‹ Études franquesChapitre 24 sur 59 · LE CONCILE DE JWACON · texte numérisé non relu

LE CONCILE DE JWACON

et l'âme des femmes (^)

Une légende opiniâtre veut qu'un concile tenu à Mâeon ait délibéré sur la question de savoir si les femmes ont une âme, et même qu'il la leur ait formellement refusée. On va voir ce qu'il en est.

Il s'agit du deuxième concile de Màcon, tenu en 58o. Grégoire de Tours raconte en ces termes un incident qui s'y produisit :

« Il y eut dans ce synode un évêque qui disait que la femme ne pouvait pas être appelée homme (honio). Cependant il se tint tranquille lorsque les évêques lui eurent fait entendre raison, en alléguant le passage du Vieux Testament qui dit qu'au commencement, quand Dieu créa l'homme, il les créa mâle et femelle et leur- donna le nom d'Adam (Gènes. V, 2) ce qui veut dire homme de terre, appelant ainsi du même nom d'homme la femme et l'homme. D'ailleurs, Notre Seigneur Jésus-Christ est aussi appelé le Fils de l'homme, alors qu'il est né de la sainte Vierge, qui est

(1) Ce mémoire a paru d'aboi'd dans la Revue des Questions historiques, t. LI (1 892) ; je l'ai résumé dans le Dictionnaire apologétique de M. l'abbé d'Alès, t. I, art! Femmes.

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162 V, — LE CONCILF. DE ai ACOX

une femme. Lorsqu'il changea l'eau en vin il lui dit : « Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi? » Elucidée par beaucoup d'autres témoignages, cette question fut ainsi assoupie »(1).

Tel est l'unique témoignage par lequel nous connaissions l'incident. Les actes du concile de Mâcon, qui sont conservés et qui compi-cnneat vingt canons (2) se rapportant aux plus importants devoirs des fidèles et du clergé, n'en font pas la moindre mention. La question n'a donc pas fait l'objet des délibérations du concile; tout au plus peut on soutenir qu'elle y aura été soulevée fortuitement par l'observation de l'évêque dont parie Grégoire de Tours, et qu'après un échange de propos on aura clos l'incident. Voilà tout ce qu'en présence des textes il est permis de supposer, et c'est déjà beaucoup Le passage de Grégoire de Tours permettrait de croire que la question a été traitée en dehors des séances dans des conversations privées. Il faut d'ailleurs remarquer que Grégoire n'a pas assisté au concile, qui était une réunion plénière des évêques du royaume de Gontran : en sa qualité de sujet de Sigebert, il n'y a pas été convoqué, et il n'a pu connaître que par autrui ce qui s'y est passé.

On pourrait donc clore ici l'article relatif au débat du concile de Màcoii sur l'âme des femmes et le résumer en trois propositions,

1 . Il est faux - et d'ailleurs absurde — qu'un concile de Màcon ait nié l'existence de l'âme des femmes.

2. Il est tout aussi faux qu'il ait jamais discuté cette question.

3. Un des metnbres de ce concile a soulevé, soit en séance, soit en dehors des séances, un débat grammatical sur la question de savoir si on pouvait appeler la femme hoino, et ou lui a montré que l'usage de l'Écriture sainte le permettait.

Toutefois, l'historiette a toujours eu quelque chose d'obscur

(i) Grégoire de Tours, H. F. VIH, 20.

(2) Siraiond, Concilia Ghliiac, l. 1; Maassen, Concilia Aevi Merovingici, t. I {MGll., coll. in-4»).

ET l'ame des femmes. 163

et par suite de favorable à réclosion d'une légende. Grégoire de Tours ne dit pas pourquoi son évéque se formalise du nom de homo appliqué à la femme. Quelle raison avait-il de se révolter contre l'usage universel de la langue, et de se plaindre, si je puis ainsi parler, qu'elle fût trop riche? En effet, tandis que le français, comme les autres idiomes néolatins, ne possède pas do ternie générique pour désigner tous les individus humains saus diil'érence de sexe, et se voit obligé de reprendre celui des deux termes spécifiques qui désigne l'individu mâle, le latin, comme le grec et l'allemand, possède, outre les deux termes spécifiques (vir àvv,o iiiann — feinina yjvr, weib), un terme générique désignant d'une manière abstraite tout individu appartenant à l'espèce humaine [homo à/Opw-o; niensch). L'existence de ce terme générique est un avantage pour les langues qui le possèdent; il augmente la clarté, il empêche la confusion, il facilite la discussion philosophique et théologique. On ne voit donc pas, à première vue, en quoi il pouvait donner lieu aux critiques de i'évêque dont parle Grégoire de Tours

Tout devient clair si l'on tient compte des circonstances suivantes.

De même que, dans les trois langues mentionnées cidessus, le terme générique est souvent employé pour désigner un individu déterminé du sexe masculin, de même il arrivait en latin qu'on l'employât pour désigner un individu déterminé du sexe féminin. Le cas, à vrai dire, n'était pas très fréquent, mais les exemples suivants, que j'emprunte au dictionnaire de Forcellini (s, v. homo), attestent que cette acception spéciale du mot était en vigueur depuis lépoque la pins classique.

Cicero, Cliient. 70 :

Mater, cujus ea stultitia est ut nerno eam hominem, ea vis ut nomn feminam, ea crudelitas ut nemo matrem appellare possit.

Sulpic. ad Giceron. Famil., IV, 5, med. :

Quao si hoc temporc non diem simni obiisset, paueis post annis tamen ei moriendum fuit, quoniam homo nata fuerat.

164 V, — LK CONCU-lî DE MAÇON

Ovid. Fast., V, 620 :

Quae bos ex homine est ex bove facta dea.

Plin. Hist. Nat., XXVIII. 9, 33 :

Dulcissimum ad hominis camelinum lae.

Juven., VI, 282 (Une femme dit) :

Clames licet et mare coelo Confundas, homo sum.

Cette acception du mot a survécu chez les écrivains du moyen-àge au moins jusqu'au XIIP siècle, comme on peut le voir par les exemples suivants que j'ai notés au cours de mes lectures :

Greg. Tur., HF., IX, 26 :

(Racontant sa visite à la reine Ingoberge) : Acoessi, fateor, vidi hominem timentem Deuin, qui cum me bénigne excepisset notarium vocat etc.

Greg. Tur., Virtat. s. Martini, II, 30 :

Millier quaedam, cujus os patuliuii humor nimius cum febre ligaverat, ut nec linguam rcgero possit, sed tantum mugitum ut animal, non vocem ut homo poterat emittebat.

Vit. s. Genovefae c. 48 :

Per idem tempus (Genovefa) stans in aditu domus suae vidit puollam praetereuntem ampullam in manu gestantem. . Porro Genovefa conspicata generis humani adversarium in ampuUe ore sedentem, comminans insufflavil in eum statimque pars de ipsius arapulle ore fregit ac cecidit. ïunc enim dcmum signata creatura, abire hominem jussit (i).

Baudonivia, Vita s. Radegiindis, 15 :

Qtiis ergo cam unquam vidit et terrenum hominem esse credidit?(2)

(1) Sur ce passage, voir plus loin mon Étude critique sur la vie de sainte Geneviève.

(2) Il est à remarquer- que ce passage est emprunté au Vita Caesarii \\, 'il; Baudonivia s'est contentée d'y changer eum en eam.

ET l'ame d!:s kkmmes. 105

Ibid. 23 :

Grégoire de Tours racontait, parlant du cadavre de sainte

Radegonde :

Quod in speoie hominis vultum angelicum viderai.

Vita s. Gertriidis III, 12 {Acta Sanct., 19 mars, p. 397; cf. Virtiit. c. 4. dans SRM., t. II, p. 466) :

Ut in ipso lecto ubi s. Gertrudis solebat fatigata

membra componere, nullus liominum ulterius requiescere fuisset ausus.

Vita s. Landradae {Acta Sanct., 8 juillet) :

Jacet in hoc scrinio sancta Dei virgo Landrada. quae Belisiae facta est abbatissa, ubi etiam iiominem deponens spiritum Deo reddens. a sanctimonialibus terrae comraendata divinitus est (1),

Translatio s. Landradae {Analecta Bollandiana, t. IV, p. 192) :

Operae pretium duximus huic inserere opuscule qualiter sacratissiraa virgo Landrada spiritu aetherea transvolans humo cominendavit hominem.

Vita s. Julianae {Acta Sanct., o avril, p. 467^*^^ :

Taceo nunc de ejas interiori homine, cujus pulchritudinem puritatern et constanUam mores ipsius satis ostendebant et vita — -- Tanta siquidem erat interioris ejus hominis pulchritudo, ut evidentibus quibusdam indiciis foras erumperet.

Vita Odiliae {Analecta Bollandiana, t. XIII, p. 216) :

Siquidem dulcium clavorum per manus militum primo inflicto vulnere intuentis homo totus rumpebatur interior et tanto perfectius quando liber a corpore totum se transfuderat in spiritum patientis.

Ihid., p. 217 :

111a erat in spiritu et ideo non formam sui hominis sed spiritualem potius similitudinem dilcctus ille Deo discipulus ancilloe suae ooulis dignatus est demonstrare.

(1) Inscription ti'ûuvéc avec un sceau de l'évèque Florberl (VIII'' siècle.) lors de l'ouveilure de la ciiàsse de la sainte en 4277.

166 V — LE CONCrLE DR MAÇON

Voilà doue l'usage de la langue latine sufïisamineni établi : on [)cut, en parlant d'une personne du sexe féminin, lui donner le nom de homo.

Toutefois, en tolérant l'usage, les grammairiens latins n'entendaient pas que l'on pfit faire varier le genre grammatical du mot selon le sexe auquel il était appliqué « Homo, de même que haeres et parens, dit Gharisius, doivent toujours être du genre masculin, même quand ils sont employés pour désigner des personnes du sexe féminin. Ainsi, en parlant d'une femme, on ne pourra pas l'appeler, par exem[>le^ mala homo, mais on devra dire malus homo » (1).

Grégoire de Tours, ce semble, a respecté l'interdiction formulée par Gharisius, puisque, dans le passage de HF., IX, 26, cité ci-dessus, il dit en parlant d'Ingoberge : hominem qui (2).

Plus tard, à l'époque féodale, on a été moins scrupuleux; le mot homo, en môme temps qu'il prenait le sens de i^assal, devenait susceptible du genre féminin, et on trouve plus d'une charte où des suzerains disent en parlant de femmes qui sont leurs vassales : hom,o mea, homo nostra (3).

Ge n'est pas, comme je le croyais en 1892, contre l'abus qui consistait à faire de homo un mot épicène que l'évêque de Grégoire de Tours réclamait : il ne paraît pas que l'abus

(1) Haeres, parens, homo, elsi in eoininiini sexu intelliirantur, Uimen inasculino génère semper dicuntur. Nemo enim aiit sucundam haercdeni ilicit aul bonain parente))! aul matam hominem, scd masculine, tanielsi de feniina liabeatnr, etc. Cliai'isius, Instit. gramm. I, dans Keil, Grammatici Lalini, t. I, p. 102.

(5) Qui est la leçon de tous les manuscrits, comme on le voit par l'édition d'Arndt-Krusch, où il n'y a aucune variante; c'est donc par conjecture qu'il a été corrigé en quac dans l'édition Ruinart, ([iic j'avais suivie dans la première édition de ce mémoire.

(3) Charte de Pierre de Viry en l^'âo, sij'n;d.''e pai- M. Melleville ilans le Bulletin (le la Société Académique de Laon, t. (V ; Caitulaire de l'abbaye de Mont -Saint-Martin en 1241, signalée par Ducange s. v. /k«//o ; Glossaire éd. Didol t. III, p. 688, col. I infra); Molanus, Historiae Lnianiensex IV, ^, éd. De Ram (quod muliei-es sint eliam homines sancti Pétri).

Cf. en i'rançais : a ,Ioii contesse esloie lioni mon seigneur le roi » dit la comless* Marguerite de Flandre. [Chronupie artésienne, éd. Kunciv-Rrenlano, p. 2), qui écrit à saint Louis : « Sire, si vos re(!uier coin vosli-e cousine el v»istre lioni ». (Duviviei-, La ijuerelle des Aveanes'ct des Dampierrc, 1. II, p. IJ'JiJ).

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ait existé, puisque le seul exemple que j'en avais relevé disparaît, cortime on le voit par la note 2 de ia page précédente. Il protestait contre l'usage autorisé par Gbarisius et consacré par la langue de Gicéron, d'Ovide, de Juvénal et de Pline l'Ancien. Pourquoi? Avait-il la prétention do savoir son latin mieux que les princes de la littérature romaine? C'est bien peu probable. Sa critique était d'un théologien, non d'un grammairien. Il connaissait Tusage, j)uisqu*il le critiquait, mais il le trouvait inutile et peut-être même dangereux au point de vue de la discussion philosophique, et il ne voulait pas qu'on s"y conformât dans le langage théologique. Lorsqu'on lui eut montré son erreur et allégué les textes bibliques ci-dessus, il se trouva convaincu et déclara lincident clos.

Voilà donc à quoi se réduit la fameuse histoire qui a si souvent défrayé la polémique. Que de flots d'encre le bon Grégoire aurait fait rester dans l'encrier, si la petite controverse relative à l'exlension grammaticale du sens de homo ne lui avait point paru assez piquante pour être rapportée!

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