LES DUCS
Pendant la période que nous venons d'étudier, les comtes de Tours et de Poitiers ont été placés, à diverses reprises, sous l'autorité suprême d'un personnage revêtu du titre de duc.
Le plus ancien duc que nous rencontrons dans nos sources à Tours et à Poitiers y apparaît en même temps que le plus ancien comte de Tours, Il s'appelait Austrapius, et il était au service de Clotaire I". Celui-ci lui confia le soin de bâtir, d'accord avec l'évêque Pientius, le monastère où sainte Radegonde voulait s'enfermer à Poitiers (3). Il était trop fidèle à son roi pour n'être pas en butte aux mauvais traitements du prince Cliramn, quand celui-ci imagina de se révolter contre son père, et il dut même chercher un refuge dans la basilique de Saint-Martin de Tours (556). Mais lorsque Clotaire eut triomphé du fils rebelle, Austrapius fut en très grande faveur; il se fit promettre par le roi la succession de l'évêque Pientius de Poitiers, et, en attendant, comme il semble avoir été pressé d'entrer en possession du
(1) Foitunat Carm., X, xii, uluil. Cf. Grégoire de Tours, Virt. s. Martin., IV, 6, 7 : (i Advenerat etiani in hac l'eslivitale (à la Saint-Martin d'été, le 4 juillet) et Fiorentianu.<? major cum Romulfo palatii coiiiile... Et quia Florentiani majoris meinoriam fecimus, (|!/icl ab eo didiceriui notas ]>utf) laceri » Cf. HF., IX, 30.
i'-ï) Grégnirc de Toin's, IIF., \, .'i.
(3) Baudonivia, Vila S. Radtgimdis, o.
AU Vl^ SIÈCLE. 215
pouvoir épiscopal, il reçut les ordres et se fit tailler, dans la vaste étendue du diocèse de Poitiers, le plus grand de la Gaule, une espèce d'apanage ou d'évêché d'attente, qui avait pour chef-lieu la ville de Ghantoceaux. Mais Pientius ne se pressant pas de mourir, ce fut Clotaire I" qui disparut le premier, et son fils Gharibert ne se soucia pas de tenir les promesses faites par son père à Austrapius. Il donna l'évêché de Poitiers à Pascentius, abbé de Saint-Hilaire à Paris, et Austrapius réclama vainement. Il se retira alors dans son minuscule diocèse de Ghantoceaux, mais il n'y trouva pas le repos. Il n'avait jamais trop bien traité la colonie de Taïfales qui occupait le pays; ces barbares, un jour^ se révoltèrent contre lui et le massacrèrent. Le sousdiocèse de Ghantoceaux rentra sous l'obédience de Poitiers, et tout fut dit (1).
Qu'était devenu le duché de Tours et de Poitiers depuis le jour où Austrapius y avait renoncé pour se faire nommer évêque, et que devint-il pendant toute la durée des règnes de Gharibert et de Sigebert? G'est seulement en 580, sous le règne de Ghilpéric, que nous en entendons reparler. Le titulaire en est, à cette date, un ancien comte (2) neustrien(3), du nom de Berulfus. Il s'était signalé par son zèle à servir les intérêts de son maître au cours de la lutte qui s'était terminée par la mort tragique de Sigebert. On sut par la suite qu'il y avait trouvé son profit, et qu'à la mort du roi d'Austrasie il avait fait main basse, en secret, sur son trésor. Devenu duc de Tours et de Poitiers, il déploya le même loyalisme à la fois contre Grégoire de Tours, qui lui était suspect, et contre Leudastes, qui venait d'être remplacé par le comte Eunomius (4).
La manière dont le duc et le comte exercent simultanément leur autorité à Tours est intéressante à considérer. Grégoire les montre opérant de concert : ils répandent le bruit que
(1) Grégoire de Tours, HF., IV, -18.
(2) Forlunal, Carm., VII, do.
(3) C'est ce qui résulte des faits relatés ci-dessus. Berulfus n'aurait pas eu la confiance de Ghilpéric s'il n'avait été Neustrien.
(4) Grégoire de Tours, HF., \, 49, p. 242.
Gontran veut s'emparer de la ville ; ils placent des sentinelles aux portes, moins pour garder la ville que pour surveiller lévèque; ils font conseiller à celui-ci de se sauver, sans doute pour le compromettre en le faisant arrêter comme un coupable en aveu(l). Au surplus, lorsque, quelque temps après, Leudastes reparut sur le territoire du comté, c'est le duc Berulfus qui le fit arrêter par ses hommes d'armes, et le nom d'Eunomius n'est pas prononcé (2).
Les années suivantes, nous retrouvons Berulfus en campagne. En 581, il participe à la guerre sauvage que Gbilpéric faisait à son frère Gontran. Les gens du comté de Bourges, qui était à Gontran, avaient envahi le pays de Tours et cruellement pillé les localités de Barrou et d'Yzeures. Berulfus alla les repousser, et les Tourangeaux qui ne l'accompagnaient pas expièrent plus tard leur négligence (3).
L'année suivante, il envahit le Berry à la tête des contingents de Tours, de Poitiers, d'Angers et de Nantes. Gela veut-il dire que ces deux dernières villes sont comprises dans son duché? Je n'ose pas l'affirmer, mais je suis assez porté à le croire.
Pendant que Berulfus attaquait d'un côté, Desiderius attaquait de l'autre; il y eut des combats sanglants, suivis d'horribles déprédations, dont le récit n'appartient pas à notre sujet. Ce zèle atroce déployé au service de Gbilpéric devait coûter cher à Berulfus. Quand son maître mourut en o84, Gontran, qui s'était emparé des villes de la Loire, commença par confier la dignité de duc de Tours et de Poitiers à un ancien serviteur de Sigobert, nommé Ennodius. Berulfus fut assez inconscient, à ce qu'il parait, pour disputer ces fonctions à Ennodius : une telle imprudence ne fit que précipiter son destin. Gontran dirigea contre lui une enquête sévère. Elle révéla ce que personne n'avait osé dire tout haut jusqu'alors, et notamment la manière dont il s était
(1) Le même, /. c. p. 24-1.
(2) Le inèiiie, /. c, p. 242.
(3) Le même, ibid., VI, -12. Sur liilenlité des noms de Barrou el d'Yzeures (Isiodorensis ac Bciravcnaisyagi), v. Lûngnon, Gcotjrapliù de la Gaule au VI'' siècle, pp. 263 el 273.
adjugé en secret la plus grande partie du trésor de Sigebert, neuf ans auparavant.
A la suite de ces révélations, son sort fut décidé. Le duc R.'iuching s'empara de sa personne par une ruse, pendant que ses gens allaient piller la maison de Berulfus et celle de son complice Aruegisil Ce fut à grand'peine que l'intervention des évoques parvint à arrêter la hache déjà levée sur la tête des deux coupables (1).
Ennodius, avons-nous dit, était un ancien fidèle de Sigebert. Il avait rempli les fonctions de comte sous ce roi, peut-être à Poitiers, où nous le trouvons établi depuis sa retraite (2). Une preuve de son dévouement à la maison d'Austrasie, c'est l'acharnement de Chilpéric à le persécuter lorsqu'il se fut emparé de Poitiers en 577. Ennodius fut une de ses premières victimes : il le condamna à l'exil et confisqua son avoir. Toutefois, le châtiment d'Ennodius, pour une raison qu'on ignore, ne fut pas de longue durée; dès l'année suivante, le roi de Neustrie lui rendait sa patrie et ses biens. Lorsque, en 587, Gontran eut restitué la Touraine à son neveu Childebert, son légitime souverain, la fortune d'Ennodius atteignit son apogée, car le roi lui confia encore le gouvernement des cités d'Aire et de Lescar (Bénarn) (3).
Mais les comtes de Tours et de Poitiers supportaient impatiemment au-dessus d'eux un chef devenu inutile, à ce qu'il semble, depuis que la mort de Chilpéric avait fait disparaître le seul danger que pussent courir les deux cités.
Ce fut probablement cette considération d'ordre politique qu'ils firent valoir auprès du roi, et celui-ci se rendit à leurs vœux en déchargeant Ennodius de ses fonctions, c'est-à-dire, si nous ne nous trompons point, en supprimant le duché. Il lui restait les cités d'Aire et de Lescar, également réunies sous son autorité, sans qu'on iîous dise qu'il en a été le duc (4), mais la même raison qui avait fait supprimer le
(1) Grégoire de Tours, HF., VIII, 2(3.
(2) Le même, /. c.
(3) Le môme, HF.,\\,1.
(4) Les paroles de Grégoire dr Toms, //F., IX, 7, sont ;'i noter : Ennodius cum diitiitum m-ljiiiiii Tlioroiiicae alijne Pictavae niinisli-arcl, adluic et Vire Juliensis
groupement de Tours et de Poitiers fit supprimer celui d'Aire et de Lescar Ennodius, après cela, n'avait plus qu'à se retirer dans ses domaines et à y vivre en particulier : c'est ce qu'il fit, nous dit l'historien (1) La preuve que sa retraite ne fut pas une disgrâce, c'est que non seulement il ne fut pas inquiété dans sa personne et dans ses biens, mais que, deux ou trois ans plus tard, en 590, c'est lui qui fut chargé de diriger le procès d'Egidius de Reims, accusé de haute trahison (2).