‹ Études évangéliques [microforme]Chapitre 12 sur 23 · ÉruDEs ÉVANGÉLIQUES · texte numérisé non relu

ÉruDEs ÉVANGÉLIQUES

l'intelligence la plus pénétrante du mystère qu’elle adora sans le comprendre. La Vicrge renferma religieusement dans son coeur la mystérieuse parole, qu’elle médita sans cesse dans la suite avec tous les autres détails ** de la vie de son Fils, Elle les conservait dans le secret äe son âme, en attendant que le temps fût venu d’en faire part aux apôtres et aux premiers fidèles, Ce fut la grande occupation de la mère du Rédempteur sur la terre. Et lui, comme pour Gédommager Marie et Joseph de la peine, si généreusement portée, que leur avait causée son absence, “ il descendit avec eux et vint à Nazareth, et il leur était soumis.” Il s'était élevé, au Temple, à des hauteurs où les maîtres d'Israël ne purent atteindre; il redescendit dans l’obscurité qui avait abrité ses premiers ans :

il n'avait déchiré un instant le nuage qui l'enveloppait que pour s’y renfoncer plus profondément et donner à ses abaissements un plus grand prix.

“ Omnia verba hacc: expression qui, en hébreu, signifie aussi bien les actions que les paroles.

VIE CACHÉE DE JÉSUS À NAZARETH —— om,

De retour à Nazareth, Jésus se remit donc, avec une divine simplicité,au service de ses parents, auxquels il obéissait en tout, les aidant dans leur ménage ou à l'atelier, Ce fut toute sa vie jusqu’à l’âge de 30 ans; ce fut tout ce qu’on savait de lui dans la petite bourgade de Nazareth :

il n’y était connu que comme le fils du charpentier et charpentier lui-même. * Quel mystère! il est la Sagesse incarnée ; orné de tous les dons de la nature et de la grâce, il unit à une éloquence divine une douceur ineffable et une incomparable habileté à gagner les Ames ; il n’est venu en ce monde que pote dissiper l'erreur, combattre le vice, rétoruer les moeurs et sanctifier le genre humain ; c’est le Messie glorieux promis par les prophètes en termes si magnifiques et attendu depuis tant de siècles; c’est le Roi de gloire et le Dieu du ciel et de la terre. Et c’est lui qui est 1à, en ce coin de terre méprisé, dans l'atelier d’un artisan, occupé à manier la scie et le

5 Matt, XIII, 55; Mare. I, 3,

rabot! C’est lui qui mène une vie si commune et si insignifiante en apparence, non pas seulement pendant quelques mois ou quelques années, mais presque tout le temps qu’il a passé parmi nous! Comment ne pas être saisi de stupeur devant un pareil spectacle? Quelles raisons ont donc bien pu porter le Fils de Dieu à embrasser un genre Île vie si inattendu ? Il a jugé apparemment, dans sa suprême sagesse, qu’il ne pouvait mieux travailler aux affaires de son Père et au salut des hommes qu’en donnant d’abord l'exemple de ces vertus fondamentales d’humilité et d’obéissance qu’il devait prêcher plus tard et dont le monde avait presque entièrement perdu jusqu’à la notion. Et tout en rappelant aux hommes par ses exemples ce grand devoir de la soumission dont loubli les avait conduits jusqu’au fond de l’abîme, Jésus, en ceignant le tablier de l'ouvrier, n’a-t-il pas aussi voulu réhabiliter le travail mécanique et lui rendre ses titres de noblesse? Sans doute, chez les Juifs, le travail n’avait pas cessé d’être

Pme Mu A de

en honneur: ils avaient appris de leurs livres saints que, même au paradis :terrestre, le premier homme devait travailler de ses mains * ; aussi les rabbins eux-mémes ne rougissaient-ils pas d’exercer une profession manuelle, dont ils faisaient leur délassement et leur &agne-pain. On peut se demander cepensant s'ils onc été - assez éclairés pour honorer le travail sans l'instruction, c’est-à-d! re l'état de simple artisan, Quoi qu’il en soit, tout le monde sait quel mépris l'antiquité païenne professait pour le travail manuel ; il était considéré comme une chose honteuse, indigne d’un homme libre et d’un citoyen. “On doit regarder comme bas, dit Cicéron, se faisant l’écho d’Aristote, le profit de tous ceux dont on paye la peine et non le ta- . lent: car quiconque vend son travail ge vend lui-même et se met au rang des esclaves.., Tous les métiers d'artisans sont bas et serviles; une boutique est indigne

* Gen. IT, 15,

d’un homme libre. ” *’ Aussi le travail des mains avait-il été rejeté presque tout entier sur la foule immense des esclaves qui constituaient la grande majorité de l’Empire, “ et qu’on regardait et traitait plutôt comme des animaux et des meubles que comme des personnes. Par la force des choses et pour échapper à la réprobation qui pesait sur les oeuvres serviles et sur quiconque maniait un outil, la grande masse des prolétaires ou hommes libres indigents, qui, dans l’état présent de nos sociétés, auraient demandé à leurs bras le pain de chaque jour, se trouvaient réduits, surtout dans les grandes villes, à vivre sans travailler et à tendre la main à

* Illiberales autem ct sordidi quacstus mercenariorum omniumque quorum operae, non quorum artcs emuntur, Est enim in illis ipsa mérces auctoramentum servitutis... Opificesque omnes in sordida arte versantur; nec enim quidquam ingenuum potest habcre officina. (Cic., De officiis, 1, I, 42).

# Cf. Paul Allard, Esclaves, serfs et mainmortables, c. T, p. 30; Godefroid Kurth, Les origines de la civilisation moderne, 5e éd. t, I, p. 32.

l'Etat, * chargé de pourvoir à leur subsistance et à leurs plaisirs. On devine quelles turpitutes et quelles misères devait entraîner “ l’abomination d’un tel ordre s80cial. ” * En relevant et en consacrant en sa Personne la dignité de l'artisan, l’'Homme-Dieu rendit aux hommes libres le goût du travail et enleva par là même à l’esclavage sa raison d’être. M. Paul Allard * remarque que, dès la fin du IVe siècle, le travail avait peu à peu échs 9pé aux mains des esclaves pour revenir à celles des ouvriers libres, et que le nombre de ceux-ci n'avait cessé de croître, tandis que les premiers diminuaient. Et c’est ainsi que, par cette vie si obscure et si insignifiante en apparence que Jésus mena à Nazareth, loin du bruit et des affaires qui passiounaient alors les hommes, il préparait les grands siècles de la civilisation chrétienne . € travaillait à la gloire de son Père aussi # Cf. Paul Allard, 4bid., e. ITI, p. 42, 48.

pe Chateaubriand, Discours historiques, Etude 5, 3e partie, p. 450.

#“ Esclaves, serfs ct mainmortables, XIX, p. 290.

efficacement qu’au milieu des triomphes dé sa vie publique.

Une autre grande leçon ressort de là, à l'adresse de tous, mais spécialement des petits et des humbles. C’est que ce qui fait le prix de notre existence sur la terre, ce n’est pas le côté exiérieur de nos actions mais la droiture, la pureté d'intention qui les anime ; c’est que ce qui fait la grandeur de notre vie, ce n’est pas le bruit, l’agitation extérieure ou la gloire qui vient des hommes, mais cette action paisible et intérieure de l'âme qui accomplit sous les yeux de Dieu la part de travail qui lui est dévolue, quelle qu’elle soit. Aux yeux du monde, la vie de la plupart des hommes n’est guère de plus d'importance, comme on l’a dit, que l’éphéinère qui bourdonne sa petite heure au soleil d'été, ou la goutte d’eau perdue au milieu de ces myriades d’autres qui tombent sur notre globe.

Cette pensée doit-elle abattre leur bonne volonté et décourager leurs légitimes ambitions? et parce qu’ils occupent si peu de place ici-bas, doivent-ils en conclure qu’ils

n’ont rien de mieux à faire qu’à s’y amuser ? L'exemple du divin Ouvrier de Nazareth se dressc devant eux pour leur rappeler que l’insignifiance apparente de leur vie peut cacher quelque chose de grand en réalité, que leur perfection et leur bonheur ne consistent pas à faire des choses remarquables au jugement des hommes, que les talents brillants, les rares succès, les actions d’éclat ne sont pas des éléments essentiels d’une vie noble et heureuse, et que des millions d’êtres chéris du ciel peuvent se rencontrer dans les rangs des insignifiants et des obscurs; cet exemple est Ià pour les convaincre que l’accomplissement du bon plaisir divin,quel qu’en soit l’objet, est le tout de la vie et en fait seul la grandeur et le mérite, et que, conséquemment, ponr mener une vie vraiment élevée et incomparablement plus noble que celle que les grands du monde étalent avec tant de faste, pour mener une vie sublime et toute divine, il n’y a qu’une chose à faire, c’est, à l'exemple de Jésus de Nazareth, de mettre toute son ambition

à bien remplir sa tâche de chaque jour, si humble qu’elle soit, sans se soucier du jugement des hommes, et en se contentant des yeux, de l’approbation et de la faveur de Celui auprès duquel tous les mortels ensemble ne sont qu’un vain néant. C’est l’encourageante et consolante leçon qui se dégage de ces longues années de silence et d’obscurité qui forment presque tout le tissu de la vie de l’'Homme-Dieu sur la terre.

Le Précurseur -

Non erat ille lux, sed ut testimontum perhiberet de lumine. ï

I1 n'était pas la lumière, mais il avait À rendre témoi- £uage à la lumière,

(8. Jean, 1, 8.)

’ANCIEN TESTAMENT avait figuré et montré de loin Jésus-Christ : les prophètes, à mesure qu’ils se anccédaient, avaient tracé sous des

couleurs de plus en plus vives et animées les traits de la figure sublime du Sauveur du monde ; le tableau terminé, il ne restait plus qu’à lever le voile qui le recouvrait. Ce rôle augnste fut réservé Par la divine Providence À Jean-Baptiste.

Le fils de Zacharie et d’Elisabeth se montra à la hauteur de sa mission.

Après s’ôtre préparé, jusqu’à d'âge de

168 | ÉTUDES ÉVANGÉLIQUES à RE

trente ans, au sein de la solitude et du silence, et dans l'exercice de toutes des vertus, au grand ministère dont ile ciel l'avait chargé, Jean-Baptiste, au moment marqué par la Providence, sortit enfin du désert pour préparer les voies au Messie et le présenter au monde. Des succès inouïs acçompagnent ses prédications :

‘on accourt à lui de toutes parts; la vénération qu’il inspire est telle qu’on le prend pour quelque ancien prophète ressuscité; le bruit court même parmi tout le peuple qu’il pourrait bien être le Messie en personne. * Cette admiration dont il était l’objet ne fut qu’un ornement de plus pour la grande victime qui allait s’immoler à la gloire de Jésus.

L'étude des principaux témvignages qu’il rendit au Messie nous donnera quelque idée de l'élévation et de la noblesse des sentiments qri remplissaient son âme.

et de la perfection avec laquelle il s’acquitta de son rôle de Précurseur.

: Cf. Luc, IIT, 15.

Page 1