Fénelon à Cambrai
Lagrange aurait pu croire, dans l'intérêt de son héros, qu'il lui appartenait d'établir ici toute la vérité. 11 n'en a rien fait, il a rapidement glissé sur ces charbons ardents. Dieu nous garde de blâmer cette réserve I Nous ne la constatons, au contraire, que pour la louer et afin que la modération de l'historien , tant de fois contestée, ne passe pas absolument ina • perçue. Nous indiquerons seulement, à ce propos, une question théorique qui nous parait très opportune.
Les réticences prolongées, les documents de l'histoire retenus en poche, sous prétexte de nobles sacrifices à la paix, profitent-ils bien réellement à la paix? L'expression pure et simple de la vérité n'aurait-elle pas mieux atteint ce but? Nous opinons pour la vérité, et nous allons essayer de justifier notre avis par un exemple pris en dehors de tout renseignement personnel, de toute anecdote inédite et bien refroidi désormais, puisqu'il a onze ans de date.
En 1873, M. Chesnelong, aujourd'hui sénateur, alors député, fut envoyé à Salzbourg pour porter à M. ïk comte de Chambord, comme l'avaient déjà fait avant lui trois représentants de la droite, un compte rendu fidèle de l'état des esprits au sein de l'Assemblée de Versailles et des chances plus ou moins certaines de rallier une majorité monarchique. Ces négociateurs successifs ont tous également gardé le silence sur leurs négociations et ont laissé toutes sortes de versions erronées courir la bride sur le cou. Les renseignements consciencieusement présentés au prince ont été appelés des conditions insolentes ; les
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opiDioDS les plus légitimes ont été appelées des intrigues ; les hommes, les plus haut placés à juste titre dans Testime publique, ont été calomniés sans relâche. Enfin, très peu de jours avant sa dernière maladie, M. le comte de Chambord a cru pouvoir placer luimême ces erreurs sous le sceau de sa propre signature en écrivant le 23 avril 1883 à M. Eugène Veuillot, au sujet de son frère qui venait de mourir :
« Je ne puis oublier non plus sa cbaleu-
« reuse adhésion donnée à ma parole dans toutes les c< circonstances où j'ai cru devoir élever la voix devant a mon pays, spécialement en 1873, alors que nous « touchions au port, quand les critiques d'une police tique moins soucieuse de correspondre aux vraies '< aspirations de la France que d'assurer le succès de « combinaisons de parti, m'obligèrent à dissiper les « équivoques en brisant les liens destinésà me réduire (( à l'impuissance d'un souverain désarmé. Nul autre « ne sut pénétrer plus avant dans ma pensée, ni « mieux donner à ma protestation son véritable « sens »
Est-ce là ce qu'on appelle la paix ? Est-ce là ce qui favorise et ce qui consolide Tunion? Le contraire n'eût-il pas été cent fois préférable ? Le silence, ce rêve chimériquemcnt caressé, la paix tant désirée, n'auraient-ils pas plus certainement, plus immédiatement suivi un procès-verbal des faits dûment signé qui, dès la première heure, aurait coupé court à toutes les altérations de la vérité, à toutes les tentatives, intéressées ou non, de la passion et de la malveillance ?
Je tirerai un argument analogue de ce qui se passe au sujet des lettres qu'on appelle maintenant le programme du roi. Timidement d'abord, hardiment ensuite, on a essayé de donner à ces lettres une unité de pensées qui n'existe pas. On en a fait d'abord le manifeste réfléchi du prince disparu; on en fait aujourd'hui l'ultimatum qu'il s'agit désormais d'imposer haut la main au prince que l'on veut réduire en captivité morale, s'il monte sur le trône, et que l'on prétend bien empêcher d'y monter s'il ne se plie pas au joug. Cette tentative insensée, qu^assurément nous ne voudrions pas grandir, mais que nous ne conseillerions pas non plus de dédaigner absolument, eût-elle été possible, si, au premier essai de ce genre, on eût placé ces lettres sous leur véritable jour? L'unité politique eût été, tout d'abord, ce qu'on aurait trouvé le moins dans cette correspondance, qui n'est pas plus d'un seul esprit que d'une même main. Pour souffler sur cette chimère, très innocente chez les uns, très perfide chez quelques autres, il eût suffi de mettre en regard quatre des principales lettres politiques du prince aussi différentes de fond et de tendance que de forme : 1® la lettre très libérale, écrite de Venise à M. Berryer le 23 février 1851 ; 2" la lettre du 5 février 1857 à M. le duc de Nemours, en réponse à une demande d'accord sur diverses questions, notamment sur la question du drapeau ^ ; S"" la lettre
l, M. le comte de Chamhord, correspondance de 1841 à 1871, pages 111 et 1<(6. — Noafelle édition chez GroBset et Trembley à Genève, 1871. La préface de M. Léopold de. Gaillard, qui était en tète des premières éditions, a été sapprimée dans celle-ci.
au comte Albert de Mun, datée du 19 mai 1875, publiée pour la première fois par M. de Pêne * ; 4'' la lettre à M. Eugène Yeuillot, dont nous Tenons de citer un passage.
Assurément, cette dernière lettre n'eût jamais été écrite, si M. le comte de Gbambord avait été plus soigneusement accoutumé à compter avec Topinion publique et si quelques-uns de ses amis y avaient été mieux accoutumés en même temps que lui.
J'ose donc Tarfirmer, les altérations de la vérité ne profitent à personne ; elles profitent encore moins à la paix qu'à tout le reste. Elles ne peuvent servir, elles ne servent qu'à rendre la guerre possible. Plus de franchise, plus de fermeté du côté de la vérité, profiteraient d'abord à la vérité elle-même, ce qui est bien quelque chose, puis, après un court moment d'irritation, à l'apaisement par la justice. On s'étonne aujourd'hui de voir une sorte de levée de boucliers en rhonneur d'idées qui ne se sont pas produites et qui n'auraient pas pu se produire le lendemain de la mort de M. le comte de Ghambord. Ce qu on recueille est tout simplement ce que nous avons semé, depuis un an, dans des intentions très diverses. Jeter des fleurs sur une tombe n'est qu'un devoir pieux, elles n'y prennent pas racine. Jeter des fleurs sur une politique est beaucoup moins insignifiant; dépasser quotidiennement, systématiquement, en contre-vérités sans mesure, l'hommage que la courtoisie et le respect ont coutume d'accorder à la douleur, peut, à la