M., XX
lui quelques renseignements précis. "Femme ", lui dit alors le divin jardinier, (et, dans la langue du pays, cette appellation, que la Vulgate traduit par mulier, pouvait s'appliquer aux personnes les plus aimées et de la plus haute distinction), " femme, pourquoi pleures-tu? qui cherclies-tu ? " Mulier, quid pïoras ? quem quaeris f " C'est la première parole du Sauveur après sa Résurrection. Il semble s'étonner que Marie pleure sur un événement qui aurait dû la remplir de joie : elle se lamentait parce que le tombeau était vide ; elle n'aurait dû se lamenter que s'il n'avait pas été vide. " Seigneur ", répond Madeleine à 8on interlocuteur, d'un ton suppliant et avec une courtoisie intéressée, comme si elle avait eu affaire à un personnage d'importance, " Seigneur, si c'est toi qui l'as enlevé, dis-moi où tu l'as placé, et je l'emporterai 14 : Domine, si tu sustulisti eum; sa pensée est si pleine de son Maître,
13 Ici., XX, 15.
M Jean, XX, 15.
248 ÉTUDES ÉVANGÉL1QUES
qu'elle ne prend pas la peine de dire de qui ou de quoi elle parle, comme si tout le monde devait savoir ce qui la préoccupait, " Si c'est toi qui l'as enlevé ", si ce corps d'un pauvre crucifié n'était pas à sa place dans le riche caveau de ton maître; s'il n'a été mis là qu'en passant et parce qu'on n'avait pas le temps de le déposer ailleurs, "dis-moi où tu l'as mis, et je l'emporterai. " Que voilà bien le langage de l'amour, qui se croit tout possible et ne craint aucun danger, quand il s'agit de servir l'objet aimé! " Kien ne lui pèse ", dit l'auteur de V Imitation, "rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croît tout possible et tout permis. " 15 Comme elle ne recevait pas de réponse immédiate de son divin interlocuteur, Madeleine se détournait déjà de lui pour porter ailleurs ses regards et ses recherches. Touché de tant de douleur, d'amour et de constance, le bon Pasteur rappela
15 Imit., III, V, 4.
«alors à lui sa petite brebis par son nom. " Marie " lui dit-il, simplement. A ce nom, au son familier de cette voix, qui évoquait à sa mémoire de si douces choses, Madeleine se retourne précipitamment : Conversa Maria; n'en pouvant croire ses oreilles, elle lève des yeux ardents sur le visage de Celui qui était devant elle : oui, c'était bien Lui; elle n'était pas le jouet d'une illusion. A l'instant, la foi en la Résurrection jaillit dans son coeur comme un éclair, un immense amour pénètre tout son être, et, ivre de joie : "Mon Maître!" s'écrie-t-elle : Rabboni. 16 C'est tout ce qu'elle peut dire; et, se précipitant à ses pieds, elle les étreint comme pour l'empêcher de lui échapper de nouveau. Une goutte du bonheur du ciel était descendue dans son coeur :
le monde n'existait plus pour elle.
Oh ! qu'elle se sentait bien aux pieds de son Jésus glorifié ! Comme les trois disciples du Thabor, elle aurait
19 Jean, XX, 1G.
voulu y demeurer éternellement. Jésus la rappela aux réalités de la vie présente : " Ne t'attache donc pas ainsi à moi ", lui dit-il : Noli me tangere. 17 Le ciel n'est pas encore ouvert pour toi; je ne suis pas encore remonté vers mon Père, ni personnellement, ni en mes membres: Nondum cnim ascendi ad, Patrem meum. Quand tu seras au ciel, tu pourras te livrer à tous les transports de ton amour, sans craindre d'être jamais séparée de ma présence sensible; mais sur la terre, vivre d'amour, ce n'est pas fixer sa tente sur le Thabor, c'est gravir le Calvaire, à mon exemple, au service des hommes. Lève-toi donc, quitte moi, " va trouver mes frères " qui sont dans la désolation, et porte leur ce message de ma part : " Je monte vers mon Père, qui est aussi votre Père, vers mon Dieu, qui est aussi votre Dieu. " 18 Voilà le
17 Dans le texte original, le mot que la Vtilgatc a rendu par: tangere, " toucher ", signifie proprement : s'attacher à . . .
18 Jean, XX, 17.
grand message que le Rédempteur ressuscité fit transmettre par Madeleine, dès le matin de la Résurrection, à tous ses disciples et, en leurs personnes, à nous tous. La veille de sa mort, il avait entretenu ses apôtres de son retour prochain dans la maison de son Père, en leur promettant qu'il reviendrait à eux (à la mort de chacun) et qu'il les prendrait avec lui afin d'être ensemble à jamais. 19 II leur fait annoncer maintenant que le temps du triomphe est arrivé, qu'il va monter vers son Père, qu'il est déjà sur la voie du ciel : Ascendo. Voilà, dit-il, que j'y monte comme chef de l'humanité; vous êtes morts avec moi, vous êtes ressuscites avec moi; je vais aussi vous faire monter au ciel avec moi : tout est désormais commun entre nous : mon Père est devenu votre Père, mon Dieu est aussi votre Dieu ; il est mon Père par nature, il est le vôtre par grâce et par adoption ; il est mon Dieu par mon humanité, il est votre Dieu
19 Jean, XIV, 3.
par ma médiation. Etant fils de Dieu comme moi, quoique d'une autre manière que moi, vous êtes mes frères et, par conséquent, mes cohéritiers: mon royaume céleste est à vous, et le même trône nous attend: un avenir éternel de gloire et de bonheur sans nom est devant vous.
Certes, pour un tel message, il n'y a plus que des cris de joie et un alléluia sans fin qui puissent exprimer notre reconnaissance. Quelle différence entre ce qu'on peut appeler cette charte de la nouvelle alliance et celle que Moïse donna aux Hébreux ! La loi ancienne ne promettait guère que des récompenses matérielles et passagères, et laissait dans la pénombre les biens futurs. Le législateur de la nouvelle alliance ouvre à nos yeux une perspective éternelle et infinie et nous offre, comme son cadeau de Pâque, la gloire et le bonheur qui font la vie essentielle de Dieu lui-même. " Une immense espérance a traversé la terre" : qui pourrait s'obstiner à tenir ses regards baissés vers les biens caducs et misérables de cette vie, et
comment ne pas se rendre à. cette véhémente exhortation de saint Paul : " Si vous êtes ressuscites avec le Christ,recherchez les choses d'en haut. . . ; affectionnez-vous aux choses d'en haut, et non à celles de la terre? 20
A peine eut-elle reçu le message pascal, que Madeleine se leva ; et elle qui n'avait pu se séparer d'un tombeau vide, parce qu'il avait été celui de Jésus, elle n'hésita point, sur l'ordre de son Maître, à le quitter lui-même avec tous ses charmes pour aller le servir dans ceux qu'il ne rougissait pas d'appeler ses frères. Elle eut ainsi l'honneur d'être le premier des missionnaires et l'apôtre des apôtres.
Quand elle arriva près d'eux, ils avaient déjà reçu un message angélique par l'intermédiaire des compagnes de Madeleine.
Après que celle-ci les eut quittées et se fut éloignée du sépulcre pour aller avertir Pierre et Jean, deux anges leur étaient apparus, leur avaient annoncé que le
29 Col. : III, 1-2.
Christ était ressuscité et les avaient chargées de prévenir les disciples et de leur rappeler le grand rendez-vous en Galilée, que le Seigneur leur avait assigné la veille de sa mort, 21 et où il devait inaugurer le nouveau royaume universel. Les saintes femmes s'étaient empressées de porter ce message aux disciples : ils pensèrent qu'elles déliraient. 22 C'est à ce message que firent allusion les deux pèlerins d'Emmaiis, quand ils dirent à leur divin compagnon de route: " Quelques femmes de notre société nous ont fort étonnés : étant allées avant le jour au sépulcre et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire que des anges leur étaient apparus et leur avaient annoncé qu'il est vivant, " 23 Ces paroles laissent assez clairement entendre que les compagnes de Madeleine n'avaient pas vu Jésus: autrement, elles
21 Matt., XXVI, 32 : " Après ma résurrection, je vous précéderai en Galilée. "
22 Luc, XXIV, 11.
21 Luc, XXIV, 23.
l'auraient dit. Il semble donc bien que l'apparition mentionnée par saint Matthieu, XXVIII, 9, doit être identifiée avec celle du Sauveur à Madeleine, # près du sépulcre. Le pluriel dont se sert le premier évangéliste dans le récit de cette apparition n'est sans doute qu'un de ces pluriels de catégorie, dont on rencontre plusieurs exemples au cours de son évangile, et qui consistent à appliquer à une catégorie de personnes ce qui ne convient qu'à une seule d'entre elles. 24
Ce ne fut probablement qu'un temps assez notable après ses compagnes, que Madeleine put rejoindre les apôtres. "J'ai vu le Seigneur ", leur dit-elle, triomphante, " et voici ce qu'il m'a chargée de vous dire " 25~; et elle leur fit part du royal message. Mal accueilli d'abord par les disciples, qui le traitaient de rêverie, aussi bien que celui de ses compagnes, ce témoigna-
24 Cf. E. Lévesque, Nos quatre Evangiles, p. 306-
25 Jean, XX, 18.
ge de Madeleine, une fois confirmé par celui de Pierre et des autres apôtres, fut porté par eux jusqu'aux extrémités de la terre : ils allaient partout, rendant témoignage à la résurrection de leur Maître, et partout faisaient briller aux yeux des peuples émerveillés les splendeurs de l'éternité. De génération en génération, ce témoignage est descendu jusqu'à nous.
Pnisse-t-il être les délices et l'inspiration de notre vie! Comme le demande l'Eglise dans la Collecte du jour de Pâques, que Dieu,qui nous a ouvert les portes de l'éternité par la mort et la résurrection de son Fils unique, daigne élever nos désirs vers le ciel, les soutenir de sa grâce et les empêcher de retomber vers la terre. Qu'il nous accorde ce bien par l'intercession de l'épouse mystique privilégiée de Jésus, Marie-Madeleine.
XST
Saint Jean l'évangéliste
Discipulus . . . quem dillgebat Jésus.
(Jean, XXI, 7.)
ARMI les grandes figures qui se meuvent dans le saint Evangile autour çX3 de la divine figure du Christ, il y en est peu de plus attachantes que " le disciple que Jésus aimait. " Toute sa vie a été comme une ascension continue vers la lumière et l'amour, dont il devint l'apôtre et le docteur. Je voudrais, dans cette étude, m'arrêter quelques instants sur les principaux degrés de cette montée mystérieuse vers les célestes régions, un des plus beaux spectacles que puisse contempler l'oeil de l'homine.
La première fois que nous rencontrons saint Jean dans l'Evangile, c'est sur les bords du Jourdain, à Béthanie, dans l'en-
tourage de Jean-Baptiste, dont il était le disciple. * Il pouvait alors avoir vingtcinq ans, selon la tradition. Un jour donc qu'il prêtait une oreille attentive aux instructions du Précurseur, qui s'étendait avec complaisance sur les grandeurs du Messie et son nouveau royaume, tout à coup, Jésus, qui venait de sortir du désert pour inaugurer sa vie publique, vint à passer à quelque distance. A sa vue, Jean- Baptiste, tout ému, s'écrie : Le voici, c'est lui, " c'est l'Agneau de Dieu: Ecce Agnus Dei. " Le jeune fils de Zébédée regarde, avec quelle émotion, on le devine facilement. Il voyait, pour la première fois sans doute, Celui dont il devait écrire plus tard: " Au commencement était le Verbe. " Encouragé par le Précurseur, il se dirige timidement vers Jésus, qui, entendant quelqu'un marcher derrière lui, se retourne du côté du jeune homme, et lui dit d'un ton engageant, comme pour
1 Jean, T, 35 sqq.
SAINT JEAN i/ÉVANGÉLISTE 259
provoquer un cordial épancheinent : "Que cherchez-vous ? " Jean, qui brûlait du désir de s'entretenir à loisir et dans le secret avec lui, répondit: " Maître, où demeurez-vous? " " Venez voir ", reprit simplement le Sauveur ; et ils s'acheminèrent ensemble vers l'humble maison où le divin Fils de Marie avait établi sa résidence temporaire. Il était alors environ quatre heures du soir, remarque l'évangéliste,dont la mémoire n'avait rien perdu des détails de cette heureuse soirée. C'est de cette heure que date dans le monde le mouvement des âmes vers le Rédempteur : elle méritait bien d'être transmise à la postérité. Que se passa-t-il dans ce premier et long entretien de Jésus avec Jean? Tout ce que nous savons, c'est que la lumière ne brilla pas en vain aux yeux du jeune homme: son esprit et son coeur étaient gagnés au Messie, et les premiers liens de cette amitié privilégiée qui devait l'unir à Jésus étaient formés.
Après avoir suivi son nouveau Maître pendant quelque temps, sur l'ordre du
Sauveur, qui voulait sans doute éprouver sa constance, il retourna dans sa famille, à Bethsaïde,au bord du lac de Génésareth, et reprit ses occupations ordinaires de pêcheur. Sa fidélité ne faillit point: le souvenir de Jésus, toujours vivant dans son coeur, éclairait et gardait sa vie.
Quelques mois après sa première rencontre avec l'Homme-Dieu, Jean se trouvait sur le lac de Génésareth avec son père Zébédée, son frère Jacques et quelques mercenaires ; ils étaient occupés à réparer leurs filets dans leur barque, non loin du bord. Levant les yeux, Jean aperçoit soudain le divin Maître qui approchait : son coeur bondit vers lui. Jésus le regarde affectueusement et rappelle avec Jacques,en leur disant, sans doute, comme il venait de faire à Pierre et à André : " Venez à ma suite ; je veux faire de vous des pêcheurs d'hommes." 2 C'était l'appel au sacerdoce, à l'apostolat et à tous les renoncements qui en sont la conséquence.
Cf. Marc, I, 16-20.
SAINT JEAN l'ÉVANGELISTE 261
La lumière brillait de nouveau aux yeux de Jean : il ne s'en détourna point. Pour s'attacher définitivement à Jésus, il n'hésita pas à tout sacrifier, et sa barque avec ses joyeuses excursions sur ce lac enchanteur, où son enfance et son adolescence s'étaient écoulées avec tant de charme, et son père, et l'espoir qu'il caressait, vraisemblablement, de fonder bientôt luimême un foyer. Le voilà maintenant fixé à l'école apostolique. Sous le regard de Jésus,il y montra un zèle, une ardeur et une impétuosité, que le Maître dut plus d'une fois contenir, 3 et qui lui valurent le surnom de Fils du tonnerre. 4
Cependant le temps de sa formation apostolique touchait à son terme. Peu de jours avant sa mort, le Sauveur mit l'amour de son fidèle et enthousiaste disciple à une nouvelle et terrible épreuve. * Par l'intermédiaire de sa mère, une des
3 Luc, IX, 54 sqq.; 45-50.
4 Marc, III, 17.
B Matt., XX, 20 sqq.; Marc, X, 35 sqq.
pieuses femmes qui suivaient et assistaient Jésus pendant ses pérégrinations, Jean avait sollicité de lui la faveur d'être assis à ses côtés dans son royaume futur. " Mais vous ne savez pas ce que vous demandez, " lui répondit Jésus : paroles qui équivalaient à celles-ci : C'est par la croix que je dois, moi, entrer en possession de mon royaume; ce n'est aussi que par la croix qu'on peut mériter d'y entrer avec moi, surtout pour y occuper les premières places. Et il ajouta : " Pouvez-vous boire le calice que je dois boire moi-même?" 11 venait, quelques instants auparavant, d'étaler sous les yeux de ses apôtres les ingrédients qui devaient entrer dans la composition de cet affreux breuvage : le Fils de l'homme, avait-il dit, serait livré aux princes des prêtres, condamné à mort, mis entre les mains des Gentils, conspué, flagellé, crucifié. 6 Devant la perspective aussi terrible qu'inattendue qui s'ouvrait à ses yeux, Jean ne recula pas. Pour être
6 Matt,, XX, 18-19; Marc, X, 33-34.
SAINT JEAN ï/ttVANGELISTE 263
près de son Maître, il n'est rien qu'il ne fût disposé à endurer. Oui, Seigneur, répond-il, je puis le boire, ce calice. La lumière avait brillé de nouveau: il avait continué d'y faire bon accueil.
Quelques jours plus tard, sa passion commençait. Au pied de la croix où était pendu Celui sur la poitrine duquel il venait, la veille, de reposer sa tête avec tant d'amour, et qu'il avait été admis à contempler dans la gloire de la Transfiguration, nous le voyons debout, sous les regards moqueurs et menaçants des bourreaux. Il n'avait pas voulu manquer à son divin Ami à l'heure de sa grande détresse. Toutes les douleurs de l'un eurent leur retentissement dans le coeur de l'autre. Qu'il était grand et beau, saint Jean, à ce moment suprême, où, seul de tous les hommes, il représentait si noblement l'humanité à cet auguste sacrifice du Calvaire qui sauvait le monde î Une si héroïque fidélité reçut immédiatement sa récompense. A Pierre, le champion du Christ, Jésus devait confier l'Eglise, son épouse
mystique; à Jean, son ami personnel, il fit don, avant de mourir, de sa propre mère, du coeur de laquelle, comme d'un canal immaculé, partent toutes les grâces qui font vivre l'Eglise. 7
A la lumière de la Croix, les idées de Jean sur la souffrance s'étaient singulièrement épurées. Avant la Passion, pour être près de Jésus, il s'était résigné à la souffrance; après la Passion, il y mit sa joie, il n'aspira plus qu'à être digne de souffrir pour son Maître, 8 et un désir ardent du martyre s'alluma dans son âme. Comme il lui tardait de boire le calice que Jésus lui avait promis ! 9 Un jour, il crut que cette soif du martyre, qui le consumait, allait enfin être étancliée. Condamné à mort, sous Domitien, pour le noble témoignage qu'il avait rendu à Jésus- Christ, après avoir subi le supplice de la flagellation, * il fut, à Rome, devant la
7 Jean, XIX, 26-27.
8 Cf. Act., V, 41.
9 Cf. Matt., XX, 23.
* Voir Desobry, d'après lequel : " tous les con-
SAINT JEAN i/ÉVANGÉLISTE 265
Porte latine, jeté dans une chaudière d'huile bouillante ; mais,contrairement à son attente et à son voeu le plus cher, il en sortit, selon l'expression de saint Jérôme, 10 plus frais et plus vigoureux qu'il n'y était entré. C'est qu'il ne devait pas boire le calice de son Maître, en quelque sorte, d'une seule haleine, comme ses frères dans l'apostolat; il fallait qu'il le prît à longs traits. Les autres apôtres devaient glorifier Jésus par le martyre de la mort; lui, il fut appelé à le glorifier par le martyre de la vie et de l'attente "; et, à le bien prendre, c'est peut-être lui qui eut le plus à souffrir.
Epargné par l'huile bouillante, l'apôtre fut relégué dans l'île de Pathmos, 12 une
damnés exécutés en public subissent cette flagellation. " Rome, au siècle d'Auguste : Lettre XL : Ve édition, t. II, p. 224.
10 Cont. Jovinian.: éd. Migne: t. XXIII, col. 259. Cf. Tertull. : De praescriptionibas : éd. Migne, t. II, col. 59.
11 Cf. Jean, XXI, 22 : " Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? Toi, suismoi. "
" Cf. Tertull., ut supra.
des îles de la mer Egée. Du haut de ce rocher, comme d'un poste d'observation, il vit se dérouler sous ses yeux les destinées glorieuses de cette Eglise pour laquelle il souffrait et contre laquelle tout l'univers était alors soulevé. Ce sont ces visions qu'il a consignées dans l'Apocalypse. Délivré enfin de l'exil, à la mort de Domitien, dans ses courses apostoliques à Ephèse et dans l'Asie proconsulaire, il se fit, avec plus de zèle et d'enthousiasme que jamais, le docteur et l'apôtre de cette lumière et de cet amour du Christ, qui avaient transformé et réjoui sa vie. " Ce qui était dès le commencement ", écrivait-il au début de sa première Epître, vers la fin du premier siècle, " ce que nous avons en tendu, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché, du Verbe de vie . . . , nous vous l'annonçons. . . afin que votre joie soit complète. Et voici le message qu'il nous a fait entendre, et que nous vous annonçons à notre tour, c'est que Dieu est lumière, et qu'il n'y a point en lui de ténèbres: Deus lux
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est, et tenebrae in eo non sunt ullae. " Quelle sublimité dans cette notion de Dieu et du Christ Jésus, que saint Jean jette ainsi au milieu de ce monde païen, qui n'avait sur la divinité que des idées si grossières! Dieu, dit-il, c'est la lumière, sans ombre de ténèbres, c'est l'être absolu dans le resplendissement de sa Majesté, et pur de toute imperfection, c'est la perfection et la beauté par essence. C'est cette divine Lumière que le disciple bien -aimé nous montre comme à découvert dans le quatrième Evangile, qui est le joyau le plus précieux du trésor des Ecritures, et qui a valu à son auteur le titre de théologien par excellence et d'aigle des évangélistes: aussi bien personne, avant lui, ne s'était enfoncé aussi avant dans la lumière.
Mais ce n'est pas seulement comme lumière que Jean nous représente le Dieu- Homme. Cet Etre ineffable, qui est la lumière infinie, est encore, nous dit-il, l'amour infini. " Deus charitas est. Dieu, c'est l'amour. " 13 Voilà, à coup sûr, la
18 I Ep., IV, 16.
plus liante et la plus consolante idée de Dieu qui ait jamais été proposée au eoeur humain. Ainsi donc, Jésus n'a pas seulement de l'amour, beaucoup d'amour pour nous ; il est l'amour en personne. Ramassons dans un seul coeur l'amour de tous les pères, de toutes les mères, de tous les époux, de tous les amis, à la fois; eh bien ! cet amour immense, composé de tous les amours créés, n'est pas encore par rapport à l'amour de Jésus pour chacun de nous, ce qu'est une étincelle par rapport à un vaste incendie.
C'est sur cet amour de Dieu pour nous que le disciple bien-aimé appuie toute sa théologie. Oui, s'écrie-t-il dans sa première Epître, 14 " nous croyons à l'amour que Dieu a pour nous. " Voilà la simple profession de foi qu'il opposait aux hérétiques de son temps qui ne pouvaient se mettre dans l'esprit que le grand Dieu du ciel se fût abaissé et sacrifié ainsi pour de pauvres créatures telles que nous. C'était
14 Ep., ibid.
SAINT JEAN l/ÉVANGÉLISTE 269
leur dire : Si le Tout-Puissant nous aime infiniment, est-il étonnant qu'il se soit rapproché de nous, qu'il ait pris notre nature, qu'il soit né pour nous dans une étable, qu'il soit mort pour nous sur un gibet, qu'il veuille se faire manger par nous à la sainte table? Que si l'amour même purement humain fait faire à l'homme, qui n'est que faiblesse, des prodiges A peine concevables, n'est-il pas conforme à la nature des choses qu'un amour sans bornes, servi par une puissance infinie, se manifeste par des effets qui déconcertent la faible imagination humaine? 15
Ce n'est pas seulement le dogme que saint Jean fait reposer sur l'amour de Dieu, c'est encore la morale tout entière, qui peut se résumer, on le sait, dans l'amour du prochain, selon ce mot de saint Paul : " Celui qui aime son prochain a accompli la loi. " 16 Or, sur quoi le disci-
15 Cf. Bossuet, Oraison funèbre d'Anne de Gonzague, éd. Lebarq: VI, p. 283 sq.
ie Rom., XIII, 8.
pie bien-aimé appuie-t-il la nécessité de cet amour? " Si Dieu nous a ainsi aimés ", nous crie-t-il, " nous devons aussi nous aimer les uns les autres. " 17 Et en effet, puisque la vie chrétienne, comme le dit saint Paul, n'est que la continuation en nous de la vie et des sentiments du Christ, 18 comment pourrions-nous nous flatter d'être chrétiens et d'aimer Jésus, si nous n'aimions ceux dont l'amour a rempli toute sa vie? L'amour des hommes en tant qu'hommes, c'est la manifestation et comme le rayonnement nécessaire de la lumière de la foi qui est en nous, je veux dire, de la connaissance amoureuse du Christ Jésus.
Si l'amour de Dieu pour les hommes est la raison de l'amour que nous leur devons, il en est aussi la mesure, au témoignage de saint Jean. " Si Dieu a donné sa vie pour nous ", dit-il, " nous aussi, nous
17 I Ep., IV, 11.
18 Philip., II, 5 : " Ayez en vous les mêmes senti ments dont était animé le Christ. "
SAINT JEAN i/ÉVANGÉLISTE 271
devons donner notre vie pour nos frères. " 19 Si lui, le Très-Haut, n'a vécu que pour nous et s'est livré à une mort affreuse pour de pauvres créatures coupables, comment, nous, pourrions-nous compter notre vie pour quelque chose, quand le besoin de nos frères, quels qu'ils soient, en exige le sacrifice? et, dans les circonstances ordinaires de la vie, comment pourrions-nous marchander à des êtres pour lesquels Dieu est mort, notre temps, nos services, nos sympathies, nos égards, et toutes ces délicatesses dont la sainte dilection a le secret?
Voilà la grande leçon que nous a laissée saint Jean. Si elle inspirait la conduite de tous les chrétiens et spécialement des ministres de l'Evangile, sûrement, ils trouveraient dans cet amour de leurs frères, avec cette joie pleine et toute céleste dont parle le Sauveur, 20 le moyen le plus effi-
19 I Ep., III, 16.
2° Jean, XVII, 13 ; XV, 11,
cace d'attirer le monde sous le joug suave de Jésus-Christ. " Ah ! " s'écrie Bossuet, 21 " si l'on voyait reluire en l'Eglise cette charité désintéressée, toute la terre se convertirait. "
C'est sur ces enseignements tout imprégnés de lumière et d'amour et confirmés par les exemples de toute sa vie, que saint Jean ferma le volume des Ecritures canoniques: c'est le dernier son rendu par la tradition apostolique; ce sont les suprêmes recommandations en quelque sorte officielles de Dieu à sa créature. On n'en imagine pas de plus hautes et de plus suaves.
La tâche de Jean était accomplie. Il avait environ cent ans, d'après la tradition.
Son attente avait duré assez longtemps.
Que de fois, au cours de son exil sur la terre, il s'était écrié: " Venez, Seigneur Jésus ! " 22 Le Maître vint enfin le relever
21 Panégyrique de saint Pierre Nolasque: éd. Lebarq, IV, 511.
22 Apocah, XXII, 20. i
SAINT JEAN L EVANGELISTE
de sa longue faction et mettre un terme à sa patience héroïque. Et l'apôtre bienaimé alla reprendre, au banquet du ciel, parmi ses frères dans l'apostolat, la place qu'il occupait à la dernière Cène, près de son divin Ami.
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