M. MICHELET
Les ouvrages de M. Michelet, depuis quelque temps, ont le privilège de provoquer la gaieté. La critique la plus bienveillante ne résiste pas au plaisir de raconter au public les excentricités croissantes de l'écrivain. A chaque nouveau volume, ce ne sont pendant un mois, dans la presse, que gorges chaudes et quolibets. On se dispute à qui citera le mot le plus étrange, la conception la plus baroque. L'un vous dira comment M. Michelet s'attriste sur les amours solitaires du poisson ; l'autre, comment il s'échauffe en décrivant les transports de deux limaces, ' toutes deux, d'une grâce émue, ondulant de leur cou de cygne et s'adressant de vives caresses.' Quelle tentation pour un critique que celle d'égayer ses lecteurs en leur mettant toutes ces folles choses sous les yeux ! Et comment l'auteur pourrait-il se plaindre? Il va volontairement au-devant des épigrammes. A qui la faute s'il a perdu le sentiment du ridicule, et si les Français n'ont pas tout à fait oublié la malice et le bon goût?
Mais s'il n'est rien de plus naturel que de s'amuser des travers de M. Michelet, si, dans un sens, rien n'est plus juste ni même plus nécessaire, il faut bien reconnaître cependant que nous ne sommes pas quittes avec lui pour cela. Il y a autre chose dans cet écrivain que des bizarreries, et, dès lors, il y a sans doute autre chose à faire que de le persifler. Quant à moi, le laissant sans trop de pitié aux plumes acérées 1 La Mer.
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contre lesquelles il se précipite à l'étourdie, j'aimerais, je l'avoue, étudier ce talent dévoyé, me rendre compte de cet esprit vif et incomplet, qui jadis a promis un historien à la France, et qui menace aujourd'hui d'oublier tous ses engagements.
On se plaint que la poésie soit morte. Comme si la poésie pouvait mourir ! Je dirais volontiers qu'elle n'a jamais mieux montré sa puissance qu'aujourd'hui. Il est vrai, elle a abandonné ses anciennes formes ;
10 mais si elle n'est plus dans les poèmes, elle est ailleurs ; si on ne la trouve plus dans les vers, c'est qu'elle est partout. M. Michelet, pour sa part, l'a mise jusque dans l'histoire naturelle.
Et quelle poésie ! Non pas celle de Bufïon ou de Chateaubriand, mais une poésie toute nouvelle, intense, échevelée. Jamais on ne vit imagination à la fois si puissante et si bizarre. M. Michelet aime à contempler le grand tout, à se plonger dans l'élément universel. Il revêt la création d'un sens caché et
20 sublime. Elle devient solennelle comme un temple. Lui-même nous apparaît alors comme le grand-prêtre de la nature et de l'humanité. D'autres fois, au contraire, la nature se change pour lui en une personne vivante ; la terre et la mer deviennent des êtres animés qui ont leurs passions, leurs espoirs, leurs souffrances. Il prête ses pensées à tout, à la baleine, à l'huître, à l'infusoire ; il leur prête ses rêves surtout. ' Oh ! s'écrie-t-il, qui me dirait le mystère de l'âme enfantine et charmante qui a fait cette féerie ! (Il
30 s'agit d'une branche de corail.) On la sent circuler encore, cette âme libre et captive, mais d'une captivité aimée, qui rêve la liberté et n'en voudrait pas tout à fait.'
Mais il est un mot qui revient plus souvent encore sous la plume de M. Michelet que celui de rêve, c'est celui d'amour. Son esprit est comme hanté d'images que chez tout autre on n'hésiterait pas à qualifier de
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lubriques. Eh bien, non ; l'imagination de M. Michelet n'est ni impure ni sensuelle ; seulement, elle est possédée du besoin de retrouver partout les mystères de la personnalité et de la vie. Le sérieux même de sa pensée l'empêche de comprendre l'étrangeté de ses descriptions. Il y met une espèce de naïveté. M. Michelet a beaucoup de l'enfant ; il est doux, humain, généreux ; il a les grands étonnements, les petits jeux, et surtout il n'a aucun sentiment des convenances. 10
Si M. Michelet voit en poète, il écrit aussi en poète. Sa manière de dire correspond à son imagination mystique et délirante. Il a un dialecte à lui, qui rend tout avec une force extraordinaire. Comme M. Victor Hugo, avec lequel il a des ressemblances incontestables, il demande à la langue des choses impossibles ; il la retourne, la bouleverse, il en refait la syntaxe, il l'enrichit de mots qui viennent on ne sait d'où, mais qui peignent et qui gravent. Il sacrifie l'harmonie à des effets nouveaux ; il est raboteux, 20 tendu, fatigant. Point de beautés calmes chez lui, point de repos, tout est fiévreux. Sa phrase bat, fouette, déferle comme la vague ; elle donne le vertige, elle agite le sang. Le goût se révolte, mais, en attendant, on a reçu l'impression que l'écrivain voulait produire. Avec tous ses défauts, M. Michelet, il faut l'avouer, a le don de faire voir les choses. Il y a dans son Histoire de France une foule de portraits, de scènes qu'on ne peut oublier quand on les a entrevus. Quel est le lecteur de ses livres qui n'ait conservé 30 devant les yeux les Galls, ' au grand corps mou, blanc et blond,' les cathédrales du xme siècle, les bruyantes et remuantes villes de Flandre, la majesté chrétienne de saint Louis, la virginale figure de Jeanne d'Arc, Luther traitant les rois avec un magnifique mépris d'eux et de Satan, ou buvant la bière avec son cher Mélanchthon? Mais si l'on veut savoir à quel point
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notre écrivain possède le talent de montrer les choses, il faut lire, dans son nouveau volume, la description de la tempête d'octobre 1859. Qu'on n'y cherche ni ordre ni raison : tout y est bizarre, sauvage, désordonné comme la tempête même. Le lecteur se croit en proie à un cauchemar. Ainsi que l'auteur, il finit par ne plus entendre qu'un millier de dogues acharnés et aboyants ; il ne voit plus qu'apparitions exécrables et innommées, monstres qui demandent la mort univer-
10 selle et le retour du chaos. On est, en fermant le livre, excédé, inquiet, comme lorsqu'on vient de lire une histoire de revenants. Ce qui est certain, c'est qu'on a assisté à la tempête, et qu'on n'en perdra jamais le souvenir.
Il est rare que l'imagination ne se venge pas de ses faveurs. M. Michelet a porté la poésie dans l'histoire et dans l'histoire naturelle, ce qui est légitime, ce qui, dans une certaine mesure, est indispensable pour donner à ces sciences une vie sans laquelle elles
20 ne seraient pas tout à fait vraies ; mais si l'imagination a sa place dans la science, c'est à la condition de la servir et de rester subordonnée. Or, c'est le contraire qui est arrivé dans les livres de notre auteur. M. Michelet, je n'ai garde de le nier, est un érudit sagace ; il puise aux sources ; il sait interroger les textes ; il connaît la valeur des faits. On pourrait supposer que, séduit par les considérations générales, il dédaigne de s'abaisser aux détails ; loin de là : il aime à observer un insecte, à fixer un chiffre, à noter une anecdote.
30 En un mot, il a l'étoffe d'un historien exact et d'un naturaliste consciencieux. Malheureusement, l'imagination domine en lui sur les aptitudes du savant. Les livres de M. Michelet peuvent porter le nom qu'ils veulent, ce seront toujours avant tout des romans et des drames. Tous les faits s'y dénaturent. L'auteur les voit en relief, nets, vivants, mais il les voit plus grands et plus étranges qu'ils ne sont. Il en
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grossit les traits et en force les tons. Il les systématise, leur fait violence, y met la passion ou la caricature. Mystique, il cherche partout des symboles. Poète, il aime à personnifier les idées et les siècles. Dominé par une fantaisie puissante, il lui faut de l'extraordinaire à tout prix ; il prend la bizarrerie pour la grandeur et la grimace pour le caractère : aussi toutes ses créations ont-elles quelque chose de fantastique ; elles ont l'air d'avoir été conçues dans un rêve. Et, en effet, c'est bien dans un rêve que vit M. Michelet, m entre la veille et le sommeil, dans un état de conscience indécise, ne sachant si ce qu'il voit est fantôme ou réalité, et, à dire vrai, ne s'en inquiétant guère. Il n'est aucun de ses personnages qui ne participe de cette nature équivoque. Ses sorciers, ses empoisonneurs, ses jésuites, ses prêtres, le peuple, la femme, la révolution, tout flotte dans un clair-obscur où l'on ne reconnaît plus les linéaments de la réalité. Tout devient tour à tour un monde et comme le centre autour duquel l'univers gravite. Tout a une physio- 20 nomie à la fois accentuée et vague, parlante et menteuse, moins ressemblante qu'ayant l'air de ressembler. M. Michelet a créé un nouveau genre d'histoire. Il n'en a nullement banni l'étude, la critique ; mais il supplée aux imperfections de la science par l'intuition, à ses lents et prudents procédés par la seconde vue de l'imagination.
On comprend qu'il est difficile de juger cette manière de faire par les règles ordinaires. Il ne faut demander à l'auteur ni d'hésiter sur une opinion, 30 ni de justifier ses vues, ni, en général, aucune sorte de preuve ou de discussion. Ses livres abondent en faits apocryphes, en formules ambitieuses, en généralisations hasardées. Vous voulez l'arrêter, il vous échappe ; vous parvenez à le saisir, il s'évanouit entre vos mains.
Je ne connais rien de plus caractéristique que les formules de M. Michelet. Veut-on savoir comment
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il résume un siècle? Il s'agit du xvne : 'C'est le moment, dit-il, de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus importants qu'aucun fait politique. Ils sont tous dans ces trois mots : sorcellerie, couvent, casuistique ; et ces trois n'en font qu'un : ils signifient stérilité.' Qui ne se sentirait saisi d'un soupçon involontaire, en voyant toute une situation historique ramenée à un fait, exprimée par un mot, et quel mot ! Voici un autre exemple de généralisation, à la fois
10 prétentieuse et inexacte. M. Michelet nous fait un sombre portrait des Anglais. Les Anglais, au dire de l'auteur, sont un peuple antichrétien, à jamais brouillé avec la Grâce. Leur littérature est satanique. ' Je ne me rappelle pas, ajoute-t-il, avoir lu le nom de Dieu dans Shakspeare : s'il y est, c'est bien rarement, par hasard, et sans l'ombre d'un sentiment religieux.' J'avoue qu'en lisant ces lignes je fus d'abord étonné. Serait-il possible que Shakspeare, dans cette immense comédie humaine où toutes les émotions de l'âme ont
20 trouvé leur expression, eût oublié le cri naturel de l'âme vers Dieu? Que le poète n'ait nulle part trahi ses propres sentiments à cet égard, cela ne prouve rien, et je l'admets sans peine ; quel écrivain a jamais été plus impersonnel que lui? Qui pourrait nous dire ce qu'il a été, ce qu'il a aimé, ce qu'il a pensé? Mais qu'il ait représenté tant d'hommes dans des situations si diverses, sans jamais nous en montrer un seul élevant un regard ou poussant un soupir vers le ciel, voilà ce qui me paraissait difficile à croire. Ma
30 mémoire ne tarda pas à venir au secours de mon embarras. Je me rappelai le célèbre discours de Wolsev, d'autres encore, et j'étais en train de poursuivre mes recherches, lorsque je compris que j'avais été dupe ; j'avais vu une assertion là où il ne fallait voir qu'une boutade, de l'histoire là où l'écrivain avait tout simplement voulu étonner le lecteur et risquer un aperçu.
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Le talent de M. Michelet ne devient pas plus sobre en passant du moyen âge à l'histoire moderne. Ses jugements sur la Révolution française se distinguent par le besoin de l'effet et l'affectation de la profondeur. ' L'idée vitale de la Révolution, s'écrie l'auteur, elle avait éclaté dans une incomparable lumière, de 89 à 92 : l'idée de justice. Et, pour la première fois, on avait su ce que c'est que justice. On avait fait jusquelà, de cette vertu souveraine, une sèche, une étroite vertu. Avant que la France l'eût révélée au monde, 10 on n'en avait jamais soupçonné l'immensité. Justice large, généreuse, humaine, aimante, et jusqu'à la tendresse, pour la pauvre humanité. Toute la terre, avant septembre, avait adoré la justice de la France. On l'admirait, emportant comme en un pli de sa robe tout ce qu'eut de meilleur le principe du moyen âge. Une telle justice, large et douce, contenait la Grâce. Elle était la Grâce elle-même, moins l'arbitraire et le caprice ; la Grâce, selon celui qui ne varie pas, selon Dieu. Pour la première fois, en ce monde, 20 la loi et la religion s'étaient embrassées, pénétrées et confondues.'
Quand on lit ce passage, on a d'abord un moment d'éblouissement ; on finit néanmoins par comprendre ce que l'écrivain a voulu dire. Selon lui, une idée a présidé à la Révolution française dans sa première phase, l'idée du droit ou de l'égalité. Rien de plus vrai. Mais admirez en même temps avec quel art M. Michelet est parvenu à fausser la pensée qu'il se proposait de mettre en lumière ! Il commence par 30 enlever au principe son nom exact, qui est l'égalité, et, avec son nom, sa physionomie historique. Ensuite, et comme si ce n'était pas assez, il représente la justice de la Révolution comme une vertu, et cette vertu comme généreuse, aimante, allant jusqu'à la tendresse, et il achève ainsi de dénaturer le principe des novateurs, lequel, loin d'être un sentiment tendre, fut une idée
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très abstraite. Cependant M. Michelet n'est pas encore content ; du faux, il ira jusqu'à l'extravagant ; la justice va devenir la Grâce, la Révolution va consommer le mariage de la loi et de la religion, — verbiage mystique, dans lequel notre écrivain se complaît, mais qui remplit ses lecteurs de défiance, quelquefois même d'irritation.
Tous les défauts de l'écrivain se retrouvent dans son dernier ouvrage, et l'on ne saurait imaginer un exemple
10 plus caractéristique de sa manière.
La mer de M. Michelet n'est pas une chose, c'est une personne ; elle est un être animé ; elle a un cœur, un pouls, des artères. Il faut y voir un animal arrêté à un premier degré d'organisation. Ailleurs, le monde est un grand animal et la mer est sa femelle. Ailleurs encore (il ne faut pas demander au poète trop de suite dans l'emploi de ses métaphores), la mer n'est pas seulement une femelle ; elle est un ferment de vie. Son mucus est l'élément universel.
20 Elle offre la matière animalisable. Son eau visqueuse, substance mystérieuse que l'analyse chimique n'atteint pas, aspire à une organisation toujours plus complète, et ces aspirations constituent la genèse du monde.
Les plantes marines sont l'ébauche de la création, un simple flot solidifié. Prenez une goutte d'eau de la mer, elle va s'épaissir et devenir un filet végétal : première et timide tentative de la vie, être qui flotte entre deux règnes, plante qui tend à devenir animal.
30 Cependant, la chaleur volcanique du globe y aidant, le mucus marin s'électrise, la gélatine prend, se fixe, fermente, les éléments créateurs de l'Océan se combinent, la vie paraît ; l'animalité vient au jour. C'est d'abord l'infusoire, la monade primitive. En s'agitant, en vibrant, elle devient vibrion. Les siècles passent, le vibrion monte en rang, il devient polype, coraU. Le polype est encore à la limite des deux règnes ;
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c'est une équivoque entre la plante et l'animal. Toutefois, la vie s'y soulève obscurément de son sommeil de pierre. On y voit poindre la pensée, la volonté, mais sous la forme de rêve. Heureusement que tout polype n'est pas résigné à rester polype ; il s'en trouvera bien un qui, inquiet, peu satisfait de sa vie végétative, songeant à une autre destinée, se détachera de son banc de corail et se mettra à naviguer vers l'inconnu. Celui-là deviendra méduse. La méduse, à son tour, entrera dans la carrière de l'éman- 10 cipation. La nécessité est mère de l'invention ; de la méduse elle fera l'oursin, ' ce piqueur de pierres ' si joliment décrit par M. Michelet. Or, l'oursin, c'est le dernier des rayonnes, leur plus haut développement, c'est la fin d'un monde. Ici la chaîne se rompt. Notre auteur n'a pas su passer du rayonné au mollusque. Il s'est donc vu obligé de revenir à l'embryon élémentaire. Celui-ci, par bonheur, a donné le mollusque en même temps que le polype, et le mollusque va devenir le chef d'une série qui ira jusqu'à 20 l'homme. Il commence par exsuder une gelée qui lui fait une maison, sa coquille. Il veut ensuite s'attacher au rocher, et l'effort de la sécrétion produit un câble d'attache, lequel, avec le temps, deviendra une nageoire, puis un pied. D'ailleurs il a d'autres éducateurs, l'air, la lumière, qui affermiront ce corps trop mou, l'aideront à se faire des organes, lui donneront l'ouïe, l'odorat, l'œil, et, qui plus est, la respiration. ' La nature, ainsi pressée, fait remarquer l'écrivain, est terriblement inventive.' La mer ne l'est pas 30 moins. Elle doit tôt ou tard créer un être à sa ressemblance, libre, glissant, onduleux, coulant comme un flot. Qui n'a reconnu le poisson? Le poisson est un immense progrès. Ce sont les mammifères marins, en effet, qui ébauchent la série des races terrestres. De la baleine on arrive au phoque, et du phoque au triton, à la sirène, amphibies développés, tout sem-
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blables à l'homme, et dont on a eu bien tort de révoquer l'existence en doute. ' On mentionne une femme marine qui vécut de longues années en habit de religieuse, dans un couvent, où tous pouvaient la voir. Elle ne parlait pas, mais travaillait et filait. Seulement, elle ne pouvait se corriger d'aimer l'eau et de faire effort pour y revenir.' M. Michelet aurait pu ajouter qu'une sirène a fait la fortune de Barnum. Quoi qu'il en soit, nous voici arrivés à l'homme.
10 Non pas que les tritons soient précisément nos aïeux ; la mer a tout commencé, sans doute, mais les hommes, au lieu de sortir des plus hauts animaux de mer, proviennent vraisemblablement d'une série parallèle, de quelque cadet obscur : nous ne sommes pas les descendants de la baleine, mais seulement ses cousins éloignés, une branche collatérale.
Que d'autres s'amusent des fantaisies de l'auteur, pour moi, ce que j'admire en tout ceci, c'est la naïveté avec laquelle se trahit son procédé. M. Michelet
2v s'approprie ce qu'il y a de plus aventureux dans la science moderne ; il a l'air de le tenir pour établi, il bâtit là-dessus, mais, au fond, il n'est pas si dupe qu'on pourrait croire. Il sait très bien que la génération spontanée n'est pas encore démontrée. Il accorde que l'ordre logique des choses diffère à bien des égards de l'ordre historique. Il reconnaît explicitement que l'idée d'une chaîne des êtres constituée par une métamorphose, d'une série ascendante de la vie, développée, créée en quelque sorte par le besoin et l'effort, n'est
$o qu'une supposition ; et, cependant, cela ne l'empêche pas d'adopter cette supposition, de la prendre pour fil conducteur, de lui demander la solution de tous les problèmes, si bien que l'on ne pourrait supprimer l'hypothèse sans enlever au livre tout sens et toute consistance. Comment expliquer cette contradiction? Par l'ascendant du génie poétique. M. Michelet est trop dominé par sa conception des choses, son imagina-
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tion lui impose trop impérieusement l'idée d'un ensemble harmonique, d'une unité vivante, pour qu'il puisse s'en affranchir, et rester sur le terrain des faits acquis. Le savant a bien vu, le critique a eu son moment, mais il s'est hâté d'abdiquer, et l'artiste seul est resté. M. Michelet a besoin d'enchaîner les scènes de son drame ; il ne peut reconnaître de lacune, il ne peut admettre de doute. Si le monde lui manque, il refera le monde. Avi fond, il se soucie moins de connaître que de créer à son tour et pour 10 son compte.
On voit quel est M. Michelet, et comme il faut le lire. La science, chez lui, n'est qu'un tissu brodé par la fantaisie. Je veux bien qu'on s'amuse des jeux et des feux de son imagination ; je comprends qu'on cherche dans ses écrits des peintures vigoureuses, des conjectures hardies, des vues nouvelles ; j'admets qu'on y trouve du plaisir et même de l'instruction ; je suis le premier à éprouver une sympathie sincère pour un esprit si actif, si pénétrant, si généreux ; 20 et cependant, qu'on me permette de le dire, il serait puéril de prendre tout à fait M. Michelet au sérieux.
Je voudrais parler de Chateaubriand sans rien dire aujourd'hui de son critique. M. Sainte-Beuve mérite une étude à part. Cette étude est de celles que j'ai l'ambition de faire un jour ; qu'il me soit permis de la réserver tout entière pour une autre occasion.
Je suis persuadé que la loi d'après laquelle la réaction est égale à l'action s'applique au monde moral aussi bien qu'au monde physique ; et cependant, je ne m'explique pas tout à fait la rapidité avec laquelle
10 cette loi atteint nos grands hommes modernes, et renverse au lendemain de leur mort la gloire la moins contestée. Les auteurs éminents des siècles passés se sont maintenus au rang où ils étaient arrivés à force de labeur et de génie. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Soit que nos admirations tiennent du caprice et de la fantaisie, soit que nos écrivains détruisent eux-mêmes par des ouvrages hâtifs la réputation qu'un talent incontestable leur avait faite d'abord, soit enfin que, dans des jours où les moyens de communications,
20 et, par suite, l'échange des pensées ont pris une rapidité extraordinaire, les impressions soient aussi plus mobiles, — quelle qu'en soit la cause, il est certain que les hommes auxquels nous avons rendu les hommages les plus empressés, quelquefois le culte le plus fervent, sont précisément ceux dont nous jetons le plus vite la statue dans la poussière, du moment que leur mort nous affranchit envers eux des
1 Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, par M. Sainte-Beuve.
égards personnels. Heureux quand leur nom excite encore quelque bruit autour de leur tombe, et quand ils ne s'affaissent pas tout doucement, et comme d'euxmêmes, dans le dédain et l'oubli !
Chateaubriand est l'exemple le plus frappant que je connaisse des vicissitudes de la gloire. On pourrait moraliser sur son sort comme on le fait sur les ruines de quelque ancienne cité. Il a rempli le monde de son nom, et il n'est plus rien. Il est vrai qu'ici la raison de cet étrange revers de fortune n'est pas 10 difficile à découvrir. Les circonstances ont trop bien servi Chateaubriand. Elles lui ont fait un rôle à la hauteur duquel il n'était pas. Il avait un admirable génie, mais un génie qui n'était suffisamment soutenu ni par le talent, ni par le caractère. Sa vie, ses actes, ses livres ont été des événements, ce n'étaient pas des œuvres, et c'est pourquoi il n'en reste qu'un souvenir. La vraie critique de Chateaubriand consisterait, si j'ose ainsi parler, à le dédoubler, en le considérant d'abord tel qu'il parut à ses contemporains, pour examiner 20 ensuite la valeur intrinsèque de ses actes et de ses écrits.
Il faudrait pour cela se reporter au printemps de 1800, époque à laquelle Chateaubriand revint en France après son voyage d'Amérique et son exil d'Angleterre. C'était au lendemain du 18 Brumaire et à la veille de Marengo. L'ordre sortait du chaos ; on se reprenait enfin à quelque chose ; on recommençait à espérer, et qui ne sait combien sont dorées et charmantes les perspectives de l'espérance? Les 3° salons se rouvraient. Il y en avait de brillants, ceux de madame de Staël, de madame Récamier, de madame Joseph Bonaparte ; mais il en était un, discret, modeste, où régnait une grande familiarité et dont tous les habitués étaient des amis. La petite société se réunissait chaque soir, rue Neuve-de-Luxembourg, chez madame de Beaumont, fille de l'ancien ministre
des affaires étrangères, M. de Montmorin. Flétrie par les épreuves d'un mariage déplorable, faible de santé, douée d'une beauté douce et en quelque sorte intellectuelle, semblable, disait Joubert, à ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs à peine enveloppées d'un corps, elle aimait les lettres, mais plus encore les esprits d'élite, la supériorité, la distinction, et elle se passionnait pour la gloire de ses amis. Parmi les habitués de la maison se trouvaient
10 quelques femmes d'un grand mérite, madame de Vintimille, la duchesse de Duras. On y voyait aussi des hommes remarquables à divers titres : M. Pasquier, qui a survécu à tous les autres ; Guéneau de Mussy, caractère pur et vertueux, esprit grave, correct, apprêté, dans la conversation duquel la réflexion et l'intention étouffaient la spontanéité ; Chênedollé, au coeur aimant et fidèle, dont les ouvrages, appartenant à une école qui finissait, ont dissimulé plutôt que révélé le mérite, et dont le nom pourrait être
20 rayé de l'histoire des lettres françaises sans y laisser de lacune. On y rencontrait encore M. Mole, nature patricienne, esprit élégant et dédaigneux, âme ardente sous les dehors de la réserve ; aimable, séduisant même, mais par effort de volonté ; d'une autorité précoce, d'une instruction superficielle, et d'une grande confiance en lui-même ; donnant une forme sentencieuse à des vues justes et sûres ; tel enfin que Napoléon le connut, le goûta, et le rechercha avec une sorte d'insistance.
30 Mais les principaux ornements du salon de madame de Beaumont, avant que Chateaubriand y eût pris pied, étaient assurément Fontanes et Joubert.
Fontanes n'a été ni un grand orateur, ni un vrai poète, ni un critique bien vif ou bien profond. Ses vers ont le poli, mais ils ont aussi le froid de l'ivoire. Son éloquence est le chef-d'œuvre du genre officiel. Sa critique ne manque pas de poids ; elle est sensée ; d 2
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à certains moments elle a même été hardie ; mais c'est encore la vieille critique, celle d'avant M. Villemain. Au total, Fontanes est un talent d'une sève peu généreuse, un auteur estimable et durablement oublié, un homme dont la gloire la plus solide sera toujours d'avoir servi Napoléon et Chateaubriand. Après cela, il faut bien se dire que Fontanes n'était pas seulement un écrivain ; c'était un admirable causeur. Il aurait fallu, pour le connaître tout entier, se promener avec lui dans les allées des Tuileries, en 10 compagnie de Mole, de Joubert et de Chateaubriand ; il aurait fallu le voir tel que M. Sainte-Beuve nous le peint, avec sa taille robuste et ramassée, son tempérament vigoureux et sensuel, un mélange de bonté et d'impétuosité, une verve intarissable, une conversation pleine de saillies, d'imprévu, d'audace, — toutes choses qui n'empêchaient pas que là même on ne touchât assez vite les bornes d'un esprit naturellement limité, qu'on ne le trouvât tranchant et disposé à nier ce qui le dépassait. 20
Joubert devait former avec Fontanes le plus singulier des contrastes. Les amis de ce dernier, faisant allusion à sa tournure et à l'impétuosité ^de ses manières, l'avaient surnommé le sanglier d'Erymanthe ; une dame disait de l'autre qu'il avait l'air d'une âme qui, par hasard, a rencontré un corps et qui s'en tire comme elle peut. Fontanes était épicurien, grand mangeur, voluptueux ; Joubert était frêle, maladif, spiritualiste, d'un cœur pur et pieux. Fontanes avait plus de forme que de fond ; Joubert ne savait pas 30 trouver de cadre pour ses idées, et se contentait le plus souvent de les noter par un mot. Joubert ne sera jamais beaucoup lu ; mais il restera toujours cher à une certaine famille d'esprits. Il est fin, délicat, exquis ; d'autres diront peut-être : subtil et précieux ; mais sa subtilité est celle d'une essence pénétrante et dont le parfum ne peut se comparer
à aucun autre. Il a comme des odeurs suaves, un je ne sais quoi qui lui est propre et qui ne s'analyse pas. Il est ingénieux et sensé, difficile et enthousiaste, pénétrant et naïf. Il n'a pas d'éloquence, mais des mots accomplis ; point d'abondance, de flot, mais une foule d'idées. Si sa pensée devient souvent trop ténue, au moins n'est-elle jamais commune. Il se montre très hardi tout en étant raffiné, novateur bien qu'amoureux des anciens. Il s'éloigne volontiers des
10 idées reçues, et cependant il ne craint pas les préjugés. Il recherche, dans la littérature, ce qui est libre, vrai, spontané ; dans ce qui touche aux croyances, il s'attache à l'autorité, et la plus spirituelle de ses lettres est une défense de l'erreur. En résumé, Joubert est singulièrement attachant : il a le plus rare des mérites, celui de penser pour son compte.
Mais je m'oublie dans le cercle de madame de Beaumont. Joubert y avait introduit Fontanes ; Fontanes, à son tour, y introduisit Chateaubriand,
20 qu'il avait connu à Londres. Chateaubriand devint bientôt le dieu de ce temple. Il avait alors trentedeux ans. Il faut se le représenter tel que nous le connaissons par le portrait de Girodet, ou tel qu'il a lui-même décrit René. ' Quelle est la femme, s'écrie Amélie, qui ne chercherait pas à vous rendre heureux ! L'ardeur de votre âme, la beauté de votre génie, votre air noble et passionné, ce regard fier et tendre, tout vous assurerait son amour et sa fidélité.' Chateaubriand trouva dans madame de
30 Beaumont ces sentiments dévoués, dans les membres de la société qu'elle réunissait des amis et des admirateurs, dans Joubert et Fontanes, en particulier, des critiques éclairés dont les conseils l'engagèrent à refondre le grand ouvrage qu'il apportait de l'exil. Le Génie du Christianisme ne perdit rien à attendre. Il parut au moment le plus propice, au printemps de 1802, entre la signature de la paix d'Amiens et le
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rétablissement du culte, comme un magnifique exposé des motifs de ce concordat qui, en relevant les autels, proclamait la fin de la Révolution, comme le feu d'artifice littéraire d'une fête qui célébrait à la fois la fin de la guerre et celle de l'anarchie. Nous avons quelque peine aujourd'hui à nous représenter l'impression extraordinaire que fit cet ouvrage. Il répondait à une situation. Il contribuait pour sa part à l'ivresse avec laquelle des esprits longtemps découragés voyaient enfin renaître l'ordre social. Toutes 10 les puissances de la nation réagissaient contre ce qui s'était fait, dit et pensé depuis quinze ans. On revenait avec transport au passé, qu'on avait si amèrement calomnié et si radicalement détruit. Comment n'aurait-on pas applaudi à l'écrivain qui célébrait ce passé avec des accents touchants, répandant sur l'antique religion des beautés littéraires aussi imprévues que saisissantes ? Pour comprendre quel événement fut le Génie du Christianisme, il faut oublier tout ce qui, dans ce livre, est science et raisonnement : 20 il faut se rappeler les paysages de l'Amérique dont il est orné, des morceaux tels que les ' deux perspectives de la nature,' des pages telles que celles sur Bossuet et sur Pascal ; il faut penser qu'on y relisait Atala, et que René y paraissait pour la première fois ; il faut se dire que cette lecture ne ressemblait à rien de ce que l'on connaissait alors, que c'était un monde nouveau et une langue nouvelle. On aura ainsi quelque idée de l'émotion qui accueillit l'ouvrage, mais quelque idée seulement, car on ne se replace 30 jamais assez complètement dans une époque pour en ressentir les ébranlements. Le milieu historique, le moment unique et propice, voilà ce qui fit du livre de Chateaubriand un livre hors de pair, et, en quelque sorte, l'événement littéraire du siècle.
Les grands ouvrages qui suivirent, les Martyrs, publiés en 1809, Y Itinéraire, en 181 1, ne pouvaient
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avoir le même retentissement que le premier, mais ils servirent à confirmer la réputation de l'auteur, en la faisant passer par l'épreuve de la discussion. La critique avait une revanche à prendre, elle la prit. On put croire un moment, après la publication des Martyrs, que Chateaubriand avait succombé dans la lutte. Ce n'était toutefois qu'une apparence. Ces crises d'opposition et de clameur sont un élément d'une réputation qui se fait. La gloire n'est autre
10 chose que le vote favorable du public après le tumulte des discussions, et plus les débats ont été vifs, plus aussi la décision paraît définitive. Je dis paraît ; en réalité, la décision n'est que provisoire, mais elle va faire loi pendant des années. Si l'avenir en appelle, ce ne sera que plus tard, dans une ou deux générations, quand l'autorité du premier suffrage aura vieilli. Chateaubriand sortit de la crise avec une réputation plus vaste, une gloire mieux établie, un nouveau prestige. Ce prestige, d'ailleurs, n'était pas
20 seulement celui d'un talent qui s'élève et se perfectionne ; l'imagination était frappée de l'ardente initiative du voyageur qui avait visité deux mondes, celui des antiques traditions après celui de la nature vierge, qui le premier nous révélait les lieux saints après nous avoir le premier fait connaître les savanes et les forêts de l'Amérique. Ici encore nous trouvons dans Chateaubriand ce quelque chose de grand, d'éclatant, qui frappait l'imagination et tendait à faire auréole autour de son front.
30 La carrière poétique de Chateaubriand finit avec l'Itinéraire ; sa carrière politique va s'ouvrir à la chute de Napoléon. Elle n'aura guère moins d'éclat et d'imprévu. Comme l'autre, elle commencera par un coup de foudre. Chateaubriand s'était montré ferme, conséquent, dans les seules occasions où le régime napoléonien lui eût donné l'occasion de se prononcer : la mort du duc d'Enghien et l'affaire
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de sa propre nomination à l'Institut. Il ne mit pas autant de dignité dans la brochure de Buonafarte et des Bourbons. L'écrit n'était pas précisément injuste, mais il était excessif et odieux, comme le sont toujours les représailles. Du reste, si la convenance faisait défaut, la puissance déployée était incontestable. On sait que le pamphlet fut répandu à profusion, qu'il fut à son tour un événement, que Louis XVIII en disait : ' Il m'a valu une armée.' Ainsi, Chateaubriand a beau changer de rôle, il reste sur le premier 10 plan, il passionne toujours l'opinion, il prend une place dans l'histoire de son temps.
Ce qui importe, au point de vue de l'effet et du personnage, ce n'est pas tant la logique réelle de la conduite, l'inflexibilité de la ligne suivie, que la force et l'éclat qui couvrent tout. A cet égard, la carrière de Chateaubriand ne laisse rien à désirer. Il met, avant 1824, autant d'éloquence au service de l'absolutisme qu'il en mettra plus tard au service des idées constitutionnelles. Dans les Débats, comme dans 20 le Conservateur, il donne à la polémique des accents inconnus. Il renverse M. de Villèle comme il a renversé M. Decazes. Seul, contre l'Angleterre, contre le pays, contre le ministère même dont il est membre, il fait décider la guerre d'Espagne ; cette guerre réussit, et le poète prend rang en Europe parmi les hommes d'Etat. Mais voici qui est plus étrange encore : la révolution de Juillet arrive, et elle ne semble point diminuer Chateaubriand. Sans rompre avec son passé, il s'élève au-dessus des vues des partis, 30 et jette au fond de l'avenir un regard libre et hardi. Sa longue vieillesse est comme le couronnement magnifique d'une existence laborieuse, agitée, mais dont la gloire est désormais supérieure aux contestations. On sait qu'il écrit, sous le titre de Mémoires, l'épopée de sa vie. On attend avec anxiété cet ouvrage, qui doit résumer et dépasser tous les autres.
Les lectures de PAbbaye-aux-Bois mettent quelques élus dans la confidence, et ceux-ci redisent leurs impressions. On célèbre d'avance la création nouvelle, la merveille incomparable. Le monde littéraire est aux pieds du divin vieillard. L'encens monte vers lui de tous les côtés, et c'est dans ce nuage éclatant que le dieu disparaît.
Telle est, au premier aspect, l'histoire de Chateaubriand. Tournons maintenant la page et voyons-en
10 le revers. 0 surprise et désenchantement !
Et, d'abord, les Mémoires d? outre-tombe, ce monument que le génie, disait-on, s'était élevé à lui-même, les Mémoires ont enfin paru, et ils sont devenus comme le pilori sur lequel l'auteur s'est complu à étaler les flétrissures secrètes de son âme. Chateaubriand aurait formé le projet de briser d'un coup le prestige qui entourait son nom, de ruiner et de renverser la statue que l'admiration de ses contemporains lui avait élevée, qu'il n'aurait pu s'y prendre mieux
20 qu'il n'a fait en nous léguant ses souvenirs. Des pages délicieuses, des morceaux d'une grande manière, témoignaient encore de la main qui les avait écrits ; ce n'était pas l'esprit qui faisait défaut, c'était le caractère. Il y eut comme un sentiment de consternation dans le public lorsqu'on vit les incroyables préoccupations d'amour-propre, les rancunes odieuses dont était remplie une âme qu'on s'était figurée généreuse et chevaleresque. C'en était fait, le charme était rompu, et, comme il nous est impossible de
30 séparer entièrement l'écrivain de l'homme, comme on veut que les fautes, que les vices même du génie aient un cachet de grandeur et de force, et comme Chateaubriand se montrait, au contraire, petit et méchant, on se mit tout à coup à douter de son génie. Chateaubriand, d'ailleurs, n'avait pas seulement changé ; il déclarait, en outre, qu'il n'avait jamais été l'homme pour lequel on l'avait pris. Tout le
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monde éprouve du respect pour celui qui reste fidèle à une cause, qui se dévoue à la personne et à la famille d'un souverain malheureux ; cela n'est beau, cependant, et n'est sûr de nos sympathies qu'à une condition, c'est que sous cette conduite il y ait une conviction. Or Chateaubriand s'est chargé de nous apprendre que cette unité de sa vie politique, à laquelle chacun rendait hommage, était une affaire de parti pris. On l'avait vu revenir du fond de l'Amérique en apprenant la fuite de Louis XVI, courir au Rhin pour se 10 ranger sous les drapeaux de l'émigration, subir longtemps toutes les misères de l'exil, écrire à la chute de l'Empire le pamphlet que chacun sait, se montrer le partisan fougueux de la réaction de 1815, sacrifier sa pairie au lendemain de la révolution de Juillet ; on l'avait vu rédiger des brochures légitimistes, se faire jeter en prison, visiter sur la terre étrangère le souverain déchu. Ce n'est pas tout, le défenseur du trône légitime avait été aussi le défenseur de l'autel. Il se vantait d'avoir fait pour l'Église, par son Génie 20 du Christianisme, ce qu'il avait fait pour les Bourbons par sa brochure de 18 14. A Rome, il avait été reçu par le pape comme un fils chéri et un allié puissant. Il avait conservé le ton du croyant dans les Martyrs, dans Y Itinéraire. Il mettait à raconter sa conversion, à confesser sa foi, une ardeur qui pouvait paraître de mauvais goût, mais qui ne semblait laisser aucun doute sur sa sincérité. ' Vous n'ignorez pas, écrivaitil, que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout.' Et encore, en 181 1 : 'Je me suis rangé depuis long- 30 temps dans la classe des superstitieux et des faibles. Je serai peut-être le dernier Français sorti de son pays pour voyager en terre sainte avec les idées, le but et le sentiment d'un ancien pèlerin.' Beaucoup plus tard encore, Lamennais étant en prison, Chateaubriand se demanda s'il devait aller le voir, parce que Lamennais venait de publier un livre où il niait la divinité de
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Jésus-Christ. Voilà le rôle de Chateaubriand, rôle qui semblait assez bien soutenu et assez fièrement joué. Malheureusement, — on l'apprenait par les Mémoires, — ce n'était qu'un rôle ou, si l'on aime mieux, un mélange de zèle et de fatuité, d'impulsions aveugles et d'affectations puériles.
Un observateur impartial aurait pu s'en douter bien avant ces révélations posthumes, et l'illusion du public au sujet de Chateaubriand ne s'explique que par
io beaucoup d'oubli ou beaucoup de complaisance. Chateaubriand, en effet, s'était jeté avec une fougue sans égale dans des partis extrêmes et opposés, cédant à des motifs d'amour-propre froissé, d'ambition personnelle, et ne se donnant même pas la peine de mettre les apparences de son côté, parce qu'il aurait fallu pour cela une modération qui n'était pas dans son caractère. En vain cherchait-il alors à couvrir ses inconséquences du drapeau de la liberté de la presse ; la liberté de la presse, pour lui, était trop
20 manifestement la liberté de sa propre plume. Un fait restait acquis : l'écrivain avait été réactionnaire fougueux après Waterloo, ennemi inintelligent de toute transaction entre la Restauration et la Révolution, adversaire emporté du régime libéral qu'inaugura l'ordonnance du 5 septembre et que personnifia le ministère Decazes, promoteur, auteur de l'expédition d'Espagne, qui, si elle eut l'avantage de rallier l'armée au drapeau blanc, était entreprise au nom du principe vieilli de la légitimité et eut le tort
30 de rendre la Restauration solidaire du plus odieux despotisme. Chateaubriand fit bien pis. Il avait servi le ministère Villèle, il y était entré, il en avait épousé la politique ; tout à coup, en 1824, M. de Villèle le remercie de ses services, et aussitôt Chateaubriand se retourne contre lui, l'attaque, l'assiège, se porte le défenseur des principes libéraux qu'il avait honnis jusque-là, et, sans s'inquiéter du parti royaliste
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qu'il divise, ni de la monarchie légitime qu'il ébranle, il n'a plus qu'une pensée, satisfaire ses goûts de bruit et de gloire, assouvir sa passion de vengeance.
Les faits seuls disaient donc assez haut ce qu'il fallait penser des principes politiques de Chateaubriand. Cependant ses Mémoires nous ont renseignés encore plus complètement à cet égard. Chateaubriand méprisait cette royale famille qu'il défendait dans ses brochures. Il allait lui porter ses hommages à Prague, mais il lui réservait les traits posthumes du 10 plus sanglant ridicule. Il ne croyait pas même aux principes qu'il avait défendus, et cherchait à s'arranger avec l'avenir en se ralliant d'avance au règne futur de la démocratie universelle. Il révélait ainsi luimême, comme le dernier mot de sa vie publique, un scepticisme profond et des préoccupations de pose et d'attitude.
Le champion de la religion était-il plus convaincu et plus conséquent ? Nous ne sommes que trop édifiés aujourd'hui à cet égard. Dès 1801, lorsque Château- 20 briand préparait le Génie du Christianisme, c'était à Savigny, chez une femme adorée et digne de l'être, je le veux bien, mais qui enfin n'était pas madame de Chateaubriand, c'était auprès de madame de Beaumont, et avec son aide, que l'éloquent néophyte dépouillait les Pères de l'Église. Nous l'avons vu tout à l'heure partir pour la terre sainte, le bourdon à la main et le rosaire à la ceinture ; hélas ! le pèlerin s'est lui-même chargé de nous faire comprendre que c'était un déguisement. Il n'a pas même eu la 30 pudeur de pousser la dissimulation jusqu'au bout. Ce pieux voyage, les Mémoires nous l'ont appris, devait se terminer par un rendez-vous. Un chiffre entrelacé sur les murailles de l'Alhambra en a, dit-on, longtemps conservé le souvenir. Ainsi on allait à Sion, à Sparte, à Carthage, pour acquérir une illustration dont on voulait toucher un cœur jusque-là
rebelle ; d'un autre côté, cela faisait bon effet de parler d'humilité et de prière, de pèlerin et de croisé, et l'on se passait la phrase retentissante, quitte à s'en passer une autre non moins belle sur la gloire et l'amour, quand on parlerait dans un autre livre et pour un autre public.
Puisque nous en sommes à ce sujet, voici encore un exemple de la facilité avec laquelle Chateaubriand trouvait des motifs pour expliquer ses actions. Il
10 était parti pour Rome, en 1803, en qualité de secrétaire de légation. L'illustre écrivain, dans ses Mémoires, déclare qu'il n'accepta cette mission que pour pouvoir conduire en Italie madame de Beaumont, dont la santé était gravement atteinte. ' Je me sacrifiai, dit-il, à l'espoir de la sauver.' Une lettre, publiée par M. Villemain, assigne à ce voyage une autre raison ; notre apprenti diplomate redoutait tout simplement le retour de madame de Chateaubriand, qui, après un long séjour en Bretagne, parlait de
20 revenir à Paris. ' La crainte de me réunir à ma femme, écrit-il à Fontanes, m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie.' Enfin, d'après une lettre adressée plus tard au même Fontanes, le brillant écrivain n'aurait consenti à aller à Rome ' que dans l'espérance d'être utile à la religion.' Et de trois ! Et qui sait si, après tout, nous tenons le vrai motif ; s'il ne faut pas faire entrer en compte l'ambition politique et le désir d'entrer dans la carrière des grands emplois?
Chateaubriand a toujours été ainsi l'homme de la
30 phrase et de l'effet. Il y a une lettre de lui à Joubert dans laquelle il raconte un voyage. C'était la nuit : ' Un petit bout du croissant de la lune était dans le ciel, dit-il, tout justement pour m'empêcher de mentir; car je sens que, si la lune n'avait pas été là, je l'aurais toujours mise dans ma lettre ; c'eût été à vous de me convaincre de fausseté, l'almanach à la main.' Il est impossible de trahir plus bonnement
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le procédé auquel l'écrivain est toute sa vie resté fidèle : indifférence complète à l'exactitude de ses propres assertions, sacrifice perpétuel, dès que la cadence d'une période ou l'effet pittoresque d'un morceau sont en jeu, sacrifice de cette dignité morale qui consiste avant tout dans la véracité.
On ne peut parler du caractère de Chateaubriand sans dire un mot de son amour-propre, le plus naïf à la fois et le plus grossier dont jamais mémoires aient donné le spectacle. Il est des vanités aussi intenses, 10 des fatuités aussi impertinentes, sans doute, mais à qui l'on pardonne en faveur d'une certaine bienveillance banale qui en adoucit les formes. La vanité de Chateaubriand a une âcreté brûlante qui la rend malfaisante et terrible. Il ne peut tolérer aucune supériorité à côté de la sienne. Il faut que le monde moderne procède tout entier de lui. C'est lui qui a inspiré Goethe et Byron. Jamais seigneur suzerain n'a plus hautement réclamé l'hommage de ses vassaux. Malheur à qui ne reconnaît sa souveraineté et ne se 20 hâte de la proclamer ! Napoléon échappe seul aux exigences de cet amour-propre insatiable, et rien n'est plus amusant que d'observer la manière dont l'écrivain s'y prend avec le guerrier. Comme il ne veut pas se brouiller avec l'opinion publique qui tient Napoléon pour un homme extraordinaire, Chateaubriand consent à le reconnaître pour tel, il daigne partager avec lui : la plume à l'un, à l'autre l'épée ; mais on voit bien que cette renommée lui est à charge, et qu'il trouve le monde trop petit pour deux personnages de cette 30 taille.
Revenons aux ouvrages qui ont fondé la renommée littéraire de Chateaubriand. On peut dire qu'ils n'offrent plus aujourd'hui qu'une ruine. Ils se sont écroulés par l'effet insensible du temps, et ressemblent à un amas de débris où l'on distingue encore, dans quelques détails, la main d'un grand artiste, mais qui,
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on le reconnaît aussi, n'ont jamais formé un ensemble bien solide.
Parmi les écrits de Chateaubriand, le Génie du Christianisme est celui qui a fait le plus de bruit ; les Martyrs, celui qui renferme ses plus belles pages, ses hardiesses les plus heureuses, ses nouveautés les plus originales ; quant à René, on s'est plu et l'on se plaît encore à le désigner comme l'œuvre parfaite et unique, celle à laquelle le nom de l'écrivain doit, en définitive,
10 rester attaché.
Je viens de relire René. Je ne veux pas le juger avec une froideur qui, au fond, outragerait des souvenirs sacrés. Oui, ils sont sacrés ces souvenirs d'une adolescence charmée par une poésie telle que le monde n'en avait pas produit encore. Il en est de René comme de l'Automne, comme du Lac. J'ai coutume de penser que nos enfants, ceux qui lisent Chateaubriand et Lamartine comme on peut les lire aujourd'hui, ne sauront jamais ce que ces pages ont
20 été pour nous, avec quel enchantement une génération entière y trouvait exprimé, dans un harmonieux langage, tout l'infini de ses aspirations. C'étaient des idées et des sentiments inconnus jusque-là, et qui, se révélant au moment même où la société recevait de libres institutions et marchait à des destinées meilleures, faisaient l'effet d'un renouvellement complet de la vie. La poésie et le libéralisme de la Restauration resteront, dans le souvenir de ceux qui les ont goûtés à leur heure, comme l'un de ces beaux rêves
30 de la jeunesse dans lesquels, plein d'illusion et de ferveur, on s'élance les yeux fermés à la conquête de l'infini.
Il est toutefois des questions qu'on ne peut s'empêcher de faire. Le poème dont le charme est ainsi lié à un souvenir est-il une œuvre durable? Si les acclamations dont il a été salué étaient dues à des circonstances passagères, ne portait-il pas en lui les
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germes du déclin? Si d'autres générations ne peuvent le goûter comme il a été goûté d'abord, s'il ne répond pas à des besoins permanents, à des instincts éternels, peut-on y reconnaître le caractère de ces grandes œuvres d'art dont le propre est d'enchanter à jamais l'humanité? Cette poésie toute personnelle, tout intime, employée à décrire les sentiments d'une époque, et qui, à cause de cela même, agit si puissamment sur la génération à qui elle prête une voix, cette poésie n'est-elle pas d'un ordre inférieur? L'épopée, 10 le drame, la ballade même restent ce qu'ils sont, ils défient le temps, tandis que l'élégie passe avec le sentiment qui l'a dictée. Or, qu'est-ce que René, si ce n'est une élégie?
Mais il est une autre raison pour laquelle René, tout en restant comme une personnification commode du génie de l'auteur et du vague des passions, manque aujourd'hui son effet sur le lecteur : c'est qu'il y a du procédé dans ce livre, le procédé avec lequel Chateaubriand a fait tous ses ouvrages, que la nouveauté et la 20 surprise ont longtemps dissimulé, mais qu'un sens critique plus aiguisé démêle vite maintenant. Et qui ne sait que, si le procédé ne tue pas l'art, la découverte du procédé tue l'émotion? Le procédé de Chateaubriand, c'est la phrase.
Chateaubriand n'est pas tant un écrivain qu'un magnifique faiseur de phrases. Je le comparerais volontiers à un joaillier qui aurait sa boutique pleine de diamants, mais qui ne saurait les sertir. On ne citerait pas de lui un ouvrage, un morceau de longue 30 haleine vraiment composé, formant un ensemble, d'un tissu continu et ferme, où tout s'enchaîne et se réponde, un morceau où l'on sente l'ordonnance et la suite, où le trait sublime n'arrive qu'à sa place, comme pour échauffer la raison déjà convaincue, enlever l'esprit déjà ému et satisfait. Chateaubriand a, plus que personne, le secret des mots puissants, celui de la période magni-
tique et triomphante ; il sait comment l'amener, la conduire, la terminer par un trait saisissant ou vainqueur ; mais la phrase n'est pas là pour orner ou achever le discours, c'est le discours qui est là pour la phrase. Tout tend à elle. Tout est destiné à l'introduire. On la voit venir de loin et se préparer. On dirait la vague qui surgit, se gonfle, lève fièrement vers le ciel sa crête brillante d'écume et de reflets, qui tombe pour se relever, et qui, toujours éclatante,
iose ressemble pourtant toujours et finit par nous fatiguer de sa monotonie. Cette phrase a des types constants, elle est taillée sur patron. Tantôt c'est la grande période de la prose poétique, à long voile blanc, et qui laisse derrière elle comme une traînée d'harmonie et de lumière. D'autres fois, dans le discours politique, dans la polémique et l'histoire, c'est une gradation savante d'effets, une succession de traits admirablement choisis, le tout relevé par une expression frappante, et finissant, avec un tour ample
20 et majestueux, par quelque image d'une nouveauté qui étonne, d'une grandeur qui saisit, d'un bonheur pittoresque qui la grave à jamais dans l'imagination. Voilà donc ce que Chateaubriand est essentiellement : l'artiste de la phrase. Il n'a pas fait de livre, il n'a pas laissé de monument, il a produit des périodes. Il en a de merveilleuses, aussi savantes que celles de Lamennais, aussi achevées, aussi grandes que celles de Bossuet. Mais, dans les maîtres, la phrase ne se montre pas, tandis que, dans Chateaubriand, elle est
30 là pour son compte, elle s'étale, elle forme le tout du style. La manière de Chateaubriand a ce cachet des littératures de décadence, la disproportion du fond et de la forme. Ce défaut, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, alla en s'exagérant avec l'âge. Dans ses premiers écrits, l'auteur se donnait encore quelque peine pour lier ses morceaux d'apparat ; c'étaient des fragments de frise, d'admirables tronçons de statues, fixés dans
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une maçonnerie assez grossière, mais entre lesquels l'oeil saisissait du moins une certaine relation. Plus tard, Chateaubriand, cédant à une impuissance radicale, n'a plus daigné faire un ensemble des morceaux qu'il jetait devant le public. Dans les Etudes historiques, dans YHistoire de la Littérature anglaise, dans cette esquisse de la vie de Napoléon, qui remplit une partie des Mémoires, il a renoncé au discours continu ; il ne procède plus que par sentences détachées, par phrases qui éclatent comme des fusées. 10
Nous sommes loin encore, en 1809, de cette manière relâchée. Il n'est aucun de ses ouvrages que Chateaubriand ait travaillé avec autant de soin que les Martyrs. Ce poème n'en porte pas moins des traces de la facture que je viens de signaler. Il a d'ailleurs un vice de naissance : il est le résultat d'une gageure. L'auteur a bien soin de nous en prévenir : il s'est proposé de prouver deux choses, que le christianisme est plus favorable que le paganisme au développement des passions, et que le merveilleux chrétien peut 20 lutter avantageusement avec le merveilleux de la mythologie. Ainsi le livre a pour but d'appuyer une thèse littéraire : quelle inspiration pour un poème ! Aussi le poème s'en ressent-il. Il est plein d'art, ou, pour mieux dire, d'artifice et de ressorts secrets. On y entend le sifflet du machiniste. On y reconnaît les lectures faites exprès. C'est un pastiche d'Homère et de Milton, un travail de marqueterie, une œuvre d'érudit ingénieux et qui se pique d'exactitude. Des deux thèses, d'ailleurs, que l'auteur s'est chargé de 30 prouver, l'une n'avait pas besoin de preuves parce qu'elle est évidente, et l'autre n'en était pas susceptible parce qu'elle est fausse. Nul doute que le christianisme n'ait agrandi, et par conséquent enrichi, l'âme humaine ; en particulier, qu'il n'ait développé des sentiments inconnus, excité des luttes intérieures, et, ramenant l'homme au dedans de lui-même, qu'il ne
lui ait ouvert un monde nouveau. Mais cette vérité est si élémentaire, qu'il suffisait, en quelque sorte, de l'énoncer pour l'établir. A l'antiquité, la beauté de la forme, l'harmonie statuaire ; à l'art moderne, l'expression, c'est-à-dire l'âme et la vie. Dans ces termes, il n'est personne qui conteste la proposition de l'auteur.
Quant au merveilleux chrétien, la tentative de Chateaubriand était un contresens. Le christianisme,
10 comme toute religion, a poussé une mythologie (l'expression est de de Maistre), et cette mythologie a sa grâce et sa puissance, mais une puissance qui n'existe que pour la foi. Le merveilleux païen avait cessé d'être poétique lorsqu'il était forcé d'endurer les explications d'Evhémère ou les allégories du néoplatonisme. Il faut en dire autant du merveilleux chrétien. Il pouvait, au xive siècle, fournir la matière d'un poème tel que la Divine Comédie, parce qu'il était alors la donnée élémentaire de la pensée, le
20 fondement premier de toute la science et de toute la société. Les traditions bibliques pouvaient également prêter quelques traits au génie de Milton, dans un temps et dans un pays où l'Écriture sainte formait de tous côtés les limites de l'horizon intellectuel. Mais Chateaubriand ne croit pas. Il fait du merveilleux chrétien comme les écoliers font des vers latins, en mettant bout à bout des idées et des expressions toutes faites. Son paradis, son enfer, son purgatoire sont de ces imitations qui ressemblent à une
30 parodie. L'effet est ici en raison inverse du travail. Y a-t-il au monde quelque chose de plus laborieusement puéril, et, tranchons le mot, de plus profane que toutes ces marionnettes divines? Nous sommes au ciel, et nous contemplons les profondeurs où s'accomplit le mystère de la Trinité. ' L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs
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impénétrables. Un triangle de feu paraît alors à l'entrée du Saint des Saints.' Nous descendons dans l'abîme, et nous y trouvons un conseil auquel prennent part le démon de l'Homicide, celui de la Fausse Sagesse et celui de la Volupté. Il y a aussi un être qui s'appelle l'Eternité des douleurs. Nous continuons et nous rencontrons la Vierge ; elle s'incline devant la seconde essence incréée et lui parle en ces termes : ' J'ai porté dans mon sein le poids de votre éternité.' Et voilà les puérilités dont Chateaubriand io a osé dire : ' Si jamais j'ai écrit dans ma vie quelques pages dignes de l'attention du public, elles se trouvent dans ce livre.' Evidemment il y avait dans ce beau génie un grand manque d'esprit, de tact naturel, une notable lacune.
La moitié du poème se compose de scènes merveilleuses et de réminiscences classiques, invocations aux muses, comparaisons de toute sorte, chants sur tout et en toute occasion, chants des hommes et des anges, chants de Cymodocée et d'Eudore. L'autre moitié 20 a de grandes parties, et toujours, remarquez-le, d'autant plus belles et plus durables que le ton en est moins poétique. C'est que, en effet, le vice original de l'ouvrage c'est le ton sur lequel il est monté. L'auteur a, dès l'abord, pris l'engagement de tout dire avec noblesse. Parle-t-il de la planète de Saturne, il la désigne comme ' cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour, porte un anneau ainsi qu'une veuve inconsolable.' Cela est-il beau ? Non, cela est burlesque. On a beaucoup disputé sur la légitimité de 30 la prose poétique. La question est pourtant bien simple. Les vers ne sont pas une forme, c'est un langage, une manière de dire qui ne fait qu'un avec la manière de sentir et de concevoir. On ne peut séparer ces deux choses, et ce qu'on appelle la prose poétique n'est pas une moindre contradiction que ne le serait une poésie prosaïque. J'en appelle au
lecteur de nos plus beaux vers didactiques : l'esprit, en présence de ces efforts, reçoit malgré lui l'impression d'une disparate. Qui vous obligeait, vous, d'enseigner en hexamètres ? et vous, pourquoi chanter, si vous ne savez écrire en vers? La prose, elle aussi, est une langue qui a son caractère et qu'on ne peut détourner de son génie.
René a vieilli ; les Martyrs n'ont point eu de jeunesse ; mais le Génie du Christianisme est mort, ioet l'on a de la peine à s'imaginer qu'il ait jamais été vivant.
L'ouvrage se compose de trois parties, dont la première traite des doctrines chrétiennes, la seconde des lettres, des arts et des sciences dans leurs rapports avec la religion, la troisième, enfin, du culte et du clergé. Cette dernière est une statistique, une espèce d'inventaire. On y trouve des chapitres sur les cloches, sur le vêtement des prêtres, sur la Fête-Dieu, les Rogations et les Rois, sur les funérailles des grands, 20 celles du guerrier, celles du riche. A propos des services rendus à la société par la religion, l'écrivain parle de tout, de l'agriculture, des villes et des villages, des ponts et chaussées, des arts et métiers, du commerce. Tout ce volume est du pur remplissage. Il s'agissait de couvrir une toile, d'épuiser un programme ; on n'y trouve que des extraits de lectures et des considérations banales, sans autre lien qu'un parti pris d'admiration constante.
La poétique du christianisme, qui forme la seconde 30 partie de l'ouvrage, avait plus de nouveauté et a conservé un peu plus d'intérêt. J'avoue, cependant, qu'il m'est difficile d'acquiescer aux louanges que M. Sainte-Beuve a cru pouvoir accorder à la critique littéraire de Chateaubriand. M. Sainte-Beuve, seul peut-être, avait le droit d'oublier assez combien ce genre a gagné de nos jours en souplesse et en variété, pour donner le parallèle entre Racine et Virgile comme
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le dernier mot de la critique française. Je ne sais, pour ma part, rien y voir que de vide et de commun. Il n'est pas, dans ce tableau, un trait vraiment caractéristique. Connaissons-nous mieux les poètes dont il s'agit, trouvons-nous l'expression des sentiments qu'ils réveillent en nous, saisissons-nous leur physionomie individuelle, lorsque nous lisons des banalités telles que celle-ci : ' On admire plus l'un, on aime plus l'autre ; le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à tous les rangs de la société'? Château- 10 briand n'a point réussi dans l'appréciation littéraire ; il a quelquefois rendu en termes éloquents l'impression qu'une lecture avait faite sur lui, mais il n'a jamais su tracer un portrait ressemblant. Il lui manquait tout ce qu'il faut pour cela : la dépréoccupation de soi, l'intérêt sincère pris aux choses et aux hommes, et cela pour eux-mêmes.
La première partie du Génie du Christianisme est celle qui rentre le plus directement dans le dessein ou le prétexte de l'auteur, et où l'on trouve au moins 20 quelque chose qui ressemble à une apologie de la religion. Il y est ^question du dogme, de la morale, de la vérité des Ecritures, de l'existence de Dieu. Serait-ce parce que ce volume est le plus sérieux qu'il est aussi, en définitive, le moins satisfaisant? Je sais bien qu'il serait injuste d'y appliquer la mesure de la science moderne. Le Génie du Christianisme ferait une singulière figure à côté des recherches récentes sur les origines de l'humanité et des religions. Mais si l'ouvrage a vieilli, c'est apparemment qu'il était 30 périssable. Les Pensées de Pascal sont plus lues aujourd'hui que jamais, tandis que le grand ouvrage de Chateaubriand est devenu illisible. Le fait est que la science n'a pas seulement accompli de grandes découvertes ; la pensée elle-même a gagné en rigueur depuis soixante ans, et l'on trouve puéril ce qui jadis pouvait paraître convaincant. Le point de vue des
causes finales, par exemple, offre des difficultés que Chateaubriand n'a pas l'air de soupçonner. Il est, sur ce point, de l'école de Bernardin de Saint-Pierre ; il rappelle certain observateur naïf qui s'extasiait sur l'à-propos avec lequel la peau du chien se trouve tout juste percée à l'endroit des yeux. Mais Chateaubriand fait mieux encore : dans les allures du serpent il trouve une preuve du péché originel, les trois Grâces lui fournissent un argument en faveur de la Trinité,
ioet le célibat des prêtres rencontre un appui inattendu dans la virginité des abeilles. Quant à la logique de l'écrivain, en voici un spécimen. Après avoir cité un passage d'un des prophètes : ' Comme ce quia non sunt est beau ! s'écrie-t-il ; une religion qui a consacré un pareil mot connaît bien le coeur maternel ! ' Ainsi le christianisme est divin parce qu'il a connu les sentiments d'une mère, il les a connus parce qu'il a consacré un mot qui les exprime, et a consacré ce mot parce que ce mot se trouve dans un des livres
20 que les chrétiens tiennent pour sacrés ! Et notez bien que ce passage n'est pas isolé dans l'ouvrage de Chateaubriand. C'est le ton général de l'auteur partout où il essaye d'argumenter. A chaque dogme, à chaque cérémonie, il rattache tant bien que mal une idée poétique, avec ce sous-entendu constant que, si le christianisme a quelque chose de pittoresque ou de touchant, il ne saurait manquer d'être divin. En vérité, les Français du temps du Consulat n'étaient pas difficiles en fait de preuves et de raisonnements !
30 Ignorant dans les matières qui appartiennent aux sciences naturelles et à l'étude de l'antiquité, ne tenant pas plus de compte de la philosophie que si elle n'avait jamais existé, superficiel dans les choses mêmes qu'il n'ignore pas, observateur inexact, lâche dans sa logique, banal dans ses observations littéraires, emphatique de ton ; sans impartialité, sans critique, sans vrai sérieux, sans souffle puissant et soutenu ;
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s'égarant dans une foule de détails qui ne tendent point au but ; se noyant dans la déclamation, le lieu commun, le remplissage ; glaçant le lecteur par le parti pris d'une admiration stérile ; brillant et frivole, si frivole, qu'il en devient profane : tel se montre Chateaubriand dans le Génie du Christianisme. On est tenté d'écrire au-dessous de chaque page : enfantillage ou absurdité. On est confondu de voir à quel point le tact et l'esprit peuvent manquer au génie. IO
C'est ainsi que nous sommes ramenés à notre point de départ. Chateaubriand, ai-je dit en commençant, est un génie mal servi par le talent. On l'a fait remarquer, l'esprit sert à tout, et ne suffit à rien ; or, le talent n'est autre chose que l'esprit appliqué aux choses de l'art. Il n'est pas le génie, sans doute, il ne le donne pas, il ne le supplée pas, mais sans lui le génie ne produit point d'œuvres achevées. D'un autre côté, cependant, et c'est par là que je voudrais terminer, Chateaubriand, avec mille travers et mille 20 petitesses, avec un cortège d'ouvrages devenus illisibles, avec une véritable impuissance de conception, Chateaubriand, aujourd'hui tout percé à jour, et qui nous paraît à chaque instant vide, étriqué, puéril, Chateaubriand, gardons-nous de le méconnaître, porte au front le sceau du génie. Il est de la race des dieux. Il a ce je ne sais quoi qui nous dépasse et nous étonne, la force mystérieuse, le charme irrésistible. Il sent tout, il comprend tout ; surtout il est épris de la grandeur. Son imagination est magni- 30 fique. Il a le secret du sublime. Ses descriptions semblent agrandir le domaine de la nature. René a révélé aux cœurs des émotions dont ils n'avaient pas encore souffert. La politique a parlé avec Chateaubriand un langage d'une éloquence sans égale. Ses invectives ont fait pâlir ceux qu'elles atteignaient. Il a trouvé les mots les plus beaux, cadencé les phrases
les plus sonores, écrit les pages les plus audacieuses de notre langue. Il a révélé un monde, créé une littérature, passionné une génération. Il a touché le cœur des femmes les plus nobles et les plus délicates. Il a eu des amis. Homme vraiment incompréhensible, séduisant et haïssable, égoïste et chevaleresque, composé de noblesse et de fatuité, de petitesse et de grandeur, de sottise et de génie, Chateaubriand se montre moins peut-être dans ses ouvrages qu'il ne s'y 10 cache ; aucun de ses livres ne donne sa mesure, et, pour l'apprécier avec justice, il faut, par-delà ce qu'il a fait, savoir discerner ce qu'il a été.