Réponse à M. Dacier
des Pairs. Une ordonnance du 12 septembre 1817 l'appela au ministère de la marine. Son langage public devint promptement, comme tout ce qui émanait de lui, ferme, noble et précis.
Que dans la confusion et l'essai de tant de nouveautés, dans le conflit de tant de préoccupations diverses, M. de Richelieu, M. Mole ne se soient jamais trompés, nul ne voudra le prétendre; mais ^ ce qu'on peut affirmer, c'est que plusieurs de leurs | vues eussent conjuré de déplorables malentendus et j tenu, aussi large qu'il devait l'être, le cercle des ' hommes à la fois dévoués et utiles. M. Mole dit un ' jour à la chambre des Pairs : « Je tiens que le passé ne suffit jamais au présent. Personne n'est plus dis- . posé que moi à profiter de ses leçons ; mais en même ; temps, je le demande, le présent ne fournit-il pas « toujours les indications qui lui sont propres? Par i cela seul qu'il succède au passé, il réclame des pro- ' cédés différents. » Celui qui prononçait ces paroles | s'y peignait. Elles résument une carrière vouée dès j lors, sans partage, à la défense d'institutions, qui garantissaient à la France la liberté et assuraient à * la liberté elle-même le solide appui de l'autorité et | de la justice. j
M. Mole avait quitté le ministère au bout d'un an. ! Le duc de Richelieu, traversant avec un égal désintéressement la fortune et la disgrâce, mourut trop tôt \ pour son pays. Bientôt il fut remplacé par un minis- , tère dans lequel le rapprochement de deux carac- | tères incompatibles enfanta, malgré des combinaisons |j Snancieres habiles et durables, malgré des négocia-
} lions diplomatiques d'une incontestable grandeur, des
* divisions plus funestes à la monarchie que les entre- ' prises de ses ennemis déclarés.
I Sans subir le mot d'ordre d'une opposition systé-
• 1 matique, sans s'associer aux vivacités extrêmes de ' la presse ou de la tribune, M. Mole se trouva rare-
' ment d'accord avec cette administration. Moins i effrayé que le ministère des allures de la société moderne, il aurait souhaité, comme M. de Serres, commeM. Laisné et M. Royer-Collard, ses amis, qu'on fût plus attentif à ne point l'alarmer légèrement. V Le jour où M. de la Ferronnays fut appelé aux I affaires étrangères et M. de Martignac à l'intérieur, / M. Mole se retrouvant en plein accord avec le roi et 1 son gouvernement fut admis, en qualité de ministre d'Etat, à plusieurs des conseils importants de = cette époque.
I La mémoire encore émue des résistances populaires de l'Espagne contre Napoléon, il avait cru aux difficultés plus qu'au succès de l'expédition de 1823. Jugeant plus favorablement de l'expédition de Morée, il s'unit aux éloquents amis de la Grèce. Enfin, il prit part à l'élaboration de la loi départementale et communale; date douloureuse. Messieurs! car là remonte pour tous les partis l'occasion, le prétexte, et, en tous cas, l'origine de la crise ministérielle d'où, après une année inquiète au dedans, glorieuse au dehors, sortit la révolution de Juillet.
Ici, Messieurs, deux convenances également impérieuses, quoiqu'en apparence contraires, me sontim-
posées : la réserve et la franchise. \j'Ks.%.^ftïsv\fe,
jalouse de rhooneur de tous ses membres, ne consentirait à me voir oublier ni Tune ai l'antre. Il ne me coûte pas de croire à la sincérité des codyIctions que je ne puis partager et de respecter le mobile des conduites que je n'aurais pas tenues. Je ne doute pas que le patriotisme n'ait déterminé, à cette époque, la résolution de beaucoup d'hommes éminents ; mais tous me permettrez de déplorer qu en présence de l'abdication de Charles X, de l'abnégation du Dauphin, son fils, et de la fille de Louis XVI; qu'à l'aspect d'un prince de dix ans, que ne pouTait atteindre une animosité ou un reproche, la France n'ait pas eu le prévoyant courage de consacrer, dans ces journées décisives, le principe de l'inviolabilité royale, en même temps que celui de la responsabilité ministérielle. On eût dit alors : La royauté est sauvée; il eût fallu ajouter : La liberté l'est aussi. La liberté se serait affermie par sa modération, autant que par sa victoire. En sacrifiant le droit héréditaire, on crut qu'elle échappait à son dernier danger et triomphait sans retour. Gela était vrai dans les intentions et dans les espérances, mais non pas dans les chances de l'avenir qui s'ouvrait pour notre pays. Les résultats qui, depuis quarante ans, à force de souffrance et de fautes communes, avaient été acceptés, de part et d'autre, comme une pacification irrévocable, furent livrés encore une fois aux anciens et aux nouveaux agitateurs; la violence était rentrée dans cette arène que ne ferment jamais ceux qo^ l'ont ouverte ; aucune sagesse ne s'est trouvée asseî forte pour l'empêcher d'y éclater de nouveau.
Parmi les hommes qui s'associèrent au mouvement pour le contenir et le diriger, on comptait Fancien collègue du duc de Richelieu. Le portefeuille des affaires étrangères lui fut confié, c'était un gage offert en même temps à la France et à l'Europe. L'attente publique fut justifiée. Tout d'abord M. Mole proclama et fit prévaloir le principe de non-intervention, protégeant ainsi les traités et la paix du monde contre les entraînements de la première heure. Mais, plus on s'étudiait à déjouer la révolution au delà des frontières, plus irritée on la retrouvait au dedans. Le ministère, issu d'un mouvement en lutte secrète avec lui-même, manquait d'unité. Il céda bientôt la place à un second cabinet où l'opposition obtenait la prépondérance. Bientôt aussi, l'exagération des prétentions dans le conseil, la fréquence des perturbations dans la rue, amenèrent une réaction. Elle arbora franchement le nom de résistance. M. Casimir Périer en devint Ténergique personnification et, frappé à mort sur la brèche dont il venait de se rendre maître, il légua sa victoire à ses amis.
Ce legs périlleux fut diversement interprété et accepté. L'opinion ralliée sous ces auspices ne perdit plus la majorité dans les Chambres, mais elle ne conquit pas le repos intérieur et la stabilité. Le parti radical fut mis momentanément hors de cause ; mais restait la difficulté, toujours grande, de poser les limites de la résistance, de fixer l'étendue ou l'àpropos des concessions.
Rentré au pouvoir en 1836, M. Mole ne tarda pas à se trouver séparé de ses plus éminents eolWbo.^^-
teurs et forma un ministère dans lequel il assumait la plus forte part de responsabilité. Ce cabinet prit à tâche de donner le caractère de la conciliation à sa politique ; une amnistie l'inaugura.
La guerre d'Afrique recevait en même temps une vive impulsion; guerre patiente et féconde, où les soldats, les généraux et les princes s'entretenaient dans une mutuelle et cordiale émulation ; où la conquête ne s'élançait qu'inspirée et contenue par la civilisation ; où notre intrépidité native s'aguerrissait contre tous les climats, contre toutes les saisons, et grandissant de jour en jour l'acception de ces deux mots dont l'alliance est si ancienne chez nous : vertu militaire \ préludait à cette héroïque épopée qui ravissait naguère Fadmiration du monde.
L'éclatante revanche de Constantine rejaillit légitimement sur le ministère. Après Lamoricière, Bedeau, Combe et Changarnier, après Damrémont et Vallée, deux noms qui semblent inscrits sur le même bâton de maréchal, l'expédition dut encore quelque chose au chef du cabinet qui l'avait souhaitée et préparée avec une active sollicitude.
La dissidence latente qui n'avait cessé d'exister entre le ministère et une fraction considérable du parti conservateur s'aggrava en se prolongeant et finit par donner naissance à ce grand mouvement parlementaire qu'on nomma la coalition. Je ne m'arrêterai point, vous ne l'attendez pas de moi, aux motifs [qui, dans cette grave circonstance, rappro-
1. Voir le discours du duc de Noailles daus la séance du 15 aoClt 1855«
chèrent, un moment, d'anciens adversaires et séparèrent d'anciens amis; mais je puis et je dois dire que le petit-fils de Mathieu Mole envisagea cette situation formidable avec le regard intrépide et le mâle sang-froid de son aïeul. Les plus illustres de ceux qui le combattirent alors m'entendent aujourd'hui ; leur présence ne me cause point de trouble, mon langage ne leur causera point de déplaisir.
Combien je souhaiterais, au contraire, que les lois de votre Compagnie me permissent de faire appel à leur puissante voix ! Us aimeraient à vous redire et vous rediraient bien mieux que tout autre quelle urbanité, quelle lucidité d'argumentation, quelle noble et habile persévérance de réplique furent déployées dans cette mémorable lutte par un antagoniste renversé plutôt que vaincu.
Sescollègues, — votre affliction m'autorise ànommer l'un d'entre eux, M. de Salvandy, — l'avaient chaleureusement secondé; une majorité douteuse ne leur parut pas une sanction suffisante. Le ministère, qui pouvait continuer à se défendre devant une assemblée nouvelle, préféra se retirer. M. Mole aimait le pouvoir et par cela même il le respectait. 11 alla reprendre son siège à la chambre des pairs et n'aggrava point les difficultés que ses successeurs allaient rencontrer à leur tour.
C'est alors, Messieurs, que lui fut ouvert l'accès de votre paisible tribune. Vous étiez en cela fidèles à vos coutumes. L'Académie ne laissa jamais hors de son sein les maîtres de la parole; quelquefois même elle accueille les simples disciples.
En France, c'est notre honneur! les forces intellectuelles ont toujours joué un rôle plus grand que dans aucun pays du monde et se sont toujours prête un mutuel appui. Seule, la France a fondé et honore, depuis deux siècles, une institution dans laquelle se groupent, par une élection indépendante, les lettreSj la politique, le clergé. C'est ce qu'attestait autrefois le triple hommage rendu, dans chacune de vos solennités, au cardinal de Richelieu, au chancelier Séguier, à Louis XiV. Au commencement de notre siècle, M. Arnault, recevant M. le comte Daru, lui rappelait que Racine avait siégé entre un ministre d'Etat et un premier président *.
Enveloppée de tant de ruines, l'Académie est restée intacte dans ses conditions essentielles. Une pareille vitalité ne s'acquiert point par la vanité et le caprice ; elle s'explique par la parfaite harmonie qui exista dès l'origine, qui subsiste encore, entre l'Académie et le génie français. Chez nous, en effet, les hommes d'État, les monarques, dignes de mémoire, se sont signalés par le talent ou par le goût des lettres. Chez nous aussi, plus souvent qu'ailleurs, les lettres se retrempent dans la pensée sociale; jadis même elles devançaient ou suppléaient la politique. Chez nous, enfin, l'Église a toujours participé au mouvement des esprits, comme à la direction des âmes, et produit quelquefois simultanément le politique, Torateur, l'apôtre. Vous ne me démentirez point. Messieurs, en vous souvenant du vénérable