Mélanges philosophiques, par Jouffroy, p. \H
Ce philosophe contemporain n'est pas le seul qui
* .rende un tel hommage au catéchisme. Un philo-
. «ophe de la même école, à qui nul ne contestera la
Sympathie pour les classes populaires et à qui nous
devons des études très consciencieuses sur ce sujet,
M. Jules Simon, dit à son tour :
« Je trouve dans la religion chrétienne un caractère qui me ravit : c'est qu'elle joint la métaphysique la plus savante à la plus parfaite et, si on peut le dire, à Ja plus efficace simplicité. Assurément, le Tintée de Platon et le XIP livre de la Métaphysique d'Aristote sont des merveilles; mais, je n'espère pas qu'il sorte de là un symbole qu'on puisse faire réciter aux. petits enfants. Il n'y a, jusqu'ici, que la religion chrétienne qui ait eu à la fois la Somme de saint Thomas et un Catéchisme^, » {Applaudissements.)
Eh bien. Messieurs, voilà ce qu'on veut proscrire, voilà ce qu'on veut détruire; ce qu'on poursuit aujourd'hui, c'est ce qui a reçu l'hommage unanime tantôt de la foi, tantôt du respect de l'humanité dans ses représentants les plus autorisés et les plus incontestés! {Très bien. Applaudissements.)
Mais nos adversaires, — je ne dirai pas nos ennemis : quand je parle à des Français, je ne connais que des adversaires, je garde le mot ennemi, contrairement à ce que font quelques-uns de nos adversaires mêmes, je garde le mot ennemi pour l'étranger menaçant la France {Très bien y très bien!) — nos adversaires me diront : « Vous déclamez, car vous
lé Jules Simon, Liberté de conscience, lutroducUon^ p. 10, 2« édit.
savez très bien que nous ne voulons pas persécuter. »
Non, je n'aime la déclamation nulle part, chez per- * sonne, et assurément je n'ai pas envie de l'emprunter, mais comment pouvez-vous méconnaître notre sincérité? Quoi ! vous nous frappez à la tête, vous nous blessez au cœur, vous garrottez nos membres, et vous vous étonnez de nos plaintes ! Je n'essayerai donc pas de vous démontrer à quel point nos accusations sont fondées. M. Baragnon avant-hier, MM. Depeyre, Ernoul, Relier ont, sur tous les points de la France et en termes absolument irréfutables, démontré qu'on voulait tarir la religion à toutes ses sources; qu'on voulait lui contester son apostolat, son recrutement, sa charité; qu'on voulait tarir jusque dans les mains des catholiques le secours et l'aumône ; qu'on voulait arracher aux hôpitaux les sœurs aussi bien que les frères aux écoles; qu'on ne respectait rien, pas même la souffrance et la misère. {Bravos. Applaudissements,)
Je ne reviendrai donc pas sur une démonstration que nous avons tous le droit de déclarer acquise. Je me bornerai à dire seulement que nous avons trois catégories d'adversaires : d'abord les amis du gouvernement qui ont parfaitement compris où on voulait les mener et qui s'y sont refusés : ce sont ceux qui ont rejeté l'article 7. Honneur à eux! [Applaudissements répétés,) Ils ont noblement pratiqué le vieil axiome latin : Principiis obsta, ce qui veut dire, mesdames : Ne faites pas un premier pas dans un chemin que vous ne voudrez pas suivre jusqu'au bout. [Rires et applaudissements,)
yVt ÉTUDES ET SOUVENIRS.
Nous avons une seconde catégorie d'a^hersaires ceuv qui voudraient bien ne pas persécuter, qui jursécutcront avec répugnance, avec dégoût, maïs qui. néanmoins, pour des motifs que je n'ai pas à apprécier ici, persécuteront.
11 est une troisième catégorie beaucoup plus prononcée, beaucoup plus violente, mais j'aime mieux dire beaucoup plus franche, d'hommes qui nou« disent : «Oh! non, vous ne périrez pasparlahaclic; nous vous laisserons vivre quelques jours encore dans l'insulte, et puis vous périrez par la famine et... par le poison. » Le moi poùouj je ne Taurais pas dit, il y a quatre ou cinq jours, mais, puisqu'il s'est produit à b tribune (Bires et applaudissements)^ je crois devoir munir au\ protestations de M. Relier et renvoyerce mot à ceux qui ont osé nous l'adresser {ApphudiS' sements). lAlais enfin, famine ou poison, cest toujours avec plus ou moins de temps, avec plus on moins de phases, c'est toujours la morti
Tous ces adversaires ont une autre prétention <( Vous croyez, disent-ils, qu'en détruisant la relifrion nous enlevons la grande consolatrice de rimmanite ne vous en inquiétez pas; nous allons détruire I souiîrance et la misère; nous allons organiser un société dans laquelle rien ne restera de vos vieux pr» jugés ni de vos vieilles traditions. » Cette illusion Messieurs, est peut-être encore plus dangereuse qn toutes les autres et nous pouvons leur répondre : voii ne détruirez rien que le bien et vous ne le rempli cerez jamais {ApplaudisscmcjUs).
Des économistes, — je ne suis pas du nombre mal
heureusement pour moi, — des économistes ont fait un calcul que je n'ai vu contester nulle part. Ils ont établi qu'à supposer que la France, partagée entre tous ses enfants, continuât à rapporter comme si elle était cultivée, bien qu'elle ne le fût plus ; qu'à supposer que le capital continuât à produire et à favoriser l'industrie bien que le capital n'existât plus, puisqu'il serait dispersé dans toutes les mains, en admettant cette hypothèse absurde par elle-même, ils ont établi que chacun de nous n'aurait plus que 14 francs par an. Matériellement, vous ne ferez donc pas une société dans laquelle la gêne et la pauvreté n'existeront plus. Mais, quand même vous arriveriez à un résultat financier que tout le monde déclare impossible, est-ce que vous détruirez l'inégalité des intelligences? Est-ce que vous détruirez la maladie? Est-ce que vous détruirez le désordre, la mort? En avezvous la prétention? L'égalité devant la loi, c'est un principe auquel nul de nous n'a jamais voulu contredire. Mais l'inégalité des intelligences, l'inégalité des forces, l'inégalité des santés, qu'y pouvez-vous et qu'y pouvons-nous? Vous donnerez vos 14 francs à deux hommes ; huit jours après, l'un en aura fait un usage utile, fructueux et presque des économies, et l'autre aura tout dépensé et sera plus malheureux qu'il n'était auparavant.
Vous n'avez pas, quant à la mort, la prétention de la détruire ? Mais les approches de la mort, qu'en ferez-vous? Que répondrez- vous à celui qui se posera, — et tout le monde finit par se la poser, — la question qui fait frémir dans le monologue d'R^rcv\çi\.'l ^S»sv^v
peare place dans sa bouche ces formidables paroles : « La mort, c'est le sommeil... c'est le réveil peutêtre. » Pour nous, chrétiens, c'est le réveil certain, mais à ce doute, à cette anxiété qui torture tant de lits de mort, qu'est-ce que vous répondrez avec vos 14 ffftncs? Que ferez-vous en présence de la douleur, en présence de toutes les épreuves que déchaînent forcément nos passions? Ah! convenez plutôt que ce sont là de grands mystères ! 11 ne vous appartient pas de faire disparaître les innombrables misères humaines ; il ne vous appartient qu'à grand'peine de les combattre ou de les limiter; les améliorations sont possibles ; vos utopies sont irréalisables. Ces misèreslà, Dieu seul en a le secret : l'Église seule en a le remède [Appiaiidissements). Le bonheur humain ne dépend qu'indirectement des législations humaines ; il dépend de l'ensemble des circonstances et des conditions au milieu desquelles on est né ; il dépend surtout de notre caractère et de notre vertu. Le bonheur, comment pourriez-vous l'assurer à tous, quand chacun de nous n'est occupé qu'aie détruire lui-même? Un poète contemporain a dit :
Que d'heureux on ferait du bonheur qui se perd !
Rien n'est plus vrai, et c'est immense, tout ce qui se perd de bonheur parmi les hommes : les riches par Tégoïsme ou par le désordre, les pauvres par la paresse ou par la débauche.
Eh bien ! que répondrez-vous à tant de larmes et à tant de détresses? Quel bonheur donnerez-vous au matérialiste, à la place d'une conscience droite et pure,
qui peut se dire : Si j'ai des épreuves, des souffrances dans ce monde, elles attendent leur récompense dans l'autre. Là il y a de la dignité, il y a du courage parce qu'il y a de l'espérance.
Que présenterez-vous en échange de tout cela? Rien. Je pourrais même, à cet égard, bien que ce ne^soit pas mon métier, vous indiquer Un moyen de diminuer considérablement le nombre des sœa?s qui vous préoccupent tant, même dans les hôpitaux. Si vous parveniez, par exemple, à détruire l'ivrognerie, vous pourriez du même coup supprimer les trois quarts des hôpitaux et par conséquent les trois quarts des sœurs. ^*
Mais l'ivrognerie, comment la détruire ? Ce n'est pas par décret! En Irlande, on est parvenu à faire avec un grand succès une association de tempérance. Cela n'a pas été obtenu par un bill du Parlement anglais ou imposé manu militari. Qui est-ce donc qui a établi la tempérance relative dans la race irlandaise? C'est un capucin, le père Mathews. Voilà comment on remédie aux vices et aux épreuves de l'humanité. Vous, au contraire, vous ne détruirez pas la misère par une baguette magique que personne n'a dans la main, mais vous l'augmenterez, car vous augmenterez les vices : du moment où vous aureî affranchi le pauvre, l'ouvrier, le peuple, le riche lui-même de la règle morale qui les soutient et les guide, vous aurez centuplé les misères qui découlent du désordre et du vice. Voilà ce que vous aurez fait. {Jrès bien! Très bien!)
Du reste, on vous a vus à l'œuvre. Vos 0Avc,4.\\^'è»>^
dont vous vous réclamez quelquefois si impruden ment, nous les avons connus législateurs en 17 Nous avons eu Babeuf et ses disciples ; nous afoi eu la mise en œuvre la plus dévastatrice qu'on pui imaginer des doctrines qu'ils présentaient comme salutaires. Eh bien, qu'est-ce qu'elles ont prodait Qu'a fait la Terreur? Croyez-vous qu'eUe n'ait que sur quelques aristocrates, quelques riches, qu ques hommes mal pensants? Vous feriez une gra» injustice à 93. Il a frappé autant de petits que grands, il a frappé autant de gens du peuple d'aristocrates, il a frappé autant ses complices qae victimes [Applaudissements).
Vous avez invoqué Danton, et, qui pis est, toi Tavez affiché : en vous plaçant sous le patronage pareils aïeux, ignorez-vous donc leur histoire? Je parlerai pas des massacres de Septembre ; il n'y avi là que des victimes innocentes, et, pour quelqu hommes, ces sortes de victimes ne comptent pas; nous le répète chaque jour entre Arcueil et la Ro* quette I Mais la Terreur, tout y a passé.
La pureté sous sa forme la plus angélique :Mf • dame Elisabeth, vous l'avez immolée I (Bravos)
La modération sous sa forme la plus inoffensii» ; la modération allant jusqu'aux dernières limites W* concessions les plus complaisantes et les plus atea- J gles : Bailly, vous l'avez égorgé ! [Très-bien!)
La poésie, sous sa forme la plus patriotique, grand lyrique de la Révolution, le précurseur W Lamartine et de Victor Hugo : André Ghénier, vofls|' l'avez égorgé ! {Applaudissements.)
Et la science, la science bienfaitrice de l'humanité, la science, qui ne s'occupait que d'adoucir autant qu'il dépend d'elle le sort de nos semblables : Lavoisier ! Il vous a demandé à vivre une heure pour achever une expérience utile à tous : vous avez refusé au savant, au philanthrope pratique et sincère, un . quart d'heure de grâce et vous l'avez égorgé sans pitié! {Applaudissements.)
L'armée, l'avez- vous respectée davantage? L'armée, vous l'avez décapitée en présence de l'ennemi. Custine, Biron, Lûckner, vous les avez guillotinés ! La Fayette a été obligé de quitter ses soldats et de se réfugier à l'étranger. Hoche, dont vous aimez à célébrer tous les ans l'anniversaire, Hoche, vous l'avez arraché de son armée en face des Allemands, vous l'avez jeté en prison à la Conciergerie, et il n'a échappé à l'échafaud que par le 9 Thermidor, c'est-à-dire par la mort de Robespierre. {Très bien! très bien!)
Enfin, Danton lui-même, Danton, le père ou le patron des lois existantes {Rires), eh bien, Danton lui-même, qu'en est-il advenu ? Robespierre a guillotiné Danton, parce que, sans cela, Danton aurait guillotiné Robespierre I {Hilarité générale.) Voilà, Messieurs, comment, à l'œuvre, ces grands réformateurs régénéraient et consolaient l'humanité ! Voilà comment ils ramenaient la paix et la concorde dans une nation et comment ils prétendaient consoler le peuple, à la place du catholicisme ! {Applaudis^ semenis.)
En évoquant de pareils souvenirs, now^^n^x^ws^»^
être menaçants pour nous, je le comprends bien Mais, permettez-moi de vous le dire, vous avez été imprudents pour vous-mêmes. Ne touchez pas à c« souvenirs-là ; ne touchez pas à ces passioos-là; craignez de les rappeler et de les revoir en face de vous! ^{Mouvemefits.)
Je reconnais cependant que je n'ai pas le droit de donner des conseils à la République (Itires). D'abord, on me dirait à juste titre : Vous n'avez pas le droR de donner des conseils d'habileté, car vous n'èt^ qu'un maladroit : vous avez passé toute votre vie parmi les vaincus. Vous n'avez pas le droit de donner des conseils à un régime que vous ne savez pas suffisamment apprécier.
Eh bien, oui. Messieurs, je suis parmi les vaincus de la monarchie et j'y reste {Bravos prolongés).
Je trouve dans le passé assez de grandeur et assez de bienfaits pour m'en contenter; et ce qu'on nous montre aujourd'hui ne me parait pas propre à faire des républicains. Je renonce donc à présenter aucun conseil à la République. Mais je sens, à mon patriotisme, que j'ai le droit de parler encore à mon pays, et je lui dis : France, crois-en tes plus vieux et tes plus fidèles amis; France, reste chrétienne et sois sûre que si jamais tu cessais de l'être, tu descendrais tou< les degrés de l'abaissement national. Asservie, démoralisée, déshonorée, tu ne serais plus toi-même et tu céderais à d'autres ta grande place parmi les nations! France, tu seras chrétienne ou tu ne seras plus! [Salve de bravos.)
Maintenant, Mesdames, c'est à vous que je veux
adresser ma dernière parole; vous représentez ici par excellence la charité généreuse et ingénieuse. Eh bien, je vous en supplie, au nom de Fœuvre qui nous a tous appelés ici, donnez et faites donner beaucoup. Donnez et faites donner beaucoup pour que la liberté religieuse puisse se faire respecter ou se défendre; donnez et faites donner beaucoup pour qu'on puisse suivre le conseil de Massillon et acheter* en profusion, par millions, des catéchismes de cinq . sous! {Bravos prolongés^ triple salve d'applaudissements.)
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