CHARLES
Arrétons-nous donc ici pour demander aux accusateurs, de faire un choix entre riiisloire et la fable. Qu'ils avouent que la cour, dont nous sommes loin de
nier la duplicité habituelle, fit plutôt preuve eu cette occasion d'une imprévoyance qu'on ne peut attribuer qu'au trouble d'une résolution précipitée.
S'ils veulent, cependant, maintenir en scène ces Machiavels de fantaisie, qu'ils nous expliquent alors comment tous ces génies de la ruse ont négligé les précautions de la plus vulgaire prudence et n'auraient songé qu'à écrire et provoquer deux ou trois phrases à effet, bonnes tout au plus à retentir dans les diatribes sonores de Voltaire et de son école.
Voilà pour les relations extérieures, où nous avons cherché exprès le terrain sur lequel la politique de Catherine et de Charles IX devait le plus sûrement prendre les devants, puisque là existait pour elle un intérêt majeur.
Examinons maintenant la même question à Tintérieur.
Charles IX, dit-on, écrivit d'avance aux gouverneurs de ses provinces : les catholiques ont fait disparaître ces ordres secrets, mais les réponses du vicomte d'Orthes à Bayonne, du comte de Tende en Provence, de Thomasseau de Cursay à Angers, de la Guiche àMâcon, ont été précieusement conservées et suffisent pour faire preuve.
Eh bien, non, rien ne fut écrit d'avance ; les lettres citées sont fausses ; elles ont été fabriquées postérieurement. Rien n'a été dérobé aux archives, car tout s'y retrouve encore aujourd'hui pour ceux qui veulent bien prendre la peine d'y aller voir, et c'est précisément sur ces pièces officielles que nous comptons baser notre réfutation.
M. Capefigue a eu tort de dire toutefois d'une manière absolue : « Rien ne fut écrit. » Rien, il est vrai, ne fut écrit d'avance ; mais après l'exécution du 24 août à Paris, tout fut écrit, écrit dans le style le plus net, sous les formules les plus authentiques, et c'est même un des premiers indices que rien n'avait été concerté d'avance ni dans l'ombre. Le lendemain du massacre, ostensiblement, les ordres partent de Paris prescrivant des mesures que chaque ville adopte à l'improviste, à la hâte; partout on assiste à la première surprise des gouverneurs de province, des commandants de place ; on suit les délibérations des corps de ville et des assemblées de milice. En un lieu, on accepte docilement les ordres transmis ; en d'autres lieux, on les dépasse ; ici, on les modifie ; là, on les rejette, selon le caractère des agents du pouvoir ou l'esprit des populations ; enfin, à la veille de la Saint-Barthélémy, il y a, sur toute la surface de la France, les symptômes incontestables d'une entière ignorance du lendemain, et dès le lendemain surgit de proche en proche l'agitation partie de la capitale ; cette agitation se propage comme toute émotion populaire; en beaucoup de villes, les masses s'ébranlent sans le consentement de l'autorité et quelquefois contrairement à son impulsion ; les courriers expédiés successivement du Louvre apportent d'un jour à l'autre des instructions contradictoires ; partout enfin règne le désordre le plus complet, témoignage complet aussi du désordre qui a régné dans le palais de Catherine et de Charles IX, entre l'attentat fott\i\lç.cyûX.\^ l'amiral CoUgny et le signal du massacre gëueY^.
Nous n'avons pas cependant exploré les archives de toutes les principales villes de France, mais nous avons choisi, pour procéder à un examen scrupuleux, Tune des villes où le parti catholique dominait en plus grande majorité et nous avons trouvé en flagrant délit d'imposture lés documents que nous entreprenions de combattre.
La bibliothèque d'Angers offre aux curieux un opuscule in -4'* imprimé en 1773 et intitulé : Anecdotes
SUR DES CITOIENS VERTUEUX DE LA VILLE d'AnGERS, mtSeS UU
jour à r occasion de Jean Hennuyer^ évêque de Lisieux, Drame. Ce volume contient, en outre, la généalogie de la maison de Cursay, et fut publié par l'un de ses descendants.
Cet opuscule conserve à la postérité la lettre suivante, adressée au duc de Guise, onze jours avant la
Saint-Barthélémy :
Monseigneur,
Je porte d'honorables marques de mon zèle et de ma fidélité pour le service de mon Roy. Je chéris plus ces blessures que les marques d'honneur dont Votre Altesse me veut décorer, parce que je les ai acquises par des actions nobles. Vous me dénigreriez dans votre cœur, Monseigneur, si je les acceptais en vous obéissant dans un office qui ne convient qu'aux ennemis du Roy et de son Élat. 11 n'y a pas icy un seul homme dans les citoyens ni dans la raffetaille qui ne soit prest à sacrifier son bien et sa vie pour le service du Roy ; mais il n'y eu a pas un seul dans ces différons états qui voulust exercer un office aussi odieux et si contraire à l'humanité.
Je suis, etc., etc.
Signé : Thomâsseau de Gursat.
13 aoust 1572.
M. Bodin, auteur angevin d'un ouxt^ç^e IwtUulé :
f LA SAINT-BARTHÉLEMY. 39
Hecherches historiques sur V Anjou et ses monumentSy cite la même lettre en la faisant précéder de ces mots:
« Angers doit un juste tribut d'hommages à la mémoire d'un de ses concitoyens, Louis Thomasseau de Cursay, qui rejeta avec indignation la proposition que loi fit le duc de Guise de diriger cette sanglante tragédie. »
Après M. Bodin vient M. Godard, écrivain inspiré des sentiments les plus honorables, mais qui, au lieu de s'éclairer de ses propres lumières sur ce chapitre, transcrit son devancier.
M. Bodin, qui avait bien quelques motifs pour cela, ne précisait pas la date des dépêches auxquelles répon* dait Thomasseau de Gursay.
M. Godard , dont nous regrettons sincèrement d'avoir à constater ici la méprise, va plus loin çt dit:
ii Dans la nuit du 23 au 24 août, le duc de Guîse mande par une lettre au gouverneur Louis Thomasseau de Gursay qu'il ait à massacrer à Angers tous les hérétiques *. »
Dans la nuit du 23 au 24 août! Dans la nuit ! sans doute pour imprimer une couleur plus sombre à cette circonstance précise. Eh bien ! tout est prodigieux ici, car Thomasseau de Cursay répond avec indignation, selon M. Bodin, le 13 août 1572, à une lettre qui ne lui est écrite que le 23, dans la nuit, selon H. Godard.
1. L'Anjou et ses monuments, par V. Gaudard-FnuVViVw . Kxv^^x^, iniprimerie de Coanicr et Lac/iôse, 1840.
Faut-il poursuivre ? Hélas I oui ; car nous avons i cœur de témoigner qu'en attaquant un écrivain d'autant de conscience et d'autant de talent que M. Godard, ' nous avons en vue une indispensable rectification historique et non une puérile guerre de mots.
M. Godard dit : Thomasseau, gouverneur. Gowfet- i neur de quoi ? de la province, de la ville, du château? * Non seulement Thomasseau de Gursay ne remplissait ^ aucun de ces postes, mais son nom ne figure dans i aucune charge militaire ou civile de FAnjou; son nom n'est prononcé dans aucune occasion par les documents angevins. Il faut donc faire abstraction complète de tous ces détails, pour rencontrer la vérité telle que nous la découvrons dans les ; archives de la ville d'Angers. 11 m'en coûte de dirai- ' nuer l'illustration d'un compatriote, mais je demande qu'on veuille bien peser aussi ce que d'un autre côté j la gloire de notre ville y peut gagner, car, pour créer la vertu d'un personnage imaginaire, on compromet celle de beaucoup d'autres et particulièrement celle ^ des magistrats réels de cette époque ; si donc Tamoui^ i propre local devait prendre le pas sur la sincérité, il ^ vaudrait encore mieux élargir l'éloge que de le| concentrer uniquement sur un seul homme. \
Ouvrons donc maintenant les registres de la mairie^ d'Angers. |
En première ligne se trouve la pièce suivante,! datée du 26 août 1572, postérieure par conséquent' de deux jours au massacre de Paris.
26aoust 1572».
^ A Monsieur de Monisoreau^ chevallier de Vordre du Roy mon i %îigneur et frère,
i Monsieur de Montsoreau,
I J'ay donné charge au sieur Puigaillard de vous escripre pour I chose qui concerne le service du Roy, mon seigneur et frère, f et le mien.
\ A ceste cause vous ne fauldrez de croire et faire tout ce qu'il ' vous escrira, tout ainsi que moy-mesme, priant Dieu, Monsieur de Montsoreau, vous tenir en sa sainte et digne grâce. Escript à Paris, ce xxvj® aoust 1372.
Le bien vostre.
Henry.
Et cacheté de cire rouge.
Le sieur de Puigaillard, à son tour, écrit au sieur Montsoreau :
26 aoust 5172*.
A Monsieur mon compaignon Monsieur de Montsoreau, chevallier de Vordre du Roy.
Monsieur mon compaignon,
Je n'ay voullu faillir vous faire entendre comme dimanche matin, le Roy a faict faire une bien grande exécution à rencontre des huguenotz, si bien que l'Admirai et tous les huguenotz qui estaient en ceste ville ont esté tuez. Et la volunté de Sa Majesté est que Ton en face de mesme partout où l'on t en trouvera. Et pour ce, sy vous désirez faire jamais service . qui soit agréable au Roy et à Monsieur, il faut que vous en f allez à Saulmur avec le plus de voz amys, et tout ce que vous y trouverez des dits huguenotz des principaulx les faire mourir. ' J'ay escript à Messieurs des Mouilins pour vous aller trouver. [ Ayant faict ceste exécution au dit Saulmur, je vous pry vous en aller à Angiers pour vous ayder avec le cappitaine du chasteau X pour en faire de mesme. Et ne fault pas attendre d'en avoir
i 1. Mairie d'Angers (reg. de 1571, ^ 101 vo). ï. Mairie d Angers (reg. de 1671-1574, 1° Wi x^^
■ci
42 ÉTVDES ET SOUVENIRS.
aultre commandement du Roy ne de Monseigneur, car ilz ne • ^ vous en feront poinct, d'aultant qu'ilz s'en reposent à ce que je P TOUS en escriptz. Il fault user en cest affaire de diligence et ne rïi perdre de temps que le moins que l'on poura. Je suys bien L mary que je ne puis estre par delà pour vous ayder à exécuter ^ cela. Qui sera l'endroict que me voys recommander à voz bonnes f grâces, priant Dieu, Monsieur mon compaignon, vous donner 9anté très-longue et beureusê vie. ir
De Paris, ce xxvj® aoust 1572.
Signé ! PUIGAILLARD. f^
En marge : Je vous envoyé une lettre de créance que vous verrez. -
Et, à la suite de cette lettre, nous ne pouvons nous , empêcher de revenir sur la prétendue disparition des documents de nature à compromettre quelques noms catholiques. On conviendra que des archives dans |; lesquelles se retrouve, au bout de trois cents ans, une j pièce comme celle que Ton vient de lire, offrent plus i de garanties de fidélité que les arsenaux de l'Encyclo- *-, pédie.
Le vendredi 29 août, les diverses autorités s'assem- j blent à Thôtel de ville d'Angers et dans cette ' assemblée siègent : le seigneur de Montsoreau, gou- | verneurde Saumur; le frère dudit seigneur, seigneur de Briare ; le sieur de Ja Tousche, lieutenant de M. de Brissac, capitaine du château d'Angers ; Guillaume de Lesrat, président du présidial d'Angers; ^ Guillaume Deschamps, sieur de La Boulerye, maire ; j Clément Louet, lieutenant général civil ; Pierre Ayrault, lieutenant criminel ; puis une longue suite \ de noms de Municipaux, d'Élus, d'Avocats et de Mais- i très de métiers.
L'assemblée décrète des mesures de sûreté, ferme ^ ]es portes des faubourgs, arme les compagnies de i
chaque paroisse, et enjoint aux bateliers de retirer leurs bateaux dans l'intérieur de la ville, avec défense de passer ni repasser aucuns, sous peine de SO livres d'amende et de confiscation desdits bateaux.
Voilà donc la véritable marche de la Saint-Barlhélemy dans* les provinces, sa véritable physionomie. En présence de toutes les autorités régulières (jui •délibèrent et agissent ouvertement dans la sphère de leurs attributions respectives, quelle part reste-t-il aux correspondances mystérieuses et aux personnages insaisissables comme Thomasseau de Cursay ?
En signalant les irrésolutions qui percent dans les dépêches de Charles IX à son ambassadeur Lamothe- Fénelon, nous avons dit que les mêmes contradictions se reproduiraient dans les ordres donnés à Tintérieur. Voici le moment de le prouver.
On a lu dans Puigaillard les ordres farouches du 26 août, tout empreints de la fureur du carnage.
Dès le 27, le ton change, et dans ce style si différent, au plus rapide examen, du style du dix-huitième siècle, la réflexion se fait déjà sentir ; on se préoccupe de rejeter sur les huguenots l'odieux de Toffensive et le terrible Puigaillard expédie un nouveau courrier à Messieurs les Maires et Echevins de la ville d'Angers.
27 aoust 1572*.
A Messieurs les Maires et Eschevins de la ville d'Angiers.
Messieurs, Encores que je me asseure que vous pouvez estre malutenant