‹ Études évangéliquesChapitre 89 sur 260 · Cf. H. HoLTZMANX, Neutest. Théologie, I · texte numérisé non relu

Cf. H. HoLTZMANX, Neutest. Théologie, I

nature même. Ce n'était pas une vue anticipée du sort qui était réservé à l'Evangile dans l'histoire ultérieure de l'humanité. Ce n'était pas davantage une révélation formelle du mystère de l'au-delà. Et c'était quelque chose de l'une et de l'autre : une prévision se définissant dans une espérance unique, et embrassant, dans sa définition par le règne de Dieu, un pressant appela la pénitence, à la rénovation de la vie morale, une promesse de la miséricorde céleste, l'attente prochaine d'une manifestation de la justice divine en ce monde, et d'un avenir de paix et de bonheurpourune humanité sainte, qui participerait sur la terre aux conditions de la vie éternelle. Gomme une graine qui contient, sous une enveloppe de chétive apparence, le germe puissant d'où sortira la plante ou le grand arbre qu'elle est en puissance, la notion évangélique du royaume, sous l'extérieur d'une foi naïve dans son expression, et d'une espérance qu'on dirait simplifiée dans la représentation de son objet, enfermait le rudiment degrandes choses, le principe d'un mouvement religieux doué d'une vie si intense qu'il dure encore, après avoir rompu, comme le germe qui fait éclater son enveloppe, la perspective de la fin prochaine qui avait protégé son commencement et qui convenait à son premier état de semence.

Jésus lui-même n'a jamais dit en termes formels et précis ce qu'il entendait par royaume descieux. L'idée n'était pas nouvelle pour ses auditeurs, et il n'avait pas à leur expliquer le sens qui s'attachait naturellement à la formule reçue. Il ne faut donc pas s'attendre à ce que la notion essentielle du royaume ne soit pas la même dans l'Évangile que dans la tradition juive. Le Christ lui-même a pensé qu'il venait accompMr l'espérance de son peuple. S'il a corrigé, élevé, transformé la croyance traditionnelle, ce ne peut être qu'en en gardant l'économie générale; sinon sa prédication n'aurait été qu'une équivoque trop facile à percer, et sa conviction personnelle une illusion

invraisemblable. Or il n'est pas malaisé de voir que l'espérance du royaume était faite de deux éléments, l'un religieux et moral, l'attente du bonheur dans la justice, et l'autre national et politique, la coloration de cette attente par l'idée de l'indépendance et de la restauration d'Israël. Le second élément faisait tort au premier; l'on se persuadait trop vite que le relèvement temporel du peuple juif était le terme des desseins providentiels, et que la qualité d'Israélite était le meilleur titre au bonheur des élus. Chez les prophètes, bien que la perspective de restauration nationale s'associe plus ou moins à celle du règne de justice, celle-ci est prédominante. Jésus, en insistant uniquement sur la justice comme condition du bonheur éternel, était dans la tradition prophéti(jue, et même, en éliminant toute préoccupation politique, en promettant le bonheur à ceux qui le mériteraient, non aux descendants présumés d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, il n'a fait que suivre, développer et perfectionner cette tradition. Aussi bien le royaume des cieux est-il, dans les Evangiles et spécialement dans les paraboles, comme dans Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel, une espérance collective, une réalité objective, un événement eschatologique.

Le royaume est la joie des biens à venir, de la félicité promise aux amis de Dieu. On le compare à un grand festin •, parce que cette félicité n'est pas conçue comme

1. Matth. XXII, 1-14; Luc, XIV, 16-24. Cf. supr. p. 18-26. L'exclamation, de Luc, XIV, 25, qui est censée avoir fourni occasion à la parabole : « Heureux qui mangera du pain dans le royaume de Dieu », montre que le royaume était conçu comme une sorte de festin solennel. L'idée se rencontre même dans les discours de Jésus : Marc, XIV, 25; Matth. xxvi, 29; Luc, xxii, 16-18, 30. Le vin que l'on boira dans le royaume de Dieu sera « nouveau », comme le seront les cieux et la terre; mais ce a vin nouveau » ne peut être en aucune façon la représentation allégorique d'une félicité purement spirituelle. Il est question aussi dans Matth. viii, 11 (Luc, xiii, 29) de ceux qui seront à tible avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux.

quelque chose de purement subjectif et d'individuel, mais comme l'état d'une société où le bonheur de tous fait celui de chacun, et le bonheur de chacun celui de tous. L'Evangile est, relativement au royaume, ce qu'est l'invitation relativement au festin, une action préliminaire et préparatoire, qui ne fait qu'un avec le royaume en tant qu'elle en est la condition préalable et nécessaire, mais qui n'est pas plus le royaume, ni surtout la totalité du royaume, que l'invitation n'est proprement le festin ^ La parabole du Filet ^ caractérise de la même façon le rapport de l'Evangile au royaume : de même que la pêche est une opération préliminaire et coordonnée au triage et à l'emploi des poissons, la prédication évangélique rassemble en quelque façon ceux qui l'entendent, pour les offrir au jugement par lequel s'ouvrira le règne de Dieu. Et de même que ceux là seuls auront part au royaume qui auront accepté l'invitation de l'Evangile, ceux-là aussi trouveront un juge favorable qui n'auront pas simplement entendu la parole, mais qui l'auront reçue et pratiquée. Mais le royaume n'est pas seulement à venir, il est prochain, et il arrivera inopinément. Il ne faut pas que l'espérer et l'attendre, il faut se tenir sur ses gardes en l'attendant. Si le propriétaire dont la maison doit être pillée par un voleur savait quand celui-ci viendra, il prendrait ses précautions : le royaume des cieux viendra comme un voleur, et l'on doit être toujours en état de faire face aux exigences de ce terrible moment ^. Imaginez un maître absent qui a confié à son intendant le soin de sa maison : si le serviteur est fidèle et gouverne sagement, il sera récompensé quand le maître arrivera; mais s'il est malhonnête, violent et débauché, le retour du maître le

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