Henri de France, par H. de Pêne, p
longue, faire naître un danger grand ou petit, selon Toccasion. Nous commençons à nous en apercevoir aujourd'hui. Dieu yeuille que nous ne nous en apercevions pas trop tard demain !
M. Tabbé Lagrange a usé de beaucoup de prudence à cet égard. Les lecteurs perdent certainement quelques pages curieuses, M. Lagrange y gagnera beaucoup en tranquillité et dans l'intérêt de son livre. Ce n'est pas à lui qu'il appartenait de faire entendre un langage révélateur qui, depuis un an, ne s'est encore trouvé sous la plume de personne. Tôt ou tard l'histoire reprendra ses franchises, mais ce n'est pas à l'occasion de l'évêque d'Orléans que M. Lagrange devait faire parler cette histoire encore muette et au repos. On traite durement en ce temps-ci ceux qui veulent dire la vérité trop vite ou en trop grande quantité à la fois. M. l'abbé Lagrange s'en est souvenu tout le long de ses trois volumes, et nous l'en félicitons.
En serrant les questions de près, dans Tordre religieux et dans l'ordre politique, on blesse certainement ses adversaires, mais on heurte quelquefois aussi d'anciens amis. J'éprouverais du moindre dissentiment, en pareil cas, un vif déplaisir. Cependant mon amour de la sincérité politique passerait avant ce déplaisir lui-même. Des hommes auxquels je suis profondément attaché pensent, ils ne me l'ont pas dissimulé, que l'école en question n'a plus en France assez de crédit pour que des esprits sérieux s'en occupent. C'est précisément cette conviction trop optimiste ou trop dédaigneuse que je ne puis venir à bout de par-
tager. Assurément, cette école a perdu beaucoup de prestige, néanmoins elle garde encore assez d'adhérents pour faire quelques illusions et beaucoup de mal. Elle garde encore, dans certains départements et dans certaines portions du jeune clergé, une influence qui se traduit en déclamations et en actes quelquefois très regrettables. Jamais, en politique, il ne sortira directement delà un événement complet, mais il peut en sortir et il en est sorti des échecs sensibles. Je connais un département on on est fier de posséder quatre députés conservateurs sur sept; sans rallitudede quelques dissidents, sans leurs choix antipathiques au pays, sans leur abstention, sans les fautes qu'ils commettent et sans les fautes qu'ils font partager, on n'en posséderait pas quatre seulement, mais sept sur. sept, et ce fait, en plus ou moins grande proportion, doit se reproduire ailleurs. L'homme ne changeant pas de nature en changeant de place, ce qui se passe dans un département que je connais doit, en plus ou moins grande proportion, se passer aussi dans les départements que je ne connais pas. Un grain de sable est le type de ce qu'il y a de plus infime en ce monde ; cependant Pascal n'a pas craint de désigner un grain de sable comme la cause déterminante d'un grave événement. Mépriser le grain de sable n'est pas méconnaître seulement l'histoire d'Angleterre, c'est méconnaître surtout l'histoire de France. Pour combien l'émigration dune très petite portion de la nation, en 89, a-t-elle contribué au supplice de Louis XVI en 93? Sous la Restauration, c'est un petit groupe d'électeurs qui fit prévaloir, dans les élections de Gre-
noble, Grégoire le régicide contre un ami du duc de Richelieu, et cette élection joua un grand rôle dans le règne de Louis XVIll. En 1829, c'est un petit groupe aussi qui, par le seul fait de son abstention, mit M. de Martignac en minorité dans la Chambre des députés et, en appelant M. de Polignac au ministère, perdit le roi Charles X et, en même temps que lui, la monarchie. En 1875, ce ne sont plus les mêmes hommes, mais ce sont les mêmes arguments qui présidèrent à Félection des sénateurs inamovibles. C'est encore huit ou dix voix seulement, les unes honteuses d'elles-mêmes, les autres cyniques, qui ont créé la situation sous laquelle gémit aujourd'hui la nation presque tout entière, et ce sont toujours les mêmes conseils qui, trop écoutés de M. le comte de Chambord, l'ont condamné à repousser deux fois la couronne et à mourir dans l'exil à l'âge de soixante-deux ans. J'ose donc considérer comme très imprudente, dans tous les partis, chez les républicains comme chez les royalistes, la croyance trop prompte ou trop facile aux quantités négligeables. M. de Maistre disait que le bien ne fait pas de bruit; il n'a jamais dit que le bruit ne faisait pas de mal, et assurément ce n'est ni Part ni la volonté de faire du bruit qui manquent aux hommes dont il s'agit.
Qu'ils se taisent un instant sur Tévêque d'Orléans et sur l'abbé Lagrange, qu'ils se taisent par impuis-, sance ou par une secrète influence, je ne l'examinerai pas et je ne m'abuse pas là-dessus. Ils ne sont convertis ni dans leur esprit ni dans leur cœur, et ils tiennent à ne point nous en laisser douter. Ils font aujour-
d'hui autre chose qu'hier, mais ils ne font pas mieux. Ils lâchent Tévèque d'Orléans pour un instant, soit, mais ils n'abandonnent aucune de leurs imprécations contre la société moderne et, malheureusement pour notre pays, tout est là. Ils continuent à dire : « Tout, excepté les orléanistes», et le pays dit plus que jamais : « Tout, excepté un nouvel essai de l'ancien régime ou une contre-façon quelconque de la théocratie. » Qui nous fera sortir de là? En ce moment, nos adversaires se jettent sur le ministère Malou, en Belgique ; en France, sur M. le comte de Paris, au profit de leur « monarchie chrétienne ». Qu'entendent-ils par la monarchie chrétienne, à quoi prétendent*ils?Nul ne le sait et peut-être ne le savent-ils pas bien euxmêmes. Ils ont fait échouer le ministère Malou, il y a six ou sept ans; ils voudraient bien recommencer. La récente idée de transformer à Bruxelles une procession de la Fête-Dieu en manifestation politique, avec torches et flambeaux, montre qu'ils sont aussi incapables de comprendre un succès qu'un revers. Ils auraient jeté gaiement leur parti dans les plus déplorables conflits si, grâce à Dieu, Léon XIII et l'archevêque de Malines n'avaient mis promptement le pied sur une mèche qui commençait à fumer trop près d'un baril de dynamite.
Quanta leur conduite à l'égard du comte de Paris, elle parait inspirée par un invincible et malfaisant instinct, par le besoin de chercher la division pour le bonheur platonique de la division. Us réjouissent fort les républicains, ils ne contristent pas les bonapartistes, et si le prince Napoléon triomphait dans
ce gâchis, quelques-uns d'entre eux n'en seraient pas désolés. La haine est peut-être chez plusieurs le seul sentiment qui soit bien défini et bien sincère. De ce côté-là, ils n'ont jamais eu ni un oubli ni une distraction. Ils disent Tolontiers que c'est nous qui avons changé et non pas eux. Ils affirment sans cesse que nous refusions obéissance à toutes les instructions de M. le comte de Chambord. Rien n'est moins exact; nous refusions obéissance aux instructions qui blessaient directement notre conscience ou qui étaient absolument inexécutables, comme celles qui, à la veille d'élections dont dépendaient les intérêts les plus sacrés du pays, disaient tantôt : Abstention; tantôt : Plus (Ttinion comervatrice I Ce sont nos adversaires qui nous faisaient un grand crime, il y a peu d'années, de cette résista Qcc limitée et motivée ; ce sont eux qui prêchaient et qui voulaient imposer l'obéissance passive et qui aujourd'hui ne parlent plus que de limites, de restrictions et de conditions. Je tombe bien volontiers d'accord avec mes amis que de telles contradictions dans un si court espace de temps, que tout ce bruit et tout ce manège enfantins n'ont aucune valeur morale. Je tombe bien volontiers d'accord que les colloques et les circulaires en faveur de la monarchie chrétienne, sans aucun modèle dans le passé, sans aucune définition dans le présent, sont absolument ridicules. Mais que tout ce qui est ridicule soit par cela même inoffensif, voilà ce que je ne puis admettre. En France, le ridicule tue, disait-on autrefois; aujourd'hui, c'est différent; beaucoup de gens en vivent largement et fructueusement. Le mot est encore vrai
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pour rélite des esprits délicats et distingués ; il n'est nullement vrai pour tout le monde. Il est vrai pour quelques salons de Paris, il ne Test pas pour certains comités et certains conciliabules de département.
J'ai fini. Habitué dès longtemps à garder le silence, je ne l'aurais jamais rompu par un vain désir de contention, mais il m'a paru que cette indifférence commode irait jusqu'à l'excès, si elle me laissait désintéressé de la gloire d'un si vénérable ami. Je n'ai pu me faire cette violence. Devant tant d'injures, je n'ai pu refuser à l'historien ma reconnaissance, à son héros, le témoignage d'un dernier survivant parmi ses vieux compagnons d'armes. J'ai voulu encore une fois, avant de mourir à mon tour, embrasser mes vieux autels, ceux de Berryer et du P. Lacordaire, de M. de Monlalembert et de M. Cochin, les autels de Thonneur, de la justice et de la vérité.
L'heure où nous sommes me rendait ce mouvement plus impérieux encore. En face de tant de menaces et déjà de tant de ruines, un double et généreux effort est tenté à Rome et en France : à Rome, où une politique de clairvoyance et d'apaisement essaye de rétablir l'harmonie entre l'Église et l'État, harmonie si douce à l'Église, si nécessaire à la société, civile; en France, où le vrai patriotisme s'efforce de frayer les voies à une monarchie libératrice. Il n'est pas un catholique éclairé qui n'assiste, anxieux, à ce double effort; il n'est pas non plus un esprit juste qui s'abuse sur les difficultés de ces deux entreprises, pas un qui ne sente que la sagesse n'y est pas moins indispensable que la fermeté, et qui ne se fasse
un devoir, dans la mesure où il le peut, d'étudier les obstacles pour aider à les vaincre. En y réfléchissant moi-même, j'ai senti se ranimer une conviction déjà ancienne; j'ai senti que l'obstacle le plus invincible à la réalisation de nos vœux ne vient pas uniquement de nos ennemis, même les plus redoutables, il vient aussi de ceux qu'on nous propose pour alliés, obstacle qui deviendra bientôt insurmontable, si ces alliés s'obstinent, bon gré mal gré, dans les idées exclusives dont ils se glorifient aujourd'hui. Oui, un obstacle insurmontable est là, dans ces anathèmes incessants qui s'adressent à l'Europe entière aussi bien qu'à la France, dans cette aveugle apologie du despotisme sans frein qui serait bientôt notre partage, car, si le régime parlementaire était détruit selon leur gré, il ne nous resterait plus que le régime turc pur et simple, puisque les contrepoids à l'autorité du souverain, admis par l'ancien régime lui-même, n'existent plus et ne peuvent pas ressusciter. Où retrouver désormais les trois ordres, les parlements, les charges électives ou héréditaires, le droit de remontrance avant Tenregistrement des édits royaux? J'en suis donc convaincu et je sens que je le serai jusqu'à mon dernier soupir : l'obstacle invincible pour les catholiques et pour les conservateurs, la cause, pour eux, d'une lamentable impopularité est là. Tant qu'on pourra nous croire solidaires de thèses ou plutôt de rêveries insensées, nos efforts religieux et politiques, demeureront stériles. La grande majorité des esprits en France et en Europe, même des esprits que la persécution inclinerait vers nous^ demeurera défiante,
hostile, absolument irréconciliable avec un idéal dont la France garde et gardera Fhorreur au prix de n'importe quelle épreuve. La Terreur n'a pas ramené Louis XYllI. La Commune ne ramènera ce pays-ci ni h Léon XIII ni au comte de Paris^ tant qu'on supposera derrière eux de telles arrière-pensées.
Notre devoir le plus pressant, à mon sens, n'est donc pas de cacher ou de redouter certaines séparations; notre devoir le plus pressant est de nous dégager de toute fausse solidarité par la netteté de notre langage. Que chacun professe ses opinions comme il Fentend, rien n'est plus simple, mais que ce ne soitplus que des opinions personnelles; que nos contradicteurs n'entraînent plus dans leur témérité que les téméraires qui en comprennent bien la conséquence et l'acceptent. Que les hommes sans autorité dans l'Église, le plus souvent sans compétence tbéologique, n'affectent plus de parler en docteurs infaillibles ; qu'ils ne tranchent plus d'une façon absolue les questions les plus complexes et les plus délicates ; qu'ils daignent s'abaisser à discuter comme de simples mortels ; qu'ils cessent de dogmatiser, d'anathématiser, d'excommunier non seulement leurs frères, mais au besoin leurs pasteurs; que tout ce qui est en dissonance avec leur pensée tyrannique ne devienne plus, ipso facto, hérétique ou suspect d'hérésie ; qu'en appuyant parfois leurs arguments sur des décisions et des définitions dont aucun catholique ne conteste l'autorité, ils ne les accommodent plus arrogamment à leurs préjugés et à leurs rancunes; qu'ils prennent la peine de définir l'erreur au lieu de lui prêter, au hasard, des noms
L'ÉVÉQUE D'ORLÉANS ET L'ABBÉ LAGRANGE. 4ia
propres et des fantaisies que TÉglise et toute sa tradition repoussent. Cette singulière orthodoxie est le point capital du débat. Elle a fait beaucoup de dupes, elle en fera nécessairement encore. La foule n'entend que ceux qui parlent haut. Gomment alors la foule ne prendrait-elle pas pour FÉglise ceux qui se donnent si souvent et si imperturbablement pour elle? Comment, à la faveur de cette confusion, nos ennemis n'auraient-ils pas beau jeu pour ameuter contre nous tous les préjugés? Cette confusion, trop ménagée jusqu'ici, restera Técueil contre lequel viendront échouer tous les efforts de l'Église et de la politique. Ce sentiment est si profond en moi, qu'à une heure peut-être décisive, je n'ai pu ni le déguiser ni le taire.
M. labbé Lagrange me pardonnera, je l'espère, cette longue digression. Je n'ai pas cru m'éloigner de de lui un seul instant, en parlant comme je l'ai fait, et, pour dernier mot, j'applique à ses trois volumes ce jugement bien connu delà Bruyère : <( Quand un livre vous élève l'esprit et qu'il vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage. 11 est bon et fait de main d'ouvrier. »