‹ Études germaniques (volume 2)Chapitre 9 sur 20 · CONSIDÉRÉ COMME HISTORIEN DES MŒURS ET DES TRADITIONS · texte numérisé non relu

CONSIDÉRÉ COMME HISTORIEN DES MŒURS ET DES TRADITIONS

Ce serait le sujet d'une étude épineuse, mais féconde, de discuter l'autorité historique de Jornandes, le premier des chroniqueurs barbares, de ceGoth du sixième siècle qui eut la pensée d'écrire les annales de sa nation, au moment où elle disparaissait de l'Italie, balayée par les armes de Bélisaire et de Narsès. Sans m'enfoncer dans des recherches si difficiles, j'ai eu lieu d'établir que, sur le point le plus attaqué de son histoire, c'est-à-dire en ne faisant qu'un même peuple des Goths et des Gètes, Jornandes s'accorde avec tous les écrivains classiques, depuis Dion Cassius jusqu'à Procope. Je me propose de montrer ici comment ce qu'il rapporte des traditions et des mœurs barbares est confirmé par les plus vieux moiiu-

nients poétiques des Anglo- Saxons et des Scandinaves. Ce rapprochement a été commencé par les critiques allemands ; mais on peut le pousser plus loin et en tirer de nouvelles lumières.

L'historien des Goths n'est pas si épris de l'antiquité grecque et latine, qu'il dédaigne de recourir à d'autres sources. Il aime à citer les traditions héroïques de son peuple, et les chants qui célébraient les faits d'armes des anciens chefs. A la suite de ces hommes belliqueux, il trouve le roi Ermanaric, vanté comme l'Alexandre du Nord, et il en raconte ce qui suit : « Encore que Ermanaric eût triomphé d'un grand nombre de nations, néanmoins la race perfide des Roxolans, qui, à cette époque, lui rendait obéissance, trouva occasion de le trahir, comme on va le voir. Une femme de cette race, appelée Svanibilda, dont le mari avait traîtreusement déserté, fut, par ordre du roi , liée à des chevaux sauvages qui l'écartelèrent. Ses frères, Sarus et Ammius, vengèrent la mort de leur sœur en frappant Ermanaric d'un coup d'épée dans le flanc. A la suite de cette blessure, il ne traîna plus qu'une vie misérable dans un corps épuisé (1). »

Ce tragique récit était sans doute au nombre de ceux qui frappaient l'imagination des peuples et qui se perpétunient par des chants; car, en ouvrant l'Edda de Saemund, on y trouve un fragment (Hamdismal) où l'aventure, si brièvement contée par le chroniqueur, prend toute la grandeur et tout

(1) Jornandes, de Rébus Geticis, 4, 5, 25, 24 : « Ermanaricus, rexGothorum, licet multarum gentïum dominus exstiterit, Roxolanorum gens infida quse tune inter alias illi famulalum exhibebat, lali eum nanciscitur occasione decipere. Dum enim quamdam raulierera Svanibildara (sic) nomine ex gente memorata pro mariti fraudulento discessu, rex furore commolus equis ferocibus alligatam, incitatisque cursibus, per diversa divelli prœcepisset, frater ejus (sic) Sarus et Ammius, germance obitum vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt, quo vulnere saucïus a?gram vitnm corporis imbecillitate contraxit. »

l'éclat de l'épopée. Gudruna, la veuve de Sigurd, a vengé son époux en faisant périr ses deux frères; elle vit dans la solitude avec ses deux fils Sœrli et Hamdir; et, un jour, les appelant tous deux, elle leur dit: « Vous aviez une sœur : on la « saluait du nom de Svanhilda : c'est celle que Jormuurek a « fait fouler aux pieds des chevaux blancs et noirs sur le che- « min public; c'est celle qu'il a livrée à ses coursiers, accou- « tumés à bondir sous l'éperon des voyageurs. Et moi, cepen- « dant, je suis demeurée seule comme le peuplier dans la a foret, car je n'ai point d'hommes de mon sang pour me « venger. » Hamdir et Sœrli comprirent le dessein de leur mère, et le premier parla : « C'était bien assez que tu eusses à « pleurer tes frères et tant d'autres de ton sang que tu as « poussés aux combats ; il faut encore qne tu nous pleures,, « Gudruna, nous que voici dévoués à la mort où nos chevaux « nous mèneront. Nous mourrons loin d'ici. » Alors les deux héros s'en allèrent chevauchant à travers les montagnes, et, chemin faisant, ils trouvèrent leur frère Erp, né d'un autre lit, qui s'ébattait joyeusement. Ils lui demandèrent donc s'il voulait leur prêter main forte. Ce fds d'une autre mère leur répondit « qu'il aiderait ses frères comme le pied aide le pied* « — Que peut le pied pour le pied? répliquèrent-ils; que « peut la main pour la main ?» Et, tenant la réponse pour un outrage, ils tuèrent leur frère et continuèrent leur chevauchée. Or, on annonça au roi Jormuurek qu'on voyait paraître des hommes armés de casques, des hommes puissants venus pour venger la femme foulée aux pieds des chevaux. Alors Jormuurek se prit à rire ; il caressa sa barbe avec sa main ; il nedemanda point sa cuirasse, mais il branla sa tête fauve ; il regarda son bouclier blanc ; il se fit mettre dans la main une coupe d'or, et demanda le vin des banquets : « Je seraisjoyeux, « dit-il, de voir dans ma demeure les deux fils de Gudruna, « de les faire lier avec des cordes d'arc, ces hommes valeu- « reux, et de les suspendre à un gibet. » Bientôt les deux

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guerriers paraissent: ils se précipitent dans la salle, un grand trouble se fait, les coupes tombent en éclats, et les hommes glissent dans le sang. Sœrli et Ilamdir ont porté au roi deux coups terribles; mais ils succombent sous le nombre : enveloppés de tous côtés, ils comprennent trop tard la parole de leur frère ; ils se reprochent sa mort. « Il ne nous conve- « nait pas, s'écrient-ils, de suivre l'exemple des loups, et de « nous jeter les uns sur les autres... Bien qu'à vrai dire il « nous fallût mourir hier, si ce n'était aujourd'hui. Nul ne « vit un soir au delà de ce que les Nornes ont décrété (1). » Si le chant perpétuait de siècle en siècle les fables héroïques des Gotbs, il les répandait aussi de peuple en peuple. Ermanaric demeura longtemps célèbre dans les chroniques allemandes, comme dans les ballades anglo-saxonnes. L'histoire de Reims par Flodoard, la chronique de Quedlimburg, celle de l'abbé d'Ursperg, celle d'Otton de Freysingen, rappellent les emportements du roi des Goths, et ses cruautés punies par de terribles représailles. Le poème de Beowulf et le Chant du Voyageur vantent sa richesse et ses libéralités (2) . Mais je relève un dernier trait qu'on n'a pas cité, et qui montre à quel point tous les détails de cette tradition étaient encore familiers aux Ànglo-Saxons du dixième siècle. — Mal* mesbury rapporte que le roi Athclstan, trompé par son échanson, crut son frère Edwin coupable de félonie, et le fit jeter sur une barque sans rameurs et sans voiles. Le jeune prince, emporté en haute mer, ne résista pas au désespoir et se pré-

(1) EddaSœmundar, Il ; Hamdismal, 14 : « Respondit illc di- Versa matre genilus, — dicens ita se laturum — opem eognatis — ut pes pedi. — - « Quid poterit pes pedem juvare? — Aut corpoti « adereta — manus alteiam ?... » 28 : « Non opinor in nos quadrare — cxempla luporum, — ut nos ipsi mutuo insccteinur... Etsi nobis vclhodie vcl lieri moriendum. — Vespcram nemo vivit ullra decretum Nornaruin. »

(2) Voyez les textes rapportes par W. Grimm, Heldeiisage, 18, 2!, 50, 51, oG.

cipita dans les flots. Quelque temps après, A thelslan reconnut son erreur, et se condamna à sept ans de pénitence. Et comme, un jour de banquet solennel, le roi était servi par ses officiers, l'échanson glissa, et se retenant d'un pied : « C'est ainsi, dit-il, « que le frère aide son frère. » A ces mots, Atbelstan sentit se réveiller ses remords, et ordonna qu'on décapitât le calomniateur. Le proverbe du frère qui aide le frère comme le pied aide le pied, rappelait l'histoire du fratricide antique, et suffisait pour troubler le roi coupable au milieu de la joie des festins (1). Une autre comparaison qu'on n'a pas faite montrera Jornandes aussi fidèle historien des mœurs que des traditions. Je veux parler du passage où il rapporte la mort d'Attila et les funérailles que lui firent ses peuples. — Le roi des Huns vient d'ajouter au nombre de ses épouses une jeune fille d'une rare beauté. Il meurt subitement, des suites de l'orgie par laquelle il a voulu célébrer ses noces royales. Le matin, ses serviteurs, inquiets de ne pas le voir paraître, forcent la porte de sa tente; ilsle trouvent sans vie'et sans blessure, et auprès de lui la jeune fille qui se tient debout, les yeux baissés, et pleurant sous son voile. « Or, continue Jornandes, voici quels honneurs on rendit à ses mânes. Des cavaliers, choisis parmi toute la nation des Huns, tournèrent autour du lieu où on l'avait dé* posé, faisant plusieurs évolutions à la manière des jeux du cirque, et célébrant les exploits du mort par un chant funèbre : « Le plus grand des Huns, le roi Attila, fils de Mundzuc, « fut le maître des plus vaillantes nations du monde, le seul « qui, avec une puissance jusque-là inouïe, réunit sous ses « lois les royaumes des Scythes et des Germains. 11 fit aussi

(1) Malmcsbury, de Gestis regum Ânglorum, lib. iî, cap. m :... « Sic frater fratrem adjuvat. Quo rex audito perfidum obtruncari praccepit. i Malmcsbury ne rapporte ce trait que sur la foi des chansons populaires (cantilenis per successionos temporum detrilis). Le rapprochement n'en a que plus de force. La poésie avait lié l'un à l'autre les deux fratickles par un trait que le second empruntait au premier.

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« trembler les deux empires romains par la prise de leurs « cités, et, lorsqu'il aurait pu les livrer au pillage, se laissa (i fléchir par des prières, et consentit à recevoir un tribut « annuel. Après tant de prospérité, il meurt, non sous les u coups de l'ennemi, non par la trahison des siens, mais sans « humiliation pour son peuple, sans douleur, dans la joie, « dans les fêtes ! Comment donc appeler du nom de mort une « fin qui ne laisse rien à venger ? » Après l'avoir pleuré de la sorte, ils célébrèrent un grand festin sur le tertre funéraire. Le corps fut enseveli pendant la nuit; il eut trois cercueils, d'or, d'argent et de fer, pour montrer que tout appartenait à un roi si puissant : le fer par lequel il avait vaincu ; l'or et l'argent, rançon des deux empires. On y ajouta des armes, dépouilles de l'ennemi, des ornements resplendissants de pierreries, ces vains trésors qui font l'orgueil des grands. Les esclaves qui creusèrent cette sépulture y trouvèrent la leur : la mort fut le détestable salaire de leur travail (1). »

Le dernier trait est d'une barbarie toute païenne, et rappelle les esclaves noyés dans le lac où ils avaient lavé l'image delà déesse Hertha. Tout le reste, c'est-à-dire l'or enfoui dans le tombeau, le chant funèbre, la chevauchée des guerriers qui le récitent, reparaît dans l'épopée anglo-saxonne deBeownlf, ouvrage des temps païens, mais retouché par une main chrétienne, qui en a sans doute adouci les couleurs et effacé les

(1) « Nam de tota gente Hunnorum electissimi équités in eo loco quo erat positus in modum circensium cursibus ambientes, facta ejus eantu funereo tali ordine referebant : « Pnecipuus Hunnorum « rex Attila, pâtre gentius Mundzucco, fortissimorum gentium demici nus, qui inaudita ante se potentia, soins Scythiea et Germanica « régna possedit, necnon utraque Romance urbis imperia rap- « tis civitatibus terruit, et ne prœdce quidem reliqua subderentur, « placatus precibus, annuum vectigal accepit. Gumque hœc omnia « proventu felicitatis egerit, non vulnere hostium, non fraude suo- « rum, sed gente incolumi, inter gaudia lœtus, sine sensu doloris « occubuit ! Quis ergo hune dicat exitum quem nullus œstimet vince dicandum ? » etc. Jornandes, de Reims Geticis, 49.

traits les plus durs. Beowulf est mort eu combattant le dragon. « Alors, continue le poëte, le peuple d'Occident éleva une colline au bord de la mer ; ils la firent baute et large, facile à être aperçue par les navigateurs au-dessus dos vagues. . , Ils l'entourèrent d'un mur, de la manière la plus honorable que les hommes sages purent enseigner ; ils enterrèrent dans ce lieu des anneaux et des pierreries étincelantes... Ils permirent que la terre gardât ces trésors des guerriers, et que cet or demeurât là inutile aux hommes comme il l'était autrefois. Ensuite, tout autour de la colline chevaucha une troupe de nobles, montés sur leurs coursiers de guerre : ils étaient douze en tout. Ils voulurent célébrer le roi, le rappeler à la mémoire des hommes, le louer par des paroles chantées. Ils vantèrent sa valeur, ils jugèrent ses actions d'éclat, et les récompensèrent par des éloges, comme il convient qu'un homme exalte son seigneur dont il fut aimé, comme il doit lui rester fidèle dans l'âme après qu'il l'a perdu sur la terre... Ainsi, Beowulf fut pleuré comme un cher seigneur par son peuple et par ses compagnons. Ils disaient que ce fut de tous les rois du monde le plus libéral et le plus généreux, le plus gracieux pour ses sujets, et le plus jaloux de sa gloire (1). »

(I) Beowulf, 6332 :

Dlia ybe hlœv riodan Hildc-deore Jîthelinges... cann, Ealra twelfa.

"VVolden cwidhan Kyning ma?nan, "Word-gid wrecen Sylfes precan.

Eahtodan eorl scypc And bis ellen weore Dugudhu domdon...

Cwaidon lhat lie wajre \Yyrold-cyninga Mannamildust And mon thwairust, Lcodu lid liost And lof'-gcornost.

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