Études françaises et étrangeres
Il faut aux hommes, et surtout aux Français, grands querelleurs et grands parleurs, un champ de bataille toujours ouvert, ou une arène de diseussions toujours en mouvement. Après les guerres de la Ligue et de la Fronde, sont venues les querelles des Jansénistes et des Mollinistes , auxquelles ont succédé beaucoup d'autres disputes jusqu'à celles des Gluckistes et des Piccinistes ; et maintenant , de toutes les factions qui ont troublé la France, il ne reste plus, nous l'espérons, que des Classiques et des Romantiques , et une bonne animosité de part et d'autre. C'est décidément la haine à la mode.
On a défini tant de fois le Romantisme que la question est bien assez embrouillée comme cela
sans que nous l'obcurcissions encore par de nouveaux éclaircissemens. Il y a des hommes de lettres qui ont dit : k Nous condamnons la littérature du dix-neuvième siècle parce qu'elle est romantique. » — « Et pourquoi est-elle romantique? » — k Parce qu'elle est la littérature du dix-neuvième siècle. » Cet argument ne nous a pas complètement satisfaits. D'autres ont ajouté : « On appelle classiques tous les ouvrages faits pour servir de modèles, et romantiques tous les ouvrages absurdes : donc, pour peu qu'on ait le sens commun, il est impossible qu'on soutienne la cause du romantisme. » Ceci est plus fort. Cependant on peut encore trouver mieux, en cherchant bien. Ne cherchons pas, et contentons-nous, en dépouillant ces deux définitions hostiles de ce qu'elles ont de niais, d'en faire jaillir deux grandes vérités, savoir : qu'il n'y a réellement pas de romantisme , maisbien une littérature du dix-neuvième siècle ; et en second lieu, qu'il n'existe dans ce siècle, comme dans tous , que de bons et de mauvais ouvrages , et même, si vous le voulez, infiniment plus de mauvais que de bons. Maintenant que les nonsens des dénominations ont disparu , il sera facile de s'entendre.
En quoi consiste réellement la littérature fran-
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çaise de l'époque actuelle? Par quels genres de compositions se fait -elle surtout remarquer? Quels sont les ouvrages qui font déjà sa gloire? — Pour répondre à ces questions, il ne faut qu'examiner en quoi consiste notre gloire littéraire dans les époques précédentes , et quels sont les genres où nos hommes de génie ont excellé. Or, c'est précisément dans ce qu'ils n'ont pas fait qu'on peut se faire un nom. Nos grands maîtres ont parcouru en triomphe et jusqu'au bout toutes les routes qu'ils se sont ouvertes. On doit s'écarter de leur chemin autant par respect que par prudence; et certes, ce n'est point en cherchant à les imiter qu'on parviendra jamais à les égaler. Un grand siècle littéraire n'est jamais la continuation d'un autre siècle.
Les hommes d'un vrai talent de chaque époque sont toujours doués d'un instinct qui les pousse vers le nouveau, comme des voyageurs qui marchent sans cesse à la découverte des pays inconnus. Après Montaigne, Pascal, La Bruyère , Bossuet, Montesquieu, Voltaire, J.-J. Rousseau, etc., tous ces beaux génies, si dissemblables entre eux , qui ont fait de la prose française la plus spirituelle et la plus éloquente prose de l'Europe, comment Bernardin de Saint-Pierre , comment M. de Chateaubriand, la plus grande figure lit-r
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téraire de noire temps, se sont-ils placés tout d'un coup à côté d'eux ? C'est encore en ne leur ressemblant pas. Les Études de la nature , Paul et Virginie, le Génie du Christianisme , René, \ Itinéraire, sont des productions qui n'avaient pas leur germe dans notre langue; et aujourd'hui même , parmi les écrivains exclusivement voués à la prose , quels sont les plus remarquables par la pensée et par l'expression, si ce n'est ceux qui se livrent à la haute étude des sciences philosophiques ou aux profondes recherches historiques : deux importantes matières que nos grands prosateurs des derniers siècles étaient loin d'avoir épuisées, et dans lesquelles les littératures étrangères nous ont devancés et surpassés. Les historiens et les philosophes de la génération nouvelle sont entourés de trop d'estime et de célébrité pour qu'il soit besoin de les louer et même de les nommer. Qu'il nous suffise de rappeler qu'ils méritent leurs noms et nos éloges, principalement parce qu'ils cultivent un champ dont leurs devanciers avaient à peine défriché une partie.
Si de la prose nous passons à la poésie , nous retrouverons les mêmes symptômes et l'application invariable des mêmes règles , mais bien plus frappante encore, parce que (le théâtre excepté)
le siècle de Louis XIV et celui de Voltaire ne sont pas , à beaucoup près , aussi grands ni aussi complets dans la poésie que dans la prose. En effet (mettant toujours à part la poésie dramatique qui fera tout à l'heure l'objet d'un examen spécial), voyons quels monumens impérissables nous ont laissés nos poètes classiques : Voltaire se présente avec ses épîtres philosophiques, un poème héroï-comique qui est un péché mortel et immortel, et toute sa poésie légère ; Eoileau avec un poème didactique, un volume de» satyres et son admirable Lutrin; et La Fontaine, le plus poète de tous, avec ses fables et ses contes. Voilà des genres de poésies dans lesquels trois grands hommes ont donné à la France une incontestable supériorité, et nous admirons sincèrement l'orgueil ou l'humilité de ceux de nos auteurs qui continuent à s'y exercer. Pourquoi courir après des palmes déjà cueillies? Comment espère-t-on avancer dans une carrière encombrée de chefsd'œuvre?
Mais la littérature française des deux derniers siècles est restée fort inférieure à toutes les littératures anciennes et modernes dans trois autres genres; et fort heureusement pour les poètes du siècle actuel, ces genres sont: Y Épique ,\e Lyrique et XElégiaque, c'est-à-dire, ce qu'il \ ade plus
élevé clans la poésie, si ce n'est pas la poésie même. Franchement, quelques strophes de Malherbe, très-belles de formes et d'expressions, quelques odes aussi harmonieuses, mais moins poétiques de J.-B. Rousseau, et à la fin du dix-huitième siècle quelques grands lambeaux lyriques de Lebrun, remarquables par l'éclat et l'élégance, mais glacés de mythologie, de faux sublime et de vieilles périphrases; d'un autre côté, les Elégies exclusivementérotiques de BertinetdeParny, où l'on trouve sans doute de la mollesse , de la grâce , de la volupté , de la passion même , mais
tout cela dans les proportions du boudoir
telles étaient les richesses lyriques et élégiaques de nos devanciers, et malgré tout l'esprit et le talent qu'on doit reconnaître aux auteurs dont nous venons de parler, on sentait que l'Ode inspirée et la grande Élégie n'avaient pas eu leurs poètes, comme l'Épître, la Satyre, la Fable, Quant à l'Épopée, laHenriade de Voltaire est venue faire prendre à la France sa place épique bien loin derrière toutes les autres nations : car ce sont précisément la conception et le ton épiques qui manquent à cette épopée, même dans les passages les plus justement cités par les rhétoriques de collège.
Au surplus, Voltaire a vécu au milieu d'unç
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civilisation trop avancée pour composer un bon poème épique , quand bien même il en aurait eu la puissance et la vocation. C'est en général dans les premiers temps littéraires d'un peuple, lorsque les croyances ne sont pas attiédies, et lorsque l'invasion du roman n'a pas encore eu lieu, que paraissent les épopées vraiment dignes de ce nom. La France a laissé passer le temps. C'était au seizième siècle, c'était parmi les guerres religieuses, sous les règnes si orageux et si poétiques des derniers Valois, que devait surgir l'Epopée française; à cette époque, on trouve Ronsard et quelques autres poètes de la Pléiade, trop vantés alors , et surtout trop décriés de nos jours par des auteurs qui ne les connaissent guère et qui sont loin de les égaler; mais on cherche vainement , dans cette Pléiade brillante, l'homme d'une puissante imagination , le poète de génie enfin, capable d'enfanter une œuvre épique. Ce serait ici l'occasion de rechercher quelles influences fatales ont écarté du sol de la France le plus beau laurier poétique , et quelles conséquences en ont résulté pour l'avenir de la poésie française, qui, privée des divins secours d'une épopée, où toutes les autres littératures puisent comme dans un fleuve, a cherché sa gloire dans les genres qui n'en découlent pas