qui s'y sont refusés : ce sont ceux qui ont rejeté l'article 7. Honneur à eux! {Applaudissements répétés,) Ils ont noblement pratiqué le vieil axiome latin : Principiis obstay ce qui veut dire, mesdames : Ne faites pas un premier pas dans un chemin que vous ne voudrez pas suivre jusqu'au bout. {Rires et applaudissements.)

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Nous avons une seconde catégorie d'adversaires, ceux qui voudraient bien ne pas persécuter, qui persécuteront avec répugnance, avec dégoût, mais qui, néanmoins, pour des motifs que je n'ai pas à apprécier ici, persécuteront.

11 est une troisième catégorie beaucoup plus prononcée, beaucoup plus violente, mais j'aime mieux dire beaucoup plus franche, d'hommes qui nous I

disent : « Oh! non, vous ne périrez pas par la hache; nous vous laisserons vivre quelques jours encore dans rinsulte, et puis vous périrez parla famine et... par le poison. » Le mot poison^ je ne l'aurais pas dit, il y a quatre ou cinq jours, mais, puisqu'il s'est produit à la tribune (Rires et applaudissements)^ je crois devoir m'unir aux protestations de M. Relier et renvoyer ce mot à ceux qui ont osé nous l'adresser {Applaudissements). Mais enfin, famine ou poison, c'est toujours avec plus ou moins de temps, avec plus ou moins de phases, c'est toujours la mort !

Tous ces adversaires ont une autre prétention : « Vous croyez, disent-ils, qu'en détruisant la religion, nous enlevons la grande consolatrice de l'humanité; ne vous en inquiétez pas; nous allons détruire la souffrance et la misère ; nous allons organiser une société dans laquelle rien ne restera de vos vieux préjugés ni de vos vieilles traditions. » Cette illusion. Messieurs, est peut-être encore plus dangereuse que toutes les autres et nous pouvons leur répondre : vous ne détruirez rien que le bien et vous ne le remplacerez jamais [Applaudissements),

Des économistes, — je ne suis pas du nombre mal-

heureusement pour moi, — des économistes ont fait un calcul que je n'ai vu contester nulle part. Ils ont établi qu'à supposer que la France, partagée entre tous ses enfants, continuât à rapporter comme si elle était cultivée, bien qu'elle ne le fût plus ; qu'à supposer que le capital continuât à produire et à favoriser l'industrie bien que le capital n'existât plus, puisqu'il serait dispersé dans toutes les mains, en admettant cette hypothèse absurde par elle-même, ils ont établi que chacun de nous n'aurait plus que 14 francs par an. Matériellement, vous ne ferez donc pas une société dans laquelle la gêne et la pauvreté n'existeront plus. Mais, quand même vous arriveriez à un résultat financier que tout le monde déclare impossible, est-ce que vous détruirez l'inégalité des intelligences? Est-ce que vous détruirez la maladie? Est-ce ue vous détruirez le désordre, la mort? En avezvous la prétention? L'égalité devant la loi, c'est un principe auquel nul de nous n'a jamais touIu contredire. Mais l'inégalité des intelligences, l'inégalité des forces, l'inégalité des santés, qu'y pouvez-vous et qu'y pouvons-nous? Vous donnerez vos 14 francs à deux hommes; huit jours après, l'un en aura fait un usage utile, fructueux et presque des économies, et Fautre aura tout dépensé et sera plus malheureux qu'il n'était auparavant.

Vous n'avez pas, quant à la mort, la prétention de la détruire ? Mais les approches de la mort, qu'en ferez-vous? Que répondrez-vous à celui qui se posera, — et tout le monde finit par se la poser, — la question qui fait frémir dans le monologue d'Hamlet? Shaks-

peare place dans sa bouche ces Tormidables paroles: « La mort, c'est le sommeil... c'est le réveil peutolre. » Pour nous, chrétiens, c'est le réveil certain, mais à ce doute, à cette anxiété qui torture tant de lits de mort, qu'est-ce que vous répondrez avec vos 14 francs? Que ferez-vous en présence de la douleur, en présence de toutes les épreuves que déchaînenl forcément nos passions? Ah! convenez plutôt que ce sont là de grands mystères ! Il ne vous appartient pas de faire disparaître les innombrables misères humaines; il ne vous appartient qu'à grand'peine de les combattre ou de les limiter; les améliorations sont possibles ; vos utopies sont irréalisables. Ces misèreslà, Dieu seul en a le secret : l'Église seule en a le remède [Applaudissemefits). Le bonheur humain ne dépend qu'indirectement des législations humaines ; il dépend de Tensemble des circonstances et des conditions au milieu desquelles on est né; il dépend surtout de notre caractère et de notre vertu. Le bonheur, comment pourriez-vous l'assurer à tous, quand chacun de nous n'est occupé qu'aie détruire lui-même? Un poète contemporain a dit :

Que d'heureux on ferait du bonheur qui se perd !

Rien n'est plus vrai, et c'est immense, tout ce qui se perd de bonheur parmi les hommes : les riches par Tégoïsme ou par le désordre, les pauvres par la paresse ou par la débauche.

Eh bien ! que répondrez-vous à tant de larmes et à tant de détresses? Quel bonheur donnerez-vous au matérialiste, à la place d'une conscience droite et pure.

qui peut se dire : Si j'ai des épreuves, des souffrances dans ce monde, elles attendent leur récompense dans l'autre. Là il y a de la dignité, il y a du courage parce qu'il y a de l'espérance.

Que présenterez-vousen échange de tout cela? Rien.

Je pourrais même, à cet égard, bien que ce ne soit pas mon métier, vous indiquer un moyen de diminuer considérablement le nombre des sœurs qui vous préoccupent tant, même dans les hôpitaux. Si tous parveniez, par exemple, à détruire l'ivrognerie, vous pourriez du même coup supprimer les trois quarts .des hôpitaux et par conséquent les trois quarts des sœurs.

Mais l'ivrognerie, comment la détruire? Ce n'est pas par décret! En Irlande, on est parvenu à faire avec un grand succès une association de tempérance. Cela n'a pas été obtenu par un bill du Parlement anglais ou imposé manu militari. Qui est-ce donc qui a établi la tempérance relative dans la race irlandaise? C'est un capucin, le père Mathews. Voilà comment on remédie aux vices et aux épreuves de l'humanité. Vous, au contraire, vous ne détruirez pas la misère par une baguette magique que personne n'a dans la main, mais vous l'augmenterez, car vous augmenterez les vices : du moment où vous aurez affranchi le pauvre, l'ouvrier, le peuple, le riche lui-même de la règle morale qui les soutient et les guide, vous aurez centuplé les misères qui découlent du désordre et du vice. Voilà ce que vous aurez fait. {Très bienl Très bien!)

Du reste, on vous a vus à l'œuvre. Vos ancêtres,

dont VOUS vous réclamez quelquefois si imprudemment, nous les avons connus législateurs en 1793. Nous avons eu Babeuf et ses disciples ; nous avons eu la mise en œuvre la plus dévastatrice qu'on puisse imaginer des doctrines qu'ils présentaient comme si salutaires. Eh bien, qu'est-ce qu'elles ont produit? Qu'a fait la Terreur? Croyez-vous qu'elle n'ait porte que sur quelques aristocrates, quelques riches, quelques hommes mal pensants? Vous feriez une grande injustice à 93. Il a frappé autant de petits que de grands, il a frappé autant de gens du peuple que d'aristocrates, il a frappé autant ses complices que ses victimes {Applaudissements) .

Vous avez invoqué Danton, et, qui pis est, vous l'avez affiché : en vous plaçant sous le patronage de pareils aïeux, ignorez-vous donc leur histoire? Je ne parlerai pas des massacres de Septembre ; il n'y avait là que des victimes innocentes, et, pour quelques hommes, ces sortes de victimes ne comptent pas; on nous le répète chaque jour entre Arcueil et la Roquette! Mais la Terreur, tout y a passé.

La pureté sous sa forme la plus angélique : Madame Elisabeth, vous l'avez immolée ! {Bravos,)

La modération sous sa forme la plus inofifensive, la modération allant jusqu'aux dernières limites des concessions les plus complaisantes et les plus aveugles : Bailly, vous l'avez égorgé ! {Très-bien!)

La poésie, sous sa forme la plus patriotique, le grand lyrique de la Révolution, le précurseur de Lamartine et de Victor Hugo : André Chénier, vous l'avez égorgé ! {Applaudissements.)

Et la science, la science bienfaitrice de rhumanité, la science, qui ne s'occupait que d'adoucir autant qu'il dépend d'elle le sort de nos semblables : Lavoisier ! Il vous a demandé à vivre une heure pour achever une expérience utile à tous : vous avez refusé au savant, au philanthrope pratique et sincère, un quart d'heure de grâce et vous l'avez égorgé sans pitié! {Applaudissements.)

L'armée, l'avez-vous respectée davantage? L'armée, vous l'avez décapitée en présence de l'ennemi. Custine, Biron, Lûckner, vous les avez guillotinés ! La Fayette a été obligé de quitter ses soldats et de se réfugier à l'étranger. Hoche, dont vous aimez à célébrer tous les ans l'anniversaire, Hoche, vous l'avez arraché de son armée en face des Allemands, vous l'avez jeté en prison à la Conciergerie, et il n'a échappé à l'échafaud que par le 9 Thermidor, c'est-à-dire par la mort de Robespierre. {Très bien! très bien!)

Ëufin, Danton lui-même, Danton, le père ou le patron des lois existantes {Hires), eh bien, Danton lui-même, qu'en est-il advenu ? Robespierre a guillotiné Danton, parce que, sans cela, Danton aurait guillotiné Robespierre! {Hilarité générale.) Voilà, Messieurs, comment, à l'œuvre, ces grands réformateurs régénéraient et consolaient l'humanité! Voilà comment ils ramenaient la paix et la concorde dans une nation et comment ils prétendaient consoler le peuple, à la place du catholicisme ! {Applaudis-scments.)

En évoquant de pareils souvenirs, vous avez voulu

être menaçants pour nous, je le comprends bien. Mais, permettez-moi de vous le dire, vous avez été imprudents pour vous-mêmes. Ne touchez pas à ces souvenirs-là ; ne touchez pas à ces passions-ià ; craignez de les rappeler et de les revoir en face de vous! {Mouvemefits,)

Je reconnais cependant que je n*ai pas le droit de donner des conseils à la République {Rires). D'abord, on me dirait à juste titre : Vous n'avez pas le droit de donner des conseils d'habileté, car vous n'êtes qu'un maladroit : vous avez passé toute votre vie parmi les vaincus. Vous n'avez pas le droit de donner des conseils à un régime que vous ne savez pas suffisamment apprécier.

Eh bien, oui, Messieurs, je suis parmi les vaincus de la monarchie et j'y reste [Bravos prolongés).

Je trouve dans le passé assez de grandeur et assez de bienfaits pour m'en contenter ; et ce qu'on nous montre aujourd'hui ne me parait pas propre à faire des républicains. Je renonce donc à présenter aucun conseil à la République. Mais je sens, à mon patriotisme, que j'ai le droit de parler encore à mon pays, et je lui dis : France, crois-en tes plus vieux et tes plus fidèles amis; France, reste chrétienne et sois sûre que si jamais tu cessais de l'être, tu descendrais tous les degrés de l'abaissement national. Asservie, démoralisée, déshonorée, tu ne serais plus toi-même et tu céderais à d'autres ta grande place parmi les nations! France, tu seras chrétienne ou tu ne seras plus! {Salve de bravos.)

Maintenant, Mesdames, c'est à vous que je veux

adresser ma deroière parole; vous reppéseotez ici par excellence la charité gcûéreuse et ingénieuse. Eh bien, je tous en supplie, au nom de l'œuvre qui nous a tous appelés ici, donnez et faites donner beaucoup. Donnez et faites donner beaucoup pour que la liberté religieuse puisse se faire respecter ou se défendre; donnez et faites donner beaucoup pour qu'on puisse suivre le conseil de Massillon et acheter en profusion, par millions, des catéchismes de cinq sous! {Bravos prolongés^ triple salve (P applaudissemejits.)

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