‹ Études franquesChapitre 8 sur 59 · IV · texte numérisé non relu

IV

(K) Id., IV, 89.

(6) Id., IV, 90.

(7) kl.. IV. 43.

(8) kl., IV, 78.

ifl) Id., IV, 48.

ET FRANCUS. lll

Burgoudc. Il sullit cependant d'un i)eu de réflexion j)Our se convaincre que ce poinl de vue est erroné. Frédégaire est un chroniqueur burgondo, ou pourrait même dire, sous cei'tains ra})ports, un patriote burgonde C'est de la Bui'gondie sui-tout qu'il soccupe. c'est elle surtout qu il connaît, et c'est en Burgonde surtout qu'il écrit. Tous les personnages mentionnés ci-dessus le sont à raison tles fonctions qu'ils ont exercées ou du rôle qu'ils ont joué en Burgondie.

Or, la Burguudie était, depuis le Y* siècle, occupée par deux races qui s'étaient rencontrées sur son sol sans se fondre, et qui se l'étaient partagé d'après un pi'océdé que la loi burgonde nous fait connaître. Les indigènes romains avaient dû abandonner à leurs hôtes burgondes une partie de leurs maisons, de leurs esclaves et de leurs terres : ils voyaient à côté deux c<?s barbares, que tout sé[>arait d'eux, même la religion, car les barbares étaient ariens, tandis que les Romains étaient catholiques. Cette circonstance était bien faite pour maintenir en éveil dans le royaume burgonde la conscience qu'on avait de la dillérence des deux i"aces La loi burgonde fut même l'édigée en bonne partie pour régler et pour atténuer les conséquences de cette opposition (1); à chaque instant on y trouve les termes de Romain et de Burgonde opposés entre eux : toutes les relations juridiques y sont dominées par ce dualisme. Quoi d'étonnant si le langage vulgaire en a gardé la trace, et si les écrivains burgondes se servent du vocabulaire de leur loi? Or, Frédégaire, qui est Burg(tnde, a précisément le même vocabulaire ; il partage tous les gens de sou pays en deux catégories différentes, les Burgondes d'un côté et les Romains de l'autre De même fait le Vita Eptadii, qui, racontant la vie de ce saint burgonde, considèi'e les Romains et les Burgondes conime deux catégories ditférentes de sujets deGondebaud(2). Et un" écrivain comme Grégoire de Tours, qui nulle part ne

(1) Burgundionibus leges mitiores instituil, ne Roinanos obpraeinerent. Greg. Tur., Il, 33.

(2) Captivorum lam Roiiianoriini quani Buiguiidionum... — — — ca.sti-uiii.

Idunum iiomine. jiis.su régis Burguiidioiiuiu a Kuinanis efliactum est.

Yita Eptadii dans Bouquet, 111, p. 381.

m. — FllANClA

semble se Jouter d'une diflorenee entre Francs et Homainâ, la discerne fort bien entre Romains cl Burgfondes (1). D'après cela, les Romani de Frédégaire sont exclusivement des Romains de Rurgomlie, ne s'opposant ni aux barbares en général ni aux F'rancs en particulier, mais exclusivement aux Burgondes.

Mais il y avait aussi en liurgondio des hommes qui venaient du royaume franc, c'est-à-dire de la Gaule depuis la Loire jusqu'à l'Escaut. C'est là, et tout spécialement dans les régions voisines de la Burgondie, que les rois francs trouvaient leurs sujets les plus aptes aux fonctions royales, et ils les envoyaient partout où ils avaient besoin d'eux. On comprend donc qu'il existât en Burgondie un noyau de fonctionnaires royaux étrangers au pays, et qui étaient pris dans le royaume franc. Ce sont ceux-là que Frédégaire qualifie de Francs. Il ne sait pas s'ils sont de race barbare ou de race romaine, cela ne l'intéresse d'ailleurs sous aucun rapport. Il les appelle F^rancs parce qu'ils sont, sans exception, de nationalité franque, quelle que soit d'ailleurs leur race. Franc a sous sa plume son sens moyen, c'est-à-dire qu'il désigne tous les hommes libres du premier royaume de Clovis, antérieuremeni à la conquête de la Burgondie. Je ne dis pas que plus d'un de ces Francs n'a pu être d'origine gallo-romaine; je crois même qu'ils l'étaient pour la plupart, puisque enfin dans le premier royaume de Glovis la population gallo-romaine était plus nombreuse que la population franque. Mais ce point n'a qu'un intérêt accessoire : ce qui est essentiel, c'est que les Francs nommés ici par Frédégaire sont aussi bien des Francs gallo-romains que des Francs barbares.

Cette explication surprendra peut-être : c'est pourtant, à mon sens, la seule admissible. Pour ceux que les considérations précédentes n'auraient pas encore convaincus, j'ajouterai celles qui suivent :

Le sens moyen, que j'attribue à Francus dans les passages

(-1) liiirfîunilioiiibiis le^»es mitioies inslitiiit, ne Ronuinos obpi'aemerenh Greg. Tur., 11, 33.

cités, est le sens qui devait être le plus ordinaire en Burgondie (1). Il n'est nullement établi, comme je l'ai déjà dit, que le sens étroit y fût connu; il est plus que probable que, s'il l'a jamais été, il était déjà oublié du temps de Frédégaire. Dans tous les cas, il n'y avait pour celui-ci aucune raison de rechercher, moins encore de noter la différence de race qui pouvait exister entre les diverses catégories de Francs qui venaient en Burgondie : Teût-il d'ailleurs essayé, il n'avait à sa disposition aucun moyen de le faire avec succès.

Remarquons encore que si le mot Francus devait être pris dans le sens étroit, il faudrait admettre, au passage IV, 78, que sur huit généraux francs il n'y en a pas un seul de naissance gallo-romaine Gela jurerait fort, non seulement avec la proportion dans laquelle Gallo-Romains et Francs barbares se rencontraient sur le sol de la Gaule, mais aussi avec celle dans laquelle ils composaient les armées. On sait depuis longtemps que les deux races étaient égales sous les armes comme dans la vie civile, et que les plus hauts emplois militaires étaient accessibles aux Gallo-Romains, qui ont fourni de nombreux généraux aux armées franques. Comment donc admettre que sur huit généraux du royaume de Clovis, les Gallo-Romains, qui formaient la majorité de la population, n'en eussent pas fourni un seul?

Je crois avoir démontré ma thèse, et je passe aux autres textes de l'époque mérovingienne. J'y trouve plus d'un passage qui établit la différence que jai faite ci-dessus entre les trois sens. Avant de les faire passer sous les yeux du lecteur, je ferai remarquer que si les textes qui donnent la qualité de Franc à leurs héros ne disent rien de leur race, il est en général hautement probable que, dans les régions de langue thioise, il faut admettre qu'ils sont de race

(1) Je le trouve attesté encore par un passage d'un autre écrivain burgonde, l'auteur du Passio sancti Sifjismnndi, c. 8 : Igitur cuni Kranci, poene oninia régna prostrata, Galliarum urbe* vehenienter depopularent, ita ut plurima multitudo ex Burgundionibus se Francis sociaret, tune sanctus Sigismundus, videns se liinc inde coangustare, Veresallis niontem expeliit. Dans.Ialin, Geschichte dei- Biagundionen und Burgundienu, l. Il, p. u09; SRM, t. II, p. 337.

114 lit. — FKANCIA

germanique, tandis que dans les [)rovinces de langue latine ils sont plutôt d'origine gallo-romaine. Fustel de Goulanges émet ici des considérations fort judicieuses.

a II faut noter, dit-il, que la plupart des Vies de saints de cette époque commencent par vanter la noblesse du personnage. En général, ils se servent des expressions nobilis génère, nobilihus parentibus ortus, ortus nobili progenie, ortiis inclyta prosapia. Mais parfois, ils remplacent ces expressions par celle-ci : ex nobili Francorum prosapia genitus. Mais si l'on compare entre elles les Vies où sont employées ces diverses expressions, on voit qu'aucune idée spéciale ne s'attachiit à l'une d'elles, et que dans la langue fort prétentieuse des hagiographes, elles étaient synonymes. Toutes également et avec le même vague voulaient dire que le saint n'était pas de basse naissance. Mais aucun de ces hagiographes ne songeait précisément à la race franque ou à la race romaine. Pas une fois, en effet, dans un tel nombre de Vies de saints, nous ne voyons que l'auteur oppose les deux races l'une à l'autre, ni même qu'il paraisse connaître deux races (1) ».

J'aborde nos textes.

A Soissons, il y a trois frères issus d'une grande famille de Francs, fils d'Autharius, vir illuster {^). Saint Humbert de Maroilles est fils d'Evrardus et de Popita, d'une illustre famille franque (3). Saint Geremar, lui aussi, est d'une noble famille franque; ses parents s'appellent Rigobert et Aia (4) De famille franque sont encore saint Arnoul de Metz, qui paraît né au raidi de la France (o) ; saint

(-1) Fustel (le Coulanges, Les Transfonnations de la Royauté pendant l'époque carolingienne, p. 128. La dernière phrase citée doit s'entendi'c avec les réserves que je fais moi-même ci-dessus, p. 97.

(2) Très fratres filii illustris viri Autharii ex praeclara Francorum progenie cives Suessoiiici. Vita s. Àyili, 14 (Mabillon, ActaSanct., t. 111, p. 307).

(3) Genitor quidem ejus beatus Evranius, genilrix vera Popita claram de slirpe Francorum originem duxere. Vita s. Humberti (Mab., 11, p. 767).

(4) Genitor ejus nomine Rigoberlus et genitrix illius nomine Aga, ex gente Francorum nobili cita. Vita s. Geremari, (Mab., Il, p. 485; SRM, t. IV, p. 628.)

(î)) Beatus igilur Arnulfus episcopus pi'osapia genitus Francorum. Vita s. Amulfi, c. 2 (Mab., II, p. i40; SRM, t. Il, p. 432, e. \).

Trond (1) et saint Chrodcgai)g de Metz (2), tous deux nés en Hesbaye, siiint Landeliii de Lobbes (3), et enfin sainte Salaberge (4).

Quant aux textes où le mot Franciis se présente avec le sens étroit, ils me suggèrent une observation préliminaire. Jamais ils ne désignent chez nos hagiographes que des personnages nés dans le voisinage de la frontière linguistique qui séparait les Francs barbares des Francs galloromains. Là, l'opposition des langues entretenait la vivacité de l'opposition des races : tout le monde en avait conscience, parce qu'elle se traduis:tit pour tout le monde par un phénomène général et frappant.

Voici ces textes.

La plus ancienne vie de saint Vaast raconte qu'il fut placé par saint Rémi sur le .siège épiscopal d'Arras, afin d'amener le peuple des Francs à la grâce du baptême. Toutefois, le saint ne parvint pas à les arracher tous aux erreurs du paganisme. Il assista ua jour, en compagnie du roi Glotaire I", à un banquet qui était ofïert à celui-ci par un Franc du nom de Hozinus (o). On se souviendra, en lisant ce passage, que l'Artois a été envahi par les Francs d'assez bonne heure, et qu'ils ont certainement colonisé une partie de ce pays. Et bien que la majorité de la population d'Arras soit restée romane et soit parvenue à sauver sa langue maternelle,

(1) Venerabilis igitur Trudo in Hasbaniae finibus nobiljssinia Fancorum prosapia ortus fuit. Vita s. Trndonis, c. 1 (Mab., II, p. i02o).

(2; Saint Clirodegang de Metz, lils de Sigramn et de Landrada, né en Hesbaye « Francoi'um ex génère primae nobilitatis progenitus. » Paul Diacre, Gesta epj». Mett. (MGH, SS, II, p. 267).

(3) Landelinus ex progenie celsa Frant-oruni oiiundus. Vita s. Landelini, c. 4 (.Mab., II, p. 873).

(4) Viro Francoruni orto natalibus... Blandinus ex Sicambrorum prosapia spectabili ortus. Vitan. Salabergae, b et 9 ,Mab., III, p. 60.") et 606; SRM, t. V, pp. S5 et 60, ce. -10 et 18).

(5) Beatus Remigiu.s... fuit tandem eonsilii, ut Alrebatum urbis eum pontifieem faceret qui Francoruni gentein ad baplismi gratiam paulatim, docendo ac de industria monendo attrahere curaret... Neo valebat Francorum viros a profanis erroribus exintegro relraliere... Evenit ut aliquis virFrancus, nornine Hozinus, regem Chlotharium ad prandiuui vocaret. Viia s. Vedasti, Bouquet, III, p. 372; SRM, t. UI, p. 409.

416 m. — FRANGIA

cependant la présence dans cette ville, comme à Tournai et à Rouen, d'un fort appoint de population barbare ne peut faire de doute. Le témoignage du Vita Vedasti en fournit ici une preuve irrécusable, car il n'y avait au VP siècle, en Gaule, d'autres païens que les barbares, les indigènes étant depuis longtemps convertis.

La plus ancienne Vie de saint Géry de Cambrai nous apprend que ce saint était né à Ivois, de parents romains (1), et qu'il eut pour successeur sur son siège épiscopal Bertoald, qui était de race franque (2). L'hagiographe a bien ici l'intention de distinguer le Romain du Franc, mais il faut remarquer qu'il y est amené par le fait même qu'Ivois se trouve précisément dans le voisinage de la frontière linguistique. Situé à l'extrémité occidentale de la Belgique P*, il appartenait à cette partie du diocèse de Trêves où, de tout temps, la langue romane a été celle de la population, alors que tout le reste du diocèse pariait un idiome germanique. Ivois était ainsi perdu en terre allemande, et Ton comprend que l'hagiographe le place en Germanie, ce qui est fort vrai si le mot désigne chez lui une région de langue germanique (du moins dans sa presque totalité), mais erroné s'il fallait prendre le mot dans son sens géographique : Ivois, en effet, faisait partie de la Belgique P® et non d'une des deux Germanies.

Cambrai se trouvait dans le même cas qu'Ivois ; c'était une ville de langue romane, située à proximité des régions de langue germanique. Le diocèse de Cambrai comprenait une moitié romane, dont faisait partie la ville épiscopale, et une moitié thioise, formée par le Brabant et la province d'Anvers. Là, comme à Ivois, les deux races et les deux langues se rencontraient chaque jour; elles avaient conscience de leur

(1) Analecta BoUandiana, i. VII, p. 388 : Igitui- boali^.sirnu.s Gaiigericu.s episcopus Germaniae oppido Eposio caslro oriundus fuit, parentibus secundoin saeculi dignilatem non infimis, non ultimis, Romanis natione, cliristianis vero religione, integrilatem colentes. Genitor ejus Gaudentius, genilrix vero sua Ausladiola nomen accepit. {SRM, t. III, p. 652). "

^2) Post pjus quoqiic gloriosum disccssuin vii' aposlolicus Bertoaldus ox Francoruin natioae successif episcopus. Ibiil., p. Ji'JC; SliM, l. III, p. G57.

difTérence, et on comprend que les écrivains aient pensé chaque lois à marquer celle à laquelle appartenaient les personnages éminents.

Dans la vie de saint Médard, faussement attribuée à saint Foptunat, on lit que !e père du saint était de la puissante race des Francs, tandis que sa mère était d'origine romaine (1). Ici, l'opposition est bien faite entre les Francs d'origine germanique et les provinciaux romains. Mais il faut remarquer que le Vermandois, patrie du saint, est comme Ivois et Cambrai une terre de frontière, sise à proximité des populations franques de langue thioise.

Notons encore, pour finir, ce barbare des bords du Rhin qui portait une haine si farouche à tout ce qui était Romain, qu'il ne pouvait pas même supporter la vue dun homme de cette langue et de cette race (2).

Les passages qui viennent d'être étudiés montrent que dans les régions où l'on parlait une langue germanique, les habitants avaient toujours la prétention d'être les Francs par excellence, et que ie langage s'en ressentait. Un phénomène inverse, mais de même nature, se passe dans la Burgondie et dans l'Aquitaine. Là, on a gardé, grâce au régime des maîtres ariens, la notion de l'opposition entre les indigènes gallo-romains et les barbares étrange)'s; aussi voit-on que dans ces contrées on affecte de mettre en lumière l'origine romaine des personnages. Le lecteur s'en convaincra par les exemples suivants.

Dans la vie de saint Didier de Vienne, nous lisons qu'un pauvre homme d'origine romaine est guéri miraculeusement d'unt^ paralysie par l'invocation du saint. Nous sommes en pays burgonde, et le Romain est opposé ici, comme dans Frédégaire, au Burgonde et non au Franc (3).

M) Pater igitui- liujus de foiti Francoruni génère non luit infimus libertate, inaler vero Romana absfilutis claruit servitute natalibus. Vila mncti Medardi, dans Fortunal, MGH, Anct. Àntiqiiis s., t. IV B, p. 68.

i2) Tanla ejus animiim innata ex feritale barbarica slulidilas appréhenderai, ut nec in transilu quidem Romanue linguae vel gentis homines libenfer aspicere pcsset. Mirac. S. Goaris, Âcta Sanci., l. X de juillet, p. 639.

(3) Quidam iiomo pauperiulus romana origine nMu^.Analecta Bolhind., IX, p. 2o7.

118 m. — FRANOA

La biographie de saint Amat nous apprend que ce saint est né d'origine romaine dans un faubourg de Grenoble, et que son père s'appelait Héliodore (1). Je fais ici la même observation que pour l'exemple précédent

Sainte Rusticule, au témoignage de son biographe, était née de parents romains dans le pays de Vaison : son père s'appelait Valerianus et sa mère Glementia (2). Même observation que ci-dessus.

Saint Valentin, né au pays de Langres, c'est-à-dire en Burgondie, était d'une famille romaine (3). Même observation.

Smaragdus nous dit dans la vie de saint Benoît d'Aniane que ce saint, fils du comte Aigulf de Maguelonne, était d'origine gothique, mais que son père était très fidèle aux Francs (4). Le pays où nous transporte cet écrit est la Septimanie, qui était la dernière partie de leur ancien royaume d'Aquitaine que les Goths eussent conservée.

Saint Treverius, qui vécut au VI* siècle, était né dans le pays de Cahors, d'une famille romaine (5)

Ce n'est pas tout. Non seulement le nom de Romanus reste la qualification des indigènes de la Burgondie et de l'Aquitaine, mais, de plus, il sert de nom national à tous les Aquitains, pour l'excellente raison qu'il n'y a que des Romains de race dans ce pays depuis l'expulsion des A'^isigoths. Sans doute, comme nous l'avons déjà vu, pris dans son sens large, le mot Francus embrasse les Aquitains aussi bien que tous les autres habitants libres de l'empire

(i) iNobilibus natus parenlibus, ex romana oriundus stirpe in siiburbano Gratianopolitanae civitatis, praeclarae indolis puei- exotius est pâtre videlicet Heliodoro- Vitas. Amati, c. 2 (Mabillon, ÀctaSS., 11, p. -121; SRM, t. IV, p. 246).

(2) Glarissimis igilur orla natalibus Valei'iano et Glementia conjugibus Romanis... commorantibus eisdern in agro Helociaco ((ui est .situs in teri'iloi'io Vai^cionensi. Vita s. Rustiriiloe c. \ (Mabillon, Actn, II, p. \'M ; SRM, l. IV, p. 340).

f3) Beatns Valonlinns in Laticensi siiburbaiio Lingonensium orinndus fuit, pareniibus nobilibiis orlus, habens ex (laleriii generis sanguine origineni a Romanis. Bouquet, III, p. ilO.

(i) Mabillon, IV, p. iSo.

{")) Oi'lus igitur... Treveiii inunaclii... ex génère Romanorum, Caliircinensi leri'itorio luit. H(jii(|uet, III, p. il I.

ET FRAXCUS. 119

fpftnc. Mais loi'squ'il s'agit de les distinguer des habitants du premier royaume de Clovis, alors ceux-ci s'appellent les Francs et eux les Romains (1). Aussi voyons-nous saint Eloi, qui était un Aquitain du pays de Limoges, traité de Romain par un individu des environs de Noyon (:2). Frédégaire, ayant à relater le mariage de Tliéodebert avec la belle Deuteria, nous apprend qu'elle était Romaine (3); or elle demeurait à Gabrières (4), aujourd'hui département de l'Hérault, et il est manifeste que le chroniqueur, qui ignorait sa race, parle ici de sa nationalité. Le témoignage le plus important est celui du continuateur de Frédégaire, qui, ayant à relater la victoire remportée en 742 par Carloman et par Pépin sur les Aquitains, appelle simplement ces derniers les Romains (5). Il faut noter ce point; il va nous aider à résoudre une des plus fortes objections que l'on puisse faire à la thèse défendue ici.

Il y a dans le recueil de Marculfe deux formules très instructives. La première (I, 8) est la formule de collation d'un duché, patriciat ou comté. Le roi dit qu'il confère la dignité en question sous la condition que le titulaire lui gardera une foi inviolable et gouvernera avec justice les Francs, les Romains, les Rurgondes et les autres nations (6). Dans la seconde (I, 40), qui concerne le leudesamium ou serment que le comte doit faire prêter par la population de son district au fils du roi, on dit qu'il doit semondre tous les habitants du comté, à savoir les Francs, les Romains et autres nationaux (7).

Il ne faut pas croire que dans ces deux textes il s'agisse

(1) Cf. Dubos, Histoire critique de l'établissement de la monarchie française, m, p. 339 (édition de 1742).

(2) Vita s. Eligii, II, 20 dans SRM, t. IV, p. 712.

(3) Fredegar., III, 38; Deotheriam génère Romanam duxit uxoreiii. (i) Greg. Tur., H. F., III, 21 et 22.

'o) Inlerea rebellantibus Wascone* in regione Aquitania cum Ciiunoaldo duce, fiUo Eudone qiiondaiii, Carlonianus alque Pippinuv'; germani principes congregato exercifu, Liger alveuni Aurilianis iirbeni transeunt, Romanos proterunt. Fredegar. Contin., c. 23 {SRM, t. II, p. 180).

(6) Zeuraer, Formulae, p. 48.

(7) Id., ibid., p. 68.

120 m. — FRANCIA

d'une opposition entre Francs d'origine germanique et Galio- Roraains. Tout au contraire, on oppose ici les trois principaux groupes politiques de Tempire franc, à savoir, le premier royaume de Glovis (comprenant la Ncustrie et l'Austrasie), celui de Burgondie et l'Aquitaine, Les Romains, ce sont les habitants de l'Aquitaine; les Francs, ce sont ceux du premier royaume de Glovis. Il n'est question d'aucune distinction de l'ace, et on ne voit pas non plus pourquoi on en ferait une, car, tous les habitants du royaume devant la même obéissance, leur origine importe peu aux yeux de l'autorité. Mais la formule, rédigée pour tous les royaumes soumis au même souverain, doit désigner toutes les catégories d'habitants, et c'est ce qu'elle fait.

Il me reste à expliquer, après avoir rendu compte de toutes les acceptions politiques du mot, un dernier sens qu'il revêt finalement, à savoir celui de libre, qu'il a gardé dans la langue française et avec lequel il a même passé dans l'allemande. Gette acception était suggérée presque invinciblement par le milieu. On sait qu'il n'y avait que les hommes libres qui fissent partie du peuple des Francs; tous ceux qui n'étaient pas libres restaient en dehors des droits et des devoirs qu'impliquait ce mot glorieux. Francus, sans avoir le sens de libre, était donc l'équivalent de libre, et les deux termes étaient convertibles. L'antithèse esclaçes et libres disait la même chose que esclaçes et Francs. De là à faire de franc un adjectif ayant le sens de libre et synonyme du mot ingenuus, qui figurait avec ce sens dans la Loi saliqiie et dans les premiers capitulaires, il n'y avait qu'un pas Ge pas fut franchi d'assez bonne heure. Déjà en 596, on lit dans la Decretio de Ghildebert II que, pour le crime de brigandage, celui qui l'a commis sera envoyé au roi s'il est Franc, et pendu sur place s'il est de condition inférieure (1). Ici, on peut admettre que le mot Franc garde encore son sens politique; toutefois, il est manifeste que celui de libre s'y ajoute et même s'y superpose déjà, de manière à paraître le sens principal. Il faut attendre un siècle et demi pour

(1) Deci'clio Cliildi'bcrlill, c 8, ilaiis (kipiliilai-ia, éd. Doi-elius, p. 17.

trouver le mot converti en un qualificatif désignant la condition civile des personnes^ et c'est dans les canons du concile de Corapiègne en 7o7('l). A partir de cette date, les (îXiunples se multi[)lient; on trouve la même acception dans les Formules de Sens, rédigées au VIII* siècle (2), et au IX" elle est d'usage courant (3). Franc { fém, franche) n'est désormais plus qu'un adjectif désignant la condition juridique, et c'est avec ce sens que le mot passe dans la langue qui, au IX« et au X" siècle, se dégage du lalin vulgaire pour devenir le français. C'est Français aussi, et non Franc, que l'on dira désormais pour marquer les sujets des rois qui régnent sur la Francia devenue la France.

Résumons maintenant les résultats de notre enquête Dans la langue du haut moyen âge. les deux termes Francia et Franciis suivent un développement parallèle. Tous deux se sont appliqués successivement, l'un aux divers pays qui ont passé sous l'autorité des rois francs, l'autre aux diverses catégories d'hommes libres qui reconnaissaient cette autorité. Ils ont donc pris successivement, l'un et l'autre, des accîeptions de plus en plus étendues, mais sans renoncer à aucune de celles qu'ils avaient eues auparavant. Tous les deux ont été pris dans un sens étroit, dans un sens moyen et dans un sens large. Dans le sens étroit, Francia a désigné le pays franc d'outre-Rhin (et probablement aussi, bien qu'on n'en ait pas la preuve, le royaume de Glodicn). Dans le même sens, Francus a désigné les hommes libres de race germanique qui faisaient partie du royaume de Glodion. Dans le sens moyen, Francia a désigné le premier royaume de Clovis, et Francus tous les hommes libres de ce royaume, sans distinction d(! race. Enfin, dans le sens large, Francia s'est appliqué au deuxième royaume de Clovis, et Francus

(1) Concile, de Cioiiipièiiiic. caii. i- : « .'^i (fuis KiaiK niiini lilia.stram suani... decieril viro ingcmio aul .serv». » Caii. ."i : « Si Irancu.s lioiiio accepit inuiiereni el speiat (|uo(] ingenua sil. ot pustca inveiiit (iiiuil non est ingeniia, dimittat eam sj vult et accipiat aljam. » Oan. (i : « llunui IVancus anepil beneficium de seniore suo et duxit seciini suuni va.><sailiiiu. cle. » Sirmond. C'jiiril. Galliae, t. II, p. 46.

i2) Zeunier, Formulât-, p. "2U'2 o\ 'il i.

(3) V. les exemples dans Ducange, s. v, Frami.

122 m. — FRANGIA

à lous les huiuiues libres de ce deuxième royaume. Ce |)arallclisme, si je ne nie tromjje, achève la démoiislration que jai ontreprise. Le morcellement de l'empire franc, après le traité de Verdun (843), fait subir une crise à ces deux vocables : on les voit désignant à la fois, l'un, les divers pays issus du fractionnement de l'empire, l'autre, les individus qui habitent ces pays. Mais cette confusion de termes, à laquelle on essaya de porter remède en les spécifiant par des épithètes diverses, ne dura pas longtemps : finalement le nom de Francin resta au pays qui s'appelle aujourd'hui la France, et celui de Franc, se perdant dans la langue politique, y fut remplacé par celui de Français, ou habitants du royaume de France.

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