FUITE DE RODRIGUE
À l'heure où les oiseaux cessent leurs chants dans l'air , Où la terre , le sein voilé comme les veuves ,
Semble attentive au bruit des fleuves
Qui descendent jusqu'à la mer ;
Où, docile aux appels de la Magicienne, Chaque Etoile, à son tour, perce le firmament, Brillante comme un diamant Sur le front d'une Egyptienne ;
Préférant l'humble habit des derniers paysans A la pourpre royale , aux aigrettes guerrières , Qu'il enfouit dans les bruyères, Plus pâle que ses courtisans ;
Cherchant dans les marais un fétide breuvage, Dévorant l'herbe jaune et l'écorce des glands, Et quelquefois , aux loups sanglants , Disputant leur chemin sauvage ;
Bien différent, sans or, sans insignes royaux, De ce superbe Goth qui , sur un char d'ivoire ,
Se présenta pour la victoire,
Tout étincelant de joyaux ;
Sa barbe et ses cheveux collés d'un sang bleuâtre , Moitié du sien, moitié de celui du vainqueur, Un Christ d'ébène , sur son cœur, Qu'il baise , comme un idolâtre ;
La tête sans armet, le visage noirci De poussière , aux reflets d'une orageuse lune , Triste image de sa fortune Qui s'est réduite en poudre aussi ;
Monté sur Orélio (1) , son beau cheval de guerre, Si las , qu'il pousse à peine un sourd gémissement , Et qu'il s'en vient, à tout moment, Donner du poitrail contre terre ;
(1) Orélio n'est que de trois syllabes dans la langue espagnole , et se prononce à peu près comme Oreilh.
Ainsi Rodrigue, seul , comme en proie aux démons, Loin des champs de Xérès, grande et morne campagne, Cette Gelboë de l'Espagne , Fuit par les bois et par les monts.
ïl courbe, à chaque pas, sa gigantesque taille ;
Devant les yeux, il n'a que spectres et vautours. Et dans son oreille est toujours Le bruit lointain de la bataille;
Tout l'accuse et l'effraie, et le remplit d'horreur. Il ne sait où porter ses regards. — S'il regarde
Le ciel; c'est le ciel qui lui garde
Le châtiment de sa fureur ;
S'il regarde la terre ; ah ! la terre qu'il foule .
Cette terre des Gotbs, dont il était le roi, Elle ne connaît plus sa loi , Les Maures y régnent en foule.
B> 85 <% S'il rentre dans son cœur et veut s'y reposer ; OJi ! c'est là qu'il retrouve un combat plus terrible
Cent fois, que la mêlée horrible
Où son sceptre vint se briser.
Quelques fuyards , blessés , perdus dans les ténèbres, Se traînent, maudissant Rodrigue à son côte,
Et glacent son esprit liante
Par mille visions funèbres.
Donc, la terre et le ciel, les vivans et les morts, Tout, lui semble tache d'un sauf; indélébile;; Tout, dans sa pensée immobile, Prend la forme de ses remords.
Et Elorinde ! Florinde ! il croit la voir encore , Debout, échevelée, et sur tous les chemins, Qui pleur.', et de ses faibles mains, Tantôt le repousse, ou l'implore ^
Ou conjure les saints.... mais que rien ne sauva Des brutales amours d'un prince , aux fureurs viles .
Ni du mépris de trois cents villes,
Ni du surnom de la Crnrt.
Il croit l'entendre en cor, sur sa tète adultère, Appeler, par trois fois, les vengeances de Dieu: Sinistre et formidable adieu , Dont la voix ne peut plus se taire !
A oilà donc quelle nuit d'inconcevables maux .
Passait le roi Rodrigue , en s'enfuyant farouche ; Et parmi les soupirs, sa bouche Laisse pourtant tomber ces mots :
« C'était alors Rodrigue , auteur de tant de larmes , Que tu devais t'enfuir ! roi lâche et corrompu , Insensé , toi qui n'avais pu Contre l'amour trouver des armes ,
« Comment espérais-tu résister au malheur ?
Si tu n'avais montré cette indigne faiblesse, Action d'un roi sans noblesse , D'un guerrier, d'un (iotli sans valeur.
« L'Espagne encor vivrait, libre, puissante, altière; Et sa brave jeunesse , innombrable moisson ,
Dans ses champs, avant la saison ,
Ne dormirait pas tout entière:
u Ma honte n'aurait pas mes vassaux pour témoins; Mes palais n'auraient point un Africain pour maître ;
Et la fortune aurait peut-être
Une dérision de )noins !
« Mais toi , souillant encor ta vieillesse flétrie , Toi , comme Julien , père aveugle , pourquoi ,
Quand la faute n'est que du roi.
En punir ainsi la patrie?
^ 88 « « Tu devais me tuer à grands coups de poignards C'eût été bien agir, et la chance était bonne ; Mais non : aucun pouvoir ne donne Le cœur des lions aux renards.
« Quelle noble pensée en un cœur vil peut naître ?
Avec tes Sarrasins va conquérir l'enfer. Ah ! si dans le combat ce fer Eût pu du moins te reconnaître! !!...»
Rodrigue allait poursuivre encor, les yeux ardens Mais la rage étouffa sa voix et ses pensées ,
Et de ses paroles pressées ,
Brisa le reste entre ses dents.
Son cheval tomba mort. — Parmi tant de désastres, Sur ce dernier ami , le roi pleura penché , Et près du cadavre , couché , Tandis que s'enfuyaient les astres.
Il dit: « Espagne, adieu! misérable séjour!
Terre infâme ! Adieu donc esclave autrefois reine ! »
Et, comme Orélio, sur l'arène,
Muet, il attendit le jour.