‹ Études germaniques (volume 2)Chapitre 8 sur 20 · ROMAINE · texte numérisé non relu

ROMAINE

Les événements qui ouvrirent la Germanie à la domination romaine remplissent une période d'en- Destinée de

• n *>*> t n Rome.

viron soixante-cinq ans, depuis 1 an 55 avant J.-C. ce qui faisait

11 sa puissance.

jusqu'à l'an 10 de l'ère chrétienne. Il faut savoir ce que Rome était alors, et quelle sorte de civilisation elle portait aux peuples conquis.

Pendant que les lieutenants d'Auguste établissaient au bord du Rhin les quartiers de leurs légions, Yirgile, retiré dans quelqu'une de ses villas de Campanie ou de Sicile, dictait l'admirable discours de Jupiter, au premier livre de l'Enéide, où il résumait toute la pensée de son poëme, et probablement toute la politique du prince dont il ser-

vait les desseins. Il y faisait intervenir le décret du ciel pour fixer d'avance la fortune « de ces « Romains maîtres de toutes choses, de cette na- « tion qui porterait la toge pacifique. Sa puissance « ne devait trouver de bornes ni dans l'espace ni c< dans le temps, car un empire sans fin lui était « promis. Alors se fermerait le temple de la guerre, « et des dieux bienfaisants donneraient des lois a aux peuples désarmés. » Ce n'étaient point là des songes de poëte ; c'était la doctrine des orateurs, des historiens, des hommes d'Etat. Au langage de Gicéron et de Tite-Live, il semblait que des débats du forum dépendît la sûreté de l'univers. Mécène conseillait à Auguste de proclamer l'union du monde sous un seul pouvoir, et d'effacer ces différences d'usages et de gouvernements qui divisaient les hommes. Un peu plus tard, Pline admirait « l'immense majesté de la paix romaine » enveloppant toute la terre. « Les dieux, disait-il, « avaient choisi l'Italie pour rassembler les em- « pires divisés, pour adoucir les mœurs, pour rap- « procher, par le commerce de la parole, les lance gués de tant de barbares qui ne s'entendaient « pas, et pour ramener l'homme à l'humanité. » Assurément on ne pouvait exprimer en termes plus forts la mission de Rome, et quelle part elle devait prendre à l'œuvre de la Providence, qui était de rétablir l'unité détruite de la famille humaine (1).

(1) VirgiJe, Mneid., I, 28 et suiv. Cf. Cicéron, pro Balbo, pas-

Tout semblait fait pour assurer cette destinée. La société romaine était le résultat et comme l'abrégé des civilisations antiques. Les traditions religieuses de l'Orient se conservaient encore dans les sanctuaires étrusques, d'où la ville de Romulus avait reçu ses croyances, ses rites et ses prêtres. Rien de plus remarquable, chez un peuple dont les commencements sont si grossiers, que cette théologie savante qui plaçait au faîte de l'univers une puissance inconnue, immuable; au dessous, une série de dieux émanés d'elle ; plus bas, les âmes considérées comme autant de divinités, mais déchues, condamnées à descendre sur la terre et jusqu'aux enfers, pour y subir les expiations prescrites, avant de remonter au ciel. De là, la science des augures, le culte des mânes, et ce commerce avec le monde invisible, qui faisait le fond des institutions romaines, qui prêtait à la cité une majesté vraiment divine, et la mettait en mesure d'exiger tous les sacrifices et de compter sur tous les

sim; Sénèque, Epist. xlvii. Pline, Hist. nat., III, 6 : « Numinc deùm electa (Italia) quae... sparsa congregaret imperia, ritusque molliret, et tôt populorum discordes ferasque linguas sermonis commercio contraheret ad colloquia, et humanitatem homini daret. » Les Grecs avaient fini par reconnaître cette mission de Rome. Plutarque, de Fortun. Rom.; Aristide, Orat. in Romam; voyez aussi l'hymne d'Érinne, eî; tyjv Pwjxyiv. Et, sur ce point, les chrétiens des premiers siècles pensaient comme les païens : Terlullien, de Anima, 30 ; ad Scapulem de persecutione : « Quousque saeculum stabit, tamdiu enim stabit (imperium). » Voyez aussi Thierry, Histoire de la Gaule sous l'administration romaine, t. I ; et F. de Champagny, Tableau du monde romain, t. I, liv. I.

dévouements. D'un autre côté, les lettres et les arts de la Grèce étaient venus tempérer la sévérité des mœurs latines. Les fils des patriciens, élevés par des pédagogues grecs, allaient achever leurs éludes aux écoles d'Athènes et de Rhodes. Tout ce que la poésie avait produit de plus achevé depuis Homère jusqu'à Théocrite, tout ce que les maîtres de Démosthènes et ses émules avaient porté de raffinements dans l'art de la parole, tout ce qu'avaient pu faire six siècles de philosophie pour l'éclaircissement des questions qui tourmentent l'esprit humain, tant d'inspirations, tant de travaux, avaient passé dans la langue rustique du La" tium, pour la façonner, l'ennoblir, et y développer enfin les qualités incomparables qui en firent l'idiome commun du monde policé. Le génie romain profitait donc de ce qui l'avait précédé, mais en y ajoutant ce qu'il avait de propre, je veux dire le sentiment du juste, la passion du droit et la volonté de le faire régner parmi les hommes. Sans doute, chez les Indiens et les Grecs, on avait écrit des lois, mais pour un temps, et pour un seul peuple : la gloire des Romains fut d'en avoir voulu faire pour tous les temps et pour toute la terre. C'est à quoi ils travaillèrent, en brisant de bonne heure le cercle étroit, mais puissant, de leur constitution théocratique, en engageant une lutte de quatre cents ans contre le patriciat, jusqu'à ce qu'ils arrivassent, par les plébiscites de leurs tribuns, par les

édits de leurs préteurs, par les doctrines de leurs jurisconsultes, à ces notions de droit naturel qui ont leur source dans la raison divine, et leur application dans toutes les sociétés. Je ne m'étonne plus qu'épris de cette justice absolue, les Romains s'en soient déclarés les interprètes et les vengeurs, qu'ils aient prétendu ne servir qu'elle en contraignant par les armes les peuples qui résistaient à leurs lois, et qu'enfin la plus belliqueuse nation de l'univers se soit considérée comme la gardienne de la paix universelle (1).

De si hautes pensées n'avaient rien de téméraire au temps où Auguste ferma le temple de Janus. Au delà des frontières poussées de la mer du Nord au mont Atlas, etde l'océan Atlantique à l'Euphrate, l'autorité de Rome s'étendait sur un nombre infini de royaumes et de tribus, qu'elle tenait dans l'épouvante ou dans le respect. Les Scythes et les Sarmates sollicitaient son alliance ; les Parthés avaient rendu les aigles enlevées aux légions de Crassus ; on avait vu venir les ambassadeurs des Indiens et des Sères, avec des éléphants et des trésors : ils avaient mis quatre ans à traverser l'Asie

(1) Ottfried Miiller, die Etrusker. — Plutarque, Vie de Romulas. — Suétone, de Illustribus Grammaticis. — Giraud, Histoire du Droit romain. — Digeste, 1. II, de Origine juris. — Virgile, VI, 855 et suiv. :

Tu regere imp^rio populos, Romane, mémento. Hae tibi erunt artes, pacisque imponere morem...

Pline, Hist. nat., XXVII, i : « Immensa pacis romance majestate. » Sénèque, de Providentiel : « Gentes in quibus romana pax desinit . *

et la moitié de l'Europe, pour apporter les hommages de leurs rois. Chaque année une flotte romaine partait de la mer Rouge et allait toucher à la côte de Malabar. Un peu plus tard, d'autres vaisseaux achevèrent le tour de la Grande-Bretagne. Au récit de ces navigations, les esprits s'échauffaient et commençaient à prévoir l'époque où, selon la parole de Sénèque, « l'Océan ouvrirait ses barce rières et laisserait passage à d'autres Argonautes « vers un continent nouveau. » Rome n'ayant plus rien à vaincre, le moment lui semblait venu de tout régler. Elle ne paraissait avoir recueilli les traditions des peuples civilisés que pour faire à son tour l'éducation des barbares, et pour étendre d'un bout du monde à l'autre le bienfait des mêmes lumières (i).

ce qui faisait Cependant la civilisation romaine, au moment

J'impuiss.ince t . .

de Rome, de sa plus grande puissance, recelait déjà tous les vices qui devaient la précipiter. On a vu ailleurs comment le paganisme, en divinisant la nature, en s'attachant à reproduire dans son culte les deux mystères de la vie et de la mort, avait abouti à la

(1) Florus, Epitom., IV, 12 : « Omnibus ad occasum et meridiem pacatis gentibus, ad septentrionem quoque, duntaxat intra Rhenum atque Danubium, item ad orientem intra Cyrum et Euphratem : illi quoque reliqui, qui immunes imperii erant, sentiebant tamen magnitudinem, et victorem gentium populum romanum reverehantur..., » etc. Cf. Strabon, Tacite, Agricola, 10, et le célèbre passage de Sénèque le Tragique : « Venient annis — Saacula seris — Quibus Oceanus — Vincula rerum — Laxet et ingens — Pateat tellus, — Nec sit terrarum — Ultima Thule. »

prostitution religieuse et au sacrifice humain. Aux fêtes de la Bonne Déesse, les matrones, dit saint Augustin, faisaient dans le temple ce qu'elles n'auraient pas voulu regarder au théâtre. Et pourtant on sait assez ce que supportaient les spectateurs du théâtre latin, et comment on y poussa le goût de la réalité jusqu'à déshonorer des femmes et brûler des hommes sur la scène, quand il fallait représenter les amours de Jupiter ou la mort d'Hercule. Les lieux où se consommaient ces horreurs passaient pour sacrés. Au milieu s'élevait l'autel de Bacchus, et tout se faisait au nom des dieux. On considérait comme autant de rites religieux les combats de gladiateurs et ces jeux où les condamnés, parés de bandelettes à la manière des victimes, étaient jetés aux lions et aux ours. A la menace d'une grande calamité publique, on enterrait vivants deux étrangers, en l'honneur des divinités de l'enfer. Jusqu'au quatrième siècle, on ne cessa pas de placer, chaque année, une coupe fumante de sang humain sur l'autel de Jupiter Latial. De tels excès contentaient les passions violentes de la multitude, mais ils soulevaient la raison. Le souvenir du sacrifice d'Iphigénie indignait le poëte Lucrèce, et l'armait contre une religion qui avait pu conseiller tant de crimes. Les doctrines épicuriennes se propageaient rapidement parmi les puissants et les riches, dont elles charmaient la mollesse et dont elles endormaient les remords. César faisait profession publique au sénat

de ne point croire à la vie future; et le peuple, gagné déjà par les mêmes opinions, allait volontiers siffler ses dieux, quand un poète comique lui donnait en spectacle Y Adultère d'Anubis ou Dianebattue de verges. La philosophie ne réparait pas les ruines qu'elle avait faites. Cicéron, le plus sage et peut-être le meilleur des Romains, entouré de toutes les lumières de l'antiquité, employait un dialogue de ses Tusculanes à démontrer premièrement l'immortalité de l'âme, et subsidiairement que la mort ne serait point un mal, encore que l'âme dût mourir. Vainement l'interlocuteur se déclare satisfait de la première démonstration ; Cicéron insiste : «Il faut, dit-il, se défier de tout : on peut se laisser surprendre à la subtilité d'un raisonnement ; les sages se sont trompés sur des points plus clairs; » et ce dogme de l'autre vie lui paraît encore enveloppé d'obscurité. Les stoïciens n'y trouvent pas plus de lumière : les plus habiles professent que les âmes survivent aux corps, mais pour un temps; qu'elles habitent une région du ciel, mais jusqu'à ce que, l'espace étant rempli, les premières venues soient anéanties, afin de laisser place aux dernières. Je ne sais rien de plus respectable que ces efforts désespérés de la philosophie pour résoudre les questions religieuses qui ne lui laissent point de repos; mais je ne sais rien de plus démontré que son insuffisance (1).

(I) Tite Live, Hist., XXXIX et suiv. : Sept mille personnes envc-

Le paganisme avait encouragé les mauvais penchants de l'humanité. Cependant il enseignait la crainte des dieux, la distinction du bien et du mal, tout ce qui faisait le fond de la conscience et que l'incrédulité détruisait. De là cette corruption qui marque les derniers temps de la république, lorsque, les anciennes vertus s'éteignant, il ne resta plus dans les cœurs que la passion de l'or, du sang et delà chair. Alors Atticus faisait la traite des gladiateurs et prêtait à la grosse aventure ; César souriait aux sarcasmes de ses soldats, qui lui reprochaient l'infamie de ses nuits; Auguste faisait crucifier un de ses esclaves pour avoir mangé un oiseau dressé dont il aimait les jeux. Quand l'homme était tombé si bas, comment la sainteté de la famille se fût-elle soutenue? Je m'explique ainsi la contagion

loppées dans les mystères infâmes des bacchanales. Sur les prostitutions religieuses, saint Augnstin, de Civitate Dei, VII, 24. Pline, Hist. nat., XXVIII, 4. Pline, XXX, i. Le sénat rend en 669 un décret contre les immolations humaines. Mais Porphyre, de Abstinentia, II, 56, atteste que. les immolations continuaient de son temps. Sur les deux étrangers qu'on enterrait vivants, Tite-Live, XXII, 57 ; Pline, XXVIII, 2. Sur le caractère religieux des combats de gladiateurs, Valère Maxime, III, 4, 7. Sacrifice humain offert par Octave aux mânes de César, Suétone, Octav., 15. Lactance, Z)ïym. Institut., lib. I : « Si quidem Latialis Jupiter etiam nunc sanguine colitur humano. » En ce qui touche les spectacles, Tite Live, Hist., VII, 1, 2. Tertullien, Apologetic. et Advers. Gnosiic. Cyprien, de Spectaculis. .Vagnin, Origines du théâtre. Et sur toute celte corruption du paganisme, Tschirner, der Fatl des Heidenthums. Filon, Mémoire sur Vélat moral et religieux de la société romaine. Cicéron, Tuscul., I, « 78 : Nihil nimis oportet confidere... in his est enimaliqua obscuritas. » Ibid., 77 : « Stoici autem usuram nobis largiuntur tanquam cornicibus : diu mansuros aiunt animos, semper, negant..., » etc.

du célibat, la facilité du divorce, qui introduisait une sorte de polygamie successive ; en même temps qu'un tribun du peuple, Helvius Cinna, se disposait à faire décréter publiquement la pluralité des femmes. Dans les proscriptions du second triumvirat, plusieurs fils avaient dénoncé leurs pères. Plus tard, il fallut qu'un sénatus-consulte interdît les emprunts d'argent aux fils de famille, que l'impatience de leurs créanciers poussait au parricide. L'Etat même ne conservait plus rien de ce prestige religieux que lui prêtaient les vieilles croyances. La négligence des patriciens avait laissé périr l'antique tradition des augures; on n'en retenait que de vaines cérémonies, qui ne commandaient plus le respect du peuple. Toute la morale des citoyens puissants était dans cette maxime d'Euripide : «S'il « faut violer les lois, il faut les violer pour régner ; « en toute autre chose, observez la justice. » A quoi bon rappeler la vénalité des élections, la rapacité des magistrats et des officiers du fisc, la spoliation des provinces? Au milieu de ce désordre universel, grandissait la puissance impériale. Sans doute les Césars maintinrent les magistratures, mais pour s'en attribuer la meilleure part, le souverain pontificat, le tribunat, la censure, le proconsulat, et pour ne laisser aux autres que des honneurs sans puissance. Le nom de la république subsistait, mais comme une fiction légale à laquelle personne ne croyait plus. Ce système de fictions faisait le côté

faible de la législation romaine. Le respect des règles anciennes s'attachait à en garder la lettre, pendant que la différence des temps introduisait un esprit nouveau. Ainsi la loi des douze tables ne connaissait d'héritiers que les parents par les mâles : le préteur appelait à la succession les parents par les femmes, mais en les supposant héritiers légitimes. La loi qui punissait le vol ne prévoyait ce crime qu'entre citoyens romains : en citant devant les juges l'étranger coupable, il fallait le supposer citoyen. L'antique solennité du combat judiciaire se perpétuait, mais en remplaçant la lance par la verge. Toute la procédure n'était qu'une suite de formules surannées et d'actes fictifs, queCicéron necraignait pas de livrer au ridicule, qui heurtaient le bon sens public, et qui menaient au mépris de la loi, et par conséquent à sa ruine (1) .

(1) Sur la corruption des mœurs, Salluste, Catilin., 10 ; Jugurth., 41. Cicéron, Lettres familières, 8, 8; 1, 9 ; G, 2; à Atticus, 5, 19; 4, 4; 15. Suétone, in Cœsare, 22, 30, 49, 51, 52 : « Helvius Cinna tribunus plebis plerisque confessus est habuisse se scriptam paratamque legem, quam Cœsar ferre jussisset cuni ipse abesset, uti uxores liberorum quscrendorum causa quas et quot yellet ducere liceret. » Le trait d'Auguste, qui fait un singulier contraste avec sa clémence chez Vedius Pollio, est rapporté par Plutarque, Apoplithecj m. — Digeste, 1. I, ad S. C. Macedonianum : « Ne cui, qui filiofamilias pecuniam mutuam dedisset actio petitioque daretur. » — Gaius, Institut, comment., III, 23; IV, 11 et suiv.; 37 : « Item civitas romana peregrino fmgitur... veluti si furti agat vel cum eo agatur . » On ne finirait pas, si l'on voulait énumérer toutes les fictions de la procédure romaine, tout ce qui s'y faisait de ventes simulées, per œs et libram. On feignait de vendre l'enfant qu'on émancipait, l'enfant qu'on donnait en adoption, la femme qu'on voulait rendre maîtresse de ses affaires, l'hérédité qu'on voulait transmettre, etc. Cicéron, pro Murena, 23-27.

Ér. germ. i. "21

Enfin, cette culture même des lettres, qui eut toute sa fleur au siècle d'Auguste, approchait déjà de son déclin. Les écrivains romains en étaient venus à ce moment critique où, préoccupés à l'excès de la perfection des formes, ils allaient négliger le travail de la pensée et le soin des grands intérêts, sans lesquels il n'y a pas de grandes littératures. Les signes avant-coureurs de la décadence se déclarèrent avant la mort d'Auguste. Deux beaux esprits marquent l'altération du goût, l'un dans la prose, l'autre dans la poésie : je veux dire Pollion, ce critique malveillant de Cicéron et de Tite Live, et Ovide, qui loua Virgile, mais qui n'en reproduisit ni la sobriété ni la vigueur. Dès lors la passion des exercices déclamatoires et des lectures publiques pousse les orateurs et les poètes à ces défauts qui plaisent, à ces effets de parole qui soulèvent les applaudissements de l'auditoire, mais qui n'auront que les dédains de la postérité. L'érudition succède à l'inspiration épuisée, et l'art remplace le génie (1). Yoilà donc où en était la civilisation romaine quand elle pénétra chez les Germains. Elle pouvait leur bâtir des temples; mais les dieux qu'elle y devait installer ne valaient pas mieux que ceux du Nord : ils inspiraient moins de foi, par conséquent moins de vertus. Elle avait à leur proposer des lois admirables, mais servies par

(1) Suétone, de Illustribus grammaticis. Tacite, de Causis corruptœ eloquentiœ. Quintilien, lib. XII, cap. x.

de mauvais citoyens. Elle leur portait des écrits de ses plus grands maîtres, mais commentés par des disciples stériles. Il y avait assurément bien moins de poésie dans les écoles des grammairiens latins, que dans les chants d'une troupe de barbares rassemblés autour d'un bûcher pour célébrer les funérailles de leur chef.

La conquête de la Germanie fut poussée plus Histoire de

la conquête

loin qu on ne pense communément ; elle fut sou- romaine

* l en Germanie

tenue plus longtemps, elle eut de plus grands effets.

Déjà César avait pris possession de la rive gauche du Rhin, occupée par des populations d'origine germanique. Deux fois (55 et 53 avant J.-C.) il avait passé le fleuve, et poussé ses reconnaissances jusque dans l'intérieur du pays, dont la courte description fait une des plus belles pages de ses Commentaires. Après ses guerres d'Asie, il se proposait de revenir par le nord du Pont- Euxin, de prendre à revers la Germanie, qu'il traverserait de l'est à l'ouest, et de rentrer dans les Gaules avec la gloire d'avoir étendu l'empire jusqu'à l'océan Septentrional, regardé comme la limite de l'univers. Ce rêve ne fut pas réalisé; mais il est remarquable que le génie de César ait été attiré vers ces trois grands pays du monde moderne, la France, l'Angleterre et l'Allemagne; qu'il n'ait pas moins fallu que son épée pour commencer leur destinée, et que sa plume

pour écrire le premier chapitre de leur histoire (1).

Auguste se fit un devoir filial d'accomplir le vœu de son prédécesseur. Après avoir affermi, par les soins de ses lieutenants, Agrippa et Munatius Plancus, la domination romaine sur le Rhin ; après que ses fils adoptifs, Drusus et Tibère, eurent soumis les peuples indomptés qui s'étendaient des Alpes au Danube, il crut le moment venu de pénétrer au delà des deux fleuves. Drusus (12 ans avant J.-G.) attaqua la Germanie par le septentrion : sa flotte descendit l'Yssel, rasa les côtes de la Frise et vint aborder à l'embouchure de l'Ems, où il construisit un fort. L'année suivante, il s'avança par terre jusqu'au Weser : une troisième expédition le conduisit au bord de l'Elbe. 11 songeait à forcer ce dernier obstacle, lorsqu'un jour, dans la profondeur des bois, lui apparut une femme d'une stature plus qu'humaine, qui lui ordonna, dit-on, de retourner en arrière, et l'avertit que sa dernière heure approchait. On ajoute que peu après il mourut d'une chute. C'est le récit des historiens romains : et qui sait si, dans cette apparition, il ne

(1) Florus, III, 10; César, Comment., V, VI; Plutarque, in Cœ~ sare : napaaxîuy) Si xal vvwp.Y) cTpaxsusiv |j.ev etÙ nàpô&u;, xaraa- Tf£(j;a[j.c'vco $ï tgutouç xai ^i1 ïpy.avîa; Trapà tïiv Kaarctav ôaXasaav y.o.1 tov Kaûxaaov Èx7T£pt£X9o'vn no'vTcv st'ç ttiv 2xuôi>a]v £|J.êaAsïv• xal Ta 7T£pi^topa r£pp.avcïç xal TEppiaviav aùxriv STTt^pajAovn ^là KeXÔwv ÈTravEXÔ^v £tç ÏTaXiav xaî auvâ<]«at tov xuxXgv tgùtcv tt; 7i*yE[AGvîa; t» îfavTa^o'ôev w/.ssww nspto^&mâetovi;.

faut pas reconnaître quelque prêtresse de Woden, qui se crut inspirée d'arrêter l'étranger au passage, et de sauver les derniers sanctuaires de ses dieux (1)? Toutefois Rome n'abandonna point les conquêtes de Drusus. Pendant dix-huit ans, les légions sillonnèrent le pays, écrasèrent toutes les résistances, accoutumèrent les peuples à la crainte, qui est le commencement de la soumission. Domitius Ahenobarbus passa l'Elbe, et éleva, sur la rive droite, un autel en l'honneur d'Auguste. Des négociations s'ouvrirent avec les Burgondes, dont les tribus couvraient les bords de la Vistule. Toutes les résistances paraissaient domptées; le génie des peuples et même le climat semblaient s'adoucir : c'était un autre ciel, une autre terre. Des progrès si rapides furent interrompus par le désastre de Varus, écrasé avec trois légions dans la forêt deTeutoburg. Mais le jeune et vaillant Germanicus vengea l'honneur du nom romain. Après deux ans de victoires, il ne demandait plus qu'une campagne pour achever la réduction de la Germanie en province. La jalousie

(1) Dion Cassius, XLVIIÏ, L; LUI, LIV. Strabon, IV, VII. Tite Live, CXXXV, CXXXVI, CXXXVIII. Tacite, Annal, XII, 27 ; Germania, XXVIII. Velleius Patercuhis, II, 95, 97. Horace, Carm., IV, 4, 14. Monument. Ancyr., tabul. 2a. Florus, IV, 12. Sur la mort de Drusus, Tite Live, CXL. Dion Cassius, LV, 1 : Tmi fâp tiç puîÇwv r, xarà àvôpw7rou «pûiiv à-rcav retraça aura), É'cpvr 7roï âvira ènz'vyri. Apoûae àxo'pE<TTe, x. t. X. Il est impossible de citer ici tous les témoignages de l'antiquité sur une époque si connue ; on les trouvera réunis dans le savant Livre de Barth, Deutschlands Urgesehichte, t. I. Parmi les historiens modernes de l'Allemagne, j'ai consulté principalement Pfister et Luden.

de Tibère le priva de cette gloire, en lui décernant la vaine pompe du triomphe. Rome vit traîner au Capitole des prisonniers de toutes les nations germaniques, des prêtres, des chefs enchaînes avec leurs femmes et leurs fils. On portait autour du vainqueur les images des fleuves captifs; mais en même temps l'armée victorieuse commençait à quitter leurs bords; elle se retira lentement et à regret. En Tan 28 de l'ère chrétienne, le poste laissé à l'embouchure de l'Ems se maintenait encore; en Tan 47, les légions campaient près du Weser. Claude ordonna qu'elles se repliassent sur le Rhin. Mais la guerre avait duré un siècle et c'était plus qu'il n'en fallait aux Romains pour laisser au delà du Rhin une trace ineffaçable (1).

(1) Tacite, Annal., IV, 44. Dion Cassius, LV, 6. Suétone, in liber., 9. Velleius Paterculus, II, 72, 97, 118. Florus, IV, 12 : « Ea denique in Germania pax erat ut mutati homines, alia terra, cœlum ipsum mitius molliusque solito videretur. » Cf. Dion, LVI, 18 : yEç ts tov xo'fffj.ov c<p5>v ('Ptofxaîwv) oî Papëapci [/.eTeppu0p.iÇoVTO x&t à*fopàç êvo'p.iÇûv, covo'<5ouç ts eîpnvtxàç éiroioûvTO. Le sénat regardait déjà la Germanie comme une province : « Ipsi (Druso) quod nunquam, alias, senatus romanus ex provincia dédit. » Florus loco citato. L'expédition de Domitius Ahenobarbus, au delà de l'Elbe, est surtout connue par le fragment de Dion Cassius que Morelli a publié à Bassano, 1798. — Sur la défaite de Varus, le récit le plus instructif me semble être celui de Velleius Paterculus, II, 117, 120. Cf. Dion, LVI, 18 et suiv. Florus, IV, 12. Tacite, Annal, 1. Manilius, Astronomie, I, 894, rapporte les signes célestes qui annoncèrent la destruction de l'armée romaine. Cf. Suétone, in Octavian., 23, 49. Senec, Epist. lxvii. — Sur les guerres qui suivirent, Suétone, in Tiberio, 18,21. Velleius Paterculus, 120 et suiv. Ovide, Trist., III, 12; IV, 2. Tacite, I; passim, 2, 5-26. 11 faut lire dans Strabon, VII, la description du triomphe de Germanicus. En ce qui touche la domination romaine en Germanie après le rap-

Si les armées romaines reculaient au nord, elles reprenaient leurs avantages du côté du midi. Déjà Tibère (7 ans après J.-C.) avait dompté la puissante nation des Marcomans, établie dans les montagnes de la Bohême , d'où elle dominait le cours du Danube. Trajan s'attacha à soumettre la rive gauche du fleuve, depuis sa source jusqu'à ses bouches. Avant de succéder à l'empire, ce grand homme commandait en Germanie (94-98). On y avait admiré la rapidité de ses expéditions, la fermeté de son gouvernement, le respect qu'il inspirait aux barbares, lorsque, assis sur la chaise curule, entouré des faisceaux, il rendait la justice à tant de peuples différents de mœurs et de langues. C'est alors qu'il paraît avoir achevé la conquête du territoire compris entre le Rhin, leMein et le Danube; des colons gaulois y furent établis, avec la condition de défricher le sol et de payer à l'Etat la dîme des récoltes. Devenu empereur, Trajan tourna ses armes contre les Daces, les plus belliqueux des Germains orientaux (102-105), et réduisit en province la contrée qui s'étend du Danube aux monts Carpathes et au Dniester. La civilisation latine y jeta des racines profondes : après dix-huit siècles, les peuples de la Valachie et de la Moldavie, issus, si l'on veut les en croire, des soldats de Trajan, prennent encore

pel de Germanicus, Tacite, Annal., IV, 72; XII, 46-19 : « Igitur Ckiudius adeo novam in Germanias vim prohibuit, ut referri praesidia cis Rhenum juberet. »

avec orgueil le nom de Romains, Roamouni (1). La soumission de la Germanie était devenue une des pensées dominantes de la politique impériale. 11 fallait que tous les grands princes y missent la main . En 160, le soulèvement des Marcomans, soutenus par une confédération nombreuse, appela Marc- Aurcle sur la frontière. Il y trouva une des plus formidables guerres que l'empire eût soutenues. Cependant neuf campagnes successives le rendirent maître du territoire ennemi ; il s'enfonça jusque dans le pays des Buriens, entre l'Oder et la Yistule, laissa partout des camps fortifiés et des garnisons; et déjà il songeait à former une province nouvelle sous le nom de Marcomannie, quand [la mort le prévint. Mais on voit assez l'impression que la puissance romaine avait laissée parmi ces peuples, par les conditions qu'ils subirent. Ils s'engageaient à rester en paix avec leurs voisins, à fournir chaque année du blé et des soldats, à ne tenir l'assemblée publique qu'une fois par mois, dans un lieu déter-

(1) Guerres contre Marbod et les Marcomans, Strabon, Vil ; Velleius Paterculus, 108, 109, 110, 129. Tacite, Annal, II, 62, 63. Suétone, in Tiber., 37. Expédition de Trajan en Germanie, Pline, Panegyric, IX, XII, XIV, XVI, LXXXII. Établissement des colons gaulois entre le Danube et le Rhin, Tacite, Germania, 29 : « Non numeraverim inter Germanice populos, quanquam trans Rhenum Danubiumquc consederint , eos qui decumates agros exercent. Levissimus quisque Gallorum, et inopia audax, dubia? possessionis solum occupavere. Mox limite acto, promotisque signis, sinus imperiiet pars provincial habentur. » — Sur les guerres de Trajan contre les Daces, Dion Cassius, LXVIII. Vaillant, la Romanie ou Recherches sur les peuples de la langue cVOc.

miné, et en présence d'un officier de l'empereur (1). Toute l'ardeur du premier siècle s'était portée du côté du Rhin, toute l'attention du second fut tournée vers le Danube ; le troisième eut à défendre les deux fleuves contre les invasions des Francs, des Àlemans et des Goths. Mais ces insultes provoquèrent un glorieux retour de la fortune romaine. En 255, Maximin passa le Rhin ; une nuée d'archers parthes, arméniens et maures qui composaient son armée s'abattit sur le pays, et parcourut l'espace de trois cents milles, brûlant les habitations, enlevant les troupeaux, faisant un carnage et un butin incalculables. Probus (277) porta aux Germains un coup plus terrible encore. Il attaqua les peuples qui avaient envahi la Gaule, leur tua quatre cent mille hommes, rejeta leurs restes au delà du Neckar et de l'Elbe, et poussa la guerre jusqu'à ce que les chefs ennemis vinssent implorer sa clémence. Il exigea d'eux un tribut, des otages, et le désarmement général de leur nation. Des stations militaires, des villes nouvelles fondées chez les barbares, devaient garantir l'exécution du traité. C'est alors que l'empereur put adresser au sénat cette lettre, où respire encore le génie victorieux de l'ancienne Rome. « Je rends grâces aux « dieux immortels, pères conscrits, parce qu'ils ont

(I) Dion Cassius, LXXI, LXXII. Julius Capitolinus, Marc. Antonhi. : « Voluit Marcomanniam provinciam facere. » Cf. Reicharf, Germanien unter den Rômern, p. 348 et suiv.

« justifié le choix que vous aviez fait de moi. La « Germanie est subjuguée jusqu'à ses dernières « limites. Neuf rois de différents peuples sont ve- (c nus en suppliants se prosterner à mes pieds, « c'est-à-dire aux vôtres. Déjà les barbares ne « labourent, ne sèment, ne combattent plus « que pour vous. Décernez donc, selon l'usage, « des supplications solennelles... On a repris à « l'ennemi plus de butin qu'il n'en avait fait. Les « bœufs des Germains courbent la tête sous le joug « de nos laboureurs... Nous aurions voulu, pères « conscrits, réduire la Germanie en province, mais « nous avons remis cette mesure à un temps où « nos vœux seront mieux remplis, c'est-à-dire où « la bienveillance des dieux nous donnera des ar- « mées plus nombreuses, » Mais ce dessein n'eut pas d'effet. Toute l'habileté des successeurs de Probus ne servit qu'à défendre les anciennes limites; et l'épée de Constantin et de Théodose retarda seulement de quelques années le moment de l'invasion générale qui livra l'empire aux représailles des Germains (1).

(1) Jul. Capitolinus, Maximini duo. Vospiscus, Probus. Lettre de Probus au sénat : « Ago diis immortalibus gratias, P. G., quia vestra in me judicia comprobarunt. Subacta est omnis, qua tenditur late Germania... Omnes jam baibari vobis arant, vobis jam serunt, et contra interiores gentes militant... Nam et GGCGM hostium cœsa sunt, XVIM armatorum nobis oblata... Volueramus, P. C, Germanise novum prœsidem facere, sed hoc ad pleniora vota distulimus, » etc. Zosime, lib. I, complète le récit des campagnes de Probus en Germanie.

Les guerres de Germanie sont restées dans l'ombre, par la faute des abréviateurs et des biographes qui nous ont conservé une partie de l'histoire impériale. A travers l'obscurité de leurs récits, on n'aperçoit que des marches rapides, des combats sans suite, des traités sans force. Mais d'autres monuments témoignent d'un plan conçu avec maturité, suivi avec persévérance : je veux parler des constructions militaires récemment découvertes en Saxe, en Lusace, en Silésie. De longs retranchements se prolongent à travers les forêts de pins qui les couvrent en plusieurs endroits, et qui leur assignent une date reculée. Leur hauteur, portée jusqu'à soixante pieds, indique la main d'un peuple habitué à ne rien faire que de grand. Toutes leurs proportions ont la régularité des ouvrages auxquels les Césars employaient leurs soldats. Derrière ce rempart, on croit distinguer les postes destinés à le défendre. On les reconnaît aux ruines considérables qui subsistent encore dans le haut Mein, aux noms des lieux qui s'y conservent, et qui rappellent la présence des légions. La Bohême a de vieux châteaux auxquels la tradition donne aussi une origine romaine. Enfin, des fouilles récentes dans le pays de Liegnitz et de Breslauont mis au jour un grand nombre de médailles impériales, d'armes, d'idoles, des vases de forme classique, des urnes sépulcrales, dont l'une portait une inscription latine, des traces d'habitations, et tout ce qui annonce, non le pas-

sage, mais le séjour d'un corps d'armée. Ainsi se dessine une ligne fortifiée qui touche d'une pari à l'Elbe, limite des conquêtes d'Auguste, et de l'autre à l'Oder, où Trajan fit commencer la frontière de la Dacie. Cette construction peut se placer dans les treize années de la grande guerre des Marcomans. L'enceinte qu'elle achève embrasse presque toute la Germanie de Tacite; elle marque la borne jusqu'à laquelle Rome étendit, sinon son domaine, au moins ses desseins, et souvent son autorité. C'est ce qu'on vit quand les Chérusques reçurent un chef de la main de Néron, quand le roi et la prophétesse des Semnons allèrent visiter Domitien; quand un chef des Quades, accusé par son peuple, comparut devant le tribunal de Caracalla. Ces hommages ne s'adressaient pas aux mauvais princes, qui les reçurent, mais au pouvoir civilisateur qu'ils représentaient. En parcourant dans toutes les directions le pays des Germains durant trois cents ans, en y séjournant sur plusieurs points, les Romains, ces grands serviteurs de la Providence, faisaient plus qu'ils ne pensaient. Ils donnaient à leurs ennemis un spectacle bienfaisant : le spectacle de l'intelligence disposant des plus grandes forces qui furent jamais; le spectacle de l'ordre, des lois, des arts, qui assurent la supériorité des nations civilisées. Ils réveillaient chez les barbares ces premiers sentiments d'admiration et de curiosité par où com-

menée l'éducation des peuples, comme celle des hommes (1).

Mais l'empire n'atteignit jamais les limites rê- Résultats

de

vées par ses maîtres. 11 embrassa cependant une la conquête. grande partie du territoire disputé. La frontière Iracée, dit-on, par Adrien, commençait aux bouches du Rhin, et le suivait jusque vers le confluent de la Moselle. Là, elle s'enfonçait à l'orient en re-

(1) Reichart, Germanien unter den Romern , 282, 348. Krusen Budorgis. Archiv. des schlesisch-sœchsichen Vereins zur Aufsuchung der Âlterthumer . Dans le cercle du haut Mein,on trouve les noms de lieux suivant : Rœmersreuth, Rœmergrwidlein, Rœmerbiïhel. Près de Stadtsteinach, on croit reconnaître les traces de fortifications romaines. Entre l'Elbe et l'Oder , dans toute la basse Lusace, on trouve des vestiges semblables. Les plus frappants sont ceux d'un rempart, à une heure au nord de Senftenberg : il a cinq milles de long, 50 à GO pieds de haut, avec une largeur proportionnée. La régularité des angles saillants et rentrants atteste le soin donné a ce travail, et un bois de pins qui le couvre lui donne une date nécessairement très-reculée. En Bohème, on s'accorde à regarder la tour noire d'Eger comme une construction romaine. La Silésie est plus riche en antiquités. Des fouilles pratiquées à Liegnitz, et surtout à Massel, village du comté d'Œls, ont mis au jour un nombre considérable de vases, d'ustensiles, d'armes et d'idoles; et, ce qui est plus décisif, une urne avec cette inscription: d. mart. ossa un oll. liba. On est donc tenté de reconnaître dans le village de Massel l'ancienne Massilia, où Sévère avait commandé la légion scythique. K. Spartianus, in Vita Severi : « Legioni IV scythicse deinde prœposilus est circa Massiliam. » C'est aussi dans cette région de l'Allemagne, et près de la Vistule, que Ptolémée place les Buriens, chez lesquels Marc-Aurèle pénétra. 11 faudrait probablement rapporter à cette expédition la pierre votive trouvée à Nassen-

fels : I. O. M STATORI FL. VETVLENVS LEG. 111 1TAL. REVEHSVS AB EXPED. BUBICA EX VOTO POSV1T.

Sur l'autorité morale que Rome exerçait chez les peuples restés libres, Tacite, Germania, 29 : « Protulit enim magnitudo populi romani ultra Rhenuin, ultraque veteres lerminos imperii reverentiam. » Ibid. , 42 : « Sed vis et potentia regibus ex auctoritate rouiana. »

montant le Mein, et descendait ensuite vers le sud-est pour rejoindre le Danube aux environs de Ratisbonne, et ne le quitter qu'au pied des monts Garpathes. Les terres conquises qu'elle enveloppait formèrent plusieurs provinces, dont le nombre varia selon les temps. On en compta jusqu'à huit: quatre au sud-est : les deux Noriques, la première Rhétie et la deuxième ; quatre au nord-ouest : la Séquanaise, la première Belgique et les deux Germâmes. Ces provinces n'étaient pas toutes occupées par des peuples de même origine : les Rhétiens semblent un rameau de la famille pélasgique ; les Séquanais et le plus grand nombre des Belges appartenaient à la puissante race des Celtes. Mais tôt ou tard les populations primitives devaient disparaître sous le flot des conquérants germains. L'empire comprenait donc tout ce qui devait former un jour la Flandre et le Brabant, la Lorraine et les quatre électorats du Rhin, l'Alsace, la Souabe, et une partie de la Franconie, la Suisse et la Bavière, la moitié de l'Autriche, le Tyrol et la Carinthie, c'esl-à-dire les trois quarts de l'Allemagne du moyen âge (1).

(I ) Cluverius, Germania antiqua. Notitia dignitatum imperii. Le retranchement romain partait du Danube , commençait près de Kelheim, passait par Altrnaimsiein , Weissenburg , Guzenhausen, Mainhart, Jaxthausen, Hassen , Obernburg, Àschaffenburg, et allait rejoindre le Rhin près de Braubach. V. Wenck, Hessische Lanclesgeschichie, I, 50. Buchner, Reise auf der Teufelsmauer . Zeuss, die Deutschen, p. 504 Leichlen, Schwaben unter den Rœmern. Phillips, Deutsche Reichs-und-Rechts-Geschichte. p. 59.

C'était là que la civilisation latine, maîtresse pendant près de trois cents ans, devait montrer tout son pouvoir.

Quand les Romains prenaient possession d'un VoieS

• i • . . , . romaines.

pays vaincu, ils engageaient, pour ainsi dire, une Défrichements du sol.

guerre nouvelle contre le sol. Ils tenaient avec rai- fVilJ«s

° fondées.

son la terre inculte pour la meilleure alliée des barbares qui l'avaient habitée, pour la plus dangereuse ennemie des maîtres nouveaux qui la subjuguaient. Il fallait premièrement l'assujettir par une chaîne de constructions fortes, et par un réseau de chemins qui la rattachassent au reste de l'empire. Il fallait ensuite la dompter par le dé frichement, lutter contre les éléments rebelles, assainir l'air en ménageant l'écoulement des eaux, percer les bois, féconder le désert. Les dieux avaient mis l'ordre dans le ciel; Rome se chargeait de le réaliser sur la terre, en y portant la sécurité, la régularité, la fertilité. Voilà pourquoi son peuple, le plus guerrier du monde, fut aussi un peuple constructeur et laborieux. Voilà pourquoi le travail était honoré comme un combat, et la culture comme une conquête.

La Germanie offrait à ces vainqueurs de la nature un champ de bataille digne d'eux. Tacite décrit avec une sorte d'horreur le ciel rigoureux du Nord, ses plaines tristes, entrecoupées de marécages, couvertes d'une végétation stérile et de troupeaux chétifs. Rien de plus effrayant que ces futaies

où l'on cheminait soixante jours sans en trouver le bout; où, selon Pline, les chênes croissaient si forts et si serrés, que souvent leurs racines se rencontraient, se courbaient jusqu'à sortir de terre, et jusqu'à former des arcades assez hautes pour laisser passer un homme à cheval. Ces souvenirs de l'antiquité s'accordent avec une tradition qu'on peut recueillir comme l'expression naïve de la terreur qui saisissait les esprits à l'entrée des forêts vierges. Un ancien chroniqueur hollandais rapporte que l'empereur Claude revenait de son expédition d'Angleterre, quand il débarqua près de Slauenburg, sur la côte de Hollande. « Et après qu'il eut battu les barbares qui bordaient le rivage, il se dirigea vers un grand bois que les gens du pays appelaient le bois sauvage sans pitié. Là, les Romains entendirent le grand bruit des bêtes qui avaient leur gîte dans les fourrés. Il y avait des ours, des lions, des sangliers et d'autres animaux féroces, qui multipliaient si fort, qu'ils tenaient tous les hommes dans l'épouvante. Alors l'empereur demanda si personne n'habitait dans ce bois, et on lui dit : « Seigneur, il est hanté de tant de « bêles sauvages, qu'avec tout ce que vous avez ce de soldats, vous ne pourrez pas le traverser. » Et l'empereur voulut savoir si le bois était grand, et si de l'autre côté n'habitaient pas d'autres peuples. On lui répondit : « Le bois a bien dix milles de c< long sur trois de large, et au delà habitent les

« bas Saxons, qui ne laissent de paix à qui que ce « soit sur la terre. Si donc vous avez la bonne force tune de traverser le bois, vous aurez affaire à ce « peuple. » Alors l'empereur s'écria : « Ce n'est pas « sans raison qu'on l'appelle le bois sauvage sans « pitié. » Et le nom, ajoute le chroniqueur, s'est conservé jusqu'à nos jours (1).

En présence de tels obstacles, les expéditions de Drusus voulaient être soutenues par des travaux immenses. Il enchaîna d'abord le Rhin, en jetant deux ponts sur ses eaux et cinquante châteaux sur ses rives. Trajan couvrit de forteresses le cours inférieur du Danube. Adrien lia les deux fleuves par un retranchement qui se développait sur une longueur de trois cenls milles. La grandeur de ses restes étonne encore les paysans des environs : ils l'appellent le Mur du diable. Cette ligne de défense, complétée par des constructions détachées sur le Taunus, sur leSteinsberg et sur plusieurs autres points, rétablie à deux reprises par Probus et Valentinien Ier, désespéra pendant longtemps tous les assauts des barbares. En même temps deux canaux unirent le Rhin à l'Yssel et à la Meuse; un troisième, dont l'exécution fut interrompue, devait le rattacher à la Saône et ouvrir ainsi la communication de l'Océan à la Méditerranée. Les inondations du Neckar

(i) Tacite, Gcrmania, 2, 5 : « Terra... aut silvis horrida, aut paludibus fœda. » Pline, Hist. nat. Le fragment de la Chronique de hollande est tiré des manuscrits de la bibliothèque de Berne, et reproduit par J. Cœrrcs, die Vœlkerlavel des Peniateuch.

et. germ. r. 22

530 CHAPITHE VI.

furent contenues par une digue. D'autres ouvrages assurèrent la navigation du lac de Constance, du Danube et de ses principaux affluents. Les panégyristes des empereurs n'ont pas assez de louanges pour célébrer la conquête de ces grands cours d'eau, qui ouvraient le territoire aux flottes romaines. Les légions y circulaient par des routes qu'elles-mêmes avaient percées. Une voie principale allait de la mer Noire à la mer du Nord : de nombreux embranchements desservaient les provinces adjacentes et les rattachaient au grand réseau de chemins qui partait de la pierre milliaire du Capitole pour se distribuer jusqu'aux dernières extrémités de l'empire. On ne se représente pas assez la hardiesse de ce travail, ces chaussées superbes sillonnant les montagnes, franchissant les marais, traversant des contrées différentes de climat, d'aspect, de population : toujours avec la même solidité, la même uniformité, la même opiniâtreté que la ville éternelle mettait dans toutes ses œuvres (1).

(1) FlorusJV, 12. Tacite, Annal, XI, 20; XIII, 53. Dion, LXV11I. Spartianus, in Adriano. Vopiscus, in Probo. Eumène, Panegyric. Constantin., 13: « Totus armatis navibus Rbenus instructus est, et ripis omnibus usque ad Oceanum dispositus miles imminet. » Symmaque, Laudatio Valentiniani, 2, 3, 7, 21 : « Brachiis utrinque Rbenus urgetur, ut in varios usus tutum prrebeat commeatum. » Laudatio Gratiani, 9 : « Rhenus non despicil imperia, sed inlersecat castella romana, repagulis pontium eaptivus urgetur. » Cf. Ammien Marcellin, XXX, 8. Procope, de dïdificiis; 4, 5. Antonini Itinerarium (edit Wesseling). J'y trouve l'indication de douze routes dans les différentes provinces qui ont formé depuis l'Aile-

Il fallait plus. Une vieille maxime de la sagesse latine voulait que le Romain s'assît pour vaincre : Romanus sedendo vincit. Ce peuple était avare et laborieux. Il s'attachait à la terre; il en défendait la moindre parcelle avec tant de jalousie, que, pour consacrer les bornes de ses champs, il recourait à toutes les solennités du culte, à toutes les menaces de la loi. Une lisière de moissons couvrait les frontières mieux que la plus haute muraille. C'est pourquoi les empereurs avaient intéressé les soldats à la défense des provinces, en leur abandonnant une partie du sol. Alexandre Sévère et Probus assignaient aux troupes postées au delà du Rhin des champs, des habitations, avec des esclaves, des bestiaux, et des approvisionnements de blé. Yalenlinien accorda aux colons militaires qu'il établit le choix des meilleures terres, à chacun une paire de bœufs, à tous l'exemption des impôts, Ces mesures n'étaient prises que pour la sûreté de l'empire, elles tournèrent au profit du territoire conquis. Elles lui donnèrent une population per-

magne : « A Lugduno (Batavorum) Argentoratum. — A Treveris Agrippina. — A Treveris Argentorato. — A Colonia Trajana ad Agrippinam. — ACastello Colonise. — De Pannoniis in Gallias. — lier per ripam Pannoniœ. — A Lauriaco Veldidena. — A ponte Œniad castra. — A ponte Œni Veldidena. — Ab Augusta VindelicorumVerona. — Ab Aquileia Lauriaco. » Cf. Tabul. Peutinger. — Parmi les modernes, j'ai surtout consulté Fiedler, Rœmische Denckmœler am Niederrhein. Mone, Urgeschichte des Badischen Landes. Jaumann , Colonia Sumlocene. Rudhart, JElteste Geschichte Bayems. Schœpflin, Alsatia illustrata, t. L Welser, Rerum au~ gustanarum.

manente, endurcie aux faligues et aux dangers, capable de percer les forêts, de dessécher les marécages, de soumeltre enfin la nalure aux savants procédés de l'agriculture italique. Les grandes invasions n'effacèrent pas les traces de ce défrichement. Les paysans du duché de Bade labourent encore avec la charrue des Géorgiques, et les soldats de Probus ont planté les premiers ceps des vignes fameuses qui font la couronne du Rhin (1). C'était beaucoup d'avoir changé le désert en campagnes fécondes : un dernier effort en fit sortir des cités. La puissance romaine, née dans une ville, n'a pas eu de repos qu'elle n'eût couvert de villes tout l'Occident. En effet, elle ne pouvait prendre possession du sol d'une manière plus impérieuse qu'en emprisonnant l'espace libre dans une enceinte de murailles, en forçant les eaux des torrents à cheminer sur les aqueducs, et la pierre à monter en voûtes pour former ces portiques, ces thermes, ces amphithéâtres, qui rappelaient sous un ciel glacé les besoins et les plaisirs du Midi. Bientôt les postes militaires de la Germanie, les

(1) Vairon, de Re rustica, 1, 2. Velléius Paterculus, II, 104. Lampride, in Alexandro Sev. Vopiscus, in Probo : « Agros, et horrea, et domos, et annonam transrhenanis omnibus fecit, ils videlicet quos in excubiis collocavit. » Loi de Valentinien, Code Théodosien, VII, 20, 8. Orelli, Inscript. 3528. Cf. Mone, Urgeschiclite des Badischen Landes, t. I, où l'agriculture du pays de Bade est étudiée jusque dans le dernier détail. On trouve un grand nombre d'inscriptions militaires citées par Fiedler. Rœmische Denckmœler , et parLersch, Central Muséum Rhcinlœndischer Inschriftcn, et par Steiner, Codex Inscriptionum Rheni.

ports des fleuves, les stations des grandes routes, devinrent les noyaux d'autant de cités. Les anciens itinéraires en comptent cent seize, et de ce nombre soixante-cinq au moins sont encore debout. Je reconnais sous leurs anciens noms les lieux qui devinrent dans la suite Vienne, Salzbourg, Passau, Ratisbonne, Augsbourg, Baie, Strasbourg, Worms, Spire, Mayence, Cologne, Aix-la-Chapelle. Des ruines imposantes, des inscriptions, des musées encombrés d'ouvrages de toute sorte, attestent que les Romains sont venus poser la première pierre de toutes ces villes, où l'histoire d'Allemagne devait avoir ses plus belles scènes, où s'agitèrent pendant tant de siècles les plus grandes affaires de la chrétienté (1).

Ainsi le territoire germanique se trouva incorporé Les

(1) Sur les douze routes décrites dans l'Itinéraire d'Àntonin, je compte environ cent villes ou postes militaires. Reichard, Germanien miter den Rœmern, porte à quatre-vingts environ le nombre des lieux nommés par Ptolémée et les autres écrivains anciens dans la grande Germanie , hors de la frontière de l'empire. Mono, dont le calcul me paraît exagéré, trouve dans le pays de Bade seulement cent quatre villes ou villages d'origine romaine. Une inscription trouvée à Heddernheim mentionne un collegium lignariorum ; une autre, à Kttlingcn, un contubernium nautarum. Plusieurs autres, à Mayence, à Clèves, nomment un prœfectns fabrorum, des negotiatores artis cretariœ, frumenti, ferrarii, argeiilarii. Voyez Mone, (Jrgeschichte, t. I, p. 251. Cf. Hefele, Geschichte der Einfuhrung des Christenthums im S. W. Deutschlande , p. 34-41. Jusqu'en 1857, on avait trouvé dans le royaume de Wurtemberg plus de cent vingt inscriptions, statues ou bas-reliefs. Le monument le plus instructif est l'inscription suivante trouvée à Hausen, district de Heidenheim : ihpëbator. CiESAiî. gallienvs. germanicvs. invictvs. avgvstvs. Elle prouve que ce pays était encore au pouvoir des Romains vers l'an 256\

institutions politiques.

à l'empire; il en eut l'aspect pacifique et régulier. Une terre si profondément remuée devait porter autre chose que des récoltes et des édifices : il était temps d'y asseoir des institutions. De même qu'une contrée sauvage réveille la passion de l'indépendance dans le cœur humain et l'invite à la vie errante, ainsi les champs cultivés, les habitations qui se touchent, qui s'alignent, et qu'un même mur enveloppe, donnent aux hommes des leçons de stabilité, de subordination, et comme le premier exemple de la vie civile.

Administra- La plus forte des institutions romaines, hors de mpériaie. Rome surtout, c était la puissance impériale. A Rome, l'empereur ne fut longtemps que le prince du sénat, réunissant dans ses mains les attributions de plusieurs magistratures. Mais dès le commencement il devint le souverain des provinces, de celles du moins qu'il s'était fait donner comme les plus importantes et les plus menacées, par conséquent de celles qui formaient la frontière du Nord. Il y exerçait un pouvoir proconsulaire, c'est-à-dire absolu, militaire et civil, avec le droit de vie et de mort sur les personnes, et le domaine éminent de toutes les terres, avec les honneurs divins et tout ce qu'exigèrent jamais les rois les plus obéis. Souvent les premiers Césars avaient paru au bord du Rhin. Plusieurs autres, et les plus guerriers, vécurent ou moururent sur les champs de bataille de la Germanie. Trêves vit passer dans ses murs une longue

suite d'empereurs, depuis Maximien jusqu'à l'usurpateur Maxime. Alors le cérémonial de l'Orient envahissait la cour impériale; les peuples avaient sous les yeux les pompes de la monarchie. Ils s'y attachèrent comme on s'attache à tous les spectacles ; ils s'en firent une habitude, et à la longue un besoin. Les empereurs avaient d'abord régi les provinces par des lieutenants chargés du commandement des troupes et du gouvernement civil, et par des procureurs responsables de l'administration financière. Dioclétien et ses successeurs pensèrent relever leur autorité en échelonnant au-dessous d'elle une hiérarchie nombreuse, dont les rangs et les titres nous sont connus par la Notice des dignités de rempire.. On y voit le préfet du prétoire des Gaules faisant sa résidence à Trêves, avec le vicaire qui lui est subordonné. Trois consulaires et cinq présidents siègent aux chefs-lieux des huit provinces germaniques. Ces magistrats ne commandent plus les légions, ils ne conservent qu'un pouvoir administratif et judiciaire. Cependant telle est encore chez les Romains la sainteté de la justice, qu'ils ne sauraient l'entourer de trop de solennité. Le préfet du prétoire prend place sur la chaise curule; on porte devant lui l'image du prince. Sur une table couverte d'une nappe frangée d'or, entre quatre candélabres garnis de cierges allumés, repose le livre des constitutions impériales. On retrouve une partie de cet appareil dans les tribunaux inférieurs.

L'impression de respect qu'il laissait dans les esprits était si forte, que l'Eglise transporta à ses évoques le cérémonial du prétoire. Comme elle avait pris les basiliques où l'on rendait la justice, pour les modèles de son architecture sacrée, elle emprunta aussi la chaise curule, qui fut le trône épiscopal, les flambeaux, la table, qui servit d'autel : seulement elle remplaça l'image du prince par celle du Christ, et le livre des lois humaines par l'Evangile. Cependant des dignitaires si honorés n'avaient aucune part au maniement des deniers publics. Les finances se partageaient entre deux administrations indépendantes. D'un côté le comte des largesses sacrées faisait la recette et l'emploi de l'impôt, payait les troupes et jugeait en matière fiscale. Il avait sous lui des agents comptables pour toutes les provinces : on voit à Augsbourg, à Trêves, les préposés du Trésor, les procureurs des monnaies, les intendants des chasses. D'une autre part, le comte du domaine privé, assisté d'un grand nombre d'officiers, régissait les biens-fonds et les revenus de tout genre qui formaient le patrimoine des empereurs. Quand on considère de près l'organisation de ces différents services, l'exactitude du cadastre, les mesures prises pour la répartition et la perception de l'impôt, la composition des bureaux avec tout ce qu'ils employaient de directeurs, de secrétaires, de commis, d'expéditionnaires et d'appariteurs, on reconnaît, au milieu de beaucoup

d'abus, la division du travail, le contrôle mutuel des fonctions, l'authenticité des écritures, et tous les principes d'ordre qui devaient passer dans l'administration des Etats modernes (1).

Mais le gouvernement impérial s'attacha les provinces par un bienfait plus désintéressé. De même que l'image du prince figurait dans tous les tribunaux, ainsi son autorité faisait la force de tous les jugements. Les Césars avaient eu soin de s'attribuer la plus auguste fonction de la puissance publique, qui était de faire régner le droit, c'est-à-dire la volonté des dieux, au milieu des contestations humaines. Ils exerçaient leur charge en prononçant sur les causes portées en dernier ressort jusqu'à eux, en répondant par des rescrits aux questions des magistrats ou des particuliers, en rendant des édits généraux qui éclaircissaient les obscurités de la législation, ou qui suppléaient à ses lacunes. Ils étaient les interprètes des lois, ils en devinrent les réformateurs. Assistés d'un conseil où parurent Gaïus, Ulpien, Paul, Papinien, les plus grandes lumières que la justice temporelle ait jamais eues,

(1) Empereurs qui parurent en Germanie : Auguste, Tibère, Caligurt, Vitellius, Domitien, Trajan, Adrien, Marc Aurèle, Commode, Caracnlla, Alexandre Sévère, Maximin, Posthumus, Claude II, Aurélien, Probus, Constantin, Julien, Valentinien 1er. Empereurs qui résidèrent à Trêves : Maximien, Constance Chlore, Constantin, Valentinien, Maxime. — Sur l'administration impériale, cf. Notitia dignitatum imperii Occide?itis; Naudet, des Changements opérés dans toutes les parties de V administration romaine, depuis Dioctétien jusqu à Julien. — Gaius, II, 7 : « Sod in provincial! solo... dominium populi romani est, vel Cocsaris. »

ils entreprirent de continuer l'œuvre des tribuns, des préteurs, des premiers jurisconsultes, et de corriger la rigueur du droit civil par l'équité du droit des gens. Mais le droit civil représentait l'ancienne tradition de Rome; le droit des gens se formait de ce qu'il y avait d'universel et de permanent dans les coutumes des provinces. C'étaient donc elles à leur tour qui faisaient la loi, qui la faisaient égale pour tous. Tout tendait à l'unité. La polilique d'Auguste et de ses successeurs s'appliquait à effacer les différences des peuples, en prodiguant aux provinciaux le titre de citoyens, jusqu'à ce qu'enfin la constitution de Caracalla l'accorda sans réserve à tous les sujets de l'empire. Alors le droit commun fut constitué, et ce bienfait toucba si profondément les provinces, qu'il leur fit pardonner jusqu'aux crimes des plus mauvais empereurs, et que le nom impérial, déshonoré par tant de tyrans, demeura populaire jusqu'à la fin. Un reste de vénération l'entourait encore quand il n'était plus qu'un souvenir. Nous verrons la souveraineté des princes byzantins reconnue par les barbares, maîtres de l'Occident. Et plus tard, quand les provinces germaniques chercheront à se donner une constitution puissante et durable, elles voudront relever ce vieil empire romain qui ne fut jamais oublié. Elles exigeront que leur souverain passe les Alpes pour aller au Vatican recevoir le titre d'Auguste. Il y aura des théologiens et des jurisconsultes qui démontre-

ront comment la monarchie universelle, nécessaire au repos du monde, a passé sans interruption des Romains aux Francs. Les chroniqueurs rattacheront la généalogie des Hohenstauffen à celle des Césars, en remontant jusqu'à Dardanus et jusqu'à Jupiter. Si tant d'efforts n'arrivent point à restaurer le passé, il en restera du moins des traditions monarchiques qui ne se perdront plus ; et la jurisprudence romaine deviendra le fond de tous les codes européens (1).

D'un autre côté, le pouvoir militaire détaché des organisation

o .' • «i •< ii*. militaire.

tonctions civiles avait reparu sous des titres nouveaux. Le maître des deux milices, et, après lui, les deux maîtres de l'infanterie et de la cavalerie, avaient à leur disposition les comtes et les ducs qui commandaient les légions des frontières. La Notice des dignités de l'empire nomme le conte de Strasbourg, le duc de Mayence, le duc de la seconde Germanie, celui des deux Réthies, et celui du Noricum extérieur. On voit sous leurs ordres des légions, des cohortes, des corps de cavalerie

(1) Digeste, de Justitia et Jure, I, 4 : « Jus gentium est quo gentes humanae utuntur. » — De statu homin., 1. XVII. Dion Cassius, LXXVJI. Gottfried de Viterbe, Panthéon historié., 3, 8.

A Jove Romani legum sunt dogmate pleni

Quas hodie leges discimus, ipse dédit... In duo dividimus trojano sanguine prolem : Una per Italiam sumpsit diademata Fom<e;

Altéra leutoniae régna beata i'ovet.

Voyez aussi Amédée Thierry, Hisioire de la Gaule sous l'administration romaine, t. 1.

340 CHAPITHE VI.

légère ou pesamment armée, postés de proche en proche sur les bords du Rhin et du Danube ; des flottilles veillent à la sûreté des deux fleuves ; on trouve sur plusieurs points, à Lorch, à Strasbourg, à Trêves, des fabriques de boucliers, de balistes, d'armes de toute espèce. Cette énumération donne encore une grande opinion de la force militaire de l'empire au temps de sa dernière décadence. Mais il avait fallu des liens plus forts que ceux de la discipline pour retenir les gens de guerre dans des postes si dangereux. Nous avons vu comment Alexandre Sévère et ses successeurs avaient distribué le territoire menacé aux troupes chargées de le défendre; mais les clauses de cette concession méritent d'être étudiées. L'empereur, seul propriétaire du sol provincial, conservait le haut domaine des terres partagées. Les possesseurs n'en avaient que la jouissance héréditaire, sous les trois conditions d'entretenir le fossé, de défendre le retranchement, et d'engager au service leurs enfants ou leurs héritiers. Or, si l'on considère ces titres de ducs et de comtes, qui désignaient les premières dignités de la milice impériale, et qui devaient bientôt marquer les rangs de la noblesse germanique; si l'on y ajoute ces concessions de terre, à charge de service de guerre, qui avaient déjà tout le caraclère des fiefs, ne sera-t-il pas permis de conclure que l'organisation militaire des provinces romaines eut plus de part qu'on ne lui en attribue

une municipal.

d'ordinaire à l'établissement du régime féodal (1)?

L'autorité seule se faisait sentir dans le gouver- Rég nement des provinces : mais la liberté reprenait ses droits dans l'administration des villes. Ce n'est pas ici le lieu de reproduire le détail trop connu des institutions municipales. J'y remarque seulement la politique éternelle de Rome, cherchant à se rendre partout présente, pour rester partout maîtresse. De même que Rome avait son image et comme un abrégé d'elle-même dans ses légions, dont les camps étaient autant de cités mobiles et armées en pays ennemi ; de même elle se multipliait dans ses colonies, fixées comme autant de camps désarmés et paisibles sur la terre conquise. On répétait pour leur fondation les cérémonies qui avaient consacré la ville naissante de Romulus. Les pontifes, après s'être assuré des auspices favorables, purifiaient le lieu désigné. La charrue sym-

(1) Notitia dignitatum. « Sub dispositione viri illustris magistn peditura, j>ra3sentalis comités militum infra scriptorum... Cornes tractus argentoratensis... Dux Pannonise primai et Norici ripensis, dux Rhetise prima? et secundœ, dux Germanise secundae, dux Moguntiacensis. » C'est aussi dans la Notitia qu'on trouve rémunération de toutes les forces romaines en Germanie. — Voici les termes des concessions de terre accordées par Alexandre Sévère el ses successeurs : Vopiscus in Probo : « Sola quai de hostibus capta sunt limitaneisducibus et inilitibus donavit, ita ut eorum ita essent, si hœredes illorum militarent, nec unquam ad privatos pertinerenl, dicens attentius eos militaturos, si eliam sua rura defenderent. » Cf. Loi II, Digest. de Evictionibiis : « Lucius Titius prœdia in Germania trans Rhenum émit, et partem pretii intulit ; cum in rcsiduam quantitatem hicrens emptoris conveniretur, quœstionem retulit, dicens : lias possessiones ex pnecepto principali partim distractas, parlim veteranis in prucinia adsignatas. »

bolique traçait l'enceinte des murailles, on la faisait carrée comme l'enceinte d'un temple ; les arpenteurs divisaient régulièrement l'espace intérieur, et marquaient les bornes de chaque héritage. Si la colonie avait obtenu ce qu'on appelait le droit italique (jus italicum), la terre ainsi mesurée était traitée comme terre d'Italie ; elle devenait susceptible, non plus seulement d'une possession précaire et conditionnelle, mais d'une propriété immuable, sans restriction et sans charges (jus quiritium), qui contenait la garantie de toutes les libertés. Maîtres dans leurs foyers, les colons étaient souverains dans les murs de leur ville. L'autorité s'y partageait, comme à Rome, entre l'assemblée générale du peuple et un sénat ordinairement composé de cent membres, qu'on appelait aussi la curie ou l'ordre des décurions. Les duumvirs élus chaque année représentaient les consuls, gouvernaient la cité, et rendaient la justice dans les limites de leur compétence. Un magistrat quinquennal, remplissant les fonctions de censeur, administrait les revenus ; des édiles veillaient à la police de la voirie et des marchés. Ces institutions entretenaient dans les colonies la pratique des droits et des devoirs qui faisaient la vie politique des Romains. Elles attachaient les peuples en les honorant; elles constituaient un privilège que les cités devaient mériter par leurs services. Les autres villes, avec les titres différents de colonies sans droit italique, de

municipes, de préfectures, recevaient aussi des lois inégales. Mais toutes avaient du moins leur curie, c'est-à-dire leur conseil, et par là même le pouvoir de délibérer, qui est, à vrai dire, le principe de tous les pouvoirs (1).

Les documents mutilés qui nous sont parvenus ne nous font connaître qu'une seule ville de droit italique sur la frontière du Nord, je veux dire Cologne, et sept colonies : Trêves, Xanten, Baie, Rottenbourg sur le Neckar, Augsbourg, Salsbourg et Wels. On y peut ajouter probablement Passau et Ratisbonne. Il semble, au premier aspect, que ces faibles images de Rome, transportées sur un sol si souvent remué par la guerre, y devaient trouver peu d'appui, peu d'égards chez les officiers impériaux, peu de crédit chez des populations à demi barbares. On voit en effet les curies opprimées, et les magistratures réduites à n'être plus que des noms. Mais rien n'égale la puissance des noms sur l'esprit des peuples ; ils s'y conservent avec une bienfaisante opiniâtreté ; ils y conservent avec eux les traditions, et par conséquent les droits. Ainsi les villes des provinces germaniques essuyèrent

(1) Cicéron, de leg> agrar., II, 12. Philippic. , II. Aul. Gell., Noctes atticœ, XVI, 13: « Colonise sicut effigies parvoe simulacraque populi romani. » Cf. Vcgèce, I, 21 : « Si recte constituta sunt castra, milites quasi armatam civitatem videntur secum portare. » Tacite, XIV, 27 : Festus, ad verbum Municipium. Heineccius, Antiquit. roman., I, 124 etsuiv. De Savigny, Histoire du droit romain, t. I. Guizot, Essai sur V histoire de France. DeChampagny, Tableau du monde romain, t. I.

34 i CHAPITRE VI.

tous les orages de l'invasion : elles perdirent leurs monuments, leurs temples, et ces théâtres dont elles aimaient les jeux; elles ne perdirent jamais le souvenir de leurs libertés. Au onzième siècle, Ratisbonne conservait sa vieille enceinte, qu'on appelait Tiburtine, du nom de Tibère, son fondateur ; on y connaissait des citoyens vivant sous la loi romaine, et certaine^ mesures d'intérêt général étaient prises de concert par le sénat et le peuple. Cologne, de son côté, garda sa curie, qui fut appelée « la corporation des puissants » Rlcherzechheit), et qui tirait de son sein les bourgmestres, successeurs des duumvirs, investis comme eux d'une autorité judiciaire et administrative. D'autres villes n'avaient qu'un reste de leurs anciennes franchises ; mais c'était assez pour faire l'envie des populations soumises au régime féodal. En 993, les instances de l'impératrice Adélaïde auprès de son petit-fils Otton III obtinrent aux habitants de Selz le bienfait de la liberté romaine. Au commencement du douzième siècle, Strasbourg et Fribourg, en Brisgau, avaient des consuls (1).

(1) Les colonies de Cologne (Colonia Agrippina) , de Xanten (Colonia Trajana), de Trêves (Augusta Treverorum), de Baie (Augnsta Rauracorum), d'Augsbourg (Augusta Vindelicorum), de Salzbourg (Juvavia) , de Wells (Ovilabis) , étaient les seules que Ton connût en Allemagne, jusqu'à ce que M. le chanoine Jaumann retrouvât l'antique colonie de Sumlocene, aujourd'hui Rotlemburg sur le Neckar. Rien n'est plus complet que ce beau travail [Colonia Sumlocene, Stuttgard, 1840), où une ville tout entière est pour ainsi dire reconstruite avec quelques inscriptions. — Sur la consti

Ainsi la liberté comme l'autorité devait porter le sceau de Rome pour contenter les peuples. Le nom romain était chez eux la marque de tout ce qu'il y avait de plus légitime et de plus durable. Voilà pourquoi on les voit recueillir avec tant de sollicitude les souvenirs de ces maîtres du monde, dont ils se croyaient les héritiers. 11 y avait peu de vieilles villes qui n'attachassent leur noblesse à quelque tour bâtie par Drusus, à quelque palais de Constantin. Le panégyrique de saint Annon, écrit vers l'an 1100, rappelle avec orgueil l'origine latine des cités de Cologne, Mayence, Worms, Spire ; il attribue la fondation de Metz à Metzius, compagnon de César, et célèbre les travaux des Romains, qui firent de Trêves un lieu si fort, a Ils y consa truisirent en pierres, continue le poëte, un con-

tution des villes d'Allemagne, j'ai consulté le savant mémoire d'Eichhorn, Uebev d. Ursprung d. stœdtl. Verfassung, et Dœnniges, das deutsche Staatsrecht, p. 247. Gemeiner {Ursprung der Stadt Regensburg) cite les passages suivants de la lettre d'un prêtre anonyme, ad Reginwartum abbatem, vers l'an 1056 : « lbi (Ratisbonne) urbs antiqua a Tiberio quondam Àugusto munitissimis mœniis inter mellitos, ut sic diclum sit, rivulos et flumina satis pinguissima constructa, quse antiquitus Tiburtina dicta fuerat... Tune plebs urbis et senatus pia erga patronum et doctorem suum devotionc fervens muros urbis occidentali parte deposuit. » — Pour Cologne, le plus ancien document est un arbitrage entre le burgrave et le magistrat arcbiépiscopal (Vogt), en date de l'année 1469, où l'on trouve mentionnés les « magistri civium, scabini colonienses, et ofliciati de Rycherzeggedc. » Cf. Vita sanctœ Adelheid., par Odon de Cluny : « Ante duodecimurn circiter annum obitus sui, in loco qui dicitur Salsa, urbem decrevit fieri sub liberlate romana. » Nous avons en effet le décret qu'Adélaïde obtint de son petit- fils OttonlII en 995 : Ap. Schœpflin, Alsat. dipl., t. I.

ET. GEIiM. I. >23

« duit souterrain par où ils envoyaient jusqu'à Colo- « gne, autant de vin qu'en voulaient les capitaines « de la ville : car leur puissance était très-grande. » Ce trait me frappe, parce qu'il est fabuleux et trivial, par conséquent populaire ; parce que j'y reconnais l'opiniâtreté d'une tradition qui entretenait les peuples dans une grande opinion d'eux-mêmes. Sous ces fables, il y avait des libertés ; le jour vint où elles s'en dégagèrent, où elles éclatèrent dans les villes du Rhin, grandirent avec la ligue hanséatique, et fondèrent en Allemagne la puissance du tiers état (1).

Les écoles. Des institutions si complètes et si durables ne tendaient cependant qu'à soumettre les volontés : il fallait encore gouverner les intelligences. Les Romains y avaient pourvu par l'établissement des écoles publiques. Ce fut un trait de leur génie d'avoir reconnu de bonne heure ce que peuvent les lettres pour troubler ou pour servir les sociétés, cl d'avoir fait de

(1) Panegyric. S. Annon. Schilter, Thesaur., I, et Wackernagel, D. Lesebuch, p. 184.

Metzc stifte ein Cœsaris man Mezius geheizan.

Trière was cin burg ait :

Si cierti Rômere gewalt.' Dannin man unter dir erdin Den win santi verri Mit steinin rinnin Den herrin al ci minnin Lie ci Kolne wârin sedilhaft Vili michili was diu iri cralt.

l'enseignement une fonction au lieu d'une industrie, en lui donnant des privilèges, une dotation, et en même temps des règles. À l'exemple de Rome, chaque colonie eut ses maîtres de rhétorique et de grammaire, rétribués, honorés, et chargés pour ainsi dire de la police des esprits. On peut croire que les villes de la frontière germanique ne furent pas les dernières à ouvrir leurs écoles, puisqu'on voit celle de Xanten (colonia Trajana) détruite par un incendie, et rétablie par la libéralité deMarc-Aurèle et de Vérus. Plus tard, quand les successeurs de Dioclétien cherchent à ressembler les forces défaillantes de l'empire, ils ne négligent rien pour relever l'autorité de l'enseignement et pour en étendre l'action. Une constitution de Gratien suppose que toutes les grandes cités de la Gaule avaient des grammairiens et des rhéteurs qui professaient les lettres grecques et latines. Les villes qui portent le titre de métropoles sont autorisées à choisir ceux qu'elles veulent appeler à l'honneur de l'enseignement public. Mais le salaire des professeurs ne restera pas à la discrétion des sénals municipaux : le rhéteur recevra c< vingt-quatre annones, » c'est-àdire autant de fois la ration d'un soldat ; et le grammairien douze. Trêves, cette capitale du Nord, aura des chaires plus opulentes : le rhéteur y touchera trente annones, le grammairien latin, vingt : on en donnera douze au grammairien grec, si l'on en peut trouver un qui soit digne de ce titre. D'au-

très mesures achèvent de régler la condition des professeurs en les exemptant de la tutelle, du service militaire, et de toutes les charges qui peuvent atteindre leurs personnes ou leurs biens. Toulc vexation contre eux est punie d'une amende de cent mille pièces d'argent; et, par une disposition où éclate bien la dureté des mœurs païennes, si l'un d'eux reçoit quelque injure d'un esclave, il a droit d'exiger que le coupable soit battu de verges sous ses yeux (1).

Si l'on veut pénétrer dans ces écoles privilégiées et voir quel genre de services leur valait tant de faveurs, on doit reconnaître l'étendue que les anciens donnaient à ces deux arts, singulièrement restreints chez les modernes, la grammaire et la

(1) Pighius, Hercul. prodic, p. 77, mentionne la table de marbre qui attestait la libéralité de Marc-Aurèle et de Vérus en faveur de l'école de Colonia Trajana. — Code Théodosien, lib. XIII, tit. m, 1. 2 : « Imppp. Valens; Gratianus et Valentinianus AAA, Antonio Pf. P. Galliarum. Per omnem diocesim commissam magnificentioc tuai, frequentissirnis in civitatibus quaî pollent et eminent claritudine praïceptorum, optimi quique erudiendae prœsideant juventuti, rhetores loquimur et grammaticos, atticœ romanaeque doc- Irinse. Quorum oratibus XXIV annonarum e fisco emolumenta donentur , grammaticis latino vel grœco XII annonarum deductior paulo numerus ex more prœstetur : ut singulis urbibus quœ metropoleis nuncupantur, nobilium professorum electio celebretur, nec vero judicamus liberum ut sit cuique civitati suos doctores et magistros placito sibi juvare compendio. Triverorum vel maximse civitati uberius aliquid putavimus deferendum : rhctori ut triginta, item viginti grammatico latino, graeco etiam, si qui dignus reperiri potuerit, XII pnebeantur annonaî. Dat. X kalend. jun. Valente V et Valentiniano AA. Coss. (576). » — Cf. 1. I, h. t. : « Servus eis si iujuriam fecerit, flagellis debeat a suo domino verberari cora;n eo cui fecerit injuriam. » Cf. I, 5, h. t.

rhétorique. La charge des grammairiens était de lire et d'interpréter les poètes. Il fallait d'abord qu'ils suppléassent par la publicité de leurs lectures à l'insuffisance des manucrits ; qu'ils maintinssent la pureté des textes, compromise parles copistes ; qu'ils défendissent chaque vers contre l'oubli, chaque page contre l'interpolation. Ils avaient ensuite à dégager le sens des passages difficiles, et de tous ceux auxquels ils aimaient à prêter une obscurité mystérieuse. La poésie était pour eux comme le dernier écho d'une science primitive longtemps réservée aux prêtres, qui embrassait la théologie, le droit sacré, les commencements de l'histoire, les lois de la nature. Ils trouvaient dans l'Iliade et l'Enéide toute la physique et toute la morale. Une telle façon de commenter avait ses abus ; elle avait aussi le mérite de rattacher à des textes impérissables un nombre infini de connaissances qui pouvaient périr, qui pénétraient ainsi dans la foule et arrivaient à la postérité. Les fonctions des rhéteurs n'étaient pas moins considérables. Ils conservaient la tradition de cette longue suite d'hommes éloquents qui avaient fait non-seulement l'ornement de Rome, mais sa force. En instruisant l'orateur, ils faisaient profession de former l'homme entier, par la pratique du raisonnement, par l'étude des passions, par l'amendement des mœurs. Sans doute ces prétentions étaient mal soutenues, quand l'enseignement aboutissait à des exercin ks

de déclamation, à des discours impossibles sur des sujets supposés; quand, par exemple, pour la millième fois il fallait exhorter Agamemnon à ne point tuer sa fille, ou faire plaider Ajax contre Ulysse. Les harangueurs formés à de pareilles leçons n'en sortaient que pour patroner humblement les causes des provinciaux au tribunal du gouverneur, ou pour adresser de pompeux panégyriques aux princes, qu?ils ne manquaient pas de mettre vivants au rang des dieux. Cependant c'était beaucoup d'avoir conservé l'habitude de la parole publique, de l'honorer comme une ancienne puissance, de naturaliser, parmi des populations différentes d'origine, d'usages et de dialectes, la langue latine, qui devait faire d'abord le lien de l'empire, et, après la chute de l'empire, l'unité de l'Occident.

L'école de Trêves avec ses prérogatives devait attirer les maîtres les plus exercés de la Gaule. Ses grammairiens siégeaient six heures par jour au pupitre des lectures publiques; on les comparait à Gratès et à Varron, c'est-à-dire à ce que l'antiquité avait eu de plus savant. L'un d'eux, Harmonius, qui réunissait le culte des muses grecques et latines, avait tenté de restituer le texte mutilé d'Homère, en marquant d'un signe les vers interpolés. La présence des empereurs encourageait l'éloquence mercenaire, mais laborieuse des panégyristes, dont nous avons plusieurs discours. On

déteste la lâcheté de leurs flatteries, mais on s'intéresse aux efforts de ces étrangers, lorsqu'ils se reconnaissent si inférieurs aux Romains, lorsqu'ils mettent tant d'opiniâtreté à imiter des modèles qui les humilient, mais qui les excitent, et finissent par leur faire trouver une sorte de verve et d'éclat. Jamais Trêves n'avait vu les lettres entourées de plus d'honneurs qu'à l'époque où le rhéteur Ausone, appelé dans cette ville pour présider à l'éducation du jeune Gratien, fut successivement élevé aux titres de comte, de questeur, de préfet du prétoire, et reçut enfin, en 365, les insignes du consulat. C'est pendant ce long séjour qu'il composa un grand nombre de poëmes, passe-temps frivoles d'une cour qui se piquait de bel esprit. Mais il faut distinguer l'idylle de la Moselle, la meilleure peutêtre de ses compositions, tout inspirée de la beauté de cette Rome du Nord, où il avait passé des jours si doux. Il se représente suivant d'abord les détours du fleuve verdoyant et silencieux ; il décrit la limpidité des eaux, les tribus innombrables de poissons qui les habilent, les coteaux couronnés de vignes, aux pieds desquels les Faunes et les Naïades mènent leurs danses loin du regard des hommes. Cependant les approches de la cité s'annoncent par l'affluencedes barques chargées qui portent le commerce de toute la terre, par les villas suspendues aux deux rives avec leurs portiques, leurs piscines et leurs jardins. Enfin se déploient sur la colline

les larges murs qui ceignent la cité impériale. Le poëte admire la grandeur des édifices, les greniers qui nourrissent les légions, l'éclat de la noblesse, l'humeur belliqueuse du peuple. Mais surlout il exalte cette éloquence rivale du génie latin, ces hommes versés dans les lois, puissants par la parole, qui occupent la chaire de Quintilien au milieu des acclamations d'une école encombrée, ou qui en sortent pour devenir l'appui des accusés, l'honneur du sénat municipal, et quelquefois pour revêtir les premières dignités de l'empire. Il finit en accompagnant la Moselle jusqu'au Rhin, et en s'assurant que les eaux réunies des deux fleuves tiennent à distance les barbares intimidés. Ce petit ouvrage a de la grâce et de la douceur : mais ce qui m'arrête, c'est le spectacle d'une civilisation si élégante parmi des populations germaniques, c'est la culture des lettres poussée jusqu'aux derniers raffinements sur une terre si menacée, et le calme enfin de ce poëte qui laisse aller sa barque au courant du fleuve, sans autre inquiétude que de construire des vers ingénieux, qu'un auditoire choisi applaudira le lendemain (1).

(1) Quednow, Beschreibung der Alterthùmer in Trier. Ausone, Epist . XVII, ad Ursulum , grammaticurn Trevirorum, en lui envoyant six pièces d'or : « Quotque doces horis, quoique domi résides. » Il fait l'éloge du grammairien Harmonius :

Harmonio, quem Claranus, quem Scaurus et Asper, Quem sibi conferret Varro priorque Crates ;

Un siècle après, Trêves, saccagée cinq fois par les barbares, n'avait plus que des ruines. Mais au milieu de ces ruines jaillissait encore, selon l'expression de Sidoine Apollinaire, a la fontaine de a l'ancienne éloquence. Les lois de Rome étaient « tombées, l'autorité de sa langue ne chancelait « pas. » L'école archiépiscopale avait succédé à celle des grammairiens et des rhéteurs. Les lettres y trouvèrent un asile pendant les orages du sixième et du septième siècle ; elles y refleurirent sous Charlemagne, quand Àlcuin, écrivant à Rigbod, archevêque de Trêves, lui reprochait amicalement de savoir par cœur les douze livres de l'Enéide mieux que les quatre Evangiles. En môme temps, on voit commencer dans la même ville les deux écoles monastiques de saint Maximin et de saint Matthias, dont les disciples composèrent des traités de poétique, de musique, d'astronomie. La cité chrétienne ne voulait rien perdre de sa vieille gloire ; elle montrait avec orgueil l'épitaphe de son prétendu fondateur Trebetas : on y lisait comment ce iils de Ninus, roi de Babylone, persécuté par sa

Quiquc sacri lacerum collegit corpus Homeii,

Quique nolas spuriis ^e^sibus opposuit : Cecropiae commune decus latiieque camœna}...

Idem, Ordo nobilium urbium, 4. Mosella, 399 :

Legumque catos, fandique potentes

Praesidium sublime reis; quos curia summos Municipum vidit proceres, propriumque senatum; Quos priEtextati celebris facundia ludi Contulit ad veteris praeconia Quintiliani.

Cf. Ampère, Histoire littéraire de la France, i. I, 254.

mère Sémiramis, était venu chercher un refuge et bâtir une ville chez les Germains. Cette fable semble contemporaine de celles qui dès le quatrième siècle faisaient remonter aux héros du siège de Troie les origines des principales villes de la Gaule. Et en même temps il semble qu'on entende un dernier écho des temps païens, dans cette chanson latine que les gens de Trêves répétaient encore au treizième siècle, et qui s'accorde bien avec la fable de l'aqueduc construit pour conduire le vin de Trêves aux réservoirs de Cologne :

« Trevir metropolis, Url)s amœnissima Quœ Bacehum recolis, Baccho gratissima, Da tuis incolis Vina fortissima. »

« Trêves la métropole, — aimable cité — qui honores Bacclius, — et que Bacchus chérit, — donne à tes habitants — les vins les plus forts (1). »

(1) Sidon , Apollinar. , ad Arbogastem , comitem Trevirorum. « Quirinalis fonte facundiae potor Moselhe , Tiberim ructas ; sic Barbarorum familiaris, quod nescius barbarismorum, par ducibus antiquis lingua manuque. Quo vel incolumi vel pérorante , etsi ad limilem ipsum jura latina ceciderunt, verba non titubant. » Alcuin, ad Rigbod, archiep. Trevir.: « Utinam evangelia IV, non Eneides XII, pectus compleant tuum ! » — Gotfried de Vilerbe, Panthéon, III, raconte l'histoire de Trebctas et donne l'épitaphe conservée au treizième siècle :

Nini Sémiramis quœ lanto conjuge i'elix Plurima possedit, sed plura prioribus addit, Non contenta suis, nec tous finibus orbis, Expulit a patrio privignum Trebeta regoo, Insignem profugus Treverûm qui condidit urbem.

Cf. Ilontheim, Historiatrevirensis diplomatica. La chanson latine sur Trêves a été publiée par Docen, Miscellan., II, 192.

Il serait facile de reconnaître les traces d'une culture semblable sur toute la ligne du Rhin. On pourrait ciler à Cologne une inscription païenne en vers latins, une autre à Bonn en vers grecs ; à Rotlenbourg, deux pierres monumentales dédiées aux muses de la Iragédie et de la comédie. Plus tard, on verrait les méthodes des écoles romaines perpétuées dans les monastères. La grammaire y comprenait encore la lecture des poètes interprétés à la manière des anciens. La rhétorique n'avait pas renoncé aux plaidoiries simulées, aux combats oratoires qui mettaient en œuvre toutes les armes de la parole. N'accusez pas la stérilité de cet enseignement. Vous verrez sortir de l'école latine de Saint-Gall les premiers écrivains de la prose allemande, et ce sera une terre romaine, la terre de Souabe, conquise, colonisée, fécondée par les Latins, qui portera la première génération des Minnesinger (1).

Il reste à considérer si la civilisation romaine si

la civilisation

s'arrèla aux colons italiens ou gaulois qu'elle éla- eutrp™aSensU1.

les Germains.

(1) Lersch, Central Muséum Rheinlœndischer Inschriften, Cologne. Inscription 59e :

Optaeio nomen sis natum carminé tristi N'omen dulce suis lamentabile sempcr, Optatus genitur [sic) et mater Nemesia deflet.

Bonn, Inscription 4* :

0£<jcaXoveî)CY] p.ot uarpiç e-rrXeTO. Oûvof/.1 tfTXYi uot.

Cf. Jaumann, Colonia Sumlocene , planches 7 et 8, bas-relief représentant les deux muses de la tragédie et de la comédie.

blissait dans les provinces du Nord, ou si elle eut prise enfin sur les peuples germaniques; si elle ne fut pour eux qu'un spectacle, ou si elle devint un bienfait.

On a déjà vu comment les Germains conservaient, au milieu de tous les désordres de la barbarie, tous les instincts de la civilisation : l'attachement à la terre, aux coutumes, aux traditions antiques. Il semblait qu'ils se souvinssent d'une société plus parfaite dont ils auraient été séparés pour un temps, et qu'ils devaient retrouver un jour. Tl ne faut donc pas s'étonner de l'attrait qui poussait plusieurs peuples de cette race vers le monde romain, vers le Midi, où ils croyaient voir le séjour de leurs dieux. Ainsi les Cimbres et les Teutons, en pénétrant dans les Gaules, avaient envoyé à Rome une ambassade pour obtenir « que le « peuple de Mars leur accordât des terres à titre de « solde, et les prît à son service. » Après leur défaite, leurs femmes, retranchées derrière les chariots du camp, offraient encore de se rendre, si l'on consentait à les admettre au nombre des prétresses romaines. Ce n'était donc pas seulement la fécondité des champs qui frappait les barbares, c'était aussi la majesté des institutions. Comment les adorateurs d'Odin et de Thor n'auraient-ils pas été tentés de reconnaître leurs divinités belliqueuses dans ces empereurs qu'ils voyaient entourés d'une pompe religieuse et militaire, recevant les

honneurs divins, traînant à leur suite tout ce que les fables du Nord promettaient aux habitants de la Yalhalla : le vin, l'or, les combats de gladiateurs? Quand Tibère traversa la Germanie et campa au bord de l'Elbe, on raconte que, du milieu des bandes ennemies qui couvraient l'autre rive, un vieux chef se détacha ; il se jeta seul dans un canot d'écorce, passa le fleuve et demanda à voir de près celui qu'on nommait César. Puis, l'ayant contemplé en silence, il se retira en déclarant que cejour était le plus glorieux de sa vie; « car jusqu'ici, disait-il, j'avais entendu parler des dieux; aujourd'hui je les ai vus ! » L'admiration qui avait saisi ces hommes impétueux les entraînait à la suite des armées, elle les conduisait à visiter la ville impériale, elle les poussait à l'imitation des mœurs romaines. Un noble marcoman appelé Marobaud, après avoir passé plusieurs années auprès d'Auguste, retourna chez son peuple, s'en rendit maître jusqu'au point de le transplanter dans le bassin de la Bohême, dont les montagnes devaient lui servir de remparts, se bâtit un palais et une ville, où il attira par ses bienfaits les marchands et les ouvriers des provinces limitrophes, se forma une armée de soixante et quatorze mille hommes qu'il soumit à la discipline des légions ; et, s'attachant par des alliances les nations voisines, il avoua le dessein de fonder un empire germanique. Ses sujels le détrônèrent, mais sa pensée lui survécut.

Ce fut celle de Théodoric et de Charlemagne (1). Les Germains Si les hommes du Nord se sentaient attirés vers

esclaves.

Rome, il semble d'abord qu'ils y trouvaient peu d'accueil. Les premiers Germains qu'on y vit furent probablement ceux que Marcellus traînait à sa suite chargés de fers, lorsque, en l'an 188 avant J.-C, il triompha des Insubriens et de plusieurs tribus germaniques. Après la victoire de Marius, des troupeaux de prisonniers teutons furent vendus à l'encan sur le Forum. Mais il était dans les destinées de Rome que ses institutions les plus malfaisantes tournassent au bien futur du genre humain. Aucune nation ne fit plus d'esclaves, mais aucune ne donna plus d'étendue au bienfait de l'affranchissement. Longtemps il dépendit du père de famille, dans sa toute-puissance domestique, nonseulement de rendre libres ceux qui l'avaient servi, mais de les rendre en même temps citoyens. Ces vaincus d'hier, initiés par la servitude aux mœurs des Romains, entraient tout à coup en possession de la liberté, de l'égalité, de la souveraineté. Ils avaient leur banc au théâtre, où souvent leurs exclamations barbares offensèrent les oreilles délicates des hommes lettrés ; ils portaient leurs suffrages aux comices et formaient cette multitude orageuse qui disposait des destinées du monde.

(1) Velleius Patercul. , II, 106, 107 : « Sed ego beneficio ac permissu tuo, Cacsar, quos ante uudiebam, hodie vidi deos; nec feliciorem ullum vitse mère, aut optavi aut scnsi diem. » Idem, ibid., 108, 109, 110. Tacite Annal, II, 26, 46, 62, 65.

C'est ce que Scipion savait bien, lorsque, interpellant du haut de la tribune la plèbe ameutée : « Je « vous ai amenés ici les mains liées derrière le dos, « s'écriait-il ; vous ne me ferez pas peur, parce « qu'on vous a déchaînés. » Auguste s'effraya de cette invasion d'esclaves ; il mit à leur liberté des restrictions et des obstacles. Cependant il n'empêcha pas l'empire d'être gouverné par des affranchis, c'est-à-dire par des barbares. En même temps les guerres de Germanie jetaient chaque année des milliers de prisonniers sur les marchés de la Gaule. Les panégyristes des empereurs ne se lassent pas de vanter ces expéditions, à la suite desquelles les places publiques de Trêves et de Cologne étaient encombrées de captifs à vil prix. Ils aiment à montrer ces troupes de Francs, d'Alemans, de Saxons, entassés sous les portiques; les hommes frémissant de leur impuissance ; les femmes reprochant à leurs époux et à leurs fils les chaînes qu'elles portent ; les familles entières adjugées au Gaulois désœuvré, qui les envoie cultiver ses champs en friche. Ils ne prévoient pas que ces esclaves auxquels on livre les terres en deviendront un jour les maîtres par l'affranchissement ou par la révolte, et que tôt ou tard la puissance finira par se ranger du côté du travail (1).

(1) Le plus ancien monument où paraisse le nom des Germains est le texte suivant, tiré des fastes capitolins, ad annum 551 : « M. Claudius, M. F. M. N. Marcellus, cos. de Galleis Insubribus et

Les Germains La servitude fut donc le premier noviciat des

colonises L

^renîJT.T Germains. Mais Rome devait les élever jusqu'à elle par une autre voie moins humiliante et plus sûre. La ville éternelle avait commencé par être un asile : selon une ancienne tradition, chacun des nouveaux sujets de Romulus avait dû apporter avec lui une poignée de sa terre natale, pour la déposer dans une fosse qu'on appela le Monde. Ce rit exprime bien la politique romaine, qui s'emparait du monde en l'incorporant à l'empire. Gomme à l'époque des rois la cité s'était agrandie pour recevoir dans ses murs les Sabins, les Al bains, les Etrusques; ainsi les premiers empereurs reculèrent la frontière pour y envelopper les nations mêmes qui la menaçaient. Ils ne se bornèrent pas à tolérer sur le territoire conquis ce que César y avait trouvé de peuplades germaniques; ils reçurent celles qui, pressées par leurs ennemis ou séduites par un climat plus doux, sollicitaient l'hospitalité de Rome en offrant d'obéir à ses lois. Dès le temps d'Auguste, de Tibère et de Claude, les Ubiens, les Sicambres, au nombre de quarante mille, les Rataves, les Frisons furent établis sur les bords du

Germaneis, K. Mart. isque spolia op. rettulit duce hostium Vir. Clastid. » — Claud. Mamcrtin., Panegyric. Maximian. : « Totis porticibus civitatum sedere captiva agmina barbarorum, viros attonita feritate trépidantes, respicientes anus ignaviam filiorum, nuptas maritorum copulatas vinculis, pueros ac puellas familiari murmure blaudientes, atque hos omnes provincial i bus vestris ad obsequium distributos , donec ad destinatos sibi cultus solitudinum ducerentur. »

Rhin, dont ils formèrent la garde. Ces transfuges de la barbarie ne la regrettaient pas. Quand la révolte de Civilis mit en feules bords du Rhin, les Germains du territoire de Cologne repoussèrent les trois propositions qu'on leur fit de raser les murs de la ville, d'égorger les habitants romains, et de retourner à la vie errante de leurs aïeux. Marc- Àurèle poursuivit le dessein de ses prédécesseurs, et plus tard Claude II, Àurélien, Probus, le complétèrent en transportant sur la rive droite du Danube une multitude innombrable de Marcomans, de Goths, de Vandales, et en une seule fois cent mille Bastarnes. Bientôt les provinces du Nord furent couvertes de Germains. Ils devinrent assez nombreux pour occuper l'attention du législateur, l^es constitutions impériales les désignent par le nom de Lxti, où je reconnais l'allemand Lente, c'est-à-dire gens de guerre : elles en font les colons militaires, qui n'occupent le sol qu'à charge de le défendre. C'est à ce titre que Maximilien, Constance Chlore et Julien introduisent de nouvelles colonies d'Alemans et de Francs, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à ses sources. On voit bientôt les Lxti fixés au cœur même de la Gaule, à Paris, à Bayeux, à Coutances, à Poitiers. Yalentinienleur ouvre l'Italie, et leur donne des champs fertiles au bord du Pô. Rien ne semblait plus sage que de repeupler ainsi des contrées épuisées, de donner des bras à la terre, et à l'empire des sol-

ÉT. GEIlM. I. 24

dats qui lui coûtaient peu. Mais le résultat principal et probablement le moins calculé, ce fut que les barbares trouvèrent sur la frontière romaine un point d'appui pour résister à l'entraînement des peuples nomades, dont ils se détachaient. Ils y trouvèrent des postes qu'on ne désertait pas impunément, des demeures fixes, des populations sédentaires, et enfin toutes les habitudes de stabilité qui sont les commencements de la civilisation (1).

Los Germain? 11 fallait déjà beaucoup d'effort pour fixer les

dans l'armée pi ni • î • n

romaine, barbares; Rome fit plus : elle les disciplina. Ce ne

(1) Plutarque, in Romulo. Tacite, Annal., XI, 19 : « Natio Frisiorum datis obsidibus consedit apud agros a Corbulone descriptos. Idemsenatum, magistratus, leges imposuit. » On reconnaît bien ici un commencement de civilisation romaine. Idem, Ibid., XII, 27, 50; Germania, 28; Histor., IV, 64, 65. Suétone, in Tiberio, 9. Eutrope, VII, 5. Trebellius Pollio, in Claudio, II; Vopiscus, in Aureliano, in Probo : « Centum millia Bastarnarum in solo romano constituit. » Ammien Marcellin, XX. VIII : « Alemannos..., Theodosius... pluribus cœsis quoscumque cœpit, ad Italiam jussu principes misit, ubi, infertilibus agris acceptis, jam tributarii circumcolunt Padum. » — Sur les Lxti : Eumène, Panegyr. Constant. Chlor . : « Nerviorum et Trevirorum arva jacentia Lœtus postliminio restituas et receptus in leges Francus excoluit. » Cf. Zosime, II, 54. Ammien, X, 8, Notitia dignitatumimperii. Code Théodosien, lib XIII, 2, 9,4, 9. Les Lxti sont les mêmes que les Gentiles. Code Théodosien, lib. VII, 15, 1 : k Terrarum spatia quœ gentilibus propter curam munitionemque limitis atque fossati humana fuerint provisione concessa... » Voyez sur ce point Pardessus, Quatrième Dissertation sur la loi salique. Guérard, Polyptique d'Irminon.ie me range à l'opinion de M. Guérard, en m'écartant à regret de celle de J. Grimm, qui fait venir le mot Lœtus de la racine teutonique Las, désignant le serf attaché à la glèbe (Deutsche Rechts-Allerthumer , p. 305). Il ne me semble point naturel que des gens de guerre aient été nommés d'un nom déshonorant, et qui ne convenait qu'à une classe d'hommes désarmés»

LA CIVILISATION ROMAINE CHEZ LES GERMAINS. 3ô3

fut point, comme on Ta souvent dit, un signe de décadence, une nécessité de l'empire en détresse : c'était une tradition des plus glorieux siècles de la république, de se faire servir par ses ennemis, et d'enrôler sous les aigles romaines un grand nombre d'auxiliaires étrangers. César, qui reconnut de bonne heure les qualités militaires des Germains, avait levé parmi eux des cohortes d'élite : leur charge impétueuse décida la victoire de Pharsale. Dès lors l'histoire de l'empire n'a pas de scènes où ils ne trouvent leur rôle. Ils combattent à Philippes : ils forment la garde favorite d'Auguste et de ses successeurs. Ils suivent Drusus et Tibère dans la haute Germanie, Claude en Bretagne. Quand Vitellius, proclamé à Cologne, descendit en Italie, on rapporte qu'il traînait après lui une nuée de barbares. Une prêtresse de leur pays les excitait par ses prédictions. Leurs habits de peau, leurs lances gigantesques, effrayèrent les Romains qui se crurent livrés au pillage. Cependant tous les empereurs, bons et mauvais, estimèrent les services de ces hommes farouches, mais simples, qui résistaient à la corruption. Je retrouve les Germains à la solde de Marc-Aurèle, de Caracalla, de Valérien, de Gailien, d'Aurélien, de Probus, de Dioclétien. Quarante mille Goths suivaient Constantin aux batailles d'Andrinople et de Chalcédoine, où il renversa en la personne de Licinius les dernières espérances de l'idolâtrie : le règne des barbares com-

mence avec celui du christianisme. En effet, à partir de cette époque, les troupes germaniques font toute la force de l'empire; par conséquent elles décident de ses destinées. Mais on n'a pas assez remarqué par quels degrés elles arrivent à cetle puissance. Il y a d'abord les alliés (fœderati), les rois et les peuples qui prennent le titre d'amis des Romains, qui se mettent au service des empereurs, mais pour un temps et sous des réserves où éclate encore le vieil instinct de l'indépendance. Ainsi les auxiliaires recrutés en Germanie par Julien avaient décidé qu'ils ne passeraient point les Alpes. Il y a les colons militaires (Ixli) attachés à la défense du sol qu'ils occupent; mais le lien qui les assujettit les protège en même temps; et leur engagement a les mêmes limites que leur territoire. Enfin l'élite des alliés et des colons passe dans les cadres de l'armée régulière. La Notice des dignités de l'empire nomme des légions de Germains, des cohortes de Bataves et de Francs Saliens, des escadrons de Goths et de Marcomans. On les trouve à tous les avant- postes, en Afrique, en Phénicie, en Arabie, et jusque sur la frontière de Perse. Sans doute les légions n'avaient plus rien de leur ancienne constitution, qui en faisait autant de cités belliqueuses avec leurs lois, leurs magistrats, leurs sacrifices : de six mille hommes elles étaient réduites à quinze cents. La discipline y avait diminué comme le nombre. Elles conser-

vaient cependant tout ce qui restait de cet art de la guerre, dont les Romains avaient été les maîtres. La régularité de leurs exercices faisait l'admiration et le désespoir de leurs ennemis; et les camps, si relâchés qu'ils parussent, étaient encore des écoles où les recrues barbares apprenaient à connaître l'union, l'ordre, l'obéissance, c'est-à-dire toutes les conditions de la société policée (1).

(1) Dès l'an de Rome 698, on voit une garnison de Gaulois et de Germains dans la ville égyptienne d'Alexandrie , Cœsar, Bell, civ., III, 7. — Sur les services rendus par les Germains à César dans ses guerres des Gaules, voyez tout le livre VIT, de Bello Gallico. Suétone, in A ugusto, 55,49; in Nerone, 54. Tacite, Annales, I, 50; Hist., II, 88. Le grand historien peint d'une manière admirable les barbares de l'armée de Vitellius : « Nec minus ssevum spectaculum erant ipsi, tergis ferarum et ingentibus telis horrentes, cum turbam'populi propter inscitiam parum vitarent. » La garde germaine subsistait encore au temps deCaracalla, qui affectait d'en porter le costume. — Vopiscus, in Probo : « AccepitpraetereaXVlmillia lyrouum quos omnes per diversas provincias sparsit, ita ut numeris vel limitaneis militibus L aut LX insereret , dicens : Sentiendum esse, non videndum quum auxiliaribus barbaris Romanus juvatur. » Ammien Marccllin (Hist., XX) donne un remarquable exemple de rengagement conditionnel des Fœderati : « Qui relictis laribus transrhenanis, sub hoc vénérant pacto , ne ducerentur ad partes unquam transalpinas. » La Notiiia dignitatum montre les Lseii déjà établis à Bayeux, à Rennes, et dans toute l'Armorique, à Poitiers, à Langres, à Autun. Dès ce moment, et un demi-siècle avant Clovis, on peut dire que la conquête de la Gaule par les Germains est achevée. Végèce atteste que les barbares s'efforçaient d'imiter la discipline romaine , III, 10 : « Artem bellicam solam hodieque barbari putant esse servandam, caetera aut in hac arte consistere, aut per hanc assequi se posse confidunt. » Voyez, dans la Notitia dignitatum, la nomenclature des légions germaniques. Cf. Lehuerou, Histoire des Institutions mérovingiennes, t. I ; de Petigny, Étude sur l'époque mérovingienne, t. I; Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. 1; Naudet, des Changements opérés dans V administration romaine.

dans

les offices

publics.

Les Germains II ne restait plus que de leur en ouvrir les portes, et, après les avoir exercés à tous les devoirs, de les admettre à tous les droits. Cicéron soutenait déjà cette belle doctrine : « qu'il n'y avait pas de « nation si éloignée, si étrangère, si ennemie, chez « laquelle Home ne pût recruter des citoyens. » César avait fait asseoir des Gaulois dans le sénat, Claude y introduisit des Bretons et des Espagnols; chaque nation arrivait à son tour au gouvernement de l'empire ; les Germains eurent aussi leur avènement. Dès- le premier siècle, on voit Arminius recevant l'anneau de chevalier ; des Frisons , des Chérusques admis au droit de cité, aux commandements militaires, aux sacerdoces publics. Désormais rien n'est fermé aux hommes du Nord : ils parviendront jusqu'à la dignité impériale en la personne du Goth Maximin. A sa suite, les marches du trône se couvrent de barbares. Sous Valérien, on trouve dans les premières charges de l'armée quatre officiers, Hartmund, Haldegast, Hildemund et Cariovisc, qu'on prendrait à leurs noms pour des soldats de Clovis. Gallien engage à son service le chef des Hérules, Naulobat, et le crée consul. Constance Chlore n'a pas de compagnon d'armes plus fidèle que le roi des Alemans Eroch, qui assure plus tard l'empire au jeune Constantin, en faisant déclarer pour lui les légions de Bretagne. Au quatrième siècle, on ne peut plus compter tous les Francs, les Alemans, les Goths, les Burgondes,

qui occupent les offices de la cour ou do l'armée impériale, comtes des domestiques, ducs des frontières, maîtres de la milice. Quelques-uns, comme Sylvanus et Mngnence, se font décerner la pourpre; d'autres, comme Arbogaste et Ricimer, aiment mieux la jeter sur les épaules d'un prince de leur choix et régner en son nom. Le Vandale Stilicon, tuteur et beau-père d'Honorius, gouverne l'Occident pendant quatorze ans ; et, s'il laisse éclater de temps en temps la cruauté d'un barbare, on reconnaît le génie romain à l'éclat de ses victoires et à l'habileté de ses négociations. Les contemporains y furent trompés. Le poëte Claudien célèbre le rajeunissement de l'empire sous un ministre qui rappelle les temps de Brutus, de Camille et de Scipion. 11 représente les bandes d'Alaric exterminées, les Alemans soumis , les rois des Francs jetés dans les fers, les peuples du Rhin changeant le glaive en faucille, et le voyageur, à la vue des riches cultures qui couvrent les deux rives, demandant laquelle des deux est romaine. Si les succès militaires l'émeuvent, c'est qu'il y voit le triomphe de cette domination pacifique et bienfaisante que Rome étend sur le monde, « à la face veur de laquelle les vaincus deviennent citoyens, « l'étranger retrouve partout la patrie, et tous les « hommes ne forment plus qu'une même nation. « Les arts de l'antiquité revivent avec les mêmes « mœurs; le génie voit s'ouvrir devant lui les

« routes glorieuses, et les muses relèvent leurs « têtes humiliées. » Assurément il faut beaucoup retrancher de ses louanges : mais c'était beaucoup pour un Vandale de les écouter, de les aimer, de les payer, et de mettre sa gloire à continuer la politique de César et d'Auguste. Même dans ces jours de décadence, on ne touchait pas impunément au gouvernement d'un grand empire, on ne pouvait en appliquer les lois sans être frappé de leur sagesse. Les barbares ne siégeaient pas ; u consistoire des princes, aux assemblées du sénat, dans les tribunaux, sans être à la fin convaincus, subjugués par le spectacle d'une société qui avait tant de souvenirs et tant d'espérances, et qui ne se crut jamais si près de devenir maîtresse du monde qu'au moment même où elle allait périr (1).

(lj Cicéron, pro Balbo, XIII : « Defendo enim rem universam, nullam esse genlem ex omni regione terrarum , neque tam dissidentem a populo romano odio quodam atque discidio, neque tam fide benevolentiaque conjunctam, ex qua nobis interdictum sit, ut ne quem adsciscere civem aut civitate donare possimus. » Velleius, II, 128 : « Ànninius... assiduus militiœ nostra; prioris cornes, ètiam civitatis romans jus equestremque consecutus gradum. » Il faut voir dans Tacite l'histoire de ces députés frisons qui visitèrent Rome au temps de Néron , qui se conduisirent si fièrement au théâtre, et qui revinrent avec le droit de cité. Annales, XIII, 54. — Vopiscus, in Aurcliano. Fragment d'une lettre de Valérien à Àurélien : « Tecum erit Ilartmudus, Haldegastes, Hildemundus, Carioviscus. » Pour les chefs germains qui jouent un rôle dans l'histoire romaine depuis Constance jusqu'à la fin de Valentinien, voyez Ammien Marcellin, passim. Je remarque surtout (lib. XXXI) Mellobaudes, à la fois roi des Francs et comte des domestiques sous Gratien. Cf. de Petigny, t. I;

Pendant que les Germains faisaient leur éduca- Le* Germains

1 inities

tion politique dans les nombreux emplois de la hiérarchie impériale, comment auraient-ils échappé à l'enseignement littéraire qu'ils trouvaient partout constitué, honoré, applaudi? Stilicon n'était pas le seul qui goûtât l'encens des poètes ; au contraire, je remarque l'empressement des principaux chefs barbares à s'entourer de rhéteurs et de grammairiens. Quand Arbogaste voulut créer un empereur, il choisit un ancien maître d'éloquence nommé Eugène, encore tout pénétré de souvenirs mythologiques, dont le premier acte fut de rétablir l'autel de la Victoire dans le sénat, et les images des dieux sur les drapeaux de l'armée. Le roi des Yisigoths, Théodoric, fit donner la pourpre au vieil Avitus, son précepteur : il ne trouvait pas que ce fût trop pour payer les leçons de droit et de poésie qu'il en avait reçues. Il se vantait d'avoir lu Virgile, et d'avoir senti son humeur s'adoucir sous le charme des beaux vers (1). Les barbares lisaient

Claudien, de quarto Consulatu Honorii. De Laudibus Stiliconis,

lib. I.

Ut Salius jam rura colat, flexosque Sicambri In falcem curvent gladios, geminasque viator Cum videat ripas, quai sit romana requirat; Ut jam trans fluvium non indignanîe Chaiico Pascat Belga pecus, mediumque ingressa per Albin Gallica Francorum montes armenta pererrent.

ïbid., lib. III. Dans la préface de ce livre, Claudien compare la faveur que Stilicon lui accorda à celle de Scipion pour Ennius : « >Tostcr Scipiades Stilico. » Voyez aussi lout le livre de Bello Getico.

(1) Sidoine Apollinaire, lib. 1, epist. \m : « Student armiseunu-

aux lettres latines.

donc; ils (écrivirent, ils eurent des poètes et des orateurs. Tel fut le Franc Merobaudes, qu'on trouve, sous Valentinien III, chargé d'un commandement en Espagne, élevé au consulat, écrivain célèbre, dont nous n'avons qu'un petit nombre de pages mutilées, mais qu'il faudrait étudier de près pour voir ce que la civilisation latine pouvait faire d'un Germain. Les contemporains eux-mêmes en furent si frappés, qu'ils élevèrent à cet homme extraordinaire une statue d'airain sur le forum de Trajan. L'inscription annonçait qu'on avait voulu récompenser de la sorte « un homme d'une ancienne « noblesse et d'une nouvelle gloire, aussi habile à « manier la plume que l'épée, dont les armes et « les vers avaient ajouté à la splendeur de l'em- « pire, » En parcourant le peu qui reste de lui, on trouve d'abord tout ce qu'il pouvait apprendre des meilleurs maîtres de son temps. Ses vers, d'une latinité correcte, ont la coupe, l'éclat, l'harmonie, en un mot tout l'artifice du style de Claudien. Les thèmes de ses petites compositions rappellent cette

chi, litteris fœderati. » Idem, Panegyricus Avito dictas, v. 497. C'est le roi Théodoric qui parle à Àvitus :

Mihi Romula dudum

Perte jura placent : parvumque ediscere jussit Ad tua verba pater, docili quo prisca Maronis Carminé molliret Scythicos mihi pagina mores.

Ajoutez à ce tableau le Franc Baudo , élevé au consulat en 385, et S Augustin, alors rhéteur à Milan, lui récitant un panégyrique. Augustinus, Contra Priscillianum, III, 50.

poésie de cour où triomphait Ausone. S'il assiste au repas de Valentinien, il épuise toute la Fable pour relever la pompe impériale. Quand l'Empereur fait asseoir sa sœur à ses côtés, c'est Apol'on avec Diane dans l'assemblée des dieux. Quand il paraît accompagné de l'impératrice, c'est Pelée et Thétis : l'univers ne peut attendre de leur union qu'un autre Achille. Ou bien le poëte décrit les vergers de Faustus, les longues murailles de buis taillées comme le marbre, et le bois au frais ombrage. « qui recèle, pour le plaisir du maître, un « hiver domestique au plus fort de l'été. » Mais heureusement pour sa gloire, Merobaudes, dans son panégyrique d'Aétius, s'attaque à un sujet plus digne d'occuper les esprits : il célèbre la lutte de Rome contre la barbarie. Dans ce combat qui partageait le monde, le poëte franc n'hésite point ; il prend parti contre les barbares. Le panégyrique s'ouvre par le tableau de la paix universelle. Du Caucase et du Tanaïs jusqu'aux sources du Danube, les rois ennemis ont désarmé. Le Rhin coule sous les lois de l'Italie ; la Gaule respire, arrachée aux fureurs desGoths; et les Vandales, maîtres de l'Afrique, sollicitent l'alliance des Césars. Ce calme du monde irrite une divinité malveillante, que le poëte ne nomme pas : elle va chercher Bellone dans les montagnes de la ïhrace : elle l'y trouve, confinée dans une caverne loin du regard des hommes, appuyée sur sa lance rouillée et sur son

bouclier terni, et pleurant de ce que depuis tant d'années les peuples ne versent plus de pleurs. Elle l'excite à soulever de nouveau les nations du Nord pour les précipiter sur l'empire. ce Renverse, ditce elle, ces maisons de marbre aux toits d'airain... « Qu'il n'y ait pas de murailles assez fortes pour « arrêter tes emportements. Que Rome soit dans ce l'effroi, et que ses empereurs mêmes tremblent « au bruit de tes fureurs. Chasse de la terre les « dieux qui voulurent y recevoir l'hospitalité ; « porte la désolation dans les temples des divinités « romaines, et que je ne voie plus attiser sur les « autels le feu qui fléchit Vesta. Pour moi, je péné- « trerai secrètement dans les palais superbes; je « ferai disparaître les vieilles mœurs et les vieux ce courages; je veux que les forts soient méprisés et c< qu'il n'y ait plus de respect pour les justes. Que a l'éloquence périsse avec le culte délaissé d'Apol- (( Ion; que les honneurs soient déférés aux indice gnes; qu'au lieu de la vertu, le hasard tienne la ce balance des affaires ; que la soif de l'or fasse ce délirer tous les esprits, et que, dans le désordre ce universel, on ne reconnaisse plus la pensée souce veraine de Jupiter. » — Ces menaces ont leur effet; l'empire touche à sa dernière heure, quand les vœux réunis du sénat et du peuple forcent Aétius à sauver le monde. Le poëte décrit avec admiration les victoires de ce grand homme sur les peuples teutoniques. La vue des champs de bataille

Tanime, et lui rappelle les combats de César, le dévouement des Fabius, el Décius qui abrégea glorieusement ses jours. Et lorsque, las de ces peintures sanglantes, il veut louer les traités conclus par son héros, il retrouve toutes les images de l'antiquité pour célébrer les bienfaits de la paix, « qui fait le salut de l'univers et le nœud des éléments, qui fonde les cilés, donne des lois aux nations, et qui a porté le nom de Numa aussi haut que celui de Romulus. » Rien n'est plus instructif que l'erreur de ce Franc, de ce contemporain de Mérovée, qui, au moment du triomphe de ses frères barbares, s'attache avec tant d'illusion, avec tant d'opiniâtreté, aux dieux, aux institutions, aux souvenirs héroïques du monde romain. Quel travail prodigieux ne fallait-il pas pour remuer de la sorte les cœurs et les esprits, et pour y enraciner en quelques années toutes les opinions, toutes les passions, toutes les délicatesses d'un vieux peuple qui avait douze cents ans de culture (1)!

(1) Merobaudis Reliquiœ edidit Niebuhr (Bonnno, 1824). Tout indique le personnage désigné dans l'inscription trouvée au forum de Trajan : « FI. Merobaudi VS com. Se. — FI. Merobaudi, œque forti et docto viro, lam facere laudanda quam aliorum fada laudare preecipuo. » Cf. Sidoine Appollinaire, ad Felicem, IX, 278, 302. Voici quelques vers de Merobaudes. In viridarium Fausti :

Privalamque hiemem frondea tecta tenent.

Panegyricus Aelio dictus. Ce fragment compte 197 vers. Aildidit hiberni l'amulantia f'œdera Rhenus

L'invasion C'est ainsi que Rome achevait ses conquêtes eu

pacifique. . • • f 11 ' '* 1

uermanie, et c est ainsi qu elle préparait les conquêtes des Germains dans l'empire. Ceux qui ont écrit l'histoire des grandes invasions se sont portés, avec la curiosité de la foule, du côté où ils entendaient le bruit des batailles ; il n'ont vu que les irruptions violentes qui, au bout de deux siècles, finirent par renverser la monarchie romaine. Us n'ont pas assez étudié cette autre invasion pacifique et régulière qui dura sept cents ans, et qui poussait peu à peu les hommes du Nord jusqu'au cœur même de la civilisation. Elle se fit, pour ainsi dire, par deux portes que les lois avaient ouvertes, par l'esclavage et par le service militaire. Si les barbares entrent, ce sont les généraux victorieux, ce sont les empereurs qui les conduisent comme par la main, qui leur donnent des terres, des institutions, des droits. Dès lors ils pénètrent de tous côtés dans la vie publique. Ils peuvent dire, comme

Orbis, et hesperiis flecti conlentus habenis, Gaudet ab alterna Thybrim sibi crescere ripa.

Discours de la déesse qui exhorte Bellone :

Romanos populnre doos, et nullus in ans

Vestae exoraue fotus strue palleat ignis...

Majorum mores et peetora prisca fugabo...

Attica neglecto pereat facundiaPhœbo,

Pecloribus soevi démens furor aesluet auri,

Omniaque liaec sine mente Jovis, sine numine summo.

M. Bcugnot, Histoire de la chute du paganisme, a reconnu avec raison, dans ces vers, l'écho des plaintes du parti païen, qui accusait le christianisme de la ruine de l'empire.

les premiers chrétiens, qu'ils ne sont que d'hier, et que déjà ils remplissent non-seulement les cadres des légions, les colonies des vétérans, mais les cités, les écoles, le sénat, le palais ; ils ne s'abstiennent pas même des temples; et eux aussi, s'ils se retiraient, ils laisseraient le peu qui reste de vieux Romains effrayés de leur solitude. Leur présence n'a rien de menaçant : les uns se déclarent les amis, les hôtes de l'empire ; les autres en sont devenus les sujets et les soldats. Ils commencent à comprendre la cause qu'ils servent. Ils admirent, plus que personne, la grandeur de cette cité hospitalière où ils sont accueillis ; et la majesté de l'Etat impose peut-être moins aux derniers descendants des familles sénatoriales qu'aux nouveaux dignitaires qui dépouillent la saie germanique pour prendre le laticlaveet la robe prétexte. Cependant Rome avait cette sagesse de respecter les usages et les traditions des peuples qu'elle naturalisait; et comme elle avait laissé aux villes grecques leurs lois civiles, elle ménageait les habitudes militaires des Germains. Ces populations transportées sur le territoire romain, qui menaient avec elles leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, n'abandonnaient pas en un jour les mœurs de leur première patrie : elles en conservaient des traits qui ne devaient pas s'effacer. Ainsi les conditions que les auxiliaires alemans faisaient à Julien rappellent les vassaux des empereurs d'Allemagne, tirant l'é-

pée au besoin pour défendre leur prince, mais refusant de le suivre au delà des Alpes ou de la mer. Les eolonies des bords du Rhin vivaient sous un régime où toute la féodalité était en germe. Si des troupes barbares s'engageaient sans réserve à la solde des Césars et prenaient rang dans leurs armées, cette coutume était si nationale, qu'elle traversa tout le moyen âge, et qu'on voit un corps d'aventuriers Scandinaves, sous le nom de Varègues, former la garde des derniers empereurs de Gonstantinople, comme plus tard il n'y aura pas de prince en Europe qui n'ait ses lansquenets allemands ou ses régiments suisses. Les Germains établis dans l'empire formaient donc comme une seconde race romaine, assez rapprochée de la première pour en hériter, conserver la langue, les lois, les arts; assez peu séparée des autres nations du Nord pour être en mesure de les policer à leur tour.

En effet, la civilisation romaine ne parut jamais plus puissante qu'au moment où, l'empire étant vaincu, elle subjugua les vainqueurs. Le roi des Visigoths Athanaric avait fait trembler Yalens; mais plus tard, venu à Gonstantinople, il admirait la magnificence de la ville, et déclarait qu'à son avis le maître de tant de trésors et de tant d'hommes était un dieu. Alaric s'honora du titre de préfet du prétoire, et, arrivé aux portes de Rome, il s'arrêta frappé de respect, ne pouvant se résoudre à livrer aux flammes la capitale de l'univers.

Astaulfe reconnaissait qu'il s'était trompé en rêvant un empire gothique, et ne voulait plus d'autre gloire que d'épouser une fille de Théodose et de mettre les forces des Goths au service du nom romain. Le dernier empereur d'Occident abdique, et rien ne semble changé : je considère les chefs des nations germaniques qui se disputent les provinces de la monarchie, et je trouve qu'ils s'en déclarent les serviteurs et les sujets. Odoacre prend le titre de patrice ; Théodoric, qui le détrône, se présente en Italie comme le fils adoptif et le délégué de l'empereur Zenon ; sa mission est de rebâtir les villes détruites, de relever l'autorité du sénat et des magistratures, de ramener le règne des lois et des lettres. D'un autre côté, je vois les rois burgondes adresser aux Césars de Byzance des protestations d'obéissance et de fidélité. Glovis reçoit d'Anastase les insignes du consulat, et longtemps ses successeurs se considéreront comme des magistrats romains; ils en auront le costume et le cortège; ils construiront des cirques, et finiront, comme Chilpéric, par dicter des vers dans la langue de Virgilc(i).

( I ) Jornandes, de Rébus geticis, 28 : « Deus, inquit (Athanaricus), sine dubio terrenus imperator est; et quisquis adversus eum manum moverit, ipse sui sanguinis reus existit. » Zosime, lib. V, VI. Orose, Hist., Vil, 45, fait parler Astaulfe en ces termes : « Cum esset animo ingenioque nimius se imprimis ardenter inhiasse, ut obliterato romano nomine romanum omne solum et imperium Gothorum faceret et vocaret , fieretque nunc Astaulfus quod quondam Ccesar Augustus. Atubi milita experientia probavisset, neque Gothos

et. germ. i. 25

11 y a là autre chose qu'un caprice de barbares : il y a une admiration du passé, inintelligente peutêtre, mais bienfaisante, qui voudrait en imiter toutes les institutions, et qui en conservera beaucoup. Avec les charges du palais, les règles de l'administration impériale se perpétuent. Avec la langue latine, le droit romain pénètre dans les codes des Yisigoths, des Burgondes, des Alemans, des Bavarois, des Lombards; et l'historien des Goths, Jornandes, semble exprimer le sentiment commun de tout l'Occident, lorsqu'il reconnaît encore à la fin du sixième siècle l'autorité de cette Borne qui a conquis la terre par les armes, « et a qui n'a pas cessé, dit-il, de régner sur les ima- « ginations (1). » Ce mot éclaire et justifie la politique romaine. On l'a vue travailler avec persévé-

ullo modo parère legibus posse, propter effrœnatam barbariem... Elegisse se saltem ut gloriam de restituendo in integrum augendoque romano nomine Gothorum viribus compararet. » — ldatius, Chronic. Olymp., 299 : « Wallia, rex Gothorum, romani nominis causa cœdes magnas efficit Barbarorum. » — Sur le titre de palrice conféré à Odoacre par Zenon, voyez Malchus Philadelphitanus, cité par Photius, Bihlioth. Cassiodor., Epist. senatuiurbisromanœ. Voyez aussi les lettres adressées à l'empereur d'Orient par S. Avitus de Vienne, au nom de Gondebaut et de Sigismond, Epist. 23: « Gumque gentem nostram videamur regere, non aliud nos quam milites vestros credimus ordinari. r> Gregorius Turonensis, II, 58 : « Igitur ab Anastasio imperatore codicillos de consulatu accepit, et in basilica B. Martini tunica blatea indutus est et chlamyde, imponens capiti diadema ; tune ascenso cquo, a uni m argentumque... spargens voluntatebenignissima erogavit, etab ea die lanquam consul et Augustus est vocitatus. »

(1) Jornandes, de Reb. get., prœfat. : « Quomodo respublica cœpit ettenuit, totumque pêne mundum subegit , et hactenus vel imaginarie teneat. »

rance contre son intérêt, en introduisant dans l'empire ceux qui devaient le renverser. Mais elle travaillait pour un intérêt plus grand que le sien ; elle servait un dessein qu'elle ne connaissait pas en poliçant les hommes du Nord. Par un juste retour elle y trouva une autre gloire qu'elle n'avait pas cherchée. Elle perdit le pouvoir temporel, qui s'exerçait par l'épée; mais elle conserva l'autorité morale des lois, des lettres, des souvenirs. Au milieu de ses ruines, sans armes, sans trésors, Rome n'était plus qu'une puissance spirituelle. Mais c'était précisément en cette qualité que, devenue chrétienne, elle devait recommencer la conquête du monde.

Ja civi

Nous n'avons point cherché à rabaisser la civiilLtion lisation latine ; nous n'en avons dissimulé ni la

Vices de

romaine.

puissance ni les bienfaits. Mais on ne peut pas non plus méconnaître les vices qui la compromirent ; et, tandis qu'elle subjuguait la moitié des peuples germaniques, il reste à voir comment elle provoqua d'abord la résistance des autres, et ensuite leurs représailles.

Le paganisme On ne civilise vraiment les hommes qu'en s'as-

romain .., . ro i n i ni

impuissant surant de leurs consciences. L est la, dans ce fond

chez

les barbares, jg ja nature humaine, qu'il faut vaincre le premier de tous les désordres, qui est celui des passions. Les anciens le savaient si bien, que toutes leurs histoires faisaient intervenir des personnages divins, des prêtres, des religions, pour policer les peuples. Rome elle-même ne donnait pas d'autres fondements à ses institutions : elle n'aurait pas cru ses colonies solidement établies, si elle ne leur avait communiqué ses auspices, ses rites, son droit

sacré. Ainsi les principales cités du Nord, Augsbourg, Cologne, Trêves, avaient leur Capitole, où Ton sacrifiait aux trois grandes divinités de la roche Tarpéienne : Jupiter, Junon et Mercure. Il paraît, par les inscriptions recueillies sur les bords du Rhin, qu'on y adorait aussi Mercure, Apollon et les Muses ; Diane, Sylvain, et les Nymphes, dieux secourables, représentants d'une domination pacifique ; et en même temps Mars, Pluton et Proserpine, Hercule, Castor et Pollux, la Victoire et la Fortune, la Gloire et la Valeur, qui consacraient la guerre et la conquête. Les temples dont on découvre les ruines, les sacerdoces et les corporations religieuses qui ont laissé leurs traces, les pierres votives élevées au départ et au retour des expéditions militaires, font assez voir avec quelle ténacité les Romains des provinces s'attachaient aux croyances de leurs ancêtres, et combien la chute du paganisme fut moins naturelle qu'on ne pense. Mais le paganisme latin n'avait pas d'orthodoxie : ses dogmes ne formaient pas un corps impénétrable aux superstitions étrangères. Les esprits inquiets, que le vieux culte de Numa ne satisfaisait point, cherchaient le repos dans les mystères de l'Orient; en sorte qu'il ne faut pas s'étonner de trouver à Cologne et en Souabe des monuments en l'honneur de Sérapis et de Mithra. D'autres fois les colons romains se tournaient vers les dieux du Nord, qu'ils regardaient comme les anciens maîtres du

sol, dont ils redoutaient la jalousie et la vengeance. C'est ainsi que dans le pays de Bade on rencontre des inscriptions hérissées de noms barbares, qui appartiennent à la mythologie des Gaulois. Ailleurs on voit des autels élevés aux nymphes du Rhin, aux génies du Danube, des Vosges, de la foret Noire. Toutes les villes, et jusqu'aux moindres bourgades, avaient leurs déesses locales, qu'elles nommaient leurs mères (Matronx), et qu'on représentait ordinairement au nombre de trois, avec une quenouille, des fruits et des fleurs. Ces personnages mystérieux présidaient à la destinée des peuples et rappelaient à la fois les trois Parques de l'Italie, les trois fées des Celles, et les trois nornes de l'Edda. En même temps donc que le sénat admettait dans ses rangs les chefs des nations vaincues, l'Olympe classique s'ouvrait à leurs divinités. J'en remarque deux qui reçurent un culte public dans les colonies romaines des Pays-Bas. L'une est Hludana, la Vesla des Scandinaves, la déesse du foyer domestique ; l'autre, Nehallenia, une de ces fileuses divines que les Germains se figuraient parcourant les campagnes et répandant les émanations salutaires qui font croître la laine des brebis et le blé des sillons (1).

(1) Welser, Rerum augaslanar . et Acta sanctœ Afr% martyris. L'église de Sainte-Marie, bâtie à Cologne au septième siècle, fut appelée « Sancta Maria in Capitolio. » Fiedler, Rœmische Denkmœler ; Mone , Urgeschichte des badischen Landes; Rhudarf. AïltesteGeschichteBayerns ; llefele, GeschichtederEinfûhrung, etc. ;

Ainsi les superstitions germaniques gagnaient les Romains : mais on ne trouve pas que la théologie romaine pénétrât profondément chez les barbares. Sans doute ceux d'entre eux qui se trouvaient mêlés aux populations latines devaient en adopter les fêtes publiques et les pratiques journalières : mais les cœurs n'étaient pas changés. En effet, les Romains n'avaient rien à enseigner aux hommes du Nord en matière de religion. Le fond des deux paganismes était le même. Sous des noms divers ils adoraient des divinités pareilles, et nous avons reconnu avec surprise les ressemblances qui éclatent dans la constitution des sacerdoces, dans la discipline des augures, dans tous les détails des pompes sacrées. S'il reste cependant des différences incontestables, elles paraissent à l'avantage des Germains. On reconnaît chez eux un culte moins corrompu : ils versaient le sang humain sur leurs autels, mais leurs orgies n'approchèrent jamais des impuretés par lesquelles Rome honorait Vénus et Priape. La crainte des dieux semble mieux établie chez un peuple qui hésitait à les enfermer dans des

Jaumann, Colonia Sumlocene, ont énuméré les monuments religieux trouvés en Allemagne. En ISouabe, un monument et deux inscriptions mithriaques (v. Hefele, p. 39). Lersch (Central Muséum RJteinlœndischer Inschriften) donne un grand nombre d'inscriptions religieuses, parmi lesquelles je relève celles-ci : « Soli Serapi. — Honori et vavori (sic). — MatribusTreveris. — Matronis Axsinginehis. — Matronis Rumanehabus. — Deœ Hludanœ sacrum. C. Tiberius Verus. » Sur les deux déesses iiludana et Nehallenia, cf. Grimm, Mythologie, '235, 390, etc.

temples, à leur prêter la figure de l'homme, que dans la ville impériale qui décernait les honneurs divins à tous ses tyrans, et qui adora la Fièvre et la Peur. Mais surtout la croyance à la vie future faisait la supériorité des barbares sur les Romains. Qu'élaient-ce que les Champs Elysées des poètes classiques, avec leurs pâles ombres et leurs vagues plaisirs, auxquels même le peuple ne croyait plus, en comparaison des fêtes immortelles de la Valhalla promises aux sectateurs d'Odin ? Les Latins, aussi bien que les Grecs, ne pouvaient s'empêcher d'admirer une foi si ferme. Lucain célèbre avec un sentiment d'envie « ces peuples heureux de leurs « illusions, délivrés de la plus terrible des craintes « humaines, qui est celle de la mort ; toujours « prêts à se précipiter dans les dangers, parce qu'ils « avaient des âmes plus grandes que le trépas, et « qu'ils dédaignaient de ménager une vie qui leur «serait rendue (1). » Rome n'avait pas de prise sur des consciences ainsi trempées : elle n'atteignait pour ainsi dire les esprits que par le dehors, par les arts et par les lois ; elle ne pouvait entreprendre de convertir les Germains: il ne lui restait que de les polir et de les gouverner.

(1) Lucain, Pharsale, I :

Certe populi quos despicit Arctos

Felices errore suo, quosille limorum Maximus haud urget lethi metus : inde ruendi In ferrum mens prona viris, animaeque capnees Mortis, et ignavum redilursc parcere vit».

Les arts ont assurément un pouvoir civilisateur ; Décadence mais ce pouvoir leur vient de l'idée qui les rem- Sans6 \IT

écoles

plit, qu'ils s'efforcent de reproduire, et qui, en se impériales. manifestant sous des formas dignes d'elle, lînït toujours par toucher les hommes. Si donc l'idée se corrompt ou se retire, si elle ne trouve plus de foi dans le cœur de l'orateur et du poëte, si elle les laisse s'engager au service de la vaine gloire ou de la cupidité, l'impuissance se fait sentir dans leurs œuvres, punies par l'indifférence publique. Les arts ne mettent alors dans la société qu'un désordre déplus ; et, s'ils conservent sur elle quelque ascendant, c'est pour la reconduire par la corruption à la barbarie. Toute l'éducation littéraire de Néron, par exemple, n'aboutit qu'à lui donner l'envie de voir brûler Rome du haut d'une tour, en chantant l'embrasement de Troie : ce caprice valait bien ceux d'Attila et de Genseric. C'est l'état des lettres latines au moment où l'enseignement les popularise dans le nord de la Gaule et jusque sur la frontière de la Germanie. Si la décadence de l'art oratoire était déclarée au temps de Tacite, de Pline le Jeune et de Quintilien ; si dès lors l'éloquence exilée de la tribune s'éteignait dans l'obscurité de l'école et du barreau, comment deux autres siècles de servitude n'auraient-ils pas réduit la parole publique aux derniers abaissements? Alors fleurissent dans les murs de Trêves, à l'ombre du palais impérial, ces panégyristes qui s'emparent de la lan-

gue latine, la plus fière qui fut jamais et la mieux faite pour servir la liberté, et la plient à tous les genres de bassesses. Alors le rhéteur Mamertin, louant les deux empereurs Dioclétien et Maximien, leur compare les héros et les dieux : « 11 cherche, dit-il, à travers les siècles, et ne trouve rien d'égal à ses maîtres. Cet Alexandre qu'on a appelé Grand lui semble bien petit auprès d'eux. Tout en leurs personnes sacrées rappelle Hercule et Jupiter. Mais ce qui est fable chez ces dieux est devenu vérité dans l'histoire des deux princes : ce sont eux qui terrassent les monstres, qui purgent la terre et disposent du ciel. » La poésie n'était pas descendue moins bas. Après avoir épuisé tous les genres consacrés par l'exemple des Grecs, elle avait fini par s'attacher à l'imitation des derniers poètes d'Alexandrie, qui, désespérant de trouver la nouveaulé dans la pensée, la cherchaient dans les raffinements de la versification. Les Latins apprirent d'eux tout ce qu'on voit en faveur au quatrième siècle : les énigmes, les acrostiches, les compositions envers inégaux, disposés de manière à figurer un autel, un étendard, une flûte de Pan. Ces jeux de mots tentèrent le poëte Ausone. Le chantre de la Moselle arrachait ainsi les applaudissements d'une cour où les esprits blasés n'étaient plus sensibles qu'au prestige de la difficulté vaincue. Yoilà l'école à laquelle les Germains firent leur premier apprentissage ; et je m'assure qu'ils n'échappaient

pas à l'exemple de leurs maîtres, en voyant un esprit aussi vigoureux que celui de Mérobaudes se prêter à toutes les lâchetés de la flatterie oratoire. Nous avons à peine quatre pages de sa prose : c'est une préface de son panégyrique d'Àétius. Dans ce court fragment, l'écrivain franc a trouvé le moyen de se déshonorer. S'il faut l'en croire, ce n'est point à ses services militaires, ce n'est point à ses talents poétiques, c'est à ses éloges du ministre en faveur, qu'il doit la statue érigée en son honneur sur le forum de Trajan. Il est vrai de dire qu'on ne peut mettre plus de hardiesse dans la louange. Il se lasse de comparer Àétius avec Aristide, avec Caton, avec César : il le met au-dessus de la condition humaine, au-dessus de cetle incertitude de la fortune qui a trahi tant de héros. S'il apprend qu'Àétius a combattu, il ne doute pas de la victoire. « Je ne demande point, s'écrie-t-il, quelle a « été l'issue du combat, mais en quel lieu, de « quelle manière et de combien d'ennemis tu as « triomphé (1). »

Je ne vois pas non plus d'exercices poétiques si épineux, si ingrats, où les Romains n'aient été

(1) Claud. Mamertinus, Panegyric. Maximian. August. 2 : « Finguntur hœc de Jove, sed de te vera sunt, imperator. » Cf. ibid., 10 : « Nain ille quidemMagnus Alexander jam mihi humilis videtur. » Ausone, ldyll. 12, eclogarium 1, elc. Porphyrius Oplatianus, Panegyric. Syn.posius, JEnigmala. — Merobnudes, prsefatio in Panegyric. : « Pro liisme laudibus tuisRoma cum principe victuro éere ibriiiavit ; pro his denique nu^er ad honoris maximi nomen ille nascenti soli proximus imperutor evexit, » etc.

égalés par leurs disciples barbares. A peine les Germains ont-ils goûté aux fruits de la civilisation, que le démon des vers latins semble s'emparer d'eux. Chilpéric, ce digne époux de Frédégonde, se piquait de construire des hexamètres loués par ses courtisans, mais qui boitaient, dit-on, déplus d'un pied. Un peu plus tard, l'Anglo-Saxon Aldhelm adresse au roi de Wessex un savant traité de prosodie, où, remontrant au prince la nécessité de s'appliquer à une lecture si profitable, il lui expose les règles de la quantité jusque dans le plus minutieux détail, et sans lui faire grâce d'aucune espèce de vers catalectique, acatalectique, hypercalalectique. Fort de son savoir, il entreprend, dit-il, de ramener dans son pays les muses de l'antiquité. Mais, au lieu de les chercher sur les libres montagnes de la Grèce, ou à la cour élégante d'Auguste, il va les prendre dans les dernières écoles de l'empire. Ses prédilections sont pour les énigmes, dont il a composé cent quinze, et pour les acrostiches, où il a poussé l'art jusqu'à faire des acrostiches carrés, c'est-à-dire, construits de telle sorte que le même hexamètre se retrouve quatre fois : au commencement de la pièce, à la fin, et en rassemblant, soit les lettres initiales, soit les finales de chaque vers. Ces sortes de compositions eurent une longue popularité dans les monastères savants de France et d'Angleterre. Je me l'explique, en y reconnaissant un de ces points curieux où les

RÉSISTANCE DES GERMAINS A LA CIVILISATION itOMAINE. 589

littératures qui finissent se rencontrent avec celles qui commencent. En effet, rien n'est plus naturel aux hommes du Nord que le goût des jeux d'esprit. Il faut se rappeler ici les assauts de parole si fréquents dans l'Edda, quand les dieux et les géants se défient à pénétrer des questions obscures, à réciter des nomenclatures sans fin. On ne peut ouvrir un recueil de poésies anglo-saxonnes sans y trouver un grand nombre d'énigmes, d'anagrammes et de fragments, où l'auteur cherche et réussit à devenir inintelligible. Lespoëtes barbares aiment tant l'obscurité, qu'ils la portent jusque dans les chants les plus inspirés, et que leurs récits héroïques, leurs improvisations funèbres, sont encore chargés d'hyperboles, de métaphores, de périphrases, d'ellipses, et de toutes les figures qui «remplissent les catalogues des grammairiens classiques. Telle est, en effet, la faiblesse de l'homme, qu'il n'y a pas pour lui d'effort plus grand que d'exprimer clairement sa pensée. La puissance de la parole ne va pas plus loin, et cette puissance ne dure qu'un moment : c'est le temps de la plus haute perfection littéraire. Avant et après, la parole est impuissante à dégager la pensée, à la préciser, à l'éclairer. Elle se résout alors à la voiler, elle s'en fait un mérite, elle s'en fait une joie. Chez les barbares, ce sont les prêtres païens qui se réservent ainsi le secret d'une science sacrée dérobée au peuple. Dans les sociétés vieillies, ce sont les écri-

vains qui déguisent sous des dehors pédantesques la nullité d'une littérature sans inspiration. La barbarie a du moins cet avantage, que l'idée palpite et frémit sous l'enveloppe dont elle parviendra plus tard à se défaire, tandis que les ouvrages de la décadence ressemblent à ces momies dont les bandelettes, peintes et entrelacées avec un art infini, ne cachent plus qu'une dépouille sans âme. En cet état, si les lettres latines rendaient aux Germains le service d'orner leur mémoire, assurément elles risquaient de gâter pour toujours leur goût et leur raison (1).

Avarice Au fond, Rome se souciait moins d'éclairer les

et cruauté du gouvernement

hommes que de les assujettir. L'art où elle mettait romain. sa gloire était celui de régner. Elle ne se méprenait pas quand elle remerciait le ciel de lui avoir donné le génie du gouvernement. Mais elle porta

(1) Gregorius Turonens., III, IV. Grégoire de Tours a le courage de blâmer les vers de Chilpéric : mais Fortunat, moins éclairé ou plus timide, le complimente en ces termes, Poemat., lib. VIII, 1

Regibus ïcqualis, de carminé major haberis.., Admirante mihi nimium rex, cujus opime Praelia robur agit, carmina lima polit.

Aldhelm, de Septenario et de Re cjrammatica, ap. Mai, Auctores classici,\. V, ad Acircium regem : « Paterna sollicitudine coactus... commoneo ut quse difficillima sudoris et laboris industria, ac si gravi sarcini oppressus, dictando desciipseram, sine sudoris et laboris contritione riinanda et recensenda nullatenus recusando conlemnas, ac solertis ingenii gratiam... tibi collatam torpentis otii segnitie squalere patiaris. » Aldhelm, JEnigmata, apud Biblioth. Patrum maxima sœcuL vit. Cf. Hrabanus Maurus, de Laudibus sanctai crucis, 1. il.

dans ce gouvernement deux vices par où il devait périr quand il cesserait d'être nécessaire au monde ; je veux dire l'avarice et la cruauté. Le caractère de Rome est marqué de ces deux traits ineffaçables. On les reconnaît dans ses lois, depuis le temps où les Douze Tables permettaient aux créanciers de tailler en pièces le débiteur insolvable et de s'en partager les membres, jusqu'au siècle des Antonins, où les jurisconsultes examinent froidement s'il faut appeler vente ou louage l'engagement d'une troupe de gladiateurs, et décident qu'il y a contrat légitime, louage de sueur et vente de sang (l).La conquête ne pouvait pas être moins impitoyable que la législation. Quand Rome se donnait pour emblèmes les aigles, ces bêtes de proie, elle annonçait aux peuples ce qu'ils devaient attendre. Ils eurent lieu de reconnaître qu'elle ne les avait pas trompés.

Les Romains avaient eu le mérite de reconnaître, à côté du droit civil qu'ils se réservaient, un droit des gens commun à tous les peuples; mais ils rangeaient dans le droit civil, et par conséquent ils refusaient aux étrangers, les justes noces, la puissance paternelle et la propriété régulière du sol. L'Etat seul, c'est-à-dire le peuple ou l'empereur,

(l) Gaius, Institut. Comment., III, 146 : « Ilem si gladiatores ealege tibi tradiderim ut in singulos qui inlegri exierant, pro sudore denarii XX mihi darentur; ineos vero singulos qui occisi aut debilitati fuerint, donarii mille, quseritur utrum emptio et venditio, an locatio et conductio contrahatur. »

était propriétaire du territoire des provinces, dont il laissait la possession aux habitants, en percevant une partie du revenu à titre d'impôt en argent ou en nature (1). C'est le principe légal de toutes les exactions, de tous les abus financiers, qui, s'attachant aux plus belles institutions, ruinèrent l'autorité en la rendant insupportable, et la liberté en la rendant illusoire.

Nous avons admiré les puissants moyens par lesquels l'administration romaine portait jusqu'aux extrémités du monde l'autorité des empereurs. Mais elle y portait aussi leurs passions et leurs mauvais exemples. Le génie fiscal des anciens proconsuls avait passé avec leur pouvoir aux Césars, qui le communiquaient aux officiers chargés de les représenter dans chaque province. Pendant que le lieutenant impérial épuisait le pays par des levées d'hommes, le procureur l'écrasait d'impôts ; et les peuples se plaignaient d'avoir à nourrir deux tyrans, l'un altéré de sang, l'autre affamé d'or. Il n'y avait pas cinquante ans que les légions s'étaient montrées sur les bords du Rhin, et déjà on voit le commandant romain Lollius envoyer ses centurions dans les bourgades des Sicambres, pour y lever une contribution de guerre. Les Sicambres se jetèrent

(1) Gaius, Institut. Comment., II, 21 : « In eadem causa sunt provincalia pradia, quorum alia stipendiaria, alia tributaria vocamus. Stipendiaria sunt ea quœ in provinciis quee propriœ Cœsaris esse creduntur. »

sur eux, les condamnèrent à périr par le feu, dans

un sacrifice solennel auquel ils invitèrent les Ché-

rusques et les Suèves, et les trois peuples ensemble

jurèrent, sur les cendres des victimes, de réunir

leurs forces contre les Romains et de partager le

pillage. Les Sicambres s'adjugeaient d'avance les

captifs, les Chérusques les chevaux, les Suèves l'or

et l'argent. C'était quatre siècles trop tôt pour se

partager les dépouilles de Rome. Mais il semble que

le souvenir de ces serments ne se perdit pas; et les

Germains, qui dans la suite rançonnèrent tant

d'empereurs, se firent chèrement payer les tributs

levés sur leurs aïeux. On sait en effet de quels excès

étaient capables des magistrats accoutumés à tous

les débordements du luxe, à toutes les ressources

de l'usure et de la concussion, chez des nations

ignorantes, où l'usage même de la monnaie était à

peine connu, qui n'estimaient pas plus les vases

d'argent que ceux d'argile. Tantôt, après leur

avoir imposé une redevance en peaux de bœufs, les

agents du fisc l'exigeaient en peaux de buffles, et,

en cas de refus, faisaient vendre les champs, les

troupeaux, les familles entières. Tantôt les officiers

chargés du recrutement enrôlaient des enfants, des

vieillards, des invalides, et ne les relâchaient que

moyennant rançon (1).

(1) Tacite, Agricola, 15. Sur la défaite de Lollius, Velleius Patcrculus, H, 97. Suétone, in Octaviano, 23. Tacite, Annal., I, 10. Klorus, IV, lw2 : « Viginti centurionibus incrematfs hoc velut sacra-

ét. GF.nir. i. 20

La réforme administrative de Dioelétien n'atteignit pas ces désordres; au contraire, en multipliant les fonctions, elle multiplia les abus. Les provinces eurent à entretenir tout un peuple de dignitaires et d'employés : préfets, vicaires, présidents, intendants, maîtres des offices, tout ce qui remplissait leurs bureaux, tout ce qui grossissait leur cortège. Il fallut de nouveaux noms pour des impôts sans exemple. Il y en eut qui frappèrent les classes privilégiées et jusqu'aux sénateurs, d'autres qui pesèrent sur les ouvriers et jusque sur les mendiants. Il n'y avait pas de violences auxquelles les exacteurs ne se portassent, forçant les maisons, mettant à la torture les vieillards et les femmes, et sur les déclarations arrachées par la douleur, taxant des biens qui n'existaient pas. La possession du sol n'étant plus qu'un titre aux persécutions fiscales, on vit, s'il en faut croire Lactance, les terres abandonnées et les plus riches cultures changées en déserts. Quand on traitait ainsi les anciens habitants, il ne faut pas croire qu'on épargnât les barbares nouvellement admis sur les frontières, ces hôtes, ces amis des Romains. Aucun

mento sumpserant bellum,adeo certa victoriae spe, ut pra>dam in antecessum portione diviserint. Chcrusci equos, Suevi aurum et argentum, Sicambri captivos elegerant. » Sur les exactions d'Olennius et des autres officiers romains, Tacite, Annales, IV, 72 Histor., IV, 15. — Germania,5: « Videre est. apud eos argentea vasa legatis et principibus eorum muneri data, non in alia vilitate quam quai humo finguntur. »

peuple n'avait payé plus cher cette amitié que les Visigoths, lorsque écrasés par les Huns, ils demandèrent à Valens un asile sur la rive droite du Danube. En passant le fleuve, ils avaient livré leurs armes et promis leurs fils pour recruter les légions. Bientôt une famine cruelle se déclara au milieu de cette multitude transplantée sans ordre et sans prévoyance. Les officiers romains élevèrent le prix des vivres à un taux si exorbitant, que les émigrants se virent forcés de vendre leurs esclaves et leurs enfants mêmes, en retour des viandes im* mondes qu'on leur distribuait; jusqu'à ce que leurs chefs ayant été attirés dans un banquet où on se proposait de les égorger, la découverte de cetle perfidie les souleva et les poussa à la ruine de l'empire (1).

(1) En ce qui touche la fiscalité romaine sous Dioclétien et après lui, Lactance, de Mortibus persecutorum, 7 : « Adeo major esse cœperat numerus accipientium quam dantium, ut enormitate indictionum consumptis viribus colonorum desererenturagri, et cultura) verterentur insilvam... provinciae quoque in frusta concisœ, multi prœsides et plura officia singulis regionibus aepene jam civitatibus incubare, item rationales multi et magistri et vicarii prœfecforum... exactiones rerum innumerabilium, non dicamerebrœ, sed perpétua}, et in exactionibus injuriai non ferendae. » Idem, ibid., 23 : « Agri glebatim metiebantur, vites et arbores numerabanlur... Tormenta ac verbera personabant, filii adversus parentes suspendebantur, fidelissimi quique servi contra dominos vexabantur, uxores adversus inaritos. » Cf. Zosime, II, Code Théodosien, XI, 7, 3, loi de Constantin portant peine infamante contre les gouverneurs qui emploieraient la torture pour contraindre les débiteurs du fisc. — Naudet, des Changements opérés dans l administration romaine, t. II, p. 200 et suiv. — Sur le massacre des Goths admis dans l'empire, Jornandes, de Rébus Ceticis, 20.

390 CmPITKE VII.

Un pouvoir qui se ménageait si peu ne pouvait pas respecter la liberté, ou du moins cette image qui s'en conservait encore dans les institutions municipales. Le régime municipal, destiné à perpétuer dans les villes l'exercice de tous les droits publics, devint, par une révolution bien connue, l'instrument de toutes les oppressions. Les curies furent chargées, comme on sait, de la perception de l'impôt, et ceux qui les composaient durent suppléer de leurs deniers à l'insolvabilté des contribuables. La dureté d'une telle condition fit déserter les sénats municipaux. Ce fut un privilège d'en sortir, une disgrâce d'y entrer. Il fallut les repeupler de force, en y jetant des hommes mal famés, des bâtards, des clercs dégradés, des repris de justice. Assurément des corporations composées de la sorte devaient porter peu de délicatesse dans la répartition des charges publiques. Il ne faut plus s'étonner si un prêtre éloquent du quatrième siècle, Salvien, accuse hautement ceux qui devraient être les tuteurs des cités et qui en sont devenus les tyrans, qui surchargent d'impôts les petits patrimoines, pour dégrever de riches domaines, qui n'oublient jamais le pauvre quand il s'agit d'augmenter les contributions, et qui l'oublient toujours quand il y a lieu de les réduire. « Car, « s'écrie-t-il, un petit nombre décrète, et tous « payent; et à qui est-il permis de discuter ce qu'il a débourse et de vérifier ce qu'il doit? » Ces maux

désolèrent tout l'empire, mais ils ruinèrent surtout les cités des Gaules. Les habitants désespérés s'enfuyaient dans les forêts et les montagnes, pour y vivre de brigandage, en déclarant la guerre à une société corrompue; ou bien ils passaient sur le territoire des Germains, où ils trouvaient du moins cette vertu de la barbarie, l'hospitalité. On n'a pas assez remarqué un fait qui jette tant de jour sur les derniers temps de l'empire, je veux dire l'émigration des Romains chez les barbares, et les intelligences qui se nouèrent ainsi entre les opprimés et leurs voisins, qu'ils s'accoutumaient à regarder comme des libérateurs. L'entraînement devint si général, que pour l'arrêter ce ne fut pas assez des supplices ordinaires : il fallut qu'une loi de Constantin prononçât la peine du feu contre ceux qui, par des communications coupables, ouvriraient la frontière aux ennemis ou partageraient avec eux le butin. Ainsi, pendant que les empereurs prenaient des barbares à leur solde, les pro vinces en appelaient d'autres à leur secours. Le vœu des peuples acheva de donner à la conquête germanique le caractère d'un établissement régulier, et de ce côté aussi l'invasion fut consentie (1).

(1) Sur la décadence du régime municipal, voyez Guizot, Essais; Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, 1. 1 ; CodeThéodosien, lib. XII, tit. 1, 3, 18; Digeste, ad municipalem, de Decurio- ?iibus, etc.; Cod. Juslinian., de Decurionibus et filiis eorum ; Salvien, de Gubematione Dei, le livre V tout entier : « Quid enim niquius esse aut indignius potest, quamut soli sitis immunes a

En môme temps que les Romains fatiguaient le monde par leur avariée, ils le poussaient à bout par leur eruauté. Il avait fallu un fratricide pour consacrer la première enceinte de la ville : quel crime pouvait leur coûter pour étendre leur empire? Ils faisaient gloire d'être sans pitié pour ceux qui leur résistaient, et de répandre l'épouvante, qu'ils prenaient trop souvent pour du respect. Rien ne fut plus inhumain que ces conquêtes destinées à servir plus tard les intérêts généraux de l'humanité. On sait avec quel artifice la politique romaine entretenait les divisions intestines chez les peuples qu'elle voulait affaiblir d'abord, pour les écraser ensuite. Nulle part ces odieuses manœuvres ne furent conduites avec plus de persévérance qu'en Germanie. Déjà Tibère, en ordonnant aux légions de se replier sur le Rhin, avait déclaré qu'on pouvait abandonner l'ennemi à ses discordes intestines. On travailla cependant à les attiser. Il n'y eut bientôt plus un peuple où Rome n'eût son parti, où elle ne parvînt à placer un roi de sa façon, dévoué à ses intérêts, pénétré de ses vices.

debito qui cunctos facitis debitores?... Cui enim licet diseuterc cur solvatur, aut cui permittitur explorare quod debeat? Duo aut très statuunt quod multos necet... proculcantur in tantum, ut multi eorum, et non obscuris natalibus editi, et liberaliter institutiad hosles fugiunt... Itaque passim vel ad Golhos, vel ad Burgundos, vel ad alios ubique dominantes barbaros migrant, et commigrasse non pœnitet. » Cf. Code Théodosien, lib. VII, 1, 1. Loi de Constantin portant peine du feu contre ceux qui introduisent les barbares dans l'empire.

C'est ainsi que chez les Suèves on voit une suite de princes imposés, soutenus par l'autorité des empereurs; c'est ainsi qu'on trouve un neveu d'Arminius, élevé en Italie, devenu roi des Chérusques, et introduisant parmi eux l'usage du vin, dangereux présent dont on avait calculé les effets. C'est la remarque de Tacite, qu'il « suffit de favo- « riser chez les Germains la passion des liqueurs « fortes, pour les réduire par la débauche plus fa- « cilement que par les armes. » Voilà les leçons qu'un grand esprit, un disciple du stoïcisme, donne aux hommes d'État de son temps, et voici les vœux qu'il y ajoute. Il vient de rapporter l'extermination des Bructères par leurs voisins et il en remercie les dieux : « Car, dit-il, plus de soixante « mille hommes sont tombés, non pas sous nos « coups, mais ce qui est plus magnifique, pour « notre passe-temps et pour le plaisir de nos yeux. « Puissent ces nations, sinon nous aimer, du « moins se haïr toujours! » Les vœux et les conseils de Tacite furent écoutés, mais ils ne sauvèrent pas l'empire. Toute l'habileté des Césars et de leurs ministres, jusqu'aux derniers, fut d'opposer aux barbares d'autres barbares. Marc-Àurèle conduisit les Germains du Rhin contre ceux du Danube. Plus tard, le rhéteur qui prononça le panégyrique de Maximien se réjouissait de voir les Burgondes aux prises avec les Goths, les Thuringiens avec les Vandales. Car, sous d'autres princes,

la félicité publique était au comble quand on apprenait que les ennemis se tenaient en repos. « Mais, dit-il, combien est-il plus joyeux d'enten- « dre répéter autour de soi : Les barbares courent « aux armes, mais pour s'égorger! Ils ont vaincu, a mais vaincu leurs frères! » Et il finit par cette prière, bien digne d'un païen : a Jupiter trèsce saint, et vous, Hercule très-bon, soyez loués d'ace voir enfin porté la guerre civile chez des nations ce qui en étaient dignes, et, délivrant l'empire des ce discordes qui l'affligèrent si longtemps, de les et avoir renvoyées à nos ennemis! Par vous, les ce peuples qui n'ont pas le bonheur d'être Romains « s'infligent la peine de leur barbarie obstinée, et ce courent verser un sang qui est le leur (1)! »

La Germanie était donc comme une arène, où des nations dressées à combattre s'entre-tuaient afin de récréer le peuple-roi. Mais comment fût- il

(I) Tacite, Annales, II, 10, 26, 65; XI, 16; XIII, 20. Ger. mania, 42, 23 : « Si indulseris ebrietati, suggerendo quantum concupiscunt, haud minus facile vitiis quam armis vincentur. » 55 . « Super XLmillia, non armis telisque.romanis, sed, quod magnificentius est, oblectationi oculisque, ceciderunt. Maneat, quseso, duretque gentibus, si non amornostri,at certe odium sui; quando, urgentibus imperii fatis, nihil jam prœstare fortuna majus potest quam hostium discordiam! » — Claud. Mamertin., Genethliacus Maximian. Au g., 16 : « Sancte Jupiter et Hercules bone, tandem bella civilia ad gentes illa vesania dignas transtulistis... Ruant omnes in sanguinem suum populi quibus nunquam contigit esse Romanis! » 18 : « At enim quanto hoc est lsetabilius ac melius quod de prosperitate seculi vestii certatim omnium hominum ore circumfertur : Barbari ad arma concurrunt, sed invicem dimicaturi ; vicere barbari, sed consanguineos suos ! »

resté spectateur pacifique de ces jeux qui l'enivraient? Il finissait tôt ou tard par se jeter dans la mêlée, prenant parti tantôt contre le plus faible pour l'achever, tantôt contre le plus fort pour l'étouffer avant qu'il devînt dangereux. Assurément^ on ne peut blâmer des guerres nécessaires à la conservation du territoire romain ; mais il faut détester l'horreur de ces guerres païennes, sans droit des gens, sans honneur militaire, sans respect pour la vie humaine. Les barbares eux-mêmes s'étonnaient de tant de férocité chez un ennemi dont ils avaient entendu vanter la sagesse. « Voilà donc, disaient- « ils, ces Romains législateurs du monde? tuer, « piller, voilà ce qu'ils appellent régner; et là où « ils ont fait le désert, ils se glorifient d'avoir mis « la paix! » C'est ce qu'on vit surtout dans les expéditions de Maximin et de Probus, dont tout l'effort fut non pns de soumettre les Germains, mais de les décimer. Les soldats des frontières chassaient les barbares comme des bêtes sauvages, et recevaient une pièce d'or par chaque tête. Les mêmes excès déshonorèrent les armes de Constantin, lorsque, avant sa conversion, il guerroyait sur les bords du Rhin : c'était peu d'avoir brûlé les villages, égorgé les troupeaux qu'il ne pouvait enlever ; tout ce qu'il ramena de prisonniers en état de porter les armes fut jeté aux bêtes dans les amphithéâtres de la Gaule. Deux chefs des Francs, Ascaric et Radagaise, périrent ainsi ; et le nombre des malheureux

livrés au supplice fatigua la dent des lions. La même foule qui demandait la mort des chrétiens applaudissait à celle des barbares ; elle ne prévoyait pas que ces deux sortes de proscrits allaient devenir les maîtres du monde. L'orateur Eumène félicitait publiquement Constantin de renouveler l'ancienne et courageuse coutume qui voulait que les rois vaincus, après avoir servi d'ornement au char du triomphateur, fussent conduits à la mort pour servir d'exemple aux ennemis du peuple romain. « Que « nos ennemis te détestent, s'écrie-t-il, pourvu a qu'ils tremblent ! Car c'est ta gloire qu'ils t'ab- <s horrent, et que néanmoins ils se contiennent: et « quand un prince compte sur son courage et sur « sa fortune, il est digne de lui, non d'acheter la « paixpar des ménagements, mais d'aller au-devant « de la victoire par des provocations. » Il se peut que je me trompe, mais dans l'atrocité même de ces paroles je trouve quelque chose d'antique et d'éloquent. J'y reconnais le vieil accent païen et comme le dernier hurlement de la louve de Romulus (1).

(1) Tacite, Agricola, 50. Vopiscus, in Probo : « Quum quotidie ad eum barbarorum capita deferrentur, jam ad singulos auroos singula. » Trebell. Pollio, Maximini duo, lettre de Maximin au sénat : « Non possumus tantum, P. C, loqui, quantum fecimus. Per cccc millia Germanorum vicos incendimus, grèges abduximus, captivos abstraxiinus, arrnatos occidimus. » — Eumenes, Panegyric. Constantin. 12 : « C;esi igitur inumerabiles, capti plurimi. Quidquid fuit pecoris captum aut trucidalum est. Vici omnes iync consumpti. Pubères, quorum nec perfidia eratapta militiœ, nec ferocia servituti, sa?vien!es bestias multitudine fatigarunt. Hoc est, impe-

Voilà les enseignements que les peuples germa- La société

, , . , , . romainc-

niqiieS trouvaient dans la société romaine au mo- corrompait

*■ les barbares.

ment d'y faire leur entrée. Ils apprirent à cette école la politique qui ruine les empires : on s'en aperçoit à la courte durée des premières monarchies fondées par les Bourguignons, les Goths, les Vandales. Ils reçurent des leçons de rapacité et de violence, et l'on peut croire qu'ils en profitèrent, lorsqu'on voit, d'un côté, l'application des rois mérovingiens à conserver les cadastres, les impôts établis, toutes les traditions fiscales ; et, d'un autre côté, les rafinements de cruauté qui firent comparer Chilpéric à Néron, qui se reproduisirent chez tant d'autres rois barbares, et qui furent poussés jusqu'à ce point, qu'au onzième siècle l'empereur d'Allemagne Henri IV condamnait encore le fils d'un de ses ennemis à combattre dans l'arène avec un lion (1). Mais il est vrai de dire que la barbarie

rator, fretum esse virtute sua atque fortuna , hoc est non pacem emere parcendo, sed victoriam quaarere provocando ! 10 : Renovasti, imperator, veterem illam Romani împerii fiduciam qu.'e de captis hostium ducibus vindictam morte sumebat. Tune enim captivi reges , cum a portis usque ad forum triumphantium currus honeslassent, simul atque in Capitolium currum flectcre cœperat imperator, abrepti in carcerem necabantur. » Cf. Kutropo, Histor. X. Symmaque, lib. II, Epist., xlvi , rapporte que vingt-neuf Saxons destinés à combattre dans l'arène se tuèrent pour échapper à cette honte.

(1) Sur Chilpéric, voyez Grégoire de Tours, lib. IV. — En ce qui touche Henri IV, voyez la chronique de Rastcdt : Apud Ileineceii scriptores rerum german., p. 88, et l'annaliste saxon, ad mm. 1008 : « Quia nefanda stupra nefandiora générant homicidia, crat omnibus horribiliter crudelis, sed maxime familiarissimis suis. »

n'eut jamais besoin d'apprendre à aimer l'or et à verser le sang. Seulement ces deux mauvais instincts de la nature humaine, déjà si puissants chez les hommes du Nord, étaient irrités par qualre siècles de provocations. Gomment publier l'injuste invasion de la Germanie, les exactions des commandanls romains, tant de guerres d'extermination, tant d'hommes jetés dans les fers et dans les amphithéâtres? Les Germains avaient, leurs injures à venger; mais en même temps, quand on considère ces peuples implacables, chez qui les ressentiments étaient héréditaires, chez qui la passion delà vengeance éclatait si fortement dans les lois, dans la religion, dans les traditions poétiques, on les trouve bien choisis pour exercer contre Rome les représailles de l'univers.

Haine de ia Si Rome eut deux politiques à l'égard des Ger-

eivilisation . ., . ... . ,, 1 p •

hez mains, 1 une civilisatrice, J autre maltaisante, on

les Germains.

trouve aussi chez les Germains, en présence de la domination romaine, deux dispositions contraires. Pendant qu'elle subjuguait les uns en satisfaisant ce besoin d'ordre qui tourmente les sociétés même les plus déréglées, elle irritait chez les autres l'espritd'indépendance que nous avons reconnu comme le propre de la barbarie. Des nomades, accoutumés à mettre leur gloire dans leur isolement et leur droit dans leurs armes, ne pouvaient subir volontairement une civilisation dont tout l'effort était

do désarmer les hommes pour les rapprocher. Aussi, à côté des nations sujettes ou alliées de l'empire et jusque dans leur sein, on voit des peuples, des partis, des chefs, ennemis du nom romain, repoussant avec horreur, bien moins les violences inséparables de la conquête, que le régime légal qu'elle menait à sa suite. Ce qu'ils détestaient, ce n'était pas seulement les abus, c'était la loi même, c'était cette règle inflexible qui prévoyait tout et qui ne laissait pas déplace à l'impunité. J'en trouve la preuve dans le soulèvement de la Germanie contre Varus, événement célèbre, mais dont il faut considérer de plus près les causes.

Les premiers lieutenants d'Auguste avaient fasciné les barbares par l'éclat de leur puissance militaire'etde leurs victoires. Varus, qui leur succéda, n'avait aucune des passions sanguinaires qui font les tyrans. Les contemporains ne lui reprochent qu'un seul tort, d'avoir pris ces barbares pour des hommes, d'avoir transporté au milieu d'eux les institutions de la paix. Il osa évoquer leurs querelles à son tribunal, rendre des jugements comme un préteur en plein forum ; il crut faire plier sous la verge des licteurs ceux qui avaient fatigué les légions. Ces Germains, arrachés à leurs belliqueuses coutumes, à leur combats en champ clos, n'assistaient qu'avec mépris aux solennités verbeuses de la procédure romaine. La toge leur étail plus odieuse que les armes, et le droit plus insuppor-

table que la guerre. Ils avaient obéi à des généraux victorieux ; ils se soulevèrent en haine des gens de loi. Les Gliérusques les premiers reprirent leurs épées rouillées, ils écrasèrent dans la forêt de Teutoburg les trois légions de Varus. Mais, dans la chaleur du carnage, ils s'acharnaient avec la dernière cruauté sur les légistes qu'ils reconnurenl : il y en eut un auquel ils arrachèrent la langue, ei, la prenant dans leurs mains: « Enfin, disaient-ils, «vipère, tu ne siffleras plus. » Le chef de la révolte, Arminius, était lui-même un déserteur de la cause romaine, à laquelle la moitié de sa famille resta fidèle. Il parlait la langue latine, il avait porté le titre de citoyen et l'anneau de chevalier; mais rien ne pouvait séduire ce cœur indomptable. Arminius était retourné dans ses forêts, et n'avait plus nourri d'autre pensée que de soulever premièrement les Ghérusques ses frères, ensuite les nations voisines. Pendant douze ans, il tint en échec les forces et la science militaire des Romains ; il eut la gloire de les décourager, et d'arracher une province aux vainqueurs du monde. Mais les Allemands ont trop honoré ee barbare, en le célébrant comme le héros national, le bienfaiteur de la Germanie. Je ne retrouve pas en lui les trails des héros civilisateurs de la Grèce et de Rome ; je ne vois pas qu'il ait rien fait pour éclairer, pour policer les peuples. J'admire chez Arminius le grand homme de guerre ; mais, dans cette haine de l'étranger qui

fait sa grandeur, je reconnais par-dessus tout la haine de la civilisation (1).

Àrminius périt assassiné par les siens. Mais l'esprit qui l'animait ne périt pas : il passa des Chérusques aux Marcomans ; il ne cessa de soulever des résistances, de former des factions, de susciter aux Romains des ennemis d'un bout à l'autre de la Germanie. Enfin il éclata avec plus de force dans les quatre grandes confédérations des Saxons, des Francs, des Alemans et des Goths, qui, au troisième siècle, rassemblèrent les restes des anciens peuples pour les précipiter sur l'empire. Les Saxons n'avaient jamais subi la souveraineté des Césars. Libres comme la mer qu'ils couvraient de leurs vaisseaux, ils menaçaient les côtes de la Gaule, paraissant tout à coup sur les points mal gardés, se félicitant des tempêtes, parce qu'elles servaient à cacher leurs manœuvres, laissant partout le meur-

(1) Veileius Paterculus, II, 117 : « Varus Quinctilius, illustri inagis quam nobiliortus familia, vir ingenio mitis, moribus quietus, ut corpore et animo immobilior, otio magis castrorum quam bellicœ assuetus militiaî ; pecunise vero quam non contemptor, Syria cui praefuerat declaravit... » Idem, ibid., 120 : « Varum sane gravem et bonge voluntatis virum. » Idem, ibid., 117 : « Concepit esse homines qui nihil prêter vocem membraque haberent hominum, quique gladiis domari nonpoterant possejure mulceri... » Florus, IV, 12 : « Ausus ille agere conventum ; et in castris jus dicebal, quasi violentiam barbnrorum et lictoris virgis et prceconis voce posset inhibere... Niliil ilia ciede pcr paludes perque silv;is eruentius, nihil insuit atione barbarorum intolerantius, praecipue tamen in causarum palronos. Aliis oculos, aliis manus amputabant : unius os sutum, recisa prius lingua, quam in manu tenens barbarus Tandem, inquit, vipera, sibilare desine. » Cf. Tacite, Annales, 1, 55 et suiv.; Dion, LVI, 18 etsuiv.

tre et l'incendie, et retournant dans leur sauvage patrie pour y sacrifier aux dieux la dîme de leurs captifs. La terreur qu'ils inspiraient fut si grande, qu'elle força l'empereur Maximien à créer un nouveau commandement militaire pour la défense du littoral (cornes saxonici littoris). Mais cette mesure eut si peu d'effet, et les Saxons s'établirent sur les deux bords de la Manche en si grand nombre, qu'ils préparèrent les voies à la conquête de la Grande- Bretagne, achevée par leurs compatriotes cent cinquante ans plus tard. La même fureur poussait les Alemans vers le point le plus faible de la frontière, entre le Rhin et le Danube. Depuis Alexandre Sévère, on les voit s'attacher au retranchement romain qui lie les deux fleuves; ils le forcent enfin, et il ne faut pas moins que l'épée de Probus pour leur enlever le territoire de soixante cités gauloises. Mais ni ce revers, ni la sanglante défaite que Julien leur fit essuyer sous les murs de Strasbourg, ni les victoires remportées sur eux par Valentinien, ne découragent leur opiniâtreté. Ils paraîtront encore comme les champions de la barbarie à Tolbiac, où Glovis invoquera contre eux le Dieu de Clotilde. Les Francs eux-mêmes, ces fidèles auxiliaires de Rome, s'en étaient d'abord montrés les ennemis implacables. Ils avaient tant d'horreur de cette société policée, dont ils devaient un jour devenir les gardiens et les continuateurs, qu'une troupe des leurs, transplantée par la politique im-

périale dans une des plus belles provinces de l'Asie, au lieu de se rendre au charme d'un ciel si doux et d'une terre si féconde, se jeta sur quelques navires à l'ancre dans un port, traversa les mers en les écumant, ravagea les côtes de l'Asie Mineure, de la Grèce et de la Libye, saccagea Syracuse, passa les colonnes d'Hercule, et, chargée de dépouilles, rentra en Germanie par l'Océan. Enfin, toute l'histoire des Goths les fait voir partagés entre ces deux instincts qui se disputent les nations barbares, celui de l'ordre et celui de l'insubordination. Si on les trouve engagés sous les drapeaux de Constantin et de Théodose, on ne peut pas oublier la violence de leurs premiers débordements, lorsqu'ils inondèrent la Thrace, la Macédoine, la Troade et la Cappadoce, pillèrent le temple d'Ephèse, et livrèrent la terrible bataille de Philippopolis, qui coûta la vie à l'empereur Dèce (1).

Ainsi, en même temps qu'on assiste à l'établisse- violence

des

ment pacifique des barbares, qui est le fondement irruptions, légitime dès Etats modernes, on voit commencer les irruptions violentes qui firent la ruine du monde ancien. Il faut assurément suivre les pro-

(1) Sur les Saxons, Sidoine Apollinaire, lib. VIII, epist. vi. Sal* vien, de Gubernatione Dei, lib. IV. Zosime, lib. III. Ammien Marcellin, XXVII, 8; XXXVIII, 3. — Pour les Alemans, Vopiscus, in Probo : « Septuaginta urbes nobilissimœ captivitatc hostium vindicataî. — En ce qui touche les Francs, Vopiscus, in Aureliano :

« Francos irruentes, quum vagarentur per totam Galliam, sic adflixit... » Eumenes, Panegyric. Constantin., etc. — Sur les

rruptions des Goths, Joruandes, de Rébus Geticis, 18, 2G.

KT. GEJUf. i. '27

grès de cette infiltration lente qui introduisait les Germains en qualité d'alliés, de colons, de mercenaires, sur tous les points de l'empire ; mais il ne faut pas méconnaître, comme un grand publiciste a semblé le faire (1), cette marche précipitée des peuples du Nord, échelonnés du fond de l'Asie jusqu'au Rhin, se poussant les uns les autres vers la limite romaine, et jetant, par les brèches qu'ils y faisaient, des flots d'hommes qui ne respiraient que le carnage et la destruction. Il ne faut pas dire, même avec un écrivain de tant d'autorité, que les contemporains s'abusent et nous trompent, lorsqu'ils comparent les catastrophes dont ils sont témoins à des inondations, à des incendies, à des tremblements de terre. Les barbares eux-mêmes savaient bien ce qu'il y avait de terrible dans leur mission. Ils s'annonçaient comme les fléaux de Dieu. Alaric, troublé par la vieille majesté de Rome, et craignant d'en forcer les portes, déclarait qu'une voix intérieure et puissante le pressait de renverser cette ville; et Genséric, mettant à la voile pour aller ravager l'Italie, ordonnait au pilote de se diriger c< là où était la colère du ciel. » Si les chefs de l'invasion se jugeaient ainsi, on doit voir autre chose que le langage de la prévention et de l'égoïsme dans les récits des spectateurs et des victimes. Renfermons-nous dans le

(1) Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. I, p. 231 et suiv.

cinquième siècle, parcourons l'Occident, et nous ne trouverons pas de provinces qui n'aient été ravagées, non sur quelques points, mais d'un bout à l'autre ; non par des bandes peu nombreuses, mais par des nations entières, animées d'une fureur qui n'épargnait ni les villes, ni les campagnes, ni les populations désarmées. La question vaut la peine de recueillir les témoignages, et de les donner avec tous leurs détails, qui font leur force, avec toutes leurs répétitions, qui font la marque de leur unanimité.

Au nord, c'est l'invasion anglo-saxonne, qui dure cent quarante ans, qui couvre d'un peuple nouveau les Irois quarts de la Grande-Bretagne, et menace d'y effacer jusqu'aux derniers vestiges de civilisation. L'historien Gildas, témoin de ces désastres, représente « l'incendie balayant de sa langue rouge la surface de l'île, d'une mer à l'autre ; les colonnes des églises tombant sous les coups des béliers, les prêtres et le peuple pressés de tous les côtés par le fer et les flammes. On voyait pêle-mêle sur les places publiques les décombres des tours et des murailles, les pierres des autels, les cadavres ensanglantés, tous ces débris confondus comme le raisin sous le pressoir, sans que les morts eussent d'autre sépulture que les ruines des maisons ou le ventre des bêtes fauves et des oiseaux de proie. Parmi ceux qui avaient échappé au glaive, les uns, surpris dans leurs retraites, étaient égorgés par troupeaux;

les autres, vaincus par la faim, offraient leurs mains aux chaînes d'un esclavage éternel, regardé comme la plus rare des faveurs. D'autres allaient chercher un asile au delà des mers; en tendant les voiles de leurs navires, ils chantaient avec de grands cris, au lieu des refrains accoutumés des matelots, ce psaume de David : « Mon Dieu, vous nous avez livrés comme des brebis au boucher; vous nous avez dispersés parmi les nations (1). » La Gaule était plus heureuse. Aucun pays n'avait un plus grand nombre de ces colonies, de ces garnisons germaniques, destinées d'abord à contenir les irruptions, ensuite à briser le choc, en s'interposant entre les envahisseurs et les anciens habitants du pays. Cependant, dès le commencement du cinquième siècle, les Ripuaires avaient occupé Cologne et toutes les villes situées entre le Rhin et la Meuse. On peut juger de leurs ravages par le tableau que fait Salvien de la ruine de Trêves, prise alors pour la troisième fois : « La première cité des Gaules n'était plus qu'un sépulcre. Ceux que l'ennemi avait épargnés n'échappèrent pas aux calamités qui suivirent. Les uns mouraient lentement de leurs blessures, les autres périssaient de

(1) Gildas, de Excidio Britanniœ, 24 : « Confovebatur ultionis justœ, prœcedentium scelerum causa, de mari usque ad mare ignis orientalis, sacrilegorum manu exaggeratus et finitimas quasque civilates populosque populans, donec cunctam pêne exurens insulae superficiem, rubra occidenlalem trucique oceanum lingua delamberet, » etc.

faim et de froid; et ainsi par divers chemins tous arrivaient ensemble au tombeau. J'ai vu, et mes yeux en ont soutenu le spectacle, j'ai vu des corps d'hommes et de femmes, nus, déchirés par les chiens et les oiseaux de proie, étendus dans les rues qu'ils profanaient. L'infection des cadavres tuait les vivants, et la mort, pour ainsi dire, s'exhalait de la mort. » En même temps le reste de la Gaule était dévasté par la grande invasion des Suèves, des Alains et des Vandales qui, franchissant le Rhin près de Mayence, détruisirent cette ville, passèrent au fil de l'épée plusieurs milliers d'habitants réfugiés dans l'église, ruinèrent Worms, prirent Spire, Strasbourg, Reims, Tournay, Arras, Amiens, et traversèrent le pays dans toute sa longueur, pour se jeter sur la Narbonnaise et l'Aquitaine. Si quelques places réussissaient à fermer leurs portes, elles voyaient le carnage au pied de leurs murs, et la famine au dedans. Les moissons, les vignes, les oliviers avaient péri parles flammes; les bêtes mêmes s'effrayaient de leur solitude, les oiseaux fuyaient ces lieux désolés; les ronces et les épines effacèrent la trace de tout ce qui avait vécu (1).

(1) Salvien, de Gubernatione Dei, lib. VI : « Excisa ter continuatis eversionibus summa urbe Gallorum, cum omnis civitas bustmn esset, malis pcr cxcidia crescentibus. Nam quns liostis in excidio non occiderat, per excidium calamitas obruebat... Alii interibant famé, alii nuditate, alii tabescentes, alii rigentes, ac sic in unnm exitum mortis per diversa itinera corruebant... Jacebant

Le bruit de tant de ruines avait déjà porté l'épouvante en Espagne, quand les barbares passèrent les Pyrénées. Les Suèves occupèrent le nord de la Péninsule, les Alains l'ouest, et les Vandales le midi. Les habitants effrayés leur livraient les villes; les terres étaient divisées et tirées au sort. La guerre menait à sa suite toutes les horreurs de la peste et de la faim. Telle fut la détresse publique, s'il en faut croire la chronique de P évoque Idace, que les hommes se nourrirent de chair humaine, et qu'il y eut des enfants mangés par leurs mères : en même temps les bêtes, accoutumées à dévorer les morts, commençaient à se jeter sur les vivants. Toutefois il semble que les Vandales eussent jusque-là contenu leurs fureurs, pour les décharger sur la dernière province où ils s'abbatirent, je veux dire l'Afrique. Leur apparition sous les murs d'Hippone désola les derniers jours de

siquidem passim, quod ipso vidi et suslinui, utriusque sexus cadavera nuda, lacera, urbis foculos inceslantia , avibus canibusque laniata : lues erat viventium fœtor funereus morfuorum, mors de morte exhalabalur. r> — S. Jérôme, Epist. ad Geruntiam : « Morguntiacum quondam nobilis civitas capta atque subversa est, et in ecclesia multa hominum millia trucidata, Vangiones longa obsidione deleti; Remorum urbs prapotens, Ambiani, Atrebataï, extremique hominum Morini, Tornacum, Nemetœ, Argentoratus translata in Germaniam. Aquitaniœ, novemque populorum, Lugdunensis et Narbonensis provincine prreter paucasurbes populatasunt cuncta, quas et ipsas foris gladius, intus vastat famés. » Cf. S. Jérôme in Soph. Feslus Aviennus, Ora maritima, v. 589 à 595 :

Resaram stetisse fama cassa tradidit At nunc Heledus, mine et Orobus flumina Vacuos per agros et ruinarum aggeres Amœnitatis indices priscœ meant.

saint Augustin. Ce grand cœur ne tint pas à un spectacle si terrible, et il pria Dieu de le retirer d'ici-bas, plutôt que de le laisser témoin des maux de son peuple. « En effet, continue son biographe, il voyait les villes ruinées, les villages détruits, les habitants massacrés ou mis en fuite. Les uns avaient expiré dans les tourments, les autres avaient péri par le glaive; d'autres, réduits en esclavage, servaient des maîtres impitoyables. Ceux qui, échappant aux vainqueurs, s'étaient réfugiés dans les bois et dans les trous des rochers, mouraient de faim et de misère. » De tant de cités puissantes qui faisaient la force de l'Afrique, Carthage, Hippone et Girtha opposèrent seules quelque résistance. Les Vandales, furieux de rencontrer un obstacle, égorgeaient chaque jour au pied des murailles, des milliers de captifs, afin d'empoisonner l'air et de vaincre les assiégés par la contagion (1).

Lorsque les barbares s'acharnaient ainsi sur toutes les provinces, comment eussent-ils épargné l'Italie, le plus riche pays de la terre s'ils cher chaient le pillage, le plus coupable envers leurs

(1) Idace, Chronic. : « Debacchantibusper Hispaniam barbaris... famés dira grassatur, adeo ut humanœ carnes ab humano génère vi famis fuerint devorataî ; matres quoque necatis vel coctis pra3 se natorum suorum pastœ sint corporibus. Bestial cadaveribus assuet;c, passirn in generis humani efferanlur interitum. » Possidius, Vit. Augustin., cap. xxvin, xxx. S. Augustin, Epist. ccxxviii. Dans cette lettre, il donne d'admirables conseils aux évêques des diocèses envabis. Victor Vitensis, Historia persecutionis Vandalicœ.

aïeux s'ils cherchaient la vengeance? Dans l'espace de cinquante ans, l'Italie essuya quatre invasions : celles de Radagaise et d'Attila, qui précipitèrent sur le nord de la Péninsule des hordes de deux cent mille hommes ; celles d'Alaric et de Genseric, qui désolèrent le Midi et saccagèrent Rome, l'un pendant trois jours, l'autre pendant deux semaines. Sans doute c'était trop peu de temps pour détruire la ville éternelle. Il y eut des quartiers livrés aux flammes, des égorgements, des viols, des spoliations; on enleva jusqu'au plomb des toitures; mais les monuments restèrent debout. Je ne sais quelle terreur religieuse mit un frein au meurlre et au pilllage. Toutefois, les contemporains ne se firent pas d'illusions sur la grandeur de l'événement. Les idolâtres comprirent que toute la puissance temporelle de la cité de Romulus et de Numa avait péri, et ils s'en prirent au christianisme. Les chrétiens eux-mêmes furent étonnés. Saint Jérôme, au fond de sa solitude de Bethléem, écrivit cette lettre fameuse, où l'on sent bouillonner encore le vieux sang romain : « Un bruit terce rible est venu d'occident : c'est Rome assiégée, « les citoyens rachetant leur vie au poids de l'or, « et ensuite pressés par un ennemi qui, après leurs « biens, veut leurs vies. Ma voix s'arrête, et les « sanglots étouffent les paroles que je dicte. Elle « est prise, la ville qui prit tout l'univers! Que « dis-je? Elle meurt de faim avant de mourir par

« le glaive : à peine s'est-il trouvé un petit nomce bre d'hommes réservés à la captivité. La rage de a la faim les a fait se jeter sur des viandes détesta- « blés, ils se sont déchirés les uns les autres; on a « vu la mère ne pas épargner l'enfant à la ma- « nielle, et engloutir dans ses entrailles le fruit qui « venait d'en sortir. » Saint Jérôme continue, et, dans l'égarement de ses douleurs, il épuise toutes les images, il confond toutes les réminiscences, pour retracer une scène si lugubre; il emprunte à Isaïe la peinture de Jérusalem profanée par les infidèles, et à Virgile le tableau de la ruine de Troie. Son patriotisme ne s'explique pas la ruine de cette ville, aussi sainte que celle de David, plus glorieuse que celle de Priam. Plus tard seulement, et dans un autre endroit, on voit que le mystère se dévoile aux yeux du saint docteur. Il comprend que toutes les expiations se soient réunies où s'étaient rassemblés tous les crimes, et que le monde ancien tout entier ait été châtié dans la cité même qui en était la tête. Mais cette vérité était dure pour les esprits effrayés; et il fallut que saint Augustin, Paul Orose, Salvien, écrivissent, afin de justifier la Providence (1).

(1) Hieronym., Epist. ad Principiam : « Terribilis deoccidente rumor affertur obsideri Romam, et auro salutem civium redimi, spoliatosque rursum circumdari, ut post substantiam, vitam quoque perderent. Hœret vox, et singultus intercipiunt verba diclantis. Capitur urbs quse totum cepit orbem... Deus, venerunt gentes in hœreditatem tuam, polluerunt templum sanctum tuum. l'osucrunt

Il est vrai qu'on a plus d'une fois accusé d'hyperbole le langage des Pères de l'Église, et c'est en effet le défaut de leur époque, d'avoir perdu cette sobriété d'expressions qui marque l'âge d'or des littératures. Mais on ne peut accuser ces grands hommes ni de dureté, ni de faiblesse, ni de vouloir épouvanter les peuples pour les pousser à la pénitence. Au contraire, on les voit pressés d'étouffer leurs douleurs personnelles et de ressaisir, au milieu du désordre de leur temps, la trace rassurante du plan divin qui embrasse et explique tous les siècles. Gildas et Salvien, malgré toute leur fougue, sont si loin de calomnier les Germains, qu'ils les comparent, qu'ils les préfèrent aux Romains dégénérés. Saint Jérôme, en décrivant le sac de Rome, relève un trait d'humanité et de continence qui honore les vainqueurs. Saint Augustin n'a pas d'autre pensée, en écrivant la Cité de Dieu, que de rassurer les cœurs troublés ; et rien n'est touchant, par exemple, comme les raisons qu'il trouve pour consoler les vierges chrétiennes déshonorées par les barbares. Paul Orose va plus loin,

Jérusalem in pomorum custodiam : posuerunt cadavera sanctorum tuorum escas volatil ibus cœli...

Quis clndcm illius noctis, quis talia fando Explicet aut possit lacrymis œquare dolorem? Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos... »

Idem, Prœfatio in Ezechiel : « Postquam clarissimum omnium lumen exstinctum est, imo imperii romani truneatum caput, et ut verius dicam,in una urbe totus orbis interiit. »

il démêle déjà parmi les ravageurs de l'empire les fondateurs d'une société nouvelle (1). Quand donc des esprits si fermes sont ébranlés, quand ils ont besoin de toute leur foi, de toute leur sagesse, pour soutenir l'épreuve, on a lieu de croire qu'elle fut terrible. Et si l'on veut justifier la Providence, il faut s'y prendre comme eux, non pas en ninnt les borreurs de l'invasion, mais en les reconnaissant nécessaires, c'est-à-dire méritées; en montrant dans les destructeurs de la puissance romaine les instruments d'un cbâtiment exemplaire, mais non pas en les dépouillant de leur caractère odieux, comme on l'a essayé en Allemagne, pour ranger Alaric, Radngaise, Genseric, parmi les bienfaiteurs du genre humain. Le gouvernement de Dieu fait comme tous les gouvernements sages : il a des exécuteurs de ses justices, mais il ne les honore pas.

La barbarie des Germains était si violente au La barbarie

, . , . après les

moment des irruptions, qu elle résista longtemps imitions. encore au spectacle de la société policée, à ses lumières, à ses douceurs. Ne croyez pas le combat terminé quand les légions eurent abandonné le champ de bataille; jamais, au contraire, la lutte ne fut plus opiniâtre ; elle divisa les vainqueurs et mit la guerre dans leur camp. Si les Francs, les Burgondes et les Goths se considèrent comme les

(1) Augustin, de Civitate Dei, lib. I. Orose, de Miseria hominum, lib. III, VII.

héritiers de l'empire, s'ils en défendent le territoire et en conservent les institutions, d'autres obéissent encore à l'impulsion qui lésa précipités sur l'Occident pour en être les fléaux. Au Nord paraissent les Anglo-Saxons et les Scandinaves, destinés à porter pendant cinq cents ans l'épouvante sur foules les mers. Au centre on voit les Saxons, les Alemans, les Bavarois, qui ne laissèrent pas de repos aux rois mérovingiens. On peut se représenter la férocité de ces peuples par l'exemple d'une bande de Thuringiens, qui, après avoir ravagé l'Ostrasie, se retirait emmenant en captivité deux cents jeunes filles. Poursuivis de près, et désespérant sans doute de garder leurs prisonnières, ils écartelèrent les unes, ils clouèrent les autres à terre avec des pieux, et firent passer sur elles des chariots pesamment chargés. Enfin, au Midi, viennent les Lombards, « cette « cruelle n al ion, sortie de ses déserts comme le « glaive sort du fourreau, pour faucher encore une « fois la moisson de l'espèce humaine. » Ainsi les jugeait saint Grégoire le Grand, témoin de leur invasion ; et plus tard, lorsqu'il voyait les bandes d'Agilulfe menacer Rome, il interrompait le cours de ses homélies sur Ezéchiel ; « car, disait-il, les cités sont détruites, les campagnes dévastées; la terre n'est plus qu'un désert ; les champs n'ont plus de cultivateurs, et. les villes n'auront bientôt plus d'habitants... Que personne donc ne me blâme si je mets fin à ces discours, puisque nos

tribulations se sont accrues sans mesure. De toutes parts nous sommes entourés d'épées, de toutes parts nous ne voyons que péril de mort. Les uns nous reviennent les mains coupées ; des autres nous entendons dire qu'ils ont été mis à mort ou emmenés en esclavage. Je suis contraint de suspendre Texposilion de la divine Ecriture, parce que désormais la vie m'est à charge. » Ne nous alarmons pourtant pas de ces paroles de découragement. C'est précisément saint Grégoire, ce prêtre effrayé, qui entreprendra la conversion des Lombards et des Anglo-Saxons, et qui décidera, par un coup si hardi, la soumission du monde barbare (1).

Cependant les peuples mêmes qui avaient pris le parti de la civilisation, qui s'étaient établis avec respect dans ses ruines, y avaient apporté les passions et les habitudes de leur première patrie. Les rois des Francs portaient la pourpre et parlaient latin ; mais on retrouve en eux les deux mauvais instincts des hommes du Nord, la soif de l'or et la soif de la vengeance. Quand Grégoire de Tours raconte les fureurs de Frédégonde, quand il rapporte comment Clovis, après avoir fait assassiner le roi des Ripuaires par son fils, fit tuer le meurtrier à coups de hache, au moment où celui-ci se baissait pour considérer de près ses trésors, on croirait

(1) Gregor. Turon., Hist. Franc, lib. III. Greg. Magn., Dialuy., m, 58. In EzechieL, horael. xvni, homel. ult.

lire les plus tragiques récits de l'Edda. Chez les Visigoths, nous avons vu Àstaulfe, séduit par la douceur des mœurs romaines, embrasser le service des Césars en même temps qu'il épouse leur sœur Placidie. Il aime à se montrer vêtu de la loge, traîné avec sa noble épouse sur un char à quatre chevaux. Mais ses compagnons d'armes s'indignent de ce changement comme d'une trahison ; ils égorgent Àstaulfe à Barcelone, et se donnent pour chef Sigeric, qui inaugure son règne en poignardant de sa main les six enfants de son prédécesseur. Les Goths d'Italie n'opposèrent pas la même résistance à la politique réparatrice de Théodoric. Cependant ce grand homme ne signait ses édits qu'à l'aide d'une lame d'or découpée à jour. Il relevait les écoles, mais seulement pour ses sujets romains ; « il craignait, disait-il, que la main accoutumée à trembler sous la férule ne tînt pas le glaive avec fermeté. » Aussi, au bout d'un règne glorieux, il fit éclater l'humeur sanguinaire de sa race par le supplice de Symmaque et de Boëce. Nous avons trouvé des rhéteurs et des légistes latins dans toutes les cours; mais, en y regardant de près, nous les verrons souvent humiliés et inquiets, comme Sidoine Apollinaire, « au milieu de ces guerriers « hauts de sept pieds, frottant de beurre rance leur « longue chevelure, et chantant à tue-tête des re- « frains souvages qu'il faut applaudir. » Si Jes villes avaient conservé leur sénat municipal et

quelques restes de leur droit public, dans chacune d'elles siégeait un comte barbare, qui l'écrasait de ses exactions. Enfin, quand on considère la multitude des bandes conquérantes qui couvrirent les campagne et qui formèrent le gros de la population dans les provinces du Rhin ou du Danube, on est surpris de reconnaître à peu près les Germains de Tacite. Au sixième siècle, Wodan avait encoredes adorateurs dans toute la Gaule orientale, dans les vallées des Vosges, sur les bords des lacs de Zurich et de Constance, et jusqu'en Italie. Le culte des dieux du Nord était public; on leur sacrifiait impunément des victimes humaines. Les libations païennes se faisaient non en secret, mais jusqu'à la table des rois ; sans parler des superstitions innombrables qui s'attachaient aux pierres sacrées, aux arbres, aux fontaines. Elles avaient jeté leurs racines dans la terre comme dans les âmes ; elles y tenaient si fort, qu'après avoir disparu pour un temps devant le zèle des prédicateurs et la sévérité des lois, elles n'attendaient pour reparaître qu'un nouveau flot de barbares qui vînt raviver ces vieux germes. C'est ce qu'on vit lorsque, à la suite des premières descentes des Normands en Angleterre, il fallut renouveler les anciennes lois contre l'idolâtrie. Vers le commencement du onzième siècle, Burchard, éveque de Worms, dressant la liste des interrogations qu'il faut faire aux pénitents, y énumère encore toutes

424 CIÏAPITIIE VII.

les pratiques du polythéisme (1). En même temps, les lois germaniques défendaient le terrain pied à pied contre le droit romain. Il y en eut, comme la loi salique, qu'il n'entama pas. S'il pénétra dans plusieurs codes, ce fut ordinairement pour y introduire un certain nombre de dispositions politiques, sans toucher au fond même des institutions civiles, ni surtout aux coutumes judiciaires, derrière lesquelles se retranchait l'antique indépendance. Partout on retrouve les causes débattues dans l'assemblée des hommes libres ; partout la composition pécuniaire, le duel, le jugement de Dieu. Charlemagne mit la main, la plus forte main qui fut jamais, à la réforme des lois et des mœurs. Il corrigea plusieurs codes barbares ; il n'osa pas les abolir. Et quand leur autorité s'éteignit, leur esprit subsista dans cette insubordination, dans ces guerres privées et ces éternelles représailles, qui firent le malheur et souvent le crime du moyen âge.

(1) Gregor. Turon., passim. Prosper, Chronicon, ad annum 41 5.

— Sur les dernières années de Théodoric et les cruauiés qui les déshonorèrent, rien n'est plus instructif que le fragment de l'auteur anonyme publié par Valois. — Sidon. Apollinar., ad Catullinum.

— Sur la durée du paganisme après les invasions, Vita S. Remigii : « Multi denique deFrancorumexereitu,necdumad fidemconversi. » Procope, de bello Gothico : Ot jâàfëapc. -yàp cura, -/.ptGTiavol "yefovozz;, Ta uoXXà xvjç 7raXaià; <5c£y); cpuXâaacuai, G'jaiat; ts ^pw^voiàvô^ùttwv /.al àXXa a>x ô'aia UpeuovTe;... Vita S. Vedasti : « Domum (régis Chlotarii) introiens conspicit, gentili ritu, vasa plena cervisiœ... Àlia cbristianis, alia vcro paganis obposita, ac gentili ritu sanetifîeata » Vita S. Amandi; Vita S. Columbani; Sermo S.Eligii. Indiculus superstit. ad conciUumLiptinense, BurchardWormatiensis, Magnum volumen canonum.

IîÉSISTANCE DES GERMAINS A LA CIVILISATION ROMAINE. 425

Cependant les Germains devaient se laisser arracher à la longue leurs dieux et leurs lois; mais rien ne put les détacher de leurs habitudes poétiques. Nulle part leur caractère ne resta plus profondément empreint que dans les chants inspirés par les invasions.

Il était impossible que des peuples passionnés pour la gloire fissent la conquête de la moitié de l'Europe, et achevassent la guerre la plus épique qui fut jamais, sans que le souvenir s'en conservât dans les récits des poètes, sans que ce grand épisode vînt s'ajouter comme un anneau de plus à la chaîne des traditions nationales. Les rois et les chefs de chaque nation y devaient paraître, non plus sous les traits que leur prête l'histoire, mais avec une grandeur plus qu'humaine, avec tout le cortège des fables qui plaisaient aux hommes du Nord. Les débris de cette épopée de l'invasion nous sont parvenus dans la seconde partie du poëme des Nibelungen, dans les fragments du livre des héros (Heldenbuch), dans les sagas Scandinaves. Attila y occupe pour ainsi dire le fond du théâtre, entouré d'un nombre infini de guerriers de toutes les langues et de toutes les religions. On voit entrer en scène les princes de Suède et de Danemark, ceux des Francs, des Burgondes, des Thuringiens, des Lombards; mais l'intérêt principal s'attache à la personne de Théodoric, devenu le type de l'héroïsme barbare. Issu d'une race divine, il en porte

la marque dans ses cheveux dorés qui tombent sur ses épaules, et dans son grand cœur qui le fait chevaucher jour et nuit à travers les bois et les landes désertes, « ne craignant ni les hommes ni les bêtes. » Ce caractère se développe dans une suite d'aventures, depuis le jour où le jeune héros, assisté de son compagnon Hildebrand, armé de l'épée magique qu'un nain lui adonnée, attaque deux géants dans leur caverne et ravit leurs trésors. Il continue d'errer, grossissant son cortège des guerriers qu'il combat et qu'il fait prisonniers jusqu'au nombre de douze, qui est un nombre mystérieux. On le voit ensuite, fuyant la colère d'Hermanaric, son oncle, chercher un asile à la cour d'Attila. Il sert le roi des Huns pendant vingt ans, et revient enfin, avec son vieil ami Hildebrand, gagner une bataille décisive à Ravenne, et prendre possession de son royaume d'Italie. C'est là qu'il trouve le repos, et qu'il règne dans sa belle ville de Vérone pendant de longues années, dont on ne sait pas le compte. On dit seulement qu'un jour, à la chasse, le vieux roi, ne trouvant plus son cheval familier, s'élança sur un coursier noir qui passait, et qui l'emporta avec la rapidité de l'éclair : ses compagnons l'entendirent pousser un cri de terreur, et les peuples le crurent mort. Cependant, en 1197, le bruit courait que Théodoric avait reparu sur les bords delà Moselle, et que, se nommant à quelques paysans effrayés, il leur avait annoncé le déclin de

l'empire et l'abaissement de l'Allemagne (1). Mais ces récits, remaniés d'âge en âge, ne nous montreraient pas dans toute sa rudesse le génie des conquérants germains. Heureusement un manuscrit du neuvième siècle nous a conservé un chant teutonique sur l'aventure de Hildebrand, ce fidèle ami de Théodoric, lorsque, revenant en Italie, il rencontra en chemin son fils Hadebrand, qui ne le reconnut point, et lui proposa le combat.

« J'ai ouï dire qu'un jour se provoquèrent au qhantde combat Hildebrand et Hadebrand, le père et le et de

1 Hadebrand.

fils. Les deux héros disposèrent leur vêtement de guerre : ils se couvrirent de leurs cuirasses, ils ceignirent leurs épées sur leurs cottes de mailles. Et comme ils s'élançaient à cheval pour en venir aux mains, Hildebrand, fils de Herebrand, parla. C'était un homme noble et d'un esprit sage. Et en peu de mots il demanda à son ennemi quel était son père dans la race des hommes ou encore : « De « quelle famille es-tu? Si tu me le dis, je te donce nerai un vêtement à triple fil; car, ô guerrier, « toutes les générations des hommes me sont con- « nues. »

« Hadebrand, fils de Hildebrand parla : « Des « hommes de mon pays, des hommes qui mainte- « nant sont morts, m'ont dit que mon père s'ap-

(l) Dans ee court résume, je me suis attaché surtout aux récits de la Vilkina Saga, dont la rédaction remonte au treizième siècle, et qui présente le cycle entier de l'épopée germanique.

AÏS CHAPITRE VII.

« pelait Hildebrand : je m'appelle Hadebrand. Un « jour il s'en alla vers l'Est, il fuyait la haine d'O- « doacre; il était avec Théodoric et avec un grand « nombre de héros. Il laissa dans son pays sa jeune « épouse, son fils tout enfant, et ses armes sans « maître, et il s'en alla du côté de l'Orient. Les ce malheurs de mon père commencèrent avec ceux « de Théodoric : alors il devint un homme sans

« ami Mon père avait coutume de combattre à

« la tête de son peuple; il aimait trop la guerre, et « les hommes vaillants le connaissaient bien. Je « ne pense pas qu'il vive encore. »

« Dieu de tous les hommes, s'écria Hildebrand, « toi qui habites au haut du ciel, ne souffre pas « un combat semblable entre deux guerriers si « rapprochés par le sang. » Alors il ôta de son bras un anneau d'or fin que le roi des Huns lui avait donné : «Accepte-le, dit-il, comme un « présent pacifique. »

« Hadebrand, fils de Hildebrand, parla : « C'est « avec la lance et pointe contre pointe qu'on doit « recevoir tes présents. Vieux Hun, tu es rusé et « habile ; tu veux m'abuser par tes paroles et me « frapper de ta lance. Tu as tant vécu, et tu peux « encore mentir! Des hommes de mer, qui avaient « navigué vers l'Occident sur la mer des Wendes, « m'ont assuré qu'on avait ouï parler d'une ba- « taille où Hildebrand fils de Herebrand avait « péri. »

« Hildebrand fils de Herebrand parla : « Je vois « bien à ton armure que tu sers un bon maître, « que jamais tu n'as erré comme un proscrit sur « cette terre. Hélas! Dieu puissant, quelle est ma « destinée! J'ai vécu errant soixante étés, soixante « hivers; toujours on me plaça au premier rang « des combattants : jamais je ne portai les fers « dans aucun donjon. Et maintenant il faut que a l'épée de mon enfant m'abatte la tête, il faut « qu'il me terrasse avec sa lance, ou que je devienne a son meurtrier. Tu peux, si ton bras est fort, ra- « vir les armes d'un brave; tu peux dépouiller son ce cadavre, si tu crois y avoir quelque droit. Que a celui-là soit regardé comme le plus infâme des « hommes de l'Est, qui le détournerait d'un assaut « qui te plaît tant. — Bons compagnons, voyez « qui de nous deux aujourd'hui pourra se vanter « du butin qu'il aura fait et rester maître de deux « armures. »

« Alors ils dardèrent leurs lances aux pointes aiguës, si bien qu'elles restèrent fixées dans les boucliers. Puis ils se précipitèrent l'un sur l'autre... Ils frappaient durement sur les boucliers blancs jusqu'à ce que ceux-ci tombassent en morceaux brisés par les coups (1). »

(1) Léchant de Hildebrand et de Hadebrand, découvert à Cassel par Grimm, a été publié de nouveau par Lachmann, qui a proposé de nombreuses variantes. M Ampère en a donné une excellente traduction (Histoire littéraire de la France, t. JI). Si je m'écarte en plusieurs points du sens qu'il a donné, c'est que je crois avoir

Ici le lragment s'interrompt; mais il y a bien assez de ce dialogue héroïque et de la fable où il trouve sa place, pour faire voir comment le spectacle de l'invasion inspirait les chants populaires des Germains, pendant qu'il touchait d'une manière si différente les esprits séduits par les mœurs romaines, et formés comme Mérobaudes à l'école des grammairiens et des rhéteurs. La tradition s'empare des personnages de l'histoire : elle aime ces noms fameux d'Ermanaric, d'Attila, d'Odoacre, de Théodoric. Mais l'histoire les sépare, elle met un intervalle de cent cinquante ans entre le premier et le dernier de ces quatre princes. Au contraire, la tradition dispose souverainement du temps et de l'espace; elle se plaît à rapprocher, à mettre aux prises des héros qu'elle trouve de même taille. Sans doute on reconnaît les traits véritables de Théodoric, vainqueur d'Odoacre, qu'il défit en effet sous les murs de Ravenne, maître de l'Italie, et fixant sa résidence favorite à Vérone. Mais on ne voit rien qui rappelle son séjour auprès de l'empereur Zenon, la protection dont il couvrit les Romains, ses efforts pour discipliner son peuple. On

sous les yeux un texte plus pur et plus complet. Voici les premiers vers :

IKgihôrta dhat seggen...,

Dhat sih urhettun — œnon muotin

Hiltibrant enti Iladhubrant — unlar herjun tuèm

Sunu, fatar ungôs. — Iro saro rihtun,

Garutun se iro gùdhamun, — gurtun si irô svert ana,

Helidos ubar bringa, — dô sie lô derô biltju ritun...

no trouve aucune trace de civilisation, aucun souvenir des monuments, des institutions qui devaient frapper les Goths à leur entrée en Italie. Au contraire, les poètes du Nord ont prêté au conquérant du sixième siècle les attributs, les aventures de leurs anciens dieux; ils en ont fait un être mythologique, un pourfendeur de géants et de monstres. Ils Font conduit au camp d'Attila comme à l'école des vertus guerrières. Epris de ce personnage qu'ils avaient façonné à leur gré, ils ne pouvaient se résoudre à le laisser mourir comme le reste des hommes; il fallait qu'il disparût d'une façon mystérieuse et qui permît d'espérer son retour. Un cadre si merveilleux admettait facilement l'épisode qu'on vient de lire; récit d'une admirable simplicité, où l'art n'a rien mis, et qui remue si puissamment les deux passions auxquelles se rapportent tous les préceptes de l'art, la terreur et la pitié. Rien ne manque à l'horreur de ce combat parricide. On y reconnaît bien le même souffle qui anime les tragiques figures de Sigurd, de Brunhilde et de Wéland : et il faut avouer qu'en poésie, comme dans tout le reste, longtemps après l'invasion, le génie barbare n'était pas étouffé.

Nous ne conclurons pas que la civilisation romaine n'avait rien fait pour les Germains : nous savons quelle trace profonde elle laissa dans le sol, dans les institutions, dans les esprits. Mais nous ne

Conclusion,

dirons pas non plus qu'elle fût en mesure d'achever l'éducation de ces peuples, puisqu'elle les gâtait par ses exemples et les révoltait par ses injustices. En montrant d'un côté la puissance de Rome, de l'autre son impuissance, nous n'avons pas voulu établir un parallèle inutile, mais poser sans ménagement les deux termes d'une question qu'il faut résoudre : Quelle fut la mission des Romains en Germanie?

Quand la Providence prend à son service des ouvriers comme les Romains, assurément elle ne se propose rien de médiocre. Quand elle permet qu'un pays soit labouré, pendant plus de trois cenls ans, par les plus terribles guerres, c'est qu'elle se réserve de semer dans le sillon. Au moment où Drusus jetait des ponts sur le Rhin et perçait des routes à travers la forêt Noire, il était temps de se hâter; car dix ans après, devait naître, dans une bourgade de la Judée, Celui dont les disciples passeraient par ces chemins pour achever la défaite de la barbarie. Ce n'était pas trop des bras des légions pour élever ces villes superbes de Mayence, de Cologne, de Trêves et de tant d'aulres, qui devaient résister au fer et au feu des Vandales, et abriter les premiers développements de la société chrétienne. Les lois des empereurs, si savamment commentées par les jurisconsultes, introduisaient le règne de la justice, qui préparait celui de la charité. La langue latine donnait aux esprits ces habitudes de clarté,

de précision, de fermeté, aussi nécessaire au progrès de la science qu'au maintien de la foi. Les vices mêmes de la conquête avaient leur utilité. Il fallait peut-être toute la dureté des César et de leurs lieutenants pour faire la police du monde païen, pour dompter les peuples violents, et pour les rendre plus dociles à des leçons plus douces. Il fallait surtout que l'exemple de la civilisation romaine nous apprît à juger la raison humaine dans ce qu'elle a produit de plus grand, et à reconnaître, non pas qu'elle ne peut rien, mais qu'elle ne suffit pas.

Ce que Rome païenne ne fit jamais, ce fut la conquête des consciences, et ce fut par là que lui échappa l'empire du monde. Jamais ses législateurs et ses philosophes s'inquiétèrent-ils des âmes immortelles de tant de millions de barbares ensevelis dans l'ignorance et dans le péché? Au contraire, c'était cette inquiétude qui poursuivait les missionnaires chrétiens, qui troublait leur sommeil, qui les entraînait jusqu'au delà des fleuves où s'étaient arrêtées les légions. Ils ne songeaient qu'à sauver les Ames; mais par elles ils sauvèrent tout le reste. De toutes les fondations romaines, on n'en voit point qui se fussent conservées, si le christianisme ne fût venu les purifier et y mettre son signe. Les défrichements commencés par les colons militaires étaient perdus, sans les colonies monastiques qui en héritèrent et qui les poussèrent plus loin. Les

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villes restèrent debout, mais parce qu'elles eurent des saints, comme saint Aignan, saint Loup, saint Severin, pour relever le courage des habitanls el pour fléchir la colère des barbares. Les institutions municipales ne périrent pas, mais parce que, au milieu de leur décadence, elles furent protégées par un pouvoir nouveau, celui de l'évêque devenu le défenseur de la cité. Les anciens municipes avaient coutume de mettre leur liberté sous la protection des dieux, et de dresser la statue de Silène, en signe de franchise, sur leurs places publiques. De même, mais avec toule la supériorité du symbolisme chrétien, les villes qui jouissaient de l'immunité ecclésiastique érigèrent les statues de leurs saints patrons (Weichbild) sur les limites de leur territoire. Les violence des seigneurs voisins s'arrêtaient devant ces images pacifiques, qui n'étendaient la main que pour bénir. La monarchie impériale recommença avec Charlemagne. Mais les peuples, qui avaient droit de se défier d'un pouvoir si dangereux, voulurent que cette monarchie régénérée s'appelât le Saint-Empire ; ils voulurent que la personne de l'empereur fût sacrée, non par une fiction de la loi, mais par l'onction du souverain pontife ; qu'au jour de son couronnement il fût ordonné diacre, c'est-à-dire serviteur des pauvres; qu'il fît porter devant lui la croix, symbole d'humilité et de miséricorde. On est moins surpris de l'autorité des lois romaines au moyen âge, quand

on les trouve déclarées saintes et vénérables par les canons de l'Eglise; quand on les voit corrigées, tempérées par le droit canonique, à travers lequel, pour ainsi dire, elles passèrent avant de descendre dans nos législations. Enfin, pendant que les lettres s'éteignaient à l'ombre des écoles dégénérées, l'éloquence se réfugiait dans la chaire évangélique, où elle retrouvait les grands intérêts et les grands auditoires qui l'inspirent. La poésie, cet art religieux et populaire, revivait dans les hymnes sacrées, dans les légendes aimées des ignorants et des petits. Ne dédaignons pas ce latin d'église, dont on ne remarque pas assez la naïveté et la grâce : ce fut pendant plusieurs siècles le seul langage possible de l'enseignement et des affaires ; c'est lui qui conserva tout ce qui resta de lumières aux temps barbares; c'est lui, bien plus encore que la langue morte de Cicéron et de Sénèquc, qui donna ses grandes qualités à nos langues modernes.

Il y avait bien plus que du génie à recueillir ainsi l'héritage de l'antiquité, à le débrouiller sans rien laisser perdre de ses richesses légitimes, et à reconnaître en même temps chez les Germains, chez des peuples si désordonnés, les fondateurs d'un ordre nouveau. Il fallait un amour infini des hommes pour ne pas abandonner avec horreur les restes de cet empire romain qui avait fait tant de martyrs, et pour ne pas désespérer de ces conque-

ranls du Nord qui avaient fait tant de ruines. L'histoire n'a peut-être pas de plus beau moment que celui où le christianisme intervient de la sorte entre le monde civilisé et la barbarie, afin d'achever un rapprochement préparé de loin, mais arrêté par des ressentiments terribles. L'Église, dont la mission est de réconcilier les ennemis, conclut cetle pacification, elle en dicta les termes; elle resta gardienne du pacte sur la foi duquel la société européenne se constitua.

Voilà le spectacle qu'on aurait, si l'on poussait ces recherches jusqu'à l'établissement du christianisme chez les Germains. J'avais besoin de cette perspective pour m'engager dans un travail dont je ne me suis pas dissimulé les périls, mais par lequel il fallait passer pour arriver à des études plus attrayantes et plus aimées. Une pensée m'a soutenu. Nous vivons dans un siècle de réparation. De toutes parts, dans nos basiliques, des manœuvres, suspendus aux échafaudages, travaillent à gratter la chaux sous laquelle le mauvais goût des derniers temps avait caché les vieilles fresques. Le dessin était trop ferme et la couleur avait trop profondément pénétré pour s'effacer à si peu de frais; et les saints de nos aïeux reparaissent avec leurs têtes inspirées et leurs auréoles d'or. En achevant cette pénible reconstruction des antiquité germaniques, je voudrais

avoir porté mon échelle assez haut pour atteindre aux temps chrétiens, et pour être l'un des ouvriers qui dégageront de l'oubli les glorieuses figures de nos pères dans la foi et dans la civilisation.

ET

JORNANDES

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