Vie de Jésus
l'apôtre Jean contre son ancien compagnon d'apostolat. Ce qui fait l'originalité de ce chapitre, comme de tout le quatrième Evangile, ce ne sont pas les souvenirs d'un témoin qui aurait entendu Jésus prêcher au bord du lac de Tibériade et dans les synagogues de Galilée, mais les intuitions d'un croyant qui voit ce qu'il raconte, en qui vivent le Christ et l'Eglise, et qui parle en leur nom à tous deux, selon qu'il convient à l'esprit et aux besoins de son temps.
(Je\n, XIII, 1-20)
La relation de la dernière cène est plus développée dans le quatrième Evangile que dans les Synoptiques ; mais, ■chose singulière, on n'y retrouve pas le trait le plus caractéristique de ce repas dans le souvenir chrétien, à savoir l'acte symbolique et les paroles significatives de l'institution eucharistique. Par une sorte de compensation non moins extraordinaire que l'omission, un autre acte est raconté, qui, vulgaire en lui-même, ne laisse pas d'être recommandé avec la plus grande solennité parle Sauveur à l'imitation des disciples. Il importe d'examiner soigneusement le sens de cet acte, pour fixer le rapport de Jean avec la tradition synoptique touchant le rite de l'eu- ■charistie.
XIII. 1. Et avant la fête de Pâques, Jésus, sachant que l'heure •était venue pour lui de passer de ce monde auprès du Père, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin ; 2. et un souper se faisant, lorsque le diable avait déjà mis au cceur de Judas fils de Simon Iscariote (le dessein) de le livrer, 3. sachant que le Père lui avait tout donné entre les mains, qu'il était venu de Dieu et qu'il retournait auprès de Dieu, 4. il se leva de table, déposa ses vêtements, et, prenant un linge, il se l'attacha à la ceinture; 5. puis il versa de leau dans le bassin, et il se mit à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le linge qu'il avait à la ceinture. 6. H vint donc à Simon-Pierre, (qui) lui dit : « Seigneur, tu veux me laver les pieds! » 7. Jésus répondit et lui dit : « Ce que je fais, tu ne le sais
pas à présent, mais tu le comprendras ensuite. » 8- Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n'as rien de commun avec moi. » 9. Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, non seulement les pieds, mais encore les mains et la tête. » 10. Jésus lui dit : « Celui qui s'est baigné n'a pas besoin de se laver [si ce n'est les pieds], mais il est pur partout. Vous aussi, vous êtes purs, mais non pas tous. » 11. Car il connaissait celui qui allait le livrer; c'est pourquoi il dit : « Vous n'êtes pas tous purs. »
L'évangéliste conduit donc son lecteur au soir d'avant la Pâque, au soir qui précède, selon lui, la mort de Jésus. Il va parler du dernier repas que les Synoptiques ont aussi décrit, mais qu'ils ont identifié au festin pascal et auquel ils rattachent l'institution eucharistique. D'après le quatrième Evangile, ce n'est pas le dernier repas de Jésus, mais sa mort, qui coïncide avec l'ouverture de la fête de Pâque. On verra, au fur et à mesure que le récit se développera, pour quelles raisons symboliques, et avec quelles précautions, la date indiquée par les Synoptiques a été changée. Le sens des données chronologiques étant suffisamment clair de part et d'autre, les efforts des exégètes qui ont voulu prouver l'accord matériel des Synoptiques et de Jean se trouvent condamnés par les textes mêmes, et il ne semble pas utile de discuter ici les différents systèmes qui ont été proposés à seule fin d'établir que Jean a voulu dire la môme chose que les Synoptiques, ou les Synoptiques la même chose que Jean. C'est dans le caractère des récits qu'il faut chercher la solution de la difficulté. Or, si la narration synoptique donne lieu à quelques objections, elle n'en garde pas moins la valeur d'un témoignage substantiellement historique, où les préoccupations du théologien et de l'apologiste n'apparaissent que dans les détails, tandis que l'histoire de la passion, dans le quatrième Evangile, est dominée, comme tout le reste du livre, par le principe du symbolisme dogmatique. Il faut recueillir les leçons de la
théologie johannique, et garder les indications de la tradition synoptique. Quant à l'institution de l'eucharistie, bien qu'elle ne soit pas racontée par Jean, son souvenir remplit tous les récits et discours de la dernière soirée, et l'on peut dire, sans paradoxe, qu'elle tient plus de place dans le quatrième Evangile que dans les Evangiles antérieurs où elle est expressément signalée.
« Avant la fête de Pâque ^ » ne peut être le soir de la Pâque, 14 nisan, mais la veille, 13 nisan, comme il résulte de l'enchaînement des faits dans ce chapitre et les suivants. C'est le dernier soir de Jésus, le commencement de son dernier jour, et c'est pourquoi l'on dit tout d'abord que « l'heure est venue pour lui de passer de ce monde à son Père ^ ». Il a été remarqué ^ fort justement que la première et la seconde partie de l'Evangile contiennent, à leur début, cette déclaration : « Mon heure n'est pas encore venue ^. » La troisième partie concerne « l'heure jy, et on le fait entendre dès les premiers mots. L'auteur, en général, est attentif aux heures des choses, non comme à des points de repère chronologiques, mais comme aux moments déterminés par la Providence. Dans le cas présent, il fait écho à Luc '-', qui montre le Christ, « l'heure venue », se mettant à table avec ses disciples et déclarant l'ardent désir qu'il avait de manger la Pâque en leur compagnie avant de mourir. Les données du troisième Evangile sont transformées et théologiquement idéalisées, suivant le procédé ordinaire de Jean à l'égard des Synoptiques. Les deux participes : « sachant », « ayant aimé », ne sont pas coordonnés l'un à l'autre. Le premier remplace