‹ Etudes évangéliquesChapitre 2 sur 5 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

qui ne pouvaient se décider à le quitter et persistaient, malgré ses protestations, à le mettre au-dessus de Jésus. Il venait d'être jeté en prison par les ordres d'Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, à qui il avait reproché, avec une liberté tout apostolique, son union criminelle avec Hérodiade, la femme de son frère. Non, lui avait-il dit, il ne vous est pas permis d'avoir cette femme : Non licet tibi habere cam. 9 La prison fut le prix de son zèle courageux. 10 Or, du fond de cette retraite forcée, loin de se faire des sympathies de ses disciples une sorte de compensation aux malheurs qui fondaient sur lui, il s'alarme de leur attitude, et n'est préoccupé que des moyens d'acheminer vers le Sauveur ces âmes aveuglées et égarées par leur amour pour leur maître. Sous réimpression de cette pensée généreuse, apprenant que le Christ multipliait les

0 Matth., XIV, 3-6 ; Marc, VI, 17-21.

10 L'historien juif Josèphe place cette prison à Machéronte, citadelle colossale, an nord-est de la mer Morte. Ant., XVIII, 52.

miracles à quelque distance, il se décide à envoyer vers lui ses disciples. S'ils ne me croient pas, moi, pensait-il, il faudra bien qu'ils se rendent à la grande voix des prodiges de Jésus. Convoquant alors deux d'entre eux, il leur dit : Allez trouver Jésus, et dites-lui : êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? L'Evangile ne nous rapporte pas si le voeu de la grande âme du Précurseur fut réalisé; il remarque seulement qu'après avoir satisfait à la question des envoyés de Jean et leur avoir démontré par des signes irréfragables qu'il était bien le Messie attendu, Jésus, se tournant vers la foule, fit de son fidèle serviteur cet éloge, le plus magnifique qui soit sorti de sa bouche : Je vous le déclare, parmi les enfants des hommes, il ne s'en est pas levé de plus grand que Jean-Baptiste: Amen dico vobis, non surreœit inter natos muliernm major Joanne Baptista.11 La mission du Précurseur était accoin-

11 Matth., XI, 2-11; Luc, VII, 18-28.

plie. Il avait tout sacrifié à la gloire de son Maître. Il ne lui restait plus que sa vie à lui offrir. Le Seigneur lui accorda l'honneur et la joie suprême de sceller de son sang le témoignage constant qu'il avait rendu à la lumière. Un bourreau, dépêché par Antipas à l'instigation d'Hérodiade, pénétra, le glaive à la main,dans le donjon où Jean était enchaîné et lui coupa la tête. 12 En présence de tant de vertus, d'un désintéressement si parfait, d'un oubli si complet de sa propre personne, d'une affection si loyale, si tendre, si héroïquement généreuse à l'égard du Sauveur Jésus, au spectacle d'une vie si admirable et encore si pleine de promesses tranchée dans sa fleur par le glaive d'un sicaire au fond d'un cachot, les larmes de l'attendrissement et de l'admiration viennent aux yeux et l'on voudrait pouvoir baiser la poussière foulée par les pieds d'un si grand homme.

Matth., XIV, 5-11; Marc, VI, 21-28.

La dernière Cène

Memoriam fccit mirabilium

suorum; misericors et miserator Dominus; escam dédit timentibus se.

" Il a laissé un souvenir do ses merveilles ; Jéhovah est miséricordieux et compatissant ; il a donné une nourriture â ceux qui le craignent. "

(Ps., 110, 4-G.)

„ A vie mortelle de Jésus touchait à sou terme. Il venait de donner, ç¥j au Temple, dans les premiers jours **** de la grande semaine, ses derniers enseignements, les plus beaux que le monde eût jamais entendus. Les princes des juifs étaient atterrés, et leur haine contre lui monta à son comble. Sa vie n'était plus en sûreté dans la grande cité. Contre Pat tente de ses ennemis, auxquels un des Douze venait de s'engager ' à le

178 ÉTUDES EV ANGELIQUES

livrer, il resta, le jeudi, à Bétlranie, pour s'y préparer dans le silence et la prière aux grands mystères dont il méditait la réalisation. Il se trouvait en face de son double sacrifice, sanglant sur la croix, mystique sous les espèces sacramentelles. Ces deux mystères, qui sont le centre de l'histoire et la partagent, comme on l'a dit, en deux versants, avaient aussi toujours été le centre des pensées du Sauveur, et son Incarnation n'avait pas eu d'autre but. Le moment était enfin venu où il allait pouvoir réaliser ses deux plus doux rêves d'amour. Prédite et figurée depuis la fondation du monde, la divine Victime s'était offerte à Dieu, au lieu et place des hommes, dès le premier moment de sa vie terrestre; le moment était enfin venu où elle allait être immolée sur la croix, puis consommée par la gloire de la résurrection, dont le feu du ciel qui tombait sur les victimes était l'image ; elle serait enfin enlevée jusque dans le sein de son Père, comme autrefois la fumée des victimes brûlées portait jusqu'au trône de Dieu

l'odeur du sacrifice. l Mais ce grand sacrifice, qui devait, comme dit saint Paul, consommer éternellement l'oeuvre de notre salut, 2 ne suffisait pas à l'amour du Rédempteur et ne pouvait épuiser ses desseins de générosité à notre égard.

Par toute la terre, chez les païens comme chez les Juifs, les sacrifices étaient (ou jours complétés par la participation à la victime, et lorsque celle-ci était entièrement brûlée en l'honneur de Dieu, cet holocauste était accompagné d'un gâteau, afin que, même dans ce cas, il y eût à manger pour l'homme. Cette union matérielle à la victime agréée de Dieu était le signe de l'union spirituelle à la grâce divine, fruit du sacrifice. Tel était le centre auquel aboutissaient, dans ce qu'elles avaient de commun, les liturgies de tous les peuples. 3 Cette participation aux

1 Cf. Pascal, Lettre sur la mort de Pascal le père.

2 Héb., X, 14.

■ Cf. Mgr Gerbet, Considérations sur le dogme de VEucharistie. C. II.

victimes antiques n'était, dans les desseins de la Providence, que la figure de notre participation à la divine Victime du Calvaire. Mais comment pourrait se faire cette participation ? et le moyen pour l'humanité de communier au corps du Christ, surtout après sa Résurrection et son Ascension ? La sagesse et la puissance infinie du Fils de Marie, au service de son amour, surent résoudre le problème. Il renouvellerait et perpétuerait en tous lieux jusqu'à la fin du monde le sacrifice du Calvaire sous la forme extérieure de raliment privilégié de l'homme; tous les obstacles à la manducation de la sainte Victime seraient ainsi levés; elle pourrait devenir notre nourriture et notre breuvage à tous, et ne faisant plus qu'une chose avec elle, comme le pain et le vin ne font plus qu'une chose avec celui qui se les assimile, nous nous trouverions participants de la vie même de Dieu, dont nous partagerions la gloire pendant toute l'éternité. A coup sûr, il serait impossible de rêver pour l'homme de plus glorieuses destinées.

Et voilà les sublimes et si généreux desseins que Jésus méditait en notre faveur et qu'il était sur le point de réaliser, en ce moment de l'histoire du monde où l'humanité était descendue au dernier degré de l'avilissement, où ses compatriotes complotaient sa mort, et où l'un de ses disciples allait le mettre entre les mains de ses ennemis.

On était arrivé au premier jour des Azymes " où on devait immoler la Pâque. " 4 Il semble bien que l'évangéliste, par ces dernières paroles, ait voulu désigner, non pas le 15 Msan, jour de la grande solennité pascale, mais le 14. C'est en effet le 14, que les agneaux de la Pâque étaient immolés, entre 3 et 6 heures; ils n'étaient mangés qu'après le coucher du soleil, c'està-dire, au commencement du 15 Nisan.

Sans doute, à proprement parler, le 1er jour des Azymes ne commençait, selon la loi mosaïque, que le 14 au soir; cepen-

4 V. S. Luc, XXIT, 7-9. Cf. S. Marc, XIV, 12.

dant la coutume s'était introduite d'appeler de ce nom la veille de Pâques, parce que, dès le commencement de ce jour, c'est-à-dire, dès le 13 au soir, on devait faire disparaître des maisons tout ce qui pouvait y rester de pain fermenté, dont l'usage était interdit pendant les sept jours de la fête pascale. Le 14 Nisan pouvait donc être considéré comme le 1er jour des Azymes; c'est ainsi que l'historien juif Josèphe compte pour ces fêtes, tantôt 7 jours et tantôt 8. 5 II est d'autant plus probable que c'est le 11 Nisan que saint Luc et saint Marc ont eu en vue, en parlant du premier jour des Azymes où on immolait la Pâque, que, d'après saint Jean, G la dernière Cène eut lieu " le jour qui précédait la solennité pascale ", et par conséquent, le 14, qui commençait pour les «Juifs le 13, au coucher du soleil. D'après ce sentiment qui semble si vrai-

5 Bel. jnd., V, III, 1; Ant. jud., III, X, 5; ibid., II, XV, 1.

6 XITI, 1.

semblable, 7 Notre-Seigneur aurait anticipé d'un jour son dernier repas pascal, où il substitua la nouvelle Pâque à l'ancienne, et ainsi son immolation sur la croix aurait eu lieu au moment même où les agneaux de la Pâque étaient immolés dans le Temple.

Donc, le premier jour des Azymes, entendu au sens large, c'est-à-dire le 13 Msan, vers le soir, les disciples de Jésus s'approchent de lui et lui disent : " Où voulez-vous que nous allions vous préparer la Pâque?" s Judas, l'économe de la petite communauté, s'attendait sans doute à être chargé de ce soin ; et comme il était à l'affût de l'occasion de livrer son Maître, peut-être avait-il formé le dessein de le faire saisir dans la maison même où il célébrerait la Pâque. S'il en fut ainsi, ses plans furent déjoués. Jésus ne voulait pas que sa dernière réunion avec ses disciples,

7 Cf. E. Lévesque, Nos quatre Evangiles, \y. 156, sqq. -

8 Matt., XXVI, 17 ; Marc, XIV, 12. ,

où devaient s'accomplir de si augustes mystères, pût être troublée. Laissant donc Judas, il appelle Pierre et Jean, ses deux plus fidèles amis, et leur dit dans un langage mystérieux, qui ne pouvait donner au traître aucune indication sur le lieu de la dernière Cène : " Allez à la ville ; en y entrant, vous rencontrerez un homme portant une cruche d'eau; suivez-le dans la maison où il entrera, et vous direz au maître du logis : Le Maître t'envoie ce message: Le temps presse pour moi; c'est chez toi que je vais faire la Pâque avec mes disciples. 9 Où est la salle où je pourrai la manger avec eux? Et alors il vous montrera une chambre haute, très vaste et garnie de lits pour le festin. Préparez là tout ce qu'il faut. 10

9 En faisant dire au propriétaire du Cénacle que le temps pressait, Jésus semble bien vouloir nous faire entendre lui-même qu'il fit la Pâque avant le jour légal, parée que ce jour-là il ne pourrait pas la célébrer.

10 Matth., XXVI, 18 ; Marc, XIV, 13, 14, 15 ; Luc, XXII, 10, 11, 12.

Jésus donnait à ses disciples dans cet ordre une nouvelle preuve de sa science surnaturelle, pour laquelle il n'y a rien de caché. Sans se permettre la moindre remarque et pleins d'une confiance absolue en leur Maître, Pierre et Jean partent immédiatement pour Jérusalem ; tout se passa comme Jésus leur avait dit ; la chambre haute était déjà disposée pour le repas pascal ; Pierre et Jean n'eurent à s'occuper que des derniers préparatifs.

Comme il ressort de la teneur même du message qui lui fut adressé, l'hôte qui mit si gracieusement à leur disposition sa salle à manger était sans doute quelque disciple du Sauveur, qui, pendant son dernier séjour à Jérusalem, s'était probablement entendu avec lui au sujet de la dernière Cène. D'après une opinion qui ne manque pas de vraisemblance, ce disciple serait le père même de Jean Marc. Saint Luc nous dit, u en effet, que saint Pierre, délivré par l'ange, se rendit à la maison de Marie,

n Act., XII, 12.

mère de Jean Marc, où beaucoup de fidèles étaient rassemblés et priaient. Or, ce lieu de réunion n'était autre apparemment que le Cénacle, qui fut le premier sanctuaire de l'Eglise naissante. Il était situé sur le Mont Sion, peut-être à l'endroit où, du temps de David, reposait l'arche d'alliance avec la manne céleste.

Lorsque les ombres du soir du jeudi saint commencèrent à s'étendre sur la terre, Jésus s'achemina, lui aussi, avec la petite troupe apostolique, vers la ville sainte. Quand il arriva au Cénacle, le souper était prêt : il pouvait être sept heures. Comme l'imagination aimerait à se représenter tous les détails d'une Cène si profondément touchante et si sacrée î Hélas ! il est impossible de savoir avec certitude si tous les points du cérémonial juif actuel relatif à la Pâque étaient déjà observés du temps de Notre-Seigneur.

Nous pouvons cependant, sans nul cloute, nous faire une idée assez exacte de l'ordonnance générale du festin pascal, tel que Jésus l'a célébré. On avait depuis

longtemps abandonné Fancienne coutume de manger la Pâque debout, le bâton à la main, les reins ceints, les sandales aux piedsycomine des voyageurs pressés de partir. 12 C'est le propre des esclaves, disaient les talmudistes, de manger debout; maintenant nous mangeons sur des lits, parce que nous sommes passés de la servitude à la liberté. Le nombre des convives ne devait pas être inférieur à dix; trois divans peu élevés étaient disposés le long des trois côtés d'une table,où on accédait pour le service par le côté qui restait ouvert; les convives s'y étendaient tout de leur long, le bras gauche appuyé sur un coussin et le bras droit libre. Le divan du milieu était censé le plus honorable. Une fois tous les convives installés, le chef de famille prenait une coupe de vin rouge mêlé d'eau, et, après l'avoir bénite, en prenait une gorgée et la passait aux assistants. Tous se lavaient ensuite les mains.

13 Ex., XIT, 11.

188 ÉTUDES É VAN G ÉLIQUES

Ou apportait alors les herbes amères ( cresson, laitue, chicorée sauvage, persil, raifort, etc.), qui rappelaient les souffrances endurées en Egypte; chacun y goûtait, après les avoir trempées dans de l'eau mêlée de sel ou de vinaigre.

A cette occasion, conformément à la recommandation de Moïse, 13 le plus jeune des convives demandait au père de famille l'explication des rites si extraordinaires de la grande soirée. Ces explications données, on entonnait la Ire partie du Ilallcl, ou hymne de louange, c'est-à-dire, le psaume 112 : " Laudate pueri Dominum ", et le psaume suivant : " In exitu Israël ", jusqu'à: " Non nobis Domine ", Là-dessus on buvait la seconde coupe, et on se lavait de nouveau les mains. Les pains azymes, qui étaient plats et ronds, étaient alors servis avec le cliarosetli, lequel cependant n'était pas obligatoire: c'était une sauce fortement épicée et assez consistante, faite d'amandes, de figues, de dattes et d'autres

18 Ex., XII, 26, 27.

fruits écrasés et cuits clans du vinaigre ; elle rappelait assez bien par sa couleur jaunâtre et son épaisseur l'argile que les Hébreux avaient jadis si péniblement pétrie pour en faire des briques. Quant aux pains azymes ou sans levain,tout en rappelant la hâte avec laquelle Israël avait dû quitter l'Egypte sans avoir le temps de préparer leur pain comme d'habitude, ils prêchaient aux Israélites la nécessité de se débarrasser du ferment du péché et de servir désormais le Seigneur avec " les azymes de la pureté et de la vérité. " 14

Le président de la fête, prenant donc ces pains, les brisait, puis les bénissait, et en ayant trempé les morceaux dans le charoseth, mangeait lui-même un de ces morceaux, et distribuait les autres à chaque convive, en disant: C'est le pain de l'affliction que nos pères mangèrent en Egypte. Enfin l'agneau pascal était déposé au milieu de la table. Mis à part et comme voué à Dieu dès le 10 Nisan, c'est-à-dire 4

14 J Cor., V, 7, 8.

jours avant le premier jour des azymes, il avait dû être présenté et immolé au Temple le 14; il avait ensuite été rapporté à la maison; pour le faire rôtir, on l'avait attaché à deux broches en bois de grenadier, dont l'une lui traversait tout le corps, tandis que l'autre, plus courte, tenait les pieds de devant étendus : la victime se trouvait ainsi assujettie sur une sorte de croix 15; cette opération était l'objet de précautions minutieuses, car il fallait bien se garder de briser les os de la victime. 1G L'agneau pascal rappelait aux Juifs leur délivrance du joug égyptien : c'est grâce à son sang, dont la porte de leurs maisons avait été marquée, que leurs pères avaient été épargnés par l'ange exterminateur et qu'ils avaient pu sortir de l'Egypte. Par son intégrité et son unité, il symbolisait l'union qui devait exister, en Dieu, entre tous ceux qui y participaient. Souvenir du passé, il était encore

15 Cf. S. Justin, Dial. aim Tryph., c. XL.

16 Ex., XII, 46.

une image frappante de l'agneau de Dieu, dont le sang devait nous délivrer de la servitude du péché et nous ouvrir le ciel, et qui, mangé par nous sous les apparences du pain et du vin, devait nous faire un en lui et avec lui, à la manière de ces différents grains de blé qui ne forment plus qu'un même pain, et de ces différents grains de raisin qui ne forment qu'un même vin. Avec l'agneau pascal, on pouvait prendre quelques autres viandes, décorées du nom de chagigah (offrande de fête), mais l'agneau devait toujours être consommé le dernier; les restes devaient en être brûlés. Après avoir communié an corps de l'agneau, selon l'expression talmndique, on buvait la 3e coupe de vin, appelée par les rabbins " calice de bénédiction ", parce qu'elle était l'objet d'une bénédiction particulière. On chantait alors la deuxième partie du Hallel, c'està-dire, les ps. 113, depuis: Non nobis Domine, à 117 inclusivement. Une 4e coupe terminait ordinairement le repas. Que si une 5e coupe était demandée, on pouvait

la prendre, mais à condition de réciter le grand Hallel, c'est-à-dire, les ps. 118 à 13G. Tout devait être terminé avant minuit.

A la lumière de ces prescriptions du rituel juif au sujet de la Pâque, on saisira facilement les nombreuses allusions qu'y font les évangélistes dans leur récit de la dernière Cène, dont naturellement ils s'attachent surtout à nous présenter le côté chrétien.

Dès que les Douze eurent pris place sur le triclinium, autour de leur Maître, qui occupait le divan du milieu, " j'ai vivement désiré ", dit-il, " manger cette Pâque avec vous avant de mourir. Car je vous le dis, c'est la dernière fois que je la mange (cette Pâque figurative) avant sa réalisation dans le royaume de Dieu ". Il prit alors, selon l'usage, la Ire coupe, et, après l'avoir bénite, y trempa ses lèvres, et la présenta aux apôtres en disant :

"Prenez, partagez-la entre vous; car je vous le dis, c'est la dernière fois que je bois du fruit de la vigne avant l'avènement du royaume de Dieu. " 17 Jésus nous livre dans ces paroles le secret du grand désir qu'il éprouvait de prendre ce dernier repas pascal: c'est que le règne des figures allait passer, et la Synagogue faire place à l'Eglise : il ne mangera plus, il ne boira plus avant l'inauguration du royaume de Dieu sur la terre. Avec quelle émotion les apôtres durent accueillir cette grande annonce! Ce royaume de Dieu, dont le Précurseur avait salué l'arrivée prochaine, dont la pensée avait rempli tout le ministère public du Sauveur, et qui était si impatiemment attendu de tout Israël, allait donc enfin être inauguré !

C'est sans doute à cette prédiction du Sauveur que se rattache cette contestation qui, d'après saint Luc, 18 s'éleva à la der-

i7 Luc, XXII, 15-18. Cf. Bel&er, Die Gcschichte des Leidens... des ITerrn, p. 154.

11 Luc, XXII, 24-30.

ni ère Cène entre les apôtres, et où chacun prétendait avoir les meilleurs titres aux premières places clans le nouveau royaume qui leur était annoncé et qu'ils se représentaient sous l'aspect d'un royaume temporel. Jésus voulut étouffer ces germes funestes d'ambition et d'égoïsme, qui s'étaient déjà fait jour plus d'une fois dans leurs coeurs, et imprimer en eux d'une manière indélébile ces deux vertus capitales des disciples du Christ et surtout de leurs chefs, l'humilité et la charité. Dans quelques instants il allait élever ses apôtres à la dignité la plus haute qui soit sur la terre en leur conférant le divin sacerdoce; il fallait qu'ils comprissent que, pour n'être pas indignes d'un tel honneur,ils devaient être les plus humbles des hommes et se faire les serviteurs de tous.

Prenant donc la parole, Jésus leur dit : " Les rois des nations font les maîtres, et ceux qui exercent leur domination sur elles sont appelés Bienfaiteurs. Pour vous, qu'il n'en soit pas ainsi ; mais

que Je plus grand parmi vous soit comme le moindre, et celui qui gouverne comme celui qui sert. Quel est le pins grand, de celui qui est à table, ou de celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table? Et cependant je suis, moi, au milieu de vous comme celui qui sert. Vous êtes demeurés avec moi dans mes tribulations; moi, je vous prépare un royaume, celui-là même que mon Père m'a préparé; vous y partagerez ma table et serez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël. 19 Par ces paroles, qu'il ne faudrait dire qu'à genoux et qui marquent un tournant dans l'histoire des sociétés, le divin Législateur de la nouvelle alliance oppose la notion chrétienne de l'autorité à celle que s'en étaient formée les païens. D'après la conception païenne, les sujets n'existaient que pour leur chef, qu'il fût un ou multiple; légalement il était le maître de leur vie et de leur fortune; son pouvoir sur

Luc, XXI J, 23-30.

eux était sans limites et ne laissait de place à aucune liberté privée, sociale ou religieuse; dans les cités anciennes, remarque Fustel de Coulanges, 20 " l'homme n'avait pas même l'idée de la liberté. " Le Christ, d'un mot, renverse cette odieuse doctrine, qui avait été pour les sociétés une source intarissable de maux incalculables. Non, ce n'est pas le sujet qui doit être asservi au chef, c'est le chef qui doit se faire par amour le serviteur et l'esclave de ses moindres sujets.

Pour implanter une notion de l'autorité, si étrange aux yeux du monde, sur les ruines de l'ancienne, le Sauveur ne se contente pas de promettre à ceux qui y conformeront leur conduite des joies et des honneurs sans nom dans son royaume céleste en retour de leurs humiliations et de leurs sacrifices au service de leurs frères, il nous offre lui-même en sa Personne

u La cite antique, 16e éd., p. 2G9. Voir aussi p. 405. Cf. Godefroid Kurth, Les origines de la civilisation moderne, 5e éd., t. I, p. 12.

un modèle parfait de cette nouvelle forme de l'autorité, rendant sa vie publique, dans toutes ses relations avec ses apôtres, il s'était toujours fait leur serviteur; il va maintenant s'abaisser jusqu'à leur laver les pieds et ainsi relever à jamais, en quelque sorte jusqu'à l'infini, tous les actes d'humilité inspirés par l'amour du prochain. La première coupe venait de faire le tour du groupe apostolique, et les convives,selon l'usage,venaient de se laver les mains. 21 Quoiqu'il sût que son Père

21 C'est bien ce moment, semble-t-il, que le Sauveur choisit pour donner aux siens le grand exemple qu'il méditait. Dans la Vulgate (Joan. XIII, 2) on lit que le lavement des pieds eut lieu cocnâ factâ. Cette expression a porté certains exégètes (entre autres le P. Patrizzi) à croire que Jésus ne lava les pieds de ses disciples qu'après la cène légale. Cette interprétation semble fautive. Les mots : cocnâ factâ, peuvent très bien se traduire par: " la cène étant arrivée ", comme en S. Marc, ces mots: facto saooato, (VI, 2) veulent dire " le sabbat étant arrivé ". D'ailleurs, dans les meilleurs exemplaires du texte original, on lit : dcipnou ginoménou, au présent: " le repas commençant, " et non pas: genomenou, au passé: "le repas achevé ".

avait déposé entre ses mains un pouvoir souverain sur toute chair et qu'il venait de Dieu et qu'il allait retourner à Dieu pour recevoir de lui comme son Fils les honneurs divins, ayant donc pleine conscience de son infinie dignité, comme nous le fait remarquer en termes émus et si solennels l'apôtre bien-aimé, dont la mémoire avait soigneusement recueilli jusqu'aux moindres détails de cette scène inoubliable, 22 Jésus se lève de table, quitte son manteau, attache un linge autour de ses reins, verse de l'eau dans le bassin qui se trouvait là,et se met simplement à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. C'étaient ordinairement les esclaves qui rendaient cette sorte d'office à leurs maîtres. Quelle dut être la stupéfaction des disciples, en voyant leur souverain Seigneur à cette besogne ! 23 " Il s'approche donc de Simon

22 Jean, XIII, 1-17.

23 Ce mystère du lavement des pieds nous présente, sons une image frappante, comme un résumé de tous le mystère de Jésus. Assis de toute

Pierre " avec le bassin rempli d'eau : " Vous, Seigneur, me laver les pieds, à moi ! " s'écrie Pierre, comme épouvanté de ce que le Christ voulait faire. " Ce que je fais ", lui répond le Sauveur, " tu ne le comprends pas encore maintenant, mais tu le comprendras bientôt ", lorsque j'expliquerai la signification morale de cette démarche, et surtout lorsque l'Esprit- Saint t'en aura fait saisir toute la portée. " Non ", reprend l'apôtre, trop absorbé par le sentiment de son indignité pour tenir compte de la leçon du Maître, " jamais je ne permettrai que vous me laviez les pieds. " " Mais ", répond doucement le Sauveur, " si je ne te lavais pas, toute société serait impossible entre toi et moi" ; tu trouves étrange et incligne de moi que je m'abaisse jusqu'à te laver les ^pieds ;

éternité au banquet du ciel, à la table de son Père, il s'est levé, s'est ■dépouillé de ses vêtements de gloire, s'est entouré du linge de notre humanité et a pris la forme d'esclave ; puis, avec les eaux de la «n-fice, fruit de ses humiliations et de ses sacrifices, il nous lave journellement de nos taches et efface toutes nos misères.

mais cette purification corporelle n'est que le signe et le symbole de cette purification intérieure sans laquelle tu ne pourrais être en communion avec moi, et dont je ne puis te procurer le bienfait qu'au prix d'humiliations bien autrement incroyables que celle que tu as sous les yeux. Pierre, effrayé à la seule idée d'être séparé de son cher Maître, s'écrie avec l'impétuosité d'une nature qui allait facilement aux extrêmes : " Oh ! alors, Seigneur, tenez, voilà non seulement mes pieds, mais mes mains et ma tête " ; il lui semblait que son union avec son Maître serait d'autant plus complète qu'une plus grande partie de son corps aurait été purifiée par lui : " Celui qui sort du bain ", 24 reprend le Sauveur, " n'a besoin que de se laver les pieds: il est entièrement net. " Jésus semble faire ici allusion à la coutume juive de prendre un bain avant le repas pascal, coutume à la-

24 Le verbe grec que la Vulgate a rendu par : qui lotus est, désigne un bain complet.

quelle les apôtres s'étaient sans doute conformés. 25 De même donc, dit le Sauveur, que celui qui vient de se baigner n'a besoin, à son arrivée dans la salle du festin, que de se laver les pieds, souillés par la poussière du chemin, 2G ainsi celui dont l'âme est lavée par les eaux de la grâce sanctifiante n'a plus qu'à se purifier de ces taches légères qui, comme une poussière, s'attachent aux pieds de notre âme, c'est-à-dire, à ses affections qui la mettent en contact avec la terre. C'étaient précisément ces souillures légères que le Sauveur voulait effacer dans l'âme de ses apôtres, en excitant en eux par le lavement de leurs pieds des sentiments d'humilité, de repentir et de charité ; à travers le corps, il voulait atteindre l'âme et la disposer ainsi à une réception plus fructueuse du mystère eucharistique. Or, con-

25 Cf. Belscr, cl as Evangclium des liciligcii JoantiCS, p. 397.

:6 On sait que les anciens et en particulier les Juifs marchaient nu-pieds ou chaussés de simples sandales.

tinua-t-il, eu jetant un regard affectueux sur le groupe apostolique, "vous êtes purs, non pas tous cependant ", ajouta-t-il tristement en pensant au traître. La connaissance de la perversité de Judas, loin de le détourner de lui rendre le même service qu'aux autres, porta, au contraire, le Sauveur à se courber avec plus d'amour sur ces pieds qui, dans quelques instants, allaient courir à la trahison. Que durent penser les anges en voyant leur grand Dieu, la sainteté même, aux pieds du suppôt de Satan ?

Lorsque son humble et si touchant ministère fut entièrement terminé, Jésus reprend son manteau, se remet à table, et au milieu du silence général de ses disciples, encore tout émus de ce qu'ils venaient de voir, il leur dit : " Savez-vous ce que je viens de faire ? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné l'exemple:

faites il l'égard des autres comme je vous ai fait à vous-mêmes. Eu vérité, en vérité je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l'apôtre plus grand que celui qui Ta envoyé. Maintenant que vous savez ces choses, mettez-les en pratique et vous serez heureux. " Par ces paroles empreintes d'une si solennelle gravité, Jésus dégageait de l'exemple qu'il venait de donner la grande leçon qu'il contient, qu'il avait tant à coeur de faire pénétrer jusqu'au fond de l'âme de ses disciples et des futurs chefs de la société chrétienne, et qui, à elle seule, renferme la solution pleine et entière de ces questions sociales qui ont de tout temps préoccupé les esprits. Appuyée sur un tel exemple, elle nous fait entendre aussi clairement que possible que l'humilité est la base et en même temps la mesure de toute vraie grandeur, que le chrétien le plus humble est par là même le plus grand des hommes, et que celui-là seul est digne d'exercer sur ses semblables une portion quelconque de l'autorité divine, qui, pour

l'amour de ses frères, accepte avec joie, à L'exemple du Christ, les fonctions les plus basses, et ne recule devant aucun sacrifice pour les servir, pour arriver à purifier leurs coeurs et à les mettre en état de s'asseoir au divin banquet où s'accomplit l'acte suprême de la vie.

Le Sauveur allait compléter ses divines instructions, en mettant sous les yeux de sos apôtres, dans son attitude relativement à. Judas, un modèle achevé du zèle, de la discrétion, des égards et de la constance avec lesquels ils devraient travailler h la conversion des pécheurs même les plus coupables et les plus endurcis. Déjà, en disant à ses disciples qu'ils n'étaient pas tous purs, il avait donné au traître un premier avertissement, et avec quelle délicatesse! puis, lui, le Seigneur, il s'était jeté à ses pieds qu'il avait lavés et pressés avec tant d'affection pour tâcher de lui faire sentir son ingratitude et de ramener à lui cette pauvre âme. O étrange profondeur de la perversité humaine ! Tant d'humilité au service de

tant d'amour avait été inutile. Rebuté par Judas, le Sauveur n'abandonne pas la partie: il reste à la porte de son coeur et continue à frapper. Après avoir proclamé bienheureux les disciples qui seraient fidèles à ses recommandations, hélas, ajoutat-il, " je ne dis pas cela de vous tous: je connais ceux que j'ai choisis"; vous ne posséderez pas tous ce bonheur; mais il faut que la parole de l'Ecriture s'accomplisse : "Celui qui mange à ma table lèvera le pied contre moi. " 27 Dans ce texte, tiré du psaume 40, David fait allusion au traître Achitophel, jadis son conseiller et son ami, qui trempa dans le soulèvement populaire à Hébron et prit parti pour Absalon. D'après le Sauveur, Achitophel était donc l'image de Judas, comme David était luimême le type de Jésus.

En rappelant cette prédiction de l'Ecriture, Jésus voulait, sans doute, comme il le dit lui-même, 2S fortifier ses apôtres

27 Jean, XIII, 18.

28 Jean, XIII, 19: " Je tous le dis maintenant

contre le scandale qu'aurait pu occasionner la trahison de Judas, s'ils n'avaient su que ce crime avait été prévu et permis par le Maître; mais il avait aussi pour but de rappeler à son infidèle disciple, avec la fourberie d'Achitophel, la fin tragique et misérable de ce traître qui se pendit. Voyant Judas inflexible,il eut recours à un autre expédient. Il venait de faire allusion à la divinité de sa mission: il va l'affirmer de nouveau dans les termes les plus solennels et en même temps relever la dignité immense de celui qu'il appelle à l'apostolat. " En vérité, en vérité, je vous le dis: quiconque reçoit celui que j'aurai envoyé me reçoit moi-même, et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé. " 29 C'était dire à Judas: Quoi! vas-tu sacrifier ta qualité d'ambassadeur de Dieu et la part splenclide qui t'est échue à la satisfaction de viles passions qui te mèneront

(qu'un de vous lèvera le pied contre moi), avant que la chose arrive, afin que, lorsqu'elle sera arrivée, vous reconnaissiez qui je suis. " 29 Jean, XIIT, 20.

à l'abîme? Judas opposa aux instances du Sauveur une barrière impénétrable. En présence d'une ingratitude si monstrueuse et si injurieuse à Dieu, et à la pensée des châtiments terribles que le malheureux attirait sur lui-même, Jésus " se troubla ", 30 dit Févangéliste : il livra volontairement son esprit aux sentiments de compassion, de tristesse et d'horreur qu'une telle vue était propre à exciter en lui. Frappés de l'expression de sa physionomie, où se reflétaient les sentiments qui agitaient le fond de son âme, les disciples se demandaient quelle pouvait bien être la cause d'une pareille émotion. Ils ne semblent pas avoir compris les deux allusions que leur Maître venait de faire à la trahison dont il serait la victime : par égard pour Judas, Jésus avait parlé à mots couverts, et le coupable seul avait pu le comprendre. Comme le malheureux ne se laissait pas fléchir, le Sauveur se décida à déchirer tous les voiles, n'hésitant

80 Jean, XIII, 31,

point, comme on Ta dit, dans le dessein de sauver un des membres du collège apostolique, à jeter le trouble parmi tous les autres: le spectacle de l'horreur qu'inspirerait aux autres apôtres la seule pensée de la trahison ne serait-elle pas très propre à faire réfléchir le coupable? "En vérité, en vérité, je vous l'affirme", dit donc le Sauveur, très ému, " l'un de vous me trahira. " 31

Cette annonce d'une effrayante clarté tomba sur le Cénacle comme un coup de foudre. Consternés, les disciples se regardent les uns les autres, les yeux remplis d'étonnement et de tristesse. 32 Puis, descendant au fond de leur conscience, et y trouvant tant de raisons de se défier d'euxmêmes, l'âme en proie aux plus vives angoisses, ils se tournent l'un après l'autre vers le Sauveur, et d'une voix altérée: "Est-ce que ce serait moi, Seigneur?" lui disent-ils tour à tour, 33 tremblant de

81 Jbid.

S1 Jean, XIIJ, 22.

83 Marc, XIV, 10 ; Matth., XXVI, 32, :

recevoir une réponse affirmative. Comme il aurait trahi Judas s'il avait voulu rassurer chacun des autres apôtres, Jésus se contente de leur répéter avec plus de précision encore sa triste prédiction : " Je serai trahi par un de ceux qui mettent avec moi la main au plat, " 34 c'est-à-dire, qui mangent à cette table. Et comme Judas se taisait et considérait toute cette scène d'un oeil impassible, Jésus, pour frapper plus vivement la conscience du traître, fait alors appel aux plus terribles menaces. " Pour le Fils de l'homme", poursuit-il, " il s'en va, selon ce qui a été écrit de 'lui ", il faut qu'il meure pour entrer dans sa gloire, " mais malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera trahi ; il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût jamais né. " 33 C'est la parole la plus épouvantable qui soit sortie de la bouche du Rédempteur. Judas se raidit contre

34 Marc, XIV, 20; Matth., XXVI, 23; Luc, XXII,

85 Matth., XXVI, 24 ; Marc,- XIV, 21 ; Luc, XXII, 22.

les efforts de l'amour qui cherchait à l'arracher au gouffre d'horreur béant à ses pieds. Les autres apôtres, ne pouvant savoir de leur Maître, qui allait le trahir, se mirent à se demander entre eux lequel des douze pourrait bien se rendre coupable d'une telle félonie. 36

Or, Simon Pierre se trouvait à table vraisemblablement à la gauche du Sauveur et par conséquent derrière lui :

c'était la seconde place selon l'étiquette des Hébreux ; la troisième place, à la droite de Jésus, était occupée par Jean 37 : c'était la place réservée à l'ami intime, qui se trouvait ainsi couché, en quelque sorte, sur le coeur de son Maître. Brûlant de connaître le traître afin d'empêcher le crime, s'il le pouvait, Pierre se lève à moitié sur son divan, derrière le Sauveur, et fait signe à Jean, alors tourné de son côté, de demander à Jésus de qui il parlait. 38

36 Luc, XX, :>;3.

n Jean, XIII, 23.

25 Jeaii, XIII, 24.

Alors le disciple bien-aimé, se jetant en arrière avec une aimante familiarité, repose sa tête sur la poitrine de Jésus et lui murmure ces mots : " Seigneur, qui est-ce donc?"39 Tenant à ce que quelqu'un de ses disciples pût attester aux autres que le nom du traître n'était pas ignoré de leur Maître, Jésus répond à Jean à voix basse et d'une façon mystérieuse : " C'est celui à qui je vais présenter un morceau trempé" : 40 et alors, prenant un morceau de pain ou de tout autre comestible, 41 il le trempe dans le charoseth et le présente à l'homme de Kérioth. C'était, d'après l'usage du pays et dans la pensée du Sauveur, une marque d'amitié et un gage de particulière bienveillance. Jésus semblait dire à Judas : Tu le vois, tout lien n'est pas encore rompu entre nous; tu peux toujours rentrer en communion avec moi.

39 Jean, XIII, 25.

40 Jean, XIII, 26.

41 Le mot grec: psômion, que la Vulgate a rendu par pancm, " pain ", peut signifier aussi un morceau rie viande ou de tout autre mets.

Le traître prend le morceau qui lui est offert, et, à cette occasion, semble- t-il, pour ne pas se trahir lui-même par son silence aux yeux de ses condisciples, il demande au Sauveur, à la suite des autres apôtres, comme le rapporte S. Matthieu : "Est-ce moi, Maître?" "Oui, tu l'as dit," i2 répond le Sauveur à cette question impudente, avec une douceur toute divine, et, assez bas pour n'être entendu que de son interlocuteur. Tant de patience, de bonté et de délicatesse ne peut vaincre l'obstination du malheureux. Dépité de se voir démasqué, il ouvre tout grand son coeur à Satan. 43

Quelque temps auparavant, le diable lui avait déjà mis au coeur de trahir Jésus 44 ; maintenant il s'y installe en maître. Il était entré autrefois dans le serpent pour perdre le premier Adam; il entre cette fois dans Judas pour essayer de perdre le

*a Matth., XXVI, 25.

4Î Jean, XIII, 27.

44 Jean, XIII, 2.

second Adam; il ne songeait guère qu'il trouverait lui-même sa ruine dans cette aventure. Voyant que tous les efforts de son amour allaient se heurter contre un mauvais vouloir toujours grandissant, et comprenant que le parti de Judas était pris, pressé d'ailleurs lui-même d'accomplir sa mission, Jésus dit alors au traître à haute voix : " Ce que tu fais ", ce que tu es absolument déterminé à faire, " fais-le vite ". Le Sauveur avait prononcé ces paroles avec tant de calme et de douceur, et tant d'égards pour la personne du traître qu'aucun des autres disciples n'en comprit la signification. Comme il était l'économe de la petite compagnie, quelques-uns pensèrent qu'il avait l'ordre de se hâter d'acheter ce qu'il fallait pour la fête, ou de faire, selon les prescriptions de la loi, des distributions d'aumônes aux pauvres, pour les aider à célébrer joyeusement la Pâque. 45 " Ayant donc pris la bouchée ", dit saint Jean, Judas pousse par le démon

Cf. Jean, XIII, 27-29.

qui l'habitait, et ne pouvant plus soutenir les regards de Jésus, "sortit incontinent" ; or, ajoute Pévangéliste, comme pour donner le dernier coup de pinceau au tableau de cette scène lamentable, "il était nuit".40 C'était un temps qui convenait pour l'exécution d'un si noir projet; mais cette nuit n'était encore qu'une faible image des ténèbres qui avaient envahi l'âme de Judas; en vain la lumière avait essayé de les percer,les ténèbres ne l'avaient pas comprise: " il était nuit. " 4T

46 Jean, XTIT, 30.

47 Un assez grand nombre de Pères et d'interprètes ont pensé que Judas avait assisté à l'institution de la Sainte Eucharistie et que, par conséquent, il avait communié et reçu le sacerdoce. La principale raison qui les a portés à embrasser ce sentiment, c'est que S. Lire mentionne la dénonciation du traître après le récit de l'institution de la Sainte Eucharistie. Or, il semble bien que dans ce cas, S. Luc a interverti l'ordre chronologique, et qu'il a voulu réunir en cet endroit comme en un faisceau toutes les défaillances apostoliques : la trahison de Judas, la dispute des apôtres au sujet de la préséance, la présomption de Pierre (Cf. Bible de Crampon, Luc, XXII, 21 sqq.). Si du récit de S. Luc on pouvait inférer que la dénonciation

On était arrivé à la fin du repas légal, sur lequel avait plané un nuage de tristesse. Au départ du traître, le ciel du Cénacle se rasséréna. L'heure de Jésus, attendue avec tant d'impatience, était enfin venue : Judas parti, la Passion du Sauveur commençait, sa vie était désormais entre les mains de ses ennemis, il pouvait maintenant se livrer aux transports de sa joie: son visage s'illumina et chassa les ténèbres qui avaient pesé si lourdement sur l'âme des disciples. "C'est

de Judas a suivi l'institution de la Sainte Eucharistie, on devrait en conclure également que l'altercation des apôtres eut lieu après la Cène eucharistique et la dénonciation de Judas: ce qui paraît tout-à-1'ait invraisemblable et est contraire au sentiment de la plupart des interprètes. On a remarqué avec raison que S. Luc, tout en s'attachant habituellement à l'ordre chronologique des événements, ne s'y astreint pas toujours dans le récit des circonstances de tel ou tel événement en particulier (Cf. Knabenbauer, in Matthaeum, p. 438 ; E. Lévesque : Nos quatre Evangiles, p. 47, sqq.) Qu'il en ait été ainsi relativement aux circonstances de

maintenant ", s'écrie-t-il, " que le Fils de riioninie est glorifié, et que Dieu est glorifié en lui, et, parce que Dieu est glorifié en lui, Dieu, de son côté, le glorifiera en lui-même, et il va le glorifier à Pinstant.ms C'est par ce chant de triomphe que Jésus entra dans la mort. Ce qui le transporte ainsi, c'est donc la pensée des fruits de sa Passion, de l'honneur infini qu'elle procurerait à son Père, des biens inappréciables et éternels dont elle serait la source pour les hommes, et de la gloire qui lui en re-

là dernière Pâque du Sauveur, c'est ce qui semble ressortir des quelques remarques suivantes :

1. S. Matthieu, qui assistait a la dernière Cène, ne fait mention de la Sainte Eucharistie qu'ax>rès avoir montré comment Judas fut démasqué ; or, on ne peut guère douter que le départ du traître n'ait suivi immédiatement sa dénonciation ; 2. L'Eucharistie ne fut instituée qu'après le repas léga.1 ; or, ce repas ne fut pas complètement terminé avant la sortie de Judas; en partant, il avait encore, en quelque sorte, dans la bouche le morceau trempé que le Sauveur lui avait tendu ; 3. Après la communion des apôtres, Jésus leur promet qu'ils boiront un jour avec lui, au ciel, le vin de la gloire céleste (Malt., XXVI, 29) ; c'est donc que Judas n'avait pas communié avec eux ; 4. Si Judas avait été présent à la Cène eucharistique,

viendrait à lui-même, et qui allait éclater clans ce grand Sacrement de l'Eucharistie, qu'il institua, à ce moment même, semblet-il, 49 comme le mémorial de sa glorieuse mort qui devait racheter le monde, et de toutes les merveilles de sa vie.

Au cours de la cène légale, au moment où, comme président de la table, il devait expliquer aux convives le sens du rite pascal, Jésus avait sans doute fait ressortir aux yeux de ses apôtres, pour mieux les

comment Jésus, en offrant à, ses disciples le vin consacré, aurait-il pu leur commander d'en boire tous? (Mail., XXT, 27), et, puisqu'il pouvait si facilement, sans le trahir, épargner au traître un terrible sacrilège et un surcroît de tourments éternels, en lui ménageant l'occasion de sortir, est-il croyable qu'il ne l'ait pas fait? On peut donc croire qu'au moment de la Cène eucharistique, Jésus n'avait plus devant lui que des amis. C'est le sentiment adopté par Tatien, S. Ephrem, les Constitutions apostoliques, S. Aphraate (sous le nom de S. Jacques de Nisibe), S. Hilaire, S. Cyrille d'Alexandrie, Ruipert, Innocent III, Salmeron, Barradius, B. Lamy et la plupart des commentateurs modernes. Cf. Corluy, Commentarias in Etang, 8. Joannis, c. XIII) et Knabenbauer, in Matthaeum, p. 438.

disposer à la Cène eucharistique, le caractère figuratif de la Pâque juive, et en particulier, de l'agneau pascal 50 ; il leur avait rappelé, on peut le croire, que c'était lui qui était, selon le mot de Jean-Baptiste, le véritable agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde, qu'il allait être immolé comme notre Pâque, et réaliser enfin la solennelle promesse qu'il leur avait faite, un an auparavant, h la dernière Pâque, de leur donner sa chair à manger et son sang à boire. Cette promesse, qui avait si vivement frappé les apôtres, était restée gravée au fond de leurs coeurs; ils en attendaient avidement la réalisation, tout en se demandant sous quelle forme s'accomplirait un si grand mystère, mais pleinement persuadés que rien n'était impossi-

*a Jean, XTII, 31-32.

49 Cf. Belser, die Leidensgeschichte des Herrn, p. 164-165.

50 II n'est pas sûr qu'il y ait eu à la dernière Cène un autre agneau pascal que l'Agneau de Dieu lui-même, qui y substitua la vérité à l'ombre. Cf. Vigouroux, Dictionnaire de la Bible: Cène; E. Lévesquè : Nos quatre Evangiles, p. 169.

ble à leur Maître et que toutes les lois de la nature lui étaient soumises.

Un profond silence s'était fait dans le Cénacle. Les dernières paroles du Sauveur avaient fait comprendre aux assistants que quelque chose de grand allait se passer. Tous les yeux étaient attachés sur lui. Une majesté et une douceur incomparables paraissaient sur son visage et dans son attitude, à ce moment suprême, où il allait instituer le Testament de l'avenir. Il prend donc du pain, et, après avoir levé les yeux au ciel et rendu grâces à Dieu pour le don ineffable de l'Eucharistie qu'il allait offrir aux hommes, il bénit ce pain, le rompt 51 et le donne à ses apôtres en disant : " Prenez '°2 et mangez :

51 Chez les Juifs, les pains présentaient la forme de gâteaux minces et durs, qu'on ne coupait pas, mais qu'on brisait.

5" Cette expression : " prenez ", accipite, semble indiquer que Jésus déposa successivement dans la ma in des apôtres un morceau de pain consacré: ce fut le mode de communion usité dans les premiers siècles de l'Eglise.

ceci " est mon corps, M qui est donné pour vous. " Puis, voulant laisser aux siens une représentation complète de sa mort, il prend le calice 55 contenant du vin qui était mêlé d'eau selon l'usage des Juifs, et, après avoir rendu grâces, le présente à ses disciples en disant: " Buvez-en tous : car ceci est le calice de mon sang, du sang de la nouvelle alliance, qui 5G est répandu

53 Le mot: " ceci ", en grec touto, du genre neutre, ne se rapporte j)as au mot : pain, qui, en grec comme en français, est du masculin : c'est un sujet pronominal indéterminé qui est déterminé par le prédicat.

64 Chose digne de remarque, chez les Juifs, le chef de famille, en découpant l'agneau pascal, devait dire, lui aussi: Ceci est le corps de l'agneau pascal.

55 D'après beaucoup d'auteurs, cette coupe était celle qui était bue après la manducation de l'agneau, c'est-à-dire, la 3e, qu'on appelait coupe de bénédiction, et à laquelle S. Taul semble faire allusion dans la 1ère épître aux Corinthiens : X, 16. Selon d'autres, ce serait la 5e qui n'appartenait pas à l'essence du repas pascal. (Cf. Fillion, S. Malt., p. 508.)

66 D'après la formule grecque donnée par S. Luc, le pronom: qui, se rapporte non à sang, mais à calice.

pour beaucoup, 57 en rémission des péchés. " os Les apôtres avaient écouté avec un respect infini ces divines paroles. A leur lumière, le mystère de la promesse eucharistique que Jésus leur avait faite s'éclaircit à leurs yeux; ils comprennent enfin comment sa chair pouvait nous être donnée à manger et son sang à boire : ils adorent leur Maître bien-aimé sous les saintes espèces, qui semblent témoigner qu'il est bien notre nourriture, et les portent à leur bouche avec une émotion plus facile à imaginer qu'à décrire.

5T Quoique le sang du Sauveur ait été répandu pour tous, de fait il n'efface pas les péchés de tous, parce que tous ne s'en appliquent pas les fruits.

51 Matt., XXVT, 27-28 ; Marc, XIV, 23-24 ; Luc, XX II, 20; I Cor., XI, 25. De ces paroles mêmes de la consécration du pain et du vin, il ressort évidemment 1. que le Christ, après la consécration, est présent substantiellement sous les espèces eucharistiques : la Vérité éternelle a dit : Ceci est mon corps ; ceci est mon sang" : donc il en est ainsi ; 2. que la substance du pain et du vin ne demeure pas avec le corps et le sang du Christ dans l'Eucharistie, et qu'il n'en reste que les espèces: autrement Jésus n'aurait pas pu dire simplement: Ceci

Mais ce n'était pas seulement un Sacrement que le Seigneur avait voulu instituer. Comme le prouvent clairement les paroles mêmes de la consécration, l'Eucharistie ne devait pas seulement nourrir nos âmes et nous unir à Dieu, elle était encore destinée, comme véritable sacrifice, à rendre à Dieu lui-même un culte digne de lui. Et en effet, dans l'Eucharistie, le corps du Christ est " donné, livré pour nous "; son sang est " répandu " d'une manière mystique " pour beaucoup en rémission des péchés. " Or, dans l'Ecriture,

est mon corps, etc.; il aurait dit: mon corps est ici, etc. ; 3. que ce mystère de la présence du Christ et de l'absence de la substance du pain et du vin sous les espèces sacramentelles est opéré par le passage de toute la substance du pain au corps du Christ et de toute la substance du vin à son sang: évidemment le Sauveur n'a pu dire: Ceci est mon corps, ceci est mon sang, et par conséquent mettre son corps sous les accidents du pain et son sang sous les accidents du vin, que si la substance du ipain et la substance du vin ont cessé d'être pour faire place au corps et au sang- du Christ ; et c'est ce que l'Egiisc appelle la transsubstantiation. Cf. Franzelin, Tractatus de SS. Eucliaristiu, p. 171 et 235, sqq.

ces expressions annoncent toujours un sacrifice; et de fait ne nous montrent-elles pas le Sauveur se substituant à nous en vue d'apaiser Dieu et de nous obtenir la rémission de nos péchés ? et cette substitution de la victime au coupable n'est-elle pas le caractère propre du sacrifice? Et ce n'est pas seulement en tant qu'elle met sous nos yeux par la séparation des espèces du pain et du vin une vive représentation de la mort de la croix, que l'Eucharistie est un sacrifice; elle l'est surtout, h raison de cette sorte d'anéantissement où s'y trouve la sainte humanité du Sauveur, qui, dans son état sacramentel, est incapable de produire par sa vertu naturelle un acte quelconque dont l'exercice exige le concours des sens, et est réduit à la condition de nourriture et de breuvage.

Certes, il ne fallut rien moins au Rédempteur que tout l'effort de sa sagesse et de sa puissance pour se ravaler à un tel état d'humiliation, mais son amour l'exigeait ainsi. Il voulait, tout en rendant à son Père, par son immolation, un hom-

mage digne de sa Majesté, se faire manger par l'homme, afin qu'il fût en nous et que nous fussions en lui 59: divin Pélican, il n'hésita pas à mettre son humanité, en quelque sorte, dans un état de mort, afin de pouvoir nourrir ses enfants de son propre sang et en faire d'autres lui-même.

Cet amour indicible et sans nom dans la langue humaine étonnerait-il notre foi ? Mais, dans le transport de l'amour même purement humain, " qui ne sait ", dit Bossuet, G0 " qu'on se mange, qu'on se dévore, qu'on voudrait s'incorporer en fontes manières, et comme disait ce poète, enlever jusqu'avec les dents ce qu'on aime pour le posséder, pour s'en nourrir, pour s'y unir, pour en vivre? Ce qui est fureur, ce qui est impuissance dans l'amour corporel est vérité et sagesse dans l'amour de

59 II est intéressant de remarquer que c'est par le fait même de son immolation sur l'autel que le Christ prépare notre divine nourriture et dresse en quelque sorte la table de communion.

co Méditations sur l'Evangile, 1ère partie, XXIVe journée.

Jésus. - Aussi bien, n'est-il pas conforme à la nature des choses qu'un amour sans bornes, soutenu par une puissance infinie, se manifeste par des prodiges extraordinaires et qui confondent la pauvre imagination humaine ?

Après avoir donné à ses disciples son corps à manger et son sang à boire, le Sauveur ajouta: " Faites ceci en mémoire de moi ", C1 c'est-à-dire, en mémoire de ma mort et de la rédemption qui en est le fruit : prenez comme moi du pain et du vin, prononcez sur eux en mon nom les paroles que vous venez d'entendre, et donnez-moi à manger aux fidèles. Et c'est ainsi que Jésus, en même temps que l'Eucharistie,instituait le sacerdoce qui devait en étendre les bienfaits à toutes les générations jusqu'à son second avènement. C2 En deux mots, il résumait le rôle sublime du prêtre à travers le monde : "faites ceci" c'est-à-dire, consacrez, distribuez. Et

61 Luc, XXII, 19 ; I Cor., XI, 24-25.

62 I Cor., XI, 26.

ainsi, médiateur entre Dieu et les hommes, le prêtre, après avoir d'une main, pour ainsi dire, attiré Dieu des hauteurs du ciel sur l'autel du sacrifice, de l'autre retire les âmes de l'abîme du péché pour les faire communier à la divine Victime qu'il a immolée, et les réunir au Dieu qui fait ses délices d'être avec les enfants des hommes. Effet merveilleux de cette féconde parole : "Faites ceci !" Par sa vertu, le Cénacle s'agrandissait, prenait des proportions immenses et englobait le monde entier; et chaque jour allait désormais être un autre Jeudi saint, et le Christ, notre Pâque, serait sans cesse sous nos yeux. C'était la réalisation de la grande prophétie de David: " Le Seigneur l'a juré, il ne s'en repentira pas : tu es prêtre pour toujours selon l'ordre de Melchisédech. " G3 Non, ce n'est pas seulement au Cénacle que Jésus devait, à la manière du roi de Salem, offrir le pain et le vin; à la droite de son Père, il devait continuer à \

63 Ps., 119, 4.

les offrir jusqu'à la fin des siècles par le ministère de ses prêtres, ses représentants. Et ainsi se trouvait encore accomplie la célèbre prédiction de Malachie : " Je ne prends aucun plaisir en vous, dit le Seigneur des armées, et je n'agrée aucune offrande de votre main : car, du levant au couchant, mon nom est grand parmi les nations, et en tout lieu on offre en sacrifice à mon nom une oblation pure. " G4 Tout en prophétisant manifestement le sacrifice de nos autels, ces paroles annoncent le signal de la fin de tous les sacrifices de l'ancienne loi. Le grand sacrifice une fois institué, ils étaient devenus inutiles °5 ; incapables de justifier l'homme, ils cédaient la place au sacrifice de l'auguste Victime dont une seule goutte de sang suffisait pour effacer les péchés de mille inondes. La ruine des sacrifices anciens entraînait évidemment aussi celle du sacerdoce selon l'ordre d'Aaron, qui

64 Mal., I, 10-11.

05 Héb., VII, 18.

était remplacé par le sacerdoce selon l'ordre de Melchisédech. Enfin, comme le remarque saint Paul, 6G le sacerdoce lévitique étant abrogé, la loi ancienne devait l'être également; à la loi de crainte succédait la loi de grâce et d'amour. Ce n'étaient plus seulement, comme sous l'ancienne loi, des récompenses matérielles et passagères qui étaient offertes à nos désirs; les biens célestes, qui avaient été jusqu'alors laissés dans la pénombre, apparurent radieux à nos yeux; une perspective éternelle et infinie s'ouvrait devant nous ; la gloire et le bonheur qui font la vie essentielle de Dieu lui-même devaient être le prix de notre fidélité. " Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ", nous dit le Sauveur. 67 C'est précisément cette nouvelle alliance de l'homme avec Dieu que Jésus nous annonce au moment de la consécration du vin : "Ceci, c'est mon sang, le sang de la nouvelle alliance ", ou " du Nouveau Testament ".

69 Héb., VII, 12.

67 Jean, VI, 55.

Tout en l'Inaugurant, pour nous montrer combien elle était glorieuse pour nous, il nous fait remarquer ce qu'elle devait lui coûter : c'était une alliance testamentaire, qui devait, par conséquent, être confirmée par sa propre mort, 68 et ce n'est que par son sang que nous pourrions entrer en possession de notre céleste héritage. Et voilà pourquoi l'ancien Testament, figure du nouveau, avait été, lui aussi, consacré et scellé par le sang des victimes qui représentaient le Christ, Moïse, prenant ce sang, en avait aspergé tout le peuple, en disant : " C'est le sang du Testament que le Seigneur fait à votre avantage ", G9 et grâce à cette sorte de communion au sang de l'antique alliance, les Hébreux purent entrer dans la terre promise, au pays où " coulaient le lait et le miel. " Si les avantages dont jouirent les Hébreux par la vertu de ce sang étaient déjà si désirables, quelle doit être

68 Héb., IX, 16.

63 Héb., IX, 19-20.

la grandeur de ceux qu'entraîne la participation au sang de la nouvelle alliance ? A coup sûr, il y a autant de différence entre les uns et les autres qu'il y en a entre le sang de vils animaux et le sang très précieux d'un Dieu, entre la terre et le ciel.

L'immolation de l'agneau eucharistique au Cénacle fut donc l'annonce d'un nouvel ordre de choses. Aux figures anciennes succédait la réalité; aux ombres, la vérité; aux ténèbres, la lumière 70; une nouvelle ère se levait sur nous ; un monde nouveau commençait. Au moment de quitter cette terre, qui allait le faire mourir, Jésus se constituait son hôte pour toujours comme la source de la vie. 71 C'était sa revanche. Il se mettait au milieu de nous comme notre pain quotidien, comme la nourriture de nos âmes, comme le principe de la lumière,de la force,de la liberté,

70 Vetustatem novitas, timbrant fugat veritas, noctcm lux éliminât (Laucla Sion).

71 Jean, VI, 51.

du progrès, de la grandeur et de toute vraie civilisation, comme la puissance génératrice de l'union et de la paix entre tous les hommes et de tous les généreux dévouements,comme le salut et le bonheur des individus et des nations, en un mot, selon sa propre parole,"comme la vie" de ce pauvre monde qui tombait de toutes parts en décomposition et allait s'abîmer dans le gouffre du vice et de la misère.

Et avec quelle simplicité, avec quelle absence de faste et d'ostentation toutes ces grandes choses furent accomplies, et une vie nouvelle était inoculée à l'humanité ! Qui aurait jamais soupçonné que le rite des temps nouveaux, autour duquel gravitent tous les événements de l'histoire, qui avait été annoncé et figuré depuis le commencement des temps, et qui devait être renouvelé sur nos autels jusqu'au jour du jugement, qui aurait jamais soupçonné, dis-je, qu'il dût être institué dans de pareilles conditions, à l'insu du monde, dans une chambre inconnue, en présence de

quelques pauvres paysans, et par quelques paroles si simples ? Assurément, les voies de Dieu ne ressemblent pas à celles des hommes, 72 et, comme le disait le Sauveur lui-même, " le royaume de Dieu ne vient pas en frappant les regards. 73

La Pâque nouvelle étant instituée, une dernière coupe (la 4e sans doute) fit le tour de l'assemblée. Après y avoir trempé ses lèvres, Jésus dit à ses disciples: " Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu'à ce jour où je le boirai tout nouveau avec vous dans le royaume de mon Père." 74 Le Sauveur, qui

72 Cf. Isaie, LV, 8-9.

73 Luc, XVII, 20.

74 Matt., XXVI, 29. Quelques interprètes ont entendu par " le fruit de la vigne ", dont il est ici question, le sang même de Jésus-Christ, mais à tort, semble-t-il, parce que " dans le royaume de son Père ", c'est-à-dire au ciel (ces deux mots sont toujours synonymes dans l'Ecriture), Jésus ne devait boire son sang ni en réalité ni par métaphore. D'ailleurs, il dit : " Je ne boirai plus " ; or, quoi qu'en pensent certains auteurs, il est peu probable qu'il ait communié à la Cène; dans le récit de l'institution de l'Eucharistie, il n'est fait

avait déjà prédit plus d'une fois aux siens l'imminence de sa mort, leur annonce de nouveau qu'il ne s'assiéra plus à table avec eux, et leur laisse entendre qu'ayant pourvu à sa présence permanente au milieu des hommes, il ne lui reste plus qu'à mourir et qu'à consommer son sacrifice. Il tenait à imprimer fortement dans l'esprit de ses apôtres la persuasion que, s'il allait mourir, il le savait et le voulait ; mais, pour adoucir la grande peine que devait naturellement leur causer cette séparation violente, il ne la leur montre, en quelque sorte, qu'à travers la gloire dont elle doit être le principe pour eux comme pour lui. Ce vin, qu'il vient de goûter pour la dernière fois avec eux,n'est que l'image de ce " calice enivrant ", T5 dont ils s'abreuveront ensemble au ciel : ils ne seront séparés que pour peu de

aucune allusion à la participation du Sauveur à son corps et à son sang ; au reste, on ne s'unit pas à soi-même. Cf. Maldonat, h. 1. et Knabenbauer, h. 1.

" Ps., XXII, 5.

temps; bientôt ils vont se retrouver ensemble pour toujours chez son Père, où ils seront " enivrés de l'abondance de sa maison et abreuvés du torrent de sa volupté. " 7G

Et c'est ainsi que le Seigneur Jésus, dans cette soirée à jamais mémorable de la veille de sa mort, après avoir abrogé la Pâque ancienne et institué la Pâque nouvelle, dont l'autre était la figure et qui en sort, pour ainsi dire, comme le fruit sort de la fleur, nous montre, en quelque sorte de la main, la Pâque éternelle, qui est figurée elle-même par le banquet eucharistique, 77 dont elle est le plein épanouissement. " Bienheureux ceux qui sont appelés à ce grand festin des noces de l'agneau ", 78 où, selon les termes du Concile de Trente, " nous mangerons sans voile le même pain des anges qui nous est

70 Ps., XXXV, 9.

77 Voir la post-communion de la messe du S. Sacrement.

7S Apoc, XIX, 9 et 17.

offert maintenant sons les voiles sacrés",79 où l'essence divine s'unira pour toujours à notre esprit directement et sans intermédiaire, où sera enfin réalisé pleinement le voeu que le Seigneur adressait à son Père après la Cène : " Que tous soient un, comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en vous ; qu'eux aussi soient un en nous. " 80

Le double festin pascal était terminé.

L'hymne d'action de grâces monta vers le ciel. Certes, jamais Hallel n'avait été mieux à sa place ; jamais non plus il n'avait envoyé vers le trône de Dieu un si doux parfum. Cet hymne de reconnaissance devait avoir un écho jusqu'à la fin des temps sous les voûtes de ces monuments magnifiques que l'Eglise a bâtis pour couvrir de gloire et d'amour le grand Dieu qui s'est humilié et nous a aimés, nous, ses pauvres créatures, jusqu'à se faire notre Pain.

79 Session, XIII, c. VIII.

80 Jean, XVIT, 21.

Rencontre de Jésus

et de Marie-Madeleine

au matin de la Résurrection

Die nobiSj Maria, quid vidisti in via ?

(Paroles tirées do la séquence de la fête de Pâques.)

N a souvent fait remarquer le caractère de simplicité et d'humilité qui çjp, paraît dans la Késurrection du y Sauveur aussi bien que dans ses autres mystères. La mort et la Résurrection du Christ sont incontestablement le point central de l'histoire du monde : c'est au tombeau du Sauveur que l'ancien monde finit et que le monde nouveau commence ; il n'y a rien de plus grand dans tout l'univers que ces deux mystères. Or, est-il rien de plus simple et de plus éloigné du faste et de l'ostenta-

tion que la manière dont Jésus inaugura le monde nouveau et la nouvelle création? C'est en plein jour et aux yeux d'une foule immense, accourue de toutes parts pour célébrer la Pâque juive, qu'il avait été abreuvé d'opprobres et d'humiliations. Il voulut ressusciter pendant la nuit, loin de tous les yeux ; il sort de sa tombe à une heure connue de lui seul,et passe à travers la pierre qui en fermait l'entrée avec moins de bruit que n'en fait la lumière en traversant une plaque de cristal. Les gardes eux-mêmes qui veillaient à l'entrée du tombeau, ne voient rien, n'entendent rien, ne se doutent de rien. Vainqueur de la mort, de l'enfer et de tous ses ennemis, et tout resplendissant de gloire, loin de faire parade de ses avantages et de son triomphe unique dans les annales du monde, il n'a pas un mot de menace ou de bravade contre ceux qui l'ont si indignement traité. Ses disciples l'avaient tous abandonné à l'heure de sa grande détresse; le premier d'entre eux l'avait même renié : pour tout reproche, il les appelle ses frè-

res. Il ne fait allusion aux indicibles tourments qu'il venait d'endurer pour nous que de la manière Ta plus générale et qu'autant qu'il le fallait pour effacer le scandale de sa croix dans l'esprit de ses disciples et y implanter la foi en sa Résurrection ; et, qui le croirait? la première personne à qui il daigne se montrer après sa sortie du tombeau, c'est une pauvre femme, une ancienne possédée, comme le dit expressément saint Marc : " Il apparut en premier lieu à Marie-Madeleine, de laquelle il avait chassé sept démons. ' C'est cette scène, d'une fraîcheur et d'un charme infini, qui fera le sujet de la présente étude.

Délivrée par le Sauveur de cette terrible obsession démoniaque dont parle l'Evangile, Madeleine lui avait voué une re-

1 XVI, 9. De ce que Madeleine fut possédée par sept démons, par cette engeance d'esprits mauvais dont parle saint Luc : VIII, 2, on n'est pas en droit de conclure qu'elle fut pécheresse : une possession diabolique ne suppose pas nécessairement une faute de la part de la personne possédée.

connaissance éternelle ; elle l'avait accompagné et servi avec amour dans ses pérégrinations à travers la Palestine ; au temps de sa passion, muette de douleur, elle s'était tenue bravement au pied de la croix sous les regards menaçants des ennemis de son Maître ; elle avait suivi tous les détails de l'ensevelissement, et lorsque Joseph d'Arimathie et Mcodème se furent retirés, elle était encore là, auprès du sépulcre, 2 d'où elle ne pouvait détacher ses yeux et où elle avait renfermé tout son amour et tout son coeur.

Le lendemain du grand sabbat, après de longues heures d'angoisses inexprimables, sans attendre le lever du jour, elle retourne au Golgotha avec quelques-unes de ses compagnes 3 : il lui tardait tant de revoir le tombeau où était son trésor, et de compléter l'embaumement qui n'avait pu être qu'ébauché l'avant-veille, à cause de rapproche du sabbat! Tout en chemi-

2 Matth., XXVII, 61.

8 Cf. Marc, XVI, 1.

liant à travers les ténèbres 4 vers le Calvaire, Marie et ses compagnes se demandaient avec inquiétude qui ôterait pour elles la grosse pierre qu'elles avaient vu rouler à l'entrée du sépulcre. Qu'auraientelles dit, si elles avaient su que, dans la journée du samedi, les Juifs avaient fait mettre les scellés sur cette pierre et établi auprès du tombeau un poste de soldats romains, qui avaient la consigne de ne laisser approcher qui que ce fût? La Providence se chargea d'aplanir les voies aux pieuses amies de Jésus. Elles venaient de partir, 'lorsqu'un tremblement de terre violent se fait sentir aux alentours du sépulcre; effrayés, les soldats lèvent la tête, regardent : à leurs yeux, un ange, éblouissant de clarté, descend du ciel comme un éclair, brise les scellés, pousse la pierre énorme comme il aurait fait un fétu, s'asseoit dessus en triomphateur et tourne des regards étin celants vers les gardes, qui pensèrent mourir de peur et ne songèrent plus qu'à s'enfuir.

4 €f. Jean, XX, 1.

Ce geste sublime de Fange annonçait magnifiquement la ruine prochaine de la hiérarchie juive, figurée par les scellés du Sanhédrin,ainsi que le triomphe du Christ sur l'empire romain, représenté par les soldats.

L'accès du saint tombeau était libre, désormais. Au moment où les saintes femmes y arrivèrent, l'ange avait disparu, aussi bien que les gardes. Madeleine remarque avec stupeur que la pierre d'entrée avait été ôtée ; elle jette un regard rapide dans la chambre sépulcrale et la trouve vide; elle en conclut que le tombeau a été violé, le corps enlevé et peut-être profané: sa douleur ne connaît plus de bornes. Vite, laissant là ses compagnes, elle court avertir Pierre et Jean, les deux disciples les plus ardents et les plus zélés du Sauveur et de la part desquels elle était en droit d'attendre plus de lumière et de secours. " On a enlevé le Seigneur ", leur dit-elle, " et nous ne savons où on l'a mis. " Pierre et Jean se hâtent de se rendre sur les lieux. Jean, le

plus jeune, arrive le premier, pénètre clans le vestibule de la grotte funéraire, et, sans oser y entrer, peut-être par déférence pour Pierre, il se penche par l'ouverture pour regarder à l'intérieur. Plus de corps : Jean ne voit que les bandelettes dont le Sauveur avait été entouré. Pierre, plus hardi, entre dans l'intérieur même du sépulcre, et, outre les bandelettes, qui étaient soigneusement pliées, il aperçoit le suaire qui avait couvert la tête de Jésus roulé avec soin et mis à part. Sans doute sur l'invitation de Pierre, Jean entre alors lui-même, dans la chambre sépulcrale. Il est extrêmement frappé du spectacle qu'il a sous les yeux, et dont rien ne pouvait donner l'idée d'un enlèvement: visiblement " le mort avait de lui-même écarté ses linges, sans hâte, comme un homme qui s'éveille tranquillement et range sa couche avant de reprendre le chemin de sa vigne ou de son champs. " 5 A ce spectacle, la foi en

P. Olivier, la Passion.

la Résurrection se leva dans le cœur du disciple bien-aimé: il crut, non pas sur l'autorité des Ecritures, qu'il ne comprenait pas encore, comme il nous le dit luimême, c mais sur le rapport de ses yeux : Vidit et credidit. 7 Quant à Pierre, très intrigué, remarque saint Luc, il se demandait ce qui avait bien pu se passer : Secum mirans quod factum f itérât. 8 En tout cas, ne jugeant pas à propos de poursuivre ses investigations, il s'en retourne avec son compagnon, attendant les événements.

Madeleine, qui était revenue au sépulcre avec les deux apôtres, ne put se résoudre à repartir avec eux. Comme elle était tout absorbée par sa douleur,il ne lui était même pas venu à l'idée que Jésus pût être ressuscité: elle voulait à tout prix retrouver son corps pour lui donner une sépulture digne de lui, et pleurer sur lui tout le reste de sa vie : c'était toute son ambi-

a Jean, XX, 9.

7 Jean, XX, 8.

8 Luc, XXIV, 12.

tion. Les apôtres partis, elle resta donc lu, debout, à rentrée du sépulcre, tout en larmes, véritable personnification de la douleur: Stabat ad monumentum forts plorans! 9 Ses regards anxieux couraient çà et là à la recherche de Celui dont la disparition lui était plus sensible que mille morts. Ne pouvant croire à un pareil malheur, quoiqu'elle eût déjà constaté que le tombeau était vide, elle ne laissa pas de se pencher pour regarder encore : Dum ergo fleret, inclinavit se et prospeœit in monumentum. 10 Quel spectacle s'offrit alors à elle ! Deux anges étaient là, l'un à la tête, l'autre au pied du lit sépulcral, dans l'attitude de ces deux chérubins qu'on voyait sur le propitiatoire de l'arche, laquelle était la figure du corps sacré du Christ, véritable arche de la nouvelle alliance. La vue de ces splendides créatures, toutes rayonnantes de jeunesse, de beauté et de gloire, ne paraît pas avoir frappé Made-

9 Jean, XX, 11.

10 Is., ihid.

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leine: elle la laissa indifférente: que lui importaient même des anges auprès de Celui dont la pensée remplissait son coeur? L'un d'eux prend la parole et lui dit : " Femme, pourquoi pleures-tu ? ' Millier quid plorasf " C'est qu'on a enlevé mon Seigneur ", répond-elle, " et je ne sais pas où on l'a mis."11 Et comme l'ange, sans doute, tardait à répondre, entendant derrière elle un bruit de pas, elle laisse là les messagers célestes et se retourne vivement. 12 C'était Jésus lui-même qui arrivait. Madeleine, qui ne s'attendait nullement à le revoir vivant, ne jeta sur lui qu'un regard vague et distrait, à travers ses larmes, et le prit pour le jardinier de Joseph d'Arimathie, dans le jardin duquel se trouvait le sépulcre ; lui seul, se disaitelle sans doute,pouvait être là à une heure si matinale ; et, à cette pensée, une petite lueur d'espoir s'était glissée dans son coeur: peut-être pourrait-elle obtenir de

11 Jean, XX, 13.

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