‹ Études et souvenirsChapitre 15 sur 34 · I.\ <ŒM\ RO=i\LIK · texte numérisé non relu

I.\ <ŒM\ RO=i\LIK

de ces lèvres noires de poudre, des larmes d'ailendrissement coulent de ces yeux tout à Theure impitoyables, le prisonnier est sauvé. »

Scène digne de méditation, spectacle consolant et encourageant pour le cœur humain ! Il y a deux siècles, une grande dame se fait volontairement la serrante des pauvres; elle rencontre des fureurs et des vengeances aveugles, elle les affronte et les désarme ! De nos jours la médiatrice est moins illustre, la violence semble plus farouche, mais la vertu est la même et son ascendant est égal. Lorsque tout empire régulier a disparu, cette influence seule reste debout comme un rempart; elle abrite la vie d'un homme; elle abriterait une société tout entière, si la société y consentait.

La sœur Rosalie habitait Paris depuis Tâge de seize ans; presque septuagénaire, elle ne connaissait ni les promenades ni les monuments, et, selon son expression, ne sortait jamais du fourreau de son épée de bois. Elle voulut couronner sa vieillesse par un acte de suprême charité. Le P. de Ravignan fut atteint, en 1854, d'une maladie que Ton crut mortelle :

« L'Église de France levait au ciel des mains suppliantes pour obtenir la vie de son missionnaire

La sœur Rosalie se souvint que plusieurs fois une ^nté précieuse avait été rachetée par le sacrifice d'une autre vie. Elle n'hésita pas à offrir la sienne à Dieu pour celle du P. de Ravignan. Dieu ne l'accepta pas alors ; il rendit, sans cette précieuse rançon, SOQ pieux et éloquent serviteur aux vœux et aux prières universelles. »

Une épreuve plus cruelle que la mort était destinée à la sœur Rosalie. Elle devint aveugle. On tenta l'opération de Ja cataracte qui ne réussit qu'imparfaitement. La sœur Rosalie ne proféra d'autre plainte que celle-ci : « J'avais trop de plaisir à voir mes pauvres ! »

Malgré tant de résignation, sa santé déclina prématurément ; l'heure de la récompense était venue.

Dans la nuit du 4 février 1856, elle se sentit saisie d'un grand froid. Elle ne voulut pas appeler la sœur qui couchait auprès d'elle pour ne pas troubler un sommeil acheté par les longues courses de la journée. Le matin, une fluxion de poitrine*se déclara ; bientôt ses filles éplorées comprirent que tout espoir était évanoui ; le curé de Saint-Médard fut appelé sur-lechamp. La sœur Rosalie reçut l'extrême-onction, murmura deux ou trois mots que l'on n'entendit pas et qui semblaient l'écho d'une prière intérieure, puis tomba dans une léthargie qui ne se termina que par le dernier soupir.

Son image fut immédiatement reproduite parla gravure et multipliée en innombrables exemplaires. Les acheteurs les plus pauvres étaient précisément ceux qui demandaient l'édition la plus belle. Uo vieillard, qui gagnait péniblement le pain de chaque jour, répondit à une objection bienveillante : « Je puis bien rester un jour sans manger pour avoir le portrait de celle qui m'a nourri si longtemps. »

Aussitôt que la nouvelle de sa mort fut répandue, un religieux silence régna dans tout le faubourg /Sâint-Marceau d'ordinaire si bruyant. 11 n'y avait

LA SŒUR ROSALIE. ii7

plus, pour tous, qu'une pensée qui faisait oublier toutes les autres.

<c Et pendant deux journées, dans cette foule innombrable qui se rendit à la maison des sœurs, personne ne songea à demander un secours. »

L'archevêque de Rouen, Fun de ses plus anciens amis, touchait de sa croix pectorale le corps de la sœur, comme on touche les reliques d'une sainte. Lorsque la douloureuse obligation d'enlever le cercueil fut venue, on le plaça dans le corbillard des pauvres, comme la sœur Rosalie l'avait demançlé.

« Au lieu de prendre la route directe de l'église, dit M. de Melun, le convoi fit un long détour dans le quartier appelé autrefois son diocèse, comme pour lui faire faire un dernier adieu à ces rues qu'elle ayait si souvent parcourues. A la vue des boutiques fermées, de la suspension des travaux, de la foule dans les rues, sur les portes, aux fenêtres, de l'atten-^ tioQ fixée sur un seul point, le petit nombre de ceux qui n'en connaissaient pas la cause se demandaient quelle fête, quel grand événement, quelle magnifique cérémonie agitait ce faubourg et tenait tout ce peuple eu émoi. Étaient-cc les funérailles d'un prince ou l'entrée d'un triomphateur? Seul, le corbillard des pauvres leur annonçait qu'il ne s'agissait pas d'une gloire humaine, d'un triomphe de la terre, et qu'il se passait là quelque chose que les idées de ce monde n'expliquent pas. »

Et, en effet, n'est-ce pas ici le lieu de se demander d'où vient cette merveille? N'est-ce pas au terme d'une vie si uniforme, si dépourvue d'évéuewv^wVa^

de puissance, d'instrumeats selon le monde et pourtant si riche en œuvres, si abondante en popularité, qu'il est utile de rechercher Torigine de ce prodige?

La sœur de charité force Thommage de ceux-là mêmes qui le refusent à TÉglise catholique, et pou^ tant cette Église seule produit la sœur de charité. La philanthropie suggère quelques heureuses tentatives ; le protestantisme s'honore de quelques imitations méritoires ; mais, hors de nous, la persévérance, la fécondité, la perfection ne se rencontrent pas.

Comment expliquer ce mystère? C'est que la sœur de charité provient elle-même précisément de ce que l'on conteste et de ce que l'on repousse chez les catholiques, d'une Eglise qui exclut le doute, d'un sacerdoce voué à la chasteté, d'une foi ardente en la révélation divine et en la transmission directe de la vérité par Jésus-Christ à Pierre, par Pierre à ses successeurs, divinement assistés jusqu'à la consommation des siècles. Otez un anneau à cet enchaînement, tout est rompu; troublez la foi, rejetez le dogme, les œuvres disparaissent; parvenez à convaincre une sœur de charité que Dieu n'est pas mort en croix pour le salut du genre humain, que la sainte Vierge n'a pas baigné cette croix de larmes maternelles, que le sacrifice divin ne se renouvelle pas sur nos autels à toute heure et en tout lieu, le lit du mourant et du pauvre sera promptcment délaissé. Persuadez aux enfants de Saint-Vincent-de-Paul que le célibat religieux n'est pas un holocauste agréé par la céleste victime, ils briseront leurs liens, ils redemanderont les joies du monde, et, le dernier grain du rosaire une fois foulé

^ux pieds, dites adieu pour toujours à cette abnégation, à ces ineffables piétés que vous aimez à célébrer. Sans doute, la plus humble sœur est une touchante apologie de rÉglise; mais comment lui fait-elle tant d'honneur, sinon parce qu'elle en est le perpétuel et vivant ouvrage ? Ah! ne croyez pas que vous réussirez jamais à séparer la foi et la charité. D'autres l'ont tenté. Regardez et jugez.... Non! soyez cruels jusqu'au bout envers la douleur et la souffrance ou soyez conséquents vis-à-vis de vous-mêmes. Reniez saint Vincent de Paul, repoussez la main du frère de saint Jean-de-Dieu, du fils de saint François, ou vénérez en €ui ce qui seul les fait naître et les perpétue. Tout est un et indivisible dans l'Église, tout y est inébranlablement et indissolublement combiné pour Fensei- . gnement et le soulagement des hommes; le prêtre et la religieuse y procèdent de la même grâce, se nourrissent du même pain, se désaltèrent aux mêmes sources.

Examinez en détail ces cinquante années d'une si : sainte monotonie ; quels en ont été le mobile unique, ^ les voies de perfection intérieure, les moyens d'action et de persuasion? Tout se résume en un seul fait, en un seul mot : la piété, Tanéantissement sincère de toute vue personnelle, le désir brûlant de rapprocher l'humanité de Dieu et de conduire jusqu'à lui les âmes qui l'ignorent ou qui le méconnaissent.

Le biographe de la sœur Rosalie nous dit :

« Sa vie était conforme à la doctrine de saint Fran- Çois de Sales ; la forme en était douce, aimable, le fond sévère; la sérénité, Tégalité de sou Vwuuewt c.^-

chaient la pratique de la plusaustère mortification. La sainte communion était sa nourriture. »

Au milieu de la foule, dans ses courses, dans ses visites, son cœur priait. Un jour elle dit à une sœur qu'elle envoyait au dehors : « Jamais je ne fais aussi bien Toraison que dans la rue ; les passants ne sont pas plus pour moi que les arbres dans une foret .»

Sa vocation ne fut pas Toffrande d'une bienveillance naturellement banale ou facile; son enfance avait été mutine et capricieuse. Son caractère eût été impérieux et passionné, s'il se fût livré au monde. Lorsqu'elle s'arracha des bras de sa mère, une large blessure s'ouvrit au fond de son cœur.

« Sa charité ne prit la place d'aucune de ses affec- 'iiÔnSy elle ne fit qu'augmenter sa puissance d aimer et par conséquent de soufiTrir dans ceux qu'elle ai- ' malt .n

A son entrée au faubourg Saint-jMarceau, elle prit pour la sœur Tardy une telle affection, qu'elle se montra inconsolable lorsque celle-ci quitta leur commu- .nauté pour l'hospice des Ménages. La supérieure, voulant combattre ce trop vif attachement, fit disparaître ce quipouvait rappeler la sœur Tardy. La sœur Rosalie, au désespoir de n'avoir pu sauver de la proscriptioa qu'un soulier qui avait appartenu à celle qu'elle regrettait tant, le cacha pour qu'il ne lui fût pas ravi.

Oui, le monde conhatt et pratique à sa manière rafTeclion et la générosité, mais, dans ses meilleure mouvements, il. entre inévitablement certaine exi- , geneè de retour, certain calcul de réciprocité. L'âme j chrétienne, au contraire, et l'àme chrétienne seule, i

place sa joie à donner sans recevoir. Des ingrats! hélas! de quel droit nous en plaindre? Dieu a-t-il craint d'en faire ? Pensait-il, en s'immolant pour les hommes, que l'humanité resterait à genoux, immuablement attentive et reconnaissante ; qu'elle payerait d'un intarissable amour son adorable tendresse? Non, non, cette illusion, qui n'était point entrée au Jardin des Olives, ne monta point au Calvaire^ et les infidélités de l'avenir étaient miséricordieusement envisagées à l'heure même où les fautes du passé étaient rachetées.

La sœur Rosalie se régla sur ce modèle. Elle disait à ses compagnes : « Aimez les pauvres, ne les accusez jamais. Si nous avions passé par les épreuves de ces pauvres gens, nous ne les vaudrionspeut-êtrepas. Le pauvre est encore plus sensible aux bons procédés qu'aux secours. Le mépris, dont on est si prodigue, est le sentiment le plus opposé à l'esprit chrétien. » C'est avec dételles paroles qu'elle abordait les puissants .et les princes. Aussi, d'accord avec elle, Madame la Dauphine lui disait-elle à propos d'un abus de confiance: qui lui était signalé : « Ma sœur, continuons de payer la pension de cet homme. Il faut faire du bien aux bons pour qu'ils persévèrent, aux méchants pour qu'ils deviennent bons. » C'est ainsi qu'elle noua avec l'un des derniers ambassadeurs d'Espagne, Donoso Cortès, et avec le général Cavaignac des relations qui forment quelques-unes des pages les plus attrayantes de son histoire.

La vertu mêmela plus haute s'abandonne quelquefois à une faiblesse qu'elle prend pour le dernîeç degré du zèle. Cette faiblesse est le penchant à l'exclusion.

Souvent un esprit étroit trahit la cause qu'il prétend f* ' servir; ce qu'il ne préfère pas, il le dénigre et consi- 1' dère comme un tribut à ce qu'il aime l'aversion ou le tdédain de tout ce qui pourrait n'y pas ressembler. La ^c sœur Rosalie ne se laissa jamais prendre à ce piège : ^ Individus, œuvres, paroisses, ordres religieux. Eglise, ^ État, société, tout le monde s'adressait à elle et tout le % monde fut accueilli, écouté. Jamais un refus volon- ^ taire ne s'échappa de sa bouche. Son humilité était *p égale à sa charité; la révélation d'une de ses bonnes fi actions, son nom dans un journal, lui causaient un ^ chagrin profond. Elle disait à ses sœurs : a Mes en- J^ fants, soyons extraordinaires à force d'être ordinaires ; w passons en ce monde comme l'eau pure qui coule sans '^ saveur et sans couleur. » Quand elle reçut la croix <t d'honneur en 1852, elle ne pouvait se consoler de i l'attention qu'on avait attirée sur elle. 11 fallut lui dé- ï montrer que son refus ferait encore plus de bruit, et î qu'ainsi le public parlerait d'elle deux fois au lieu } d'une. « Un grain d'amour-propre, répétait-elle souvent, suffit pour perdre un océan de bonnes œuvres. » } « Il sera bien difficile d'écrire sa vie, disait une de ses sœurs, car elle a toujours eu soin de faire disparaître tout ce qui pouvait indiquer ou rappeler ses œuvres. »

En effet, cette vie n'eût pas été seulement difficile, elle eût été impossible à retracer, s'il ne se fût rencontré un biographe initié lui-même aux mystères de son humilité et aux profondeurs de son dévouement, ayant de longue date réfléchi sur les intimes corrélations qui existent entre la misère, telle que notre

la subit, et son soulagement, tel qu'il le permet; s devoirs réciproques du riche et du pauvre »mnne on dit aujourd'hui, sur le paupérisme et omie politique.

1 d'une famille dont la charité éleva des monu- \ magnifiques, M. de Melun, à son tour, coma, au nom de la charité, une lutte sans bruit, incessante, contre les préjugés et les routines aralysent, même chez les intelligences élevées, ins naturels de la bienfaisance. Plus d'une fois, it réussi à dissiper, par quelques rayons de luî évangélique, les préventions les plus opiniâtres. Si avec le secours du pouvoir, tantôt sans lui ou ré lui, il était parvenu à fonder plusieurs des utions secourables qui font le plus d^honneur à . Quand il ne fondait pas, il stimulait; quand il ouvait pas à améliorer les fondations d autrui, servait. 11 s^était tenu et on Tavait laissé voîrs à l'écart des régions officielles; mais il savait une si touchante persuasion éveiller les sympa-

et les inspirations généreuses^ quMl devint en Tannées le centre d'un vaste mouvement de cha-

Lorsqu'en 1848, la politique eut fait entrer son domaine des questions auxquelles jusque-là l'avait pas accordé assez d'attention, les cathos voulurent opposer une pratique large et éclaii des déclamations sans portée et quelquefois sincérité, ils jetèrent les yeux sur M. deMelun. retagne étonnée qu'il ne fût pas un de ses en-

Fadopta et l'envoya à l'Assemblée législative.

de Melun ne trouva pas dans ce mandat uw^

transformation de sa vie, mais une heureuse occj de l'agrandir. Ne contractant d'alliance politique ai aucune fraction deTAssemblée, nouant avec cbaci d'elles une alliance charitable, il chercha sur tousi bancs les secrètes affinités au bien, comme il lesa^ cherchées jusqu'à ce jour à tous les étages et toutes les classes de la société.

La division indéfinie de la propriété, la cod< rence illimitée dans l'industrie ont de séduis avantages; toutefois ces avantages ne peuvent exempts d'inconvénients. Les hommes de gouvei ment et les hommes religieux doivent veiller ai une égale ardeur à diminuer ces incooTénients. pauvre, ignoré ou surmené, a le droit d^attendre regard affectueux et prévoyant de ceux qui sontpla( au-dessus de lui. La révolution crut n'atteindre qu< prêtre en frappant le clergé, ne détruire que des al en abolissant les corporations, coutumes et privilègij mais plus tard, mais à mesure que les décombres^ déblayèrent, à mesure que la société moderne \ construisit, on découvrit des lacunes à côté des pli grès. On s'aperçut que l'indigent ne touchait pas^ terme de sa misère parce qu'on avait proclamé l'égl lité, et qu'il ne se trouvait pas plus vêtu parce qd d'autres avaient été dépouillés. '

Les guerres de la Révolution et de l'Empire étod fèrent beaucoup de plaintes et prévinrent, parladJ population, beaucoup de griefs ; mais quand des temp plus douxrendirent aux hommes la faculté de vivrei de jouir, les malentendus grossirent et les illusion diminuèrent: La société française, si anciennemeil

retienne et si généralement aumônière, se scinda. s uns créèrent des caisses d'épargne, des salles ftile, des sociétés de patronage, des conférences de int-Vincent de Paul ; les autres se laissèrent égarer p des passions que nous appelions mortes, il y a riques années, et que nous voyons ressusciter parmi us. Ces passions font assez de bruit pour empêcher m des hommes de discerner à temps le faux du li.. Au dix-huitième siècle, la charité avait lutté aire la légèreté et la corruption ; elle se heurta, de Ire tempSy contre des frayeurs mesquines et des écautions ombrageuses. Au siècle dernier, les esits clairvoyants ne distinguaient rien au delà de la rallié de la Noblesse et du Tiers. Le duel terminé, it devait être fini; mais ces sortes de représailles s'arrêtent pas au point précis qu'on leur assigne ; est dans leur nature de se prolonger de classe en isse, longtemps après qu'elles ont dépassé leur preier objet. N'entend-on pas répéter de nos jours le le peuple a un compte à régler avec le bourgeois mme le bourgeois a réglé le sien avec le gentil- »mme? 11 fallait donc renouveler et adoucir tous les ntacis, rétabUr ou rajuster tous les rouages. C'est euvre préliminaire de toute pacification et de toute stauration sociale vraiment digne de ce nom. Nul 5 s'y est employé avec plus de dévouement et avec us de succès que M. de Melun.

Rentré depuis 1852, non dans l'oisiveté, mais dans ine d'initiative personnelle, M. de Melun se mit à ^chercher, dans les souvenirs d'un autre temps, ce Qi pouvait donner de l'émulation au nôtre. La re-

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connaissance de l'Anjou pour les bienfaits de sa fa* mille lui inspira le premier sujet qu'il ait traité, lal| Vie de mademoiselle de Melun; un sentiment analogue vient de lui dicter la Vie de la soeur RosalieA Chaque page offre en même temps une peinture at-! tendrissante et une étude approfondie de la charitél pratique. La raison y parle avec autant d'autorité qu^ le cœur. Pas une question n'est négligée, pas un dé-' tail n'est oublié, pas une nuance n'est omise. Les' mêmes traits qui se reproduisent toujours ne se ré-| pètent jamais, tant l'auteur sait donner à chaque fait sa portée juste, son sens propre, sa définition exacte, j Le style a toutes les qualités de la pensée ; il est dans une parfaite mesure, concis, lucide, éloquent. M. de Melun, en publiant ce bel ouvrage, a rendu un triple service à la religion, à la société et aux lettres : à la religion, en la présentant sous la forme la plus universellement comprise et dans un de ses types les plus accompli^; à la société, en lui donnant les leçons et les encouragements auxquels son avenir est attaché ; aux lettres, en montrant une fois de plus combien l'habitude des nobles actions engendre ou fortifie naturellement l'art de bien dire.

DISCOURS DE RÉGBPTIOfI

> AfsSSIEURSy

Lorsque j^eus rhoaneur de solliciter vos suffrages, |e TOUS rappelai, pour excuser mon ambition, la bienveillance affectueuse dont m'honorait celui que vous Begrettez. Permettez-moi de me placer encore sous les mêmes auspices. Je ne chercherai à vous remergàier qu'en m'efforçant de parler selon vos souvenirs jAe mon noble prédécesseur. Comme il occupe seul 'Totre pensée en ce moment, il remplira seul ce discours. Sa mémoire m'est aussi précieuse et aussi chère qu'à ceux d'entre vous qui l'ont le mieux connu et le plus aimé. Dans les phases inattendues de ma courte carrière politique, j'ai toujours rencontré plus d^indulgence que je ne pouvais offrir de services. 11 €Q a été de même le jour où vous m'avez ouvert vos nngs; mais, du moins, le devoir de louer n'aura jamais été confié à quelqu'un qui fût animé d'un plus

vif désir de répondre à sa mission, non pour obéir froidement à vos usages, non pour essayer de paraître quelques instants moins indigne de votre choix, mais pour ne pas se sentir infidèle et ingrat.

Chez M. le comte Mole, qui a réuni tant de distinctions, la première de toutes, c'était lui-même. Son esprit possédait, dans un parfait équilibre, l'étendue, l'élévation et l'activité ; toutes ces qualités brillaient, au premier coup d'œil, dans l'harmonie exquise de . ças- manières et de son langage, dans sa physionomie #qitrayante et sévère. 11 porta avec dignité un nom historique, avec grâce les plus hautes fonctions.

M. Mole, qui n'eut pas la tentation d'être jeune, eut à peine le temps d'être enfant. L'aspect néfaste des scènes révolutionnaires devait glacer d'effroi son âme ou l'élever au-dessus des conditions ordinaires. A l'âge de l'insouciance et des innocentes joies, il affrontait la Terreur et ses meurtriers. Son père, le président Mole de Champlâtreux, avait protesté, pour ses ancêtres et pour lui-même, contre la destruction des parlements; Féchafaud l'en punit. Sa mère, fille des Lamoignon, abrita bientôt, dans un monastère de Bretagne, une douleur qui ne voulut plus d'autre consolation que la solitude, la prière et la charité.

Le jeune Louis-Mathieu Mole, presque livré à luimême, s'instruisant, se développant par l'essor de sa propre nature, par l'étude assidue des grands exemples de sa famille, marqua ses premiers pas dans le monde d'une gravité qu'on appela dès lors consulaire. Marié à dix-huit ans, il se défendait contre le piège d'une oisiveté facile et brillante. Laborieux avant d'être

utile, il songea à se créer de mâles et puissantes facultéSy avant de se demander quel en serait un jour remploi ; il travailla sur lui-même avant de travailler pour son pays, courage difficile qui mérite d'être signalé en des temps où les révolutions le mettent souvent à répreuve. Avec le goût des fortes études marche de pair le penchant aux nobles amitiés. La jeunesse frivole ne met en commun que des plaisirs; Tamitié sérieuse place au premier rang de ses jouissances les exemples et les leçons, et, quand elle' se donne des frères, choisit surtout des frères aines. GW ainsi que grandit le jeune Mole. 11 ne s'annonça pas, il se révéla. Ses premiers amis, M. de Fontanes, M. de Chateaubriand, M. Joubert, furent ses premiers guides. M. Joubert, lobservateur vigilant, l'esprit analytique par excellence, écrivait à madame de la Briche, belle-mère de M. Mole : « Ce jeune homme est pour moi un beau spectacle, et je dirais un beau modèle, si j'étais sûr de n'en être pas entendu. Son caractère réunit en lui deux saisons. On aperçoit dans son être l'homme fait et l'adolescent. On sent dans tous ses sentiments, comme dans toutes ses idées, la solidité et le feu. Enfin, très distingué de tous les autres, son mérite offre à ses amis ce qu'il y a de plus séduisant au monde : une grande espérance, de grandes réalités. » Bientôtaprès,ilécrivaitàM.Molélui-mcme : « Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur conseiller que vous. » Ce conseiller avait vingt-trois ans.

L'héritage paternel, Champlâtreux, quoique dévasté, avait échappé à la spoliation. Le vieux château, qui avait reçu deux fois Louis XIV, avait été recons-

Éladet et Souvenirs. ^

truit par le Iroisième aïeul de M. Mole, dans les ph magnifiques proportions du style de Mansard. M. M( portait à cette demeure un attachement plein de n pect ; il résolut de la restaurer, et, visitant TAngle* terre, étudia l'art des jardins et des parcs presque autant que les secrets du gouvernement. Au retour, il n'abdiqua point le goût français, il le rajeunit ; ses vieux arbres ne furent point abattus, mais seulement rendus à leur végétation naturelle. Sans bouleverseï le sol, sans violenter la nature, il dessina de nouveau] contours, élargit les horizons, ouvrit des perspectives ; sa main s'exerçait d'avance à innover et à co^ riger, sans détruire.

Dans la plénitude de cette existence déjà féconde. M. Mole ne se contenta plus de lire et de planter, il écrivit.

Plein d'ardeur et de timidité, comme quiconque 2 foi en son œuvre plutôt qu'en lui-même, impatieni de confier son manuscrit et embarrassé de la confi' dence, il s'ouvrit enfin à M. Joubert. Un homme m se trahit jamais plus sûrement que par la manière dont il consulte ; une sincérité docile n'est pas seulement la mesure de la modestie, elle est aussi celle do caractère et du talent.

M. Mole s'était formé sur ce point une doctrine rigoureuse, et, chose rare, il ne chercha point à s'y dérober en la professant.

L'ouvrage parut sous le titre d'Essais de Morale ei de Politique. M. de Fontanes et M. de Chateaubriand se plurent tous les deux à lannoncer au public. M. de Fontanes, dans le Journal des Débats^ compa-

rait à Vauvenargues le jeune écrivain qui ne s'était pas nommé; M. de Chateaubriand, dans le Mercure de France, lui appliquait le mot du poète grec : « Il « sied bien à un homme armé de jouer de la lyre. » Les Essais se partagent entre les observations du moraliste, les études du politique et du philosophe. Tout en luttant contre le sensualisme du dix-huitième siècle, tout en pjatonisant, comme Ten félicitaient ses doctes amis, tout en consacrant ses plus belles pages à Dieu et à la religion, le jeune métaphysicien subissait encore le joug inaperçu de ses devanciers. Le politique était emporté dans la réaction générale, qui faisait maudire la liberté, par la juste horreur des crimes qu'on venait de commettre en son nom. Cependant le pouvoir arbitraire et l'anarchie sont frappés du même anathème. « L'un et l'autre, dit-il, ont des résultats semblables ; le despote et le démagogue travaillent par le même moyen à la désorganisation du corps social. »

Les pages qu'on pourra toujours relire dans ce petit volume sont celles du moraliste. Le mérite littéraire en est incontestable, bien qu'il ait disparu dans la carrière politique de M. Mole. Qui a mieux dépeint et démasqué le rôle de l'erreur dans le monde? « Les , passions s'usent, dit-il; il faut bien qu'elles se reposent; l'erreur ne se fatigue jamais... L'erreur conduit avec méthode, conseille avec prudence; elle n'ôte pas la connaissance et laisse éviter les dangers ; elle éclaire le crime et s'entend avec l'orgueil. »

Qui de vous. Messieurs, ne consentirait à signer cette définition et cette condamnation de l'égoïsme :

« C'est un amour de soi, perverti et dénaturé, que celui par lequel on s'aime en soi-même ; on s'y cultive uniquement. Tous les goûts de l'homme lui insinuent et toutes les expériences lui disent de se porter en les autres et de porter les autres en lui... Belle nature d'un être qui ne s'aime jamais tant que lorsqu'il s'oublie I »

Que d'applications ne pourrait-on pas faire de ce portrait de l'imagination secouant le frein et la règle salutaires : « Avide d'impressions, l'imagination veut toujours sentir et s'embarrasse peu de connaître. Ses favoris sont ses victimes. »

« Eh! que nous importe, s'écrie-t-il ailleurs, tout le détail de nous-même? Le temps et la connaissance manqueront encore au dernier homme pour l'achever. En attendant que le ciel soit notre patrie, nous devons honorer notre exil, ne fût-il que d'un moment. »

Ce livre fixa l'attention publique. On y salua l'indice d'une vocation littéraire de premier ordre. Un des lecteurs alla plus loin. Son habitude était de chercher dans un livre l'écrivain, dans l'écrivain le politique. 11 caressait la jeunesse, parce qu'elle représente Tavenir, et le talent, parce qu'il est toujours une puissance. Ce lecteur venait de changer le titre de premier consul en celui d'empereur. Un matin, au retour de Tilsitt, il dit à M. de Fontanes : Amenez-moi votre jeune ami.

A partir de ce jour, l'homme de lettres était effacé; l'homme d'Etat était pressenti et allait être préparé.

Napoléon n'hésita plus ni dans son estime ni dans

la ferme volonté d'attacher M. Mole à son règne. Il le fit entrer d'abord à cette forte école du conseil d'État où lui-même apportait souvent ses grandes vues et ses foudroyantes harangues.

Le jeune auditeur devint promptement maître des requêtes, puis fut placé à la tête de l'un de nos principaux départements. C'est à Dijon que M. Mole publia une seconde édition des Essais, en y joignant une vie de son aïeul Mathieu Mole. Son salon fit bientôt envie aux salons les plus enviés de Paris. On rappelait la cour de Dijon et les états du nouveau duc de Bourgogne.

L'Empire atteignait son apogée. Un décret, daté de Schœnbrunn, nomma le préfet de Dijon directeur général des ponts et chaussées. Ce poste était l'occasion de rapports journaliers et familiers avec l'empereur qui prisait si haut un esprit lumineux et droit, une intégrité délicate. Par goût et par calcul, Napoléon aimait les hommes distingués. Il n'oubliait pas cette maxime du contemporain des Médicis, du compatriote de sa famille, Machiavel : « La première conjecture qui se forme d'un prince se tire de ceux qui Tentourent. » Organisateur de la Révolution au dedans. Napoléon en était le propagateur au dehors ; une route méditée dans son cabinet, en dépit des montagnes et des fleuves, traçait le sillon de sa pensée à travers le monde : c'était la domination accomplie ou la conquête en marche.

La direction des ponts et chaussées constituait donc, en 1809, un des principaux éléments de la stratégie de l'Empire vis-à-vis de l'Europe ; elle e\\gçia\\. \xtkfc ç.wîl-

ception rapide, une exécution soudaine, une surveillance infatigable. M. Mole y déploya tous ces dons, et vous l'avez vu, quarante ans après, dans une de ses dernières apparitions à la tribune, défendre avec une vivacité juvénile le corps des ponts et chaussées attaqué.

En 1813, il succéda au duc de Massa, grand juge, ce qui le plaçait, on est tenté de dire ce qui le replaçait à la tête de la magistrature française. Il avait alors trente-deux ans.

Le génie de Napoléon, capable de violence et d'injustice, ignorait le dédain. Son instinctive sagacité se complétait par une enquête continuelle; il causait beaucoup, autant pour s'instruire que pour se distraire; il éveillait, stimulait les facultés d'autrui, en même temps que les siennes. Ceux qui furent admis à l'intimité de ces entretiens fameux se retiraient toujours émerveillés de son éloquence, souvent étonnés de la leur. En déployant ses ressources, il avait fait jaillir chez ses interlocuteurs ce qu'ils n'y soupçonnaient pas eux-mêmes, ce qui peut-être ne serait pas né sans lui, car l'homme, créature haletante, va rarement jusqu'au bout de lui-même, sans y être contraint ou aidé. M. Mole fut constamment l'un des causeurs de Napoléon les plus goûtés; et quand l'empereur s'éloignait de Paris, le grand juge avait ordre de prolonger, pour ainsi dire, l'entretien, en lui écrivant tous les jours. Une telle faveur d'un tel maître, alors entouré d'un tel prestige, pouvait-elle laisser le caractère, l'esprit, quelle que fût leur trempe naturelle, toujours fermes, toujours sûrs? Le jugement de

M. Molé put être quelquefois entraîné, Une fut jamais complice.

On voit d'ordinaire autour des pouvoirs nouveaux et heureux deux sortes d'hommes, ceux qui reçoivent et ceux qui apportent. M. Molé fut du nombre de ces derniers; et ne faisait-il pas involontairement songer à lui-même, lorsque, dans cette enceinte, il vous disait un jour : « Messieurs, Napoléon n'était pas entouré uniquement de serviteurs, mais bien de ceux qui, en l'aidant à réparer tant de maux, à faire oublier tant de crimes, à détrôner tant d'orgueilleux mensonges, à réhabiliter tant d'éternelles vérités, croyaient embrasser une sainte et généreuse croisade*. »

Quand les soucis et les revers s'appesantirent sur la destinée impériale. Napoléon s'attacha de plus en plus à M. Molé. M. Molé ne se détacha pas de l'empereur. Ni dévouement ni conseils ne furent épargnés, tant qu'ils furent utiles en même temps à l'empereur et à la France. Quand ces deux causes se séparèrent, M. Molé s'en affligea, sans rien perdre de son attachement personnel envers Napoléon, hésita et enfin donna la préférence à la patrie. L'Empire tomba, reparut, tomba encore, après une entreprise désastreuse qui amassa derrière elle plus de calamités qu'elle ne compta de jours. Je n'ai point, grâce à Dieu, à retracer les derniers drames de l'Empire; ses témoins et ses juges sont partout, ses historiens sont ici.

M. Molé ne prit aucune part aux premiers actes

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