‹ Études franquesChapitre 9 sur 59 · DU RAPPORT DES NOMS PROPRES DHOMME A LA NATIONALITÉ · texte numérisé non relu

DU RAPPORT DES NOMS PROPRES DHOMME A LA NATIONALITÉ

De tout ce qui a été dit ci-dessus se dégage la conclusion suivante. A part les rares fois où les textes mérovingiens emploient le mot Franciis dans son sens étroit, il est impossible de savoir si l'individu désigné par ce nom est un barbare ou un Gallo-Romain. Il est tantôt l'un et tantôt l'autre, mais nous n'avons aucun moyen de distinguer les cas.

S'il est désormais impossible de tirer de lépithète Francus une conséquence quelconque en ce qui concerne la race des individus, les noms propres qu'ils portent sont-ils plus significatifs? Eu d'autres termes, devons-nous considérer comme barbare, dans l'empire mérovingien, l'individu qui porte un nom barbare, et comme Romain, celui (fui porte un nom romain? Nous disposerions là d'un critèr!.'; adniii-able et presque infaillible pour reconnaître la race des gens de cette époque, Rien, en ellel, île [dus dilférent que l'onomastique romaine et lOnomasliquc barbare Quatrc-vinj^l-quinze fois sur ((Mit on reconnaît immédiatement les noms de l'une ou dt; lautre catégorie à leur seule structure. Aussi n'est-il pas étonnant que Ion ait cédé de bonne heure à une

tentation si séduisante, et que nos historiens, [»endant trois siècles, aient eu riiabitude de conclure du nom porté par un individu à sa race (l). Nu! n'a fait, de nos jours, un plus large usage, et pour le dire dès maintenant, un plus grand abus de ce raisonnement que l'auteur des Récits des temps mérovingiens. Il n'introduit pas un seul personnage sans qu'il nous dise sa race, et presque toujours, c'est exclusivement sur la foi de son nom. Et il s'en est expliqué quelque part : a Si, dit-il, il n'est pas permis de prendre pour Franks, jusqu'à preuve du contraire, les personnages des temps mérovingiens qui portent des noms germaniques, et pour Gaulois ceux qui portent des noms romains, l'histoire de ces temps est impossible (2) ».

Augustin Thierry se trompe : l'histoire ne devient pas impossible, mais seulement plus difficile, si l'on ne veut pas se contenter d'apparences fallacieuses. On a reconnu de nos jours l'inconvénient qu'il y a à se laisser guider par de pareils indices, et i)lus d'une fois iléjà des voix se sont élevées pour signaler le danger du procédé qui consiste à conclure du nom à la race (3) Toutefois la question est trop importante et elle a été jusquà présent trop peu étudiée pour qu'il n'y ait pas lieu de chercher à l'élucider un peu davantage

Commençons, encore une fois, par bien distinguer les époques. Avant l'époque d'Auguste, on peut sans crainte regarder comme Germain quiconque porte un nom germain, de même qu'on peut contester à la race germanique tout ce qui porte un nom rom.ain. Les barbares, qui aiment à échanger leurs noms de peuple à [)euple(4). n'en empruntent

ili P;ir cxeiiiplc, A. de Valois, lier. Franc, VII, p. 391; lyOcnintc, Annales l'raur., \. p. 127 ; Diilxis, Hintoire niiiiinr de l'établissement de In iiwnairhie française, IV, p. 101 .

(•2) Récits des lciii]is iiaroiiiKjiexs. iKinvélli' l'ililiiiii, Fin'iir. Joiivel ol (',''". II, p. ()3, noie i.

[li'j Aubiiieaii, Critique et réjiilnlion de M. A'/ijiistin Thirrrif. p. SI à S.".; Fiislel lie Coulanges, Revue dcx t/i/exiio/is hisiorii/tiex. \I.l. p. ['A; le inèiiic. ['Inrasion gcriiianifjiic, p. ."98.

(A) Il sei'ail iiiU'i-es>aiil de reilal)lir, mais ce sei'ait rdccasion d'ime diuressioii

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jamais aux Romains, cl (l'autre [>art est-il besoin Je dire qu'il ne vient à l'idée d'aucun Romain de s'alfubler d'un nom barbare?

Mais, dès l'époque d'Auguste, il faut cesser de conclure du nom à la nationalité, du moins en ce qui concerne les porteurs de noms romains. Il n'est pas téméraire de prendre pour un barbare l'homme qui porte un nom barbare, mais il le serait de prendre toujours pour un Romain quiconque est revêtu d'un nom romain En effet, de même que les Gaulois se sont romanisés en prenant des noms romains, de même font les Germains en contact avec l'Empire. Depuis le Batave (Mvilis, au I" siècle, jusqu'au Franc Silvanus, au IV®, tout Germain qui prend du service dans les légions ou qui veut jouir des bienfaits de la naturalisation romaine naturalise aussi son nom (1). On en voit même qui emportent leur nom romain dans leurs foyers primitifs : tel le fils d'Arminius, qui était revenu de Rome avec le nom d'Italicus, ou ce prince alaman Agenaricus, fils de Medericus et neveu de Ghnodomar, dont le pèi'e avait changé le nom en celui de Serapio : ideo sic appellatiis, écrit Ammien Marcellin, quod pater ejiis diii obsidatiis pignore tentiis in Galliis doctusqiie Grœca quaedarn nrcana huncfilium Agenarichum gcnitali vocahiilo dictitatum ad Serapionis transtulit nomen (2). Sérapion n'est pas seul : d'autres princes allamans qui guerroient contre Rome s'appellent l'un Ursicinus (3), l'autre Macrianus (4), et il faut remarquer que ce dernier, dont le frère s'appelait Hariobaudes, n'avait jamais vu une armée romaine avant le moment où il fit la guerre à l'Empire (o).

qui ne peut l'Iic fuite ici. Notons au passage les paroles de Jordanes, De oiig, artibiisque Grtaniiii, r. i) : Aniiiiadvertal iisii pleraque noinina jjcnles amplecti, ut Komani Ma(ed<immi. C.raeci Roinaiioruin, Sarmatae Geinianorum, Gofiii plcnmuiue muluantur Hunoiuin.

(1: Je. note encoie vers le milieu du IV'' siècle, Bonilus, père de Silvanus, l'usurpateur Matinence el son frère necenliiis.

(2) Aiuni. Marcel!., XVI, ri, "25.

['.il Amni. Mareell., XVI, 12, I.

(i) Id., ib., XVIIl, 2, lo.

(u) Id., ib., XVll/, 2, 17.

Il semble que le rayonnement de l'Empire sur les barbares fût assez puissant pour atteindre jusqu'à leurs noms, et pour ne leur rien laisser de leur origine.

Un moment vint toutefois où, le prestige du nom romain diminuant, la force d'attraction de l'Empire s'alïaiblissanl, les bai'bares qui entrent dans l'Empire ne se laissent plus naturaliser : ils y portent leurs moeurs et leurs costumes, et ils y gardent leurs noms. Je crois qu'on peut considérer le IV' siècle comme ouvrant cette nouvelle phase. A partir de cette date, on voit au service de l'Empire quantité de barbares qui ont gardé leur nom national, et qui se font reconnaître à ce signe; tels sont Laniogaisus, Malaricus, Mellobaudes, Arbogastes, Bauto, Edobincus et quantité d'autres Francs, qui jouent dans les affaires romaines un rôle capital. Les Fastes consulaires s'ouvrent eux-mêmes aux noms barbares : on y lit les noms de Nevitta (362), de Dagalaifus (366), de Merobaudes (377 et 383), de Richomeris (384), de Bauto (383), et ainsi de suite. Je ne dis pas que tous les barbares gai'dent leurs noms nationaux; il y en a toujours, et de très illustres, qui tiennent à se romaniser le plus possible, comme encore Aétius au V" siècle. Mais enfin, on peut dire, en général, que du IV** au VI® siècle, les barbares perdirent l'habitude de prendre des noms romains. Au lieu d'être absorbé par l'Empire, l'élément barbare de tous côtés semblait absorber celui-ci. Les Romains se défendaient comme ils pouvaient sur le terrain onomastique ; leur fidélité à leurs noms nationaux fut comme la dernière preuve de leur patriotisme.

Mais à partir de la fondation du royaume franc à la fin du V® siècle, les choses prennent une face nouvelle. Le phénomène est renversé : cette fois, pour la première fois dans l'histoire, ce sont les Romains qui prennent des noms germaniques, et qui semblent vouloir se faire naturaliser barbares Ce phénomène est particulier aux peuples catholiques, c'est-à-dire aux Anglo-Saxons (1) et aux Francs. Dans

(1) ,Ie rencontre chez eux un évêque d'Es^tanglie, Thomas (647), qui est de provincia Gegoviorum; il a pour successeur Beretgilsus, cognomine Bonifacius i,6o2),

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les royaumes ariens, au contraire, où l'opposition entre les lieux nationalités garde toute son acuité, elle continue de se caractériser par l'opposition des noms(l).

Chez les Francs, la dynastie est probablement, de toutes les familles, celle qui reste le plus fidèle aux noms germaniques. Je ne relève, dans tout l'arbre généalogique des Mérovingiens, que deux personnages dont les noms n'appartiennent pas au répertoire germanique ; encore sont-ils pris dans la tradition biblique^ et non dans celle des Romains : ce sont Samson. fils do Chilpéric P% mort en bas âge (2), et Daniel, le faux Mérovingien, à qui on se crut obligé de donner le nom de Chilpéric loisqu'on le fit monter sur le trône (3). Mais la fidélité de la dynastie aux noms traditionnels dans la famille est un fait général qui s'explique par des raisons de convenance ; les rois gardent ces noms, nullement parce qu'ils sont germaniques, mais parce qu'ils sont en quelque sorte consacrés par la couronne.

Pour le reste du peuple franc, l'adoption de noms barbares par les Romains est un phénomène fréquent. Le plus ancien exemple peut-être serait celui de sainte Geneviève (Genovefa) fille de Severus et de Gerontius, s'il était établi que Genovefa est un nom germanique (4). La qualité de Romain

de provincia Cantuariorum. Le sixième évêque de Canterbuiy s'appelle Deusdedit (6.53); il est de la province de Wessex. Un poète originaire de Kent, Aeddi cognoniento Stephanus, enseigne le chant romain aux églises de Nortluimberland (Beda, Hist. eccles., IV, 2).

(4) Le R. P. Tailhand écrit au sujet du royaume des Visigoths :

« Saint HildeplKinsp était Goth de naissance, ainsi que son nom germanique en est l'indice cei'tain. » Tailhand, Anonijmc de Cordoue, p. 113.) Et il ajoute en note :

« Du Vc au IXc siècle, l'histoire civile ou ecclésiastique de la Péninsule ne nous offre pas un seul exemple d'Hispano-Romain authentique et connu comme tel, baptisé d'un nom barbare. L'une et l'autre, au contraire, nous en fournissent de très nombreux de Goths incontestables et incontestés se parant de noms d'origine grecque ou latine. Les noms barbares équivalent donc à un certificat d'origine pour ceux qui les portent; les autres ne prouvent rien ou ne fournissent qu'une .simple pidbabilité. Voir ceci expliqué plus au long avec preuves à l'appui dans ma Bibliothèque espagnole. » youv. inél. d'archéol., IV, p. 228-230).

(2 , Greg. Tur. . H.F.,\', 23. V. sur ce c;is Rolti. fi'e.sT/(ir//?c der Bencfizialwesens, p. 100.

(3) Liber Historiae, c. 32.

(4) V. plus loin mon Étude critique sur la vie de sainte Geneviève.

est formellement attribuée au duc Ghramnelenus (1), au patrice Richomeris (2), à saint Gaugeiic (Géry), né à Ivois, et dont les parents s'appellent Gaudentius et Custodiola (3). Peuvent être considérés encore comme Romains, l'évêque Francilion de Tours (4) et le due Gundulfus, qui sont de famille sénatoriale (o). Nous classerons encore dans la même catégorie le juif Sigericus de Boui ges (6).

Les barbares, eux, n'adoptent pas les noms romains. Le seul qui fasse exception, du moins en apparence, est un certain Glaudius;7), qui, au dire de Grégoire de Tours, prit les auspices à la manière des barbares. Le cas est douteux, car il ne suit pas nécessairement du texte de Grégoire que Glaudius était un barbare, mais seulement qu'il se conformait aux usages des barbares ;8) Quant aux deux fils de Chai'les Martel, Remedius, évêque de Rouen, et Hieronymus, ils doivent peut-être leur nom latin à leur caractère clérical. Mentionnons encore des barbares qui, tout eu gardant leur nom national, en prennent un second qui est latin; ainsi, un certain Caluniniosus cognominc Aegila{9), et un duc Dracolenus, qui dicehatiir Indiistrius (10).

Souvent nous ne connaissons pas la race de la famille, mais nous voyons que dans son sein les noms germaniques et les noms latins se combinent de la manière la plus fraternelle. Dans le pays de Limoges, deux frères s'appellent l'un Badegisilus, l'autre Xectarius (II). A Tours, un certain

(1) Fredegar., IV, 78.

(2; Id., Ib., IV, 29.

(3; Analecta Bollandiana, t. VII, p, 388.

(4) Gieg. Tur., H. F., UI, 17.

(5) Gieg. Tur., H. F., VI, \\.

(6j Fortunat, Vit. German. Paris., e. 62

(7) Qui, ul consuetudo est barbaroruin, auspicia intendere loepit. Grog. Tur., if. F., VIL 29.

(8) Koih, Ge^chichte des BeneJiziaUccstiis \). iO(), conlveL(>he\\ Giegor von Tours p. 76 de la l""e édition. "Je ne retrouve pas ce passage dans la seconde).

(9) Greg. Tur., Hist. Franc, V, 26.

(10) Id., ib., VIII, 30. Plusieurs autres exemples cités par Fustel de Couianges, Revue des questions historiques, t. XLI, p. 14.

(li) Greg. Tur., ib., Vil, lo.

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Sicharius, fils de Johannes, est mari d'une Tranquilla (1). Un certain Severus est père do Bursolenus et de Dado; son gendre est Gontran Hoson (2). Le duc Lupus a un frère qui s'appelle Magnulfus et deux fils nommés Romulfus et Johannes (3). L'évêque de Troyes, Gallomagnus, a une fille nommée Palatina, qui épouse le duc Bodegisel (4). Le prêtre Ennodius, fils du sénateur Euphrasius, a pour proche parent Beregisilus(5j. Berlulfus est le fils d'un Florus(6); Donatus, d'un Waldelen et d'une Fia via (7); saint Didier de Gahors, de Severus et de Bobila (8); Eusebia, d'un Adalbald(9); Romula Eugenia, du duc Ansemund (10). L'évêque de Chartres Deodatus a pour mère une Adrebertana (H) ; saint Arnoul, martyr, est fils de Quiriacus et de Quintina, nobles Francs (1^). Goar, né en Aquitaine, est fils de Georgius et de Valeria (13). Un Tourangeau du nom d'Eustachius est parent et héritier d'un certain Baudulfus(14). On peut s'étonner de la rapidité de cet échange de noms : au Vl^ siècle, nous le trouvons déjà en vigueur, comme on voit par plusieurs exemples empruntés à Grégoire de Tours. Si on cherche l'explication d'un usage si contraire à tout ce que l'on sait de la fierté romaine, on la trouvera surtout, je pense, dans les mariages qui unirent, de fort bonne heure,

(1) Greg. Tur., ib., V/I, 17.

(2) Id., ib., V, 26.

(3) Greg. Tur., X, 49. Fortun., Carm., VII, 10 Flodoard, ff^s^ Ercl. Rem., II, 4.

(4) Forlunat, Catiu., VII, G.

(5) Greg. Tur., Hist. Franc, IV, 35.

(6) Vit a .1. Mauri, c. 41.

(7) Vita .1. Columbani, l, U (SHM, t. IV, p. 79).

(8) Vita s. Desiderii Cadurc. (SRM. t. IV, p. vm) c. ii.

(9) Vita s. Âdalbaldi, Bouquet, IIJ, p. 484.

(40) Vita s. Desiderii Viennensis, Bouquet, III, p. 484. (44) Pardessus, Diplomata, II, p. 235, noie.

(42) « Fuit itaque beatissimus Arnulfus nobilissimis Francoi-um orlus parentibus, pâtre gentili, noniine Quiriuro, inatre vero cognomine Quintiana. » Bouquet, III, p. 383. J'avoue que eette vie n'a guère d'autorité; mais le passage invoqué semble digne de loi, précisénient parce qu'il atteste une situation (|ui ne devait plus être compi'ise à l'époque où le Vita Amnlfi i-eçut sa rédaetion actuelle.

(43) Bouquet, 111, p. 5i0; SRM, t. IV, p. 444. (44j Greg. Tur., Virt. Mart., 1, p. 30.

les Francs barbares et les Romains. Grâce à la profession d'une même i'oi par les deux peuples, grâce encore aux relations sympathiques <{ui, sous Tinfluence des évêques, s'établirent depuis Ciovis entre les provinciaux et les conquérants de la Gaule romaine, tous les obstacles qui auraient pu s'opposer à uîjo rapide fusion des barbares et des Romains étwient levés. Dans les exemples cités plus haut, il en est plusieurs où la double nationalité des noms s'explique par l'origine différente des deux purents .Ce sont les mariages mixtes qui rendent compte de plus d'un phénomène. Qui ne se rappelle le comte Arbogast de Trêves, petit- fils du célèbre Arbogast qui fut le meurtrier de Valt-ntinien III? Sidoine A[)ollinaire vante le pelit-fils de garder le culte des lettres classiques au milieu des barbares (1), et il ne manque pas d'historiens pour tirer de ce passage la preuve que les barbares avaient du goût pour les lettres et les cultivaient. La culture littéraire d'Arbogast II apparaîtra moins extraordinaire quand on saura que son père était un Romain du nom d'Aridius (2), qui, devenu le gendre d'Arbogast, avait donné à son fils une éducation romaine et le nom de son grand-père.

En faisant cette constatation, je n'entends d'aucune manière ébranler les résultats auxquels est arrivé Leblant, dans son étude sur le rapport des noms avec les nationalités au VP siècle (3). Il a mis hors de contestation deux points : le premier, c'est que la difï'usion des noms germaniques en Gaule suit une progression ascendante du VP au VHP siècle (4), et qu'il ne faut pas, en conséquence, considérer

(1) Sidon. ApoU., Epist., IV, 17.

(2) La chose ressort de la lettre adressée à Arbogast II par Auspicius de Toul : Pater in cunctis nobilis fuit tibi Aridius (Migne, P. L., \. LXI, col. 1005 et suiv.). Au reste, en lisant attentivement la lettre de Sidoine, on peut voir qu'il s'adresse en réalité à un Romain : Sic barbarorum faniiliaris, quod tamen nescius barbarisniorum, etc.

(3) Leblant, Note sur le rapport de la forme des noms propres avec la nationalité à l'époque mérovingienne (Mémoires de la Société des antiquaires de France, t. XXVIII). Cf. dans le même volume un travail de Bourquelot sur le même sujet.

(■4) Au !¥<" siècle, les inscriptions chrétiennes de la Gaule ne donnent que des noms gréco-latins ; au V'e, il y a trente-neuf noms de cette catégorie, contre dix K. 9

430 !"• — FBANOIA

coiume achevé dès le VP siècle un mouveineut qui, à cette date, ne fait que commencer; la seconde, c'est que 1 énorme prépondérance des noms romains sur les noms germaniques dans le clergé trahit un rapport à peu près analogue des éléments nationaux (l). Mais, cette concession faite, je garde le droit d'alhrmer que les noms individuels, pas plus que les noms collectifs, ne servent à établir la nationalité de ceux qui les portent. Et il reste acquis que l'histoire ne dispose d'aucun moyen pour déterminer la race des personnages qui défilent dans les chroniques et dans les biographies du haut

moyeu âge.

Reste à consulter une dernière source d'information. Tout le monde sait que le qualificatif de barbare désignait exclusivement les peuples qui vivaient en dehors de la civilisation romaine, et que, dans la Gaule franque, les barbares, c'étaient avant tout les Francs germaniques. Ce mot n'avait en lui-même aucun sens injurieux (2). De même qu'à l'occasion un Romain se laissait traiter de barbare par les Grecs, qui avaient inventé le terme (3), de même les Germains l'adoptaient comme le qualificatif général par lequel on pouvait les distinguer de tous les provinciaux C'est ainsi que la Loi salique, qui certes ne veut pas marquer l'infériorité du vainqueur, désigne le Germain sous cette appellation : Francus aiil barharus qui legem salicam vwit (4). Saint

germaniques; au VI<-. (luarante-sept conlro vingt et un ; au VII«, trois contre sept. ! En d'autres termes, au Ve siècle, les noms de forme teutonique représentent un quart de la masse; au VI^ environ la moitié; au V1I^ plus du double. . Leblant,

op. cit., p. 84.

(1) De 47S à 578, les signatures épiscopales des actes des conciles sont dans le rapport de vingt-huit germaniques sur cinq cent huit romaines, soit une contre dix-huit Sur l'elisemble des noms relevés dans les inscriptions chrétiennes, les noms germani(iues sont d'un quart pour les laïques et d'un dixième pour les ecclésiastiques. Id., ihid., p. 73 et 74.

(2) Cf. G. Paris, Romania, t. I, p. 3, n. 2; Dahn, Die Kônige der Germanen, I. VII, p. 110 et llo; Hauck, Kirchengeschichte Dcutschlands, 2^ édition, t. I,

(3j <t Marcus vortit barbare, » dit IMaulc (Mi parlant de la traduction qu il a

faite d'une pièce de Dèmophile, VÀsinaria.

(4) Lex salica. 41, \. J'adopte l'interprétation donnée de ce passage par Sohm,

KT FRAxVCUS.

Fortunat, de son côté, n'attribuait pas au mot le moindre sens défavorable lorsqu'il disait de sainte Radegonde qu'elle était natione barbara (1), ou d'une matrone franque dont il faisait Téloge, qu'elle était Ron)aine par son instruction et barbare par son origine (2), ou du duc Launebod, fondateur de Sainl-Sernin de Toulouse, qu'il a fait, lui barbare, ce que n'avait fait aucun Romain (3) El précisément l'avant-dernier passage est bien instructif, car il nous permet de constater la vraie nationalité d'une Parisienne que son lieu natal et sa culture d'esprit auraient i)u faire prendre pour une Gallo- Romaine (malgré sou nom de Viiitutha). si le poète ne marquait d'un mot son extraction germanique.

Malheureusenunit, le critère fourni par le mot barbùriis nest pas plus certain que tous les autres. En effet s'il en faut croire un érudit moderne (4), le mot barbarus aurait pris, du IV'' au VI* siècle, le sens de soldat, et ce s<^'nt des guerriers et non exclusivement des Germains qu'il faudrait entendre plus d'une fois sous ce terme. Je ne voudrais pas me porter garant de la valeur de toutes les ])r(;uves invoquées à l'appui de cette assertion; néanmoins, à défaut de certitude, elle me paraît présenter au moins une certaine probabilité. Ainsi, par exemple, ce passage d'un écrit du IV* siècle : Sicut senatorem chlainys ornât, sicut agricultura Tusticum, sicut barbarum arma, il est difficile de croire qu'il ne s'agisse pas d'un guerrier en général. El lorsque, guidé par cette indication, je passe en revue les divers textes de Grégoire de Tours dans lesquels il emploie le mot de barbare, je suis frappé de constater que. plus d'une fois, le sens de soldat rend bien mieux que celui de barbare

Die Frànkische Reichs- imd Gerirhtsverfassung , p. o70, ((iii voit dans aut une équivalence et qui le prouve.

(4) Korlunat, Vita S. Radegundis, in init. (Scriptores rer. Meroving., Il, p. MiS'.

(2) Sanguine nobilium generata Parisius urbe.

Romana studio, barbara proie fuit.

Fortun., Carni., IV, 20, 13.

Cf. d'autres exemple.s cités par Dahn, op. cit., p. 'H.5, ii. a.

(3) Le même, Carm. II, 8, 23.

(4) Ewald dans le Neucs àrchiv, t. VIII, p. 334.

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l'idée que l'auteur traduit par barbarus. Sans doute, à côté du sens dérivé le sens primilil' subsiste, et nous trouvons dans Grégoire des passages où manifestement celui-ci est seul admissible (1); mais il en est. par contre, qui semblent l'exclure plutôt. Je cite :

Greg. Tuv ,H. F., II, 32. Goudebaud, assiégé dans Avignon pai' Gîovis, se plaint de sa situation à Aridius : Quid faciam ignora, quia venerunt hi barhari super nos. Or Gondebaud est un barbare lui-même, et par conséquent il est peu probable qu'il aurait employé le mot pour spécifier ses ennemis les Francs

Id , ib , IV, 33, Lorsque Cautiuus, évêque de Glermont, meurt, son siège est postulé par Eufrasius, que l'écrivain apprécie en ces termes : Pleriinique inebriabat barbaros sed raro reficiebat egenos. On ne voit nulle part qu'il y ait eu beaucoup de barbares à Glermont, ni qu'il ait existé une raison pour laquelle Eufrasius aurait préféré la société des barbares à celle de ses compatriotes, mais, s'il partageait les goûts des soldats, il aura recherché leur compagnie.

Id., ib,, W , 48. L'armée de Gliilpéric dévaste le pays situé au nord de la Loire. Les moines de Saint-Gyran-ia-Latte vont au-devant des soldats et leur disent : Ne passez pas ici, ô barbares (Noliie hac transire, o barbari!) C'est-à-dire sans doute : O soldats! L'armée de Ghilpéric, roi de Neustrie, était esseutieilemeut composée de Gallo-Romains, et c'est à ceux-ci que Iss moines disent o barbari.

Virt. Julian., 23. L'expédition que le roi Thierry I*"" d'Austrasie lit en Auvergne fut très désastreuse; on ne laissa rien ni aux riches ni aux pauvres, sauf la terre, que les soldats ne pouvaient emporter (praeicr terram vacuani quant secum barbari ferre non poterant). On remarquera que c'est généraîemeni à l'occasion des ravages d'une armée que Grégoire emploie le mot de barbari.

Ib.. 40. Le sanctuaire de Joué, près de Tours, possède des reliques de saint Julien devant lesquelles les faux serments

(4) Je crois devoir citer notamment Hint. Franc, III, lo; VII, 29; VIII, M Glor. Conf., 94 ; Vit Patr.,y], 2, et probablement aussi VU. Pair., V, 4.

no restent pas impunis; les barbares eux- mêmes nosent pas s'y parjurer (sed nec ibi tain ausu temerario pcrjurat barbarorwn cruda rnsticitas).

Ib., 44, Le sanctuaire de Saint-Julien est pillé à l'arrivée des guerriers (advenientibus vero barbaris). Un de ceux-ci a un clerc à son service; il est chrétien et il invoque saint Julien. Pourquoi donc Grégoire l'aurait-il traité de barbare, puisqu'on voit qu'il ne sait pas quelle est sa race?

Glor Mart., 59, La ville de Nantes a soutenu un siège du temps de Glovis (ciim siipradicta civitas fempore Clodovechi régis barbarica oallaretw obsidione). Obsidio barbarica ne paraît pas avoir beaucoup de sens si on prend barbarica dans l'accepiion de barbare, mais tout le monde sait ce qu'était un siège fait par une armée, par des soldats.

Vit. Patr., V, 1. Saint Porcien d'Auvergne a commencé par être l'esclave d'un homme de guerre (Hic enim servus fertur priiis cujasdarn barbari»

Citons encore deux passages de Frédégaire où, pour parler de l'occupation militaire d'un pays, il dit qu'on l'occupe rito barbarico (i), et un du Vita Sigismundi, qui emploie dans le même sens lexpression more barbarico (2). Les historiens qui ont vu dans ces passages des dévastations et des excès commis par des barbares se sont trompés; en lisant tout le contexte, il est manifeste que rien n'est plus éloigné de la pensée des auteurs.

Je conclus de tout ce qui précède qu'il faut renoncer à demander au vocabulaire des auteurs mérovingiens des renseignements sur la race des divers habitants de la Gaule. Impossible de savoir par eux, ni implicitement ni explici-

(1) Eu aniio Fredegiindis i-uiii filio Clilothario régi Parisius vel reliquas civitates rilo barbarico occupuvit et conlca filins Cliikleberti régis Teudeberto et Teuderico iiiovil exercitum loco nominante Latofao. Fredcg., IV., -17. Anno 18 regni Theuderici, c'um Alesaciones ubi fueral omifriîus, pi'eceptiiia pulris sui Childebei-ti tenebat, a Tiieiidebeberto lito barbaro pervadetur. Id., ib., IV, 37.

(2 Burguiidiones — • qui tenipore Valentiniani iinperaloris egressi de ipsis

biirgis, Gallias pctienint et more barbarico leiras vel populos imperialibus dicionibus subjugalos invaserunt. Yita s. Sigismnndi, dans Jahn, Gcsehichte der Burgtmdionen itnd Burgundirns, II, p. rM\; SRM, t. II, p. 333.

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tement, les vraies relations entre les Francs barbares et les Francs gallo-romains. Dans quelles proportions les premiers se sont-ils mêlés aux derniers, et dans quelles parties de la Gaule les trouvons-nous établis? Nous ne le saurons jamais par les témoignages écrits, qui ne soulèvent pas ces questions. Chaque fois qu'on a essayé de les résoudre, on l'a fait au moyen d'arguments dont les pages qui précèdent ont infirmé la valeur.

C'est donc en vain que Pertz, et à sa suite Loebell et P. Roth, ont essayé de démêler dans les populations de la Gaule, au VP siècle, les éléments germaniques. Examinons rapidement leur démonslratioii. Pertz (l) trouve des Francs barbares, non seulement à Trêves, où personne ne nie qu'ils aient résidé, mais encore à Rouen (2) et à Tournai (3), et nous pouvons le lui accorder, car dans les passages de Grégoire qu'il vise, et que nous avons reproduits plus haut, le mot de Franc, dont se sert l'auteur, est manifestement employé dans le sens étroit Mais lorsqu'il trouve des Francs barbares à Tours (4), il se laisse induire en erreur par les noms germaniques des personnages en cause, et Fustel l'a réfuté implicitement dans sa réponse à Monod, qui partageait l'erreur de Pertz (S). Nous savons à la vérité, par Fortunat, qu'à Tours saint Germain de Paris guérit une femme barbare (6), mais rien ne prouve ni qu'elle fût franque, ni qu'elle fût de Tours. On ne voit pas pourquoi Pertz veut qu'il y ait eu des Francs barbares à Metz; en relisant le i)assage de Grégoire de Tours qui devrait le prouver (7), on n'y trouve rien, sinon que la femme du duc Contran Boson y fut enterrée, et que son tombeau fut pillé par les gens du duc pendant que les principaux de la ville (seniores iirbis) étaient partis avec l'évêque pour assister à la fèto de saint Rémi, à Reims,

;lj Iv. l'erlz. Die (Icnihirklc dcr Mfroviiéi/inclii ii HoKsnieicr. \k 1:21.

(-2) GiCK- Tur., //. /■'., VUI, 'M.

(8) 1(1., ib., X, 27.

(4) Id. ib., VII, 47.

(ïy) Voir ci-dessus, p. 127.

(♦)) Forlunat Vif. s. Gcnnani c SO SltM. Aku. Autii/uixs l\ , |i. 17).

(7) (;iyg. Tur., //. F., VUI, 21.

ET FBANCUS. 135

On est encore plus étonné de voir soutenir qu'il y eut des Francs barbares à Soissons. Grégoire dit simplement que pendant que Ghildebert II résidait à Strasbourg avec sa mère et sa femme, les grands du pays de Soissons et de Meaux vinrent lui demander de leur donner son fils pour maître, afin qu'ayant parmi eux un enfant royal ils pussent d'autant mieux résister à l'ennemi (1).

On conviendra que la démonstration de Pertz est d'une étonnante faiblesse. Cela n'a pas empêché Loebell de la considérer comme acquise (2) : il déclare en conséquence se borner à la compléter, et cite trois cas dans lesquels il croit reconnaître des barbares à leurs noms. Les personnages cités sont : un Clermontois du nom d'Ascovindus (3), un Poitevin du nom de Wiiiulfus (4), et un habitant de Saint- Bertrand de Comminges appelé Ghariulfus (5). Après ce qui a été démontré plus haut, je pense qu'il est inutile de perdre son temps à la réfutation de Loebell.

Roth enfin (6). qui ne s^ible pas douter de la force probante des textes invoqués par Pertz et par Loebell, en ajoute encore quelques autres que voici. Il y a des Francs barbares à Paris, puisque Grégoire parle de la miiltitndo Francorum qui voulait pénétrer dans l'église où se tenait un concile (7). Gela ne prouve rien : il faudrait d'abord déterminer la valeur du mot Franciis, et tout fait penser qu'il est pris ici dans le sens large ou moyen II est dit du prêtre Eufrasias, de Glermont, qu'il avait l'habitude d'enivrer les barbares. Mais il faudrait d'abord établir que barbai'iis n"a pas ici le sens de soldat, puis quïl a celui de Franc Un passage de redit de Ghilpéric (o61-o84) semblerait faire croire, d'après

(1) « Tune viri fortiores, qui erant in urbe Sessonica sive Meliiensi, venerunt ad euni dicentes » etc. Greg. Tur., H. F., IX, 36.

(2) Loebell. Gregor von Tours und seine Zeit. Leipzig, 1839, p. 103; 2* édition, p. 80, n. 3.

(3) Greg. Tur., H. F., IV, 16.

(4) Id., ib., IX, 13.

(o) Id.. ib., VII, 37.

(6) Rotb, Geschichte des Beneficialiresens, p. 68, noti" lOi.

(7) Greg., Tur., H. F., V, 19.

m. — FiRANCIA

Roth, qu'il y ji eu des Francs barbares établis au sud de la Garonne; il suHit d'en lire le texte pour se convaincre qu'il ne dit rien de pareil (1) Enfin le biographe de saint Aridius de Gap nous dit qu'il est de noble race franque (2), et celui de saint Austregisile (dont l'origine franque ressort, pour Roth, de son nom même) nous apprend qu'il est un indigène de Bourges (3). Gomme ces deux preuves sont nulles, ainsi qu'il résulte des pages précédentes, je puis me borner à signaler ici la contradiction de Roth, qui veut qu' Austregisile soit Franc à cause de son nom germanique, et qui ne veut pas qu'Aridius soit Romain, bien qu'il porte un nom romain, ainsi que son pèi'e et sa mère. En réalité, nous ne savons la race ni de l'un ni de l'autre, mais toutes les probabilités sont pour leur origine gallo romaine, puisqu'ils sont originaires de pays où la population n'a dû recevoir qu'un très faible appoint d'éléments germaniques.

L'impossibilité de distinguer les Francs barbares des indigènes gallo-romains est propre au royaume franc. En Burgondie, la distinction e.çt de règle entre Burgondes et Romains, Elle l'est de même entre Romains et Bretons en Bretagne, où elle est formellement faite par le concile de Tours en 567 (4). La circonstance est hautement significative. Elle ne confirme pas seulement ce que la critique est parvenue à établir touchant la parfaite égalité de condition politique de tous les iK:)mmes libres du royaume franc. Combinée avec les résultats que donne notre étude sur les mots Franciis et Francia, elle prouve que dès le premier jour l'harmonie fut parfaite entre les Gallo-Romains et les

(1) (1 Perlraclaiile» in Dt^i nomeii cimi viris inagnillcentis.siiiiis oblinialibus vel antrusUonibiis ot oiniii populo iioslro ronvenit, quia lluviiim Caronna horedilas non Iransiebat, iibi el ubi in l'pgiono nostra liciviiilas delur, sicut el roliqua loca ul et Turrovaninsis hereililaleiti ilare debenl cl acripcn-. » IJoretins, Capiltilaria. I, p. H.

(2) Voir ci-dessus, p. lOS.

(3) « Beatus Austregisilus, nains Augino palif, fiiturigae civitatis indigona luit, parentuin quideni clara progenic. » Acta S(nir(., t. \ de mai, p. 229 B.

(4) AdjicJnius oliam ne quis Britannuni aut llonianum in Arniorico .sine nielropolis anl coinprovincialium voluntale vel lilloris episcoponnn ordinare prae^sumat. MGH., Conrifio ncvi nicrovingici c. 9, p. 12i.

barbares, et qu'ils ne connurent jamais ces mortelles antipathies de race qui causèrent la chute des monarchies ariennes. Celles-ci furent édifiées sur la base d'un dualisme irréductible, qui ne cessa de mettre aux prises les deux nationalités en présence, et qui amena bientôt !a réalisation de la parole évangélique : Omne regniim diçisum peribii. Dans le royaume franc, la fusion fut si complète et si intime que l'analyse scientifique la plus minutieuse ne parvient pas h en dissocier les éléments (i). Gela est admirable, et rien ne montre mieux l'art profond et la sagesse consommée qui présidèrent à la formation de la nation française (2).

(1) Par suite de quelle lamentable aberration un homme de la valeur d'Augustin Thierry a-t-il pu s'y méprendre au point de voir dans ce phénomène grandiose tout juste le contre-pied delà vérité? Je cite textuellement : a L'orgueil, chez les Franks, 1) était plus fort et plus hostile aiia- vaincus que chez les autres Germains (\) ; ils sont n les seuls dont les lois établissent une diflérence de valeur légale entre le Romain » et le barbare, à tous les degrés de condition sociale. Ni les Goths, ni les Burgondes, » ni les Alamans, ni les Suèves qui prirent le nom de Baivares et occupaient un » pays où il y avait de grandes villes romaines, ne tirent rien de semblable, quoique » souvent, dans leurs accès de colère, il leur arrivât d'employer le nom Romain » comme un terme d'injure. S'il n'est pas exact de donner pour seuls ancêtres au » baronage français les Franks du V'' et du VI'' siècle, on doit reconnaître que le » mépris intraitable des derniers conquérants de la Gaule pour qui n'était pas de » leur race a passé, avec une portion des vieilles mœurs germaniques, dans les » nKjeurs de la noblesse du moyen âge. L'excès d'orgueil attaché si longtemps au Il nom de gentilhomme est né en France (,!) ; son foyer, comme celui de l'organisation » féodale,. /«f la Gaule du centre et du nord (!) et peut-être aussi l'Italie lombarde. » C'est de là qu'il s'est propagé dais les pays germaniques, « etc., etc. {Récits des temps mérovingiens, Furne et Jouvet, t. I, p. 19o). Je me borne à faire remarquer sur cette tirade que le seul fait allégué, la ditférence de vergeld, appartient à une période antérieure à la formation du loytuime de Clovis; quant à l'énorme distraction de l'historien, qui a passé à côté d'une des plus magnifiques révélations de l'histoire presque sans même s'en apercevoir, elle ne s'explique (jue par les préoccupations politiques dont, à son insu, Augustin Thierry est toujours resté iniluencé.

(•2) Ce mémoire a paru dans la Revue des Questions historiques, t. LVII (180o\ sous le litre : La France et les Francs dans la langue jiolitique du moijm-àge

LE PSEUDO'ARAVATIUS"

Il y a dans l'histoire ecclésiastique un revenant célèbre connu sous !e nom d'Aravatius, Il se donne pour un évêque de Tongres qui aurait vécu au V^ siècle et prétend qu'on Ta identifié à tort avec saint Servais, qui vivait au IV''. Evoqué par Adrien de Valois, qui se persuade avoir droit à la reconnaissance des fidèles de Tongres, de Maestricht et de Liège pour leur avoir donné un saint et un évêque de plus (2), il fait son apparition depuis trois siècles dans les environs de l'historiographie liégeoise et essaie d'y pénétrer. Les érudits belges, toutefois, font bonne garde autour de leurs annales, et depuis Godefroi Henschenius (3), ils l'empêchent par leurs exorcismes d'y pénétrer. Mais les érudits français et allemands, moins avertis, sont plus

(1) Remaniement d'an article paru d'abord sou!» le même titre dans Analecta BoUandiana, t. XVI (1 «97 j.

(2) Habelnint mihi gratiam, ut spero. Tungrenses, Trajectenses, Mosani ac Leodienses, quod pro uno duos ipsis bealos episcopos et sua utrique gesta separata paucis asseruerim atque unum de primis Tungi-ensis ecdesiae antistibus primus omnium e tenebris velustatis a<- oblivionis eruerim. A. de Valois, Rerum Francicaruni , I. I, préface non paginée.

(3) G. Hensclieniu.s, Excgcais hinlorUa de episcopatii Tungmn:i nr Trajcrlenxi, eu lêle du tome Vil de mai des Aeta Sanctonim, pp. XXII-XXIV.

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