‹ Études françaises et anglaisesChapitre 5 sur 27 · ALEXIS DE TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

L'impression des lettres de M. de Tocqueville n'est pas une simple satisfaction accordée à l'attachement de ses amis, ou aux exigences de ses admirateurs. Ces volumes ont une valeur réelle. Il est vrai que beaucoup de lettres, les plus importantes, les plus attendues sans doute, n'ont pu y prendre place. L'écrivain était un homme politique ; il a longtemps siégé dans nos assemblées, il a tenu le portefeuille d'un ministère : on comprend que la publication intégrale de sa corre-

10 spondance ait dû être renvoyée à une époque où les noms propres seront devenus des noms historiques. A côté de ces lacunes inévitables, il y a bien aussi quelques longueurs dans les volumes que j'annonce. Ils offrent des pages telles qu'on en trouve dans toutes les correspondances, pleines d'intérêt pour celui à qui elles étaient destinées dans l'origine, et qui paraissent un peu insignifiantes lorsqu'elles arrivent plus tard sous les yeux du public. Une lettre est comme un discours : le discours n'est pas fait pour

20 être lu, la lettre n'est pas faite pour être imprimée ;

il en résulte que les correspondances qui subissent

cette épreuve offrent des répétitions et du remplissage.

On verra même, si l'on y réfléchit, qu'un homme doit

1 Œuvres inédites et Correspondance.

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avoir une supériorité bien réelle pour que les lettres qu'il griffonne dans Pépanchement de l'amitié, au milieu de ses occupations, la plupart du temps sans autre but que de répondre et parce qu'on attend de ses nouvelles, pour que ces lettres, dis-je, aient une importance qui les rende dignes d'être réunies et de former un livre. Celles de M. de Tocqueville en et ient dignes. Les deux volumes qu'on nous en a donnés sont d'une lecture très attachante. Ils renferment beaucoup d'idées vraies, de jugements 10 élevés. Toutefois, je ne crains pas de le dire, le charme de ces lettres vient surtout du caractère qui s'y peint.

M. de Tocqueville est un homme facile à étudier. Il n'y a point en lui de ces enchevêtrements infinis, de ces contrastes bizarres qui font parfois d'un être humain une énigme indéchiffrable. Sa personnalité est parfaitement transparente, parce qu'elle est parfaitement une. Un seul trait nous la donne tout entière, et nous donne avec elle le penseur et l'écrivain. 20 Tout en lui sort du même fond et se rapporte à un même principe.

M. de Tocqueville est un talent au service d'un caractère ; ce qui domine en lui, c'est l'homme moral. Mais cette disposition fondamentale peut être ellemême ramenée à une autre ; elle peut être poursuivie plus loin. En descendant ainsi jusqu'au dernier fond que l'analyse puisse atteindre, je dirais que M. de Tocqueville était une nature éminemment individualiste. Je m'explique. 30

Il y a bien décidément deux classes d'esprits. Les uns, partant d'un vif sentiment de leur existence personnelle, ne voient que l'homme dans la création. L'homme est, pour eux, le sens et la fin de tout ce qui subsiste. La nature entière est destinée à le servir ; elle n'a été créée que pour cela, et, comme c'est là son but, c'est là aussi son explication. Mais

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il y a plus : l'humanité elle-même, à les en croire, existe pour l'individu, ou plutôt, et à proprement parler, l'humanité n'existe pas : il ne faut voir dans l'espèce qu'un mot, dans l'ensemble qu'une collection : la réalité dernière ne réside pas ici dans le tout, mais dans la partie. La société, sans doute, a des fonctions ; les hommes sont destinés à vivre en commun, et, ainsi réunis, ils sont mieux en état d'atteindre les fins de la vie que s'ils restaient isolés ; mais la société n'est

10 pas sur la terre pour elle-même ; elle n'a pas sa raison d'être en soi ; sa véritable vocation est de travailler pour l'individu, de le développer, de l'affranchir, de façonner en lui le maître souverain de la nature et le serviteur volontaire de Dieu. Cette fierté de la conscience individuelle, qui se subordonne ainsi le monde, a sa source dans le sentiment de la liberté, le sentiment le plus vif et le plus opiniâtre que nous éprouvions. Tandis que tout ailleurs s'enchaîne par le lien fatal de la cause et de l'effet, l'homme se sous-

20 trait à la nécessité ; il se croit, il se sait le maître de ses actions. L'animal ne vit que dans l'espèce, il est une chose ; l'homme est un individu, une personne, parce qu'il est libre.

Telle est la conception de l'individualiste. Passons maintenant à celui que j'appellerai le spéculatif. Celui-ci est moins dominé par la conscience de sa personnalité. Il peut au besoin en faire abstraction, sortir de lui-même, considérer l'univers avec une espèce de désintéressement et comme une œuvre

30 infinie dans laquelle il figure en son rang et pour sa part. Il aime mieux comprendre le monde qu'y agir et le gouverner. Il y voit un problème à résoudre plutôt qu'une tâche à remplir. Comme il poursuit l'explication des choses, et comme les expliquer c'est les saisir dans leur enchaînement, les rattacher les unes aux autres par leurs causes et par leurs lois, il se soucie peu de la liberté humaine qui ne se laisse point

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ainsi expliquer. Je me trompe : notre philosophe explique la liberté comme tout le reste, et par là même il la nie, car une liberté qui s'explique n'est plus qu'un fait semblable aux autres, elle n'est plus le grand mystère de la personnalité, elle n'est plus libre.

Voilà donc comment l'esprit spéculatif envisage l'univers : c'est un vaste et singulier phénomène, derrière lequel il n'y a rien que ses lois propres, où tout est bien par cela seul que cela est, où l'homme lui-même a la valeur d'un simple degré dans l'échelle 10 des existences, et revendique pour toute dignité celle d'une question offerte parmi tant d'autres à l'insatiable curiosité des intelligences.

On ne saurait être dans le doute quant à la famille spirituelle à laquelle appartient M. de Tocqueville. Il est individualiste au premier chef. C'est, je l'ai dit, essentiellement un caractère. Tout en lui est volonté. Il ne voit dans le monde que la tâche, dans la vie que le devoir. Il est dévoré d'activité. Dès sa jeunesse, je me sers de ses expressions, il a le diable au corps, 20 et il aurait entrepris de sauter par-dessus les tours de Notre-Dame s'il avait cru trouver de l'autre côté ce qu'il cherchait. Il a de la curiosité, non pas celle toutefois qui cherche à savoir pour savoir, mais celle qui s'attache à rassembler tout ce qui peut éclairer le jugement et diriger la conduite. Il ne possède pas le calme de l'observateur, loin de là : il éprouve sans cesse la vague inquiétude de l'effort, l'incohérente ardeur des désirs... Comme tous les hommes d'action, il a soif de certitude et de clarté : aussi manque-t-il de l'esprit 3° critique. Il est mal à l'aise lorsqu'il se sent obligé de suspendre sa décision. Il ne sait pas douter. ' Le doute, écrit-il, m'a toujours paru le plus insupportable des maux de ce monde, et je l'ai constamment jugé pire que la mort.' Lui parle-t-on de sérénité, d'impartialité : ' Morbleu ! s'écrie-t-il, ce n'est pas là de la politique. Nous avons un but honnête et

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grand, et comment y tendre sans un effort passionné? ' M. de Tocqueville veut agir, agir sur les hommes, réformer la société, et pour cela il a besoin de la terre ferme, d'un parti pris, d'une solution claire et définitive de toutes les questions.

M. de Tocqueville est un admirable type de l'homme moral. Il a, au plus haut degré, le sentiment de la dignité humaine. Son existence est un modèle d'ordre, de tenue, de convenance. Il est essentiellement

10 raisonnable. Que le curieux regarde la vie comme un spectacle, l'épicurien comme une fête, le pessimiste comme une ironie : pour lui, ' c'est une affaire grave dont nous sommes chargés, et qu'il faut conduire et terminer à notre honneur.' A cinquante ans, il jette un regard en arrière, et il se rend ce témoignage que, ' s'il avait à recommencer, il ne voudrait pas, à tout prendre, faire bien différemment qu'il n'a fait.' Magnifique récompense d'une existence bien ordonnée! Et cependant, en présence de tant de sagesse et d'esprit

ïo de conduite, le lecteur est parfois tenté de regretter cette plénitude même de perfection. Il semble qu'un peu de faiblesse eût rendu cette vertu plus humaine. On soupçonne malgré soi quelque pauvreté de sang, quelque aridité de nature dans les hommes qui ne font jamais une sottise. Le fait est que le caractère de M. de Tocqueville a quelque chose de tendu. Il tient du héros. Il ne sait ce que c'est que l'amusement, la distraction, le repos même. Il a trop de bon sens, et trop peu de poésie ; il manque, sinon

30 d'esprit, au moins de gaieté dans l'esprit, de cet optimisme de bonne humeur qui suppose volontiers que les choses sont comme elles doivent être. Le désaccord entre le réel et l'idéal ne se résout pas pour lui dans cette joyeuse ironie de l'humoriste qui se rit du monde et de lui-même. Les disparates de l'univers l'attristent, parce qu'il les considère exclusivement par le côté sérieux. L'homme moral est naturelle-

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ment austère ; je dirai plus, il est inévitablement découragé, parce qu'il a un idéal très élevé, que n'atteint pas la société et dont il se sent lui-même infiniment éloigné. On ne s'étonnera donc pas de voir M. de Tocqueville se plaindre de ses découragements. Il est habituellement monté sur un ton tragique. Au fond de son âme, dit-il, se trouve une grande et profonde tristesse, une de ces tristesses sans remède, parce que, bien qu'on en souffre, on ne voudrait pas en guérir. Noble douleur assurément, IO souffrance qui honore celui qui l'éprouve, et devant laquelle il n'y aurait qu'à s'incliner s'il n'était permis de craindre que le jugement de l'auteur n'y ait perdu quelque chose de sa liberté.

Le caractère de l'homme, chez M. de Tocqueville, fait à la fois le fort et le faible de son génie d'écrivain. C'est parce qu'il est individualiste qu'il est libéral. Le libéralisme, en effet, consiste essentiellement dans le respect de l'individu ; il se compose d'égards pour la personne humaine en soi et dans les autres. Qu'on 2o ne s'y trompe pas, le culte que notre auteur rendait à la liberté n'avait rien de commun avec ces besoins de turbulence à tout prix que l'on a trop souvent décorés de ce nom ; en pénétrant jusqu'à la racine de ses sentiments à cet égard, on reconnaît facilement que la liberté est à ses yeux un principe moral. Elle lui est chère, parce qu'il y voit la condition de la dignité et de la vertu. Il l'estime le premier des biens, parce que les autres biens sans elle ne sont que chair et que matière. ' Ce qui jette le trouble et une sorte 30 d'épouvante dans mon esprit, s'écrie-t-il, c'est de voir des gens qui semblent faire du goût de la servitude une sorte d'ingrédient pour la vertu. Je voudrais penser et sentir comme eux, que je ne le pourrais pas : ma nature y résiste plus encore que ma volonté. Un instinct indomptable me force d'être sur ce point ce que j'ai toujours été.' Voilà qui est admirablement

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beau, et l'on ne risque assurément pas de se tromper en s'abandonnant à de pareils instincts. Mais M. de Tocqueville n'est pas seulement un citoyen, il est un écrivain, et je ne puis m'empêcher de demander si ses préoccupations individualistes n'ont pas parfois rétréci plus qu'il ne fallait l'horizon de sa pensée. L'opposition que j'ai signalée plus haut entre le moraliste et le spéculatif trouve ici sa place. Je pardonne facilement à M. de Tocqueville de mettre plus de confiance dans

iole bon sens que dans la métaphysique, mais je m'inquiète quand je le vois embarrassé en présence de la question des races, ne sachant qu'en faire ni qu'y opposer, exigeant même qu'on l'écarté sous prétexte qu'elle conduit au fatalisme. On reconnaît là l'étroitesse du moraliste.

La science ne saurait se passer de désintéressement. Elle a pour devoir de contempler les faits, non comme il plairait qu'ils fussent, mais comme ils sont. Sa tâche consiste à disparaître derrière les choses pour

20 les laisser arriver aux yeux du lecteur dans toute leur vérité et toute leur réalité. Or, les ouvrages de M. de Tocqueville appartiennent à la science. Ils ont pour but d'instruire plutôt que de charmer. Ils éclairent vivement l'intelligence, mais ils flattent peu le goût. Ce qui y domine, c'est la connaissance des faits, l'art d'en tirer des idées générales, la sûreté du jugement. Le style en est sobre et austère comme l'auteur luimême ; il ne se laisse jamais aller à la recherche du grand et du beau, mais aussi il ne les rencontre guère ;

30 il n'a pour ainsi dire que les qualités morales : force, sincérité, virilité. En un mot, M. de Tocqueville a fait œuvre de penseur. Eh bien, il lui a manqué pour cette œuvre quelques-unes des qualités nécessaires, et c'est ce qui fait qu'au lieu d'être un philosophe il n'a été qu'un publiciste. Il est vrai que, dans cette classe, il a su se placer au premier rang. Notre siècle n'a aucun écrivain politique à lui corn-

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parer. La postérité lui érigera un buste au pied de la statue de Montesquieu.

M. de Tocqueville a été singulièrement précoce. Il n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il partit pour les États-Unis, il n'en avait que trente lorsque parurent les deux premiers volumes de la Démocratie en Amérique, c'est-à-dire l'ouvrage qui a établi sa réputation et qui en demeure la base la plus solide. On comprend la sensation que fit ce livre ; il posait une question qui avait à peine été entrevue, et qui renferme cependant 10 les destinées de la société moderne. L'auteur a eu le mérite de nous donner à tous la conscience du mouvement qui nous entraîne, des dangers qui nous menacent, des devoirs qui nous incombent. On ne peut s'empêcher d'admirer la netteté avec laquelle il a conçu son sujet, la fermeté avec laquelle il a posé les termes du problème sur lequel il appelait les méditations de ses contemporains. On reconnaît encore là, j'ose le dire, la trempe de son caractère. Ce sont les fortes vertus de l'homme qui ont élevé le publiciste au-dessus 20 des sphères inférieures de la politique, et lui ont donné l'intelligence des périls auxquels la civilisation est aujourd'hui exposée.

Il ne manque pas de personnes qui s'imaginent que M. de Tocqueville s'est proposé d'écrire l'apologie de la démocratie, et d'offrir les Etats-Unis à la France comme un modèle à imiter, comme l'idéal auquel il faut tendre. Un écrivain inférieur, en effet, n'eût pas manqué d'opposer la démocratie à d'autres formes de gouvernement ou de la société, et d'examiner 30 laquelle est préférable. D'autres se seraient empressés de nous recommander une constitution à l'américaine comme un remède pour tous nos maux. Cette manière abstraite et stérile n'est pas celle de notre écrivain. Il ne se dissimule aucun des dangers ou des inconvénients de l'égalité croissante des conditions. On voit même par sa correspondance qu'il les sentait

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vivement. Il se plaint de la vulgarité que la démocratie imprime partout en Amérique aux manières et aux idées. Il n'a garde d'oublier ' qu'il y a une certaine instruction qui ne peut jamais être le partage des masses, et qui cependant peut être nécessaire pour gouverner un Etat.' Il aurait pu aller plus loin encore, et se demander s'il n'y a pas quelque chose de radicalement vicieux et, pour ainsi dire, de contradictoire, dans un régime qui met les destinées d'un

iopays à la merci du nombre, et, par conséquent, d'une force aveugle et passionnée. Mais la question pour lui n'est pas là : il ne s'agit pas de savoir si la démocratie est un mal ou un bien. Le mérite de M. de Tocqueville est précisément d'avoir, dans les progrès de l'égalité, reconnu un fait, le fait capital de l'histoire moderne, fait contre lequel il serait inutile de lutter, et qu'il faut accepter comme tel, afin d'essayer ensuite de le régler et d'en tirer parti. L'écrivain s'élève tout d'abord, et par un seul effort de sa haute raison, dans

20 la sphère où la politique revêt à la fois la fermeté de l'histoire et l'autorité de la morale.

Toutes les idées caractéristiques de M. de Tocqueville tenaient ainsi aux vues fondamentales de son esprit, à celles-là mêmes que j'ai essayé plus haut de déterminer. Il voyait avant tout l'homme dans le citoyen, et, par delà les avantages ou les inconvénients purement relatifs des formes politiques, il regardait aux mœurs comme à la substance et au principe vital de la société. S'il ne pouvait se passer de la liberté, on l'a

30 déjà vu, c'est que la liberté lui semblait la condition de tout bien et de tout développement. S'il acceptait la démocratie et proclamait le devoir de l'accepter, ce n'est pas seulement qu'il y vît un fait providentiel, c'est aussi qu'il jugeait que les lumières, les vertus, les croyances pouvaient en détourner les périls, et, en pénétrant dans les masses, finir par s'assurer un règne nouveau et plus étendu.

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Les deux derniers volumes de l'ouvrage sur la démocratie coûtèrent à l'auteur beaucoup plus de peine et plus de temps que les premiers, auxquels ils sont néanmoins très inférieurs en intérêt. La lecture en est fatigante, non pas précisément, comme le dit M. de Beaumont, parce que ce sont des idées sur des idées, mais parce que l'unité y fait défaut. Il ne suffisait pas de faire passer devant nos yeux une multitude d'observations détachées sur les mœurs et l'esprit des Américains ; de signaler plus ou moins heureuse- 10 ment, dans chaque détail de leur vie sociale, l'influence des idées démocratiques ; il aurait fallu que ces détails formassent un ensemble, que tous ces traits divers se rattachassent les uns aux autres par un lien plus sensible que le principe très général auquel l'auteur les rapportait. Il y a, dans ces volumes, quelque chose de décousu, un éparpillement de vues et de points de vue qui devient véritablement pénible. Le sujet n'était pas moins beau que celui des premiers volumes ; c'était, dans tous les cas, une heureuse 20 pensée que celle d'analyser les influences secrètes de cette démocratie, dont nous connaissions désormais l'organisation politique. Mais l'exécution était ici plus difficile, parce que l'écrivain ne trouvait plus pour texte de son commentaire des faits nettement caractérisés, comme le sont les institutions administratives, judiciaires ou gouvernementales^d'un pays. Il aurait fallu décrire les mœurs des Etats-Unis avant d'y signaler l'empreinte de l'égalité, peindre cet état social au lieu de l'indiquer par de simples assertions. 30 Je ne nie pas qu'un pareil travail ne présentât de grandes difficultés, et je ne saurais m;étonner des dégoûts que l'auteur éprouvait et qu'il exprimait fréquemment dans sa correspondance, pendant qu'il travaillait à un ouvrage dont il n'avait pas suffisamment entrevu toutes les conditions.

.Le dernier travail de M. de Tocqueville est resté

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inachevé. Nous n'avons que le premier volume d'un livre qui devait être considérable, et dont ce fragment donne à peine une idée. Après avoir étudié la démocratie dans les républiques des Etats-Unis, l'auteur s'était proposé d'étudier la Révolution dans notre Révolution. Il aurait appliqué à ce sujet la méthode qu'il avait suivie dans son premier ouvrage. Il devait moins écrire l'histoire des événements qui ont bouleversé la France de 1789 à 18 15, qu'en dégager le sens,

10 en indiquer les causes, la direction et la portée. Les morceaux posthumes que M. de Beaumont vient de faire connaître au public ne laissent aucun doute sur ce point ; ils n'en laissent pas davantage sur les regrets qu'il convient d'éprouver en apprenant que le livre de M. de Tocqueville n'a pas été achevé et ne saurait être publié. La philosophie de la Révolution, magnifique sujet, bien digne de servir de pendant à une philosophie de la démocratie, sujet voisin de celui-ci, mais d'un intérêt plus pressant encore, plus prochain,

20 plus national surtout ! L'auteur était trop sincèrement libéral pour ne pas craindre les révolutions. ' Je ne crois pas, écrit-il, qu'il y ait en France un homme moins révolutionnaire que moi, ni qui ait une haine plus profonde pour ce qu'on appelle l'esprit révolutionnaire, lequel esprit, par parenthèse, se combine très aisément avec l'amour d'un gouvernement absolu.' D'un autre côté, on peut être sûr que l'illustre publiciste aurait jugé les événements de notre histoire comme il avait apprécié les institutions

30 du nouveau monde, plus empressé à se laisser instruire par les faits qu'à exprimer les sympathies ou les antipathies qu'ils lui inspiraient.

Le travail projeté avait une préface et une conclusion naturelles. L'auteur se proposait de terminer par des considérations sur la société nouvelle, ses tendances, son avenir. Mais il ne pouvait aborder la Révolution elle-même sans en rechercher les origines,

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et c'est ainsi qu'il a été amené à écrire sur Y Ancien régime le volume qu'il a publié en 1856. Ce volume devait être une simple introduction : grâce à la conscience que l'écrivain apportait à tous ses écrits, il est devenu un ouvrage capital. M. de Tocqueville a eu cette gloire que, après avoir saisi en quelque sorte notre génération de la grande question sociale des destinées de la démocratie, il a jeté les bases d'une appréciation nouvelle de la Révolution française. Ce n'est pas tout. En révélant un fait inattendu 10 pour les esprits moins instruits ou moins réfléchis que le sien, en montrant que la Révolution, au lieu de donner la liberté à la France, y a fortifié la centralisation tyrannique de l'ancien régime, l'écrivain a fait mieux que d'établir une donnée historique méconnue, il a dévoilé le sophisme qui consiste à confondre le bouleversement avec le progrès. Il a appliqué à la Révolution française la même mesure qu'à la démocratie américaine, leur demandant compte à l'une et à l'autre de ce qu'elles ont fait pour les intérêts essen- 20 tiels de la société, pour la dignité humaine, la liberté et la justice.

Telle est l'oeuvre de M. de Tocqueville. Il lui a été donné de toucher à de grands problèmes, de les faire naître en quelque sorte dans l'esprit de notre génération, d'en poser les termes avec cette précision qui équivaut à une solution ; il a su distinguer et mettre en présence les principes qui s'agitent au fond de nos débats ; enfin, il ne s'est pas lassé de signaler ce qui seul, dans le grand conflit, mérite d'attirer notre 30 hommage et de décider notre choix. C'est un honneur sans doute pour un publiciste que d'attacher son nom à de pareilles questions ; mais c'est un bonheur aussi pour les questions que de trouver un pareil représentant.

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