‹ Études évangéliquesChapitre 188 sur 260 · VI · texte numérisé non relu

VI

montagne après le miracle, et il se contente, pour faire la suture, d'ajouter un adverbe : « de nouveau ' », comme si Jésus avait dû descendre, bien qu'on n'en ait rien dit, et que le récit même exclue cette hypothèse. On peut croire que l'auteur n'y regarde pas de si près. Il a dit, à sa façon, une vérité qui ressort des Evangiles synoptiques, mais qui n'y est exprimée nulle part, à savoir que Jésus, par ses miracles, aurait aisément trouvé chez lesGaliléens le crédit d'un Messie national ^; qu'il n'a tenu qu'à lui d'en user; qu'il ne l'a pas voulu; qu'il a positivement repoussé toutes les suggestions de royauté temporelle et s'y est dérobé dans l'occasion par la fuite; qu'il n'a pas cessé de prêcher un Evangile spirituel que la masse n'a pas voulu entendre, si bien que l'enthousiasme de la première heure a promptement fait place à Tétonnement, au désappointement, à l'incrédulité. 11 ne semble pas, d'ailleurs, que le symbolisme du quatrième Evangile résulte d'un travail de réflexion pour enfermer des idées générales sous un symbole concret ; c'est sous la forme même du symbole que ces idées se présentèrent à l'esprit de l'écrivain. L'historien doit se représenter celui-ci comme un ardent mystique, non comme un froid dialecticien.

VI. 16. Et quand le soir fut venu, ses disciples descendirent à la mer,

17. et montant dans la barque, ils allèrent à l'autre rive de la mer, vers Gapharnaûm. Et il faisait déjà nuit, et Jésus n'était pas encore venu à eux ;

18. et la mer était agitée par un grand vent qui soufflait. 19. Or quand ils eurent fait environ vingt-cinq ou trente stades, ils virent Jésus, qui

1 . V. 15. àv£/a)STi<7£v ■ziXtv eU tô opoç se réfère au v. 3 : àv^ÀOsv os £;; -h opo;. Plusieurs témoins ont ozùyn au lieu de àvs/wpYiaev.

2. C'est ce que paraît signifier « le prophète », dans vi, 14, à la différence de I, 21.

A. Lois Y. 16

marchait sur la mer, et qui était tout près de la barque, et ils furent effrayés. 20. Et il leur dit : « C'est moi, ne craignez pas ». 21. Ils voulurent alors le prendre dans la barque, et aussitôt la barque aborda au lieu oîi ils allaient.

A suivre sans préoccupation la perspective du quatrième Evangile, il semblerait qu'un temps assez long a dû s'écouler depuis que Jésus s'est soustrait aux sollicitations et aux projets de la foule, jusqu'au moment où les disciples se décident à monter dans la barque * et à naviguer vers Capharnaùm. En reprenant le fd de son récit, l'évangéliste se réfère à la donnée initiale du précédent tableau : pour s'embarquer, les disciples « descendent au bord de la mer ». Ils étaient donc avec la foule sur la hauteur ; car il y a quelque subtilité à dire que les disciples étaient déjà au bord de la mer, mais que ce bord était plus élevé que l'endroit où ils mirent leur barque ^ à flot. La descente dont il s'agit correspond à l'ascension de la foule, dans le récit de la multiplication des pains. L'intention des disciples était de gagner la rive occidentale du lac. Il est superflu d'en chercher la raison, puisque l'évangéliste ne la dit pas, et de supposer des instructions particulières de Jésus concernant le retour. Dans les Synoptiques, le Christ se rend sur la rive orientale afin d'y être en paix avec ses disciples ; l'empressement de la foule ayant dérangé ce dessein, il renvoie les disciples en présence du peuple, se réservant de les rejoindre plus tard, comme s'il voulait dérouter la poursuite des Galiléens. La situation n'est pas la même dans le quatrième Évangile, où il semblerait plutôt que le retour

1. « Hoc ideo evang^elista videtur dicere ut indicet discipulos in codera loco mansisse usque ad noctem, Christum exspectantes, sperantesque fore ut eumdem in locura, unde sese subduxerat, ad eos reverteretur. » Maldonat, 11, 580.

2. Les mss. nBL n'ont pas l'article devant TtXoTov. Qu'on le supplée ou non, cette barque ne peut être que celle dans laquelle Jésus était venu avec ses disciples. Cf. vi, 1, 17 et 22.

ait été dès l'abord fixé au soir, et que la retraite de Jésus ait mis les disciples dans Tembarras ; ceux-ci devaient retourner le jour même, avec leur maître, du côté de Capharnaiim, et ils l'attendent le plus tard possible. Ils sont partis à la nuit tombante', n'espérant plus le voir arriver et pressés de regagner l'autre bord.

La mer était mauvaise, à cause d'un grand vent qu'il taisait. Mais l'évangéliste n'insiste pas autrement sur cette circonstance. En revanche, il marque la distance déjà parcourue par les disciples lorsqu'ils virent Jésus auprès d'eux. Ils avaient fait vingt-cinq ou trente stades, soit environ cinq kilomètres. D'après les Synoptiques, ils étaient au milieu de la mer^. Le lac a douze kilomètres dans sa plus grande largeur ; mais nous ignorons le point de départ des disciples et leur point d'arrivée ; ils étaient dans la partie septentrionale et se dirigeaient sans doute du sud-est au nord-ouest. Ce qui paraît évident, c'est que la donnée approximative du quatrième Evangile est destinée à préciser l'indication générale des Synoptiques. 11 n'est pas utile de fonder un argument sur le chiffre, pour établir que vingt-cinq stades font juste le milieu du lac ; mais on est bien moins autorisé encore à soutenir que les disciples, n'ayant pu se rendre un compte exact de l'espace déjà parcouru, à cause de l'obscurité, se trouvaient bien plus près de l'autre bord qu'ils ne pensaient, et qu'ils atteignirent ainsi la rive tout aussitôt qu'ils eurent vu Jésus ^. L'intention de l'auteur

1. V. 17. xal (sxo-ix -^ûTj EvsvôvEt. Sur la variante : xaréXa^sv 8s xjTOÙç 7; (TxoTtx, cf. supr. p. 141, n. 2.

2. Dans Matth. xiv, 24, le ms. B et d'autres témoins lisent : to Sa -ÀoTov Y,OY, (îTaoïou; 7:oÀÀO'j; àTiô tt,ç yr,; à::ct/£v (au lieu de [lisov tt,; boLkxstrrfi Tiv). Si cette leçon est primitive, l'auteur du quatrième Evangile aura pu être induit par là à déterminer la distance. Holtz- MANX. 103.

3. Explication naturaliste du miracle, acceptée par B. Weiss, qui pense retrouver dans ce trait la marque du témoin oculaire. Meyer- Wkiss, 241.

n'a certainement pas été de raccourcir la distance à franchir pour atteindre la rive occidentale ; et si l'on veut qu'il ait été lui-même dans la barque, on est bien mal fondé à prétendre qu'il s'est fait illusion sur les circonstances réelles de la traversée. 11 abrège le récit des Synoptiques, parce qu'il s'en sert comme d'une transition, dont un seul trait a pour lui de l'importance. Mais c'est le comprendre assez mal que de chercher dans ses indications sommaires quelque souvenir personnel qui atténuerait la portée miraculeuse de l'incident rapporté. On remarquera, comme particularité assez caractéristique de sa méthode, que, s'il précise la donnée synoptique touchant le lieu de la rencontre, il néglige la mention de l'heure, qui se trouve dans Marc et dans Matthieu. Peut-être avait-il quelque raison positive de l'omettre, pour le symbolisme du récita

Les disciples, ramant ainsi péniblement au milieu du lac, voient tout à coup Jésus debout sur la mer, tout près de la barque, et ils sont effrayés, comme dans les deux premiers Evangiles, et sans doute pour la même raison. Mais Jean ne le dit pas, soit parce que cette circonstance n'a pour lui aucune signification symbolique, soit parce que l'idée de fantôme, même présentée comme une illusion des disciples ^, atténuerait l'effet de ce qu'il va dire sur le miracle. En disant que Jésus était « sur la mer ^ », il n'a pas voulu signifier la présence du Sauveur sur le rivage, mais bien sur les flots. C'est la vue d'un homme marchant sur l'eau qui terrifie les gens de la barque. Jésus les ras-

1. Dans les Synoptiques, le jour est près de se lever lorsque Jésus rejoint les disciples, et il fait grand jour quand on débarque à Gennésareth (cf. Matth. xiv, 25, 34-35 ; Marc, vi, 48, 53-55). Il semble que, dans Jean, tout se passe au milieu de la nuit. Cf. vi, 22 ; « Le lendemain ».

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