‹ Études françaises et étrangeresChapitre 12 sur 67 · TRADUIT DE GOETHE · texte numérisé non relu

TRADUIT DE GOETHE

L'action tic ce poème se passe au moment où le christianisme commençait à s'établir.

Ainsi que dans le Roi de Thulé . j'ai traduit l'allemand strophe pour strophe.

LA

FIANCEE DE GORINTHE.

Un jeune homme d'Athène à Corinthe est venu. C'est la première fois. Cependant il espère , Chez un noble habitant, vieux hôte de son père, Entrer comme un ami trop long-temps inconnu*

Les deux pères rêvant une seule famille , Fiancèrent jadis et leur fils et leur fille.

Mais ne paîra-t-ii pas bien cher cette faveur? Doit-il même prétendre à des faveurs si hautes ? Il est encor payen , comme en Grèce ; et ses hôtes , Des premiers baptisés ont toute la ferveur. Où germe un nouveau culte , hélas ! l'amour s'effraie, Et souvent meurt , détruit comme la folle ivraie.

Déjà , dans la maison , tout reposait sans bruit , Le père et les enfans. La mère seule encore Veillait; elle reçoit le jeune homme, et l'honore De la plus belle chambre, où, rêveur, il la suit. Des mets lui sont servis avec le vin qui mousse ; Puis, elle lui souhaite une nuit longue et douce.

Mais les gâteaux dorés , le vin frais et vermeil , N'éveillent point ses sens que la fatigue enchaîne;

B> si <#

Encor tout habillé , sur la couche prochaine , Il se jette , et bientôt s'abandonne au sommeil ; Lorsqu'en criant, voilà que la porte pesante S'ouvre, et qu'un hôte étrange à ses yeux se présente !

Aux lueurs de la lampe , une pâle beauté S'avance ; un bandeau noir où l'or brille en étoile, Règne autour de son front ; l'albâtre d'un long voile De sa tète à ses pieds tombe de tout côté ; Et comme elle aperçoit l'étranger qui se penche Hors du lit... elle étend et lève sa main blanche :

« Suis-je dans la maison étrangère à ce point , « (Au fond de ma cellule, aux ennuis réservée, ) « Que d'un hôte nouveau j'ignore l'arrivée ? « La honte me surprend ici. Ne bouge point; « Que ton calme sommeil sans trouble continue , Moi , je sors promptement , comme je suis venue. »

— << Demeure, belle fille, » et d'un pied triomphant

Le jeune homme a poussé la couche qu'il de'serte.

<- \ ois , Bacchus nous sourit ; Cérès nous est offerte ;

« Toi , tu conduis l'Amour avec toi , chère enfant.

« Es-tu pâle de peur ?... Viens voir, de nos délices,

« Viens éprouver combien tous ces dieux sont complices ! »

— « Jeune homme, reste loin; eh! qu'oses-tu m'oftrir? « Ta, je n'appartiens plus à l'amour, à la joie ; .< Le dernier pas est fait dans la pénible voie , ■< Par le vœu d'une mère , hélas ! qui , pour guérir, « Crut devoir à son Dieu , me donnant en pâture , « Enchaîner la jeunesse et tromper la nature.

« Le culte de nos dieux n'est plus ce que tu crois ;

« Leur troupe a fui , brillante ; et dans ces murs funèbres,

« On n'adore qu'un être entouré de ténèbres ,

« Et qu'un Dieu misérable, expirant sur la croix ;

« On épargne et taureaux et brebis , mais l'on mène ,

<< A l'autel, tous les jours, quelque victime humaine. »

Il pèse de ces mots le sens mystérieux ,

Puis, interroge encore, et rêve : — « Est-il possible !

« Eh quoi! dans cette chambre, à cette heure paisible,

« Ma douce fiance'e est là, devant mes yeux!

« Vierge, c'est toi, c'est moi!... Le serment de nos pères

« Nous rend l'hymen facile et les destins prospères. »

— « O bon ange, jamais tu ne m'approcheras !

« A ma seconde sœur, au cœur simple et crédule ,

« On te marie , et moi , dans ma froide cellule ,

« Je dois languir... Ami , pense à moi dans ses bras ;

« Moi, qui pense àtoi seul, moi qui t'aime et qui pleure.

« Et que la terre , hélas ! cachera tout-à-1'heure. »

— « Par ce flambleau propice aux chastes entretiens,

« Pour le bonheur, pour moi, non tu n'es pas perdue!

« Dans ma maison d'Athène, ô déesse attendue!

« Viens enchanter mes jours en y mêlant les tiens ;

« Viens ici, chère enfant, par les dieux amenée ,

« Célébrer sans témoin le festin d'hyménée. »

Ils échangent déjà les gages de leur toi ;

Elle offre à son époux la chaîne d'or fidèle ;

D'une coupe d'argent , rare et parfait modèlej;

Lui veut la doter. . . — « Non! elle n'est pas pour moi ,

u Dit-elle; seulement, en signe de mémoire,

« Donne de tes cheveux , donne une boucle noire. »

Et l'heure des esprits vint à sonner ; alors

Elle fut plus à l'aise ; avidement dans l'ombre ,

Avec sa lèvre pâle , elle but un vin sombre ,

De la couleur du sang... qui traversa son corps.

Mais vite, elle écarta de sa vue inquiète

Le pain de pur froment, sans en prendre une miette.

Des lèvres du jeune homme elle approche à son tour La coupe , qu'il épuise avidement comme elle ; Mais au repas du soir bientôt l'amour se mêle , (Carie cœur du jeune homme était souffrant d'amour) Et, comme elle résiste, indocile et farouche, Lui , pleurant et priant, retomba sur sa couche.

Elle y vint près de lui. « — MonDieu, que j'ai regret, « Dit-elle, d'attrister ainsi tes fiançailles. « Mais, hélas! touche un peu mes membres. . .Tu tressailles! « Tu connais maintenant mon funeste secret : < Blanche comme la neige et comme elle glacée , « Beau jeune homme, voilà quelle est ta fiancée ! »

Il l'enlève et la serre entre ses bras nerveux,

Avec toute l'ardeur de la mâle jeunesse :

« Il faut , sous mes baisers , que ta chaleur renaisse ,

« Fusses-tu de la tombe envoyée à mes feux !

« Brûlez , torrens d'amour ! douce et cuisante extase !

«Tiens, tiens, ne sens-tu pas tout mon corps qui s'embrase!)

De douleurs en plaisirs , de plaisirs en douleurs , L'un par l'autre , tous deux semblent mourir et vivre Du nectar des baisers , muette , elle s'enivre ; Son désespoir sourit et sa joie a des pleurs. Mais parmi ces transports , cette ivresse chagrine , On ne sent point de coeur battre dans sa poitrine.

La mère, cependant, qu'attire un bruit confus ,

Retourne sur ses pas ; elle écoute avec crainte ,

Elle écoute long-temps un murmure de plainte ,

De rires effrénés et de vagues refus,

Lt ces mots inconnus, et ces accens étranges,

Ces cris, que l'homme emprunte aux voluptés des anges.

Immobile, à travers la porte au bois épais,

Elle distingue enfin mille expressions folles ,

Et les plus grands sermens du monde, et des paroles

D'amour, de flatterie et de tristesse. — « Paix !

« Le coq s'éveille, adieu ; mais, demain au soir, tâche;

<< Reviens!... » Et les baisers succèdent sans relâche.

La mère , en ce moment , sans craindre aucun danger ,

Ouvre avec violence et referme la porte :

« Est-il dans la maison des femmes de la sorte,

« Qui se rendent si vite aux aïeux d'un étranger ! »

Elle parlait ainsi ; la rage en ses yeux brille ;

Elle approche, elle voit. . . grand Dieu î sa propre Bile!

Le jeune homme d'abord, de frayeur agité, Sous les voiles épais qu'il rassemble et tourmente , Et sous l'ample tapis veut cacher sou amante; Mais elle, hors du lit, fantôme révolte', Avec force s'échappe , et se dévoilant toute , Long-temps et lentement grandit jusqu'à la voûte :

— « O ma mère, ma mère, où pénètrent vos pas? « Pourquoi me disputer ma belle nuit des noces? « Enfant , j 'ai du malheur goûté les fruits précoces ; « Ma tendre mère , eh quoi ! ne vous suffit-il pas « De m'avoir, sous les plis de ce pâle suaire , « Etendue avant l'heure en mon lit mortuaire !

« Mais un arrêt fatal , de ma sombre prison « Me tire, spectre ardent, jeté parmi les êtres; « Vos prières , les chants murmurés par vos prêtres , « N'ont tous aucun pouvoir, hors de cette maison. « Malgré le sel et l'eau, le cœur ne peut se taire; « Ah ! l'amour ne s'est point refroidi sous la terre I

« Ce jeune homme est à moi. Libre, on me le promit . « Quand l'autel de Vénus brûlait près du Permesse ; « Ma mère, deviez-vous trahir votre promesse, « Pour je ne sais quel vœu dont la raison frémit? « Aucun Dieu n'a reçu les sermens d'une mère c< Qui refusait l'hymen à sa fille. — Chimère!

« Fanatisme insensé!... Je m'enfuis des tombeaux « Pour goûter les plaisirs qu'on m'a ravis , et comme « Pour éteindre ma soif dans le sang d'un jeune homme. « Si ce n'est lui, malheur! d'autres sont grands et beaux; « Et partout la jeunesse épuisée et livide « Succomberait bientôt à mon délire avide.

« Jeune Grec, tu ne peux vivre long-temps encor. « Tu vas languir ici : je t'ai donné ma chaîne ; « Et j'emporte avec moi, dans ma prison de chêne, « Ta boucle de cheveux , tardif et vain trésor ! « Regarde-là. — Demain tu blanchiras, et même « Tu ne reparaîtras brun que là-bas... Il m'aime !

Il pâlit! Entendez au moins mon dernier vœu,

Ma mère : ouvrez le seuil de ma demeure étroite , Elevez le bûcher que mon ombre convoite : Placez-y les amans... Quand brillera le feu, Quand les cendres seront brûlantes , il me semble Oue vers nos anciens Dieux nous volerons ensemble!

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