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de tous , et reste sourde aux réclamations qui vont s'élever de toutes parts. Les arts libéraux , ainsi que l'indique assez leur nom, ne vivent que de liberté. La concurrence est la meilleure protection. Certes, si un théâtre nouveau pouvait s'ouvrir, sous la direction d'un entrepreneur intelligent, sans comité de lecture ni d'administration, sans cet encombrement d'ouvrages reçus depuis trente ans et vieillis avant de naître, avec des acteurs jeunes , disposés à jouer tous les rôles, en étudiant la pantomime expressive et la déclamation naturelle des grands acteurs anglais, les seuls qui, depuis Talma, nous aient fait éprouver des émotions tragiques , avec la ferme volonté de ne représenter, en fait de pièces nouvelles, que des pièces vraiment neuves et d'un caractère homogène; certes, un pareil théâtre n'aurait pas besoin d'autres secours que son travail et sa bonne organisation , et il y aurait dans tout cela quelque chose de fort et de vital qui ne ressemblerait guère à la végétation expirante , à la fécondité caduque qui poussent et se perpétuent encore aux quinquets de nos coulisses.
Lorsque la grande épreuve de Shakspearc aura été faite , lorsque notre public connaîtra la plus belle poésie dramatique des temps modernes, comme il a appris celle des temps antiques
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dans les chefs-d'œuvre de notre scène, alors, toutes les questions étant éclairées, tous les trésors mis à découvert, tous les systèmes comparés et appréciés, un homme de génie viendra peut-être, qui combinera tous ces élémens, leur donnera une forme nouvelle, et plus heureux que nos grands maîtres des grands siècles, en fera jaillir la véritable tragédie française, un drame national , fondé sur notre histoire et sur nos mœurs , sans copier qui que ce soit , pas plus Shakspeare que Racine , pas plus Schiller que Corneille, comme le dit M. Victor Hugo dans son admirable préface de Cromwell, de ce CromweU, œuvre poétique, toute virile, toute réfléchie, jusques dans ses parties les plus attaquées, type primordial du drame moderne en France , qui restera comme un objet d'envie et de colère pour les uns, d'étude et d'admiration pour les autres , et de discussions animées pour tous , quand l'oubli pèsera sur la plupart des succès d'aujourd'hui (i).
(i) Lorsque cette préface a été écrite, le juste et éclatant succès de Henri ///n'avait pas encore rappelé le public au Théâtre-Français. M. Damas a commence avec autant de talent que de bonheur, sur
notre scène, la révolution du drame historique en prose. 11 a fait faire un grand pas à cette partie de l'art : c'est une gloire qui doit rester a son nom. Mais la question demeure entière pour la tragédie en ver-..
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11 est temps de dire un mot du style, cette qualité sans laquelle les ouvrages sont comme s'ils n'étaient pas ; on se figure assez généralement parmi les gens du monde, qu'écrire sa langue avec correction et avoir du style, sont une seule et même chose. Non : l'absence des fautes ne constitue pas plus le style , que l'absence des vices ne fait la vertu. C'est l'ordre des idées, la grâce ou la sublimité des expressions, l'originalité des tours, le mouvement et la couleur, l'individualité du langage, qui composent le style; c'est après une peinture éloquente de toutes ces qualités que Buffon a dit : Le style est l'homme même. Ainsi, on n'a point de style pour écrire correctement des choses communes, et on peut avoir un style, et un très-beau style, tout en donnant prise à la critique par quelques endroits. Une autre erreur, à laquelle sont mêmes sujets certains hommes de lettres, c'est de croire qu'il n'y a qu'une manière de bien écrire, qu'un vrai type de style. Comme Racine et Massillon passent avec raison pour les écrivains les plus irréprochables, ces messieurs voudraient , par exemple, que Racine eût écrit les tragédies de Corneille,
et toutes nos doléances dramatiques continuent de recevoir leur application exacte à cet égard. Le drame historique est, à la liaute tragédie poétique, ce que le roman historique est à l'épopée
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et Massillon les oraisons funèbres de Bossuet: si on les laissait dire, ils regretteraient de bonne foi que les fables de La Fontaine n'aient pas été versifiées par Colardeau , et les comédies de Molière par Gresset; parce que, de cette manière, la perfection du langage se trouverait, suivant eux, réunie à la supériorité des conceptions et des pensées. Comme si on pouvait séparer l'idée de l'expression dans un écrivain; comme si la manière de concevoir n'était pas étroitement unie à la manière de rendre; comme si le langage enfin n'était qu'une traduction de la pensée, faite à froid et après coup! Ces prétendues combinaisons ne produiraient que des choses monstrueuses ou insipides. On corrige quelques détails dans son style, on ne le change pas. Autant d'hommes de talent, autant de styles. C'est le son de voix, c'est la physionomie, c'est le regard. On peut préférer un style à un autre, mais on ne peut contester qu'il y ait cent façons d'écrire très-bien. Il n'y a au contraire qu'une manière de très-mal écrire, c'est d'écrire comme tout le monde; car il ne faut pas compter ceux qui ne savent pas écrire du tout.
Il en est de même de la versification. Beaucoup de personnes s'imaginent que, hors delà facture de Racine, il n'y a point de salut. La versifica-
iso lv cation de Racine est sans doute admirable , mais celle de Corneille, de Molière et de La Fontaine est admirable aussi par des qualités toutes différentes. Ceux qui ne comprennent pas d'autre mélodie que celle des vers de Racine, ne sont pas capables même de sentir les beautés de ce grand poète. Ils font l'effet de ces latinistes qui sont tout déconcertés quand on les sort de V hexamètre de Y irgile, ou du pentamètre d'Ovide. Des vers ne sont point durs pour n'être pas composés dans le système harmonique de Racine. L'harmonie de Mozart n'a rien de commun avec celle de Cimarosa. Parce qu'une partition semble obscure à des yeux peu exercés, elle n'en sera pas moins belle à l'oreille quand elle sera exécutée avec le sentiment de l'art. Certains beaux vers sont plus dificiles à réciter que certains autres; mais qu'une voix habile vous les lise, et vous serez surpris d'y trouver des grâces et des effets que vous chercheriez en vain dans des vers en apparence plus mélodieux . La période arrondie, les vers symétriquement cadencés, l'euphonie continuelle des sons, forment les principales qualités de la versification raeinienue, et cette manière a prévalu jusqu'à l'abbé Delille, qui l'a outrée au point de la rendre méconnaissable. Cet abbé, avec tout son esprit et tout son
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f aient, a singulièrement appauvri la langue poétique, en croyant l'enrichir, parce qu'il nous donne toujours la périphrase à la place du mot propre. Il a changé nos louis d'or en gros sols : voilà tout. Et puis , quel misérable progrès de versification , qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est carotte ou chiendent... Ce qu'il y a de plus triste, c'est que beaucoup de nos auteurs ont transporté ce faux langage dans la tragédie. Ils dépensenttout ce qu'ils ont de poésie dans leur mémoire, pour faire raconter un détail vulgaire par un personnage subalterne, et lorsqu'arrivent les scènes de passion, ils n'ont plus que des lieux communs à nous débiter dans un style éteint, comme cet avocat des Plaideurs,
Qui dit fort longuement ce dont on n'a que faire .
et qui glisse sans qu'on s'en aperçoive sur le point essentiel.
} oilàpourtant, de dégradation en dégradation, où est tombée l'école de Racine. Certes, elle est tombée de bien haut : ne nous étonnons pas si elle en meurt.
André Chénier a rompu ce joug usé. Il a reproduitavec génie la manière franche, l'expression mâle du grand poète Régnier; et remontant aux premiers âges de notre poésie, il a rendu à
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nos vers l'indépendance de la césure el de l'enjambement, et ces formes elliptiques, et cette allure jeune et vive, dont ils n'avaient presque plus de traces. C'est le mode de versification que suit l'école actuelle qui a repris aussi à nos anciens poètes cette richesse élégante de rimes, trop négligée dans le dernier siècle; car la rime est le trait caractéristique de notre poésie; il faut qu'elle soit une parure, pour n'avoir pas l'air d'une chaîne, et des vers rimes à- peu-près sont comme des vers qui auraient presque la mesure. Ce vers renouvelé a le grand avantage d'avoir été beaucoup moins employé et surtout d'offrir beaucoup plus de ressources et de variété ; le récit poétique ne nous paraît même possible que de cette manière. Les repos réguliers et les formes carrées des autres vers sont insupportables dans un poème de longue haleine; l'admiration devient bientôt de la fatigue. Les personnes peu familiarisées avec la versification d'André Chénier et de nos jeunes poètes, se perdent dans les déplacemens de césure et dans les cnjambemens, et crient à la barbarie et à la prose; ce sont elles qui sont prosaïques et barbares.
Barbarus hic ego sum qui non intelligor illis.
Comment ne sent-on pas que le rhythme con~
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tinuc sous ce désordre apparent et qu'il n'y manque rien que la monotonie! D'ailleurs, un mode n'exclut pas l'autre; c'est tout bénéfice. L'art est de les combiner et de les faire jouer dans des proportions et à des distances justes et harmoniques. Lorsqu'après une page de narration écrite en vers si faussement nommés prosaïques, se trouve une suite de beaux vers d'inspiration , pleins et cadencés , comme ceux de l'ancienne école; ils se détachent avec bien plus de grâce et de noblesse, et l'effet en est bien plus puissant. C'est un chant suave et pur qui sort d'un récitatif bruyant et agité. Que peut dire un poète , quand il s'entend reprocher des contrastes comme des dissonnances , et des choses étudiées comme des négligences ou des distractions? Rien ; à moins qu'il ne dise avec Voltaire :
« Qui n'aime pas les vers a l'esprit sec et lourd, « Je ne veux pas chanter aux oreilles d'un sourd. »
C'est une bien grande erreur aussi de croire que tels versificateurs font mieux les vers que tels poètes. Le talent suit toujours le génie. Sans doute, avec du travail et une organisation assez heureuse, on parvient dans les vers, comme dans tous les arts, à une certaine élégance vulgaire, à une froide correction, à une mélodie
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molle, que n'ont pas quelquefois au même degré les hommes d'un vrai génie] ; mais les tours variés, les coupes hardies et pittoresques, les grands secrets de l'harmonie et de la facture, sont interdits au versificateur. 11 ne choque point , parce que ses défauts sont communs , ainsi que ses qualités; c'est là le secret de ses petits triomphes de société. Il rappelle, en reflets effacés, dans ses hémistiches tout faits, dans ses images parasites , dans sa banale phraséologie, ce qu'on a justement admiré dans les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et il y a des gens lettrés qui lui savent gré de cela. Le poète au contraire arrive avec ses beautés et ses fautes à lui , et tout le monde s'effarouche. Mais depuis quand la perfection est-elle dans les créations humaines? Croit-on que Virgile même et Racine soient parfaits ? . . . Il y a quelquefois dans leurs ouvrages, défaut de force, défaut d'invention, défaut d'originalité., comme les défauts de Shakspeare et de Dante sont le mauvais goût , l'inconvenance et l'irrégularité. Chez les uns, les défauts sont négatifs, et pour ainsi dire d'omission; chez les autres, ils sont positifs et en relief : toute la différence est là. Ces quatre hommes n'en sont pas moins quatre poètes divins. La critique devrait donc apprendre à se
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montrer un peu indulgente pour certains défauts , et très-difficile sur la nature des beautés. C'est le commun seul qui ., dans notre siècle , tue les arts et les lettres , soit qu'il garde la forme classique, soit qu'il affecte la forme romantique-, c'est contre le commun que toutes les colères de la saine critique doivent être dirigées. Pour nous, intimement convaincus de cet axiome de Boileau :
■ Il n'est p;\s de degré du médiocre au pire , »
si nous avons des voiles pour quelques défauts , du moins n'aurons-nous jamais de couronne pour la médiocrité.
Nous nous sommes expliqué franchement sur toutes les questions ; nous avons proclamé nos admirations avec une grande probité littéraire, sans aucune influence d'amitié ou d'opinion ; pourquoi ne pas apporter en littérature cette indépendance de principes , cette conscience passionnée qui seule réussit maintenant en politique? Nous pouvons nous tromper, mais du moins nous ne voulons tromper personne.
Nous manifestons notre sentiment sur l'état actuel de la littérature et de la poésie en France, parce qu'il nous semble que la plus faible voix
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peut lancer quelques paroles utiles ; du reste , nous ne parlons que d'après notre profonde conviction, sans nous occuper du plus ou moins de succès des ouvrages que nous estimons , sans cherchera flatter l'opinion de la foule, ni même à nous mettre en opposition avec elle. Ainsi, nous dirons avec peu de personnes que la Panhjpocrisiade de M. Lemercier est un poème non-seulement très-original et très-philosophique , mais encore plein de beautés de style , et tout empreint de cette poésie mâle et naïve dont le type s'était presqu'effacé en France ; nous dirons avec beaucoup plus de monde, que l'Académie française a oublié M. de Chennedollé, mais que les beaux et grands vers du Génie de l Homme sont restés dans la mémoire des gens de goût ; enfin , nous dirons avec tout Paris , qu'on ne fait pas des vers plus colorés , ni plus fortement trempés que ceux de MM. Méry et Barthélémy. Il nous est impossible encore de ne pas dire que la plupart de nos prétendus classiques ne connaissent ni l' antique , ni le moderne ; qu'ils n'aiment ni la Bible, ni Homère , ni Eschyle , ni Horace , ni Shakspeare , ni le Dante , etc. , etc. ; qu'ils ne se délectent pas beaucoup avec Corneille , et pas du tout avec André Chénier; toutes choses fort désagréables pour les deux ou trois hommes de
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génie qu'ils ont adoptés , probablement à cause de ce qu'ils ont de moins bon.
Il faut pourtant dire aussi un mot de ce recueil. On y trouvera la traduction de la Cloche , de Schiller , et de la Fiancée de Corinthe , de Goethe , deux poèmes que Mme de Staël ne croyait point qu'on pût faire passer dans le vers français : j'ai bien peur qu'on ne croie Mme de Staël sur sa parole et plus encore sur les miennes. Pour très-bien rendre Y allemand ou Y anglais en français , il faut une grande flexibilité de talent et beaucoup d'imagination de style. Tout le monde n'y réussit pas comme M. de Boisjolin , par exemple, dans sa traduction de la Foret de Windsor de Pope , traduction faite de verve, noble chant de poète, suivi d'un trop implacable silence. Mon œuvre la plus importante est un poème sur Rodrigue , dernier roi dès Goths. J'avais voulu d'abord le publier séparément. Une juste défiance de mes forces m'a retenu. Ce poème est tiré de ces admirables romances espagnoles y qu'on a si bien nommées une Iliade sans Homère. J'en ai traduit quelques unes , j'en ai développé ou inventé entièrement quelques autres, en m' inspirant de toutes les chroniques du temps, et en me servant surtout de l'excellent travail de M. Abel Hugo sur lapoé-
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sie espagnole. J'ai conservé la forme lyrique des romances, en ayant soin de varier continuellement les rhythmes comme les tons; et j'ai tâché de coordonner tous ces matériaux de manière à présenter un intérêt suivi, une espèce d'action dramatique ayant son exposition, son nœud et sa catastrophe. Viennent ensuite des ballades de mon invention et des poésies de tout genre et de toute dimension, depuis l'ode jusqu'au rondeau, depuis l'élégie jusqu'au sonnet; c'est pourquoi j'ai appelé le tout: Etudes françaises et étrangères. Si j'ai intercalé dans ce recueil de poésies toutes modernes, quelques extraits d'une traduction inédite des Odes d'Horace, malgré l'espèce de bigarrure qui en résulte, c'est que M. Jules deRességuierme l'a demandé dans une des plus charmantes pièces de ses Tableaux poétiques , la Bayadère, composition pleine d'harmonie , de couleur et de nouveauté : on concevra qu'il m'était plus aisé de lui obéir que de lui répondre.