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Par le vicomte de Melun

iOH ÉTUDES ET SOUVENIRS.

siblc pays de Gex. La famille Rendu fut une de celM qui, par leurs belles actions, rachetèrent devant Die les crimes de leurs concitoyens. Elle offrit un asile révêque d'Annecy, proscrit et poursuivi. Jeanne Reod fit sa première communion dans une cave ; mais, d M. de Melun, « au sein de cette pauvre et silencieui obscurité, il y avait devant Fautel un prêtre qui fl préparait au martyre, une vierge qui jurait au Diei qu'elle recevait pour la première fois de Faimer, di le servir toute sa vie dans la personne des petits et da pauvres; c'étaient les mystères, les dangers, majl aussi les vertus des catacombes. »

Lorsque la France et la famille redevinrent libreii Jeanne fut envoyée à Gex dans un pensionnat teq par d'anciennes Ursulines. L'âge, les temps cmek qu'elle venait de traverser avaient mûri sa raison el tempéré sa vivacité native. Le curé de Gex, M. de Yi' ricourt, depuis évêque d'Orléans, reçut bientôt dfl saintes confidences. Une compagne, plus âgée qu'elle de quinze ans, mademoiselle Jacquinot, prit la réso* lution d'entrer dans la communauté des filles dl Saint-Vincent de Paul, récemment rétablie à Paru par le premier consul; cette résolution acheva d'éclairer Jeanne sur sa propre vocation. Elle obtint oo plutôt eUe arracha le consentement de sa mère, et,ie 25 mai 1802, les deux amies , sans autre patronage qu'une lettre pour Tabbé Émery, venaient directement, rue du Vieux-Colombier, frapper à l'humble porte d'une communauté à peine renaissante.

Jeanne Rendu ne resta pas longtemps à la maison mère, sa complexion délicate la soumit à de pénibles

épreuves. Chacun des devoirs qu'elle embrassait avec tant d'ardeur lui coûtait un effort et une lutte. Sa santé s'altéra visiblement; on essaya de la fortifier A par un changement de résidence. Elle fut, dans cette .i intention, envoyée au faubourg Saint-Marceau qu'elle ne devait plus quitter. En face de ce peuple tel que la révolution Tavait fait, la sœur Rosalie, c'est désormais le seul nom de Jeanne Rendu, loin de se sentir épouvantée, ne vit qu'un monde à reconquérir et à régénérer.

Devenue aussitôt l'instigatrice et l'âme de ses compagnes et bientôt supérieure de la maison de la rue de l'Épée-de-Bois, elle entreprit une guerre incessante contre la misère et les désordres de son quartier; elle la poursuivit cinquante années sans un moment d'arrêt, sans un mouvement en arrière, jamais découragée, jamais vaincue, se reposant d'une fatigue par une autre, d'une œuvre accomplie par une œuvre nouvelle.

Elle répondit sans réserve à Tappel du bureau de bienfaisance, repoussant la pensée « d'élever deux drapeaux sur la maison des pauvres », s'efforçant d'associer à l'aptitude administrative et à la science des affaires, la puissance du désintéressement et l'excellence du sacrifice. Elle s'appliquait à connaître individuellement chacun de ses pauvres. Accueillir ceux que le monde repousse, donner le pain du jour à ceux auxquels on refuse crédit, intercéder auprès du patron, du propriétaire ou du commissaire de police, décider le fils indocile à demander son pardon, ramener au foyer maternel la jeune fille qui l'avait

abandonné, employer ceux qu'elle avait faits ses amis au profit de ceux qui ne Tétaient pas encore, leur [ confier des lettres à porter, leur demander des courses lointaines, amener un père et une mère au baptême, à la première communion, au mariage; apprendre ' aux petits enfants le catéchisme, préparer Taïeule à la mort : voilà désormais l'emploi de chaque jour. C'était en multipliant les services qu'elle parvenait à triompher des plus mauvaises volontés.

Une des premières, elle comprit l'utilité et l'opportunité de la crèche et de la salle d'asile au milieu d'une population presque exclusivement ouvrière. La jeunesse n'excitait pas moins que l'enfance sa sollicitude. Elle voulait à tout prix la préserver des périls de l'apprentissage. Elle redoutait dans l'internat « l'ennui conspirant contre l'innocence avec les passions que la délicatesse des sentiments déguise plus qu'elle ne les calme. » Craignant d'éveiller des besoins nouveaux sans fournir les ressources propres à les satisfaire, elle chercha longtemps le moyen de ne pas enlever les jeunes gens à la vie pénible mais salutaire de la famille et de l'atelier, de placer le bien à côté du mal, d'opposer la prière aux paroles corruptrices, les bons conseils aux mauvais exemples.

L'œuvre du patronage fut la réalisation de sa pensée, elle Taccueillit et l'appliqua immédiatement ; en une semaine, elle avait achevé ses préparatifs, rue de l'Epée-de-Bois. Elle avait fait comprendre aux mères que le patronage serait d'un grand secours pour leurs enfants ; aux patrons, qu'il développerait chez l'apprenti la docilité et l'amour du travail ; aux visi-

li teuses chrétiennes et aux protecteurs, quel puissant uf auxiliaire il allait devenir pour les sœurs. :es En même temps qu'elle se livrait à tous ces soins, e,^. elle ne perdait pas de vue la maladie et la vieillesse. rcl La maladie, pesante épreuve pour toute créature huâ maine, mais la plus terrible des calamités, nous dit r. justement M. de Melun, pour celui qui n'est séparé à de la misère que par le travail ; la vieillesse, digne j de ce redoublement de pitié que méritent les maux - > qui ne peuvent plus guérir.

1 1 Bientôt les hospices, trop étroits pour tous ceux que i la sœur Rosalie voulait y introduire ou trop lents à les admettre, ne répondirent plus aux impatiences de sa compassion. Elle ne goûta aucun repos qu'elle n'eût fondé une maison de refuge. Elle y recueillit, rue Pascal, des vieillards et des infirmes, les installa dans leur propre mobilier, leur fournit les instruments de leur métier, leur prêtant ainsi le moyen de gagner eux-mêmes une amélioration dans leur nourriture ou dans leurs vêtements, et surtout les défendant contre les pièges de l'oisiveté, contre les tentations du cabaret.

I Lorsqu'en 1832, le choléra, fantôme alors inconnu, s'élança des confins de l'Asie, traversa l'Europe, semant partout les funérailles, s'avança vers la France et l'envahit, suivi d'un indicible cortège d'épouvante et de soupçons, la sœur Rosalie ne put se défendre elle-même de l'appréhension commune; mais le jour où le fléau eut frappé à Paris sa première victime, toute timidité s'évanouit. Devant l'activité et le courage de la sœur Rosalie, personne n'osa ^l\is ^'^^wvk^

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faible, ni découragé; chacun, au contraire, se 9i| passa parce qu'elle s'élevait au-dessus de touti monde, et lorsque la science et les soins furent iil puissants à écarter le deuil d'une maison, elle c éloigna le désespoir.

Le choléra de 1849 fit moins de bruit et moiasi peur que celui de 1832, il fut peut-être plus mea trier, notamment au faubourg Saint-Marceau. Bb cette seconde invasion était accompagnée d'un auti fléau, la guerre civile, qui n'exigea des filles de Sain Vincent de Paul ni moins de présence d'esprit i moins d'intrépidité.

Ici, je ne puis écarter un rapprochement qui i me fera quitter ni mon sujet ni M. de Melun.

<( En 1652, la ville d'Angers, qui, dans les troubl de la Fronde, avait pris parti pour les princes coat la Régente, fut assiégée par le maréchal d'Hocqui court. Pendant un passage de troupes à trave Baugé, une querelle s'éleva entre les habitants et I soldats. Un soldat fut tué, et, suivant l'usage iin( toyable de ce temps, la ville fut condamnée au p lage et l'ordre fut donné de la prendre d'assai Toute résistance était impossible ; le feu avait ai été mis à l'un des faubourgs, chacun n'attende plus que la ruine et la mort.

« Mademoiselle de Melun, fille du prince d1 pinoy, cachée alors sous l'habit de sœur hospitalièi résidait à l'hôpital de Baugé, qu'elle venait de fond dans des proportions magnifiques. Elle balança i instant entre la crainte de se faire connaître et Tesp rance de sauver la vie à tant de victimes. Son coinb

intérieur ne fut pas long : elle ne put résister aux lamentations qui s'élevaient de toutes parts, sa charité imposa silence à son humilité. Elle sort secrètement de l'hôpital, ya trouver l'officier qui commande, se Domme et sollicite, au nom de Dieu, la grâce de la ville. Cette princesse, sous la robe d'une hospitalière, son air si plein de douleur et de majesté, sa parole qui semblait inspirée, firent tomber les armes des mains.

« Et le soir même, au grand étonnement de la foule assemblée, le corps d'armée défila tout entier devant les sœurs hospitalières de Baugé, les soldats présentant les armes et les officiers saluant de répée. »

En 1848, le petit-neveu de mademoiselle de Melun est conduit à nous raconter une semblable victoire, et cette victoire ressort plus éclatante encore par la différence même des lieux et des temps. 11 ne s'agit plus des grands noms de la cour de Louis XIV, du prestige de la naissance et des traditions. Nous voici au milieu des commotions démagogiques, en présence d'une multitude qui, rejetant ses vieilles affections, ses vieux respects, ne reconnaît d'autre gouvernement que celui des clubs.

« Enivrée de déclamation et de sophisme, — dit M. de Melun, qui unit sans effort au touchant accent de l'hagiographe le ton mâle de l'historien, — l'intelb'gencede l'homme chancelle, et, sous l'impression de discours qui troublent ses idées, font bouillonner ses 3assions et lui donnent le vertige, sa personnalité l'efface et disparaît, il n'est plus qu'un atome de cette

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foule aveugle qui s'émeut et s'irrite sans avoir la conscience de son émotion et la raison de sa colère. Ces voix confuses, dont chacune isolée était pacifique, poussent ensemble un rugissement

« L'ambition de quelques-uns sait donner une passion à cette force immense, et chacun, absorbé dans l'ensemble, devient, entre les mains des agitateurs, l'élément d'une émeute, le pavé d'une barricade, la machine d'une révolution. »

Le faubourg Saint-Marceau n'échappa point à celte fatale ivresse. Les journées de juin trouvèrent là un de leurs principaux théâtres. Une barricade fut dressée à l'entrée même de la rue de FÉpée-de-Bois.

Un officier, séparé de ses soldats, est poursuivi par les insurgés. 11 se précipite chez les sœurs. La maison est enveloppée de toutes parts; la sœur Rosalie se présente aux assaillants pour leur disputer cette proie. « Vous avez raison, ma sœur, s'écrie l'un d'eux, le sang ne doit pas couler dans votre maison. Nous emmènerons l'officier, nous le fusillerons dans la rue! » La sœur Rosalie rejette avec horreur une telle capitulation; la foule grossit, s'exaspère, avance toujours; déjà les canons des fusils s'appuient jusque sur l'épaule des sœurs, les doigts sont sur la détente, le coup mortel va partir, lorsque la sœur Rosalie se jette à genoux : « Voilà cinquante ans, s'écrie-t-elle, que je vous ai consacré ma vie, vous ne me refuserez pas aujourd'hui celle de cet homme. »

« A ce spectacle, dit M. de Melun, à ce cri, les armes se relèvent, la troupe recule comme frappée de repentir, un hourra d'admiration s'échappe

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