I/ÉVÊQUE D'ORLÉANS
ET
L'abbé lagrange
Le troisième volume de M. Tabbé Lagrange a paru.
Nous avons maintenant sous les yeux la vie complète de rillustre évêque d'Orléans, depuis sa paisible et modeste enfance, au pied des montagnesde la Savoie, jusqu'au jour de sa mort. Ce jour a été glorieux, car il fut entouré de toutes les pompes qui, d'ordinaire, dans nos temps troublés, accompagnent les grandes luttes et les grandes renommées, c'est-àdire l'hommage et Tinjure, la louange et la calomnie. Peut-être, touchant à mon tour un sujet qui provoque forcément des questions redoutables, m'exposerai-jo aussi à toutes les contradictions qu'il soulève. Je m'y résigne. Nous avons été ensemble, quoique à des places bien inégales, deux serviteurs de l'Église. Nous avons accepté et traversé les mêmes épreuves; nous avons partagé les mêmes affections; nous avons été l'objet des mêmes inimitiés. Je veux rester fidèle à sa mémoire, comme j'ai^urhonneur de demeurer fidèle
Études et Souveoirs. '^t'i
aux principaux labeurs de sa vie. J'espère que je w ranimerai ni n'aggraverai rien par un esprit de contention que je réprouve ou par des récrimiaatioDi que je déteste. J'espère aussi que je ne dissimulert ni ne déserterai rien par un esprit de vaine complai sance ou par un calcul personnel.
Je me propose d'aborder franchement deux que» tions qui me paraissent imposées :
Ce livre devait-il être fait?
Ce livre a-t-il été bien fait?
On a condensé en plaintes mélancoliques, dansuDi Semaine religieuse, l'objection à laquelle je me propose de répondre. Je commence donc par la citer.
« Quand il fut question de publier cette vie, (h graves personnages estimèrent que le temps n'étaii pas encore venu, qu'une telle publication était prémi turée. Nous sommes trop voisins des luttes auxquelk: a pris part l'illustre évêque d'Orléans ; les passions d( la première heure ne sont pas encore éteintes. On re doutait donc comme un malheur et un scandale le controverses qui pourraient être soulevées ; on cm gnait que la majesté même de la mort et le respee dû à un évêque couché dans le tombeau n'arrètasseo pas les oppositions anciennes...
« L'événement a montré combien de telles penséei étaient sages, et ces prévisions n'ont été que tro( justifiées.
« Le grand devoir des catholiques, à Theure pré-
sente, c'est Tunioa; nous faisons le vœu que tous s'en souviennent. »
L'article qu'on vient de lire permettrait de croire que jusqu'à l'apparition de ce livre, le silence et le respect avaient été gardés devant la tombe de l'évêque d'Orléans. Est-ce là ce qu'on a voulu dire? Cela pourrait-il un instant se soutenir en face des faits ? L'expérience du silence que l'on nous demande a été faite durant six années; elle n'a épargné ni une calomnie ni une injure à la mémoire que notre devoir est de défendre. Contre de certaines haines et de certaines colères, le silence et le temps ont été aussi impuissants que la mort. N'est-il pas plus juste de dire que ce livre était opportun et impatiemment attendu? ^ * N'est-il pas plus juste de dire que ce livre, auquel ^^ son titre seul assurait d'innombrables lecteurs, était un des meilleurs moyens de ranimer, parmi nos contemporains et sous sa forme la plus entraînante, le souvenir des causes sacrées que des catholiques ne doivent jamais perdre de vue? Est-ce à cette heure-ci qu'il faut laisser dans l'ombre la mémoire de l'évêque d'Orléans? Est-ce à des susceptibilités inavouables, encouragées par quelques faiblesses de caractère ou de j ugement, qu'on devait sacrifier l'opportunité d'une telle publication?
Juger les morts, n'est-ce pas la façon la plus usitée et la plus discrète, la plus utile et la plus sûre d'éclairer les vivants? Le récit véridique de la vie d'un homme qui a tenu une grande place, exercé un grand empire parmi ses contemporains, n'est-il pas un signalé service rendu à l'histoire, puisque l'histoire est .
l'école universelle et la meilleure leçon que le temps présent puisse recevoir du temps passé et léguer au temps futur? Ne pas vouloir qu'on informe Thistoire ou ne pas vouloir qu'on Técoute, c'est renoncer de parti pris aux plus sages enseignements de l'expérience. Loin donc de blâmer M. Tabbé Lagrange du moment qu'il a choisi, on peut l'en féliciter. 11 a saisi, j'en suis | convaincu, l'heure véritablement propice. En paraissant plus tard, son livre eût laissé beaucoup d'erreurs se perpétuer, faute de rectification, beaucoup d'esprits droits s'égarer, faute de boussole. 11 a pris sur lui d'atténuer beaucoup de choses ; on doit lui en savoir gré. A l'heure où l'on allait contrarier ou blesser un certain nombre d'amours-propres, il était bon de donner d'abord un gage incontestable de calme et de modération. M. l'abbé Lagrange a fermement ensuite abordé les sujets délicats et les controverses qu'il croyait nécessaires. La meilleure preuve que ces controverses ne tenaient ni à la façon dont l'évêque d'Orléans les envisageait, ni à la façon dont M. l'abbé Lagrange les a traduites, c'est que leurs antagonistes n'avaient pas observé une minute de trêve, depuis la mort de M^' Dupanloup. L'un lui avait fait une injustifiable part dans le quatorzième volume destiné à continuer V Histoire universelle de labbé Rorbacher ; l'autre se livrait en chaire aux insinuations les plus odieuses dans l'oraison funèbre du cardinal Pie ; d'autres ne manquaient pas de s'évertuer dans les journaux. Ceux qui avaient troublé sa vie continuaient à poursuivre sa mémoire. La calomnie n'effaçait rien, ne rétractait rien. Devant cette persistance, l'ami fidèle, ayant
charge d'une grande mémoire, devait-il attendre et se taire? Attendre quoi ? Que la calomnie se repentît ou fît silence? En présence des faits, ce conseil eût été dérisoire. Se taire, devant qui? Devant des hommes qui ne se taisent jamais ? Dans cette situation, le devoir était tout tracé. M. Tabbé Lagrange devait se hâter de mettre au jour les documents dont il n'était que le dépositaire. Il devait prendre le public tout entier pour confident et l'histoire pour juge. Une telle cause devait être plaidée en audience solennelle et devant un tribunal impartial. Les insulteurs, qui se plaignent si amèrement, ne doivent point accuser Tabbé Lagrange, ils doivent s'en prendre à eux seuls. Eux-mêmes ont provoqué, eux-mêmes ont imposé la publication des documents dont ils s'irritent. S'ils avaient été moins audacieux, moins persévérants dans l'attaque, ils auraient rendu la défense plus facultative et moins pressante.
L'union, nous dit-on, est le grand devoir des catholiques. Nous sommes loin de le contester. Nous en sommes même si convaincu, que nous y avons employé toute notre ardeur, aussitôt que nous avons cru cette union possible. En 1880, M. de Freycinet, alors président du conseil, défendit devant le Sénat, dans une loi présentée par M. Jules Ferry, un article 7 qui rayait d'un trait de plume la loi de 1850 et les bénéfices de la liberté d'enseignement dans le droit commun. C'étaient les préliminaii^es de l'hostilité déclarée depuis par le gouvernement et dont M. de Freycinet voulut bien ce jour-là nous menacer. L'union entre catholiques s'\\xvç^'&i\V Vw^V
Dalurellement. Elle fut proposée et acceptée d'un commun accord. Cependant qui a été le plus empressé dans cette union et le plus scrupuleux dans son exécution? Ce furent précisément les amis de M. Tabbé Lagrange, et, pour mon compte, je pris de tout cœur ma part dans cette pacification. Je me mis spontanément, cordialement en relations avec ceux qui, à cette époque, se croyaient intéressés à la sagesse, et je ne pense pas que, dans l'accord si heureusement intervenu, personne m'ait jamais accusé d'infidélité ou simplement de froideur. Non seulement je n'ai voulu ni contester ni troubler Tunion, mais je me suis senti heureux de la professer et de la confirmer. Le 27 mai 1880, dans une conférence publique présidée par M. Chesnelong, je pris la parole devant un auditoire, dans lequel on voyait M. Kolb-Bernard à côté de M. Wallon et M. Lucien Brun à côté de M. Bocher. J'eus soin de rapprocher des noms qui avaient été séparés jusque-là par des nuances fort distinctes*.
Ma pensée dominante dans cette conférence était si manifeste et si chaleureusement sanctionnée par l'auditoire, que M. Chesnelong, voulant bien prendre la parole à son tour, prononça ces mots, que je puise dans le compte rendu publié par le comité pour la défense des libertés religieuses : « M. de Falloux a fait ce soir plus qu'un discours, il a fait aussi un acte, il me permettra de Fen féliciter, car c'est un acte d'union [Vifs applaudissements).
f. Voir page 333.
« Ah! Tunion, c'est la grande aspiration des chrétiens, mais c'est aussi la nécessité patriotique dans notre temps. Entre catholiques, elle n'a jamais été plus commandée, mais elle ne m'a jamais paru plus facile. »
Cette soirée nous présentait, en effet, un beau spectacle et nous fit entendre, dans la bouche éloquente de M. Ghesnelong, un beau langage. Malheureusement, ce spectacle fut de courte durée. La crainte, évanouie trop vite et trop légèrement pour certains catholiques, cessa de devenir le commencement de la sagesse. Lorsque, grâce à notre prudente attitude, l'article 7 eut été repoussé, lorsque M. Dufaure, qui n'y était pas très enclin, eut cédé auK sollicitations dont il était assailli de notre côté, lorsqu'il nous eut fait accepter ses conditions, lorsqu'il eut parlé le dernier dans cette discussion mémorable et remporté la victoire, la plus glorieuse peut-être pour son caractère et pour son talent; les passions l'emportèrent, les pires errements furent repris. Nous avions cru signer la paix, à peine nous accorda-t-on une courte trêve, et bientôt les provocations, les défiances offensantes, les injures revinrent nous atteindre dans l'attitude conciliante que nous avions été heureux de prendre. Nous sommes donc maintenant fondés à y regarder de près, lorsqu'on nous parle d'union. Nous avons appris à nos dépens, malheureusement aussi aux dépens de l'Eglise, que l'union utile, efficace ne consiste pas à être abstractivement unis, sans savoir avec qui, sans stipuler sur quoi. Non, le grand devoir des catholiques, ce n'est pas une union factice et trompeuse qui implique nécessairemexvV ww^ ^^\^'r
rite, car, on Toublie trop, il n'y a pas d'union sans solidarité. Le grand devoir des catholiques, c'est d'agir loyalement, au grand jour ; c'est de bien comprendre, de bien présenter et de bien servir les intérêts dont ils ont la charge ; en un mot, c*est d'avoir raison. Ils ne peuvent pas professer indifféremment et simultanément sur le même sujet le oui elle non. Ils ne peuvent pas soutenir avec le même accent le thème qui compromet la vérité et le thème qui la défend. Avant de signer un traité d'union, il importe aux catholiques d'examiner le sens et l'inévitable résultat du pacte proposé.
En principe, une union purement nominale et uniquement de parti pris entraînerait de funestes inconvénients.
En fait, une union, qui ne serait pas également comprise et également observée des deux côtés, ne produirait qu'une inextricable et pitoyable confusion. La bonne foi désarmant devant la mauvaise ne serait qu'une fatale duperie.
C'est ce spectacle que nous avons sous les yeux. Nous voyons parmi nous la révoltante application de deux poids et de deux mesures; les uns toujours liés, les autres toujours libres ; les uns observant à tout prix et jusqu'au bout leurs engagements et les convenances, les autres les violant sans pudeur et sans scrupule.
Cette justice inégale, déjà si difficile à supporter dens la presse, doit-elle s'appliquer même à l'his- | toire ? Doit-elle peser sur les documents les plus authentiques et les plus irrécusables? Doit-on tout
'* sacrifier, même après la mort, à la haine qui s'est
' donné si libre carrière?
La Semaine religieuse, dont nous venons de citer une page, en prend trop facilement son parti. Nou^ ne croyons pas que M. l'abbé Lagrange, nous çîe croyons pag surtout que le public fussent tenus d'en faire autant.
On ajoute volontiers, nul ne l'ignore, avec un accent plein de confiance dans Taphorisme, que Tunion, quelque illusoire qu'elle soit et telle que nous la voyons pratiquer sous nos yeux, souhaitable en temps de paix, est absolument commandée dans les temps de guerre que nous traversons.
Généralement parlant, comparer la lutte intellectuelle à la lutte militaire n'est jamais juste. La lutte militaire a des conditions et des lois que la lutte intellectuelle ne comporte pas. Toutefois nous admettons volontiers certaines analogies, mais nous nous en emparons contre nos adversaires. C'est précisément en temps de paix qu'on peut avoir tort ou raison avec le moins de péril. C'est précisément en temps de guerre qu'il faut se montrer judicieux sur le choix des moyens de défense. En temps de paix, il y a déjà de grands inconvénients à se tromper, mais, du moins, on est excusable de s'aveugler sur des périls qui sont encore lointains et douteux. Se tromper en temps de guerre, c'est courir le risque de tout compromettre et de tout perdre à bref délai. En temps de paix, le choix des garnisons peut paraître indifféreat ; en tout cas, ce n'est pas une question de vie ou de mort immédiate. En temps de çuetY^, ^îJù^\àw^-
ner au plus aventureux ou au plus malencontreux) s'il a parlé le plus haut, c'est professer précisément le contraire de la stratégie et renverser les règles les plus élémentaires delà légitime défense. Si, dans la lutte militaire, il importe de bien connaître et de bien choisir son terrain, de n'arborer que le drapeau qui rallie et qui entraine le soldat, de ne mettre en avant que des troupes sûres et solides, ces conditions sont encore plus impérieuses dans la lutte intellectuelle. Les arguments valables et les drapeaux incontestés ont absolument dans la controverse la même importance que les bonnes positions dans la guerre.
Enfin, il y a différentes sortes d'unions, comme il y a différentes sortes de divisions. Quand la division ne porte que sur des querelles accidentelles, passagères, il est bien indiqué et bien facile de les laisser, faute d'aliment, s'éteindre dans l'oubli.
Quand, au contraire, les divisions portent sur des motifs sérieux, sur des controverses qui sont ou qui prétendent être doctrinales ; quand l'ingratitude devient une habitude et l'injure une passion; quand on affecte de donner un caractère et des prétextes religieux aux plus bas sentiments du cœur humain ; quand on ne parle pas en son nom seul, mais qu'on fait intervenir à tout instant et de la façon la plus arbitraire l'autorité et les anathèmes de l'Église, alors non seulement la séparation est un devoir, mais il importe au suprême degré que celte séparation devienne une protestation haute et franche ; il importe que chacun ait sa part, mais n'ait que sa part dans de si graves resçousabiUiés^
Assurément, s'il s'agissait uniquement, entre nos
l-versaires et nous, de personnes et de noms propres,
lelque vénérables qu'ils fussent, quelque sacrés
l'ils dussent être au moins pour ceux qui, de 1830
4850, ont tant bénéficié de leurs efforts, soit dans
chaire chrétienne, soit à la tribune politique, nous ^nsentirions de grand cœur à toutes les trêves qui >us seraient demandées ; mais ce n'est point de cela l'il s'agit. Nos adversaires, enhardis outre mesure ir la certitude de l'impunité, se sont jetés à corps ^rdu dans les controverses les plus scabreuses pour Eglise. Ils ont porté à tort et à travers le fer et le 11, là où ils savaient bien d'avance qu'ils ne feraient a'irriter, sans éclairer ni convaincre.
Léon XIII, dont nous ne saurions assez bénir la :*udence, a dit : « Si cette question de l'accord entre
civilisation et l'Église était résolue au détriment î l'Église, il n'y aurait plus moyen d'arrêter l'apossiedeses enfants. » L'école dont je signale les probdés se plait au contraire à ranimer, à prolonger, exaspérer les querelles, en poussant quotidiennelentcontre la société moderne le cri sauvage et inepte e : Guerre à outrance, guerre à mort ; à répandre, sans is épuiser jamais, des anathèmes d'autant plus irriiQts qu'ils sont toujours vagues. Sans rien définir, ins rien distinguer, on enveloppe dans une univerîlle malédiction toutes les idées et toutes les instituons qui tiennent le plus au cœur de notre génération, •n jette, pêle-mêle, à la foule la Saint-Barthélémy, la évocation de l'Édit de Nantes, Alexandre VI, l'Inuisition et 89, surtout 89, et tout cela, non da.wsvw!L
livre étudié et pour des lecteurs sérieux, mais dansl, un journal qui va, tous les matins, se poser sur les tables d'un café ou dans les kiosques du boulevard... Après le 14 juillet 1789, la Gazette de France disait : « M. de la Rochefoucauld a eu toute raison contre M. de la Fayette. La liberté française, ce sont les six premiers mois de 1789 avec les cahiers et la déclaration de Louis XVI. La révolution et Tanarchie, ce sont les six derniers mois avec la prise de la Bastille I et la déclaration des droits de M. de la Fayette. Les 1 six premiers mois, c'est ce qui appartient à la France, c est ce que nous réclamons en son nom, nous lais- 1 sons le reste à M. de la Fayette. » I
Le 15 juillet 1884, la Gazette de France se plaisait à répéter ce qu'elle disait déjà en 1789.
Nous avons fait du chemin depuis cette date et depuis M. de la Rochefoucauld. Aujourd'hui, on ne distingue plus, on ne classe plus rien dans la phase de 89; tout est honni, tout est conspué en bloc, sans tenir le moindre compte des sentiments de la France, bien démontrés cependant depuis près de cent ans.
Dans le volume que M. de Pêne, rédacteur du Gaulois, en union habituelle avec nos adversaires, a publié sur Henri de France, on cite ce mot de Victor Hugo : « Dans Shakspeare, j'admire tout comme une brute * ! » Puis, M. de Pêne ajoute : « Un parti n'est fort qu'à condition de compter dans son sein, EN QUANTITÉ SUFFISANTE, ccux qui se précipitent sans réflexion et ceux qui ne se donnent qu'à bon escienl. »>