BERTRAND INIGO
Quand nous partîmes tous pour aller au-devant
Des Africains, jete's dans nos plaines fécondes,
Plus nombreux que les grains de sable au fond des ondes .
Ou les feuilles des bois que toimnente le vent,
(l) Cette romance forme uncpisodc.au milieu des romances sur Rodrigue. L'action 1 passe dans un groupe de fuyards, après la bataille de Guadalèté
Nous jurâmes ensemble, au nom du Dieu vivant, Que celui d'entre nous qui mourrait aux batailles, Serait au camp du roi saintement rapporté, Afin que sur son corps un pseaume fût chante', Et qu'en terre chrétienne il eût ses funérailles.
Et comme (heureux les morts tombés en combattant!) Comme les Sarrasins, par trahisons et crimes, Furent vainqueurs, au fort du combat, nous perdîmes Don Bertrand Inigo, l'invincible pourtant ! — Sept fois de suite au sort les fuyards, à l'instant, Tirèrent, pour lui rendre un honneur qu'il espère, A qui Tirait chercher, au risque de ses jours. Chose étrange ! Sept fois, le sort tomba toujours Sur le bon vieux guerrier, son vénérable père.
Les trois premières fois, ce fut bien le hasard;
Les quatre autres ce fut une fraude notoire ;
Fraude inutile, hélas ! car, dans leurs rangs sans gloire ,
Il ne fut pas resté, l'héroïque vieillard !
11 recommande à Dieu son âme, d'un regard ; Détourne son cheval, et dévorant ses larmes, Sans que nul l'accompagne en son pieux devoir, Furieux de douleur, riant de désespoir, Il apostrophe ainsi tous ses compagnons d'armes :
< Bien ! allez retrouver vos sœurs et vos enfans ; Fuyez, chrétiens, pour qui vivre infâmes , c'est vivre; Je vais revoir mon fils. Gardez-vous de me suivre ; — Ce serait une gloire, et je vous le défends. Une mort glorieuse, ou des jours triomphans, Tel est le but du brave et le prix de ses tâches... Dieu le sait : je n'ai craint qu'une fois le danger, C'est quand j'ai vu mon fils, en héros, s'y plonger ; Mais je ne crains plus rien que vos regards de lâches.
Au camp des Sarrasins je ne retourne pas , A cause du serment, saint nœud qu'on ne peut rompre, Ou du sort qu'à mes yeux vous avez pu corrompre ; La vengeance et l'amour y conduisent mes pas.
Si mon fils, mon cher fils, en courant au trépas, Ne s'est point souvenu du vieux père qu'il laisse , Je veux, en retournant aux plaines de Xérès, Lui montrer que son père, expirant de regrets, Ne l'a point oublié, comme lui ma vieillesse.
Et vous , lâches guerriers, si les sermens sur vous Ont quelques poids encor, que nul de vous ne croie, Enm'envoyant trouver la mort, ma seule joie, Echapper au trépas qui vous appelle tous. Jetez encor les dés, faussez encor les coups; Il faudra bien savoir, escadrons de la fuite , Qui viendra me chercher ; car, par ce crucifix, Je ne vais point là-bas pour rapporter mon fils , Mais pour tuer long-temps et pour mourir ensuite.