Etudes évangéliques
Voici un livre que je suis bien heureux de recommander, et je m'aperçois, qu'en le recommandant, je ne veux pas seulement exprimer le plaisir que je ressens de l'avoir lu, mais qu'aussi bien je voudrais voir ce plaisir partagé par un grand nombre de lecteurs. L'auteur y a réuni un certain u ombre d'études cju'il a données autrefois à diverses Revues, mais qu'il a révisées avec un très grand soin, et qui font autant d'honneur à son intelligence qu'à son coeur de prêtre. Le lecteur pourrait craindre que cette oeuvre ne se ressentit un peu d'être ainsi composée de travaux publiés à des intervalles éloignés, et qu'elle ne laissât pas suffisamment apercevoir le lien logique qui rattache ces travaux l'un à l'autre. Qu'il se rassure; il
aura vite fait de constater qu'il se trouve en face d'un même dessein qui s'affirme et se poursuit dans une unité parfaite.
Cette " Vie de Jésus " se présente d'ailleurs avec tous les titres qui s'imposent à la confiance. Le premier, c'est évidemment que les questions qui y sont traitées sont de celles qu'un chrétien doit étudier toujours. La vie du Sauveur semble, sans doute, tenir en quelques mots: Bethléem, l'Egypte, Nazareth, le Temple, la Gène, et ces mots sont très connus. Tout ce qui touche cependant ci la Personne adorable du Verbe incarné possède un intérêt qui ne vieillit pas. Il n'y a pas un détail qui ne soit attachant, depuis ses actions, ses moindres par oies, jusqu'au cadre extérieur où sa vie s'est écoulée, et il ne faut pas se lasser d'y ramener V attention, parce qu'il est essentiel que la foi et la piété se nourrissent de tout ce que les Evangiles nous ont gardé de Lui.
Je ne voudrais pas toutefois que l'on se méprît sur le caractère de ces pages, et que l'on pensât y trouver une paraphrase
simplement pieuse du texte évangélique, si touchante soit-ellc. L'auteur a voulu nous y donner des " études " ; le lecteur pourra se convaincre qu'il y a là, en effet, beaucoup de lecture, des renseignements puisés aux meilleures sources traditionnelles, des développements d'ordre doctrinal d'une rigoureuse exactitude, et que tout cela forme un ensemble qui satisfait Vesprit et le laisse dans une sécurité, à laquelle certaine exégèse ne nous a pas toujours accoutumés.
J'aurai marqué l'un des caractères saillants de ces études en ajoutant qu'elles sont remijlies d'une onction et d'une poésie qui éveillent de bien douces émotions. Je consens que le sujet s'y prête ; encore est-il qu'il faut savoir y mettre de la discrétion, de la mesure et du goût, et c'est ce que l'on trouvera dans ces pages. Elles ont un accent qui ne vient pas seulement d'une aptitude naturelle à voir et à sentir les choses par leurs côtés pittoresques, mais qui jaillit, cela se voit, d'une méditation prolongée, d'un sentiment intérieur
qui colore la pensée et l'expression d'une piété singulière. Mon amitié ne s'abuse pas : ce livre fera du bien. L'auteur, je le sais, ne veut pas d'autre succès que celuilà ; je le lui souhaite de tout coeur.
Mgr GAUÏHIEK,
évêque auxiliaire de Montréal.
Nativité de Jésus -Christ
Ipse (Deus) Jwmo factus est ut nos dit efjiceremur.
Dieu s'est fait homme, afin que nous devinssions dieux.
. S. Athanase, de l'Incarnation du Verbe, 54 (P. G.r t. XXV, col. 192).
l N ces jours-là, " dit le texte sacre, l £ " on publia un édit de César Au-
eX3 guste qui ordonnait le recensement de toute la terre. " 2 Eome avait achevé ses conquêtes ; l'humanité reposait en paix sous le sceptre de César ; le temple de Janus venait d'être fermé pour la première fois depuis 206 ans ; le monde semblait se recueillir à l'approche du Roi pacifique.
i Luc, II, 1.
2 C'est ainsi qu'était désigné l'empire romain. Les peuples non soumis aux Romains étaient considérés comme des sauvages relégués en-dehors du monde.
Auguste profita du silence des armes et de la tranquillité universelle pour x^rocéder au recensement de tout le monde romain, de ses sujets et alliés. L'empereur servait ainsi, sans y penser, les vues de la divine Providence, qui voulait amener Marie et Joseph, de Nazareth, où ils habitaient, à Bethléem, où ils devaient se faire inscrire, et qui avait été désigné par les prophètes comme le lieu de 'la naissance du Messie. Il entrait aussi dans les desseins de Dieu que l'empire romain rendît témoignage à la royale descendance de Jésus-Christ, et que l'origine du Fils de David fût attestée par les registres publics.
Dans la Syrie, de laquelle relevait la Judée, vassale de l'Empire, le dénombrement fut opéré par Quirinus, gouverneur de cette province. Ce fut le premier dénombrement auquel il présida, remarque révangéliste. 3 Quirinus dirigea encore, en effet, le recensement qui suivit la dépo-
Jiuc, II, 2. Cf. Fillion, h. 1. (Bible Lethiellenx).
si t ion d'Archélaûs, et auquel S. Luc fait allusion au livre des Actes. 4 Aussi bien, par de savants calculs, un critique allemand, A.-W. Zumpt, a montré presque jusqu'à l'évidence que Quirinus a été deux fois gouverneur de Syrie, une fois vers 'l'époque de la naissance du Sauveur, et une autre fois, 10 ou 12 ans plus tard, lorsque le fils d'Hérode fut déposé, et que la Judée fut réduite en province romaine.5 Conformément à Pu sage des Juifs comme au droit romain, 6 l'inscription des citoyens devait avoir lieu, non pas au lieu de leur résidence, mais au lieu de leur
* V, 37. Le premier de ces deux recensements n'était que le compte des citoyens de l'Empire: il ne donna lieu à aucun désordre. Le second, qui se l'apportait aux biens des citoyens et entraînait la oapitation, provoqua en Judée l'agitation que rappelle S. Luc : Act. V, 37. Cf. Schleussner : Lexicon Nov. Test.
s A. W. Zumpt, Das Geburtsjahr Christi : Hisifc. Chronol. Untersuchiingen.
8 Wieseler : Synopsis of the four Gospels. " The Uoman census (as Husckle himself has learnedly proved) was not taken according to the place of résidence, but according to the forum originis. "
origine; ils étaient censés faire partie de la ville on de la bourgade habitée primitivement par leurs ancêtres.
Aussi docile à la voix d'Auguste que " sous le doigt de l'artiste peuvent l'être les cordes de la lyre " 7, tout le monde s'ébranle pour aller se faire inscrire, chacun dans sa ville d'origine. Les hommes s'agitent par millions dans l'immense étendue du monde romain : c'est comme le travail de la terre prête à donner son fruit divin et à enfanter le Désiré des collines éternelles.
Dès qu'ils eurent connaissance de l'édit de l'Empereur, Marie et Joseph, qui appartenaient à la race royale de David, n'hésitèrent pas à faire leurs préparatifs de départ pour Bethléem, la ville de leurs
Cf. H. Waillon : De la croyance due à l'Evangile. " Les Romains, dit-il, recensaient les personnes au lieu de leur origine. Le recensement, à Rome, se faisait par tribu, c'est-à-dire, dans le lieu originaire, sans égard au lieu de la résidence. "
7 Aristides rhetor, de Urbe Iîomâ ; ap. Champagny, les Césars : II, 359.
aïeux. Bien ne les arrête, ni la difficulté d'un voyage dans un pays montagneux ai par une saison rigoureuse, 8 ni l'état de la Vierge sainte, arrivée à son neuvième mois. Dans l'édit d'un empereur idolâtre, ils ont vu l'expression de la volonté divine. Marie, l'Arche du Seigneur, se lève donc et s'avance avec la Manne divine qu'elle renferme; Joseph l'environne de toute sa tendresse; la terre semble tressaillir sous le poids de son Créateur. Les deux saints voyageurs, porteurs du Salut de l'humanité, traversent lentement les lieux autrefois soumis à leurs ancêtres, maintenant asservis par les Gentils, et qui évoquent tant de souvenirs au fond de leurs coeurs, A leurs côtés passe une multitude d'hommes qui vont dans toutes les directions pour se faire inscrire, et ne soupçonnent guère qu'ils ont si près d'eux le Grand Prophète, et que leur Créateur est porté dans le sein de cette jeune juive inconnue ;
8 Selon la tradition commune, on était alors en hiver.
à peine remarquent-ils la dignité et Pineomparable modestie de la Mère de Dieu, que riiumilité de sa condition leur fait bientôt oublier. Après un voyage pénible de 80 milles environ, Marie et Joseph se trouvent en face de Bethléem de Juda. 9
Cette ville, devenue si célèbre et si chère au coeur chrétien, est bâtie sur une colline couverte de vignes et d'oliviers, à deux heures au sud de Jérusalem. C'est sur le sommet de cette colline que s'élevait l'hôtellerie que mentionne saint Luc 10 et dont nous voyons encore l'image dans les khans de la Palestine moderne. Un khan ou caravansérail consiste en une sorte de galerie, qui est divisée en petites chambres ouvertes, à l'usage des voyageurs, et à laquelle est attachée une cour réservée aux animaux ; comme les galeries sont dénuées de
9 C'est a'Ephrata de la Gen. 48, T. (Cf. Mich., V, 2). Une autre Bethléem se trouve dans la tribu de Zabulon.
10 II, 7. Dans le grec, le mot qui signifie hôtellerie est précédé de l'article, ce qui suppose qu'il n'y avait pas d'autre hôtellerie à Bethléem»
tout ameublement et des objets les plus indispensables, c'est à chacun de pourvoir à ses besoins, d'apporter avec soi sa nourriture, d'aller puiser de l'eau au puits voisin, et de se munir, s'il le veut, d'un tapis ou d'une natte, pour s'y asseoir, les jambes croisées, pendant ses repas, et y prendre le repos de la nuit. Le voyageur qui arrive trop tard et lorsque toutes les places sont occupées, n'a d'autre ressource que d'aller 'demander l'hospitalité aux animaux, chevaux, mulets ou chameaux, parqués dans la cour, et de tâcher de se ménager une place aussi propre que possible dans quelque coin de l'étable. Il arrive assez fréquemment en Palestine que le khan tout entier,ou du moins l'étable attachée au khan, soit une de ces excavations nombreuses que la nature y a creusées au flanc des collines ; et telle semble avoir été, selon la tradition, " l'étable du cara-
11 S. Justin, martyr, né en Palestine au commencement du second siècle, dépose en faveur de cette tradition dans les termes suivants, dont l'importance n'échappera à personne: Cum Joseph in
vansérail de la petite ville de Bethléem Ëphrata, à Tépoque qui nous occupe.
La journée du 24 décembre touche à sa fin. 12
Le soleil couchant dore de ses pâles rayons d'hiver le sommet de la colline de Bethléem. Les étoiles sortent une à une de leurs retraites. La nuit commence sou cours. Marie et Joseph, fatigués de leur longue course, se présentent à l'hôtellerie : toutes les chambres étaient prises par la foule que le recensement avait ame-
hoc vico (Bethléem) non haoeret quo dcverteret, in specum quemdam vico proximum concessit. Clinique ibi essent, peperit Christum Maria, ac eum in praesepi posuit : " Comme Joseph ne connaissait à Bethléem personne, chez qui il pût descendre, il se retira dans une grotte voisine de ce bourg. Pendant qu'ils étaient là, Marie enfanta le Christ et le déposa dans une crèche. " (Dialog. cum Trypli. 78). Cette grotte dont parle saint Justin était située, suivant une autre tradition, dans les ruines d'un palais que David avait fait élever à Bethléem. (Cf. Sepp: Vie de J.-C, c. VI).
12 Quoiqu'il ne soit pas posisible de préciser sûrement le jour de la naissance du Christ, on a cru pouvoir s'accommoder dans ce récit à l'opinion populaire, qui s'appuie sur une tradition imposante.
née à Bethléem. D'autres, avec de l'or ou en étalant leurs titres, auraient pu obtenir une place; niais les deux saints voyageurs étaient pauvres, et toute leur gloire était à l'intérieur ; pour eux, pour des gens de cette sorte, semble dire l'évangéliste, il n'y avait point de place dans l'hôtellerie ; et les deux descendants de David, dans la ville même qui l'avait vu naître, furent réduits à chercher un abri dans la grotte (iui servait d'étable au caravansérail. Cependant la nuit «s'avançait ; les étoiles montaient silencieusement au-dessus de Bethléem. L'heure de minuit arriva. Autour de l'étable régnait un grand calme ; Marie était dans l'extase de l'attente. Paraissez, divin Enfant, les temps sont accomplis. " Et Marie ", dit l'évangéliste avec tant de simplicité et de charme, " enfanta son Fils premier-né. " Franchissant sans aucune altération matérielle les barrières du tabernacle immaculé où il résidait, comme les rayons du soleil pénètrent, sans la briser, une glace de cristal, l'Homme-Dieu apparut aux regards de vsa
20 ETUDES ÉVANGÉLTQUES
Mère. Elle lui offrit avec son époux, au nom de l'humanité tout entière, les premiers et les plus purs hommages que la terre lui ait jamais rendus. A son exemple, toute la cour céleste, sur Tordre de Dieu, se prosterna et adora son Roi.
Exempte des suites douloureuses qui sont l'apanage des autres enfantements, la Vierge Mère enveloppa elle-même son Fils, avec un mélange inénarrable de respect et de tendresse, des humbles langes qu'elle lui avait préparés et le coucha dans la crèche de Tétable, qui devint ainsi le berceau du Roi des rois. 13
13 Au-dessus fie la grotte de la Nativité, sainte Hélène fit bâtir la basilique qui subsiste encore ; ce sont les fils de saint François, le héros de la pauvreté, qui desservent cette église. L'endroit oiï le Sauveur est né est marqué par une étoile d'argent, enchâssée dans le marbre, et éclairée de 16 lampes; autour de l'étoile, est gravée en lettres •d'or cette inscription: Hic de V. Maria J.-C. natus est. " Ici J.-C. est né de la Vierge Marie. ". La crèche qui reçut l'Enfant divin, ou plutôt, une relique de cette crèche, a été transportée à Rome dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, appelée aussi, à cette occasion, Sainte-Marie ad praesepe.
A un mille de Bethléem, du côté de f Orient, s'étend une plaine verdoyante, où s'élevait jadis la " Tour du Troupeau " ( Migdal Eder) . I )ans ces mêmes lieux où David enfant avait autrefois fait paître les brebis de son père,des bergersydit saint Lue, veillaient tour à tour pendant la nuit à la garde de leurs troupeaux. Après les pluies de décembre, c'est-à-dire, vers lia lin du mois, on a souvent, en Palestine, une température douce et agréable ; la terre s'y couvre de verdure, et, la nuit même, on rencontre beaucoup de troupeaux dans les champs.
Il n'est pas douteux que les bergers dont parle l'évangéliste n'aient compté parmi ces Ames simples et droites qui attendaient avec une sainte impatience "la consolation d'Israël. " Peut-être s'entre tenaient-ils entre eux du Libérateur -promis à leurs ancêtres et du grand Pasteur de la maison d'Israël, lorsque tout a coup " un ange ll du Seigneur se présenta a eux, et
u Vax greCj angelos, sans article. Cet ange est probablement saint. Gabriel, qu'on trouve constamment mêlé au mystère de l'Incarnation.
ils se trouvèrent environnés d'une lumière céleste. " 15 On s'imagine facilement la crainte dont ils furent saisis. " Tout ce qui est divin, dit Bossuet, " étonne d'abord la nature humaine pécheresse et bannie du ciel. " 16 L'ange se hâta de rassurer ces hommes simples, choisis pour être les premiers adorateurs de l'Homme- Dieu, 17 et leur fit part de son message céleste: c'était pour la première fois que la bonne nouvelle ou l'Evangile retentissait sur la terre, dont elle devait bientôt faire le tour et qu'elle devait régénérer. " Voici ", leur dit l'ange, " qu'il vous est né un Sauveur dans la cité de David : c'est le Christ Dieu. " 18 Quelle nouvelle ! Le
15 'Cette lumière céleste (gloria Do mini) est le " Kebôd Iahveh " de l'hébreu, c'est-à-dire, cet éclat, cette splendeur qui accompagne les théophanies.
19 Elevait,; XVIe sem., 9e Elêv.
17 Le nolite timere (ne craignez point) ne semble-t-il pas annoncer la fin de la loi de crainte, et l'aurore de la loi d'amour ?
18 En grec " Christos kurios ". " I see no way of understanding this "kurios", but as corresponding to the Hebrew Jehovah. Je ne vois d'autre moven
Libérateur, attendu depuis si longtemps, est né enfin, et ce Libérateur, c'est le Seigneur lui-même, c'est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui a daigné prendre la nature humaine ! Et c'est pour eux, pauvres bergers, que sont les prémices de cette grande nouvelle, qui intéresse à un si haut point le monde entier ! Leur simplicité se montra digne d'un tel privilège, dont ils ne songent pas à se glorifier. Tout leur désir est d'aller offrir leurs coeurs à leur divin Koi. Mais à quelle marque pourront-ils le reconnaître, et où est le palais du Messie ? " Voici le signe auquel vous le reconnaîtrez ", leur dit Tange, " vous trouverez un Enfant enveloppé de langes, et couché dans une crèche. " Ce contraste sublime entre l'humiliation extérieure du Sauveur et sa digni-
de traduire ce mot: kurios, que par le mot hébreu correspondant : Jéhovah." Alford, The Greelc Testament. Aussi bien, les Septante, partout où ils ont rencontré, dans l'ancien Testament, le nom propre de Dieu: Jaliveh (Jehovah), l'ont toujours traduit par Kurios.
té incomparable, quelque étonnement qu'ii ait pu jeter dans l'âme des bergers, n'ébranla point leur foi. Elle fut encore confirmée par le divin cantique, qui retentit alors à leurs oreilles avec une si suave mélodie, et fit tressaillir les voûtes de la création. Emue à la vue de si grandes choses, une troupe de l'armée . céleste, s'était jointe à Gabriel pour saluer l'arrivée des temps nouveaux. Les anges avaient chanté autrefois, à la pensée de la création prochaine des hommes, lorsque le Créateur posait les fondements de la terre 19; il était juste qu'ils fissent éclater leur joie, à la nouvelle création, et ils le firent avec un désintéressement digne du Dieu qu'ils servaient. S'oubliant complètement eux-mêmes, ils n'avaient à la bouche que Dieu et les hommes, et se tenaient,
w Vbi cras, quand o ponebam fundamenta terrue?... G uni me laudarent simul astra matutina, et jubilarent omnes filii Dci? " Où étais-tu, quand je posais les fondements de la terre, quand les astres du matin chantaient en choeurs et que tous les fils de Dieu poussaient des cris d'allégresse ? " (Job, XXXVIII, 4, 7).
pour ainsi dire, à l'écart, avec une grâce infinie, pour faire place à leurs frères plus jeunes, dont la nature se trouvait dans le Christ si élevée au-dessus de la leur.
" Gloire à Dieu au plus haut des deux ", chantaient-ils, " et paix sur la terre aux hommes chéris du ciel. " 20
Leur concert une fois achevé, les esprits angéliques se retirèrent au ciel, et les bergers, aux regards desquels le ciel s'était ouvert un moment, et qui venaient de se voir comme transportés dans un autre monde, n'aperçurent plus autour d'eux que les collines, dont la vue leur était familière, et la vallée, où leurs troupeaux paissaient avec leur placidité habituelle. Ils ne furent pas infidèles à la lumière qui avait brillé à leurs yeux et au fond de leurs coeurs. " Allons ", se dirent-ils les
20 Le mot grec, que la Vulgate a rendu par : honac voluntatis, " signifie la bonne volonté de Dieu pour nous, et nous marque que la paix est donnée aux hommes chéris de Dieu. " Bossuet, Elevât. XVIe semaine, 9e élevât. C'est ce que remarque aussi Maldonat. (h. 1.)
uns aux autres, " passons jusqu'à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, 21 ce que le Seigneur nous a fait connaître. : Et ils gravissent en toute hâte la colline, que domine la ville. La lueur d'une lampe, suspendue à rentrée de l'hôtellerie, guide leurs pas jusqu'à la crèche de l'étable, 22 que l'ange leur avait indiquée. Tout ce qui leur avait été annoncé apparaît à leurs yeux. Ils regardent avec simplesse et amour l'Enfant qu'ils ont devant eux, et sous ces dehors d'une pauvreté plus grande encore que la leur, ils le reconnaissent et l'adorent comme leur Sauveur et le Christ Dieu. Ce furent les premiers chrétiens ; l'Eglise commençait en eux ; ils ;sont nos pères dans la foi : le divin Soleil, qui se levait sur notre terre, avait réservé ses premiers rayons pour de pau-
21 Luc, II, 15. Cette expression de la Vulc/ate : hoc verhum quod factum est, est un hébraisme qui signifie : cette chose qui est arrivée.
22 L'article placé, dans le grec, devant le nom qui signifie crèche, montre qu'il s'agissait bien de 3a crèche de l'étable.
vres bergers, ignorants et inconnus, le rebut du monde et le néant même, à les regarder par les yeux humains. Dieu inaugurait ainsi cette merveilleuse économie de la Religion, où 'les premiers devaient être les derniers, et les derniers les premiers, 23 et que saint Paul décrit en ces termes : " Considérez, mes frères, ceux que Dieu a appelés parmi vous. Il y a peu de sages que le monde admire, il y a peu de puissants et de nobles: mais Dieu a choisi ce qui était fou selon le monde pour confondre les sages ; il a choisi ce qui était faible, pour confondre les puissants ; il a choisi ce qu'il y avait de plus méprisable et de plus vil, et enfin ce qui n'était pas, pour détruire ce qui était. " 24
Obligés enfin de quitter rétable, où ils avaient trouvé le paradis, nos heureux bergers ne se plaisent plus qu'à exalter les .grandeurs et les bontés du Dieu
-'3 Matth., XX, 1G.
24 I Cor., I, 26-29.
d'Israël ; ils repassent dans leurs discours tout ce qu'ils viennent de voir et d'entendre, et en admirent la conformité parfaite avec le message de Fange, et comme ils se consolent de leur misère qui leur donne un trait de ressemblance avec le Messie, et qui leur a valu la première audience à la cour du Roi des rois !
De retour dans leurs foyers, ils n'eurent rien de plus pressé que de faire part de leur bonheur à tous ceux qui les entouraient, et de raconter les merveilles qu'ils avaient vues. " Il fallait ", dit Bossuet, " de tels témoins à Celui qui devait choisir des pêcheurs pour être ses premiers disciples et les docteurs futurs de son Eglise. " 25 On ne songea pas à contredire le récit naïf et sincère de simples bergers ; il y eut un mouvement général d'admiration en ceux qui l'entendirent. Il est à craindre malheureusement que beaucoup de ceux-là ne s'en soient tenus à une admiration stérile, et aux conjectures que cha-
:5 Elevât., XVIe semaine, lie Elév.
cun d'eux fit dans le moment selon la disposition de son coeur. Grossiers et charnelSjils ne voulurent pas reconnaître dans l'humble Enfant de l'étable le glorieux Koi promis à leurs pères.
Autour de la crèche, les choses du monde allaient leur cours ; rien d'extraordinaire n'apparaissait sur la surface de la société; les hommes, à qui un Sauveur venait de naître, étaient tout entiers à leurs petits projets, et ne se souciaient que d'intérêt et de plaisirs. Cependant, Marie était attentive aux grands événements qui se passaient autour d'elle, et auxquels les Juifs et le monde prenaient si peu de part ; recueillie en Dieu, elle ne laissait rien perdre qui eût rapport à son Fils ; tout ce qu'elle voyait ou entendait à son sujet était soigneusement recueilli ; réunissant et combinant tous ces traits divins, elle en composait une sorte de bouquet, d'où s'échappait un parfum céleste, qui nourrissait sa foi et son amour. Absorbée dans ses sereines contemplations et tout entière à la pensée du Verbe incarné.
elle ne laissait rien paraître au dehors des grandes choses que Dieu avait faites en elle ; elle gardait le silence sur tant de merveilles, et tenait sous le sceau le secret de Dieu. " Les grandes choses que Dieu fait au-dedans de ses créatures ", dit Bossuet, 20 " opèrent naturellement le silence, le saisissement, et je ne sais quoi de divin qui supprime toute expression. " Mais si Marie ne disait rien aux créatures, quels doux et mystérieux colloques elle entretenait avec l'Enfant Dieu ! Le moyen de peindre l'attitude de la Mère à l'égard du Fils dans ces premiers jours qui suivirent la Nativité ? Quels hommages elle lui offrait, en son nom et en celui de la création tout entière ! Comme elle cherchait à relever par ses louanges tant de grandeur abaissée î Quels regards elle arrêtait sur lui ! et avec quel amour elle baisait ce divin visage, qui fait les délices des anges ! Mais comment dire les suaves et pures émotions qui s'agitèrent au coeur
26 Bossuet, Elévations, XVIe semaine, Xlle Elév.
de la jeune Vierge, quand elle comprit que le divin Enfant lui demandait le lait virginal, dont quelques gouttes seront désormais sa nourriture, à lui, sans qui nulle créature ne pourrait subsister un jour? -7 A coup sûr, à la vue du Créateur de tous les mondes puisant sa vie au sein de la Vierge Mère, les anges qui l'adoraient se regardèrent attendris. Et nous aussi, en face de si divines beautés, nous sentons le besoin de nous agenouiller et de nous taire. '
27 Parvoque lacté pastus est Per quem ncc aies esurit.
" Il s'est nourri d'un pou de lait, Lui, qui rassasie jusqu'au petit oiseau. "
Sedulius. P. L., t. XIX, col. 7f»7.
Circoncision de Notre-Seigneur
Vohiit- drcumcidi ut jormam haberet non solum hominis, sed et peccatoris.
Il a voulu être circoncis, afin d'être réduit à la condition non seulement d'horame, mais de pêcheur.
(Saint Bern.).
IB\ ?APR1^S ^e commandement que Dieu [[jy «avait donné, d'abord à Abraham, puis à Moïse, les fils des Hébreux devaient être circoncis le huitième y jour après leur naissance. ' La circoncision était pour les Juifs ce qu'est, chez les chrétiens, le Sacrement de baptême, dont elle fut la figure. Sceau de Tancienne alliance, 2 comme le Baptême l'est de la nouvelle, ce rite
1 Cien., XVTT, 12, et Lev. XTT, 3.
2 Gen., XVII, 11.
34 ETUDES KV ANGÉLIQUES
mystérieux, tout en remettant le péché, * incorporait les circoncis au peuple de Dieu. Certes, l'Enfant de Marie, dont la divine conception avait été exempte de toute souillure, et qui était lui-même l'auteur et la. fin de la circoncision, ne pouvait être tenu de se soumettre a ce rite aussi humiliant que douloureux. Il ne voulut pas se prévaloir de ses droits. Son dessein, en paraissant parmi nous, était non de détruire la loi ancienne, mais, au
3 Les théologiens font observer que, si la circoncision effaçait le péché soit originel soit actuel, ce n'était pas par sa propre vertu (ex opère operato), mais par la vertu de la foi de celui qui la recevait ou de son représentant (ex opère opéra ntis). Voici comment saint Thomas s'exprime à ce sujet : " Dans la circoncision, la grâce était conférée, mais d'une autre manière que dans Je baptême. Dans le baptême, la grâce est conférée par la vertu même que possède le baptême, en tant qu'instrument de la passion du Christ déjà accomplie. Dans la circoncision, la grâce n'était pas conférée par la vertu dé la circoncision, mais par la vertu de la foi en la passion du Christ, dont la circoncision était le signe. Il fallait alors que celui qui recevait la circoncision fît profession d'avoir cette foi ; l'adulte en témoignait pour lui-même, un autre en témoignait pour les petits enfants. r (ITT, q. LXX, a. IV).
contraire de la consacrer 4 en accomplissant lui-même toutes ses prescriptions, et de rattacher ainsi à ^ancienne Eglise, qui remonte jusqu'aux premiers âges du monde, l'Eglise nouvelle qu'il venait fonder, qui n'est, en quelque sorte, que le complément et le couronnement de l'ancien ne, et qui trouvera, elle-même son plein épanouissement dans la société céleste des élus. 5 Fidèle jusqu'au dernier jour de sa vie à accomplir tous les points de la loi, il ne pouvait manquer, à son entrée dans le inonde, de commencer par se soumettre à ce rite capital de la circoncision, sur lequel reposait la religion
Quant aux femmes des Hébreux, et à toutes les personnes étrangères à la nation juive, elles étaient purifiées de la tache originelle, à l'occasion d'un rite religieux quelconque qui signifiait la croyance au Rédempteur à venir, selon ce qui se pratiquait sous la loi de nature, avant l'institution de la circoncision. (Cf. S. Thom., ibid., et Franzelin).
4 Matt., V, 17.
5 C'est le sens de cette grande parole de l'Apôtre: Jésus Christus lieri, et hodic: ipsc et in saecula. Jésus-Christ est le même hier et aujourd'hui; il le sera éternellement. (Héb,, XIII, 8).
mosaïque tout entière. Il lui plaisait, d'ailleurs, après s'être fait homme, de descendre plus bas encore, de s'abaisser jusqu'au rang des pécheurs, et de devenir ainsi en tout semblable à nous, à l'exception du péché. 6 Que dis-je? en laissant imprimer sur sa chair innocente la marque du péché, il entendait prendre sur lui l'iniquité de tous, 7 se constituer pécheur universel, et se faire lui-même, pour ainsi dire, péché et malédiction, selon les termes énergiques de l'apôtre 8; il se vouait par là même à toutes les peines méritées par nos fautes et se livrait à toutes les rigueurs de la divine justice. Oui, c'était sous ce fardeau redoutable qu'il se pliait en s'assujettissant à la loi de la circoncision ; il faisait le premier pas dans cette carrière de douleur et d'ignominie qui ne
6 Héb., II, 17; IV, 15.
7 Is., LUI, 6.
8 " Celui qui n'a point connu le péché, Dieu l'a fait péché pour nous, afin que nous devinssions en lui justice de Dieu." (II Cor., V, 21).
" Il s'est fait malédiction pour nous." (Gai., III, 13).
devait se terminer que sur le Calvaire ; les quelques gouttes de sang qu'il répandit alors obligeaient à Dieu tout le reste, selon l'expression de Bossuet ; c'était le gage du désir de son Coeur de répandre pour nous un jour ce sang divin " à gros bouillons ", 9 c'était, dès la première enfance, le prélude de la Passion. Et ainsi, comme au coucher du soleil, l'Orient se colore des vives teintes de l'Occident, la crèche sembla s'empourprer d'un reflet anticipé de la Croix du Golgotha. 10
Quoique aujourd'hui les enfants des Juifs soient circoncis dans les synagogues, il n'en était pas ainsi sous la Loi, et différents exemples tirés de l'Ancien Testament supposent assez clairement que cette cérémonie, qui, d'ailleurs n'avait aucun caractère sacerdotal ou lévitique,
p Boss., Elév., XVITe sem., Ire élév.
in Cf. Faber, Bethléem: e. VII; Calvary before ils lime (le Calvaire avant Je temps).
11 Cf. Benedict. XIV, de Festis; Oc Fcsto CHreumeisionis.
avait lieu dans les maisons privées. 1J Saint Epiphane dit expressément que l'Enfant Dieu fut circoncis dans la grotte. 13 II est à croire que ce grand événement n'eut pas plus d'éclat que celui de la Nativité, qu'il complétait, et que tout se passa en cette rencontre avec une simplicité extrême. 14 Ce fut vraisemblablement saint Joseph qui fut le ministre de la Circoncision, à moins qu'il n'ait eu recours aux services de quelqu'un de ces opérateurs spéciaux qui, dans les derniers temps de l'ancienne alliance, étaient appe-
12 Cf. Gen., XVII, 23, 21; Ex., IV, 24, 25.
13 Bcthlccmi in ïnccm cditus, atque in specu circumcisiis. " 11 vint au monde à Bethléem, et fut circoncis dans la grotte. " (Ilacrcs, 20). Les artistes qui ont placé la Circoncision du Christ dans le Temple ont donc sacrifié la vérité historique au pittoresque.
14 On a pu remarquer le contraste qui existe entre la courte mention de la Circoncision du Sauveur, de laquelle S. Luc ne parle même qu'indirectement, et le récit si détaillé et si pompeux que le même évangéliste consacre à la circoncision de S. Jean-Baptiste. C'est qu' "en S. Jean, le rite de la circoncision célébrait sa dernière gloire." (Lange).
lés à circoncire, et qu'on trouvait au moins dans chaque centre important. 13 II est impossible de dire à qui échut l'honneur d'être le parrain de l'Enfant divin et de le présenter au ministre du Sacrement, Selon les coutumes juives, 1C> il dut y avoir à la cérémonie plusieurs témoins, qui pussent attester l'enrôlement du Nouveau-né dans le peuple fidèle et sa descendance d'Abraham. D'après une croyance populaire parmi les Juifs, E'lie, en sa qualité de précurseur du Messie, présidait toujours 17 d'une manière invisible à l'administration du Sacrement qui donnait accès dans les rangs de la race privilégiée d'où devait sortir le Roi d'Israël. S'il en est ainsi, en voyant le Fils de la promesse sous le couteau de la circoncision,le grand prophète dut comprendre que son rôle était fini, que le but de son ministère était atteint, que le peuple ancien allait faire
13 Yig-onronx, Dictionnaire de la Bible ; Circoncision.
10 Buxtorf, Rynaffopa jndaiea, c. 11.
17 Un siège était préparé pour lui à cet effet.
40 ÉTUDES ÉVANGÉLTQUES
place à un peuple nouveau, et qu'un nouveau signe, le signe, non plus de la circoncision charnelle, mais de la circoncision spirituelle, allait désormais marquer le peuple de Dieu. 1S
C'était l'usage chez les Hébreux de ne donner un nom aux enfants qu'à leur circoncision, comme si, remarque saint Thomas avant d'avoir été soumis à ce rite sanctificateur, ils n'avaient pas encore " un être parfait ", et n'étaient pas encore des hommes complets. 19 Ce fut aussi à
18 " Vous avez été circoncis ", lions dit l'Apôtre, à nous, chrétiens, " vous avez été circoncis d'une circoncision non faite de main d'homme, mais de la circoncision du Christ, par le dépouillement de ce corps de chair. " (Col., IT, 11, selon le texte <?rec). Ainsi, d'après S. Paul, tandis que la circoncision matérielle n'est que l'ablation d'une petite pellicule du corps, la circoncision spirituelle, c'est le dépouillement de tout le corps de chair, c'est-àdire, de tout le vieil homme, ou, en d'autres termes, le retranchement de tout ce qui déplaît à Dieu en nous.
19 III, q. 37, a. 2 ad 3. Cette coutume d'imposer leurs noms aux enfants des Hébreux le jour de leur circoncision doit son origine à ce fait que, le jour même où le Père des croyants fut circoncis,
l'occasion de sa Circoncision que l'Enfant de Marie reçut son Nom. Venu du ciel connue lui, ce nom fut apporté par un ange à la terre, dont il devait faire les délices et l'espérance.
C'était Jésus, c'est-à-dire Sauveur. 20 Ce Nom de bon augure avait déjà été porté par le fils de Nuu, l'illustre capitaine qui introduisit les Israélites dans la
Dieu lui donna le nom nouveau d'Abraham, à la place de celui d'Abram, qu'il portait auparavant. (Gen., XVII, 5, 2).
Chez les Romains, c'était aussi la coutume de donner un nom aux enfants le 8e, ou le 9e jour après leur naissance. Lustrici dics infantium appcUantur pueUarum octavus, puerorum nonns, quia liis lustrantur atquc cis nomina imponuntur. "Le jour lustral des enfants, c'est, pour les filles, le huitième, et pour les garçons, le neuvième après leur naissance, x>arce que c'est en ces jours qu'ils sont purifiés et qu'on leur impose leurs noms. " (Festus : De vcrborum significatione, VerJyo : htstrici. (édit. Valpy, 1, X, pp. 364-365.)
Un usage analogue existait en Grèce et dans l'Inde. (Cf. Fustel de Coulanges, La cité antique, 1. II, c. 3).
Tout le inonde sait que, chez les chrétiens, les enfants reçoivent leurs noms au baptême.
0 En syro-chaldaïque ou araméen, c'est-à-dire dans sa langue maternelle, Jésus était appelé Jés-
terre promise ; par le grand-prêtre, fils de Josédech, qui ramena les Juifs de Ba,bylonè à Jérusalem et inaugura le second Temple ; par Fauteur du livre de l'Ecclésiastique, qui remit sous les yeux des Juifs revenus de la captivité, les leçons de sagesse renfermées dans les anciens livies sacrés, et réunit comme en un faisceau toutes les clartés de la révélation mosaïque.
Chacun de ces grands personnages avait son titre propre à porter le nom de Jésus; le Fils de Marie réunit tous ces titres en sa Personne à un degré éminent : Roi, Pontife et Maître de tous, il devait sauver le monde entier par la vertu de sa doctrine et de son sacrifice, et introduire
houah ; c'est une contraction de l'hébreu : Iehoshouah, (Sauveur), que les Grecs, les Septante, Phi- Ion, Joseph, traduisent par lésons et les Latins par Josue. Cette abréviation a été faite à la suite de la captivité de Babylone. C'est ainsi que Josue, fils de Nun, et Jésus, fils de Josédech, appelés auparavant lehoshouah (Cf. Jos., Agg., Zach.) sont nommés léshouah dans les livres écrits après la captivité. (Cf. Nehem., 8, 17 ; Esd., 2, 2 ; Nehem, 7,7).
triomphalement ses élus dans la véritable teïre promise. Il apportait à la terre le saint parfait et universel, le salut de la me et du corps, le salut du temps et de l'éternité. 21 II était donc le Sauveur par excellence, et lui seul a pu soutenir toute la force du " Nom nouveau que la bouche dn Seigneur a nommé. " "
Dès l'origine de l'Eglise, l'usage a uni au Nom de Jésus celui de Christ, qui ne fait qu'un avec le premier. Le nom de Jésus est le nom propre du Sauveur ; celui de Christ,abréviation du grec : Christos, qui lui-même a la signification de l'hébreu: Mashiach (Messias), oint, marque la fonction officielle de Jésus; il témoigne que Jésus est véritablement le Messie, le Désiré des Nations, le Saint des Saints annoncé par Daniel, 23 le Oint par excellence, qui a été consacré non avec une huile quelconque, comme les prêtres,
21 Cf. S. Thom., III, q. 37, a. 2,
22 Is., 02, 2.
23 Dan., IX, 24.
les prophètes, les rois qui l'avaient précéda, mais par Fonction même de la divinité unie hypostatiquement en lui à la nature humaine ; il nous révèle tous les attraits et les charmes de la personne du Sauveur, dont " le Nom est comme une huile épandue ", 24 une huile de joie, 25 qui calme toute douleur, guérit toute blessure, rend le joug de l'Evangile léger et suave, et nous donne la souplesse, l'agilité et la force nécessaires dans les combats de la vertu. Ce nom de Christ, aussi bien que tous les autres noms donnés au Sauveur par les saintes Ecritures, se trouve renfermé dans celui de Jésus, qui est le symbole de notre salut, terme de la mission du Messie. 26 Et ainsi, résumé de toutes les grandeurs du ciel et de la terre, l'admirable Nom de Jésus est encore le synonyme de toutes les suavités, de toutes
24 Oleum effusum nomen tuum. (Cant., 1, 2).
25 Unwit te, Deus, Dans tuus oleo laetitiae. "Dieu Ion Dieu, t'a oint d'une huile d'allégresse. " (Ps., XLIV, 8).
26 Cf. S. Thomas, III, q. 37, a. 2.
les douceurs, de toutes les joies, dont le nom de Christ est le signe. Si ce Nom béni du plus beau des enfants des hommes est pour tous ceux qui l'aiment, comme le dit saint Bernard, un miel exquis à leur bouche, une mélodie ravissante à leurs oreilles et une source de jubilation dans leurs coeurs, 27 avec quelle émotion et quelles délices Marie a dû le donner à son Fils le jour de la Circoncision ! Avec quels sentiments et quel accent la Vierge dut redire ensuite, pendant tout le cours de sa vie, ce Nom du fruit béni de ses entrailles ! Tmagine-t-on rien de plus doux, de plus tendre, de plus pur, de plus suave, que le nom de Jésus sur les lèvres de Marie ?
Ce fut probablement le 1er janvier que le Sauveur reçut son Nom, et tous les ans, à la même époque, l'Egiise unit la glorieuse mémoire de ce Nom divin à celle du mystère de la Circoncision. Et ainsi, le Nom de Jésus est marqué en lettres de sang au
27 M cl in ore, in aure melos, in corde jubilus. (Saint Bern.).
front de chaque année qui s'ouvre sur le monde, connue pour nous faire entendre que les années appartiennent au Fil-s de Marie, et qu'elles doivent toutes être consacrées à la gloire de Celui qui a versé son sang pour nous. 28
Cf. Faber, The Prenions Blood, c. Y.
Présentation de Jésus
au Temple Purification de Marie
(Luc, il, 22-39)
Adorna thalamum tuum, Siotij et suscipe Regem Christian: amplectere Mariam, quae est coclestis porta; ipsa enim portât Regem gloriac.
Décore ta chambre nuptiale, ô Sion, et reçois le Christ Roi ; accueille avec amour Marie, qui est la porte du ciel, car elle tient dans ses bras le Roi de gloire.
(De l'Office (te la Purification).
uarante jours s'étaient écoulés depuis que les anges avaient chanté çS la naissance du Sauveur. Or, y d'après la loi de Moïse, la femme qui avait mis au monde un enfant mâle était obligée, le quarantième jour après l'enfantement, de présenter au Temple
mi agneau d'un an, qui devait être offert en holocauste comme hostie d'action de grâces; elle devait offrir, de plus, le petit d'une colombe ou d'une tourterelle, pour se faire relever de la souillure légale qu'elle avait contractée. Si elle ne pouvait faire la dépense d'un agneau, elle devait prendre deux tourterelles ou deux jeunes colombes, Tune pour l'holocauste et l'autre pour le sacrifice expiatoire. * La loi ordonnait également de 'présenter et de consacrer à Dieu tous les premiersnés, ou, selon l'expression du texte sacré, les enfants mâles qui ouvraient le sein de leur mère. 2 C'était un hommage rendu à la protection dont Jéhovah avait couvert les premiers-nés des Hébreux en cette fameuse nuit où furent exterminés les premiers-nés des Egyptiens. 3 Les parents des enfants ainsi offerts au Seigneur ne pouvaient en recouvrer la disposition
1 Cf. Levit., XIT, S.
2 Omne masculinum adaperiens vulvam. (Luc, II, 23).
*Eœod., XIII.
qu'ils ne les eussent auparavant rachetés de Dieu. Dans le plan de la religion mosaïque, c'étaient les aînés des familles juives qui devaient être les ministres du culte; il fut réglé plus tard que la seule tribu de Lévi remplirait en leur nom les fonctions sacerdotales, 4 à la condition que les premiers-nés seraient offerts dans le temple et rachetés 5 pour 5 sicles, au profit des lévites. Ces 5 sicles correspondaient à 15 francs ou 3 dollars environ de notre monnaie.
Est-il besoin de remarquer que ces prescriptions de la loi ne pouvaient regarder
* Ce iprivilège était la récompense du zèle que les enfants de Lévi avaient montré pour l'honneur et les intérêts de Dieu, dans une circonstance mémorable, rappelée au livre de VEœode. (XXXII, 26 et suiv.) Voir aussi Racine, Athalie : acte IV, scène 111, v. 1362 et suiv.).
5 €e rachat devait se faire au plus tôt un mois après l'enfantement selon le teste des Nombres (XYilI, 16): Cujus retiemptio erit post unum meitsem. " Communément, les mères attendaient le temps de leur purification pour présenter et raeheter fleurs fils premiers-nés. (Cf. Corn, à Lap., h. 1.)
Jésus et Marie ? L'Enfant de Marie était le Dieu d'Israël, et Celui à qui étaient offerts les premiers-nés : évidemment, il ne pouvait être tenu à se présenter luimême. Quant à Marie, vierge avant et pendant le glorieux enfantement, qui, loin de ternir l'éclat de sa pureté,y avait ajouté un nouveau lustre, comment aurait-elle été soumise à une prescription dont les ternies mêmes supposaient que les mères avaient conçu et enfanté selon les lois ordinaires de la nature ? La Vierge sage et humble, docile aux inspirations de son Fils, ne voulut point se prévaloir de ses droits ; elle garda le secret du grand Roi; et mettant généreusement sous ses pieds toutes les considérations de la sagesse humaine,le 2 février, 6 elle quitta, avec son Fils et Joseph, la demeure sous l'humble toit de laquelle ces quarante jours avaient fui avec la rapidité d'une vision céleste.
Sur la route de Bethléem à Jérusalem,
6 On suppose que la Nativité eut bien lieu le 25 décembre.
s'élevaient les pierres massives qui surmontaient le tombeau de Rachel. Selon l'usage des Hébreux, Marie et Joseph durent s'arrêter pour prier sur la poussière vénérée d'une des saintes de leur peuple ; ils ne songeaient guère que les gémissements prêtés par l'Ecriture à la mère de Joseph et de Benjamin, allaient trouver leur application dans les cris des mères dont les enfants devaient, quelques jours plus tard, être massacrés à la place de Jésus. 7 Bientôt le faîte du Temple resplendit aux regards des saints voyageurs. Bâti par Zorobabél, au retour de la captivité, ce superbe édifice avait été agrandi et embelli avec nue magnificence royale par Hérode-le-Grand. Sa splendeur n'atteignait pas encore sans doute celle du fameux Temple que Salomon avait élevé ; mais jamais, selon la parole du prophète, 8 le premier Temple n'avait connu de gloire égale à celle qui allait consacrer le Tem-
7 Mat., II, 18.
8 V. Agg., TT, 8, sqq.
pie d'Hérode: " Le Seigneur du Temple allait faire son entrée clans le Temple du Seigneur. " 9 Ayant franchi le mur d'enceinte, la sainte Famille se trouva dans la cour des Gentils, où se tenaient les marchés du Temple. La Vierge Mère, plus pure que la neige immaculée du Liban, monta jusqu'à la cour des femmes pour s'y faire purifier. Le prêtre qui était de semaine vint recevoir " les deux tourterelles ou les deux petits de colombes ", que Joseph avait achetés dans le premier parvis : c'était l'offrande du pauvre : la Mère de Dieu ne pouvait donner davantage.
Après avoir prié quelque temps sur elle, le prêtre la fit entrer dans le second parvis, à l'endroit destiné aux femmes pares. Marie, si jalouse de sa virginité, venait d'en sacrifier la gloire aux yeux des hommes : que lui importaient les jugements du monde, pourvu qu'elle plût à Dieu? Elle allait maintenant immoler au Père céleste
9 Adducunt ergo Dominum t empli ad templum Domini, (Bonav., Médit, vitae Gliristi, c. XI).
( /élui qu'elle aimait mille fois plus que sou Ame, sou Fils et sou Dieu. Le moment était venu où Jésus devait ratifier publiquement l'oblation qu'il avait faite de luimême à Dieu, dans le secret, dès son entrée dans le monde. 10 Ce fut alors que pour la première fois Dieu reçut dans son Temple une offrande digne de Sa Majesté : c'était son Fils lui-même qui s'offrait à lui, en qualité de victime du genre humain, à la place de toutes les victimes de la loi ancienne qui l'avaient figuré. Quel spectacle pour le ciel, et quel moment dans l'histoire du monde ! Les ombres commençaient a s'effacer dans le Temple aux premiers rayons du Soleil de vérité; un nouvel Autel allait être élevé sur les ruines de l'ancien ; le Sacerdoce lévitique, qui n'offrait à Dieu que des sacrifices impuissants et trop souvent souillés, allait être supprimé, et remplacé par un sacerdoce plus auguste ; et le temps approchait où une offrande toujours pure et agréable
Cf. Psalra., XXXIX, 7-9 ; et Hebr., X, 5-7.
serait présentée au Seigneur, non pas seulement dans le Temple de Jérusalem, mais dans tous les lieux du monde " depuis les régions où le soleil se lève jusqu'à celles où il se couche. " lx Le prêtre qui reçut Jésus des bras de ses parents pour le présenter à Dieu n'avait pas l'oeil de Pâme assez éclairé pour reconnaître dans l'enfant d'une famille pauvre le Pontife-Roi promis à ses ancêtres : le moment solennel où il portait l'Ange de l'alliance, 12 que les anges du Temple adoraient en tremblant, passa inaperçu à ses regards. Les rites accomplis, il rendit Jésus à «sa Mère, en retour de la modique somme prescrite par la loi, sans se douter que l'Enfant qu'il prétendait ainsi libérer du service du Temple, était le seul Prêtre, l'unique Victime qui pût racheter le monde.
" Il y avait alors à Jérusalem ", dit Tévangéliste, " un homme nommé Si-
11 Cf. Mal., I, 11.
12 Cf. Mal., III, 1.
niéon. " 13 La manière dont saint Luc s'exprime sur un personnage qui joua un si beau rôle à la Présentation du Sauveur, paraît supposer que Siméon n'était pas revêtu de la dignité sacerdotale, et qu'à plus forte raison il ne peut être identifié avec Rabban Siméon, fils du fameux Hillel et père de Gamaliel, en qui certains exégètes ont voulu le reconnaître. S. Luc n'aurait pas manqué, semble-t-il, de relever tous les titres propres à fortifier le témoignage de Siméon à l'honneur de Jésus. 14 Obscur aux yeux du monde, il était grand devant Dieu. Il avait vieilli 'dans la justice et la piété. Témoin des humiliations de son peuple, qu'il ressentait vivement, il n'avait pas oublié les promesses faites à ses pères. L'attente du Rédempteur était devenue toute sa vie, et il soupirait sans cesse après le moment qui devait faire le bonheur et la consola-
13 Luc, II, 27.
14 Cf. Maklonat, h. 1., ainsi que Migne : Summa aurea B. M. V., t. I, p. 1148 et suiv.
tion du peuple d'Israël. Dans ses intimes communications avec l'Esprit de Dieu, qui remplissait son âme, il s'était plus d'une fois plaint amoureusement des retards du Seigneur ; l'Hôte divin avait daigné lui répondre qu'il ne verrait pas la mort sans avoir vu le Christ du Seigneur. Et le vieillard attendait; et chaque jour, comme une sentinelle vigilante, il était sur sa haute tour, pour voir s'il ne pourrait rien découvrir dans le lointain. Le moment de Dieu allait enfin venir et couronner tant d'espérance et une attente si héroïque. Un jour, je ne sais quel mouvement de TEsprit-Saint le poussa vers le Temple; la Sainte Famille venait d'y arriver. Eclairé par une lumière d'en haut, l'amour de Siméon eut bientôt reconnu, sous les pauvres langes de l'Enfant de Marie, l'objet de tous ses désirs. En croyant à peine ses Veux, et sans même remarquer l'indifférence qui régnait dans le lieu saint autour du divin Roi, il s'abandonna à tous les transports de son allégresse et de sa dévotion; elles
ne connurent plus de bornes, lorsque la Vierge bénie déposa l'Enfant Dieu sur ses bras tremblants. A coup sûr, ô vieillard, il vous a fallu le soutien du Toutpuissant que vous pressiez sur votre coeur pour ne pas succomber sous le torrent de bonheur qui inonda alors tout votre être. Oui, c'est bien lui que vous portez; c'est le " Christ du Seigneur "; c'est le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; c'est Celui que les patriarches et les rois et les prophètes ont brûlé de voir! C'est le Sauveur du monde! Heureux vieillard, regardez-le encore: regardez ces yeux si doux, dont les lumières vont dissiper les ténèbres qui couvrent la terre; regardez cette bouche enfantine, d'où s'échapperont les paroles de la vie éternelle ; regardez ces petites mains, qui doivent relever le sceptre d'Israël, tombé en des mains étrangères. Heureux vieillard, rassasiez-vous, enivrez-vous de tant de douceurs et de charmes ! Cependant, le vieillard, sous le doux fardeau de l'Enfant, sentait, en quelque sorte, sa vie
refleurir et tout son être se renouveler1*; il éprouvait je ne sais quels tressaillements, comme ceux d'un être qui s'ouvre à une nouvelle existence et à toutes les délices d'une jeunesse immortelle. Cédant à la force de son amour, on ne peut guère en douter, il présenta aux lèvres du Dieu Enfant ses lèvres toutes tremblantes de respect et de tendresse; et de sa bouche, consacrée par le divin contact, s'échappa alors le sublime cantique dont l'écho devait retentir jusqu'à la fin des siècles: c'était le chant du cygne; il avait vu le Christ, qu'avait-il encore à faire icibas? " C'est donc maintenant, Seigneur/' s'écria-t-il, " que, selon votre parole, vous laissez aller votre serviteur en paix, puisque mes yeux ont vu le Sauveur que vous avez établi devant le monde entier pour être la lumière des nations et la gloire d'Israël, votre peuple. »
15 Foetus est in puera puer; innovatus in aetate, qui pieu us erat pietate. (S. Ang.).
Le saint vieillard nous livre, à la fin de son cantique, le secret de la joie qui le transportait; rien de moins égoïste et de plus noble. S'il était si heureux de mourir, c'est qu'il savait maintenant, c'est qu'il avait constaté de ses propre^ yeux, que la pauvre humanité avait un Sauveur et que des jours meilleurs allaient enfin luire sur elle. Echappant aux préjugés étroits de la plupart de ses concitoyens, qui restreignaient à la nation théoeratique les bienfaits du Messie, il annonce et salue les premiers rayons du divin Soleil qui, s'élevant du sein de la glorieuse terre de Juda, allait inonder de sa lumière la terre entière, alors toute recouverte des ombres de la mort.
Au témoignage rendu par Siméon à Jésus Enfant, vint se joindre celui d'une sainte veuve, la fille de Phanuel, de la tribu d'Aser. Dieu l'avait préparée depuis longtemps à cette grâce. Anne avait atteint l'âge de 84 ans. Elle avait fourni avec honneur sa triple carrière de jeune fille, d'épouse et de veuve, laissant par-
tout après elle les chastes parfums de ses vertus. Privée de sou ruari, à la fleur de la jeunesse, après sept ans seulement de mariage, elle n'avait jamais voulu prendre de nouveaux engagements ; elle savait, dit saint Augustin, que le temps était venu où l'hommage de la continence serait plus agréable au Christ que celui de la maternité. 1G Elle passait la plus grande partie de son temps dans le Temple, qui était ainsi devenu sa demeure habituelle; nuit et jour, elle faisait monter vers le ciel des supplications ardentes, appuyées par un jeûne continuel, et appelait la miséricorde divine sur son peuple. Dieu avait récompensé la fidélité de sa servante par des dons extraordinaires, et plus d'une fois son esprit avait été éclairé de lumières surnaturelles. 17 Attirée au Temple,
16 Novcrat jam tcmpus cssc, quo Chrisio non officio pariéndi, sed studio continendi. .. melius scrviretur. (Ang., de hono viduilatis, cap. 7, § 10.).
" L'évangéliste s'étend avec une sorte de complaisance soir l'origine et les qualités d'Anne, pour relever l'autorité du témoignage qu'elle mérita de rendre à Jésus.
comme Siméon, par un mouvement du divin Esprit, elle eut aussi l'ineffable consolation de reconnaître et de contempler Celui dont elle avait si souvent et avec tant d'ardeur imploré la venue ; elle éclata eu actions de grâces, appuya le témoignage et les louanges du vieillard, et se livra à tous ses transports, et dès lors, jusqu'à la fin de sa vie, sa plus douce joie fut de parler du divin Fils de Marie " à tous ceux qui attendaient la rédemption d'Israël. "
" Cependant les parents de Jésus ", remarque révaiigéliste, " écoutaient avec ravissement les grandes choses que les deux saints vieillards disaient de lui. " Sans doute, ils n'apprenaient rien de nouveau ; mais qui ne sait que le souvenir des choses merveilleuses, surtout quand elles regardent un être cher, ne peut jamais être rappelé à l'esprit sans y éveiller un profond sentiment d'admiration? 18 Marie
18 Transcendentittm rcrum notitia, quoties in memoriam renerit, toties rénovât in mente miraculum, (Graccus A., a p. 8. Th., Caten. aur.).
et Joseph ne se croyaient jamais assez instruits des grandeurs de Jésus; ils se plaisaient à en entendre le récit, où ils découvraient sans cesse de nouvelles beautés; les choses qui intéressaient l'Enfant divin étaient toujours assez nouvelles, à leurs veux, pour ne jamais cesser d'être admirables. 19 ^'avaient-ils pas lieu d'ailleurs d'admirer la conduite étonnante de la Providence à l'égard de Jésus et son attention à relever, pour ainsi dire, l'obscurité de chacun de ses mystères par quelque circonstance extraordinaire? Et comme ils bénissaient du fond de leur coeur ces deux âmes simples et humbles, sur lesquelles s'étaient fixées les préférences du Seigneur !
Siméon avait remis l'Enfant à ses parents; il les félicitait de leur gloire et de leur bonheur. Mais voici qu'à la lumière d'en haut, l'avenir de l'Enfant et de la Mère s'ouvre à ses yeux. Mû par l'Esprit de Dieu, il se tourna vers Marie, dont il
Cf. Duquesne, Evaug. médité : li. 1.
sembla alors entrevoir la maternité virginale, et il eut le courage de dire à une telle mère: " Cet enfant est au monde pour la ruine et la résurrection d'un grand nombre en Jsraël,et pour être en butte à la contradiction ; vous-même vous aurez l'âme transpercée d'un glaive; et ainsi seront révélées les pensées cachées dans le coeur cFun grand nombre ". Marie, si heureuse tout à l'heure des louanges données à l'Enfant, courba la tête sous ces paroles " effroyables pour une mère, " 20 comme sons un vent d'orage, et adora la volonté de Dieu. Elle embrassa avec joie, pour l'amour de son Fils et de ceux qu'il était venu sauver, tonte la douleur que donne la prévoyance d'un mal extrême, avec les inquiétudes importunes et toutes les angoisses causées par l'ignorance de la nature de ce mal. 21
Siméon venait de faire en peu de mots
P>oss., 1er sermon sur la Purifie.
Uoss., ibid.
l'histoire de la vie du Sauveur par rapport à l'huiaanité. Principe de résurrection pour les uns, il devait être une occasion de ruine pour les autres ; il se rencontrerait des hommes assez esclaves de leurs passions pour refuser le salut offert par le Fils de Dieu, des hommes qui s'élèveraient contre la Vérité, qui chercheraient à l'obscurcir sous le blasphème et la calomnie, qui ne seraient contents que lorsqu'ils l'auraient vue clouée à un gibet. Et ainsi, toutes ces contradictions auxquelles Jésus devait être exposé, mettraient au grand jour les dispositions secrètes d'un grand nombre, leur arracheraient le voile de piété qui égarait l'opinion, et révéleraient la profondeur de l'orgueil et de la corruption cachés au fond de tant de coeurs.
Commencée pendant la vie mortelle du Sauveur, la lutte contre lui s'est poursuivie dans le cours des siècles, et elle se prolongera jusqu'à la fin des temps. Cette campagne aussi habile que perfide qui est menée de nos jours contre l'Eglise,
n'est qu'un épisode de cette étrange et longue guerre, où La violence essaie d'opprimer la Vérité, selon le mot de Pascal. Le Christ a toujours été et sera toujours en butte à la contradiction. Il partage l'humanité en deux camps: le camp de Dieu et le camp de Satan.
Dans la personne des deux saints vieillards Siméon et Anne, le inonde ancien, avant de disparaître, était venu rendre témoignage au Christ, qu'il avait figuré, annoncé, préparé, attendu et appelé avec tant d'ardeur: il avait salué en ce petit Enfant le consommateur de 'la religion ancienne, et s'était plu à célébrer ses gloires ; puis, obligé de se retirer, il lui avait donné le baiser d'adieu, baiser plein de consolation et d'amour, et lui avait enfin remis les clefs de l'avenir, en marquant la part que Marie aurait au sacrifice de son Fils et en la désignant ainsi à l'admiration, à la reconnaissance et à l'imitation du genre humain. La tâche du vieux monde était désormais accomplie ; sa mission était terminée: et voici " que s'ou-
vrait la grande ère des siècles nouveaux... et que les grands mois commençaient leur eours.
Et Marie et Joseph, prenant congé des deux vénérables vieillards, quittèrent les sacrés parvis. En retournant à Bethléem, 23 la Vierge, sans doute, serrait plus
- Magnus ah integro saeclorum nascitur ordo,
...et inclinent magni proccdere menses.
Vin*., Eglog. IV. Cf. Mgr Gay, Elévations sur la vie <le N.-iS. Jésus-Christ, 20e Elevât.
23 Saint Luc dit qu'après avoir tout accompli selon la loi du Seigneur, Marie et Joseph retournèrent à Nazareth (II, 39). Il ne veut pas dire, sans doute, qu'ils le firent immédiatement. C'est la manière des évanigéilistes, comme le remarque saint Augustin, de raconter de suite et de joindre les choses éloignées les unes des autres, lorsqu'ils croient devoir omettre les faits intermédiaires qui n'entrent pas dans leur plan. Il est vraisemblable qu'après la Purification, Joseph et Marie retournèrent à Bethléem, et qu'ils voulurent s'y fixer. Aussi à leur retour d'Egypte, n'est-ce pas à Nazareth qu'ils se proposaient de se rendre, mais à Bethléem (" en Judée ") ; et ce n'est que la crainte d'Archéilaus qui les détermina, sur un avertissement céleste, à revenir à Nazareth. ((Mat., II, 22) : incident que l'évangéliste relève comme providentiellement ménagé et en dehors des probabilités
fort sur son coeur le Fils qu'elle venait, de sacrifier à Dieu pour le salut du genre humain. Elle savait que Jésus ne lui appartenait plus, qu'il était devenu la propriété des hommes, et qu'ils ne le lui avaient remis par les bras de Siméon, qu'afin qu'elle relevât pour eux. Allez, auguste Vierge, emportez cet Enfant, nourrissez-le et faites croître cette divine Victime ; et puissent les grandes et si longues douleurs que vous avez acceptées avec tant d'amour et de joie pour notre salut trouver un écho dans tous les coeurs
humaines: " Il fallait ", dit-il, " que s'accomplît la parole des prophètes: Il sera appelé Nazaréen " (II, 23). Peut-être les saints époux pensaient-ils qu'il était plus conforme à la volonté de Dieu d'élever le divin Enfant sur les lieux qui l'avaient vu naître, afin qu'il fût plus facilement reconnu pour le Messie. D'a.près quelques commentateurs, la Sainte Famille, après la Présentatloin, serait bien, en effet, retournée immédiatement à Nazareth, mais seulement en vue des mesures à prendre pour uu établissement définitif à Bethléem. Bans cette hypothèse assez plausible, les paroles de saint Luc rappelées plus haut ne donneraient plus lieu à aucune difficulté.
et vous assurer le respect et l'amour du genre humain ! 24
24 On trouve xvne figure frappante de ces longues angoisses de la Mère de Jésus dans l'histoire de Jochabed, mère de Moïse, chargée par la fille de Pharaon d'élever en qualité de nourrice son propre enfant pour cette royale princesse. " Reçois cet enfant, lui avait dit celle-ci, et nourris-le moi; je te donnerai ton salaire. " Accipe puerum istum, et nutri mihi: cyo dabo tibi mcrccdcm tuam. (Ex., II, 9.) Cf. P. Ventura, La mère de Dieu, mère des hommes : II, 4.
Les Mages
(Matt., ii, 1-12)
Gircumspice, Jérusalem, ad Orientent, et ride jucunditatem a Deo tibi renientem.
Regarde, Jérusalem, du côté de l'Orient, et vois la joie que Dieu t'envoie.
(Baruch, IV, 36).
fi orsque le saint vieillard Siniéon saluait la divine Lumière qui ^£3 devait briller sur toutes les 11a-
j tions, l'étoile s'était déjà levée, qui allait amener de l'Orient, aux pieds de l'Enfant Dieu, les prémices de la gentilité.
Ce n'étaient pas seulement les Juifs qui attendaient alors le Libérateur. Répandus dans toutes les villes de l'univers, où ils s'étaient fait beaucoup de prosélytes, ils avaient réveillé partout, avec les
antiques traditions dont leurs livres sacrés étaient les dépositaires, les souvenirs à demi effacés du Rédempteur promis dès l'origine du monde: " L'Orient tout entier " dit Suétone, * u avait les veux fixés sur une antique et constante opinion d'après laquelle les destins promettaient le sceptre de l'univers à des hommes sortis en ce temps de la Judée. " " Un grand nombre ", rapporte Tacite, 2 " était persuadé, d'après d'antiques traditions sacerdotales, que le temps était venu où l'Orient devait saisir la suprématie, et où des hommes partis de la Judée deviendraient les maîtres du monde. " M. Gaston Boissier remarque, lui aussi, 3 que " c'était une opinion accréditée alors que le monde épuisé touchait à une grande
1 Percrebuerat oriente toto vêtus et constans opinio esse in fatis ut eo tempore Judaca prof cet i rennn potirentur. (Suet., Ve&pasian, No 4).
2 Plnribus persuasio trierai antiquis sacerdotum
lit loris contincri eo ipso tempore fore ut vaiesecret Oricns profectique Judacâ rcrum potirentur. (Tac, Histor., 1. v. n. 13).
3 La religion romaine, t. I, p. 260 sq., 4e éd.
Crise, et qu'une révolution se préparait qui lui rendrait la jeunesse. " " De quelque côté qu'on prêtât l'oreille, " ajoute-til, " on n'entendait alors que la voix des devins ou des sages qui annonçaient l'approche des temps nouveaux. " Virgile semble s'être fait l'écho de toutes ces aspirations dans sa quatrième églogue, où il montre la nature entière tressaillant d'allégresse dans l'attente d'un enfant qui allait renouveler le monde, clore le siècle de fer et ramener l'âge d'or, effacer tous les vestiges de nos crimes et affranchir la terre de toute crainte, abattre le serpent et régner sur l'univers pacifié. 4 Ainsi,
TJltima Cumaei venit jam carminis aetas; Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo. Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia régna; Jam nova progenies caelo demittitur alto. Tu modo nascenti puero quo fcrca primum Dcsinct, ac toto surget gens aurea mundo, Casta, favc, Lucina. . .
Te duce, si qua manent sceleris vestigia nostri. Irrita perpétua suivent formidine terras. JUe Deum vitam accipiet. . .
Occidet et scrpens, et fallaœ lierba, vcncni Occidet; assyrinm vulgo nascetur amomum.
vers l'époque de la naissance du Christ, l'attente était partout. Mus par je ne sais quel souffle' divin, les peuples, courbés sous le joug de l'erreur et du vice, se tournaient tous comme instinctivement, dans leur détresse, vers Celui qui est la lumière et le salut de l'univers, et le pays où il devait naître était devenu en quelque sorte le pôle de l'espérance universelle. Un calme profond, précurseur du grand événement, s'était répandu sur toute l'a surface de la terre. .Recueillie dans un mystérieux silence, l'humanité semblait suspendre sa marche et interrogeait tous
" Tl est venu ce dernier âge prédit par la Sibylle de C unies ; le grand ordre des siècles recommence. Déjà revient la Vierge ()la justice), et avec elle le règne de Saturne; déjà du haut des deux descend une >race nouvelle. Cet enfant dont la naissance doit mettire fin au siècle de fer et l'amener l'âge d'or dans le monde entier, daigne, chaste Lucine, le protéger... Sous tes lois (ô Pollion),' les dernières traces de nos crimes seront effacées, et la terre sera affranchie de la perpétuelle frayeur qui pèse sur elle. Cet enfant vivra de la vie des dieux... Désormais, plus de serpents, plus de plantes aux perfides venins ; en tous lieux croîtra l'amome d'Assyrie. " (Virg., Egl. 4, passim.).
les points du ciel, à la recherche 'du signe du grand Koi. C'est qu'en effet d'anciennes traditions lui avaient appris que l'avènement du nouveau Roi qui allait naître serait marqué par l'apparition d'une étoile extraordinaire. Aussi bien, qu'elles soient fondées ou non sur la fameuse prophétie de Balaain : " Une étoile sortira de Jacob, " 5 on ne peut guère douter que ces traditions ne fussent alors d'une notoriété vulgaire. Les Mages, annonçant aux Juifs qu'ils ont vu l'étoile du Messie, en parlent comme d'une chose qui ne dût étonner personne, et avec la conviction que tout le monde savait qu'une étoile devait être la marque propre de l'avènement du Christ. Ils ne disent pas : "Nous avons vu une étoile en Orient ''; mais " nous avons vu son étoile. ' Il est aussi à remarquer qu'Hérode ne sembla pas douter que cette étoile ne fût bien l'annonce du Messie, comme le prouve toute sa conduite en cette conjoncture.
s Orietùr Stella ex Jacob. (Nomb., XXIV, 17).
On ne sait pas à quel moment précis cette étoile parut. Il semble plus probable qu'elle commença de rayonner lorsque le divin Soleil perça le nuage derrière lequel il s'était renfermé pendant neuf mois et qu'elle resplendit aux yeux des Mages en même temps que la lumière d'en haut brilla sur les bergers de Bethléem. 6 Aussi bien les Mages semblent-ils associer dans leurs paroles l'idée de la naissance du Roi des Juifs à l'apparition de son étoile.
On s'est beaucoup occupé de la nature de ce phénomène, et il serait long de rapporter tous les sentiments qui se sont produits à ce sujet. Ils peuvent se ramener à deux. D'après un certain nombre d'interprètes, l'astre des Mages ne serait qu'un phénomène astronomique normal. On connaît, entre autres, la célèbre hypothèse de plusieurs savants modernes, selon lesquels cette étoile serait, pour ainsi dire, résultée de la réunion extraordinaire de
6 Cf. Bened., XIV, De festis, p. la, LXVI.
trois planètes, Jupiter, Saturne et Mars, formant par leur rapprochement comme un seul corps lumineux d'une très vive clarté. Que ces trois planètes soient en effet entrées en conjonction vers l'époque de la. naissance de Jésus-Christ, la chose ne semble pas douteuse: les savants calculs de Kepler, 7 acceptés par les astronomes modernes, la mettent hors de doute.
Mais il est difficile de voir que ce phénomène sidéral réponde aux données de l'Evangile sur l'étoile des Mages. Comment ces sages auraient-ils attaché une signification mystérieuse à un phénomène purement naturel? Mais surtout comment concevoir qu'un de ces globes immenses qui
7 Cf. Kepler, De J. G. vero anno natalitio. Kepler .suppose qu'à ces trois planètes dont la rencontre si remarquable dut frapper les Mages, vint se .joindre une nouvelle étoile pareille à celle qu'il observa en 1603 au milieu de ces mêmes planètes, dont la réunion s'était reproduite. Or, dit-il, "cette étoile fut l'objet d'un miracle particulier, qui la fit mouvoir dans la partie inférieure de l'air. Tant qu'elle parut se lever et se coucher comme les autres, elle attira l'attention des astronomes chaldéens par sa nouveauté, sans leur donner aucune
gravitent dans les profondeurs du firmament marche devant des voyageurs, selon l'expression de l'évangélistê, et leur indique le lieu précis où repose un enfant ? Il est plus vraisemblable et plus simple de croire, avec la plupart des interprètes, que l'étoile des Mages n'était qu'un météore resplendissant formé pour la circonstance sous la figure d'un astre dans la région de l'atmosphère. 8
Plusieurs ont émis l'idée que cette étoile merveilleuse n'avait été visible que pour les Mages. L'opinion contraire paraît plus conforme à la lettre du texte sacré : les Mages, selon la remarque de dom Calmet, semblent s'exprimer à Jérusalem comme
indication particulière. Mais quand ils la virent descendre, s'avancer peu à peu vers l'occident et enfin y disparaître, les Mages se décidèrent à la suivre, et, en se rappelant le chemin de l'étoile, ils vinrent en Judée. " Opéra omnia, Francfort, 1898, t. IV, p. 346. Cette hypothèse paraît un peu bien compliquée et multiplie les miracles sans raison. Cf. Vig'ouroux, Dictionnaire ûe la Bible : Etoile des Mages.
8 Cf. S. Thom., III, q. 36 a. 7 ; et Fillion, Comment, .sur saint Matth., h. 1.
si tout le monde avait pu voir l'étoile du Messie.
Quelle émotion n'excita pas un phénomène si extraordinaire au sein de ces peuples de l'Orient tout pleins de l'idée d'un Libérateur et de celle du signe qui devait l'annoncer! Certes il n'est pas étonnant que plusieurs des principaux personnages de ce pays se soient levés pour aller porter leurs hommages aux pieds du nouveau Roi. Il n'est pas même invraisemblable de croire qu'ils entreprirent ce long voyage, non seulement en leur propre nom, mais comme représentants d'un grand nombre qui partageaient leurs sentiments. Qu'étaient-ils cependant, ces nobles pèlerins dont le nom devait être célébré avec tant d'éclat dans toutes les générations à venir? Quel était leur rang dans la société? Quel était leur nombre? Quelle région de l'Orient habitaient-ils? Ni l'Evangile ni la Tradition n'offrent aucune réponse certaine à la plupart de ces questions. Si ce silence témoigne qu'elles ne sont pour nous que d'une importance secondaire, on
ne peut nier cependant qu'elles ne présentent un vif intérêt et ne soient tout à fait dignes d'arrêter l'attention d'un chrétien. Saint Matthieu donne à nos héros le nom de mages. Ils appartenaient par conséquent à cette caste sacerdotale célèbre qui florissait autrefois chez les Mèdes et les Perses. Ministres d'une religion qui était alors, comme dit M. de Broglie, 9 " l'une des plus semblables au judaïsme et au christianisme qui aient jamais existé", ils adoraient sous le nom >d'Ahuramazda (Ormuz: le sage éternel) un Dieu unique, parfait, personnel, créateur du monde, même d'Ahriman (l'esprit de perdition) .10 A l'étude de la religion ils joignaient celle de toutes les sciences et spécialement de l'astronomie, qui était fort en honneur parmi eux. Leur influence était grande au milieu de leurs concitoyens et à la cour des rois persans. Si l'on en ■croij; Oicé-
9 De Broglie, Cours de Vhistoire des cultes non chrétiens, p. 36.
10 Cf. BoUing-ei', Paganisme et Judaïsme, trad. .T. de P., 1. VT, 21-23.
ron, n personne, en Perse, ne pouvait monter sur le trône sans passer par leur éco'le. 12 S'ils jouissaient dans leur pays d'une si haute situation, il ne serait cependant pas exact de dire qu'ils fussent des rois. La légende populaire qui attribue aux Mages de l'Evangile le privilège de la royauté semble fondée sur une fausse interprétation de ce passage du Psaume LXXI, 10, 13 qu'on peut traduire ainsi,
11 Nec quisquam rex Persarum potest esse, qui non ante magorum disciplinam scientiamqne perceperit. (de Divinat., 1. I, c. XL!) Magos. . . (quod genus sapientum et doctorum habebatur in Persis) Ibid., c. XXIII.
12 Avec le temps, le nom de mage, peut-être à cause de certaines pratiques singulières ou superstitieuisevS de quelques mages, finit par être pris en mauvaise part et servit à désigner les magiciens, les sorciers. (Cf. Act., VIII, 9; XIII, 8, etc.). C'est ainsi que plusieurs autres noms d'abord honorables, comme : sophiste, astrologue, tyran, sont* maintenant employés dans un sens défavorable. Evidemment, c'est dans son acception originale que S. Matthieu a pris le nom de mage, comme le montre l'ensemble du récit.
13 Regcs lliarsis et insulae mimera offerent ; reges Arabuni et Saba doua adducent. (Ps., LXXI, 10).
d'après le texte original: " Les rois de Tharsis et des îles paieront des tributs ; les rois de Saba et de Séba offriront des présents ". Les îles mentionnées dans ce texte ainsi que Tbarsis (c'est-à-dire Tartessus, port célèbre de la côte méridionale de l'Espagne) représentent l'Europe ; Saba (capitale de l'Arabie heureuse), figure l'Asie, et Séba (île située, diaprés l'historien Josèphe, entre deux affluents du Nil, et qu'on appela plus tard Meroé) désigne l'Afrique. Evidemment, on ne peut voir dans ce verset qu'une prédiction de la conversion des Gentils et de la catholicité de l'Eglise; il n'y est question des Mages qu'autant qu'ils sont les prémices de la Gentilité convertie au Christ. Il est à remarquer aussi que sur les anciens monuments de l'art chrétien les Mages ne sont pas représentés avec la tiare, qui est le diadème des rois de Perse, mais avec le bonnet phrygien et le costume des riches Persans. Aussi bien la mention de la royauté des Mages ne paraît dans aucun des anciens Pères. Cependant Tertullien,
faisant sans doute allusion à leur haute autorité, dit qu'elle était presque royale. 14
Parmi ces grands personnages qui composaient la classe des mages, combien y en eut-il qui eurent l'honneur d'aller saluer le Libérateur dans son berceau ? Quelques-uns portent leur nombre jusqu'à douze; la plupart des auteurs le réduisent à trois, et ce dernier chiffre paraît définitivement adopté par l'opinion traditionnelle à partir de saint Léon le Grand. Le nombre des présents offerts par les Mages semble favoriser ce sentiment. Quant aux noms qu'on leur donne aujourd'hui vulgairement, Melchior, Gaspar, Balthasar, ils ont été inconnus jusqu'au commencement du IXe siècle. Dans les Collectanea, ouvrage faussement attribué au vénérable Bède, et dans lequel, dit Bellarmin, on ne peut presque rien trouver qui soit digne du génie de Bède, Melchior est représenté comme un vieillard à cheveux blancs et
M Xam Magos rcycs fere habuit Oriens. (Tert., Adv. Jud., 9).
barbe longue; Gaspar, comme un jeune imberbe ; Balthasar, avec le teint brun et la barbe épaisse.
Bien des opinions ont été émises sur le lieu d'où sont partis nos illustres voyageurs. Les deux hypothèses qui ont réuni le plus de suffrages sont celles qui leur donnent pour patrie l'Arabie et la Perse. La première de ces hypothèses s'appuie principalement sur le texte du psaume 71, que nous rappelions tout à l'heure, sur le voisinage de l'Arabie à l'égard de la Judée et sur la nature des présents des Mages, qui font penser à l'Arabie, terre par excellence de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Un simple coup d'oeil suffit pour constater combien cette triple raison est loin d'être convaincante. Comme il semble qu'il n'y ait jamais eu de mages en Arabie et que la Perse est leur patrie ordinaire, il est à croire que c'est de ce dernier pays que vinrent nos trois pèlerins d'Orient, Qui sait si,en appelant des Persans,comme prémices de la Gentilité aux pieds du divin Roi des Juifs, Dieu n'aurait pas
voulu récompenser leur nation de la protection et de la délivrance qu'elle avait autrefois accordées à son peuple? 13 Au sein de ces populations, les traditions primitives s'étaient conservées plus fidèlement et étaient demeurées plus vivaces que chez les autres nations, grâce à l'influence religieuse que les Juifs captifs* exerçaient autour d'eux, grâce surtout au crédit extraordinaire dont jouit si longtemps parmi elles le grand prophète Daniel, qui était le conseiller le plus écouté à la cour de Darius le Mède et de Cyrus, et que sa sagesse avait fait nommer chef des mages. Ses célèbres prédictions messianiques, toujours si respectueusement accueillies, avaient fixé jusqu'à l'époque même où devait paraître le Libérateur. Ne s'explique-t-on pas aisément que, lorsque les temps furent accomplis, il se soit trouvé dans cet ordre des Mages que Daniel avait présidé autrefois, quelques personnages tout disposés à reconnaître le signe
Cf. Vigourrmx, Dirlinnnaire de la Bible: Mage.
du " Fils de l'homme " clans l'étoile miraculeuse qui brilla alors sur leurs têtes, et qu'ils aient été à môme d'entendre ce magnifique langage du ciel, selon l'expression de saint Augustin. 1G II est à croire d'ailleurs,et c'est renseignement de la plupart des Pères,qu'à cette lumière extérieure répondit dans leur aine une lumière divine qui leur montrait le rapport de l'astre nouveau avec le Messie et les invitait à aller rendre leurs hommages au libérateur. D'après quelques interprètes, l'étoile des Mages aurait offert à leurs yeux les traits d'un visage d'enfant tout resplendissant de lumière; et il est curieux de voir que Pline semble s'être fait l'écho de cette croyance, d'ailleurs peu fondée,dans ces paroles de son Histoire naturelle : " Il y eut aussi une comète, dont la chevelure était si éblouissante de blancheur, qu'il était à peine possible de la contem-
16 Stella quid erat, nisi magnifica lingua caelit (S. Ang.).
pler; elle représentait un Dieu sous les traits de l'homme. " 17
Les Mages furent fidèles à " fa lumière du Christ. " 18 Longtemps auparavant, le père des croyants avait quitté sa ville de la Chaldée, à la voix du Seigneur; devenus héritiers de la foi d'Abraham, ces vrais Sages n'hésitent pas non plus à quitter leur pays, leur famille, fleurs biens, pour répondre à l'appel d'en haut, quelque étrange et romantique que leur conduite puisse paraître. C'étaient les princes de Saba qui allaient contempler le nouveau Salomon; c'étaient toutes les nations qui s'ébranlaient pour aller se jeter aux pieds du Sauveur universel, du Désiré des nations.
On suppose assez généralement que l'étoile guida les Mages pendant tout leur
17 "Fit (ou fuit, selon quelques-uns), et eandidus comètes, argenteo crine ita refulgcns, lit vix enntueri liceat, speeieque humanâ Dei effigiem in se ostendens. (II, 29). "
18 "Lumen ad revelationem gentium. " (Lue, 11, 32).
voyage, à peu près comme la colonne de feu guidait les Israélites dans le désert, et qu'elle disparut seulement à leur entrée à Jérusalem, pour reparaître à leur sortie de cette ville. L'étude attentive du texte évangélique porterait plutôt à croire que l'étoile ne les accompagna que de Jérusalem à Bethléem : " Et voilà " dit l'évangéliste, après avoir rapporté leur entrevue avec Ilérode, " et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue en Orient marchait devant eux. " C'est donc, semble- t-il, qu'ils étaient venus sans elle: si elle leur eût déjà servi de guide depuis leur pays jusqu'à Jérusalem, l'expression de l'évangéliste paraîtrait peu naturelle ; et, de plus, dans cette même hypothèse, les Mages, à leur entrée dans la capitale de la Judée, se seraient-ils exprimés en ces termes : " Où est le Roi des Juifs ? nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus...? " Il semble qu'ils eussent dû ajouter: " et c'est elle qui nous a conduits jusqu'ici. " D'ailleurs, les Mages n'avaient point besoin de guide pour se rendre par
la voie des caravanes dans une ville aussi célèbre et aussi connue que Jérusalem.
Quoique montés sur des chameaux, ces " navires du désert ", qui peuvent fournir par jour une course de 40 à 50 kilomètres, les Mages durent mettre un certain nombre de semaines, du moins s'ils vinrent de la Perse, pour franchir l'immense distance qui les séparait de la capitale des Juifs. 19 C'était là, pensaient-ils, qu'ils trouveraient Celui
19 Selon une tradition, ils seraient arrivés au terme de leur voyage 13 jours après la Nativité, c'est-à-dire, probablement le 6 janvier, jour auquel l'Eglise célèbre l'Epiphanie du Seigneur. Le plus grand nombre des exégètes modernes placent cependant l'adoration des Mages après la Pinûfication, et ce sentiment paraît préférable pour deux raisons principales : 1. parce que le texte sacré (V. Miatth., II, 13, 14), semble supposer que la fuite en Egypte suivit immédiatement le départ des Mages et que par conséquent la Purification a dû avoir lieu auparavant ; 2. parce qu'il n'est pas vraisemblable qn'Hérode, jaloux de son autorité, ait laissé passer presque un mois sans s'informer de l'issue du voyage des Mages, qu'il avait lui-même envoyés dans une bourgade voisine à la recherche dn lvoi des Juifs, en leur commandant de revenir lui dire s'ils l'avaient trouvé.
qu'ils cherchaient. Sans doute, leur imagination leur représentait les rues de Jérusalem jonchées de rameaux verts et ornées de riches tentures, et il's croyaient déjà entendre le son des harpes d'Israël et les chants d'allégresse des enfants des Hébreux autour du berceau de leur Roi.
On imagine leur surprise et leur désappointement lorsque la froide vérité frappa leurs regards et qu'à leur entrée dans la ville ils ne purent rien y découvrir qui trahît quelque grand événement. " Où est le Roi des Juifs qui vient de naître?'' demandèrent-ils à quelques-uns des nombreux spectateurs qui se pressaient surs leur passage : " Nous avons vu son étoile' en Orient, et nous sommes venus l'adorer. ' " Le Roi des Juifs, le Messie ! ' répétèrent les Juifs de Jérusalem en se regardant avec surprise, et sans savoir que répondre. La parole des Mages était tombée au milieu des groupes curieux comme l'étincelle sur le chaume : une sourde rumeur circule bientôt dans les rues, sur les places publiques, dans les maisons, et
porte partout une émotion facile à concevoir. Est-il possible que le Roi-Messie soit né, et qu'on doive bientôt voir le drapeau de Juda flotter sur le monde vaincu? Comment l'odieux t37ran d'Israël, l'usurpateur jaloux du sceptre de David, va-t-il accueillir une telle nouvelle ? La rumeur publique eut bientôt franchi le seuil du palais d'Hérode et vint faire tremMer le vieux roi sur son trône. Descendant d'Ismaël par sa mère, et d'Esaiï par son père, Hérode n'était ni l'oint du Seigneur ni l'élu du peuple ; à force d'intrigues, il s'était fait imposer aux Juifs par les Romains toutpuissants. En proie aux frayeurs de l'ambition et aux tortures de la jalousie qui se disputaient son coeur, il n'avait reculé devant aucun crime pour affermir son trône. Il avait obtenu de Marc Antoine, son protecteur, la mort du dernier roi Asmonéen, Antigone, prince aimé du peuple; presque tous les membres du grand Conseil des Juifs avaient été immolés à sa vengeance, avec tout -ce qui restait des partisans d'Antigone ; ni la jeunesse et
90 ÉTUDES ÉVANCÉLIQUES
les grâces d'Aristobule, son beau-frère, ni les cheveux blancs du vieil Hircan II, ne les avaient mis à couvert de sa cruauté ; Marianne, son épouse, et nièce d'Antigone, Alexandra, mère de cette belle et infortunée princesse, et tous les Machabées survivants, avaient eu le même sort ; il avait fait étrangler encore Alexandre et Aristobule, les deux fils qu'il avait eus de Marianne, et qui étaient chers au peuple, malgré leur père, à cause des héros asmonéens leurs ancêtres. Et combien d'autres avaient été victimes de ses terreurs jalouses ! Détesté de toute la nation, sur laquelle il faisait peser un joug de fer, ce monstre couronné n'avait pour lui que ses courtisans, ses sicaires, ses artistes et le parti opulent mais peu nombreux des hérodiens, flatteurs séduits par la magnificence de ses travaux gigantesques et qui n'avaient pas honte d'appliquer à la royauté de leur maître les caractères prophétiques de l'empire du Christ. Au courant des prédictions relatives à Pavènement du File de David, il suivait d'nn
regard inquiet les manifestations de l'espérance populaire, prêt à noyer dans des flots de sang tout semblant d'insurrection. Et voilà que d'illustres personnages de l'Orient viennent, sans mystère et sans détour, porter jusque dans sa capitale la nouvelle de la naissance du Roi des Juifs ! Les habitants de Jérusalem qui connaissaient Hérode durent trembler pour la vie de leurs nobles hôtes. Aussi liabile que cruel, le prince iduméen dissimula son indignation et les craintes secrètes qui l'agitaient. Sa conduite à l'égard des Mages est un type de politique insidieuse et d'hypocrite fourberie. Déjà il ne restait plus aucun débris de la race des Machabées : sa résolution est vite prise d'étouffer à sa naissance ce rejeton de David qui semble menacer son trône. Feignant d'entrer dans les préoccupations des Mages et de la ville de Jérusalem, il convoque le grand Conseil des Juifs,
20 Etabli à Jérusalem, après l'exil de Balrylone, ce, conseil ou Sanhédrin était le tribunal suprême des Juifs : c'était à lui qu'étaient déférées les dif-
et lui pose nettement la question : " Où le Christ doit-il naître? " La réponse ne se fit pas attendre : " A Bethléem de Juda, " disent les Sanhédrites, " car il est écrit par le prophète: " Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es pas la moindre parmi les cités de Juda, car de toi sortira le chef qui doit régir Israël, mon peuple. " 21 C'est le dernier témoignage solennel et infaillible rendu à la vérité par la Synagogue; au moment de disparaître, elle montrait du doigt aux Gentils le berceau du Sauveur du monde, sans
ficultés majeures en matière de justice, de doctrine ou d'administration. Il se composait de 71 membres qui formaient trois classes distinctes : 1. la classe des prêtres, qui comprenait ies chefs des familles sacerdotales; 2. la classe des scribes, ou docteurs, qui renfermait les lévites ou les laïques les plus versés dans la connaissance de la loi ; 3. la cla-sse des anciens, qui était constituée par les personnages les plus notables de la nation. La présidence du Sanhédrin n'appartenait pas de droit au grand prêtre actuellement en fonction, ou prince des prêtres par excellence : elle était dévolue au plus digne. (Cf. Valeur de V Assemblée qui prononce la peine de mort contre Jésus-Christ, par les abbés Lémann.) Si S. Matthieu dans son
songer elle-même à aller lui rendre hommage.
Grâce à ee témoignage authentique, Ilérode connaissait déjà le lieu de la naissance du Roi-Messie; pour mener à bonne fin ses desseins sanguinaires, il lui restait à savoir l'époque de cette naissance, et c'est aux Mages eux-mêmes qu'il va demander ce second renseignement. Il les fait venir dans son palais le plus secrètement possible ; il s'eirquiert avec soin du temps où l'étoile leur est apparue, supposant, non sans fondement, une connexion
récit ne mentionne pas les anciens, c'est sans doute uniquement parce que la question d'Hérode regardait surtout les deux autres classes de rassemblée. n Le texte du prophète Michée n'est pas cité ad Utteram par l'évangéliste. Le voici, d'après la traduction bien exacte de la Vuïgatc: " Et tu, Bethléem Ephrata, parvulus es in mWibus Juda : ce te mihi egredietur qui sit Dominator in Israël.'" " Et toi, Bethléem Ephrata, trop petite pour être du nombre des ch Maries ou milliers de Juda (chefs- Jieux comptant au moins mille familles) : c'est de toi que sortira pour moi Celui qui doit être Dominai ouv en Israël. " (Michée, V, 2). Evidemment, il n'y a de différence que dans la forme entre ce texte et celui de S. Matthieu : l'idée est la même.
étroite entre l'apparition de l'étoile et l'époque de la naissance de Celui qu'elle révélait au monde. Après avoir tire des Mages tout ce qu'il put en obtenir, frappé de leur simplicité et de leur bonne foi, il prétendit en faire, à leur insu, les instruments de sa politique infâme, et les transformer en espions. " Allez maintenant à Bethléem ", leur dit-il d'un ton qu'il cherchait à rendre dévot, " informez-vous avec soin de l'Enfant; et lorsque vous l'aurez trouvé, faites-le moi savoir, afin que moi aussi j'aille l'adorer. " L'hypocrite et le cruel ne songeait qu'à l'immoler à sa jalousie; mais Dieu se riait du plus haut des deux de ce projet perfide : d'un souffle, il le renversa. 22 Non content de soustraire son Christ à la fureur d'Hérode, il fit encore servir la politique impie de ce prince à la manifestation de Celui qui devait en être la victime : le meurtre des Innocents allait donner un nouvel éclat à sa renommée.
Cf. Bos'suet, Elévations, XVXie sein., lXe élév.
La nuit était venue. Les Mages, sur la parole du prince iduméen, quittera Jérusalem et prennent la direction de Bethléem. Leur foi avait été mise à une rude épreuve : elle n'avait pas failli ; elle devait remporter encore un plus glorieux triomphe. Cependant ils pressent leur marche et s'éloignent sans regret de cette glorieuse capitale de la Judée vide de Celui qu'ils cherchaient et qui seul remplissait leur pensée. Ils n'avaient pas fait encore la moitié du chemin 23 qui les séparait de la cité de David, lorsque soudain l'étoile qu'ils avaient vue en Orient reparut à leurs regards et sembla s'offrir à eux pour leur servir de guide dans le reste du voyage. A ce témoignage sensible de la vigilante protection du ciel, ils éprouvèrent une de ces joies intimes, inef-
23 A trois kilomètres et demi de Jérusalem, on montre, au milieu de la route, un puits ou plutôt une citerne antique; c'est le puits des Trois "Rois ou des Mages, autrement dit encore de l'Etoile, ainsi appelé parce que c'est là, d'après la tradition, que l'étoile brilla de nouveau aux yeux des Mages. {La Terre Sainte, Victor Guérin, p. 155).
96 ETUDES ÉVANGÉlilQUES
fables, tout imprégnées de lumière, que Dieu a coutume de dispenser à ses fidèles serviteurs lorsqu'il les a laissés quelque temps dans les ténèbres de la tribulation. Bien sûrs qu'ils vont atteindre le but de leur voyage et que tous -leurs désirs seront comblés, ils s'abandonnent à la conduite de leur guide mystérieux. Dissipant autour d'eux l'obscurité de la nuit, l'étoile les conduit jusqu'à Bethléem et vient enfin s'arrêter " sur le lieu où était l'Enfant. ' Les Mages comprirent ce langage : il faisait écho à une voix intérieure, qui leur disait : C'est ici ! Une bien douce émotion remplissait leurs cceurs,lorsqu'ils pénétrèrent sous l'humble toit 24 qui recelait le trésor du monde. " Ils y trouvèrent ", dit l'évangéliste, " l'Enfant avec
24 II est à croire que la Sainte Famille habitait alors un logement plus convenable que ila grotte de la Nativité ou que les chambres de l'hôtellerie. C'est 'le sentiment qui réunit de nos jours le plus de suffrages ; il s'harmonise mieux avec les inspirations de la piété et de la tendre sollicitude qui animaient Marie et Joseph à l'égard de l'Enfant divin.
Marie sa mère. " 25 L'indigence qui frappe leurs regards et la pauvreté du séjour ne les rebutent point; ils reconnaissent dans cette femme, pleine de grâce, il est vrai, mais qui paraissait d'une condition fort obscure, celle que les traditions leur avaient montrée de loin comme la Mère du Messie ; ils reconnaissent dans ce petit Enfant, dénué de tout, le trésor et l'espoir du monde, et ils sentent qu'ils ont devant eux, sous ces humbles langes, le Dieu de toute majesté : la vivacité de leur foi avait percé toutes les ombres dont la Divinité s'était enveloppée et avait remporté le suprême triomphe. 26 Le moyen de
25 Cette expression de l'évangaliste n'exclut pas la présence de S. Joseph.
24 On ne peut douter que 'les Mages n'aient reconnu le Fils de Marie comme le vrai Dieu. "Les Pères, " dit Bossuet, " supposent le fait de l'adoration souveraine comme constant parmi les chrétiens. Si les Mages sont les prémices des Gentils, il^ doivent être de même foi et de même religion que nous: aussi, comme disait saint Léon, ils n'auraient pas été justifiés par la foi en un homme pur ; et on ne peut démentir ce que chante toute
98 ÉTUDES 10VANGÉLIQUES
rendre les sentiments de joie, de reconnaissance, d'amour, qui se pressaient dans leurs coeurs, à la vue d'un si grand spectacle? Ils recueillaient le fruit de plus de 40 siècles d'attente : ils avaient trouvé le Dion qui apaise par sa seule présence tous les désirs de sa créature. Le monde entier n'était plus rien pour eux; tontes les richesses de la terre et du ciel étaient là sous leurs veux. Ils se prosternent la face contre terre devant le divin Enfant que la Vierge, sa Mère, ostensoir immaculé, présente à leurs hommages, et ils l'adorent du fond de leurs coeurs; puis, ouvrant leurs cassettes, ils en tirent de l'or, de l'encens et de la myrrhe, qu'ils présentent avec amour.
Quoique rien ne permette d'affirmer que les Mages aient attaché une signifi-
l'Eg-lise touchant la divinité de Jésus-Christ reconnue par les Mages, sans vomloir éteindre une traditions unanime. " {Instructions sur la version du "N. T. de Trévoux: Ire Instruction, Remarque sur la Préface, 2e passage).
cation symbolique à ces présents, et bien qu'ils n'aient probablement eu en vue, en les offrant, que de se conformer à la coutume des Orientaux quand ils veulent honorer un personnage important, ce symbolisme a .été reconnu et attesté par toute l'antiquité. L'or marquait la royauté du Sauveur; l'encens, symbole de la prière, figurait sa divinité, et la myrrhe (sorte de gomme résineuse et odorante) qui servait à l'embaumement des morts, représentait son humanité destinée à la mort et à la sépulture. Symbole des carac tères du Messie, ce triple présent figurait en même temps les dispositions intimes qui animaient les Mages et relevaient la valeur de leurs dons; l'or représentait la charité dont ils étaient embrasés à l'égard du divin Enfant; l'encens, le parfum des saints désirs qui s'élevaient vers lui du fond de leurs coeurs ; la myrrhe, l'abnégation parfaite d'eux-mêmes entre ses mains. L'Evangile ne rapporte aucune parole de ces mystérieux visiteurs,à part Ja question qu'ils posèrent aux Juifs en arrivant a Jérusalem. Ils demandent où ils peu-
vent trouver Celui qu'ils sont venus chercher de si loin, et c'est tout. Les Juifs parlent; les Gentils adorent en silence : ils étaient " de lèvres incirconcises ".
Cependant les heures de la nuit s'écoulaient rapidement. Avant de retourner il Jérusalem, pour faire part à Hérode du succès de leurs recherches, (ils étaient trop simples et avaient l'âme trop noble pour soupçonner la perfidie du monarque), les Mages voulurent prendre quelque temps de repos : Dieu l'ordonnait ainsi. Envahis bientôt par un doux sommeil, qui ne put interrompre leurs communications intimes avec la Divinité, ils furent avertis en songe de ne point retourner auprès d'Hérode. Une étoile leur avait appris la naissance du Messie ; les Ecritures leur en avaient indiqué le lieu ; le Seigneur lui-même se chargeait de régler leur retour. Sur l'avis céleste, au lieu de repasser par Jérusalem, ils prirent le chemin direct qui devait les ramener dans leur pays.
Une obscurité impénétrable couvre le reste de la vie des Mages. Ce qu'on dit du
baptême qu'ils auraient reçu des mains de l'apôtre saint Thomas, de leur promotion à la dignité épiscopalc et du martyre qu'ils auraient enduré pour le nom du Christ, n'est mentionné par aucun des auteurs grecs ou latins de l'antiquité. 11 n'est rien de certain à leur sujet que ce que nous en dit l'Evangile. Les Mages se présentent dans l'histoire comme des météores qui apparaissent tout d'un coup, brillent un instant et disparaissent sans laisser de traces.
Retrouvés en Perse, grâce, dit-on, aux soins de sainte Hélène, les corps des Mages furent d'abord transportés à Constantinople, où ils reposèrent dans la Basilique de Sainte-Sophie; vers la fin du Ve siècle, ils furent transférés à Milan par saint Eustorge, évêque de cette ville, auquel l'empereur Anastase 1er les avait donnés; en 11G3, l'empereur Barberousse, devenu maître de Milan, en fit don à la ville de Cologne, où ils sont maintenant l'objet d'une touchante vénération. 27
27 Cf. Bolland, t. 1, VI Jan., et Continuât. Borland, t. 1, Mali, p. 7.
La création entière avait salué, à sa naissance, le Créateur qui venait la consacrer par son miséricordieux avènement.
Les anges avaient chanté sur sa crèche ; une étoile avait proclamé sa gloire dans les cieux; les bergers l'avaient adoré avec simplicité et amour; les saints vieillards Siméon et Anne l'avaient pressé amoureusement contre leurs coeurs; les Sages de l'Orient avaient baisé la poussière de son berceau. Toutes les créatures sans distinction étaient venues mettre leurs hommages aux pieds d'un Enfant pauvre, faible, dénué de tout, méconnu! Admirable économie, tempérament merveilleux d'ombres et de lumières, de grandeurs et d'humiliations ! et que cet adorable mélange nous révèle bien le médiateur de Dieu et des hommes qui réunissait en sa Personne l'humain et le divin, le ciel et la terre, et qui, pour sauver le monde, devait mourir sur un gibet ! 2S
Cf. S. Bern., 1 Serm. de Circumc.
Fuite en Egypte
Massacre des Innocents
Retour de l'exil
(MATT., it, 13-23)
Exclamât amcns nuntio:
Successor instat, pellimur:
Satellesj i, ferrum râpe, Perfunde cunas sanguine.
Quid proficit tantum nef as?
Quid crimen Herodem juvat?
Unus tôt inter funera Impune Christus tollitur.
A cette nouvelle (de la naissance du Roi des Juifs) Hérode, furieux, s'écrie : Voilà un compétiteur, on nous détrône ; allez, soldats, armez-vous du fer, inondez de sang les berceaux.
Que sert à Hérode un tel forfait? quel avantage lui revient-il de ce crime? Seul le Christ échappe au massacre général.
{Prudence, P. L. LIX, col. 907, 909.)
1^ A prophétie du saint vieillard Siméon relative aux contradictions dont le Fils de Marie devait être la victime ne tarda pas à commencer à se réaliser. A peine les Mages avaient-
ils quitté Bethléem que l'ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, * et lui dit, comme au chef de la Sainte Famille : " Levez-vous; prenez l'Enfant et sa Mère, fuyez en Egypte, et demeurez-y jusqu'à ce que je vous avertisse : Hérode va rechercher l'Enfant pour le faire périr. " " Pesez toutes ces paroles ", remarque ici Bossu et, 2 " vous verrez que toutes inspirent de la frayeur. " Levez-vous ", ne tardez pas un moment; l'ange ne dit pas à Joseph : Allez, mais " fuyez " ; il paraît luimême alarmé du péril de l'Enfant; et il
1 Les expressions de l'évangéliste (Matt., II, 13) semblent supposer assez clairement que ce fut la nuit même du départ des Mages ou tout au plus la nu.it suivante qu'eut lieu cette apparition de l'ange à Joseph. D'abord l'adverbe, ecce, voilà, donne à entendre qu'il ne s'est pas écoulé un temps considérable entre l'un et l'autre événement; d'un autre côté, le participe absolu dont se sert l'évangéliste dans le texte original témoigne que l'un a suivi l'autre de tout près, selon la remarque du P. Patrizzi : " le participe absolu ", dit-il, " semble bien exprimer la continuité des choses racontées ; ce qui le suit s'est produit sûrement en même temps que ce qu'il exprime lui-même, s'il est au présent, ou peu de temps après, s'il est à l'aoriste : jamais
" semble ", disait un ancien Père, 3 " que la terreur ait saisi le ciel avant de se répandre sur la terre. ' A cet ordre, si pénible pour lui-même, pauvre artisan, et sa jeune épouse, et si peu en harmonie, semble-t-il, avec les grandeurs et la puissance de l'Enfant Dieu, Joseph adore les desseins mystérieux de la Providence et, sans faire aucune réplique, il se lève et va avertir Marie. La Vierge Mère reçoit l'ordre du ciel avec un respect infini et une soumission parfaite: jamais commandement divin ne trouva dans les anges une promp-
011 n'est autorisé à mettre entre les deux événements un intervalle de plusieurs jours, et, à plus forte raison, d'un mois ". Participium casu, ut vacant, absoïuto, continuationem rerum narratarnm significare omnino viâetur. . . ita ut, si participium sit pracsentis temporis, ea quae ipsum scquuntur, pateat gesta esse simul eum eo quod ipso hoc participio significatur; mox autem aut paullo post, si temporis aoriston ; plurium vero dicrum, multo autem magis unius mensis moram interpositam credere prorsus prohibeamur. " (De Evang., Diss. XXVII, 12).
2 Elevât., XIXe, Sem., 3e Elév.
8 S. J. Chrysost.
106 ÉTUDES ÉVANGBLIQUES
titude aussi amoureuse. Jésus dormait dans son berceau, et son visage, calme et paisible, semblait à sa Mère, en cette occurrence,s'être paré de nouveaux charmes. Marie l'enveloppe d'un long regard où se peignent une angoisse profonde et une ineffable tendresse ; elle rassemble sans trouble, mais en toute hâte, avec les présents offerts si à propos par les Mages, quelques provisions, quelques langesyquelques vêtements, prend l'Enfant endormi qu'elle serre doucement sur son coeur, et sans songer à l'amertume qui l'attend sur la route de l'exil, uniquement soucieuse de soustraire son Trésor aux embûches d'Hérode, elle quitte sa pauvre demeure, et précédée de son fidèle époux, s'éloigne de Bethléem. Une distance de 40 lieues environ les séparait de l'Egypte. Dieu seul sait les fatigues, les privations, les difficultés de toutes sortes qui vinrent éprouver leur constance et leur courage ; insensibles à tout le reste, ils n'étaient touchés que de la crainte de perdre leur Jésus, et de la douleur de voir si mal reçu dans le
inonde Celui qui venait le sauver. Une fois arrivés de l'autre côté du Torrent d'Egypte, 4 ils respirèrent: ils se trouvaient en-dehors de la juridiction du tyran et le bras de ses émissaires ne pouvait plus les atteindre.
Ce n'était pas la première fois que l'Egypte fournissait un abri à des Israélites. De tout temps, ce pays avait été l'asile naturel de ceux que 'la misère ou la persécution chassait de la Palestine. Au début de Père chrétienne, il y florissait une colonie considérable de Juifs à l'ombre du fameux temple qu'Onias avait bâti à Léontopolis, 5 dans le district d'Héliopolis, en l'honneur du vrai Dieu, et dont la magnificence rivalisait avec celle du Temple de Jérusalem.
S'il faut s'en rapporter à une ancienne tradition, ce serait dans ces parages, au
4 C'est l'ouadi FA-Ariscli actuel, le Rhlnocolure des anciens. Il tire son nom dn village (VEl-Ariscli situé à l'embouchure du Torrent, sur l'emplacement de l'ancienne Rhinocolure.
5 V. Josèphe, Antiquités juives, XIII, 3.
milieu de ses compatriotes, et sur cette vieille terre de Gessen, 6 autrefois habitée si longtemps par ses ancêtres, que la Sainte Famille aurait cherché un refuge; elle aurait fixé sa demeure à Matarieh, petit village situé à côté de l'emplacement d'Héliopolis; on y montre encore une fontaine qui aurait servi à la Vierge; et à quelque distance, un sycomore gigantesque aurait prêté Pombre de son vaste feuillage aux augustes exilés. Sainte Hélène a fait bâtir une église, qui est encore debout, audessus de la grotte souterraine que la Sainte Famille aurait habitée. D'après une autre tradition, à Pentrée du Sauveur en Egypte, toutes les statues des dieux de ce pays auraient été secouées et renversées de leur socle. 7 Cette tradition pourrait bien n'avoir d'autre fondement que cette prophétie d'Isaïe, susceptible d'une autre
6 Cf. Oratz, Théâtre des événements racontés dans les divines Ecritures, traduit de l'allemand par l'abbé Gimarey, revu et corrigé par l'abbé Bugniot, t. 1, p. 152.
7 Cf. Baronius, Annal., anno lo, No 44.
interprétation: " Le Seigneur montera sur une nuée légère, et il entrera en Egypte, et les idoles de l'Egypte seront ébranlées devant sa face. " 8 Ce qui est hors de doute, c'est que la présence du Dieu Enfant en Egypte fut le signal et l'annonce de la régénération complète de ce pays et de la chute de toutes les idoles qui couvraient le monde. L'Egypte, qui était alors le point de jonction et le rendez-vous de tous les intérêts comme de toutes les idées de l'Europe et de l'Asie, aussi bien que de l'Afrique, était aussi comme " le temple de tout l'univers païen, " 9 et le type de toute l'idolâtrie. " L'Egypte, dit Tertullien, c'est le monde entier, en fait de superstition. " 10 En entrant dans ce pays, l'Homme-Dieu prenait possession, pour ainsi dire, de la Gentilité tout entière
8 Is., XIX, 1.
9 Terra nostra (JEgyptus) mundi totius est temphim, (Hermès Trismcgistus, op. 8. August., De Civit. Dei., VIIT, 23).
10 JEffyptus totus orbis intelligitur, superstitionis et maledictionis elogio. (Adv. Judaeos, C. IX).
110 ÉTUDES ÉV ANGELIQUES
dont les Sages de l'Orient venaient de lui apporter les premiers et si purs hommages; il consacrait, en particulier, par sa présence, cette vieille terre de Misraïm et y déposait ces germes de vie, qui devaient faire d'un désert aride, " un jardin émaillé des fleurs de toutes les vertus. " " Jadis le repaire de l'idolâtrie, l'Egypte était devenue, dès la fin du troisième siècle, la terre des anges.
Qui ne connaît cette belle toile, que la gravure a popularisée, et au bas de laquelle l'artiste, M. Luc-Olivier Merson, a écrit ces simples mots : Le repos en Egypte? Dans une nuit profonde, où quelques étoiles laissent tomber de pâles lueurs, le Sphinx dresse fièrement la tète; entre ses pattes de devant, l'Enfant Dieu repose sur le sein de sa Mère; Joseph dort près de lui et, à quelque distance, l'ânesse paît dans le silence de la solitude; une douce clarté qui s'échappe du corps de l'Enfant
11 O desertum Chris ti floribus vemans. (S. Jérôme, Ep. à Hélioâ.) Mîgne, P. L., t. XXII, col. 353.
illumine cette scène tranquille et fait resplendir le Sphinx. Quelle magnifique image de la transformation du monde païen par le Christ ! Les ténèbres avaient envahi les âmes ; la vie était devenue une énigme, que l'artiste ne pouvait mieux symboliser que par le Sphinx ; l'humanité errait dans la nuit, à tâtons, sans savoir où elle allait; les quelques parcelles de vérités qui brillaient au firmament des esprits ne pouvaient guider sa marche.
Platon, l'un des plus illustres représentants de la pensée humaine avant Jésus-Christ, s'était reconnu impuissant à lui tracer une ligne de conduite. Il faut attendre, dit-il, que quelqu'un vienne nous instruire12; et il soupirait après ^cette parole divine", 13 qui devait conduire l'humanité au port.
La Vierge qui devait enfanter donne enfin au monde le Verbe: c'était la réponse à
12 Platon, Second Alcibiadc (vers la fin).
13 Id., Phédon : 3, p. 540 (éd. Weidinaain, Leipzig, 1819).
toutes les grandes questions qui tourmentaient les âmes et la solution de toutes ces difficultés où l'esprit humain se débattait depuis tant de siècles. La vie était désormais sans mystère, les ténèbres avaient fait place à la lumière; sous les vivifiantes,influences du divin Soleil de justice, l'humanité, sûre de posséder la vérité, allait enfin pouvoir marcher en paix vers ses immortelles destinées.
Le Fils de la promesse était déjà loin de Bethléem sur la route de l'exil lorsqu'Hérode, après quelques jours de surexcitation et d'impatience, comprit qu'il avait été trompé par les Mages. Outré de colère et croyant à une trahison, il leva le masque et fit appel à la violence ouverte comme à la seule ressource qui lui restait. Le Pharaon d'autrefois qui voulait détruire les juifs répandus dans ses Etats, avait recommandé aux sages-femmes qui accouchaient les épouses des Hébreux de faire mourir tous les enfants mâles, 14
14 Ex., I, 15, etc.
Héritier de la cruauté du tyran égyptien, Hérode eut recours à un expédient analogue, dans l'espoir de se débarrasser de ce Roi des Juifs qui ne lui laissait plus de repos. Pour ne pas manquer son coup cette fois, et perdre sûrement cet Enfant inconnu, qu'il ne pouvait démêler d'avec les autres, il conçut donc le projet d'exterminer, à Bethléem et dans toutes ses dépendances, tous les enfants mâles depuis Tâge de deux ans et au-dessous, à l'exception seulement de ceux qui étaient nés après l'apparition de l'étoile aux Mages, qui lui en avaient indiqué exactement la date. 15 II croyait être sûr qu'en
15 Dans l'hypothèse fort probable qu'Hérode regardait l'étoile comme l'indice du Messie déjà né et non à naître (c'est ce que semble signifier cette parole des Mages : "Où est né le Roi des Juifs ? nous avons vu son étoile. "), il est à croire qu'il n'a pas voulu faire périr les enfants nés après l'apparition de l'étoile aux Mages ; à quoi eût servi ce massacre? Il n'avait sans doute en vue que les enfants nés auparavant et dont l'âge ne dépassait pas deux ans. Dans île texte de l'évangéliste : " Il fit tuer tous les enfants à Bethléem et aux environs depuis deux ans et au-dessous suivant le
embrassant tout ce temps et tout cet espace dans l'étendue de son décret, il ne manquerait pas d'atteindre son prétendu rival. On ignore quel mode fut adopté pour l'exécution de cet ordre barbare ; les enfants furent-ils égorgés tous ensemble loin de leur famille, ou tués les uns après les autres sous les yeux de leurs parents ? Quoi qu'il en soit, les registres du dernier recensement indiquaient clairement les noms de ceux qui tombaient sous le décret d'ïïérode, et il n'est pas douteux que le tyran jaloux n'ait pris ses mesures pour qu'aucun d'eux n'échappât.
Il ne se doutait guère que la Providence
temps de l'apparition de l'étoile dont il s'était soigneusement enquis, ", ces mots : " suivant le temps de l'apparition de l'étoile" se rapportent donc non pas à : " depuis deux ans ", mais à : "au-dessous." Mais pourquoi, dira-t-on, envelopper dans le décret de proscription tous les enfants mâles jusqu'à l'âge de deux ans? Hérode pouvait trouver un motif d'en agir ainsi dans la crainte que l'étoile ne fût apparue qu'un temps plus ou moins long après l'enifantement divin, ou que les Mages ne l'eussent pas aperçue immédiatement. Cf. Corn. Jansen., in Evangelia: h. 1.
venait de pourvoir à la sûreté du divin Persécuté, comme elle avait autrefois soustrait Moïse, le libérateur du peuple de Dieu, à la tyrannie du Pharaon. Et c'est ainsi, comme le remarque Bossuet, que " les politiques du monde seront éternellement le jouet de leurs propres précautions, que Dieu tourne comme il lui plaît. " 16
Le nombre des enfants immolés par Hérode a été démesurément grossi par les anciens interprètes. Le ménologe grec et la liturgie éthiopienne le portent à 14 000 ; quelques-uns veulent même qu'ils aient été 144 000, parce que, disent-ils, dans l'office de la fête des Saints Innocents, on lit ces paroles de l'Apocalypse : " L'Agneau se tenait sur la montagne, et avec lui 144 000 personnes, 17 etc. " En réalité, leur nombre n'a pas dû dépasser 50 ou G0, comme il est aisé de s'en convaincre. Bethléem " trop petite pour être comptée par-
16 Eleva*., XIXe sem., le Elév.
17 A.poc, XIV, 1.
mi les milliers de Juda",18 e'est-à-dire,parmi les groupes de mille familles,ne pouvait guère contenir avec tous ses environs plus de 5 000 habitants ; comme à chaque millier d'habitants pourrait correspondre, chaque année, une trentaine de naissances, on aurait, pour deux années, 300 enfants de l'un et de l'autre sexe, et par conséquent, environ 150 enfants mâles. Prélevons sur ce nombre la part de la mort qui engloutit tant de ces petits êtres dans les premiers mois qui suivent leur naissance; retranchons de ce qui reste ceux qui sont nés après l'apparition de l'étoile aux Mages, et nous serons amenés à conclure qu'Hérode ne put guère en tuer que 50 ou G0. La plupart des commentateurs modernes réduisent ce chiffre à 10 ou 12. Quelques interprètes (v. g. Baronius), ont pensé que parmi les enfants de deux ans et au-dessous, massacrés par Hérode, se trouvait un de ses propres fils. C'est une erreur, à laquelle a donné lieu un
18 Mich., V, 1.
texte assez obscur de Macrobe, qui fut mal entendu ou pris trop à la lettre. Voici ce que dit cet auteur païen, qui vivait au commencement du Ve siècle: " Gum audisset (Aîigustîis) inter pueros quos in Syria lier odes rex Judaeorum intra bimatu m jussit interfici filium quoque ejus occisum, ait: " Melius est Herodis porcum (fin) esse qtiam filium (uion)." 19 "L'Empereur Auguste, apprenant que parmi les enfants de deux ans et au-dessous qu'Hérode, roi des Juifs, fit périr en Syrie, son fils lui aussi avait été tué, s'écria : Il vaut meux être le porc d'Hérode que son fils." (Il est impossible de rendre en français le jeu de mot contenu dans la boutaçie impériale). Dans ce texte, Macrobe fait sans doute allusion à la mort d'Antipater, fils aîné d'Hérode, qui fut tué par l'ordre de son père. S'il le mêle aux Innocents,c'est que ce prince fut exécuté vers le même temps qu'eux, et que la nouvelle de cette exécution arriva à la cour d'Auguste avec
19 Macrob., Saturnal, 1. II, c. IV.
celle du massacre de Bethléem. Aussi bien, alors âgé de 70 ans, le roi ne pouvait guère avoir de fils au-dessous de deux ans; et, en eût-il eu un, cet enfant serait né à Jérusalem et non à Bethléem, et, par conséquent, n'aurait pas été compris dans la liste de proscription des Innocents.
A part Macrobe, aucun historien profane n'a fait allusion au massacre des enfants de Bethléem. Faut-il s'en étonner?
Ne sait-on pas .que l'antiquité attachait peu de prix à l'enfance? cet âge n'était pas encore alors entouré aux yeux des peuples de cette auréole dont Jésus Enfant l'a honoré. Chez les Grecs et les Latins, l'exposition et même le meurtre des enfants nouveau-nés n'étaient pas rares. Tacite mentionne comme une chose nouvelle et extraordinaire le respect des Juifs et des Germains pour la vie de leurs enfants.
" Ils regardent comme un crime ", dit-il, " de donner la mort aux enfants qui vien-
28 Cf. Sandini, Hiftloria Familiae Sacrae.
lient de naître " 21 ; et Tertullien, 'dans son Apologétique, n'a pas craint de jeter cette accusation à la face des ennemis des chrétiens : " Parmi ceux qui nous entourent et qui ont soif du sang des chrétiens, parmi vous, austères magistrats et si rigoureux envers nous (laissez-moi frapper à 'la porte de vos consciences), combien y en a-t-il qui ont donné la mort à leur propre enfant? " Faut-il rappeler aussi que,sous la République, vers le temps de la naissance d'Auguste, le Sénat romain n'aurait pas eu horreur de décréter qu'on n'élevât aucun des enfants mâles qui naîtraient dans le cours de l'année où, 'd'après un bruit populaire accrédité par un prodige, la nation devait enfanter un roi pour les Romains? C'est du moins ce qu'affirme Suétone, qui allègue le témoignage de Julius Marathus, affranchi d'Auguste. Si ce décret barbare ne fut pas exécuté, ce fut, ajoute Suétone, grâce à l'intervention des sénateurs dont les femmes étaient en-
21 Tac, Hist., V. 5; de Moribus Germ., 19.
ceintes, chacun d'eux caressant l'espoir que cette prédiction intéressait son fils. 22 Voilà quelle mince valeur avait la vie de l'enfant chez les Romains vers le temps d'Hérode. Qu'était-ce donc, aux yeux de l'opinion, que le massacre de quelques enfants inconnus, dans la liste des crimes d'un tyran qui avait répandu comme l'eau le sang le plus illustre de ses sujets? est-il étonnant qu'il ait fait si peu de bruit ?
Si le nionde d'alors prit peu de part à la douleur des mères qui se voyaient si brutalement dépouillées du fruit de leurs entrailles, leurs lamentations amères et poignantes trouveront jusqu'à la fin des siècles un écho dans le coeur de l'Eglise, qui elle aussi est une mère. Elles avaient déjà été entendues bien longtemps auparavant à travers les âges par le prophète Jérémie, qui les avait annoncées au monde dans cette touchante prosopopée où il nous montre Rachel, l'épouse bien-aiinée de Jacob, sortant du fond de sa tombe et
" Suétone, August., 94.
poussant des cris lamentables sur ses enfants qu'on a arrachés à son amour. "Une voix ", dit-il, " se fait entendre à Rama" ; " ce sont des plaintes et des sanglots incessants; Rachel pleure ses enfants et refuse toute consolation, parce qu'ils ne sont plus. " 23 Rachel, l'illustre aïeule des Juifs, avait été inhumée, on le sait, non loin de Bethléem ; à quelque distance de là, se trouvait cette ville de Rama dont parle le prophète, et où les Juifs avaient été réunis avant de partir pour l'exil de Babylone. 24 Selon le sens littéral de cette prophétie, c'est le malheur de ses enfants tués par Nabuchodonosor ou déportés en Babylonie que Rachel déplore par ses cris qui furent entendus jusqu'à Rama. Dans un sens plus élevé et tout aussi réel,selon Pévangéliste,ce que pleure surtout la mère d'Israël, ce sont les innocentes victimes de la tyrannie d'Hérode et l'exil du divin Roi des Juifs. O mère dé-
23 Matt., IT, 17-18.
" Jér., XL, 1.
solée, consolez-vous et essuyez vos larmes : les enfants que vous avez perdus sont morts pour le Messie, l'espoir de votre race, qui est enfin venu; ils n'ont quitté une terre ingrate que pour entrer en possession d'un royaume éternel ; ils ont échangé leurs jouets contre des palmes et des couronnes ; et comme vos fils captifs à Babylone sont revenus de la terre de l'ennemi, lui aussi, votre Enfant de prédilection, va revenir de la terre d'exil pour le salut et le bonheur de tous. 25
Hérode ne survécut pas longtemps aux innocentes victimes auxquelles il avait, d'une manière si inconsciente, ouvert les portes du céleste royaume: la vengeance divine allait avoir son tour. Quelques semaines, deux ou trois mois, tout au plus, s'étaient à peine écoulés, que le tyran fut atteint de la maladie qui devait l'emporter. Elle fut affreuse. La corruption du tombeau le gagnait tout vivant : la partie» inférieure du buste était dévorée par les
Jéi\, XXXI, 15, 16, 17.
vers; une odeur fétide et insupportable s'exhalait de son corps et remplissait tout le palais. L'horreur qu'il inspirait à ses sujets et la persuasion qu'on attendait sa mort comme une délivrance redoublaient sa rage et ses douleurs. Sur ces entrefaites, l'aigle d'or, qu'il avait fait placer, comme signe de la domination romaine, sur le portail du Temple, contrairement à la loi de Moïse, est arraché, aux applaudissements de la multitude, et brisé à coups de hache. Hérode, furieux, fait brûler vifs les principaux chefs de la sédition. Cependant le tyran était lui-même brûlé d'un feu intérieur qui le consumait jusqu'à la moelle des os; en proie à d'insupportables douleurs, il alla demander, mais en vain, quelques soulagements aux sources bitumineuses de Callirhoë, à quelques stades de Jéricho. Ramené dans cette ville et sentant qu'il ne guérirait pas, il conçut un projet digne de couronner une telle vie. Sur son ordre, les chefs des grandes familles juives, se réunirent dans l'hippodrome de Jéricho; il les y fit cerner par
des soldats et enjoignit à Salomé, sa soeur, de faire tuer toute cette multitude à coups de flèches, au moment où il expirerait, afin, dit- il, d'avoir, à ses funérailles, les pleurs et les gémissements de toute la nation. Heureusement, cet horrible voeu ne fut point réalisé. Le monstre put encore, avant de mourir, faire exécuter son fils aîné Antipater, qui était alors détenu en prison pour avoir conspiré contre son père, et qui, sur une fausse nouvelle de sa mort, s'était livré à des transports de joie. Cinq jours après, il expirait lui-même en proie aux douleurs d'un enfer anticipé. C'était vers le commencement du mois d'avril 750 de Rome.
Il avait régné trente-sept ans, et était dans la 70e année de son âge. 2C
Dès que le tyran fut 'mort, l'ange du Seigneur s'empressa d'aller en porter la nouvelle aux augustes exilés d'Egypte. 21
29 Cf. Josèphe, Antiq. ds Juifs.
27 Les raisons qui nous ont fait placer la fuite en Egypte immédiatement après le départ des Mages prouvent également que le retour d'Egypte eut lieu immédiatement après ila mort d'Hérode.
" Lève-toi ", dit-il à Joseph pendant son sommeil, " prends l'Enfant et sa Mère, et retourne au pays d'Israël; car ceux qui cherchaient à perdre l'Enfant sont morts. " 2S Le temps de l'exil n'avait pas été considérable. D'après les anciens exégètes, la Sainte Famille serait restée en Egypte de un à huit ans; mais, s'il est vrai, et c'est l'opinion qui semble la plus probable, que le Sauveur naquit vers la fin de l'an 749 de Rome, et que la fuite en Egypte eut lieu dans les premières semaines de février 750, comme d'ailleurs Hérode est mort vers le commencement d'avril de la môme année, et que le retour d'Egypte suivit immédiatement la mort du tyran, on voit que le séjour de Jésus, Marie, Joseph, sur la terre étrangère a dû être assez court: c'est le sentiment qui a rallié aujourd'hui le plus de suffrages. Ces quelques semaines que la Sainte Famille avait passées sur la terre d'Egypte
28 On sent tout ce qu'il y a de discrétion et de délicatesse dans la manière dont l'ange annonça la mort du premier persécuteur du Christ.
126 ETUDES ÉV ANGELIQUES
n'avaient pas laissé de lui paraître bien longues, et elle avait pu goûter, pendant ce court espace de temps, toute l'amertume de l'exil. Elle accueillit avec bonheur la parole de l'ange et reprit la longue route qui devait la ramener au pays de ses pères. Marie et Joseph portaient sur leurs traits le sentiment de la liberté rendue après un trop long emprisonnement.
La nature leur semblait avoir un autre aspect que celui qui les avait frappés d'abord ; le désert qu'ils avaient à traverser était moins sauvage et le vent soufflait sur le sable avec un bruit moins lugubre. Arrivés sur les confins de la Palestine, ils se disposaient à retourner à Bethléem, la ville de David, où il est à croire qu'ils voulaient fixer leur demeure, lorsque des bruits sinistres vinrent donner un autre cours à leurs pensées. Archélaus, qui avait succédé à Hérode, son père, dans la Judée, l'Idumée et la Samarie, 29 venait de
20 'Si on prend clans le sens strict le terme : régnait, regnaret, dont se sert l'érangéliste |>our désigner la domination d'Archélaiïs, il nous fournit
faire impitoyablement massacrer dans le Temple 3 000 Juifs rebelles et de publier un décret qui ordonnait aux étrangers, accourus de toutes parts pour les fêtes pascales, de quitter sur-le-champ la ville sainte. Partageant l'appréhension générale et plein du sentiment de sa responsabilité à l'égard du précieux dépôt confié à ses soins, le chef de la Sainte Famille interrogea Dieu clans la prière. La nuit suivante, pendant son sommeil, un avertissement divin vint fixer ses doutes; et quelques jours plus tard, après avoir longé la côte maritime de la Palestine, la Sainte
une nouvelle preuve que le retour d'Egypte suivit de bien près la mort d'Hérode : car ce n'est que pendant les premiers jours de son gouvernement qu'Archélaiis fut traité comme roi (cf. Jos., B. J., IT, 1, $ 1). S'étant rendu à Rome, après 'le massacre du Temple, pour faire confirmer le titre die roi que son père lui avait laissé par testament, il ne put obtenir d'Auguste que celui d'ethnarque et la promesse de porter un jour le nom de roi, s'il s'en rendait digne. Neuf ans plus tard, déposé par l'Empereur, en punition de sa tyrannie, il fut exilé à Vienne, dans les Gaules, et ses états furent déclarés province romaine.
Famille se retrouvait à Nazareth, dans la Galilée, qui était alors passée sous la juridiction du tétrarque Hérode Antipas, un autre fils d'Hérode, niais moins à redouter que son frère Archélafis. L'humble toit qui avait déjà été témoin de si grands mystères devait encore avoir la gloire d'abriter l'enfance, l'adolescence et la jeunesse de l'Homme-Dieu.
Nous avons vu que le massacre des Innocents avait été prédit par Jérémie, comme nous le fait observer l'évangéliste. Saint Matthieu nous fait aussi remarquer que le retour d'Egypte et le séjour de Jésus à Nazareth étaient l'accomplissement de deux importantes prophéties. so La première, celle d'Osée, qui est ainsi conçue: " J'ai appelé mon fils d'Egypte ", 31 se rapporte directement au peuple juif, " fils premier-né " 32 de Jéhovah, et à sa délivrance de la captivité d'Egypte.
34 Matth., TT, 15 et 23.
81 Osée, XI, 1.
" Ex., IV, 22.
Mais, nous apprend l'évangéliste, elle n'eut sa réalisation entière et parfaite que dans l'Enfant Jésus, dont Israël captif en Egypte et alors encore enfant, était la figure. Quant à la seconde prophétie, relative au séjour du Sauveur à Nazareth : " Il sera appelé Nazaréen, " l'évangéliste se contente de nous en donner le sens. Mais à quel endroit de l'Ancien Testament le Christ est-il donc désigné comme Nazaréen? C'est dans ce texte d'Isaïe: Egredietur virga de radiée Jesse, et fi os (en hébreu: netser) de radiée ejus ascendet", °'3 que saint Jérôme rend ainsi, d'après l'original : Eœiet virga de radiée Jesse, et Na.zaraeus de radiée ejus erescet. " Un rejeton sortira de la racine de Jessé, et de cette racine croîtra un Nazaréen ", Quoique le texte hébreu porte : netser (fleur, branche), et non pas : notseri ,c?e$tà-dire, habitant de Nazareth ou de la ville des fleurs, la traduction de saint Jérôme n'étonnera personne, si on se rappel -
Is., XI, 1.
le bien que les Hébreux, dans l'appellation des noms propres, avaient bien plus égard au sens de ces noms qu'à ces noms eux-mêmes et aux lettres dont ils se composaient. C'est à tort, semble-t-il, qu'on a fait dériver le mot Nazaraens, dont se sert l'évangéliste, de nazir (saint, consacré) : si telle était sa signification, il ne serait plus possible de trouver la connexion que l'évangéliste signale entre ce mot et le nom de la ville de Nazareth : car ce n'est pas un zahi (z), comme dans nazir, mais un tsadé (fcs), qui entre dans la composition hébraïque du nom de Nazareth (netser). 34 D'après le prophète Isaïe, comme nous le fait remarquer l'évangéliste, le divin Rejeton de la tige de Jessé le Bethléémite devait donc fleurir à Nazareth de Galilée ; en d'autres termes, il devait naître à Bethléem et croître à Nazareth.
Et c'est ainsi que l'Esprit-Saint nous ouvre de nouveaux horizons sur la signification de ses prophéties et verse sur elles
Cf. Patriz., in EcangeL, dissert. 37.
des lumières qui peuvent nous donner quelque idée de leur profondeur. Par ces divins et inestimables spécimens d'interprétation prophétique qu'il nous donne si libéralement au début du Nouveau Testament, il semble avoir voulu nous initier aux mystères de l'Ancien, et nous apprendre à le regarder, selon la penfsée de Bossuet, 35 comme plein de Jésus-Christ et toujours prêt, pour ainsi dire, à l'enfanter.
Elevât., XIXe sem., 2e Elév.
Vie cachée de Jésus à Nazareth Sa manifestation au Temple
(Luc, il, 40-52)
Ego flos campi et lilium convallium.
Je suis la fleur des champs et le lis des vallons.
(Cant., Uj 1.).
^u nord de la Palestine, dans la basse Galilée, vers le centre de cette <^TjT chaîne de montagnes qui borne la y partie septentrionale de l'immense plaine d'Esdrelon, s'ouvre une vallée d'un mille environ de longueur.
Des haies de cactus la partagent en petits prés ou jardins, que la verdure, aux dernières pluies du printemps, pare de ses plus riches teintes, et qui respirent un calme indéfinissable. Très étroite d'abord, cette vallée s'élargit insensiblement et
vient aboutir à une sorte de bassin assez vaste, fermé de tous côtés par les montagnes. Là, sur le penchant 'd'une colline, qui s'élève à une hauteur de 500 pieds environ au-dessus, repose, " comme une poignée de perles dans une coupe d'émeraude ", une petite ville orientale avec ses toits presque plats et ses rues étroites. L'église des Grecs-unis qui occupe l'emplacement de l'ancienne synagogue, les murailles massives du couvent des Pères latins avec l'église de F Annonciation, le haut minaret de la mosquée des Turcs, s'y font distinguer d'abord; autour de ces édifices plus vastes se groupent de blanches maisons, disséminées dans la campagne, dont le figuier, l'olivier, l'oranger, le grenadier et les autres arbres qui la couvrent font un grand jardin. A l'époque du printemps surtout, le paysage se revêt d'une grâce et d'une fraîcheur incompara-4 ble : les colombes roucoulent dans les arbres, la huppe vole çà et là avec une activité infatigable, le rollier, le plus commun et le plus joli des oiseaux de la Palestine,
se joue avec ses ailes d'azur dans les prairies émaillées de fleurs innombrables.
Une claire et abondante fontaine coule à l'extrémité nord-est de la ville et entretient autour d'elle une délicieuse fraîcheur. Les femmes qui viennent y puiser de l'eau ont une grâce singulière,avec leur amphore retenue d'une main sur la tête, tandis que l'autre s'appuie sur la hanche; et il serait difficile de trouver une race d'enfants plus heureuse, plus hardie, plus brillante, que ces petits pâtres aux joues vermeilles et à l'oeil étincelant, qui prennent leurs ébats sur le gazon, dans le voisinage de cette fontaine.
C'est dans cette petite ville, appelée par saint Jérôme " la fleur de la Galilée ", et qui est devenue si fameuse sous le nom de Nazareth, que le Fils de Dieu, cette divine Fleur, voulut passer toute sa vie mortelle, à part 3 ou 4 ans. C'est là que la Sainte Famille vint s'établir, au retour d'Egypte, et que Jésus voulut se préparer, loin des bruits du monde, et au sein de la plus profonde obscurité,au grand ouvrage pour lequel il était descendu du ciel.
L'Evangile enveloppe d'un mystérieux silence tonte cette partie de la vie du Sauveur des hommes, dont nous aurions été si heureux de connaître jusqu'aux moindres détails. Un seul trait de son adolescence nous a été conservé par saint Luc, avec deux remarques générales sur sa croissance et deux mots rapportés, l'un par saint Matthieu, 1 l'autre par saint Marc, 2 sur les humbles occupations qu'il embrassa. C'était assez nous faire entendre que la vie de Jésus Enfant, Adolescent, Jeune Homme, ne se distingua de celle de ses compatriotes du même âge et de la même condition que par cette ineffable pureté qui rayonnait comme une invisible auréole autour de son front.
Rien de plus simple que la maison où s'écoulèrent des jours si précieux. Comme celles des pauvres familles du pays, elle devait consister en une seule pièce, qui servait à la fois de cuisine, de lieu de tra-
1 Mattli., XTIT, 55.
2 Marc, VT, 3.
vail, de chambre à coucher. 3 Elle n'avait d'autre lumière que celle qui entrait par la porte. Dans un coin, se dressait le coffre de bois qui renfermait les provisions; le long de la muraille étaient disposées les nattes ou coussins que l'on étendait à l'heure du repas et du sommeil, ainsi que tous ces autres ustensiles de ménage qui servaient aux besoins de chaque jour ; l'eau était conservée dans de grands vases d'argile rangés près de la porte. Des planches dressées à l'extérieur contre le mur, des instruments aratoires à réparer et différents outils de charpentier qu'on voyait ça et là près de la maison, ne pouvaient laisser aucun doute sur le métier qu'avait embrassé le chef de la Sainte Famille. 4
3 Cf. d'abbé Trochon, Introduction générale à la Bible, t. II, p. 391.
4 Jésus a-t-il été élevé dans la sainte maison qui se trouve maintenant à Lorette selon une tradition imposante, et où s'est opéré le mystère de l'Incarnation, ou plutôt, à quelque distance de là, dans la maison de Joseph, qui a été transformée en chapelle? (V. Victor Guérin, La Terre Sainte ; et Frère Liévin, Guide de la Terre Sainte.). En
Le Koi des rois ne voulut pas d'autre palais que cette humble et pauvre demeure, dont il était la vie et la joie. Quel charme pour l'imagination de se reposer sur 1 intérieur de cette sainte maison que les anges couvraient de leurs ailes et entouraient de tant d'amour et d'attendrissement! On ne se rassasie pas de voir le divin Enfant porté dans les bras de sa mère, de le contempler doucement endormi sur le sein de la Vierge ou dans son humble couchette, et de le voir, à son réveil, regarder de ses beaux yeux pleins 'd'amour celle qui veillait sur lui avec une sollicitude et une ten-
tout cas, il est très vraisemblable que l'atelier de Joseph n'était pas séparé de 'la maison où Jésus fut élevé. " On s'est imaginé que l'usage actuel de reléguer la femme hors de la boutique de l'ouvrier et des relations sociales inhérentes à Ja vie des petits commerçants était ancien. Je ne le crois pas. C'est un fruit de l'islamisme et de sa dégradante civilisation. Il n'y a pas un seul fait de l'histoire juive qui autorise l'hypothèse d'une séparation entre le foyer domestique et l'atelier de l'artisan. " L'abbé LeCamus, Notre voyage aux pays bibliques, t. II, p. 201.
dresse plus que maternelles ! " Aimable Enfant, heureux ceux qui vous ont vu hors de vos langes développer vos bras, étendre vos petites mains, caresser votre sainte mère et le saint vieillard à qui vous vous étiez donné pour fils, faire, soutenu de lui, vos premiers pas, dénouer votre langue,et bégayer les louanges de Dieu votre Père ! " *
Dès que l'âge le lui permit, Jésus commença à rendre à Marie et à Joseph ces petits services que les parents pauvres ont l'habitude de demander à leurs enfants.
De quel oeil Joseph le vo}^ait se baisser pour ramasser les débris de bois semés çà et là dans l'atelier, et avec quelle émotion il acceptait le secours de ses mains enfantines ! Qu'il était beau à voir, le pur, le noble, le gracieux Enfant, avec sa petite tunique sans couture, sa ceinture aux riantes couleurs et le turban qui serrait sa chevelure flottante, 5 lorsque, vers le soir,
* Boss : Elevât., XXe sem., 1ère élevât. 5 Of. Trochon, Introduction générale à la Bible, p. 398 ; Ezech., XXIV, 17.
140 ÉTUDES ÉVANGÉL1QUES
il accompagnait sa mère à " la fontaine de la Vierge ", ou qu'il rapportait luimême à la maison la cruche remplie d'eau, on qu'il jouait avec les enfants de son âge aux flancs de la colline!
Cependant, remarque l'évangéliste, " PEnfant grandissait et se fortifiait, rempli 'de sagesse, et la grâce de Dieu était en lui. " ° Saint Luc ajoute, quelques lignes plus bas,que Jésus croissait non seulement en âge et en taille, mais aussi en sagesse et en grâce. Il découvrait ainsi peu à peu et par degrés tous ces trésors de sagesse et de science qui étaient cachés en lui depuis le premier moment de sa conception ; à mesure qu'il avançait en âge, il reluisait dans tout son extérieur, dans son air,dans son maintien, dans ses actions, dans ses discours, je ne sais quoi de modeste, de digne, de céleste et de divin qui charmait les coeurs et les portait à Dieu. Tel le soleil qui, toujours également lumineux en lui-même, éclaire et échauffe davantage à mesure qu'il s'élève sur l'horizon.
c Luc, II, 40, 52.
Ne faut-il donc voir dans ces oeuvres de grâce et de sagesse qui éclataient dans la conduite de l'Homme-Dieu que le resplendissement extérieur de la beauté de son âme? Ne cachaient-elles pas aussi quelque progrès réel dans la science ou la grâce sanctifiante? Comme,en sa qualité d'Homme-Dieu, il possédait cette grâce dans toute sa plénitude dès le commencement, elle ne pouvait évidemment progresser en lui que dans ses manifestations. 7 Quant à sa science, notons 'd'abord qu'outre la science incréée et infinie qu'il possédait comme Dieu, il avait, comme homme, une triple science créée et par conséquent finie : 1. la science béatifique, par laquelle, il voyait Dieu face à face et en lui toutes les créatures passées, présentes et futures, avec tout ce qu'elles ont fait, feront ou pourraient faire ; 2. la science infuse, par laquelle il connaissait ces mêmes objets en leur propre nature au moyen d' "espèces ou images intelligibles", que Dieu avait
7 Cf. S. Thom., Sum th., III, q. VIT, a. 12.
142 ÉTUDES É VANGÉLIQUES
déposées dans son aine; 3. la science acquise qui résultait de l'expérience et du jeu naturel de ses facultés. 8 L'Homme- Dieu réunissait ainsi dans sa sainte âme le triple mode de connaissance propre à la nature humaine, à la nature angélique, à la nature divine. Aussi bien il était juste qu'en tant que chef de l'humanité tout entière, il possédât sur la terre toute la science qui a été accordée à n'importe quel homme en cette vie ou en l'autre, c'est-àdire, non seulement la science purement naturelle et humaine, mais encore la science béatifique des bienheureux et la science infuse d'Adam innocent. Or, il est manifeste que la science béatifique et la science infuse de Jésus n'étaient pas susceptibles d'accroissement réel. Requises par la dignité de sa Personne et parfaites dès le premier moment de sa conception, elles ne purent se développer que dans leur rayonnement, qui était proportionné à son âge et aux exigences de sa mission.
' Cf. id., III, q. IX, a. 2,3,4.
Mais rien n'empêche de croire avec beaucoup de théologiens qu'il a progressé réellement dans la science humaine et naturelle. C'est en particulier la doctrine de saint Thomas, 9 qui ajoute que ces progrès furent si merveilleux et si rapides que, sans le secours d'aucun maître et par la seule force de son intelligence, il est arrivé à la connaissance de toutes choses. 10
Saint Luc nous a laissé un trait touchant de cette science et de cette sagesse incomparable de l'Enfant-Dieu. D'un charme infini, ce petit épisode a encore l'inappréciable avantage de mettre à nu sous nos yeux, pour ainsi dire, le secret
9 Sum. thcol, III, q. XII, a. 2.
10 " Sccundum liane scieniiam Christus non a principio scivit omnia, sed paulatim et post aliquod tempus, seiliect in perfecta aetate." "Expérimentalement, le Christ n'a pas connu toutes choses dès l'origine, mais peu à peu et avec le temps. " Sum. theoL, ut supra, ad 1. " Non fuit convenions ejus (Christi) dignitati ut a quoeumque liomine doceretur." "Il répugnait à sa dignité qu'il reçût l'instruction d'un homme quelconque. " Ibid., a. 3. Sur toute cette question, voir aussi Vacant, Dictionnaire de Théologie: art. Agnoètes.
de la vie intime du Sauveur et de nous ouvrir une vue sur cette vaste et si obscure portion de son existence qu'il passa à Nazareth. C'est ainsi que les quelques points brillants que le télescope nous montre sur la partie non éclairée de la lune en son croissant et qui ne sont autre chose que des pics de montagnes assez élevés pour être atteints par les rayons du soleil, peuvent nous donner quelque idée du caractère général de cet astre.
D'après la loi de Moïse, tous les hommes de la nation juive devaient se présenter devant le sanctuaire de Jéhovah trois fois par an, à Pâques, à la Pentecôte et à la fête des Tabernacles. " Sans y être obligées, les femmes accompagnaient souvent, par dévotion, les pieuses caravanes à la ville sainte, surtout à l'occasion de la grande solennité pascale. Les enfants n'étaient assujettis à cette prescription, non plus qu'aux autres ordonnances de la loi juive, qu'à l'âge de douze ans révolus.
Deut., XVI, 16.
Alors, supposé assez fort pour l'observer tout entière, le jeune Israélite devenait, selon l'expression reçue, fils de la loi, ben hattôrâ, ou du précepte, ben mitsvâ; on cessait de rappeler enfant ou petit, kâton; il devenait gâclol (grand) ; et traité alors plus en homme, ish) il commençait, aux yeux de la loi, à être responsable de ses actes. A cette occasion, il était présenté par son père dans la synagogue, où il était invité à donner lecture d'un passage de la Loi. Il recevait ainsi la confirmation et se trouvait introduit dans la communauté comme membre. 12 Or, Jésus avait atteint ï-dgQ de 12 ans. Comme ses parents se disposaient, selon leur coutume à l'approche de la fête de Pâque, à monter à Jérusalem avec la caravane galiléenne, il se joignit à eux, selon la Loi, pour aller, lui aussi, "dans son Temple adorer l'Eternel", et célébrer la plus grande solennité de la nation. C'était sans doute son premier pèlerinage à la ville sainte. C'est ce que
Cf. Sepp, Vie de Jésus-Christ, YL1.
146 ÉTUDES EV ANGELIQUES
semble indiquer saint Luc en disant que les parents de Jésus allaient tous les ans à Jérusalem. 13 Une distance de 80 milles environ le séparait de cette ville. La nature avait revêtu sa plus gracieuse parure en cette saison de l'année; des fleurs innombrables étalaient partout leurs riches couleurs et l'air était chargé de parfums. Quelles douces émotions durent remplir rame du divin voyageur, à l'aspect de cette nature qui semblait vouloir lui faire hommage de tous ses charmes et lui rappelait partout les divines beautés de son Père ! Avec quel intérêt il contempla tous ces lieux fameux dans l'histoire de ses ancêtres et qui se pressaient le long du chemin sous ses regards pénétrants! Et de quel oeil Marie et Joseph regardaient le divin Adolescent, qui s'avançait devant eux,à cet âge où tout dans l'homme, l'air, les traits,la démarche et tant d'autres particularités, lui donnent quelque chose de mieux défini, et, pour ainsi dire, de plus
13 Luc, II, 41.
individuel, que dans Fenfanee! La douce et pure beauté qui enveloppait son corps comme d'un vêtement, la grâce toute céleste qui respirait en toutes ses actions, ce je ne sais quoi de divin qui s'échappait de toute sa Personne, ravissait le coeur de la Vierge Mère et lui causait à chaque moment de nouvelles surprises. Plus elle le regardait, plus Jésus lui paraissait beau et moins elle se sentait en état de vivre sans lui.
Au bout de trois jours, le Temple de Jérusalem avec sa toiture dorée et ses colonnades de marbre brilla aux regards du divin Pèlerin. Lui seul pourrait dire quels sentiments remplirent son âme, à la vue de ce monument si fameux élevé à la gloire de son Père, avec quelle émotion il pénétra sous ces voûtes sacrées, et quelles prières s'échappèrent alors de son coeur. Que durent penser les anges en voyant le Fi'ls de Dieu fait homme, alors âgé de 12 ans, agenouillé dans le Temple entre Marie et Joseph, et s'offrant derechef à son Père comme la victime du monde ? Et lorsque
le moment fut venu de " manger la pâque", avec quel attendrissement il dut, lui, le véritable Agneau de Dieu, prendre part à la cène, et célébrer ces fêtes pascales qui figuraient celles qu'il allait bientôt luimême inaugurer dans le monde !
Cependant la semaine des azymes touchait à son terme. 14 La multitude immense des pèlerins accourus à Jérusalem de tous les points de l'Orient se disposa à partir, et les différentes caravanes se reconstituèrent, selon les différents territoires d'où elles étaient parties. Dans la caravane galiléenne, à laquelle appartenait la Sainte Famille, il ne tarda pas à se former, comme dans les autres, des groupes variés, mais qui devaient tous se retrouver sur le soir, à la première station. Selon l'usage, les femmes et les vieillards étaient montés sur des chameaux,des ânes
14 L'expression de S. Luc: Consummatisque diebii s, " les jours de la fête étant passés ", semble indiquer que la Sainte Famille resta a Jérusalem jusqu'à la fin de l'octave de Pâque, selon la coutume du plus grand nombre des pèlerins.
ou d'autres animaux; armés de longs bâtons, les jeunes gens et les hommes encore vigoureux menaient par une courroie les bêtes de somme; les enfants jouaient à côté de leurs parents, allaient d'un groupe à l'autre, ou prenaient les devants, jusqu'à ce que la fatigue les obligeât à venir demander une place à côté de leur mère.
Par un conseil digne de sa haute sagesse, l'Enfant Dieu,au lieu de suivre ses parents et sans les avertir, " demeura à Jérusalem. " Ainsi Samson n'avait pas cru devoir déclarer à son père ni à sa mère le premier des hauts faits qui jetèrent tant de lustre sur sa vie. 15 On comprend sans peine que Jésus ait pu, dans le tumulte et la confusion du départ de la caravane, échapper à la vigilance de Marie et de Joseph. Et eux, persuadés qu'il se trouvait dans quelque groupe voisin, poursuivaient leur route sans le moindre soupçon du glaive suspendu sur eux. Une joie ex-
15 Juges, XIV, 6: Et hoc patri et matrl noluit inâicare.
traordinaire inondait leurs coeurs; jamais ils ne s'étaient sentis pins près de Dieu : le parfum des fêtes pascales dont ils étaient encore tout embaumés et ces mille voix de la nature qui ne leur avait jamais paru plus belle absorbaient en eux tout autre sentiment que celui de l'adoration et de l'amour. Les ombres du soir commençaient déjà à s'étendre sur la terre, lorsque la caravane, après sa première journée de marche, fit balte pour la nuit. 1C De tous les côtés, les membres de chaque famille se réunirent à l'endroit convenu. C'est alors seulement que, ne voyant pas reparaître Jésus, après quelque temps d'une attente inquiète, Marie et Joseph furent frappés de la pensée qu'ils pouvaient l'avoir perdu. Le choc fut terrible. D'affreuses ténèbres se répandirent dans leur âme; tout semblait s'être évanoui autour d'eux; jamais deux êtres ne s'étaient sentis plus seuls dans ce vaste monde. En proie à de mor-
18 S'il faut en croire une tradition, cette première halte aurait eu lieu à El-Bireh, l'ancienne Béroth.
telles angoisses, ils se mettent à la recherche de Jésus parmi les groupes de leurs proches et de leurs amis. Vaines démarches î ils durent se retirer sans lui. La nuit était complète. Dieu seul sait ce qu'elle fut pour Marie et Joseph. Que d'appréhensions sur le sort de l'Enfant! que de réflexions, que de craintes, si mal fondées qu'elles fussent, de s'être rendus indignes du dépôt si cher et si précieux confié à leur vigilance ! Dès la pointe du jour, sans s'inquiéter du départ de la caravane, ils reprennent le chemin de Jérusalem et continuent leurs investigations douloureuses.
Ils redemandent partout leur trésor, ils interrogent toutes les personnes dont ils espèrent quelque renseignement, ils scrutent toutes les retraites où l'inquiétude leur fait soupçonner sa présence. Inutiles efforts: aucun rayon de lumière ne vint jeter le moindre jour dans cette obscurité affreuse qui faisait leur supplice ; et lorsque vers le soir,ils arrivèrent à Jérusalem, ils se trouvaient encore sans Jésus. Pauvre mère ! quelle fut alors votre désolation,
et comme, en ces jours de votre Passion, le glaive de douleur prédit par Siméon dut se retourner cruellement dans votre âme si aimante! Consolez-vous, ô Reine des martyrs: demain, à l'aurore, 17 il reparaîtra et la lumière de son doux visage dissipera toutes les ténèbres qui vous oppressent.
Après une nuit qui leur parut d'une longueur infinie, Marie et Joseph dirigèrent leurs pas vers le Temple, dès le matin, persuadés que Jésus, s'il était resté à Jérusalem, devait à cette heure se trouver dans la maison de son Père. Une lueur d'espérance brilla dans leurs coeurs au moment où ils franchirent le seuil de l'édifice sacré.
17 S. Luc dit: Post triduum: " au bout de trois jours " ; manière de parler hébraïque qui correspond à die tertio, " le troisième jour "; cf. Luc, JT, 21 : Postquam consummati surit dics octo!" " les huit jours étant accomplis ", pour: " le huitième jour " ; et encore, Matth., XXVII, 63 : Post très (lies resurgam, " après trois jours je ressusciterai ", pour : " je ressusciterai le troisième jour. ".
Dans une des dépendances du Temple, se trouvait la grande école de la Synagogue où les membres du Sanhédrin donnaient leurs leçons. Ils avaient toujours devant eux, surtout au temps de Pâques, une foule nombreuse, avide de recueillir les paroles qui sortaient de la bouche de ces maîtres fameux. Ce jour-là, et peutêtre aussi les deux jours précédents, l'Enfant Dieu, le Verbe incarné, s'était mêlé aux auditeurs; et assis sur une natte, à la façon des écoliers orientaux, 18 lui aussi, il écoutait les maîtres d'Israël, leur posait des questions et répondait à celles qui lui étaient adressées; et dans ses réponses comme dans ses interrogations, il faisait voir tant de sagesse et de sagacité, que tons les auditeurs étaient ravis et comme hors d'eux-mêmes. Les vieux docteurs de la Synagogue partageaient l'admiration de la foule et ne savaient que penser de cet Adolescent qui unissait une intelli-
18 L'exipression tout hébraïque : in medio doctorum, au milieu des docteurs, ne signifie rien de plus que : apud doctores, " à l'école des docteurs ".
gence si extraordinaire à tant de modestie et de grâce.
Ce fut sur ces entrefaites que Marie et Joseph, arrivés dans leurs recherches à cet endroit du Temple,revirent enfin Celui dont la perte leur avait été plus pénible que mille morts. Ils ne pouvaient croire à tant de bonheur; leur joie n'eut d'égale que l'admiration où les jeta cette première manifestation de Celui qu'ils étaient habitués à voir mener à Nazareth une vie si simple et si pleine de réserve. Dès que rassemblée se fut dissoute, la mère de Jésus, se rapprochant de son Fils et le serrant sans doute sur son coeur, laissa échapper de sa bouche ces paroles où respiraient un respect et une tendresse sans pareils: " Mon Fils, pourquoi donc avezvous agi ainsi à notre égard? Votre père 19 et moi nous vous cherchions dans des an-
19 C'est le titre que Joseph portait clans la Sainte Famille aussi bien que devant l'opinion publique. Par délicatesse Marie le nomme avant elle.
goisses mortelles." 20 Assurément Marie ne songeait même pas à adresser un reproche à son Fils dont elle connaissait l'innocence parfaite ; dans son amour maternel, et avec cette liberté respectueuse à laquelle lui donnait droit sa qualité de mère, elle désirait simplement savoir de lui le secret du mystère de ces trois jours. Dans sa réponse, qu'il adressa à Marie et à Joseph à la fois, Jésus leur rappela avec une grâce et un respect infinis, que les liens qui l'attachaient à eux devaient céder aux droits plus sacrés et plus élevés de son Père céleste sur lui. " Pourquoi donc me cherchiez-vous? " leur dit-il, " ne saviez-vous pas que je dois être occupé des affaires de mon Père? " 21 C'est la première parole du Seigneur Jésus que les Evangiles nous
20 Le mot grec rendu clans le Vu] gâte par dolentes implique l'idée d'une douleur violente.
21 Plusieurs interprètes ont regardé l'expression : in his quae Patris mei sunt, comme synonyme de: " dans la maison de mon Père ", c'est-à-dire, dans le Temple. Cette explication paraît peu probable : on ne voit pas que Jésus dût absolument se trouver au Temple.
aient transmise; c'est la seule qui nous ait été conservée de ses trente premières années. Comme un rayon lumineux échappé des ténèbres qui recouvraient la majesté du divin Adolescent, cette parole, si sublime dans sa simplicité, éclaire toute la vie du Sauveur des hommes. D'un côté, elle nous révèle le mobile secret de toute sa conduite, qui n'était autre que cette volonté de son Père, à laquelle il venait de faire le sacrifice de l'affection si tendre et si vive qu'il portait à Marie et à Joseph, en attendant qu'il lui fît le sacrifice de sa vie; d'un autre côté, en nous rappelant son origine divine et sa consécration totale à la gloire de Dieu et au salut des hommes, elle dépose en faveur du mystère de l'Incarnation et du grand oeuvre de la Rédemption ; et ainsi cette parole vraiment glorieuse, selon le mot du prophète, M peut être regardée à bon droit comme le résumé de la vie et de la doctrine du Sau-
12 Et auâitam facict Dominas gloriam vocis suac. " Le Seigneur fera entendre sa voix glorieuse. ' (Is., XXX, 30).
veur. Est-il étonnant que Marie et Joseph eux-mêmes n'aient pu en sonder toute la profondeur ni en mesurer toute la portée? Et que de questions ne dut-elle pas provoquer en eux? qu'allait-il faire? inauguraitil son ministère public? voulait-il demeurer dans le Temple de celui qu'ils savaient bien, eux aussi, être son unique Père ? Autant de problèmes qui se pressaient dans leurs esprits. Marie et Joseph respectèrent les obscurités de la divine parole et ne portèrent pas plus loin leurs interrogations. " Apprenons, ", remarque ici Bossuet, " que ce n'est pas dans la science, mais dans la soumission, que consiste la perfection. " 23 En livrant à Pévangéliste ce dernier détail relatif à son ignorance du mystère dont parlait Jésus (et qui doute que ce ne soit elle qui l'ait révélé?) Marie ne songeait qu'à s'abaisser en face de toutes les générations futures: elle a conquis par cette noble humilité plus de droit à notre admiration que n'aurait fait
Elevât., 20e Sem., 7e élév.
l'intelligence la plus pénétrante du mystère qu'elle adora sans le comprendre. La Vierge renferma religieusement dans son coeur la mystérieuse parole, qu'elle médita sans cesse dans la suite avec tous les autres détails 24 de la vie de son Fils. Elle les conservait dans le secret de son âme, en attendant que le temps fût venu d'en faire part aux apôtres et aux premiers fidèles. Ce fut la grande occupation de la mère du Rédempteur sur la terre. Et lui, comme pour dédommager Marie et Joseph de la peine, si généreusement portée, que leur avait causée son absence, " il descendit avec eux et vint à Nazareth, et il leur était soumis." Il s'était élevé, au Temple, à des hauteurs où les maîtres d'Israël ne purent atteindre ; il redescendit dans l'obscurité qui avait abrité ses premiers ans : il n'avait déchiré un instant le nuage qui l'enveloppait que pour s'y renfoncer plus profondément et donner à ses abaissements un plus grand prix.
24 Omnia vcrba hacc : expression qui, en hébreu, signifie aussi bien les actions que les paroles.
De retour à Nazareth, Jésus se remit doue, avec une divine simplicité,au service de ses parents, auxquels il obéissait en tout, les aidant dans leur ménage ou à l'atelier. Ce fut toute sa vie jusqu'à l'âge de 30 ans; ce fut tout ce qu'on savait de lui dans la petite bourgade de Nazareth : il n'y était connu que comme le fils du charpentier et charpentier lui-même. 25 Quel mystère! il est la Sagesse incarnée; orné de tous les dons de la nature et de la grâce, il unit à une éloquence divine une douceur ineffable et une incomparable habileté à gagner 'les âmes ; il n'est venu en ce monde que pour dissiper l'erreur, combattre le vice, réformer les moeurs et sanctifier le genre humain ; c'est le Messie glorieux promis par les prophètes en termes si magnifiques et attendu depuis tant de siècles; c'est le Roi de gloire et le Dieu du ciel et de la terre. Et c'est lui qui est là, en ce coin de terre méprisé, dans l'atelier d'un artisan, occupé à manier la scie et le
Matt., XIIT, 55 ; Marc, I, 3.
rabot ! C'est lui qui mène une vie si commune et si insignifiante en apparence, non pas seulement pendant quelques mois ou quelques années, mais presque tout le temps qu'il a passé parmi nous ! Comment ne pas être saisi de stupeur devant un pareil spectacle? Quelles raisons ont donc bien pu porter le Fils de Dieu à embrasser un genre de vie si inattendu ? Il a jugé apparemment, dans sa suprême sagesse, qu'il ne pouvait mieux travailler aux affaires de son Père et au salut des hommes qu'en donnant d'abord l'exemple de ces vertus fondamentales d'humilité et d'obéissance qu'il devait prêcher plus tard et dont le monde avait presque entièrement perdu jusqu'à la notion. Et tout en rappelant aux hommes par ses exemples ce grand devoir de la soumission dont l'oubli les avait conduits jusqu'au fond de l'abîme, Jésus, en ceignant le tablier de l'ouvrier, n'a-t-il pas aussi voulu réhabiliter le travail mécanique et lui rendre ses titres de noblesse? Sans doute, chez les Juifs, le travail n'avait pas cessé d'être
on honneur: ils avaient appris de leurs livres saints que, même au paradis terrestre, le premier homme devait travailler de ses mains 2C ; aussi les rabbins eux-mêmes ne rougissaient-ils pas d'exercer une profession manuelle, dont ils faisaient leur délassement et leur gagne-pain. On peut se demander cependant s'ils ont été assez éclairés pour honorer le travail sans l'instruction, c'est-à-dire l'état de simple artisan. Quoi qu'il en soit, tout le monde sait quel mépris l'antiquité païenne professait pour le travail manuel ; il était considéré comme une chose honteuse, indigne d'un homme libre et d'un citoyen. "On doit regarder comme bas, dit Cicéron, se faisant l'écho d'Aristote, le profit de tous ceux dont on paye la peine et non le talent: car quiconque vend son travail se vend lui-même et se met au rang des esclaves... Tous les métiers d'artisans sont bas et serviles; une boutique est indigne
2a Gen., II, 15.
d'un homme libre. " 27 Aussi le travail des mains avait-il été rejeté presque tout entier sur la foule immense des esclaves qui constituaient la grande majorité de l'Empire, 28 et qu'on regardait et traitait plutôt comme des animaux et des meubles que comme des personnes. Par la force des choses et pour échapper à la réprobation qui pesait sur les oeuvres servîtes et sur quiconque maniait un outil, la grande masse des prolétaires ou hommes libres indigents, qui, dans l'état présent de nos sociétés, auraient demandé à leurs bras le pain de chaque jour, se trouvaient réduits, surtout dans les grandes villes, à vivre sans travailler et à tendre la main à
27 Illibcfalcs autan et sordidi quaestiis mercenariorum omniumque quorum operae, non quorum artes emuntur. Est enim in Mis ipsa merces auctoramentum servitutis . . . Opificcsque omnes in sordida arte versant tir ; nec enim quidquam inc/enuum pot est h ah ère offieina. (Cic, De offieiis, 1. T, 42).
28 Cf. Paul Allard, -Esclaves, serfs et main mort ahlcs, c. I, p. 30; Goclefroid Kurth, Les origines de la civilisation moderne, 5e éd., t. T, p. 32.
l'£tat, 29 chargé de pourvoir à leur subsistance et à leurs plaisirs. On devine quelles turpitudes et quelles misères devait entraîner " l'abomination d'un tel ordre social. " 30 En relevant et en consacrant en sa Personne la dignité de Partisan, l'Homme-Dieu rendit aux hommes libres le goût du travail et enleva par là même à l'esclavage sa raison d'être. M. Paul Allard 31 remarque que, dès la fin du IVe siècle, le travail avait peu à peu échappé aux mains des esclaves pour revenir à celles des ouvriers libres, et que le nombre de ceux-ci n'avait cessé de croître, tandis que les premiers diminuaient. Et c'est ainsi que, par cette vie si obscure et si insignifiante en apparence que Jésus mena à Nazareth, loin du bruit et des affaires qui passion liaient alors les hommes, il préparait les grands siècles de la civilisation chrétienne et travaillait à la gloire de son Père aussi
29 Cf. Paul Allard, ibid., c. III, p. 42, 43.
30 Chateaubriand, Discours historiques, Etude 5, 3e partie, p. 450.
S1 Esclaves, serfs et mainmor tables, XIX, p. 290.
efficacement qu'au milieu des triomphes de sa vie publique.
Une autre grande leçon ressort de là, à l'adresse de tous, mais spécialement des petits et des humbles. C'est que ce qui fait le prix de notre existence sur la terre, ce n'est pas le côté extérieur de nos actions mais la droiture, la pureté d'intention qui les anime ; c'est que ce qui fait la grandeur de notre vie, ce n'est pas le bruit, l'agitation extérieure ou la gloire qui vient des hommes, mais cette action paisible et intérieure de l'âme qui accomplit sous les yeux de Dieu la part de travail qui lui est dévolue, quelle qu'elle soit. Aux yeux du monde, la vie de la plupart des hommes n'est guère de plus d'importance, comme on l'a dit, que l'éphémère qui bourdonne sa petite heure au soleil d'été, ou la goutte d'eau perdue au milieu de ces myriades d'autres qui tombent sur notre globe.
Cette pensée doit-elle abattre leur bonne volonté et décourager leurs légitimes ambitions? et parce qu'ils occupent si peu de place ici-bas, 'doivent-ils en conclure qu'ils
n'ont rien de mieux à faire qu'à s'y amuser ? L'exemple du divin Ouvrier de Nazareth se dresse devant eux pour leur rappeler que l'insignifiance apparente de leur vie peut cacher quelque chose de grand en réalité, que leur perfection et leur bonheur ne consistent pas à faire des choses remarquables au jugement des hommes, que les talents brillants, les rares succès, les actions d'éclat ne sont pas des éléments essentiels d'une vie noble et heureuse, et que des millions d'êtres chéris du ciel peuvent se rencontrer dans les rangs des insignifiants et des obscurs; cet exemple est là pour les convaincre que l'accomplissement du bon plaisir divin,quel qu'en soit l'objet, est le tout de la vie et en fait seul la grandeur et le mérite, et que, conséquemment, pour mener une vie vraiment élevée et incomparablement plus noble que celle que les grands du monde étalent avec tant de faste, pour mener une vie sublime et toute divine, il n'y a qu'une chose à faire, c'est, à l'exemple de Jésus de Nazareth, de mettre toute son ambition
166 ÉTUDES EV ANGELIQUES
il bien remplir sa tâche de chaque jour, si humble qu'elle soit, sans se -soucier du jugement des hommes, et en se contentant des yeux, de l'approbation et de la faveur de Celui auprès duquel tous les mortels ensemble ne sont qu'un vain néant. C'est l'encourageante et consolante leçon qui se dégage de ces longues années de silence et d'obscurité qui forment presque tout le tissu de la vie de l'Homme-Dieu sur la terre.
Le Précurseur
Non erat ille lux, sed ut testimonium perhiberet de lumine.
Il n'était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière.
(S. Jean, I, S.)
§ 'ancien Testament avait figuré et montré de loin Jésus-Christ : les çXs, prophètes, à mesure qu'ils se sue- ***** cédaient, avaient tracé sous des couleurs de plus en plus vives et animées les traits de la figure sublime du Sauveur du monde ; le tableau terminé, il ne restait plus qu'à lever le voile qui le recouvrait. Ce rôle auguste fut réservé par la divine Providence à Jean-Baptiste. Le fils de Zacharie et d'Elisabeth se montra à la hauteur de sa mission.
Après s'être préparé, jusqu'à 'l'âge de
168 ÉTUDES KVANGÉLIQUES
trente ans, au sein de la solitude et du silence, et dans l'exercice de toutes les vertus, au grand ministère dont le ciel l'avait chargé, Jean-Baptiste, au moment marqué par la Providence, sortit enfin du désert pour préparer les voies au Messie et le présenter au monde. Des succès inouïs accompagnent ses prédications :
on accourt à lui de toutes parts; la vénération qu'il inspire est telle qu'on le prend pour quelque ancien prophète ressuscité; le bruit court même parmi tout le peuple qu'il pourrait bien être le Messie en personne. 1 Cette admiration dont il élait l'objet ne fut qu'un ornement de plus pour la grande victime qui allait s'immoler à la gloire de Jésus.
L'étude des principaux témoignages qu'il rendit au Messie nous donnera quelque idée de l'élévation et de la noblesse des sentiments qui remplissaient son âme et de la perfection avec laquelle il s'acquitta de son rôle de Précurseur.
1 Cf. Luc, III, 15.
Un jour qu'il baptisait à Béthanie, en Pérée, sur les bords du Jourdain, une délégation de la Synagogue vint lui demander officiellement s'il était vrai qu'il fût le Christ : Moi, le Christ, reprit-il ! non, certes, je ne le suis pas : je ne suis que la voix qui l'annonce. Moi, je baptise dans l'eau; lui, il baptisera dans l'Esprit- Saint. Il est au milieu de vous, et vous ne le connaissez pas : Médius vestrum stetit, qucm vos ncscitis. C'est à lui qu'il faut aller; quant à moi, je ne suis pas même digne de délier la courroie de sa chaussure. 2 Voyons-nous, selon le mot de Bossuet, " comme il se baigne dans l'humilité et le néant, " 3 et comme il cherche à s'effacer pour que le Sauveur seul paraisse!
A quelque temps de là, comme il était occupé à baptiser à Ennon, près de Salim,4 le Précurseur rendit à Jésus un autre
2 Cf. Jean, I, 19-28.
3 Eîév., XXlVe Sem., 1ère élév.
* L'emplacement de ces deux localités n'a pu être encore déterminé.
témoignage plus admirable et plus touchant encore. Les disciples de Jean ne voyaient pas sans ombrage la réputation de Jésus grandir aux dépens de celle de leur maître, et ils craignaient que celui-ci ne fût bientôt supplanté par le Sauveur dans l'opinion publique. Sous l'empire de ce sentiment, ils s'approchent un jour de Jean et lui disent avec amertume : " Maître, celui auquel vous avez rendu témoignage au-delà du Jourdain, voilà qu'il baptise, lui aussi, et tout le monde court à lui : Omucs veniunt ad eum* " Quelle noble réponse fut celle de Jean! Ne vous ai-je pas affirmé, leur dit-il, que je ne suis pas le Christ et que je ne suis que son héraut? Il est donc juste que ce soit lui qui reçoive les hommages de la foule. C'est lui qui est l'Epoux des âmes. Il est venu pour contracter avec elles une* mystique alliance. A l'annonce de cet échange d'amour qui commence à s'établir entre lui et elles, comment ne serais-je pas heureux, moi, l'Ami de l'Epoux? Je vous le déclare, ce que vous me dites met le coin-
ble à mes désirs, et ma joie est entière : Gaudium meiim impletum est. Il faut, ajoute-t-il, il faut qu'il croisse, et que moi je diminue : Illum oportet ereseere, me autan minai. Sublime langage, qui équivaut à celui-ci: Quand les premières clartés de l'aurore blanchissent l'horizon, tous les regards se portent vers elles ; mais lorsque le soleil a paru, qui songe à regretter les faibles lueurs du matin? Ainsi, puisque Celui dont je ne suis que l'avant-coureur commence à se manifester, c'est vers lui qu'il faut se tourner désormais, c'est lui qu'il faut écouter. Vous vous plaignez, continue-t-il, que tout le monde me délaisse pour aller à lui. Je trouve, moi, que personne, hélas ! ne va à lui, tant il y en a peu qui acceptent son témoignage : Tèstimonium ejus nemo accipit. 5 Quelle expression, encore une fois, pourrait rendre la grâce, la délicatesse et la grandeur d'un pareil discours ?
Jean avait repoussé avec une sorte d'in-
Jean, III, 26-36.
dignation les hommages qui n'étaient dûs qu'au Messie; il s'était réjoui de la popularité de Jésus toujours croissante aux dépens de la sienne propre. Il poussa plus loin encore l'abnégation et la perfection de son désintéressement: il alla jusqu'à provoquer ses propres disciples à se détacher de lui pour s'attacher à Jésus.
Déjà, deux jours après avoir rendu au Messie son beau témoignage devant les représentants du Sanhédrin, il lui avait fait le sacrifice de deux de ses disciples les plus chers. Voici à quelle occasion c : il était au poste accoutumé de son labeur, à Béthanie ; André,et Jean, le futur évangéliste, 7 se trouvaient avec lui. Tout à coup, Jésus, qui inaugurait alors sa vie publique, vint à passer. Quelle émotion agita le coeur de Jean-Baptiste et de quel désir il brûlait de lui gagner des sectateurs !
6 Jean, I, 35-40.
7 Quoique l'évangéliste n'ait pas nommé le compagnon d'André auprès de Jean-Baptiste, on ne peut guère douter que ee ne fût saint Jean luimême. Cf. Fillion : Jean, I, 40.
Se tournant donc vers ses deux disciples: kl Voici ", dit-il, en leur montrant Jésus, " voici l'Agneau de Dieu: Ecce agnus Del. " C'était leur dire : C'est lui que tous les agneaux immolés dans le Temple étaient destinés à figurer. Il est l'Agneau divin annoncé par le prophète Isaïe, 8 qui doit par sa mort effacer le péché et ouvrir dans le monde une ère nouvelle. Pourquoi vous attarder auprès de celui qui n'est chargé que de le faire connaître ? Les deux disciples du Précurseur comprirent la pensée de leur maître, et, immédiatement, remarque l'évangéliste, ils se dirigèrent vers Jésus. A cette vue, Jean sentit au fond de son coeur, à coup sûr, un de ces mouvements de joie débordante qu'éprouve un père en voyant son enfant chérie s'avancer vers celui qu'elle aime et auquel elle veut lier sa vie.
Plus tard, en des circonstances encore plus touchantes, le Précurseur renouvela la même tentative sur d'autres disciples