MARINE
Sombre Océan , du haut de tes falaises Que j'aime à voir les barques du pêcheur! Ou de tes vents , sous l'ombre des mélèzes A respirer la lointaine fraîcheur I
Je veux, ce soir, visitant tes rivages,
Y promener mes rêves les plus chers ;
J'aime de toi, jusques à tes ravages,
Mon cœur souffrant s'appaise au bruit des met-
Sombre Océan, j'aime tes cris sauvages;
Les jours sont doux près de tes flots amers!
Sombre Océan, j'épuiserais ma vie A voir s'enfler tes vagues en fureur; Mon corps frissonne et mon âme est ravie , Tu sais donner un charme à la terreur. Depuis le jour, où cette mer profonde , M'apparut noire aux lueurs des éclairs , Nos lacs si bleus , la langueur de leur onde N'inspirent plus mes amours ni mes vers : Sombre Océan, vaste moitié du monde, Les jours sont doux près de tes flots amers!
Sombre Océan, parfois ton front s'égaie , Epanoui sous l'astre de \énus;
Et mollement ta forte voix bégaie
Des mots sacrés , à la terre inconnus.
Et puis , ton flux s'élance , roule et saute ,
Comme un galop de coursiers aux crins verts ;
Et se retire , en déchirant la côte
D'un bruit semblable au rire des enfers.
Sombré Océan , superbe et terrible hôte ,
Les jours sont doux près de tes flots amers !
Sombre Océan , soit quand tes eaux bondissent , Soit quand tu dors comme un champ moissonné , De ta grandeur nos pensers s'agrandissent , L'infini parle à notre esprit borné.
Qui , devant toi , quel athée en démence, Nîrait tout haut le Dieu de l'univers ! Oui , l'Eternel s'explique par l'Immense ; Dans ton miroir j'ai vu les cieux ouverts — Sombre Océan , par qui ma foi commence , Les jours sont doux près de tes flots amers !
SOUVENIRS DE MORTFONTAINE
Souvent, l'amitié réunie
Au génie , Réveilla l'écho de vos bois
Par sa voix.
Las ! si du Dieu j'offre la preuve Qu'elle est veuve,
Ne soyez pas pour l'amitié , Sans pitié.
Charmantes sœurs, Laure, Calistc,
Il est triste , Bien triste de ne pas avoir
Le pouvoir
D'accorder son tendre délire
Sur la lyre , Que les Grecs passèrent aux mains
Des Romains ;
Ou bien sur le luth moins sévèn
Du trouvère , Qui maintint libres et joyeux
Nos aïeux.
Oh ! que si du siècle où nous sommes
Un des hommes Dont les chants entrent en vainqueurs
Dans les cœurs,
Etait là , promenant ses rêves
Sur vos grèves , Et nommant tout bas et tpujouf
Ses amours ;
S'il voyait ces forêts sauvages,
Ces rivages Doux et frais , ces lacs genevois
Que je vois;
S'il entendait les eaux lointaines
Des fontaines , Et tous ces mille oiseaux chantan
Que j'entends ;
S'il visitait l'enclos champêtre,
Où vient paître Lie chevreuil qui palpite encor
Loin du cor ;
Et plus loin , ces grands parcs superbes ,
Garnis d'herbes , Et qui servent aux jeunes daims
De jardins ;
Et la bas, ces fécondes plaines,
Toutes pleines Des trésors qu'Avril dédiait
A Juillet;
Et ces îles en fleurs , pareilles
Aux corbeilles Qu'arrange pour un jour charmant
In amant;
Et ces blanches troupes de cygnes ,
Dont les lignes Manœuvrent en légers vaisseaux
Sur les eaux;
Et ces monts de roches énormes
Et difformes, Comme un camp d'éléphans amis ,
Endormis:
Et cette grotte , étroite enceinte
Ou la sainte , Recluse durant cinquante ans ,
Tout le temps
Vssise immobile, en prière ,
Sur la pierre , Grava la rondeur de son fvo<
Dans le roc ,
Et ces tourelles sur l'arène,
Où la reine , Qui le nom de Blanche porta ,
Habita ,
Et l'ancienne commanderie ,
Dépérie , Des braves et saints chevaliers
Templiers ;
Et ce château, séjour sans cesse
De princesse ; Et près du marbre des palais,
Ces chalets ,
Où le jasmin et la petite
Clématite , Montent enlaçant leurs boutons
En festons,
Jusqu'à la rustique fenêtre
Où peut-être, La bergère songe au couplet
Qui lui plaît ;
S'il pénétrait dans la demeure Où chaque heure ,
Offre talent, grâce et plaisir, A choisir ;
Où près d'une mère chérie
Laure prie , Et n'a pour égale en douceur
Que sa sœur;
Où l'esprit s'égaie et pétille,
En famille, Où les arts se sont donné tous
Rendez-vous
Comme il chanterait le poète ! —
Je souhaite Qu'il accoure, en ce doux émoy,
Car, pour moi ,
Qui jamais , d'un vers qui s'inspire ,
N'ai pu dire Tout ce qu'en mon cœur je sentais...
Je me tais.