Études germaniques
manie sont couverts d une obscurité au milieu de de* Pères, laquelle on voit poindre, vers la fin du second siècle, une faible lumière. On a cru reconnaître les tribus nomades du Rhin et du Danube dans un passage de la dispute de saint Justin contre le Juif Tryphon, où l'apologiste, faisant appel à tout l'univers, déclare « qu'il n'est pas une race de Grecs, « de barbares, ou quel que soit le nom .qu'on puisse « leur donner, qu'ils vivent sur des chariots, qu'ils « habitent des tentes, qu'ils dorment sans toit sous « les cieux, chez qui des supplications ne s'élèvent
ET. GEHM. II.
o vii's le Père de toutes choses au nom du Seigneur a ,l('">us. » Toutefois une telle désignation sérail bien incertaine, si Tertullien ne prenait soin de la préciser, quand, revenant sur celle universalité dont le christianisme faisait gloire, il s'écriait : (( Et en qui donc on! cru tant de peuples, Parthes, « Mèdes, Élamites, ceux qui habitent l'Egypte et « l'Afrique au delà de Cyrène, Romains et étran- « gers ; ceux qui vivent sur les vastes frontières de a la Mauritanie, en Espagne, dans les cités des « (i aulqs, au fond de la Bretagne où les armes ro- « maines ne pénètrent pas; Sarmates et Daces, « Scythes et Germains (1)? »
S'il faut encore se défier de l'exagération oratoire de l'apologiste africain, tous les doutes se dissipent devant le témoignage de saint Jrénée, qui écrivait h Lyon dans le voisinage des chrétientés germaniques, et qui n'hésitait pas à recueillir leur suffrage avec celui des plus illustres Eglises de la terre. « Si les langues diffèrent, dit-il, la tradition
(1) S. Just. Dialog. cum Tryph., § 117 : OùS'é â'v -yàp tixùz êo-rt
to -yï'vo; KvôpCMTttV , s'ite papêàpcov site ÈXXlîvwv, BtTg à-Àco; cotivi cûv àvoaaTt TcpoarwYopsuop.Éviûv, r, iaaEcCîcov r, âcûetw 3taXcup.ÉV6>v, ri èv
tTXWaï? *TYJVOTpOÇ<èV OÎXCUVTWV, SV CÎÇ [AT0 Olà TOU 0V9|XaT0Ç TOÛ CTTauptO-
Sévrcç Ir.Tcj eG^at /.ai. EÙxaptcmai tw Ilarpî xat ttcit.tyj tôv oXwv vtvovTat.
Tertullian., adv. Judceos, 1 : « Etiam Gselulorum varietates el tfaurorum multi fines , Uispaniarum omnes tèrmini, et Galliarum divers» nationes, et Britannorum inaccessa Romanis loca, Christo ?ero subdita, et Sarmatarum, et Dacorum, et Germanorum, el Scy- Iharum... in quibus omnibus locis Christi nomen, qui jam venit, regnet. »
a ne varie point, et les Eglises fondées en Gerce manie n'ont pas d'autre loi ni d'autre enseignece ment que celles des Ibères et des Celtes, celles k d'Orient et d'Asie, et les autres qui ont été étacc blies au centre du monde. Mais comme le soleil, ce créature de Dieu, est le même pour tout l'univers, ce ainsi le flambeau de la prédication luit pour tous ce les hommes qui veulent arriver à la connaissance ce de la vérité.)) Ce texte est considérable : il donne au christianisme des Germains une date certaine, antérieure à l'an 200. Il lui donne aussi le caractère, non d'une croyance sans règle et flottante dans les esprits, mais d'un dogme immuable, d'un enseignement discipliné, d'une Eglise enfin qui a ses évêques , puisque ses traditions font autorité : c'est plus qu'une doctrine, c'est une société qui commence (1).
(1) Irengeus, adv. Zfer.,1, 10 : Kal ours ou iy repjAavîaiç t£pu[/.s'vai è/UtXvicriai àXXwç 77£iu<jT£u>ta<7tv, y aXXwç Trapa^t^o'aaiv , ours iv raîç lêr,ptaï;, ours sv KeXfOÏç, ours jearà ràç àvaroXàç, ours Iv Afyu7rrw, ours sv ÀtSuï), cu-s at *arà p,eaa toù jcoWou E^piifAsJvai.
Arnob., adv. Cent., lib. I : « Si Alamannos, Persas, Scythas ideirco voluerunt devinci quod habitarent in eorum finibus Chris— tiani. » S. Chrysostome semble compter les Germains sous le nom de Scythes, parmi les barbares convertis à la foi : Quod Chrishis sit Deus, sorm. 71 ; et Théodoret nomme les Germains avec les peuples que les apôtres rangèrent sous la loi du Christ. Grœcar. affect. curât., dispul. IX. Sur l'introduction du christianisme en Allemagne, Binterim, Geschichte der deutschen Concilien; Hefele, Geschichte der Êinfuhrung des Christenthums im sûdwestlichen Deutschlande ; Rudhart, Àlteste Geschichte Bayer ns ; Werner,.rfer Dom zuMainz. Nous avons contrôlé ces écrivains calholiques parla critique d'un savant professeur protestant, Rettbery, Kirchengeschichte Deutschlands.
, , Il reste à savoir d'où vint pour les peuples du
*àk5Sï Nord cette prédication dont saint Irénée constate Vomainef l'orthodoxie et l'uniformité. En présence du grand spectacle de la conquête qui porta, non-seulement les armes des Romains, mais leurs lois, leurs mœurs et leurs écoles, sur les bords du Rhin et du Danube, on ne s'étonne pas que ces contrées aient reçu du même lieu la foi et la civilisation, et que les évêques de Rome y aient envoyé des missionnaires, quand les légions mêlées de chrétiens y amenaient des croyants et des martyrs. Dès le commencement du cinquième siècle, dans un temps où les souvenirs étaient encore si récents et si sacrés, le pape Innocent Ier affirmait « qu'il n'y avait pas d'Eglise, en Italie et dans les Gaules, qui n'eût pour fondateur un évêque institué par saint Pierre ou par ses successeurs ; » on comprenait alors dans les provinces d'Italie laRhétie et leNorique, et dans celles de la Gaule les deux Germanies. Mais l'épiscopat, qui imitait les circonscriptions de l'empire, qui en emprunta les divisions par provinces et par diocè» ses, en franchit bientôt les frontières. L'historien Sozomène, frappé de la prompte conversion de plusieurs peuples germaniques, l'explique par le sort de la guerre, qui fit tomber dans leurs mains des évêques, des prêtres captifs. Il montre ces serviteurs de Dieu étonnant leurs maîtres par une vie sainte, guérissant les malades, enchaînant à leurs discours les tribus entières, qui venaient leur demander ce
qu'il fallait croire et comment il fallait vivre. On aimerait à suivre de près les premiers pas d'un apostolat si beau, à se représenter les hymnes de la Rédemption troublant le silence des forêts païennes, et les barbares baptisés aux fontaines qu'adoraient leurs pères. Mais ces temps, plus occupés de faire de grandes choses que de les écrire, n'ont pas même sauvé les noms de ceux qui fondèrent les premières chrétientés (1).
Les progrès du prosélytisme étaient favorisés par les mouvements des armées romaines à une époque où les chrétiens remplissaient déjà les camps. Si l'histoire de la légion Fulminante ne résiste pas à la critique dans tous ses détails, elle atteste du moins le grand nombre des néophytes parmi les combattants que Marc-Àurèle conduisit en Germanie. Plus tard et sous Maximien, la légion Thébéenne meurt au pied des Alpes, et donne à la Suisse ses premiers patrons. Grégoire de Tours ajoute
(1) Innocent. I. Ep. ad Decentium Eugubinum, apud Mansi, III, p. 1028 :« In omnem Italiam, Gallias, Hispaniam, Africam atque Siciliam, et insulas interjacentes, nullum instituisse ecclesias. nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus aut ejus successores constitueront sacerdotes. »
Sozomène, Hist. eccles., lib. II, cap. vi : Û^n -yàp xà ts àp.cpl -ov Privov a>ùXa è^ptariaviÇov... T^y-oi iïi (3apêàpoi<; a^e^ov -jrpocpamç guvs'Syi 77peaësu£iv rd e>Y*yp.a tu» x,fl<m3(-vwv ot 'ysvdp.s.vot xarà K-oupov TrdXep.01 . . . 7toX).oi twv Uçé<ùv toû XpiarGÙ at^p.à/.wTOi vsvd^evot, cùv aùroïç raav wç oè toù; aùxdôt vooroijvTaç twvro, ... upocs'-ri Sk xat itoXiTetav à^eprTov ecpiXocrccpouv... 6au(/.à<javTe; ot ^àpêapoi toùç àv^paç tou piou xai tùv Trapadd^wv ep-jcwv eùcppovEÏv cuveï^ov... 7rpo€a>Xd[i.evot ouv ooitoÙç toû irpaxreou xaôyrpnTaç, è^t^àaxovro ical èêa7TTÎÇovTO, xal dbcoXoùôcoç ÈjocXyi-
qu'un détachement de ce corps, composé de cinquante hommes, souffrit le martyre à Cologne. 11 cite la basilique élevée en leur honneur, et qui témoignait déjà de l'antiquité de leur culte : tel était l'éclat des mosaïques à fond d'or qui en revêtaient les murailles, que le peuple l'appelait « l'église des Saints dorés. » L'Allemagne chevaleresque aima ces premières gloires militaires du christianisme; et l'église des Saints dorés, aujourd'hui Saint-Géréon, plusieurs fois reconstruite, porte encore sa coupole byzantine au-dessus des innombrables clochers qui firent nommer Cologne la Rome du Nord. À l'autre frontière de la Germanie romaine, à Lauriacum sur le Danube, un officier appelé Florianus, apprenant que le gouverneur de la province venait de mettre en vigueur les édits de Dioclétien par le supplice de quarante fidèles, se rendit au tribunal, se déclara chrétien, refusa de brûler l'encens devant les idoles, et fut précipité dans l'Enns. Les actes de ce martyre ajoutent que le fleuve rejeta le corps sur un rocher, et qu'un aigle le couvrit de ses ailes étendues jusqu'à ce qu'une femme chrétienne vînt lui donner la sépulture. Le temps approchait, en effet, où les aigles de l'empire devaient étendre leur protection sur la foi persécutée (1).
(1) Sur la légion Fulminante, Tcrtullien, Apologetic. Pour la légion Thébéenne, les premiers témoignages sont : 1° une vie de saint Romain, abbé, rédigée avant la fin du cinquième siècle (Bol-
Constantin rendit la paix à l'Église en 312, et, Les évêque* l'année suivante, il introduisait l'épiscopat germa- Geçufame
aux conciles.
nique dans les conciles, en appelant à Rome Maternus, évêque de Cologne, pour y siéger, sous la pré-
land. Acta SS., Febr. 28); 2° une homélie de S. Avitus de Vienne (Sirmond, Opp. Il, p. 95) ; 3° les actes rédigés par saint Eucher, et qu'il faut attribuer ou à saint Eucher, premier évêque de Lyon, mort en 454, ou à saint Eucher, deuxième du nom, qui se trouva au second concile d'Orange en 529. — Gregor. Turonensis, Miraculor. I, 02 : « Est apud Agrippinensem urbem basilica in qua dicuntur l viri ex illa legione sacra Thebœorum pro Christi nomine martyriuin consummasse. Et quia admirabili opère ex mnsivo quodammodo deaurata resplendet, Sanctos aureos ipsam basilicam incolce vocitare voluerunt. » Saint Géréon est nommé pour la première fois dans uu martyrologe germanique de la seconde moitié du huitième siècle. V. Rettberg, t. I, 103. Depuis cette époque, on le trouve toujours nommé avec les martyrs de la légion Thébéenne qui souffrirent à Cologne. Adon, Martyr al. : « Apud Coloniam Agrippinam natale SS. martyrum Gereonis etaliorum cccxvin quos ferunt Thebseos fuisse. » — Trêves comptait aussi parmi ses patrons saint Tyrsus et ses compagnons, martyrs de la même légion : mais on ne connaît pas de preuve plus ancienne de leur existence que leurs- noms gravés sur une plaque de plomb découverte avec leurs reliques en 1071. Bolland. Acta SS., Sept. 14.
Augsbourg honorait sainte Afra, martyre, dont les actes, publiés par Ruinart (Acta martyrum sincera, p. 400), présentent bien des caractères d'authenticité. Cependant Rettberg, Kirchengeschichte, p. 146, leur oppose deux vers de Fortunat, qui représentent Afra comme une vierge, au lieu d'une courtisane pénitente et martyre, telle qu'elle parait dans ses actes. Ces vers prouvent au moins l'antiquité de son culte :
Pergis ad Àugustam quam Virdo Lycusque fluentant : Illic ossa sacrse venerabere virginis Afrae.
Venant. Fortunatus, de Vita sancti Martini, lib. IV.
Les actes de saint Florianus sont absolument incontestés. Pez, Script, rer. Austriœ, I, p. 1, 36. Bolland. Acta SS.,Maii d. 4. Rettberg, 157. Muchar, Noricum. Rudhart, JElteste Geschichte Bayerns, p. 207. Si l'on n'a point parlé ici du martyre de Quirinus, évoque de Sciscia, célébré par Prudence (Peristephanon, VII), c'est que Sciscia, ville de la Pannonie, ne se trouvait pas sur le territoire de L'Allemagne moderne.
sidence du pape Melchiade, au tribunal qui devait juger la cause des donatistes. Les donatistes condamnés réclament un concile plus nombreux ; trente évoques se réunissent dans la ville d'Arles, en 514, et Maternus de Cologne y reparaît avec Agritius de Trêves, le diacre Macrinuset l'exorciste Félix. Les Pères de cette assemblée déclarent qu'ils ont été convoqués par la volonté de l'empereur. Et en effet, quand on considère le fréquent séjour de Constantin à Trêves, et ses campagnes au bord du Rhin, on a lieu de croire qu'il avait éprouvé la sagesse des évêques de cette province, qu'il choisissait pour juges des querelles religieuses de son temps : peut-être leurs entretiens, fixant ses doutes, décidèrent la détermination qui tira le christianisme des catacombes (1).
La querelle des donatistes n'était que le prélude de cette fameuse controverse de l'arianisme qui allait mettre en feu le monde chrétien. Toute la question se réduisait à un mot : « Le Fils est-il consubstantiel au Père, ou n'est-il que semblable? » Mais ce mot contenait toute une théologie, et la théologie toute l'économie de la société nouvelle. Les contemporains ne s'y trompèrent pas, et la
§f(l) Eusèbe, Hist. eccles., 1. X, cap. v. Optnt. Milevit. Iib. I, contr. Parmenion., cap. xxm : « Dali sunt judices Malernus ex Agrippina civitate, Rcticiusab Augustoduno civitale, Marinus Arelatensis. » llontheim, Historia Trevirensis diplomatica, t. I. Binterim, Geschischte d. d. Concilien, t. 1, p. 345. Mansi, Concil., II, p. 436, 470.
grandeur des intérêts qu'ils voyaient engagés ne leur laissa plus de repos. L'esprit humain, qu'on pouvait croire épuisé, retrouva ses forces dans les disputes du quatrième siècle, qui donnèrent à la littérature sacrée ses plus beaux génies et ses plus grands caractères. Les conciles où s'agitèrent tant de questions de métaphysique, d'exégèse, de droit canonique, furent autant d'écoles destinées à commencer l'éducation publique des peuples modernes. Les Eglises de Germanie n'y manquèrent point. Théophile, métropolitain des Goths, siégeait à Nicée. Plus tard, quand la foi de Nicée sembla périr par une conjuration d'eunuques et de sophistes, Maximin de Trêves pressa la convocation du concile de Sardiques (547), qui la sauva : plusieurs évêques des provinces du Danube y parurent, et Euphratas de Cologne fut l'un des deux députés chargés de porter à l'empereur Constance les décrets de l'assemblée. Servatius de Tongres soutint le courage des orthodoxes à Rimini (359). Maxime de Laybach (iEmona) et Marcus de Pettau souscrivirent aux actes d'Aquilée (581). Un peu auparavant, Paulinde Trêves, successeur de Maximin, refusait de signer la condamnation de saint Athanase au conciliabule d'Arles (555), et allait mourir banni au fond de la Phrygie. Mais ces glorieux exils trompaient les espérances de l'hérésie et la politique des empereurs ; les plus lointaines chrétientés se visitaient par leurs confesseurs, et s'animaient à persévérer
au quatrième
siècle.
Trêves.
jusqu'au moment où, les empereurs finissant, la vérité restait (1).
L'Église On s'étonne moins, en effet, de trouver ces évê-
germanique
ques du Nord si éclairés et si fermes dans des questions qui troublaient les flambeaux mêmes de l'Eglise, quand on voit saint Athanase exilé dans Trêves pendant deux ans, et embrasant de son feu tout le clergé des Gaules. Lui-même fait gloire des amitiés qu'il y forma ; il rend témoignage à la piété de cette grande ville : il y avait vu, dit-il, construire les premières basiliques, et la foule impatiente se presser sous leurs voûtes avant que les ouvriers en eussent posé la dernière pierre. Ses écrits y avaient popularisé la vie monastique , comme on s'en assure par un récit que saint Augustin tenait de la boucbe d'un officier du palais impérial. Pendant que la cour séjournait à Trêves, et un jour que l'empereur y assistait aux jeux publics, cet officier visitait avec trois amis les jardins qui entouraient la ville. Deux d'entre eux, se détachant des autres, arrivèrent à une masure habitée par des cénobites; et, s'y étant arrêtés, ils y trouvèrent une copie de l'histoire de saint Antoine
(1) Athanas., Hist Arianor. ad monachos, p. 529, 300, 363. Id., Ad episc. JEgypt., p. 278. Id., Apolog. ad imp. Constant., ad Bencdict., t. 1, p. $97. Théodoret, Hist. Eccles., lib. II, cap. vm. ISicephor. Callist., Hist. eccles , lib. IX, cap. xxm. Mansi, III, p. 51, 58; ibid., (iOO, 017. Sulpic. Sever., Sacr. hist., IL — On n'a point tenu compte ici du prétendu concile de Cologne (340), cité dans la vie de saint Servatius de Tongres, mais dontrauthenticité est universellement rejetée. Voy. Binterim et Heltberg.
par Athanase. La première lecture de cet écrit les toucha si fort, qu'ils renoncèrent à la cour et se vouèrent à la profession monastique en ce même lieu: leurs fiancées prirent le voile des vierges. Ainsi cette cité impériale, dont Ausone célébrait les larges remparts et les écoles florissantes, voyait se multiplier les sanctuaires dans ses murs et à ses portes, et commençait à compter parmi les métropoles religieuses de l'Occident. Trêves avait donné asile à saint Athanase ; saint Jérôme y vint chercher la science, et y fit un séjour assez long pour transcrire de sa main les écrits de saint Hilaire. Saint Ambroise y naquit; et c'est là qu'il dormait enfant dans la cour du prétoire, quand un essaim d'abeilles, renouvelant ce qu'on raconte du berceau de Platon, vint se poser sur ses lèvres. C'est là qu'enfin saint Martin de Tours protesta contre le supplice de l'hérétique Priscillien et de ses complices. L'erreur des priscillianistes était condamnable ; elle renouvelait l'enseignement des manichéens, avec tous les périls qu'il lit courir encore moins à la foi qu'aux mœurs des peuples. Mais quand les coupables, amenés à Trêves, traduits par deux évêques au tribunal de l'usurpateur Maxime, eurent subi la peine capitale, l'Eglise apprit avec horreur une nouveauté si contraire à la douceur de ses doclrines, et saint Martin refusa de communiquer avec ceux qui avaient mis le dogme sous la protection des bourreaux. Ce n'était
pas trop de ces grands exemples et de ces grands hommes pour fonder l'orthodoxie dans les provinces destinées à devenir le royaume des Francs, et pour les sauver de l'arianisme, qui devait faire la perte des Goths et des Vandales (1).
Nombre ^u cinquième siècle, la foi semble maîtresse des
des
évêchés. provinces germaniques. En même temps que le
Discipline.
pnganisme se retire et que chaque année voit fermer quelque temple, les sièges épiscopaux se multiplient, et fixent autour d'eux le réseau mobile des communautés chrétiennes. En s'attachant aux seuls témoignages que la critique ne conteste pas, on trouve au nord les Eglises de Trêves, de Cologne, de Tongres, de Metz et de Toul ; au midi, celles de Coire, de Laybach et de Pettau, de Lauriacum et de Tiburnia ; on connaît enfin des évêques de Rhétie et de Norique, sans désignation de siège. Saint Valentin, l'un d'eux, avait sa sépulture à Maïs, au bord de l'Inn, où de nombreux pèlerins venaient vénérer en lui le père des pauvres et le rédempteur des captifs. La discipline de ces églises est écrite dans les actes des conciles où parurent leurs représentants, surtout dans les canons d'Arles et de Sardiques, qui pourvoient à la police du clergé,
(1) Théodoret, Hist. eccles., I, 52. Athanas., ad ep. JEgypt.; Apolog., t. I, p. G82. Augustin, Confess., VIII, 6. Hieronym., Epist. vi ad Florentium; Proœm. libri II commentai'. inEpist.ad Galatas, où l'on voit qu'il connaissait la langue celtique, encore parlée à Trêves pendant le séjour qu'il y fit. Epist. in Paulin., de Vita Ambrosii. Sulpic. Sever., Dialog. III, cap. xv. Amhros., Epist. ad Valentin., lib. V, ep. 27.
LA GtiRMANIE CHRÉTIENNE SOUS LES ROMAINS. 13
qui distinguent les fonctions des diacres et des prêtres, règlent l'élection, la résidence et la juridiction des évêques, et couronnent toute la hiérarchie sacrée par l'autorité du pontife romain. Les Pères du concile d'Arles adressent leurs décisions à saint Sylvestre, « croyant que c'est à lui de les notifier « aux autres, puisqu'il a plus grande part dans le « gouvernement de l'Eglise. » Et l'assemblée de Sardiques se propose « d'honorer la mémoire de a l'apôtre Pierre, en déclarant que si un évêque « déposé par ceux de sa province veut en appeler « de leur sentence, l'évêque de Rome sera prié de « lui donner des juges. » Tels étaient les étroits liens qui rattachaient au saint-siége les provinces du Nord, longtemps avant les pontificats de saint Léon et de saint Grégoire le Grand. Si l'on veut achever de connaître les mœurs religieuses de ces contrées par un document sur lequel nous aurons lieu de revenir, la Vie de saint Severin, apôtre du Norique, on y voit figurer tous les ordres du clergé, jusqu'aux portiers et aux chantres, les ermites, les moines et les vierges sacrées ; on y trouve le culte des reliques, les dîmes levées pour les pauvres, le rituel des funérailles, les prêtres veillant auprès delà dépouille des morts; et enfin, avant les barbares, toutes les formes liturgiques, toutes les observances qu'on avait voulu faire dater de la barbarie (1).
(1) Sur le nombre des évèques authentiques de l'ancienne Ger-
Théologie.
Mais l'esprit vivait sous les formes : il éclale dans le petit nombre de monuments littéraires, d'inspirations poétiques qui nous restent de ces chrétientés mal connues. L'Eglise de Germanie avait eu de bonne heure son premier docteur en la personne de saint Victorin, évêque de Pettau, sur les frontières du Norique et de la Pannonie, mis à mort pour la foi au temps de Dioctétien. Rhéteur avant sa conversion, et versé dans les lettres grecques plus que dans la langue latine, il s'était attaché à traduire ou plutôt à s'approprier les commentaires d'Origène sur l'Ecriture sainte, et à combattre les
manie, voy. Rettberg, I, 258. Binterim, 1, 8 et sqq. Sur saint Valentin, Fortunat, de Vita S. Martini, lil>. IV.
Ingrediens rapido quo gurgile volvilur Œnus, Inde Valentini benedicti templa require.
Cf. l'inscription donnée dans le Corpus poeiarum de Pcsaro, t. VI, p. 280 :
Hic jacet in tumulo quem ilevit Rhetica tellus,
Maxima summorum gloria pontifienm :
Abjectis qui fudit opes nudataque texit
Agmina, eaptivis prsemia larga ferens.
Est pictas vicina polo, nec funeris ictum
Sentit ovans, meritis qui petit astra bonis. His pollens titulis Valenliniane sacerdos
Crederis a cunctis non potuisse mori.
— Sur les conciles d'Arles et de Sardiques, Mansi, Concil., t. Il, t. 111, Fleury, Hist. eccles., t. III. — Vita S. Severini, ap. Rolland, Acta <SS., Januarii 8. Aucun doute ne s'élève sur l'authenticité de celte vie de saint Severin, écrite à la fin du cinquième siècle par son disciple Eugippius. — Si je n'ai pas tenu compte de la suscription souvent citée d'une lettre de saint Ililairc de Poitiers : « Episcopis Germanise primse et Germanice seeundœ, » etc. (Opéra S. llilarii, t. II, p. 457), c'est que cette suscription manque dans plusieurs manuscrits.
hérétiques de toutes les sectes. Saint Jérôme, qui le compte parmi les colonnes de l'Eglise, loue la grandeur de ses pensées, malheureusement trahie par l'incorrection de son langage. C'est en effet le caractère d'un fragment sur la création, conservé sous le nom de Victorin, où Ton reconnaît aussi celte théologie symbolique dont l'école d'Origène poussa trop loin la subtilité. Tout s'y réduit aux harmonies des nombres sacrés : on y voit tous les rapprochements auxquels les mystiques se sont attachés: les quatre fleuves du paradis terrestre et les quatre animaux, symboles des évangiles ; les sept chandeliers devant le trône de l'Agneau et les sept dons de l'Esprit ; les vingt-quatre vieillards qui se tiennent en présence de Dieu, considérés comme les anges des douze heures du jour et des douze heures de la nuit, comme autant de figures du temps rendant hommage à l'immobile éternité. Il y a quelque intérêt à trouver ainsi dans les écrits d'un évêque du troisième siècle, perdu sur les bords de la Drave, la clef des allégories qui remplissent les éclatantes mosaïques des églises de Rome et de Ravenne. Et si Victorin a multiplié jusqu'à l'excès les explications mystiques, si sa doctrine des nombres rappelle trop souvent les vaines spéculations des néopythagoriciens, s'il finit par tomber dans l'erreur de ceux qui attendaient l'avènement temporel du Christ et le règne de mille ans, on l'excuse d'une illusion qui fut celle de plusieurs grands
esprits, et on aime à reconnaître je ne sais quoi d'oriental, de hardi, de grandiose chez ce théologien, dont la pensée a déjà l'essor de l'esprit allemand, en même temps qu'elle en a les dangers (1). inscriptions Nous trouverions sans doute une doctrine plus
chrétiennes. i /•!■»•'• 1 -m
sûre dans les écrits de Maximin de Trêves, dont la parole puissante allait troubler jusqu'au fond de l'Orient les conciliabules des ariens, et rétablir sur le siège de Constantinople le patriarche Paul, dépossédé par leurs violences. Mais le temps n'a épargné de ces anciennes Eglises de Trêves et de Cologne, ni les écrits de leurs évêques, ni les murs de leurs basiliques, mais seulement un petit nombre d'inscriptions sépulcrales, où l'on surprend la foi du peuple sous la forme la plus naïve et la plus touchante. Rien n'est plus instructif, rien ne fait mieux ressortir l'unifé du monde chrétien, que ces pierres tumulaires trouvées au bord de la Moselle ou du Rhin, avec tous les symboles des catacombes romaines : la colombe portant le rameau d'olivier,
(1) Hieronyin., Catalog., cap. xxiv : « Victorinus Pitabionensis episcopus, non aîque latine ut grœce noverat, unde ejus opéra, grandia sensibus, viliora videnturcomposilione verborum. « kl., ad Pammachium Id. Epist . lxxv, advers. Vigilantium. Ici. ad Paulin., de Institid. monach. Cassiodor., de Instit. divin, litt., cap. vu. Tillemont, Mémoires, V, p. 153. Le traité de Fabrica mundi a été donné par Cave, Script, eccles., I, p. 148. Le commentaire sur l'Apocalypse, attribué à Victorin (Biblioth. Pair, maxim., t III, p. 41-4), ne peut pas être de lui, mais d'un écrivain du cinquième siècle. On croit reconnaître plus sûrement son style et ses opinions dans des scolies sur l'Apocalypse, publiées par Millani, Bologne, 1558, et par Galland.
Je labarum, le monogramme du Christ entre l'alpha et l'oméga. Quelquefois une inscription grecque marque la sépulture d'un chrétien d'Orient, mort sous un ciel si différent du sien. Ailleurs, c'est un enfant enseveli dans les blancs vêtements du baptême, un centurion des colonies militaires, qui, après vingt-cinq ans de combats, a voulu qu'on mît sur sa tombe le signe pacifique du Christ. Ces inscriptions prodiguent déjà les termes les plus tendres de la langue religieuse, mais dans un latin dégénéré^ où l'on n'entend que le cri d'une douleur plébéienne, trop pauvre pour acheter de quelque rhéteur une épitaphe correcte. C'est là qu'on voit des barbarismes , des solécismes opiniâtres, qui attestent la décomposition de la langue classique, et des vers étranges qui violent toutes les lois du rhythme, mais qui donnent l'exemple d'une prosodie nouvelle. Les lettrés païens devaient fouler aux pieds avec bien du mépris ces premières fleurs de poésie que nous aimons à cueillir parmi les tombeaux de nos pères. Tels sont ces quatre vers qu'on lit sur un marbre enchâssé dans le mur du vestibule de Saint-Géréon : c< Ci=gît Artémia, doux et « bel enfant, — charmante à voir, et très-aimable « en toutes ses paroles. — La mort, à cinq ans, « l'emporta vers le Christ. — Innocente, elle a « passé tout d'un coup aux célestes royaumes (1).»
(1) Saint Athanase fait allusion aux écrits de saint Maximin contre les ariens, Ad episcop. Mgypt. contr. Arian., p. '278. Sozomène,
ET. GERM. If. 2
Traditions Mais la véritable poésie de cet âge n'est pas en-
et
légendes, core celle qui se laisse emprisonner sous la règle et graver sur la pierre : on la trouve bien plus libre et plus inspirée dans les traditions qui s'attacbent dès lors comme une auréole à la mémoire des saints du pays. La vénération du peuple pour ces évoques dont ils avaient reçu la foi les accompagnait dans la mort. Peu à peu la postérité, qui aime à reculer les figures héroïques pour leur ajouter le prestige du temps, transporta ces pontifes du quatrième siècle au premier ; on en fit les disciples des apôtres ; et la légende, remplissant les lacunes de l'histoire, rattacha les Eglises germaniques aux origines du christianisme. C'est ainsi que la tradition populaire s'est emparée de Maternus de Cologne, le même que nous avons vu siéger aux conciles de Rome et d'Arles, et qu'elle l'a
Hîsl. eccles , II, c. xi. Lersch, Central- Muséum rheinlàndischer Inschriften, III, 29 : ÈvGa^f jseÏTat àÇt£o; À-j'^-rra 2-jpc; Kw/.a-poÇaêar5aîcov ôpwv À7rap.ewv. Id.,I, 67 : Hic jacet puer nomene Valentiniano qui vixit anno m et meses et dies xvi, et in albis cum pace recessit. » Ibid., 66 : « Hic jacit Emeturius cnt. (centurie-) ex mimer. Gentil., qui vixit ami. quinquaginta, militavit p. m. xxv, d. d. d. » Suit le monogramme du Christ. Lersch et Rettberg, après lui, ont le tort de traduire numerus Gentilium, par une cohorte de païens, tes Gentiles étaient les mêmes que les Lœti, c'est-à-dire les colons militaires des frontières de l'empire. V. Cod. Theodos., VII, 15,1. — Lersch, Central-Muséum, III, 31 ; I, 65, inscription de Saint-Géréon :
Hic jacit Artemia, dulcis aptissimus infans, Et visu grain, et vérins duleissima cunotis.
in quinto ad Chrislum detulit anno.
Innocens subito ad cœlestia reana Iransivil.
pris pour le fils ressuscité de la veuve de Naïm, que saint Pierre aurait envoyé avec deux autres, Eucharius et Valérius, porter la foi aux peuples du Nord. Les trois missionnaires avaient descendu le Rhin jusqu'à une bourgade d'Alsace, quand Maternus mourut. Ses compagnons reprirent tristement le chemin de Rome ; ils en revinrent quarante jours après avec le bâton de saint Pierre ; et, lorsqu'ils l'eurent posé sur le tombeau du mort, le mort se leva. Ce miracle commença la conversion des peuples : les trois saints l'achevèrent en bâtissant plusieurs églises, et continuèrent d'évangéliser la contrée jusqu'à Trêves, où ils arrivèrent l'an 54 de l'Incarnation. Ils y occupèrent l'un après l'autre le siège épiscopal. Maternus poussa plus loin ses prédications, et fut le premier évêque de Cologne et de Tongres. Après autant d'années de pontificat qu'il avait passé de jours dans le tombeau, comme il lisait l'évangile du fils de la veuve de Naïm, c'est-à-dire celui de sa propre résurrection, il mourut une troisième fois, pour ne plus ressusciter qu'au dernier jour. Il y avait assurément une poésie singulière dans ce récit, selon lequel toutes les nations germaniques devaient la foi aux larmes d'une veuve. Mais j'y trouve aussi une lumière historique, et une preuve de plus de l'antique attachement des Eglises du Nord au siège de saint Pierre, puisqu'elles veulent tenir de lui le bâton pastoral, ce bâton du pêcheur qui devien-
dra plus tard une crosse d'or redoutée des rois (I). Ainsi tout est plein du souvenir de Rome dans ces commencements. 11 avait fallu les légions pour construire les voies qui percèrent les forets germaniques, et pour y amener, cachés dans leurs rangs, les premiers propagateurs de l'Evangile. Il avait fallu les colonies, les municipes, les métropoles, pour mettre toutes les ressources de la civilisation au service de ces Eglises conquérantes qui se formaient sur les confins de la barbarie. Il avait fallu que le génie latin, exercé depuis qualre cents ans au gouvernement du monde, respirât dans les sénats d'évèquesqui constituèrent l'unité de croyance et de discipline. On reconnaît, dans tout ce qu'ils fondèrent, la main d'un peuple accoutumé à ne pas bâtir pour un jour. Cette première période est comme ces ruines romaines sur lesquelles les siècles suivants ont construit, sans crainte pour les monuments qu'on leur faisait porter.
(i) Mayence nomme pour premier évèqueCrescens, disciple de saint Paul; Metz, saint Clément, disciple de saint Pierre, et saint Patient, disciple de saint Jean; Toul, saint Mansuetus, disciple de saint Pierre : la Rhétie croyait avoir été évangélisée par saint Pierre, saint Paul et saint Barnabe. Cf. Tillemont, .Mémoires, I; Calmet, Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine; Murerus, Helvetia sancta. Sur la légende de saint Maternus : Gesta Trevirorum, apud d'Achery, Spicilegium, II, : 0" ; Jacques de Konigshoven, Ghronik, c. v, ap. Schiller, Supplément, p. 451 ; Reins, Chronik (1er Stadt Coin :
Das wart sente Malernus zo Agrippinam gesant, . Die nannte sy Cœlnc algehant, etc.
Cf. Tillemont, Mémoires, IV, p. 499 ; Vf, p. 26. Schôpfïin, Alsacia illustrata, I, 355. Ilontheina, Historia Trcvircnsis diploni'itica, I,
p. XXXIII.
l.E CHRISTIANISME DEVANT LES INVASIONS. 21
Les invasions pouvaient venir : l'Église était en Espérances
et dangers
mesure de les recevoir. Elle avait des évêques à , tlu toutes les portes de l'empire, et des prêtres sur le nisl,ie chemin de tous les barbares. Ses basiliques étaient ouvertes, ses baptistères préparés ; elle n'avait plus qu'à attendre que les chefs lui amenassent leurs peuples. Il semble que les plus farouches devaient se rendre à la majesté de ses institutions ; et c'est l'opinion commune, que la conversion des Germains fut prompte et facile. Elle coûta cependant plus qu'on ne pense. L'Eglise allait être en présence d'une nouvelle race : elle y trouvait deux périls. D'un côté c'était la barbarie, le goût du sang et de la destruction, la haine du nom romain, et en même temps un paganisme nouveau, fort de sa grossièreté même, qui semblait ne pas laisser de jour à la raison ni d'ouverture à la controverse. D'un autre côté, et surtout parmi les chefs, parmi les mercenaires engagés à la solde des Césars, il y avait l'attrait prématuré d'une civilisation trop sa-
22 CHAPITRE Iï.
vante pour eux, et dont ils comprenaient les désordres mieux que les bienfaits : il était aisé de prévoir qu'ils partageraient les vices et les erreurs de la société ancienne aussi bien que ses dépouilles ; en sorte qu'on avait autant à craindre de leur corruption que de leur violence.
Il y avait longtemps que ces deux passions contraires, celle de jouir et celle de détruire, poussaient les peuples du Nord vers les provinces romoines, quand, la garde des frontières lléchissant, trois routes s'ouvrirent devant eux. A l'orient, les Goths trouvaient la vallée du Danube, par où ils se jetèrent sur la Thrace et l'Asie Mineure. Au midi, la vallée de l'Inn livrait aux Hérules et aux Lombards les gorges des Alpes et l'entrée de l'Italie. A l'occident, la vallée du Rhin frayait aux Bourguignons, aux Alemans, aux Francs, le chemin des Gaules. Il faut voir comment le christianisme pénétra chez les barbares par tous les passages qui les vomissaient sur l'empire.
Le Les Goths étaient les plus puissants des Germains
lllchez par l'autorité de leurs traditions, par la vigueur de
les Germains . . . .
orientaux. \qUY constitution civile, religieuse, militaire, par l'étendue de leur territoire et le grand nombre de peuples qu'ils avaient rangés sous leurs lois. Des rivages de la Scandinavie, où les navigateurs grecs les trouvaient quatre siècles avant notre ère, ils s'étaient avancés jusqu'au Danube, soumettant les Vandales, les Marcomans et les Quades, et rédui-
Les Col h
sant l'empire à les traiter comme les nations qu'il craignait, c'est-à-dire à les prendre à son service. Ils avaient le titre et la solde d'alliés lorsque, l'empereur Philippe ayant refusé de subir plus longtemps l'affront du tribut annuel qu'ils exigeaient sous ce nom, ils forcèrent la ligne romaine et envahirent la Mésie. Bientôt après, on voit leurs bandes couvrir les plaines de la Thrace : les cent mille habitants de Philippopolis meurent sous les ruines de leur ville. Dèce périt en voulant les venger (252) . Durant vingt ans les Goths ravagèrent la Grèce, l'illyrie, la Troade, la Cappadoce; ils brûlèrent le temple d'Ephèse, saccagèrent Trébisonde, Nicée, Athènes, ramenant leurs chariots chargés de butin, et laissant derrière eux la peste et la famine. Rien n'égale l'horreur de ces temps désastreux : les lettres mêmes semblent s'éteindre, et il y a une interruption de vingt années dans les historiographes des empereurs (1).
Mais, parmi les captifs que les vainqueurs chas- oiphihu saient devant eux, plusieurs portèrent le christianisme aux foyers de leurs maîtres. D'ailleurs, comment les Goths, enrôlés sous les aigles de l'empire, auraient-ils résisté aux progrès d'une doctrine qui avait gagné les légions, surtout quand ils virent la croix sur les drapeaux, quand enfin quarante mille d'entre eux combattirent pour Constantin dans la
(1) Jornandès, de Rébus Geticis, 1 G , 17, 18, 20.
fameuse journée qui renversa tout ensemble la fortune de Licinius et le règne du paganisme ? L'Eglise des Goths grandit dans l'ombre; on l'a vue déjà représentée par l'évêque Théophile au concile de Nicée. Bientôt après paraît Ulphilas, qui tient un moment dans ses mains toutes les destinées religieuses de son peuple. On ne sait rien des commencements de cet homme extraordinaire, sinon qu'il descendait d'un famille chrétienne enlevée de la petite ville de Sadagolthina en Cappadoce par les Goths, qui la saccagèrent en 266, et que ce fils adoptif des barbares, le fils de la louve (Wulfilas), comme ils l'appelaient, était compatriote et peutêtre parent de l'historien grecPhilostorge. Il évangélisait les Yisigoths de la Mésie, de la Dacie et de la Thrace, quand il devint leur évêque vers 348, et se rendit en cette qualité au concile tenu en 560 à Constantinople par les ariens, qui surprirent son adhésion, sans le détacher néanmoins de l'orthodoxie (1). C'est alors que, frappé de la majesté des Césars, il put concevoir le dessein de donner à son apostolat le dangereux appui de leur épée. Deux partis divisaient les Visigolhs. L'un obéissait à Athanaric, l'autre à Fritigern. Après une lutte inégale, Fritigern invoqua l'intervention de l'empire; Ulphilas semble en avoir négocié les conditions. Les
(1) Sozoniène. VI, 57 : Â-îrepiaxéiç-tûS oîuai p.£Tac//ov t&ïç àu.o! Eù<5o'i;tGv /coù À/càxiov rÀ; èv K(ovaTavTtvou7toXei ouvo'cîou, ^«.s'asive kc-ivw vwy TOtç'îe'peuat twv ev Ni>toua4ouvEX6ov7tov.
tribus menacées se soumirent au baptême, reçurent des secours, marchèrent contre Athanaric et furent victorieuses. Depuis ce jour, rien ne résista plus à la prédication d'UJphilas. Jl acheva son œuvre par la traduction des saintes Ecritures, monument célèbre et resté jusqu'à nous. C'était fixer le christianisme dans la nation, que de le fixer dans la langue. L'évêque s'en rendit maître, et la força d'obéir à la pensée chrétienne; il contraignit cette parole sanguinaire à répéter les psaumes de David, les paraboles évangéliques, la théologie de saint Paul. Mais il ne traduisit point les livres des Rois, de peur que, la lettre tuant l'esprit, les récits sacrés ne servissent qu'à réveiller les passions guerrières de ses barbares. L'alphabet runique, usité chez les Goths, avait suffi à tracer des présages sur des baguettes superstitieuses ou des inscriptions sur les sépultures : il fallut le compléter pour un usage plus savant, et le nombre des lettres fut porté de seize à vingt-quatre. La langue gothique, façonnée de la sorte, prit un singulier caractère de douceur et de majesté. On put voir que les grandes qualités des idiomes classiques ne périraient pas avec eux ; et la traduction de la Bible, ce livre éternel, commença la première des littératures modernes. Quand Ulphilas parut, peut-être après une longue retraite, radieux de sainteté, apportant l'Ancien et le Nouveau Testament au peuple campé dans. les plaines de la Mésie, on crut qu'il descendait du S-inaï; les
20 CHAPITRE Iï.
Grecs l'appelèrent le Moïse de son temps, et c'était l'opinion des barbares « que le fils de la louve ne pouvait faire mal (1). »
(1) Philostorge, II, 5. Socrate, lib. II, cap. xli. Sozomène, lib. VI. Metaphrastc, ad diem 15 Sept. Jornandès, de Rébus Geticis, cap. li. Cf. Baronius, ad ann. 370. Bolland., Ad. SS. Septembr. 15. Ulphilas, herausgegeben von J. Ch. Ziihn (Weissenfels, 1805). M. Waitz (Ueber das Leben und die Lehre des Ulfila) a publié les fragments inédits d'un discours prononcé au concile d'Aquilée, en 581, par Auxentius, arien, et disciple d'Ulphilas. Auxentius y loue son maitre dans les termes les plus magnifiques , le comparant à tout ce que l'Ancien Testament a de plus grand, à Joseph, à Moïse, à David, au prophète Elisée. 11 le vante d'avoir prêché la doctrine d'Arms dans toute sa rigueur, en repoussant également ceux qui font le Fils consubstantiel au Père, et ceux qui le font semblable. Selon lui, Ulphilas, après être resté lecteur jusqu'à l'âgé de trente ans, aurait été ordonné évêque en 548 ; sept ans après, une persécution violente l'aurait contraint de se réfugier avec son peuple sur le territoire de l'empire, où l'empereur Constance leur assigna des terres. Il y serait demeuré trente-trois ans, c'est- a-dire jusqu'à sa mort. Auxentius ajoute qu1 Ulphilas écrivit et prêcha dans les trois langues des Goths, des Grecs et des Latins. — M. Waitz, dans la savante dissertation qui accompagne ces fragments, ne peut dissimuler combien le témoignage d'Auxentius est suspect en ce qui touche aux intérêts de l'arianisme. Sozomène et Théodorct s'accordent complètement à représenter Ulphilas attaché premièrement à la foi de Nicée, et plus tard entraîné à l'hérésie par les évêques ariens. La difficulté est plus grande en ce qui touche l'époque de sa chute. Si l'on s'attache à Auxentius, il semble qu'Ulphilas dut embrasser la communion de Constance en 555, quand il se serait réfugié sur les terres de l'empire: mais aucun autre historien n'a mentionné un établissement des Goths dans l'empire d'Orient à celle époque. Selon Socrate, les Goths de Fritigern seraient devenus ariens quand ils reçurent les secours de Valens; et Tillemont, VI, 798, démontre que cette guerre civile des Goths et l'intervention des Romains précédèrent l'invasion des Huns, qui rejeta définitivement une partie de la nation gothique au delà du Danube, en 570. Enfin, c'est à cette dernière époque que Sozomène et Théodore! placent l'apostasie d' Ulphilas, avec les circonstances qu'on verra plus bas, et qui prêtent une extrême vraisemblance à leurs récits. Du reste, M. Waitz reconnaît avec nous que les Goths professèrent d'abord l'orthodoxie.
Cependant Athanaric vaincu s'était vengé sur tes martyrs ceux de ses sujets qui faisaient profession de chris- e%t°
* . . leur Eglise.
tianisme. L'idole nationale fut conduite sur un char de triomphe parmi les tribus établies au bord du Dniester ; des sacrifices et des banquets célébrèrent son passage, et l'on ordonna que tous participassent aux viandes immolées. Ceux qui s'y refusèrent furent brûlés dans leurs tentes. Plusieurs, dont on a conservé les noms, périrent par les flammes, avec le pavillon qui leur servait d'oratoire. Toute la foi et toute la magnanimité des anciens martyrs revivaient chez ces barbares, qui 'commençaient à fixer sur eux l'attention du monde. L'Eglise des Goths adressa à celle de Cappadoce, qu'elle honorait comme sa métropole, une lettre comparable à celle des chrétiens de Lyon aux chrétiens de Smyrne : « L'Eglise de Dieu qui est chez les Goths, à l'Eglise « de Dieu qui est en Cappadoce, et à tous les chréa tiens en quelque lieu qu'ils habitent. Que la paix, « la miséricorde et la charité de Dieu le Père et « de Jésus-Christ Notre-Seigneur abondent en vous ! « — Cette parole du bienheureux Pierre n'a pas « cessé d'être vraie, que dans toute nation Dieu a « pour agréables ceux qui le craignent et qui pra- « tiquent la justice. C'est ce qui vient d'éclater en « la personne du bienheureux Sabas, martyr de « Dieu, qui, étant Goth de naissance et vivant au « milieu d'une race perverse, a imité les saints de « telle sorte qu'il a brillé comme une étoile nou-
« velle levée sur le monde. » Sabas avait soutenu de sa parole et de ses exemples les chrétiens persecutés. Il venait de célébrer la fête de Pâques au près du prêtre Sansala, quand les hommes d'un chef de guerre nommé Atharid l'arrêtèrent pendant la nuit; et, lui présentant des viandes immolées : « Voici, lui dirent-ils, ce que vous envoie Atharid « votre seigneur. » Sabas répondit : «Il n'y a qu'un « Seigneur, qui est au ciel. » Et comme il refusait de toucher aux viandes idolâtriques, après qu'on l'eut traîné sur les pierres et les épines, on le conduisit sur le bord du -fleuve pour y être précipité. Mais lui, levant les yeux, déclarait qu'il voyait sur l'autre bord les anges venus pour le recevoir. Le récit de cette mort héroïque a toute la simplicité des actes authentiques des martyrs, et la lettre s'achève par ces courts et fraternels adieux qui terminent les épîtres des premiers chrétiens : c< Saluez c< tous les saints. Ceux qui souffrent la persécution « avec nous vous saluent encore. » Les Grecs inscrivent dans leurs ménologes les noms de Sabas et de ses compagnons. L'Asie admira que le Christ se fût choisi des confesseurs parmi ces peuples dont elle avait éprouvé la férocité. L'Occident les connut, et des témoins oculaires de leur supplice en firent le récit aux chrétiens de Carthage (I).
(1) Métaphraste, ad d. 15 Sept. Boliand., Acta SS. Martii 26. Parmi les noms des martyrs de ce jour que les menées grecques ont conservés et défigurés, il en est plusieurs dont il est facile de
Une chrétienté fondée sur de si glorieux souvenirs ne pouvait tomber. Tandis que plus tard les Goths de l'invasion se laissaient gagner par l'arianisme, on voit une autre partie de ce peuple, restée sédentaire au nord de la mer Noire, persévérer dans l'orthodoxie. Deux de ses prêtres, Sounia et Fretila, écrivent à saint Jérôme, et le consultent sur les variantes de la Vulgate et de la version alexandrine. Le solitaire de Bethléem admire ce zèle des Ecritures : il ne voit pas sans émotion les blondes armées des Gèles portant avec elles leurs sanctuaires mobiles, et les dressant comme le tabernacle au milieu du camp d'Israël. Saint Jean Chrysostome pressait de ses efforts le grand ouvrage de la conversion des barbares, dont le spectacle le ravissait : il y voyait les prophéties accomplies, et, selon la parole d'Isaïe, les loups devenus dociles et les lions domptés. Par ses soins, les Goths eurent à Constantinople leur Eglise nationale, et les saints mystères y furent célébrés en leur langue. Ceux qui campaient au nord de l'empire lui envoyaient un diacre chargé des lettres de leur chef, et vou-
reconnaître l'étymologie toute germanique : Balhusis, Verkas, Sigitzat, Sverilas, Svimblas. — Acta S. Nicetse, ap. Bolland., Septembr. 15. Acta S. Sabse, Bolland., April. 12. Sozomène, lib. VI, cap. xxxvii. Saint Epipbane, Hgeres., 70. S. Ambroise, in Lucam, 2. Saint Augustin, de Civitate Dei, lib. XVIII, 52. « Rex Gothorum in ipsa Gothia persecutus est Christianos crudelitate mirabili, cum ibi nonessentnisi catholici, quorum plurimi martyrio coronati sunt, sicut a quibusdam fratribus qui hinc ibi fuerant et se vidisse incunctanter reeordnbantnr, audivimus. »
Jaient recevoir un évêque de ses mains. C'est vers le même temps qu'il faut placer l'apostolat de saint Nicétas. Il était venu du fond de la Dacie visiter à Noie le tombeau de saint Félix ; il avait trouvé l'hospitalité auprès de saint Paulin, autrefois sénateur etpoëte, maintenant retiré dans la solitude et voué au service de Dieu. Au moment du départ, Paulin adresse à son hôte des adieux poétiques, où l'on voit retracée avec complaisance l'image des Eglises naissantes du Nord, a Tu traverseras sans ce effort les mers soumises : la croix du salut arec niant l'antenne de ton navire, tu défieras les ce vents et les flots. — Les joyeux matelots change- « ront en hymnes leurs chants accoutumés, et leurs ce voix pieuses entraîneront les brises favorables à « leur suite. — Avant tous, Nicétas entonnera le ce cantique du Christ avec l'éclat de la trompette, ce et David, psalmodié à deux chœurs, retentira « d'un bout à l'autre des mers. — Les bêtes des « eaux tressailliront à Y amen des chrétiens, et les ce monstres, attentifs au chant du prêtre, se jouece ront autour du navire. — Oh ! qui me donnera ce les ailes de la colombe pour me mêler aux chœurs ce que tu formes à célébrer mon Dieu d'une voix qui ce va jusqu'au ciel? — Les plages hyperboréennes ce te nomment leur père, le Scythe s'apaise à tes c< accents, et> infidèle à lui-même, il apprend de toi ce à dépouiller son humeur farouche. — Les Gètes ce accourent, et avec eux les deux peuples des Da-
« ces, celui qui habite l'intérieur des terres, et cece lui des frontières, fier de se montrer couvert du « cuir de ses nombreux troupeaux. — Dans ces con- « trées silencieuses de l'univers, les barbares ont « appris à louer le Christ avec la fidélité d'un cœur « romain, et à mener en paix une chaste vie (1).» Ainsi le christianisme aima de bonne heure les barbares, et les servit avant qu'ils fussent devenus maîtres du monde. Ils s'en souvinrent dans leur victoire. Quand Alaric, en 410, saccagea Rome, un de ses guerriers qui avait forcé la demeure d'une vierge avancée en âge y trouva des vases d'or et d'argent. Mais la chrétienne lui déclara qu'ils appartenaient au trésor de l'apôtre saint Pierre ; et le barbare, retirant la main, envoya demander au roi ce qu'il devait faire de cet argent et de cet or. Alaric commanda que les vases fussent reconduits avec respect dans k basilique du Vatican. Les barbares les portèrent un à un sur leurs têtes, tandis que d'autres les environnaient l'épéenue. La trompette pacifique retentit ; les Romains sortirent ras-
(1) S. Hieronym., Qusest. hebraic. in Gènes., et Epist. 3 : « Getarum rutilus et flavus exercitus ecclesiarum circumfert tentoria. » S. J. Chrysost., Epist. 69. Saint Paulin, carmen 50 :
Ibis illabens pelago jacenti, Et rate armata titulo salutis, Victor antenna crucis ibis, undis
Tutus et austris.
Navitœ lseli solitum celeusma Concilient versis modulis in hymnos, Et piis ducent comités in sequor
Yocibus auras, etc..
sures des retraites où ils n'attendaient plus que la mort ou la* servitude; les vainqueurs et les vaincus se mêlèrent, et leurs voix se confondirent dans les mêmes cantiques. C'est alors que saint Augustin croyait voir les barbares entrer à Ilots précipités dans cette cité mystique de l'Eglise dont il traçait le dessin, et qu'il s'écriait : ce La dernière table de « la proscription de Sylla fit périr plus de sénateurs « que les Goths n'en dépouillèrent. Tout ce qui ce s'est vu de meurtres, d'incendies et de pillage « dans ce récent désastre de Rome est arrivé selon ce la loi ordinaire des combats. Mais ce qui est non « veau et sans exemple, c'est que la férocité barce bare se soit adoucie jusqu'à ce point, que nos ce basiliques soient devenues des asiles où nul n'a c< été frappé, d'où nul n'a été enlevé, où l'on a ce conduit tout ce qu'épargnait la fureur de l'ence nemi... Celui-là est aveugle qui ne reconnaît ce point ici la puissance du Christ et le bienfait et des temps chrétiens (1) ! »
Les Goths Mais déjà la mobilité des barbares avait détruit ces espérances. Parmi le grand nombre d'aventuriers, de transfuges et de proscrits que le hasard des événements poussait chez les peuples du Nord,
(1) PaulOroso, Vif, 28... « II y m nu s Romanis barbarisque concinentibus publiée canitur. Personat late, in excidio urbis, salutis tuba, omnesque etiam in abditis latentes invitât ac puisai. Concutrunt ad vasa Pétri vasa Christi. Plurimi pagani christianis, professione, si non fide, admiseentur, et per boc tamen ad teinpus, quo magis confundantur, evadunt. » Cf. saint Augustin, de Civii. Dci, 1,7; IV, 20.
passent
'arianisme.
les hérésies dont le christianisme était déchiré trouvaient des propagateurs Dès le règne de Constantin, un évêque syrien nommé Audœus, qui enseignait les erreurs des quatuordécimans et des anthropomorphites, exilé pour sa résistance au concile de Nicée, s'était enfoncé dans le pays des Goths, où il avait fondé des églises et des monastères. On louait la piété et l'innocence de ses disciples ; mais, en prêchant un Dieu corporel et semblable à l'homme, il flattait la grossièreté des barbares ; et si son enseignement se perpétua, il ne faut pas s'étonner de voir plus tard des prêtres qui sacrifient à Odin et baptisent au nom du Christ. Toutefois les erreurs d'Audaeus ne firent que des prosélytes obscurs : une chute plus éclatante devait entraîner toute la nation (1).
En 376, les Huns, traversant les Palus-Méotides, s'étaient précipités sur l'empire, et refoulaient devant eux les flots pressés des peuples germaniques. Les Visigoths de Fritigern, qui avaient éprouvé la puissance de l'empire d'Orient, lui demandèrent un asile. Ulphilas fut leur médiateur, et, accompagné des principaux d'entre eux, se rendit à Constantinople. 11 y trouva les ariens tout-puissants, et leur évêque Eudoxius d'Antioche gouvernant le faible esprit de l'empereur Valens. Valens accorda aux Goths une avare hospitalité sur la rive romaine du
(1) Epiphan., Hseres., 70.
et. gémi. ii. 3
Danube, à condition de livrer leurs armes en gage de paix éternelle, et leurs enfants pour recruter les légions. Eudoxius proposa d'ajouter qu'ils embrasseraient la communion de l'empereur. Les députés barbares répondaient que rien ne les détacherait de la foi qu'ils avaient reçue. Mais Ulphilas, circonvenu par les ariens, touché de la douceur de leurs paroles et de la richesse de leurs présents, se laissa persuader que la querelle, indifférente au dogme, n'intéressait que l'orgueil des Latins et des Grecs. Ce grand homme fléchit ; et les Goths, qui tenaient sa parole pour la loi de Dieu, passèrent à l'hérésie (1).
Ainsi les Visigoths devinrent ariens par la défection de leur maître dans la foi. Pendant quarante ans de dévastations, les soldats d'Alaric et d'Astaulfe traînèrent l'erreur avec eux, et l'établirent enfin dans le royaume qu'ils fondèrent au pied des Pyrénées. En même temps ils la communiquaient aux Ostrogoths, demeurés en arrière, et réservés pour d'autres conquêtes. Ceux-ci la portèrent en Italie, et jusqu'au cœur même de la chrétienté, quand ils y pénétrèrent à la suite de Théodoric. Jamais à la cour de Byzancel'arianisme n'avait paru plus puissant que sous le patronage de ce grand
(1) Théodoret, IV, 57 : Tgutov xal Xo-yotç KaToocviX'fifTa? Eù$o£io;
xotvwvtav àcrcàcjaaôou... xal fàp OùX<piXaç Eù$o£ïw xai OùâXsvTi xoivcovyiaai raîôwv aùroùç, où*, etvai £omarov scpyi ^lacpopàv, àXXà ^.araïav, £ptv epfâaaffôai tyiv £tà<7Taa'.v. Cf. Sozoïnène, VI, 57.
prince, en qui Rome saluait le réparateur du vieil empire, et les barbares le fondateur d'un empire nouveau. En même temps qu'il rendait au sénat ses prérogatives, aux magistratures leurs pouvoirs, aux écoles leurs dotations, on le vit donner des lois à ses barbares, faire entrer dans son alliance et sous sa tutelle les rois des Visigoths, des Thuringiens, des Burgondes; et, devançant de trois cents ans l'œuvre de Charlemagne, réunir les nations germaniques en une seule famille, pour les faire entrer dans l'héritage de la civilisation romaine. Les soins du gouvernement n'étouffaient point en lui le zèle de la secte. A côté de son palais de Ravenne, il avait élevé à son culte la basilique de Saint-Apollinaire le Neuf et le baptistère de Sainte-Marie in Cosmedin, enrichi de mosaïques dont le temps n'a pas effacé l'éclat. La tolérance qu'il avait montrée d'abord à toutes les communions fit place à un prosélytisme persécuteur, aussitôt qu'il eut donné à l'arien Eutharic la main de sa fille et le premier rang dans ses conseils. Ce fut le signal d'une persécution qui §e déclara en interdisant aux Romains de porter les armes, en renversant à Vérone l'oratoire de Saint-Etienne, et plus tard en ordonnant le supplice de Boëce et de Symmaque. Le jour était déjà fixé où les églises des orthodoxes devaient être livrées aux sectaires ; et il parut un moment que les invasions s'étaient faites pour re-
mettre à l'arianisme les destinées du genre humain (1).
L'avenir n'en décida pas ainsi. La foi seule, fausse ou vraie, fait les sociétés durables. Les peuples ne restent pas longtemps au service des systèmes où ils ne voient que l'autorité des hommes. Or l'arianisme était ude doctrine déiste, qui n'avait pas le courage de s'enfoncer dans les obscurités fécondes du dogme; c'était une transaction misérable de la théologie avec la philosophie païenne : la Trinité d'Arius renouvelait celle de Platon. En niant la divinité du Christ, il ôtait le mystère, il diminuait la foi. Du même coup, il détruisait toute la grandeur du sacrifice de la Rédemption, et, en ne mettant plus qu'un homme sur la croix, il diminuait l'amour. C'était pourtant de la foi et de l'amour, c'était de ce dogme de l'Homme-Dieu que
(1) Parmi les admirables églises de Ravenne, il y en a trois qu'on croit bâties par les ariens : Saint-Apollinaire le Neuf, Saint- Esprit et le baptistère de Sainte-Marie in Cosmedin, dont on attribue les mosaïques à l'archevêque saint Agnellus, après qu'il eut rendu cet édifice au culte catholique. Mais les catholiques avaient déjà un baptistère, le même qu'on admire aujourd'hui auprès de la cathédrale ; et la discipline de ce temps ne permettait pas de baptiser en deux endroits. Les mosaïques de Sainte-Marie in Cosmedin se rapportant toutes à l'idée du baptême, il faut donc les reconnaître pour l'œuvre des ariens, qui seuls y ont administré le sacrement. Au sommet de la voûte on a représenté le baptême du Sauveur dans le Jourdain. Le fleuve y est figuré à la manière des anciens, par un vieillard versant une urne. Au-dessous, les douze apôtres, séparés par des palmiers, et tenant des couronnes, à l'exception de saint Pierre et de saint Paul, dont le premier porte des clefs, et le second des livres. Entre ces deux apôtres, la croix est placée sur un trône couvert de tapis précieux.
devaient sortir la science sacrée, la société catholique et tout ce qu'elle fit de grand. Les nations naissantes avaient besoin d'une éducation qui les rendît fortes, d'une tutelle qui les protégeât contre leurs princes. Mais le clergé arien, nourri dans les palais, dans la faveur des eunuques et des impératrices, n'était pas en mesure de former les hommes. On trouve des évêques à la suite des rois, jamais en lutte avec eux. Au milieu des grands événements dont ils sont témoins, ils n'entrent que trois fois en scène dans les conférences de Vienne, de Carthage, de Tolède, contre les catholiques; ils y donnent toujours le spectacle de leur impuissance. Il fallait d'autres mains pour conduire les siècles violents du moyen âge. Enfin, les doctrines se perdent aussi par leurs fautes. Celle-ci, dont on a vanté la douceur, mit en feu tout l'Occident. Il ne faut pas, comme on a coutume de le faire, justifier la persécution de Théodoric comme une représaille de l'édit de l'empereur Justin contre l'arianisme; elle le précéda, et rien n'absoudra jamais le supplice de Boèce (1). Les Ostrogoths d'Italie
(1) En ce qui touche les véritables causes de la persécution de Théodoric, il faut, consulter l'Anonyme de Valois : « Qui Eutharicns nimis asper fuit, et contra fidem catholicam inimicus. .. Ex eo enim invenit diabolus locum, quemadmodum hominem, bene rempublicam sine querela gubernantem, subreperet. Nam mox jussit ad fonticulos in proastio civitatis Veronensis oratorium S. Stephani, idem situm altarium subverti. Item ut nullus Romanus arma usque ad cultellum uteretur vetuit. »
« Symmachus, scholasticus Judœus, jubente non rege sed ty-
avaient l'exemple des Visigoths, leurs aînés dans l'arianisme, dont les violences désolèrent la Gaule et l'Espagne. Sidoine Apollinaire décrit les emportements du roi Euric à Toulouse, les édits de proscription, les évêques chassés, et l'herbe croissant dans les églises désertes. La fille de Glovis, devenue l'épouse d'Amalaric, envoie à ses frères ses vêtements trempés du sang que les mauvais traitements de son mari lui ont fait verser. Léovigild n'épargne pas Herménégild son fils, et le fait décapiter pour avoir refusé la communion des ariens. Cette succession de crimes est le signe des puissances qui finissent; et l'empire des Goths périt pour avoir refusé de la société romaine ce qui en faisait la force morale, je veux dire l'orthodoxie. Le En même temps que le christianisme entrait en
olirislianisme L x
i^'iiermanil Germanie par l'orient avec les premiers apôtres des Ai.manset Goths, il s'y introduisait au midi par les riches
les Hérules. . 1 1 r> 1 ' • î vr » *
provinces de la linetie et du INonque, qui s étendaient du pied des Alpes au Danube, et qui formaient comme le boulevard de l'Italie. La vallée de l'Inn s'ouvrait au milieu, et deux routes militaires, celle de Vérone et celle d'Aquilée, conduisaient aux portes de Rome. C'était le chemin le plus court des invasions; ce fut celui de Radagaise et d'Attila. Après eux, une partie des peuples qui les
ranno, diclavit prœcepta die iv° feria sept, kalend. Septembr. indict. iv, ut die dominica adveniente, ariani basilicas catholicas invaderent. »
suivaient s'établit dans ce beau pays. Nulle part la conquête du sol ne fut plus complète; les bandes germaniques y effacèrent jusqu'au souvenir des populations primitives si difficilement soumises par les Romains, et en firent deux provinces allemandes, l'Autriche et la Bavière. Nulle part la conquête des âmes ne fut plus laborieuse, ni la lutte plus soutenue entre l'orthodoxie, maîtresse des villes romaines, et les croyances des barbares attachés au paganisme de leurs pères, ou gagnés par l'arianisme de leurs voisins. Un seul document contemporain éclaire l'histoire de la Germanie méridionale à une époque si décisive : c'est la vie de saint Severin par son disciple Eugippius, à laquelle il faut s'arrêter, à cause du jour inattendu qu'elle jette sur les peuples et les chefs barbares qui précipitèrent la chute du dernier empereur d'Occident (1).
La mort d'Attila avait laissé le désordre parmi les nations qu'entraînait sa fortune. Des restes de cette formidable armée, trois corps principaux occupaient le Norique : les Rugiens sur le Danube, entre Lauriacum (Lorch) etFaviana, qui fut Vienne ;
(1) Bolland., Acta SS., 8 Januar. Pez, Script, rer. Austr., I, p. 96. Hansitz, Germ. sacr., I, 69. Aucun doute ne peut s'élever sur l'authenticité de cette Vie, dont l'auteur est connu et cité par Isidore de Séville, de Vir. illustr., c. xui. Honor. Augustodun., de Luminar. eccîes., 13. L'un des traits ^es plus frappants de la vie de saint Severin, son entrevue avec Odoacre, se trouve aussi dans l'Anonyme de Valois. Cf. Rettberg, Kirchengeschichte, I, 227. Muchar, Noricum, II.
les AJemans au confluent du fleuve avec l'Inn, où un ancien camp (Batava Castra) marquait la place de Passau ; les Hérules à Juvava, aujourd'hui Salzbourg, sur la route de l'Italie, ouverte à leurs armes. Les habitants des villes, décimés par la guerre et la famine, suivaient du haut de leurs murailles les rapides chevauchées de ces barbares qu'ils voyaient enlevant les moissons, et chassant devant eux des troupeaux de captifs. Les garnisons délaissées, sans solde et souvent sans armes, finissaient par abandonner leurs postes. Le clergé même n'était plus maître des esprits effrayés ; et beaucoup de chrétiens, ne sachant plus de quels dieux conjurer la colère, allaient prier à l'église et ensuite sacrifier aux idoles (1).
s. severin, C'est au milieu de l'épouvante universelle que parut un anachorète nommé Severin, dont personne ne connut jamais ni la naissance ni la première vie. Son langage était celui d'un latin; mais ses habitudes et ses discours trahissaient un longséjour en Orient, où il avait cherché la perfection chrétienne chez les saints des déserts. Du monastère qu'il s'était bâti aux portes de Vienne, le bruit
(1) Vita ap. Bolland., cap. i : « Tempore quo Attila, rex Hunnorum, defunctus est, utraque Pannonia et cetera Danubii confinia rébus turbabantur ambiguis. Cf. cap. n, vi, vu. — Les Rugiens étaient inquiétés par les incursions des Thuringiens et par les Gotbs, qui leur fermaient l'entrée de l'Italie : cap. n et vi. Sur l'abandon des garnisons , cap. n et vu. Sur l'opiniâtreté des pratiques païennes, cap. iv.
apôtre
du Norioue.
de ses vertus n'avait pas tardé à se répandre dans tout le Norique ; et les villes les plus menacées l'appelaient dans leurs murs. A la vue de cet homme sans patrie, supérieur aux faiblesses de la terre, qui venait pieds nus par des chemins glacés, jeûnant jusqu'au coucher du soleil, et dormant sur un cilice, les peuples commençaient à se croire visités de Dieu. Pour lui, il leur prêchait la pénitence, ordonnait des prières et des aumônes, raffermissait les liens relâchés de la foi et de la discipline, et s'attachait à vaincre d'abord le désordre des consciences, premier péril d'une société qui se dissout. Mais sous le zèle du moine éclatait l'habileté de l'homme public : les dîmes levées par ses soins pourvoyaient au rachat des captifs, à l'entretien des pauvres, à l'insuffisance du commerce qui enrichissait autrefois les deux rives du Danube, et dont les rares transports ne se faisaient plus maintenant qu'avec le sauf-conduit des barbares. Il s'occupait enfin de la défense militaire avec le calme d'un vieux capitaine, organisant l'attaque et la retraite, recueillant d'abord les populations des campagnes dans les villes avec leurs troupeaux et leurs récoltes, abandonnant ensuite les villes mal fermées, pour réunir ses forces derrière des remparts plus sûrs. Les soldats sans ordres reprenaient les armes sur sa parole, et les cités sans magistrats obéissaient avec joie à ce prophète, dont les avertissements ne les avaient jamais trompées. Les habitants de Salz-
bourg et de Passau, qu'il pressait inutilement de quitter leurs demeures, étaient tombés au pouvoir des ennemis. Le reste des Romains, rassemblé par ses soins dans Lauriacum, fit une longue résistance. Severin lui-même les exhortait à veiller, à entretenir les feux sur les tours, jusqu'à ce qu'enfin, le roi des Rugiens s'étant approché avec une armée nombreuse, toute défense parut inutile, et les assiégés n'eurent plus à choisir qu'entre la mort et l'esclavage. Alors le serviteur de Dieu se rendit au camp, et, au nom du Christ son maître, il stipula que le roi retirerait ses troupes; que les Romains réfugiés dans Lauriacum en sortiraient libres, respectés désormais dans leurs personnes et dans leurs biens. Et sur sa foi les réfugiés sortirent; ils commencèrent à repeupler les campagnes, à rebâtir les cités, et à vivre en paix avec les conquérants. C'est par là que les mœurs, les institutions, les souvenirs d'une société policée, se conservèrent dans les provinces du Danube. Passau, Salzbourg, Vienne, sortirent de leurs ruines : ces villes restèrent comme autant de forteresses du christianisme au milieu des peuples barbares qui se succédèrent pendant deux cents ans autour d'elles, qui les soumirent à leurs lois, mais qu'elles soumirent à leurs lumières (1).
(1) Sur la naissance et la patrie de saint Severin, voyez les doutes de son disciple Eugippins, dans Tépitre dédicatoire qui précède la Vie. Sa prédication, ses austérités, ses miracles, cap. i, n, iv, vu,
C'est ce que Severin avait prévu ; et cet homme si occupé de sauver les villes romaines ne l'était pas moins de gagner les âmes des Germains. Les plus farouches, les plus gâtés par l'arianisme ou par l'idolâtrie, ne pouvaient s'empêcher d'honorer un vieillard pauvre cornue eux, exempt des délicatesses et des vices qui leur rendaient la civilisation méprisable. Gomment eussent-ils considéré comme un ennemi celui qui bénissait leurs enfants, guérissait leurs malades, se faisait livrer ceux d'entre eux qu'on amenait prisonniers, leur servait à manger et à boire, et les renvoyait libres? Eux aussi recherchaient ses entretiens comme ceux d'un prophète, et visitaient sa solitude comme un lieu de pèlerinage. Une troupe de ceux qu'on recrutait pour la garde des empereurs se pressait un jour à sa porte; et, parmi eux, un jeune homme d'une haute stature baissait la tête pour entrer: a Va, lui dit Se- « vérin , tu n'es vêtu que de misérables peaux ; « mais le temps vient où tu feras de grandes lar- « gesses. » Ce jeune homme fut Odoacre : devenu maître de l'Italie, il se souvint du présage de l'anachorète, et lui accorda la grâce d'un condamné. Une autre fois, comme les Alemans ravageaient le territoire de Passau, où il se trouvait alors, Gibold, leur roi, souhaita de le voir. L'homme
vin, x. — Levée des dîmes, organisation des secours publics, cap. vi et vin. — Actions militaires, cap n, vin, ix — Traité avec le roi des Rugiens, cap. ix.
de Dieu alla donc trouver le roi, et lui tint un langage si ferme, que le barbare, troublé, promit de rendre ses captifs et d'épargner le pays: on l'entendit ensuite déclarera ses compagnons que jamais, en aucun péril de guerre, il n'avait tremblé si fort. Mais c'est surtout du fond de son monastère de Vienne qu'on voit Severin exercer son apostolat parmi les Rugiens, attirer leurs cbefs dans sa cellule, s'appliquant à les détacher de l'hérésie, s'occupant aussi de leurs intérêts et de leurs dangers, leur conseillant d'aimer la»paix et de ménager les faibles. Rien n'est plus beau que le récit de ses derniers moments, quand, averti de sa fin prochaine, il mande auprès de lui le roi Fléthée et la reine Gisa, fougueuse arienne dont il avait plus d'une fois combattu les violences. Après avoir exhorté le roi à se souvenir de Dieu et à traitei doucement ses sujets, il mit la main sur le cœur du barbare, et se tournant vers la reine : « Gisa, lui dit-il, aimes- « tu cette âme plus que l'or et l'argent ? » Et comme Gisa protestait qu'elle préférait son époux à tous les trésors : «Eh bien donc, reprit-il , cesse d'op- « primer les justes, de peur que leur oppression « ne soit votre ruine. Je vous supplie tous deux, en « ce moment où je retourne à mon maître, de vous « abstenir du mal, et d'honorer votre vie par des « actions bienfaisantes. » L'histoire des invasions a bien des scènes pathétiques. Je n'en connais pas déplus instructive que l'agonie de ce vieux Romain
expirant entre deux barbares, et moins touché de la ruine de l'empire que du péril de leurs âmes (1). L'anachorète qui défendit le Norique veillait en même temps dans l'intérêt de toute la chrétienté. Si le débordement des invasions se fût précipité d'un seul coup, il aurait submergé la civilisation. L'empire était ouvert, mais les peuples n'y devaient entrer qu'un à un; et le sacerdoce chrétien se mit sur la brèche, afin de les retenir jusqu'au moment marqué, et, pour ainsi dire, jusqu'à l'appel de leur nom. Attila trouva saint Léon au passage du Mincio, comme saint Aignan sur les murs d'Orléans, et saint Loup aux portes de Troyes. Saint Germain d'Auxerre arrêta Eocharich, roi des Alemans au cœur de la Gaule, comme saint Severin avait contenu leurs bandes sur les chemins de l'Italie. La postérité ne sait pas assez ce qu'elle doit à ces grands serviteurs delà Providence, qui eurent la gloire peu commune, non de presser leur siècle, mais de le retarder. En des temps si désastreux, dix ans de délai pouvaient être le salut du monde. Peut-être si Odoacre, maître de Rome, usa de clémence ; s'il épargna les monuments, les lois, les écoles, et ne détruisit que le vain nom de l'empire, c'est qu'il se souvint, comme on l'a vu, du moine romain qui avait prédit sa victoire et béni sa jeunesse.
(1) Sur les rapports de saint Severin avec les barbares, cap. n, et passim. Odoacre, cap. n, ix. Gibold, cap. vi. Fléthée et Gisa, cap. m, xi.
Laiianisme Cependant ces grands effets de l'apostolat de Lombards. Severin ne parurent pas d'abord. Six ans après sa mort, en 488, ses disciples persécutés chargèrent son corps sur leurs épaules, et allèrent chercher la paix au delà des Alpes. Les Hérules et les Rugiens demeurèrent hérétiques, et les Alemans païens. Quatre-vingts ans plus tard, quand les Lombards traversèrent ces contrées pour se jeter sur l'Italie, tel était leur attachement au paganisme, qu'ils se vantaient encore de vaincre par la protection de Freia et de Woden. Les premiers pas de leur conquête furent marqués par le pillage des églises, le massacre des prêtres, et le martyre d'un grand nombre de chrétiens qui refusèrent d'adorer une tête de chèvre ou de manger des viandes immolées. A la fin du septième siècle, les Lombards de Bénévent honoraient encore un dragon doré; et, plus tard, le clergé de Milan ne put corriger le peuple du culte de la vipère, qu'en transportant l'image dans l'église, où elle représenta le serpent d'airain des Hébreux. Cependant les rois faisaient profession d'arianisme; les lois d'Autharis défendaient de donner aux Lombards le baptême des catholiques; les évêques de l'hérésie envahissaient à main armée les basiliques des orthodoxes ; et si le zèle de saint Grégoire, la piété de Théodelinde et la sagesse du roi Aripert achevèrent la conversion des Lombards, cette nation ne se défit jamais d'un vieux levain de barbarie. Elle continua de trahir le vice
de son origine par sa haine des Francs et sa haine des papes: c'est ainsi qu'elle devait arriver à celte inévitable ruine réservée aux peuples qui furent les obstacles de la civilisation, au lieu d'en être les instruments (1).
La prédication chrétienne n'avait plus qu'à tenter , . Le
1 * * christianisme
un dernier effort du côté de l'Occident : c'était par là, par ces Églises du Rhin, si inférieures à celles de Grèce et d'Italie en lumières, en richesse, en puissance, que la foi devait pousser ses entreprises les plus hardies, pénétrer au delà des fleuves qui avaient arrêté les Romains, cerner la Germanie, et n'y plus laisser une forêt où le paganisme pût cacher ses mystères.
Là aussi, l'apostolat n'avait pas attendu la victoire des barbares pour aller au-devant d'eux. Dès l'an 596, Yictricius, évêque de Rouen, prêchait sur les bords de l'Escaut, dans le voisinage de ces farouches tribus des Frisons qui, trois siècles plus tard, devaient faire encore des martyrs. Saint Paulin de Noie écrit à Victricius; il le félicite d'avoir ouvert au Christ la terre des Morini , reléguée aux dernières extrémités de l'univers, battue des flots d'un océan barbare. Au lieu des bandes ennemies qui infestaient les forêts et les plages désertes,
(1) Le Norique après la mort de saint Severin, translation de ses reliques, Vit. ap. Bolland., cap. xn. — Les Lombards, Paul diacre, I. Saint Grégoire, Dialog., III, 22, 27, Acta SS., Febr. 3. Vita S. Barbati.
chez les Germains d'Occident
maintenant des chœurs d'hommes angéliques peuplaient d'églises et de monastères les villes et les bourgades, et faisaient retentir de pieux concerts les îles et les profondeurs des bois. Vers le même temps, les Marcomans, ces vieux ennemis de l'empire, établis dans le pays qui fut la Souabe, embrassèrent le christianisme. Frigitil, leur reine, entendit raconter par un chrétien d'Italie les actions de saint Ambroise, et elle voulut connaître le Dieu qui avait de si grands serviteurs. Elle envoya donc au saint des messagers et des présents, afin qu'il lui fit savoir comment elle devait croire et prier. Il répondit par une lettre admirable, où il résumait tous les dogmes et toutes les preuves de la foi. La reine, reconnaissante, persuada son époux et son peuple; et les Marcomans convertis ne troublèrent plus le repos du monde. Tel était le pouvoir d'un nom dans un siècle où tous les pouvoirs humains périssaient. Arbogaste, ce Franc mercenaire qui fit un empereur, mangeant un jour avec plusieurs chefs de sa nation, ils lui demandèrent s'il connaissait Ambroise; et comme il répondit qu'il en était aimé, et que souvent ils s'asseyaient tous deux à la même table : « Nous ne nous étonnons plus, « s'écrièrent-ils, que tu battes tes ennemis, si tu es « l'ami d'un homme qui dit au soleil : Arrête-toi ! « et le soleil s'arrête. » La foi pure et forte de l'Eglise des Gaules pénétrait peu à peu parmi ce grand nombre de barbares auxiliaires qui remplis-
saient les terres, les légions, les dignités de l'empire. Il semble que le christianisme, en s'assurant ainsi des héritiers présomptifs de la puissance romaine, avait pris enfin des garanties suffisantes, et que l'avenir ne pouvait lui échapper. Mais Terreur devait encore le lui disputer longtemps (1).
Quand Radagaise,en406, se précipita sur l'Italie Ravages à la tête d'une multitude innombrable qui alla Les,ejlde périr misérablement dans les montagnes de la Tos- "l cane, ce ne fut pas, comme on l'a cru, l'emportement furieux d'un barbare, ce fut la résolution concertée de plusieurs peuples : toute la Germanie était derrière lui, et pensait à ce coup en finir avec Rome. A la nouvelle du désastre de leur chef, les Suèves, les Alains et les Vandales, qui les suivaient de loin, tournèrent vers le Rhin, forcèrent le passage,' et se répandirent sur la rive gauche, brûlant les villes, réduisant les citoyens en esclavage: au pillage des basiliques on reconnaît encore le plus grand nombre des conquérants pour des idolâtres. Une bande s'empara deMayence, surprit les chrétiens rassemblés dans l'église au nombre de plusieurs milliers, et les passa au fil de l'épée. Jamais peutêtre le paganisme ne parut plus près de venger ses
(1) Baronius,ad ann. 396. Saint Paulin, episi. 28, ad Victricium Rothomagensem. Vita S. Ambrosii, auctore Paulino. Arbogastes... cum in convivio a regibus gentis snœ interroge retur utrum sciret Ambrosium, et respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque fréquenter cum illo convivari solitum, audivit : « Inde hoc vincis omnes, quia ab illo viro diligeris qui dicit soli : Sta, et slat. »
humiliations qu'au moment où les Huns vinrent s'abattre sur les villes chrétiennes de la Gaule. A l'aspect de ces fils du désert conçus, disait-on, dans lesembrassernents des sorcières et des mauvais génies, à qui l'on ne connaissait pas d'autre dieu qu'une épée plantée en terre ni d'autre culte que l'effusion du sang, les cœurs les plus fermes purent regretter les temps de Dèce et de Dioclétien. Les églises disparaissaient, et les dernières traces de culture s'effaçaient comme l'herbe sous les pieds des trois cent mille hommes qu'Attila traînait après lui. Besançon, Strasbourg, Worms, Mayence, Langres, Reims, Cambrai, Toul et Trêves, furent emportés : il ne resta de Metz qu'une chapelle dédiée à saint Etienne; les prêtres périrent au pied des autels qu'ils paraient ce jour-là pour célébrer la fête de Pâques (1). Les Huns succombèrent dans les plaines de Ghâlons, mais cette lutte sanglante prolongea la terreur de leur passage. C'est au milieu de ces redoutables spectacles que la postérité encore émue plaça la belle légende de sainte Ursule. Ursule, fille d'un roi chrétien de la Grancle-Breiagne, est demandée en mariage par un prince idolâtre ; elle donne son consentement afin de sauver son père, mais on lui accordera trois ans pour jouir de sa virginité, et, pour présent de fiançailles, dix jeunes
(1) Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, I. Paul Orose, VII, 26. Cf. Prosper. Aquit. Chronic. JNicolai Scrarii, Renan Moguntinensium, lib. V. Werner, der Dom von Mainz. Gregor. Turonens., lib. Il, 6.
filles de la plus plus pure noblesse des deux royaumes : chacune de ces dix sera, comme elle, suivie de mille compagnes. Alors elle fait équiper onze galères, et chaque jour elle exerce sa jeune troupe à déployer les voiles, à soulever les rames. Les courses de la flotte virginale charment la multitude rassemblée sur le rivage : ce sont les derniers jeux de ces filles de navigateurs. Un soir, le vent du nord s'élève; les onze galères fuient sur l'Océan, arrivent aux bouches du Rhin, et le remontent jusqu'à Baie. Là , averties par un ange, les voyageuses prennent terre, et passent les Alpes pour accomplir le pèlerinage de Rome. Elles revenaient joyeuses et redescendaient le Rhin sur leurs navires ; déjà elles reconnaissaient les clochers de Cologne quand elles aperçurent les tentes des Huns campés autour de la ville. Enveloppées de toutes parts, brebis parmi les loups, entre le déshonneur et la mort, elles moururent jusqu'à la dernière. Ursule, menée aux pieds d'Attila, refusa de partager son trône; et, percée d'un trait, la reine de cette blanche armée rejoignit ses compagnes dans le ciel. Voilà le poétique récit du moyen âge. Ces légions de vierges entourées par les païens, et tombant sous les flèches, n'étaient-elles pas l'image des jeunes chrétientés de Germanie étouffées dans leur fleur par l'invasion (1)?
(1) J'ai suivi Tune des plus anciennes versions de la légende, celle de Sigebert de Gembloux (Chronic. ad ann. 453). On la trou-
i/arianisme Le même flot de barbares qui ramenait le pagavisigoths nisme en Occident y portait aussi l'hérésie. Ces
et de* , . . , .
andaies. fidèles Eglises qui avaient persévéré dans la foi de Nicée, malgré les anathèmes des faux conciles et les édits des empereurs, virent reparaître l'arianisrne plus menaçant que jamais, avec les bandes des Yisigoths et des Vandales. Nous connaissons déjà les violences des Visigoths, et comment Euric leur roi poussa l'emportement jusqu'à ce point qu'il semblait, selon la parole de Sidoine, plutôt le chef d'une secte que celui d'un grand peuple. Mais aucune persécution n'égala celle des Vandales, quand Genseric, maître de Carthage, commença à
vera plus développée et sous les plus vives couleurs poétiques dans le récit recueilli par Surius. La première trace de cette tradition, inconnue aux martyrologes d'Adon, de Rhabanus Maurus, et de Notker, se trouve dans celui de Wandelberg au neuvième siècle, apud d'Achery, Spicilegium, II, 54.
Tum numerosa simul Rheni per littora fulgent Christo virgineis erecta tropaea maniplis, Agrippinse urbi, quarum furor impius olim Milita mactavit duclricibus inclyta sanctis.
Ce n'est pas ici le lieu de chercher le fondement historique de cette légende. Elle pourrait trouver son explication dans cette mention d'un ancien missel cité par Grandidier, Histoire de l Eglise de Strasbourg , I, p. 147 : « Ursuke et Undecimillae, et sociarum virginum et martyrum. » — Mais j'inclinerais plutôt à y reconnaître la fausse interprétation de ces initiales latines XI. M. V. « Undecim Martyres Virgines. » Je trouvé en effet dans un calendrier de l'église de Cologne au neuvième siècle, publié par Binterim (Colon., 182i), les noms d'L'rsule et de dix compagnes, Ursula, Sancia, Gregoria, Pinosa, Martha, Saûla, Britula, Santina, Rabacia, Saturia, Palladia, Cf. Bolland., Acta SS . , Junii, t. VI, p. 22. Cœlnische Rheim Chronik, V, 152 et suiv. Rettberg, Kirchengeschichte,i. I, p. iij. Binterim, Erzdiocese Cœln> I, 66.
enons.
bannir les évêques ; quand Huneric son fils fil enlever, en une seule fois, quatre mille neuf cents prêtres et laïques pour les jeter dans les déserts, et qu'enfin l'Église africaine compta quarante mille martyrs. Du reste, les Vandales comme les Goths et les Lombards éprouvèrent les effets de cette hérésie, fatale à la durée des nations. Leur empire périt au bout de quatre-vingts ans, sans laisser d'autres vestiges que le désordre des croyances, le relâchement des liens politiques, la diminution du peuple, et tous les maux qui livrèrent l'Afrique sans défense à l'épée des Sarrasins (1).
Les premiers conquérants des Gaules n'avaient Les
1 A Bourgui-
passé le Rhin que pour s'enfoncer vers le midi. Les Bourguignons s'établirent au bord du fleuve et dans le pays de Worms, où le poëme national des Nibelungen place le séjour de leurs rois. Il semble que l'Eglise avait droit d'espérer mieux de ces vieux alliés de l'empire, qui faisaient gloire de se dire issus du sang romain. Dès l'an 417, le gros de la nation avait reçu des prêtres catholiques; et les Gaulois vantaient la douceur de ces nouveaux maîtres, qui vivaient avec eux comme des frères. Quelque temps après, une dernière bande, encore païenne, franchit la frontière à son tour, se présenta devant l'évêque de la cité la plus proche, et, après sept jours de jeûne, reçut le baptême (430).
(1) Sidon. Apollinar., Epist. Victor Vitensis, Hist. per&ec. Validai. Vita S. Fulgentii apud Biblioth. Pair, Max., t. IX.
christianisme.
Mais la joie de ces conversions fut courte: sous le règne de Gondebaud (490), les Bourguignons devinrent ariens. Tel fut durant longtemps le pouvoir de l'erreur dans la Gaule orientale, qu'en 452, s'il en faut croire les plus anciennes traditions de Mayence, les hérétiques égorgèrent Aureus, évêque de cette ville, pendant qu'il célébrait les saints mystères, et qu'au sixième siècle, Catulinus d'Embrun, chassé de son siège par les sectaires, se réfugiait à Vienne (1).
impuissance Au milieu d u cinquième siècle, Salvien achevait
apparente
d'écrire son livre du Gouvernement de Dieu. Il regardait autour de lui, et, parmi tant de nations qui couvraient le territoire de l'empire, il n'apercevait que des païens et des hérétiques. Du côté de l'idolâtrie, il voyait les Saxons, les Francs, les Gépides, les Alains; le reste, Yisigoths, Ostrogoths, Hérules, Rugiens, Suèves et Vandales, appartenaient ou allaient appartenir à l'arianisme (2). C'était donc vainement que l'Église avait compté sur les Germains. Elle s'était beaucoup promis de la simplicité de ces peuples, qui n'avaient encore abusé ni des
(1) Oros., lib. VII, c. xxxii. Socrat, Hist. eccles., Vil, 30. Ammian., XXVIII, 5 : « Jam inde teinporilius prisçis SQbolem se esse Romanam Burgundii sciim!. » Avitï Viennensis Epist. — Saint Aureus est mentionné au niait rologe de Hhabanus Maurus, ap. Canisii Leciiones antiq., II, 2, p. 531. Cf. Serarius, Pieriim Moguntin., II. Werner, dër Dôm von Mainz.
(2) Salvien, de Gubernatione Dei, lib. IV : « Duo enim gênera in omni gente barbaroruin sunt, id est aut hœretu orimi aut pagauorum. »
lois, ni des arts, ni de la science, ni d'aucune des ressources de la nature humaine. Elle s'était efforcée de leur faire oublier par des bienfaits les exactions des proconsuls, les conquêtes meurtrières des empereurs, et tout ce qui avait rendu haïssable le nom romain. Dans ses conciles, elle avait résolu d'avance les difficultés du dogme, et réglé la discipline des mœurs, comme pour épargner à ces esprits inexpérimentés les dangers du doute. Elle avait pourvu à leur tutelle et à leur éducation, en recueillant les traditions politiques et littéraires de l'antiquité. Enfin, le moment venu, elle les pressait par l'Orient et l'Occident, elle les visitait par ses évoques, ses moines, ses vierges sacrées. Et cependant elle n'avait réussi qu'à sauver les misérables ruines de l'antiquité. La civilisation lui restait; mais, elle voyait échapper l'une après l'autre les races qu'elle y devait faire entrer: le christianisme se conservait encore, mais la chrétienté ne se constituait pas.
Tant d'impuissance après tant d'efforts accusait Pressenti-
1 x ments de
la politique de l'Eglise, et les païens lui reproché- ^aiîorote* rent d'avoir appelé les invasions. Les sages purent blâmer l'opiniâtreté de ce dogme qui ne savait pas céder aux exigences des temps : les Ariens se seraient chargés de sauver le monde. D'autres s'en prenaient à la Providence ; et, dans ce grand désordre où tombèrent les choses humaines, quand Rome eut cessé d'en être maîtresse, on put douter qu'une
autre sagesse les gouvernât. Le christianisme ne douta point; il ne désespéra pas des barbares, il ne se repentit point d'avoir pris leur parti dès le commencement, lorsqu'ils ne servaient encore qu'à pourvoir les marchés d'esclaves et les tueries de gladiateurs. Saint Paul les avait déclarés égaux aux Grecs ; Salvien les mit au-dessus des Romains de son temps: c< Vous pensez être meilleurs que les « barbares; ils sont hérétiques, dites-vous, et vous « êtes orthodoxes. . . Je réponds que par la foi nous « sommes meilleurs; mais par noire vie, je dis avec « larmes que nous sommes pires. Vous connaissez « la loi, et vous la violez; ils sonl hérétiques, et « ne le savent pas. Les Goths sont perfides, mais « pudiques; les Àlains, voluptueux, mais fidèles ; « les Francs, menteurs, mais hospitaliers; la ce cruauté des Saxons fait horreur, mais on loue « leur chasteté... Et nous nous étonnons que Dieu « ait livré nos provinces aux barbares, quand leur « pudeur purifie la terre encore toute souillée des « débauches romaines (1)1» En même temps Paul Orose, disciple de saint Augustin, tout pénétré des rassurantes doctrines de la Cité de Dieu, écrivait ces paroles prophétiques : « Si les concc quêtes d'Alexandre vous semblent glorieuses à
(1) Salvien, de Gubernatione Dei, lib. IV. « Certe, inquitaliquis peccator et malignissimus, meliores barbaris sumus; et hoc utique manifesturn est quod non respicit res humanas Deus. . . An meliores barbaris simus jam videbimus. » Ibid., Y, YII. Cf. saint Augustin, de CivitateDei,l, 7; IY, 29.
« cause de cet héroïsme qui lui soumit tant de con- « trées ; si vous ne détestez point en lui le perlurcc bateur des nations, plusieurs loueront aussi le ce temps présent, vanteront les vainqueurs, et tience dront nos malheurs pour des bienfaits. Maison ce dira : ce Les barbares sont les ennemis de l'Elat.» ce Je répondrai que tout l'Orient pensait de même ce d'Alexandre ; et les Romains ne parurent pas « meilleurs aux peuples ignorés dont ils allèrent « troubler le repos, ce Mais, dites-vous, les Grecs ce établissaient des empires ; les Germains les ren- « versent. » Autres sont les ravages de la guerre, « autres les conseils qui suivent la victoire. Les Macc cédoniens commencèrent par dompter les peuples « qu'ils policèrent ensuite. Les Germains boulece versent maintenant toute la terre; mais si (ce « qu'à Dieu ne plaise!) ils finissaient par en dece meurer maîtres et par la gouverner selon leurs ce moeurs, peut-être un jour la postérité salueraitce elle du titre de grands rois ceux en qui nous ne ce savons encore voir que des ennemis (1). » Tout le génie chrétien est dans ce passage ; et la restriction même qu'on y surprend est admirable comme le dernier cri du patriotisme antique qui ne peut se contenir, mais qui ne se refuse pas aux nouveaux desseins de Dieu sur l'univers. La lumière se fait, et, du milieu des invasions, on voit sortir
(1) Paul Orose, lib. III. Cf. lib. VIL
un monde qui s'achèvera quand il aura trouvé ses
maîtres. Mais il fallait les trouver. vocation des Le jour de Noël 496, l'évoque Rémi attendait Baptême de sur la porte de la cathédrale de Reims. Des voiles
Clovis. l
peints, suspendus aux maisons voisines, ombrageaient le parvis. Les portiques étaient tendus de blanches draperies. Les fonts étaient préparés et les baumes versés sur le marbre. Les cierges odorants éiincelaient de toutes parts; et tel fut le sentiment de piété qui se répandit dans le saint lieu, que les barbares se crurent au milieu des parfums du paradis. Le chef d'une tribu guerrière descendit dans le bassin baptismal : trois mille compagnons l'y suivirent. Et quand ils en sortirent chrétiens, on aurait pu voir en sortir avec eux quatorze siècles d'empire, toute la chevalerie, les croisades, la scolastique, c'est-à-dire tout l'héroïsme, la liberté, les lumières modernes. Une grande nation commençait dans le monde : c'étaient les Francs (1).
L'Eglise le comprit. Ces illustres évêques des Gaules, qui veillaient depuis cent cinquante ans, pour attendre l'heure de Dieu, sentirent qu'elle était venue. Saint Rémi reconnut dans son néophyte un nouveau Constantin. Saint Avitus de Vienne écrivit : « L'Occident a trouvé sa lumière.»
(1) Gregor. Turon., II. «... Talemque ibi gratiam astanlibus Deus tribuit , ut aestimarêht se paradisi odoiibus collocari «Grégoire de Tours réduit le nombre des Francs baptisés à trois mille; Krédégaire les porte à six mille. Hincmar les concilie en comptant trois mille guerriers, leurs femmes et leurs enfants.
Le pape Anastase, peu de jours après son élection, adressa une lettre à Glovis : « Nous nous félicitons, « ô notre glorieux fils! de votre avènement à la a foi chrétienne, qui s'est rencontré avec le nôtre « au souverain pontificat; car le siège de Pierre, « en une si grande occasion, ne peut point ne pas- « tressaillir de joie quand il voit la plénitude des « nations accourir à lui à pas pressés, et se remplir, « dans l'espace des temps, le filet mystérieux que « le pêcheur d'hommes a jeté en pleine eau, sur la « parole du Christ (1). »
(1) Epist. 41 Aviti Viennensis. « Vestra fides nostra Victoria est... Gaudeat quidem Grsecia habere se principem legïs nostrae... Siquidem et in Occidentis parlibus in rege non novo novi jubaris lumen effulgurat. » Greg. Tur., 11,31. — Epist. Anastasii papae, apud d'Achery, Spicil., III, 304.
jugements L Nous nous sommes arrêtés à la conversion des historiens Francs comme au terme où les invasions viennent
sur la
deTprancs! aboutir, et laissent enfin apercevoir le dessein qu'elles accomplissent. Toutefois, les historiens ont diversement jugé ce grand événement. Les écrivains français ont souvent déploré l'inefficacité du baptême de Clovis, la condescendance de l'Église pour ses farouches néophytes, et l'impatience du clergé'gaulois, si pressé de secouer le joug des Bourguignons et des Visigoths en faveur de ces nouveaux venus, qui n'avaient du catholicisme que le nom. On n'aime pas à voir les saints, les évêques, les moines, hanter le palais de ces Mérovingiens tout couverts de crimes, et Grégoire de Tours leur prodiguer les louanges que l'Ecriture sainte réserve aux bons rois. Les Allemands vont plus loin : ils accusent le christianisme et la civilisation même d'avoir gâté ce noble peuple des Francs, le plus pur du sang germanique; de l'avoir initié à toute
la cruauté des mœurs romaines, à toutes les perfidies de la politique byzantine. Ils oublient que l'histoire des fils deMérovée n'a pas un trait odieux ou sanglant qui ne se retrouve plus barbare encore dans les chants de l'Edda, dans les fables des dieux dont les rois se disaient issus. En effet, tous les Germains se montrent les mêmes par quelque porte de l'empire qu'ils entrent, Francs et Visigoths, Vandales et Lombards, ariens ou idolâtres. On ne voit pas que la famille de Clovis soit ensanglantée de plus de meurtres que celle du grand Théodoric, ni que les fureurs de Frédégonde dépassent en horreur Alboin forçant Rosemonde à boire dans le crâne de son père(l).
Il faut bien reconnaître en effet que les Francs, au sortir de la basilique de Reims, ne se trouvèrent point magiquement transformés en d'autres hommes. Le doux Sicambre ne renonça ni au meurtre des chefs de sa famille, ni au pillage des villes d'Aquitaine. Il laissa après lui deux cents ans de fratricides et de guerres impies. La Gaule vit avec effroi des princes qui égorgeaient les fils de leurs frères ; les rois et les enfants des rois périssaient
(1) Rettberg, Kirchengeschichte, p. 284. Cet historien, qui corrige et tempère en plusieurs points le système des écrivains allemands, a cependant le tort de croire les Francs seuls alteints de ces vices qui firent la perte des Goths, des Vandales et des Lombards. Voyez, dans l'Edda, Gudruna faisant manger ses deux fils à Attila, qu'elle égorge ensuite ; Wéland tuant les enfants de Nidur, pour faire des coupes de leurs crânes ; et, dans les Nibelungen, les guerriers s'abreuvant du sang humain.
par le poignard d'une concubine couronnée ; des leudes ingrats attachaient leur vieille reine à la queue de leurs chevaux. En même temps, des bandes armées descendaient en Bourgogne et en Auvergne, brûlant et rasant les villes, les monumenls, les églises; ne laissant que la terre qu'elles ne pouvaient emporter, et s'en retournant avec de longues files de prisonniers enchaînés, pour être vendus sur les marchés du Nord (1).
Rien donc ne paraissait changé. Ces désordres continuaient ceux des siècles précédents : il n'y avait dans les Gaules que six mille chrétiens de plus. Mais les moments qui décident du sort des nations se cachent dans le cours ordinaire du temps : le propre du génie est de les saisir, et ce fut le mérite du clergé gallo-romain. Il ne méconnut point les vices des Francs, il en fit la dure expérience; mais il connut aussi leur mission. Il ne s'effraya pas de ce qu'il lui en coûterait de travaux et d'humiliations pour aider à ce grand ouvrage, el pour tirer d'un peuple si grossier tout ce que la Providence en voulait faire. Dès lors on voit commencer cette politique savante des évêques, qui éclaire les sanglantes ténèbres des temps mérovingiens. Elle paraît tout entière dans la pensée de saint Rémi, si l'on en croit l'écrivain de sa vie. La nuit qui précéda le baptême de Clovis, comme il étaitseul avec la reine
(1) Vita S. Austremonii; Yiia S. Fidoli.
dans un lieu retiré, Rémi vint les trouver en secret; et, après les avoir longuement exhortés, il finit en les assurant que si leur postérité demeurait fidèle aux lois de Dieu, elle régnerait avec gloire, exalterait la sainte Eglise, hériterait de la puissance romaine, et contiendrait par ses victoires les incursions des autres peuples (1). Nous verrons en effet que toute la destinée des Francs était renfermée dans ces termes : commencer la grandeur temporelle de l'Eglise, continuer les Romains, et finir les invasions.
Depuis l'avènement de Constantin, la religion iMoui.de
la conversion
avait eu la liberté plutôt que l'empire. Les tradi- ^P*?™tions, les institutions, les habitudes du gouverne- des Fianc" ment romain, étaient restées païennes, et l'Evangile, déjà maître des mœurs, pénétrait difficilement dans les lois. Les Francs, au contraire, formaient un peuple nouveau, qui n'était point engagé par douze siècles d'histoire, par des lois écrites, par l'éclat d'une littérature savante. Ils pouvaient disposer librementd'eux-mêmes, et Glovis eut la gloire de fixer leurs incertitudes et les siennes. Dans cette conversion, dont on a contesté la sincérité, il y eut antre chose qu'un calcul politique, autre chose qu'une inspiration du désespoir
tH(l) Vita S. Remigii, Hincmaro auctore : « Qualiter scilicet successura eorum posteritas, re^num esset nobilissime propagatura atque gubernatura, et sanctam Ecclesiam sublimatura, omnique romana dignitate regnoque potitura, et victoriam contra aliarumgentium incursus adeptura. »
sur le champ de bataille de Tolbiac. En y regardant de près, on voit un grand combat dans l'âme de ce barbare retenu par toutes les passions du paganisme, mais attiré par les lumières de la civilisation chrétienne. Les dieux dont il se croit descendu l'épouvantent; il leur attribue la mort de son premier-né; il hésite à les abandonner pour ce Dieu nouveau, « pour ce Dieu désarmé, dit-il, et ce qui n'est pas de la race de Thor et d'Odin. » Il craint aussi son peuple, dont il veut s'assurer le consentement. Sans doute la soumission des Gaules, promise comme le prix de son abjuration, le touche, et le péril de Tolbiac le décide. Cependant, il ne faut pas oublier ces entretiens avec Clotilde, ces controverses théologiques dont Grégoire de Tours altère probablement les termes, mais dont il atteste l'opiniâtreté. Il faut tenir compte du témoignage de Nicétius de Trêves, lorsque, s'adressant à une petite-fille de Clovis, il lui écrit : « Vous avez ap- « pris de votre aïeule Clotilde, d'heureuse mé- « moire, comment elle attira à la foi le seigneur « son époux, et comment celui-ci, qui était un « homme très-habile (homo astatissimus), ne vou- « lut pas se rendre avant de s'être convaincu de la « vérité. » Les Francs se rendirent, comme lui, à Les Francs la persuasion, à la parole. Le christianisme, maî-
entrent x l
hriltia-du tre ^e ^eurs convictions, trouva de longues résistances dans leurs mœurs; mais il devint le principe bien ou mal compris de leur droit public. Ils mi-
au nisme.
rent les évêques dans les conseils, et le nom de la sainte Trinité à la tête des capitulaires. Les guerres prirent un caractère nouveau, et devinrent des guerres de religion. Ne nous effrayons pas de ce mot comme d'une autre sorte de barbarie réservée aux nations chrétiennes : au contraire, il marque le commencement d'un état meilleur, où la pensée disposera de la force. Lorsque, rassemblant ses soldats, Glovis leur déclare qu'il supporte avec chagrin que les ariens possèdent la moilié des Gaules, et qu'ensuite, fondant sur les Yisigoths, il réduit leurs provinces en sa puissance, alors, assurément, il est permis de révoquer en doute le désintéressement du roi ; mais on reconnaît la foi de la multitude et le premier réveil de la conscience chez ce peuple, à qui il ne suffit plus de promettre le prix ordinaire des combats, l'or, la terre et les belles captives. Toute cette conquête de l'Aquitaine s'annonce comme une guerre sainte. Les envoyés du roi, venus au tombeau de saint Martin de Tours pour y recueillir quelque présage de la victoire, entendent chanter, à leur entrée dans la basilique, ce psaume de David : « Seigneur, vous m'avez ceint « de courage pour les batailles : vous avez mis mes « ennemis sous mes pieds. » Une biche merveilleuse montre aux Francs le gué du fleuve, et, Clovis étant campé devant Poitiers, un météore flamboyant se balance sur le pavillon royal. Plus tard, l'invasion de la Bourgogne se colore des mêmes
KT. GER>f. II. Fj
succèdent aux Romains.
motifs religieux. Il s'agissait d'étendre le seul royaume catholique de l'univers, d'agrandir l'héritage du Christ, d'humilier les mécréants. Vous reconnaissez les motifs, les signes, les prodiges ordinaires des croisades; ou plutôt la croisade est ouverte : elle se conrinuera contre les Saxons, contre les Slaves, contre tous les païens du Nord, jusqu'eà ce qu'elle tourne vers l'Orient, Quand les Francs mirent le pouvoir séculier au service du christianisme, ils posèrent le principe d'où sortit toute la politique du moyen âge (1).
Les En même temps qu'ils venaient prendre un rôle
Francs , . .
nouveau dans l'histoire, les Francs y devaient succéder aux fonctions d'un peuple plus ancien; ils allaient remplacer ces mêmes Romains dont ils se vantaient d'avoir précipité la chute. Rome, pour qui travaillaient toutes les nations policées de la Grèce et de l'Orient, avait recueilli l'héritage de la civilisation antique pour le conserver, et afin de le transmettre aux peuples modernes. Elle était allée chercher les harbares ; elle avait voulu les dompter
(1) Grégoire de Tours, lib. II, 29, dicebat : « Deusvester nihil « possemanifestatur; et quod magis est, nec de deorum génère « esse probatur... Si in nomine deorum meornm puer fuisset di- « catus, vixisset utique... » Id., cap. xxxi : « Restât unum quod « populos qui me sequitur non patitur relinquere deos suos; sed « varlo, et loquar illis juxta verbum tuum. » Id., cap. xcvii : « Valde « modeste fero quod hi ariani partem teneant Galliarum : eamus « cum Dci adjutorio, et, snperalis, redigamus lerram in ditionem « nostram...» INicelii Epistola ad Chlodoswing, apud Bouquet, t. IV : « Et cum esset homo astutissimus, noluit acquiescere ante- « quam vera aguosceret. »
et les discipliner chez eux, les naturaliser chez elle. Séduits par le spectacle d'une société plus heureuse, ils en avaient convoité d'abord les richesses, ensuite les honneurs et les lumières. Ils s'introduisirent dans les camps , dans les charges, dans toutes les parties de l'Etat. Nous savons comment un envahissement pacifique et sans résistance, qui s'accomplit en même temps que les irruptions armées, mit peu à peu les Germains en possession du pouvoir aussi bien que du sol. Il y eut donc entre la civilisation et la barbarie un rapprochement volontaire, et, pour ainsi dire, un contrat. L'Église en dressa l'acte, et ce fut sur ce contrat et non sur la conquête violente, ce fut sur un droit et non sur un fait, que reposa la société nouvelle. Mais, entre toutes les races germaniques, nulle ne se prêta mieux que les Francs à cette alliance qui devait renouer la suite des temps. Devenus les hôtes de l'empire et ses auxiliaires, ils défendent le passage du Rhin contre les Alains, les Suèves, les Vandales, et se font exterminer au poste qu'ils ne peuvent plus couvrir. Plus tard on les trouve à Châlons sous les drapeaux d'Àétius, pour écraser Attila. On voit leurs chefs, plies sans peine aux. mœurs latines, élevés au commandement des légions, faire porter devant eux les faisceaux consulaires, et donner leurs filles aux empereurs. Les Francs Magnence et Silvanus avaient disputé la pourpre aux fils de Constantin. Le Franc Arbogaste
gouverne sous le nom de Valentinien II; et Bauto, élevé à la dignité de consul, est harangué à Milan, le Ier janvier 585, par un jeune rhéteur qui sera un jour saint Augustin. Nous connaissons déjà Merobaudes, consul sous Valentinien 111, poëte, honoré d'une statue dans le forum de Trajan; nous avons trouvé un autre Arbogaste qui commandait à Trêves en 472, et à qui Sidoine Apollinaire écrivait: « Vous buvez les eaux delà Moselle, mais celles du « Tibre coulent clans vos discours. » Enfin, quand la dernière ombre de la puissance romaine fut évanouie, elle sembla reparaître, dans la personne de Clovis, le jour où, vainqueur des Visigoths, il reçut des ambassadeurs d'AnasIase le titre et les ornements de patrice. Dans la basilique de Tours, devant le tombeau de saint Martin, en présence des guerriers et des prêtres, le roi chevelu revêtit la tunique de pourpre et la chlamyde, plaça la couronne sur son front, et, montant à cheval, jeta de For et de l'argent au peuple qui se pressait sur le chemin. Depuis ce temps, les siens le saluèrent du nom de consul et d'Auguste, ses petits-fils furent appelés par les empereurs Justinien et Maurice au secours de l'Italie, en qualité de magistrats de cette vieille Rome dont ils gardaient la pompe, les titres , les traditions. Il parut que le génie civilisateur des Grecs pourrait bien revivre chez les princes des Francs; et, dans la cérémonie racontée par Grégoire de Tours, on entrevoit d'avance le couron-
nement de Charlemagne et la restauration de l'empire (1).
Les Francs se firent donc les défenseurs de l'Occident civilisé. Ils prirent, sur les périlleuses frontières de la Gaule, la place des légions dans les rangs desquelles ils avaient combattu. Ils ne permirent pas que d'autres vinssent partager leurs conquêtes : ils se trouvèrent donc les ennemis naturels des invasions. Le reste des barbares, qu'entraînait encore l'impulsion du siècle passé, vint échouer contre cet obstacle. Les uns reconnurent, de gré ou de force, la supériorité d'une race plus puissante et plus éclairée qu'eux. Les Alemans ne se relevèrent pas de la défaite de Tolbiac. Leur roi ayant péri dans le combat , les principaux allèrent trouver Clovis, et lui dirent : « Nous vous prions de ne pas «.exterminer ce peuple; dès ce jour, nous sommes « à vouSo » Clovis reçut leurs soumissions; et ces bandes que l'épée de Julien avait décimées sans les dompter, vaincues par le Dieu de Glotilde, abandonnèrent le pays de Mayence, et se retirèrent vers le sud-est. Les Thuringiens soutinrent une guerre plus opiniâtre. Mais un jour que Hermanfried, leur roi, traitait de la paix avec Thierry
(1) Grégoire de Tours, Hist., II, 38. « Igitur ab Anastasio imperatore codicillos de consulatu accepit, et in basilica beati Marlini tunica blathea indutus est et chlamyde, imponens vertiei diadema. Tune, ascenso equo, aurum argentumque preesentibus populis propria manu spargens, voluntate benignissima erogavit, et ab ea die tanquam consul et Augustus est vocitatus. »
Les
Francs
arrêtent les
invasions.
d'Austrasie, et que tous deux se promenaient sur les murs de la ville, Hermanfried, poussé « on ne sait par qui, » tomba dans le fossé, et ses sujets découragés passèrent sous la loi des vainqueurs. Les Bavarois subirent tôt ou tard le même joug. Ces trois peuples finirent par s'attacher aux lieux où le sort des combats les avait arrêtés. D'autres s'épuisèrent dans une lutte impuissante, dernier effort de la barbarie qui devait périr. Les courses des Saxons désolèrent durant trois cents ans les provinces du Nord. Les Slaves commençaient à se montrer, mais ce ne fut que pour fuir devant des armes plus fortes que les leurs. Un marchand nommé Samo, dont ils avaient fait leur roi, ayant ravagé le territoire des Francs, un envoyé de Dagobert vint enjoindre à ces barbares de respecter la paix des serviteurs de Dieu: ce Si vous êtes les serviteurs de Dieu, répondit Samo, nous sommes les chiens de Dieu, pour mordre aux jambes les mauvais serviteurs. » il semble, en effet, que les irruptions qui se répétèrent dans la suite ne servirent plus qu'à tenir les chrétiens en éveil. On vit se succéder les Normands, les Hongrois, les Sarrasins, jusqu'aux Mongols, qui furent l'épouvante du treizième siècle. Mais de ces nations guerrières, les deux premières ne se maintinrent qu'en venant se confondre dans la société chrétienne, qu'elles avaient fait trembler; les autres passèrent comme des fléaux, afin d'ap-
prendre au monde que la violence ne fonde rien de durable (1).
Telles furent les conséquences de la conversion des Francs. En donnant des bornes à la barbarie, en établissant un pouvoir gardien de la civilisation antique, en plaçant le pouvoir sous la loi de l'Évangile, cet acte mémorable constitua définitivement la chrétienté, à laquelle il ne resta plus que de s'affermir et de s'étendre. Dès lors on s'étonne moins de la condescendance de l'épiscopat. On comprend cette réponse de saint Rémi aux détracteurs de Glovis : « Il faut pardonner beaucoup à celui qui s'est fait le propagateur de la foi et le sauveur des provinces. » Le christianisme n'exigea point, de ces populations encore toutes frémissantes de fureurs et de voluptés, tout ce qu'il devait demander à des temps meilleurs. Sans faire fléchir ses règles, il mesura ses jugements. Quand l'Eglise recevait au baptême ces turbulents catéchumènes, quand elle rangeait au nombre des saints Clotilde, le roi Sigismond, le roi Gontran, elle savait mieux que nous ce qu'ils avaient étouffé d'instincts pervers pour devenir tels qu'elle les voyait.
La mission de ce grand peuple ne se déclara pas en un jour : elle demeura comme enveloppée dans
(1) Grégoire de Tours, Hist. Franc, II, 30; III, 8. « Factum est autem, dum quadam die per murum civitatis Tulbiacencis confabularentur, a nescio quo impulsus, de àltitbdine mûri ad terram corruit. » Frédég. 48.
chrétienne
chez les Francs
do Neuslrie.
72 C1IAHTRE III.
les vicissitudes de l'époque Mérovingienne, et n'éclata qu'à la fin. On la perd de vue au milieu des partages perpétuels de territoire entre les princes, et au milieu des rivalités sanglantes des tribus saliennes et ripuaires, qui formèrent les deux royaumes d'Austrasie et de Neustrie. Il faut cependant s'enfoncer dans ces temps orageux, et, traversant leurs obscurités, reconnaître les progrès de la foi, d'abord chez la nation franque, et à sa suite chez les peuples qui lui furent soumis.
La Les Francs de Neustrie, disséminés entre la
civilisation . , . .
Somme et la Loire, parmi des populations nombreuses et que les invasions précédentes avaient épargnées, ne résistèrent pas aux séductions du premier repos qui suit la victoire. Ils se laissèrent captiver par la fécondité du sol et par la facilité de la vie. Les vainqueurs se firent colons, les vaincus commencèrent à se mêler parmi les guerriers. Les sénateurs des villes occupèrent les offices de la domesticité royale ; les pratiques d'étiquette et de chancellerie s'introduisirent dans les cours barbares de Soissons, d'Orléans et de Paris. Les rois aimèrent cette ville à demi romaine; ils y habitaient le vieux palais de Julien, trônaient sur une chaise curule, s'entouraient de référendaires, de comtes, de clarissimes. Chilpéric dictait des vers comme Néron, ajoutait des lettres à l'alphabet comme Claude , composait des symboles de foi comme Léon et Anastase, bâtissait des cirques, don-
nait des jeux, dressait des cadastres comme tous les Césars. La société ancienne sortait de ses ruines, et prenait possession des belles provinces de la Gaule. Les contemporains eux-mêmes s'y trompèrent. Le poëte Forlunat, retenu à Poitiers par la pieuse amitié de sainte Radegonde , charmé des soins qu'il en reçoit, des corbeilles de fruits dont on charge sa table et des roses dont elle est jonchée, finit par se croire au siècle de Tibulle et d'Horace. Dans les jeux d'esprit des poètes comme dans les conseils des rois, on reconnaît en Neustrie l'ascendant de ce génie latin qui dompta sans l'étouffer le sang germanique, se rendit maître de la langue, des mœurs, de la législation, et qui devait finir par constituer l'unité de la France au dedans, sa puissance au dehors.
Le christianisme semblait s'enraciner plus faci- Le
christianisme
lement dans un sol préparé de longue main. Les le^s commencements, il est vrai, avaient été laborieux, On avait vu les satellites de Frédégonde massacrer l'évêque Prétextât au pied de l'autel ; deux filles de rois, Chrodielde et Basine, troubler de leurs emportements le monastère de Sainte-Radegonde, et faire chasser à coups de bâton les évêques assemblés dans la basilique pour les juger. Mais peu à peu les gens de guerre apprirent à laisser leurs armes à la porte de l'église, à recevoir la parole des chaires et les lois des conciles. Une lettre de Ghildebert 1er, adressée en 554 au clergé et au peuple, ordonne
la destruction des idoles érigées sur les domaines des particuliers : « Et parce que les paroles de « l'Evangile, des prophètes ou des apôtres, luesf « par le prêtre à l'autel, énoncent la loi de Dieu « qui veut être appuyée de la puissance des rois, « défenses sont faites" de passer les nuits dans « l'ivresse, avec des chants voluptueux et des dan- « ses de femmes, selon la coutume des païens (1).» Bientôt après, Cloiaireler sanctionne, non-seulement les commandements de Dieu, non-seulement l'indépendance de l'Eglise, mais la tutelle qu'elle devait exercer dans l'intérêt des faibles. Il ordonne que lesévêques surveilleront la justice qui doit être rendue aux Romains selon le droit romain, aux barbares selon les coutumes barbares; et qu'en l'absence du prince, ils corrigeront les erreurs des juges. Cette autorité nouvelle de Tépiscopat se fait sentir dans les canons du concile de Paris, où soixante-dix-neuf évoques assemblés en 614, après avoir revendiqué les immunités ecclésiastiques, portent une main hardie et bienfaisante sur le temporel, en condamnant les guerres privées, en défendant aux juges de punir aucun accusé sans l'entendre, et d'obéir aux volontés du prince contre la
(1) Gregor. Turon., Vil 1, IX, X. Kyktola Childeberti I, ap. Pertz, Monumenta, t. III. « Ut quicumqiie admoniti de agro suo ubicumque fuerint simulacra conslructa, vol iclola dienioni dedicataab hominibus, non stitim abjecerint, vel sacerdotibus lia'C destruentibus prohibuerint, datis fidejussoribus non aliter diseedant, nisi nostris obtutibus prassentatur. »
disposition des lois. Des règles si nouvelles pour les vainqueurs, si oubliées chez les vaincus, annonçaient une ère de justice et de sécurité qui sembla s'ouvrir avec le règne de Dagobert Ier. Ses armes étaient victorieuses : les coutumes diverses des peuples qu'il gouvernait, traduites en langue latine et corrigées par ses ordres, fondaient les premières législations modernes; et quand les ambassadeurs étrangers l'avaient admiré dans la splendeur de sa cour, que Pépin de Landen, saint Arnoul, saint Ouen, éclairaient de leurs conseils et que saint Eloi ornait de ses ouvrages, ils publiaient qu'ils avaient vu le Salomon du Nord (1).
Jamais le clergé des Gaules ne fut plus près de Espérances
. .... de
réaliser cet idéal d'une royauté religieuse et bibli- i église. que qu'il s'était proposé de mettre sur le trône des Francs. C'est la pensée commune de tous ceux qui continuent la politique d'Avitus et de saint Rémi, de tous ces courageux évêques du sixième siècle, ïnjuriosus et Grégoire de Tours, Prétextât de Rouen, Germain de Paris ; c'est le dessein qui les attire au palais de Neustrie, comme autrefois les prophètes chez les rois d'Israël. Tous les historiens l'ont remarqué, mais nulle part ce dessein ne se montre avec plus de sincérité et de grandeur que dans un document récemment découvert, et qui semble une instruction rédigée pour le fils de Dagobert, pour
(1) Mansi Concilia, X, 543. Pertz, III, 14. — Gesta Dagobertt. Fredegar. Chronie.,h&.
le jeune roi Clovis II. « J'avertis votre sublimité, « très-noble roi, d'accueillir avec indulgence ce « que j'ai la présomption d'écrire. Vous devezdonc « premièrement, ô roi très-pieux, repasser frète quemmentles saintes Ecritures pour y apprendre « l'histoire des anciens rois qui furent agréables « au Seigneur, assuré qu'en suivant leurs traces a vous obtiendrez une gloire durable dans le « royaume présent, et de plus une éternelle vie. « Les rois dont nous parlons prêtèrent toujours un « cœur attentif aux avertissements des prophètes. « C'est pourquoi, très-glorieux seigneur, il faut que « vous écoutiez aussi les évêques, et que vous aimiez « vos plus anciens conseillers. Mais n'accueillez « qu'avec circonspection les paroles des jeunes gens « qui vous entourent; et quand vous conversez avec « les sages, ou que vous avez de bons entretiens « avec vos officiers, faites taire les jongleurs et les « bouffons. — Clovis, l'auteur de votre race, eut « trois fils, Childebert, Clotaire et Clodomir. Dans « Childebert, la sagesse et la condescendance fua rent poussées à ce point, qu'il aima d'un amour « paternel, non-seulement les anciens, mais aussi « les jeunes ; et quiconque prononce encore son « nom, prêtre ou laïque, lève les mains au ciel en « recommandant son âme, d'autant qu'il fut toua jours généreux et prodigue de largesses pour les « églises des saints et pour ses compagnons de « guerre. Clotaire l'ancien, qui eut cinq fils, et de
(( la lignée duquel vous descendez, fut puissant en ce paroles; il conquit la terre, il gouverna les tidè- « les. Telle était sa bénignité selon Dieu, que nonce seulement il paraissait juste dans ses œuvres, « mais qu'il vivait comme un pontife dans le « siècle: il donna des lois au Francs et bâtit des ce églises. Vous donc, mon très-doux seigneur, « puisque vos pères ont eu tant de sagesse et de doca trine, conduisez-vous en toutes choses comme il « convient à un roi. Que jamais la colère ne soit « maîtresse de votre âme ; et si quelque chose est ce arrivé qui émeuve votre cœur, qu'il se hâte de ce s'ouvrir à la paix! — En tout temps, ô roi trèsce illustre des Francs et mon doux fils, aimez Dieu, ce craignez-le; croyez-le toujours présent, quoique ce invisible aux regards humains. Gardez-vous des ce flatteurs, mais attachez-vous à qui vous dit la vé- « rite. Apaisez doucement les clameurs du peuple, ce et corrigez sévèrement les mauvais juges. Gardez ce à une seule épouse la foi du lit nuptial. Prononce cez avec sagesse, interrogez avec prudence ; ce n'ayez pas honte de demander ce que vous ne ce savez pas. Que votre intention soit toujours droite, ce votre parole inviolable. Sachez que nul ne peut ce être fidèle au roi dont la parole n'est pas sûre, ce Gouvernez ce qui reste de la race des Francs, je ce veux dire leurs fils, non pas avec la dureté d'un ce tyran, mais avec l'affection d'un père. — Ce peu ce de mots que je viens d'écrire excédait de beau-
Décadence
des
Francs
neustriens.
« coup mes forces ; c'est l'amour de tous les Francs « qui me l'arrache. Je demande humblement au « Seigneur le salut éternel pour vous et les vôtres, « ô roi très-aimé (1) ! »
Assurément on ne peut s'empêcher d'écouter avec émotion le prêtre inconnu qui tenait ce langage au dernier rejeton de tant de rois homicides ; mais, en même temps, il faut admirer l'illusion du patriotisme religieux, quand il loue la douceur de Childebert et de Clotaire, tous deux meurtriers de leurs neveux, et quand il se croit à la veille d'inaugurer la monarchie de David chez un peuple où vont commencer les rois fainéants.
Les vices de la barbarie ne peuvent rien trouver qui leur soit plus semblable, qui les flatte et les développe plus sûrement que les vices d'une civilisation en décadence. Ces rois neustriens, que nous avons vus si zélés pour les traditions romaines, avaient toutes les passions du Bas-Empire : l'ambition de gouverner les consciences, le génie de la fiscalité et le goût des plaisirs qui énervent les esprits. On sait comment Ghilpéric, ayant dressé
(1) Exhortatio ad Fr ancorum regem, tirée d'un ms. du Vatican, et publiée en 1851 par Angelo Mai, Nova Scrip. ver. coll., t. VI, part. Il, p. 5; reproduite et traduite en partie par le P. Pitra, Vie de saint Léger, p. 121 et 457. Je n'ai donné qu'un petit nombre de passages de cette longue instruction; mais je nie suis permis une correction nécessaire, et déjà indiquée parle P. Pitra, àl'endroit du texte où on lit : « Klotavius atavus tuus très filios habuit : Hildebertum, Klodoveum et Klodomirum. » Il ne faut pas beaucoup de hardiesse pour relever Terreur du copiste, et lire : «t Klodoveus atavus tuus très filios habuit : Hildebertuin, Klotarium et Klodomirum. n
une confession où il supprimait la distinction de trois personnes en Dieu, la fit lire à Grégoire de Tours: « Je veux, ajouta-t-il, que toi et les autres « docteurs des églises vous croyiez ainsi. » Les docteurs résistèrent, et le roi renonça à la théologie. Mais ni lui, ni ces princes imprudemment loués d'avoir vécu comme des pontifes, ne renoncèrent à faire des évêques, à les déposer, à convoquer les conciles, à corriger les saints canons. Si l'assemblée de Paris, en 614, avait ordonné l'élection des évêques par le clergé et le peuple sans intervention des rois, une constitution de Glotaire II, portant publication des actes du concile, en tempérait la discipline par cette clause, que « l'élu serait agréé du « prince, ou même que le prince pourrait désigner « un des clercs du palais, en ayant égard au mérite « et- à la doctrine. » Des souverains si occupés du gouvernement des âmes ne méprisaient cependant pas les soins temporels. Les publicains de Rome n'avaient pas connu d'exactions que les officiers mérovingiens ne fissent revivre. On revit tous les excès qui avaient ruiné les curies et dépeuplé les provinces. L'impôt territorial et personnel s'éleva jusqu'à ce point que beaucoup abandonnèrent leurs terres, et que plusieurs aimèrent mieux laisser mourir leurs enfants que de supporter les charges croissantes de la capitation. C'est en vain que les cris des opprimés troublaient le repos des princes, et que Frédégonde, touchée de repentir à la
mort de ses deux fils, avait, fait brûler les registres des taxes. Il ne fallait pas moins que ces trésors, « pleins de rapines et de malédictions, » pour soutenir l'éclat d'une cour où le roi siégeait sur un trône d'or massif, pour suffire aux largesses que ses leudes attendaient de lui, et à l'entretien de ses concubines. La coutume barbare qui permettait la polygamie aux chefs résistait à la sévérité de la loi chrétienne. Ce même Dagobert, trop comparable à Salomon, finit comme lui : trois reines en titre partageaient sa couche; et tel était le nombre de ses concubines, que l'historien de sa vie n'en donne pas les noms. Après lui, les rois fainéants commencent. Le chariot à quatre bœufs qui les promenait dans Paris n'était qu'un reste et une image de ce luxe gaulois où s'enfoncèrent les Francs dégénérés. L'exemple de la royauté gagnait peu à peu les leudes, qui échangeaient une vie de hasards et de fatigues contre les paisibles ombrages, les salles de mosaïque et les festins des villas romaines. Les conquérants, tombés aussi bas que leurs sujets, furent conquis à leur tour, et, en 687, la bataille de Testry livra la Neustrie aux Austrasiens (1).
(1) Gregor. Turon., V, 45. « Per idem tempus Chilpericus rex scripsit inrliculum, ut sancta Trinitas non in personarum distinc— tione, sed tantum Deus nominaretur... quumque hœc mihi recitari jussisset : Sic, inquit, volo ut tu et ceteri doctores ecclesiarum credalis. » Idem, IV. 26. — Constit. Clilotarii, ap. Pertz, Monum. III, p. 14 : « Vel eerte si de pnlatio cligitur, per n;eritum person;e et doctrinaî ordinetur. » — Gregor. Turon., V, 29. Vita S. Bathildis, n° 5. Pitra, Histoire de saint Léger, p. 154. — Vita Da-
Les tribus austrasiennes étaient restées entre la Paganisme
et barbarie
Austrasiens.
Somme et le Rhin, sur un territoire sillonné par les invasions, dans le voisinage de la Germanie, où elles se recrutaient : là se conservaient les habitudes militaires de la conquête, et le souvenir des forêts natales. Il ne faut pas croire que tous les Francs eussent accompagné Clovis au baptême : longtemps encore on vit à sa table les adorateurs d'Odin s'asseoir à côté des évêques et des moines. Un jour que saint Waast accompagnait Clotaire au banquet qu'un de ses leudes lui avait préparé, en entrant dans la salle il remarqua, d'un côté, les vases de bière et d'hydromel bénits pour les convives chrétiens ; de l'autre, ceux qu'on avait réservés aux libations des infidèles. Le plus grand nombre de ces opiniâtres qui repoussaient l'Evangile n'entrèrent pas en Neustrie, et, se détachant de leurs compagnons, ils demeurèrent dans les provinces orientales avec leurs dieux. Les bords de la Meuse et de l'Escaut devinrent le refuge d'un paganisme qui s'attachait aux arbres des forêts, aux eaux des fontaines, souvent aux idoles délaissées des Romains. L'anachorète Wulfilaich jeûnait et priait pour décider les infidèles du pays de Trêves à renverser la statue de Diane. Tel était à Cologne le nombre de Francs faisant profession d'idolâtrie,
goberti. — Thierry, Lettre X sur l'Histoire de France, reconnaît dans le char à quatre bœufs des rois fainéants le luxe ordinaire de la noblesse gauloise. Grimin, Deutsche Rechtsalterthiimer, p. 262, y voit au contraire un trait de mœurs germaniques.
que le diacre Gallus ayant mis le feu au sanctuaire où ils célébraient leurs orgies, ils le poursuivirent? l'épéc à la main, jusque auprès du roi Thierry, et que celui-ci, au lieu de les punir, réussit à peine à les apaiser par la douceur de ses discours. Souvent, après que le prêtre avait usé une longue vie à la conversion de ces barbares, touchés de quelque présage inattendu, d'un cri de guerre, d'une terreur panique, ils le laissaient tout à coup seul dans son oratoire, et retournaient aux superstitions de leurs pères. Les bandes qui descendirent en Italie, sous la conduite de Théodebert, pour vendre leurs services aux Goths et aux Grecs, et les trahir tour à tour, offraient encore des sacrifices humains. Au moment de passer le Pô, on y jeta, comme prémices de la guerre, des femmes et des enfants égorgés (1).
Ceux même qui faisaient profession publique
(1) Vita S.Remigii: « Multi denique e Francorum exercitu, necdum ad lidem comcrsi, cum régis parente Raganario ultra Summam fluvium aliquandiu degerunt. » — Vita S. Fridolini. Vita S. Vedasti : « Advenit ut quidam vir Fraiicus, nominc Hozinus, regem Clotarium ad prandium vocaret... Cunîque ergo beatus ad prandium vcnisset, domum introiens conspicit gentili ritu vasa plena cervisiae domi adstare. Responsum est alia christianis, alia vero paganis obposila ac gentili ritu sacraficata. » — Gregor. Turon., VIII, 15. ld., Vitœ Patrnm, cap. vi. Vita Radegundis [\\n\d Mabillon, Acta SS. 0. S. B.,1, 527. Vita S. Amandi : « Kjus loci habilatores iniquitas diaboli adco inretivit, ut, relicto Deo, fana vel idola adorarent. » Procope, de Bello Gothico, lib.ll,
25. Ot tl^pa-y-yct, îraï^â; t- xai yxjyÀzx; tôv TstÔcov, cua-ap èvraoûa eupov, lepeuov zz km cujtcov rà ctôp.ari'. i; tov woTa{Jtov, obtpoOîvia tgu 7roXs^cu, spptTTTcùv. Cf. Thierry, Lettres sur l'Histoire de France. Rettberg, Kirchengeschichte, t. ï, p. 286. Grinnn, Mythologie, 59.
du christianisme portaient en secret des amulettes, prenaient les augures, sacrifiaient au bord des fontaines, et allumaient \d feu sacré au frottement de deux morceaux de bois. Si la lune s'éclipsait, la foule assemblée sur les places poussait des cris terribles, pour délivrer l'astre des deux loups dont on le croyait poursuivi. De longues processions d'hommes couverts de vêtements en lambeaux promenaient dans les campagnes les images des anciennes divinités. Les mœurs étaient encore moins chrétiennes que les croyances. L'esclavage et la polygamie régnaient dans les manoirs des grands; l'incendie et le pillage faisaient l'occupation de leurs journées, et l'orgie le repos'de leurs nuits. Il fallut qu'une constitution de Ghildebert II, publiée au champ de mars d'Attigny (595), punît de mort les noces incestueuses, inutilement poursuivies par les canons des conciles. La personne des prêtres n'était guère plus respectée que l'asile des lieux saints et que les terres ecclésiastiques. Les satellites du même Childebert poursuivaient un accusé jusque dans la maison d'Agéric, évêque de Verdun, découvraient le toit de l'oratoire où le proscrit s'était caché, et le massacraient au pied de l'autel , sous les yeux du pontife, qui en mourut de douleur. Et cependant les prédilections de l'Église s'arrêtèrent sur cette seconde branche de la race franque. A la mollesse des Neustriens elle préféra les courages indociles de ces barbares qui lui faisaient
la tâche plus rude, comme on aime chez les enfants ces caractères fougueux dont on conuaît les ressources. Dans la résistance elle sentit la force; elle comprit que celte énergie, domptée par une savante discipline, mais non pas éteinte, deviendrait capable de tout ce qui est grand. Dès lors ce fut sur les Francs d'Àustrasie qu'elle compta pour la défense et l'accroissement de la société chrétienne. Mais il fallait d'abord les y faire entrer (1).
Une tache si difficile voulait le concours de deux puissances, l'épiscopat et le monachisme. L'épiscopat fj;1 conversion de l'empire romain avait été l'ou-
d Australie. I
vrage de l'épiscopat. Les évoques, ces magistrats religieux, attachés aux villes où ils avaient leur siège, leur tribunal, et au-dessous d'eux les sept ordres de la hiérarchie ecclésiastique, convenaient en effet à une société régulière qui finit par les recevoir dans ses rangs, par leur donner une autorité civile, et par les entourer d'un appareil semblable à celui des préteurs et des proconsuls. Après la chute de l'empire, l'épiscopat conserva le caractère officiel qu'il tenait des lois impériales : il traita de puissance à puissance avec les chefs barbares : c'est le rôle de saint Renry auprès de Clovis, de saint Àvitus auprès de Gondebaut. C'est surtout celui des évèques de Neuslrie; ils trouvent des appuis dans les cités dont ils sont les défenseurs, dans la
(1) Indicuîus supcrstilio/nim ad concilium Liptinense. Perlz, Monument., III, p. 9. Gregor. Turon., IX, 12, '25.
population gallo-romaine qui enveloppe et contient les Francs. Mais l'épiscopat devait rencontrer plus de résistance en Àustrasie : disséminé dans des villes moins nombreuses, moins latines, il avait aussi moins d'action sur les bandes errantes d'une population toute germanique. Cependant l'Àustrasie, au sixième siècle, compta de grands évêques : Sidonius de Mayence , Garcntinus de Cologne , Agricole de Châlons, Egidius de Reims, Yillicus de Metz, Agéric de Verdun. On les voit appliqués à réparer les désastres des invasions, à racheter les captifs, à nourrir les pauvres, à relever les esprits de leur abattement et les églises de leurs ruines. Aux descriptions qui nous en restent, ces églises avec leur nef portée sur deux rangs de colonnes superposées, avec leur abside resplendissante d'or et de mosaïques, semblent reproduire le type consacré des basiliques romaines; comme les pontifes qui les bâtissaient, presque tous fils de sénateurs, élevés à l'école des rhéteurs el des grammairiens, semblent plus occupés de sauver les restes de la civilisation que d'aller au-devant de la barbarie (1).
(1) Gregor. Turonensis, III, 55; V, 46; VIII, 5. Fortunat., lib. II, 10; lib. 111, 9, 10, 11, 10, 17, 26 :
Aurea templa novas pretioso fui ta décore
Tu nites : unde Dei l'ulget honore domus
Majoris numeri quo templa capacia constent. Alter in excelso pendulus ordo datur.
Les deux ordres de colonnes superposées se voient encore aujourd'hui dans les basiliques romaines de Sainte -Agnès et des Quatre- Sàints-Couronnés.
de Trêves.
Nicetius Cette dernière génération de l'ancienne Eglise des Gaules n'a pas de représentant plus illustre que saint Nicetius de Trêves, élevé au siège épiscopal en 527. Ce qui éclate en lui, c'est d'abord l'horreur de la violence dans un siècle si violent. Le jour où il allait prendre possession de son siège, dit Grégoire de Tours, comme il arrivait près des portes de Trêves au coucher du soleil, ceux de sa suite dressèrent les tentes, et lâchèrent les chevaux pour les faire paître dans les champs des pauvres. Ce que voyant Nicetius, touché de pitié, il s'écria : « Hâtez-vous de retirer vos bêtes des moissons des « pauvres; sinon je vous retranche de ma commu- « nion. » Et parce qu'ils tardaient à obéir, lui-même se mit à la poursuite des chevaux, les chassa des champs, et il fil ensuite son entrée au milieu de l'admiration du peuple. Dans cette ville quatre fois ruinée, il apportait la passion de construire, qui est un des caractères du génie romain. Les architectes qu'il appela d'Italie ne relevèrent pas seulement les églises, ils couronnèrent de tours les hauteurs voisines, les munirent de machines de guerre ; et Trêves, rassurée contre les incursions de l'ennemi, remise en possession de ses palais de marbre et de ses basiliques dorées, put se croire revenue au temps des Césars. Nicetius lui-même ne pouvait se détacher des traditions de l'empire, dont le déclin était pour lui le présage de la fin des temps. Les yeux fixés sur l'Orient, il y suivait avec inquiétude
la décadence de la monarchie de Constantin et de Théodose. Il écrivait c\ Justinien, tombé dans l'hérésie : « Vous étiez le soleil du monde, et les pasce teurs des églises se réjouissaient de votre éclat. 0 « notre bien-aimé Justinien, qui donc vous a a trompé? qui vous a réduit à la part de Judas?... « Sachez que toute l'Italie, l'Afrique et l'Espagne, » de concert avec la Gaule, anathématisent votre c< nom en même temps qu'elles déplorent votre « perte. » Cet esprit si passionné pour la gloire de l'empire n'oublie pourtant point le salut des barbares; mais il y travaille à la manière des évêques du siècle précédent, par les mains des princesses dont il éclaire le zèle, et des princes dont il maîtrise la fougue. Il écrit à Golosuinde, petite-fille de Clotilde, devenue l'épouse d'Àlboin, roi des Lombards ; il l'invite à se souvenir de son aïeule, à détacher de Tarianisme le roi son époux ; il n'épargne ni les arguments tirés de l'Ecriture, ni les souvenirs de Tolbiac et de Vouillé^ ni les termes capables de flatter l'oreille de celte fille des Mérovingiens, qu'il appelle l'étoile et la perle de la chrétienté. En même temps, il portail une censure vigilante dans le palais des rois d'Àustrasie. Comme Théodebert entrait un jour à l'église, entouré de ses leudes, dont il négligeait de réprimer les injustices, Nicetius interrompit les mystères : «Le sacrifice, dit-il, ne sera « point achevé, si les excommuniés ne sortent d'ace bord.» Les excommuniés sortirent. Bientôt après,
8cS CHAPITRE III
ils eurent leurs représailles, quand le. roi Clotaire exila Nicctius. Mais lui, s'en allant en exil, consolait le seul diacre qui l'eût accompagné, et l'assurait que le jour de la justice était proche. Sigebert, en effet, le rappela, et les Francs entourèrent de leurs respects les dernières années de ce vieil évoque, qui passait pour avoir connu les desseins de Dieu sur la race de leurs rois. Ou disait qu'il avait vu en songe une haute tour dont les créneaux touchaient au ciel. Le Sauveur était debout sur le faîte, et les anges se tenaient aux fenêtres. Or l'un d'eux avait dans les mains un grand livre, où il lisait l'un après l'autre les noms de tous les rois qui avaient été ou qui seraient un jour, en marquant le caractère de leur règne et la durée de leur vie; et après chaque nom tous les anges répondaient Amen. Grégoire de Tours rapporte ce rêve, et le trouve prophétique; rien ne peint mieux en effet la mission des Francs que cette intervention de Dieu même, faisant lire aux anges les commencements d'une histoire qui devait être pour ainsi dire la sienne : Gesta Dei per Francos (1 ).
Toutefois, Grégoire de Tours, l'historien de ces grands évêques, et Fortunat leur poète, qui les poursuivit de ses épîtres, de ses éloges, de ses épitaphes, s'accordent à les louer d'avoir soutenu les
(1) Fortunat, Carmin. III, 9, iO. Gregorius Turonens., Historia, lib. X, cap. xxix. De Viiis Patrum, cap. xyii. Epistoïœ S. ISicelii apud Duchesne, t. I, p. 852.
fidèles, convaincu les hérétiques, jamais d'avoir évangélisé Tes païens. Il semble qu'altachés parleur ministère au séjour des cités, ils s'en éloignaient peu, et s'efforçaient d'y attirer le peuple des campagnes, pour le fixer autant que pour l'instruire. C'est du moins le sens des canons, qui exigent que tous les chrétiens viennent célébrer les fêtes solennelles dans les villes, sans qu'il soit permis, ces jours-là, aux prêtres des campagnes d'y offrir les saints mystères. Quarante évêques parurent au concile de Reims, tenu en 625. Ils s'appliquèrent à vaincre l'opiniâtreté des mœurs barbares par une suite de dispositions qui excommunient les homicides, qui défendent de réduire en captivité les hommes libres, qui soumettent à la pénitence publique les fidèles coupables d'avoir observé les augures ou mangé des viandes immolées. Toutefois ces défenses n'atteignaient encore que les chrétiens. Parmi ceux qui souscrivirent aux actes du concile, on trouve saint Cunibert de Cologne et saint Arnulf, homme de guerre, porté par la voix du clergé et du peuple sur le siège épiscopal de Metz, tous deux conseillers des rois d'Àustrasie, tousdeuxFrancs d'origine, et qui montrèrent, par la sainteté de leur vie comme par la sagesse de leur gouvernement, ce que pourrait le christianisme pour corriger l'âpreté du sang germanique. Arnulf figure parmi les ancêtres de Pépin le Bref et de Charlemagne, ces belliqueux propagateurs de la foi. Cunibert obtient la eonces-
S. Eloi.
sion du château d'Utrecht pour les missionnaires qu'il entretient en Frise; mais on ne voit point qu'il y ait prêché. Ces deux évêques annoncent une époque de prosélytisme : ils ne l'ouvrent pas encore (1).
Cependant l'esprit des apôtres venait de pousser chez les infidèles Lupus de Sens (615), violemment chassé de son siège par les leudes et la complicité du clergé. Ce proscrit inaugurait obscurément la mission qui devait être poursuivie avec tant d'éclat, sur les bords de l'Escaut et de la Meuse, par saint Éloi et saint Amand(2).
On connaît assez les commencements de saint Éloi, et comment cet ouvrier ciseleur, appelé au conseil des rois, compta parmi les grands hommes de son temps. On sait moins que, devenu évêque deNoyon en 640, il s'arracha à ces habitudes sédentaires qui faisaient l'impuissance de l'épiscopat austrasien; il commença à s'enfoncer dans les campagnes et à visiter les tribus des Suèves, des Frisons et des autres bnrbares campés dans les plaines de la Flandre, depuis Courtray jusqu'à Anvers. Ces peuples, perclus aux dernières extrémités du monde, n'avaient pas connu le Christ; et, quand Éloi parut au milieu d'eux, ils se jetèrent sur lui
(1) Epist. Bonifacii, édit. Wurdtwein, p. 279. Rettberg, Kirchengeschichle, 188, 537. Guizot, Histoire de la civilisation en France, dix-neuvième leçon.
(2) Vita S. Lupi, apud Surium, 1 sept.
comme des bêtes féroces. Mais la majesté de sa personne, la douceur de ses discours, le charme de ses vertus, finissaient par désarmer toutes les résistances. Peu à peu il attirait, il réunissait dans les oratoires, il courbait sous la discipline du catéchuménat ces hommes passionnés pour la solitude et pour l'indépendance. Chaque année, au temps de Pâques, il en baptisait un grand nombre ; et des vieillards tout blanchis venaient recevoir l'eau sainte de ses mains. Saint Ouen, son ami et son contemporain, a recueilli le souvenir d'une prédication qui faisait des conquêtes si rapides. On aime à y surprendre le secret de la parole chrétienne au moment de sa plus grande puissance, a entendre ce langage sensé que l'Eglise tenait à des peuples bercés de fables, qui allait, pour ainsi dire, réveiller les consciences, et y substituer aux vaines terreurs de la superstition la crainte de Dieu et le respect des hommes. «N'adorez point le ciel, disait-il, ni les « astres, ni la terre, ni rien autre que Dieu; car, « seul, il a tout créé et tout ordonné. Sans doute « le ciel est haut, la terre grande, la mer immense, « les étoiles sont belles; mais il est plus grand et « plus beau, celui qui les a faits. Je vous déclare « donc que vous ne devez pratiquer aucune des sac< criléges coutumes des païens... Que nul n'ob- « serve quel jour il quitte sa maison et quel jour il « y rentre; car Dieu a fait tous les jours. 11 ne faut « pas craindre non plus de commencer un travail à
ce la nouvelle lune; car Dieu a fait la lune afin « qu'elle servît à marquer les temps, à tempérer c< les ténèbres, et non pour qu'elle suspendît les c< travaux et qu'elle troublât les esprits. Que nul ne ce se croie soumis à un destin, à un sort, à un ho- « roscope, comme on a coutume de dire ce que cha- « cun sera ce que sa naissance l'a fait; » car Dieu « veut que tous les hommes se sauvent, et arrivent ce à la connaissance de la vérité. Mais, chaque « jour de dimanche, rendez-vous à l'église; et, là, ce ne vous occupez ni d'affaires, ni de querelles, ni ce de récits frivoles ; mais écoutez en silence les dicc vines leçons. Il ne vous suffit pas, mes bience aimés, d'avoir reçu le nom de chrétiens, si vous « ne faites des œuvres chrétiennes. Celui-là porte ce utilement le nom de chrétien, qui garde les préce ceptes du Christ, qui ne dérobe point, qui ne ce fait pas de faux témoignage, qui ne ment point, ce qui ne commet point d'adultères, qui ne hait ce aucun homme, qui ne rend point le mal pour le ce mal. Celui-là est vrai chrétien, qui ne croit ce point aux phylactères ni aux autres superstitions ce du diable, mais qui met dans le Christ seul son ce espérance; qui reçoit les voyageurs avec joie ce comme le Christ lui-même, parce qu'il est dit: ce J'ai été voyageur et vous m'avez reçu. » Celuice là, dis-je, est chrétien, qui lave les pieds de ses ce hôtes et les aime comme des parents très-chers, ce qui donne l'aumône aux pauvres selon ce qu'il
ce possède, qui ne touche pas à ses fruits sans en « avoir offert quelque chose au Seigneur, qui ne « connaît ni les balances trompeuses ni les fausses a mesures, qui vit chastement, et qui apprend à ce ses voisins à vivre dans la chasteté et dans la « crainte de Dieu; qui enfin, retenant de mémoire ce le symbole et l'oraison dominicale, s'applique à « les enseigner à ses enfants et à ceux de sa maice son. » Quoi de plus simple que ces paroles? Et cependant quoi de plus nouveau pour des hommes de sang, habitués à honorer leurs dieux par des victimes humaines, qui ne connaissaient pas de devoir plus sacré que la vengeance, ni de précepte plus sage que cette maxime de l'Edda : ce Qu'il se ce lève matin celui qui en veut à la vie et aux richesce sesd'autrui. Rarement le loup, s'il reste couché, ce trouve une proie (1) ! »
Les instructions de saint Eloi sont tirées en partie des homélies de saint Césaire, qui faisaient depuis longtemps le fond de la prédication dans l'Église des Gaules. Et, en effet, saint Eloi, Gallo- Romain d'origine, habile dans l'art de ciseler l'or et de frapper les monnaies, appelé du rang des laïques au siège épiscopal, appartient encore, par la gravité de son caractère, par la régularité, par la mansuétude, aux mœurs de l'antiquité chré-
(t) D'Achery, $picileginm,t. II, Vita S.Eligii. Nous avons déjà donné un extrait considérable des instructions de saint Éloi, dans les Germains avant le christianisme, t. III des Œuvres complètes.
tienne. Au contraire l'esprit impétueux du moyen âge éclate déjà dans la vie de saint Amand. s.Amand. Amandus, Aquilain de naissance et formé à la discipline monastique dansune île de l'Océan, après avoir passé quinze ans de sa vie dans une cellule auprès de l'église de Bourges, se lassa tout à coup de la solitude, et se sentit inspiré d'aller visiter Rome. Là, comme il demandait à veiller une nuif devant le tombeau des saints apôtres, les gardiens le chassèrent honteusement. Il restait donc assis sur l'escalier de la basilique, lorsqu'il crut voir devant lui l'apôtre saint Pierre qui lui montrait le chemin des Gaules, et lui ordonnait d'y porter l'Évangile aux païens. Il obéit donc; et, ayant reçu en 626 la consécration épiscopale sans résidence déterminée, il prêcha d'abord dans le pays de Gand et de Tournay. Il y trouvait un ciel rigoureux, une terre stérile, un peuple qui, après avoir connu le christianisme, était retourné aux faux dieux, et si farouche, que les prêtres refusaient de l'évangéliser. La terreur que répandaient ces barbares sembla d'abord troubler le cœur du jeune missionnaire; et. oubliant cette maxime de saint Grégoire, a que les conversions doivent être volontaires, » il sollicita l'ordre de Dagobert, que si quelqu'un refusait le baptême, « il y fût contraint par l'autorité royale. » 11 ne tarda pas à connaître que la conquête des âmes voulait une autre puissance que celle des rois. Longtemps il erra sans
asile, abandonné des siens, poursuivi d'injures par les femmes, battu par les bommes, jeté dans les rivières. Enfin ces peuples, que la foi ne touchait point, furent vaincus par la charité. Un des leurs ayant été condamné à mort, Amandus sollicita la grâce du coupable et ne l'obtint pas. Mais, quand les bourreaux se furent retirés, il fit détacher le corps du gibet, s'enferma avec lui dans le lieu où il avait coutume de prier, et, le lendemain, ceux qui venaient ensevelir le supplicié trouvèrent quel'évêque l'avait rappelé à la vie, et s'occupait de laver ses plaies. Le bruit de cette action émut tout le pays; et les habitants, renversant leurs temples, demandèrent le baptême. Mais Amandus affermissait son ouvrage en prenant possession du sol par la fondation de plusieurs monastères. Il les peuplait de ses néophytes, de captifs rachetés par ses soins, de courageux disciples comme saint Bavon, saint Florbert, saint Humbert, qu'attirait autour de lui le prestige de l'exemple et du péril. En 647, le vœu des évêques et du peuple l'éleva au siège de Maëstricht; mais cette grande âme? qui avait résisté à tous les périls de l'apostolat, ne résista pas au spectacle des dérèglements du clergé, Au bout de peu d'années, et malgré les instances du pape Martin Ier, Amandus reprit son bâton de missionnaire, et quitta Maëstricht pour aller vieillir chez les païens (1).
(1) VitaS.Amandi, ap. Mabillon, Acla SS O.S.Bnt. II, p. 715.
insuffisance Ces heures de découragement, ces abdications répiscopat. volontaires, sont fréquentes dans la vie des saints évoques austrasiens : Remacle, successeur de saint Àmand, Àrnulf de Metz, Hidulf de Trêves, finirent par chercher dans le cloître une paix que la corruption du siècle ne leur laissait plus. L'entrée des barbares dans l'Église avait été une invasion : ils portaient le trouble dans les habitudes des vieux chrétiens, ils envahissaient le sacerdoce, ils s'emparaient de l'épiscopat. Les noms germaniques qu'on lit au septième siècle dans les catalogues d'évêques égalent déjà le nombre des noms romains. Les hommes de sang s'assirent sur la chaire des confesseurs et des martyrs. Sous ces prélats belliqueux qui vivaient entourés de piqueurs, de chiens et de dresseurs de faucons, souvent le clergé fut sans règle et sans doctrine ; le sanctuaire devint un manoir, et la crèche de Bethléem une écurie de chevaux de guerre. Le sixième siècle n'avait eu que sept conciles nationaux ou provinciaux ; le septième n'en compta que cinq; et dans ces assemblées peu nombreuses on ne retrouve pas les questions mémorables qui agitaient l'Italie et l'Orient. Saint Grégoire le Grand écrivait aux rois austrasiens pour leur reprocher les honneurs ecclésiastiques vendus à l'encan, l'élévation subite des laïques puissants aux sièges épiscopaux; « d'où il arrive que ceux qui « aspirent aux saints ordres ne songent point à « corriger leurs mœurs, mais à ramasser les ri-
« chessesdont il faut acheter les dignités sacrées; « tandis que les hommes pieux, auxquels la pau- « vreté ferme la porte, renoncent au ministère des « autels (1).» Ainsi commençait cette usurpation de l'aristocratiemilitaire, qui, soutenue par la simonie, perpétuée par le concubinat, aurait fait du sacerdoce une caste, et de l'Eglise un fief, sans l'infatigable résistance des papes. Aux mauvaises habitudes du passé, se joignaient déjà les mauvais penchants de l'avenir. L'épiscopat ne suffisait plus à l'éducation des barbares : ces disciples récalcitrants demandaient d'autres maîtres : les moines se présentèrent.
Dès le troisième siècle, et quand le premier effort Le
monachisnic.
des grandes invasions menaçait les provinces sep- s.es .
o s r r progrès dan>
tentrionales, on avait vu à l'autre extrémité de Gauieïet ses l'empire, dans les solitudes de l'Egypte et delà Palestine, le christianisme rassembler ces armées de cénobites destinées à former la réserve de la civilisation. Les âmes généreuses s'échappaient des ruines de ce monde romain, qui périssait par l'égoïsme; elles se réfugiaient au désert, et il ne faut pas les
(1) Grégoire de Tours (IV, 43) cite les évèques Salonius, d'Embrun, et Sagittarius, de Gap, qui, armés du casque et du bouclier, combattaient dans les batailles, et s'abandonnaient aux vices les plus honteux. — Epist. S. Gregorii Magni Theodeberto et Theodorico regibus. « Simoniacam hseresim quee prima contra Ecclesiam diabolica plantatione surrepsit... Ut ipsi quisacros ordines appetunt non mores corrigere studeant, sed divitias quibus sacer honor emitur satagant congregare. Hinc etiam fit ut insontes et pauperes a sacris ordinibus prohibiti résiliant. »
et. GF.iur. ir. 7
accuser d'avoir abandonne la société en péril : elles emportaient avec elles la société même, ou du moins l'esprit de sacrifice qui la fonde et la soutient. Les milices monastiques successivement ralliées par les règles de saint Pacôme, de saint Antoine et de saint Basile, se trouvèrent en mesure de passer en Occident au moment où l'invasion en forçait les frontières, de reprendre pied à pied le terrain conquis par la barbarie, et de pousser peu à peu leurs lignes victorieuses jusqu'aux derniers rivages du Nord. Pendant que les empereurs fixaient leur séjour à Trêves pour surveiller de plus près les irruptions des Alemans et des Francs, les disciples de saint Athanase ouvraient dans la même ville le premier monastère des Gaules. Avant la fin du quatrième siècle, saint Martin fondait près de Poitiers l'abbaye de Ligugé, celle de Marmoutiers près de Tours. En même temps les cénobites de Lyon bâtissaient le sanctuaire de l'île Barbe, et Victricius de Rouen jetait des colonies de moines sur les côtes de Flandre. Au siècle suivant, saint Honorât et Cassien, tout pénétrés des traditions de la Thébaïde, les faisaient revivre à Saint-Victor de Marseille et à Lérins. Des deux grandes écoles de Lérins et de Marmoutiers, la vie cénobitique se répandit dans les vallées du Rhône et de la Loire ; le monachisme couvrait déjà l'Aquitaine, la Neustrie et la Bourgogne de ses légions, quand la règle bénédictine acheva de les discipliner. Vers 542, un diacre italien,
nomme Maurus, s'établit à Glanfeuil, au diocèse d'Angers : il venait de cette célèbre abbaye du mont Cassin, vers laquelle commençait à se tourner l'admiration de l'Occident; saint Benoît, en l'envoyant au pays des Francs avec quatre disciples, lui avait remis le livre de la règle, le poids du pain qu'on distribuait chaque jour aux moines et la mesure du vin. C'était bien peu pour la conquête du monde barbare. Mais la règle de saint Benoît régularisait la pratique des trois conseils évangéliques : la pauvreté, la chasteté, l'obéissance. La pauvreté volontaire devait produire le travail libre, qui succéda à l'esclavage, qui fit du défrichement des terres une œuvre de piété et de miséricorde ; et ces hommes sans possessions, en réhabilitant la culture^ commencèrent à reconstituer la propriété. La chasteté n'étouffait pas l'amour, elle l'affranchissait des liens étroits du sang. Les moines avaient un père et des frères dans les murs du cloître, la parole leur donnait des enfants au dehors, l'esprit prévalut sur la chair; et ces hommes sans famille ramenèrent dans le monde une pureté de mœurs qui devait régénérer la famille. Enfin, l'obéissance avait ses garanties raisonnables dans la liberté des vœux, dans les épreuves du noviciat, dans l'élection des supérieurs. Mais, à ces conditions, l'obéissance devenait absolue; elle ne connaissait rien d'impossible; elle supposait le plus difficile des sacrifices, celui de la volonté. Ainsi, quand la force
résistances
le
monachisme
rencontra
était maîtresse du inonde, les moines inauguraient le règne de la conscience; quand la barbarie n'avait pas de caractère plus déclaré que l'horreur de toute dépendance, ils donnaient le spectacle de la vie commune, c'est-à-dire d'une vie de subordination continuelle. Les hommes de la solitude reconstruisaient la société (1).
pueiies Mais ces bienfaits n'étaient pas l'ouvrage d'un jour. Le grand nombre des règles et des réformes
XTztia monastiques faisait assez voir tout ce que cet idéal chrétien de la communauté rencontrait de résistances dans la nature humaine, tout ce qu'il fallait de génie et de sainteté pour réunir sans péril sous un même toit des hommes déjà croyants, déjà résolus à tous les genres d'humiliations et d'austérités. Les monastères n'avaient pas de murs si hauts, ni de portes gardées si fidèlement, que les désordres du siècle n'en forçassent l'entrée. Nous avons trouvé l'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers profanée par les fureurs de deux princesses. L'archevêque Lupus, de Sens, avait dû fuir devant les persécutions de Médégisille, abbé de Saint-Remi. La passion du gain pénétrait avec celle du pouvoir dans les cloîtres les plus réguliers ; et Grégoire de Tours rapporte comme un châtiment de Dieu la mort de trente moines ensevelis par l'éboulement d'une colline où
(1) Saint Augustin, Co)ifessions. VIII, 6. Mabillon, Annales 0. S. Benedicti. Mignet, Mémoire sur V introduction de Vancicnne Germanie dans la société civilisée de l'Europe occidentale.
ils cherchaient de l'airain et du fer. D'ailleurs, les colonies de cénobites, déjà nombreuses dans les contrées de la Gaule qui avaient conservé plus de traces de l'ancienne culture, ne s'aventuraient que lentement sous le ciel froid, dans les forêts stériles, parmi les populations violentes de l'Austrasie. Au sixième siècle, on compte deux cent quatorze établissements religieux des Pyrénées à la Loire, et des bouches du Rhône aux Vosges : on n'en connaît que dix des Vosges au Rhin. Ce n'était pas assez qu'il y eût une législation monastique : il fallait un peuple monastique pour la pratiquer (1).
Cette vocation ne fut pas celle des Francs. Sans doute la France devait compter d'illustres moines, puisqu'elle fut la patrie de saint Rruno et de saint Bernard. Elle introduisit dans les règles monastiques des réformes que toute l'Eglise honora : celles de saint Benoît d'Aniane, celles de Cluny, deCiteaux, de Glairvaux. Pendant quatorze cents ans elle se couvrit d'abbayes, de prieurés, de couvents, n'épargnant, pour les doter, ni la terre, ni les privilèges des rois, ni l'art des architectes et des sculpteurs. Cependant la France ne produisit aucune des grandes règles qui se partagèrent la chrétienté : elle laissa aux Orientaux saint Basile, à l'Italie saint Benoît et saint François d'Assise, à l'Espagne saint Dominique et saint Ignace. Il semble qu'elle fut
(1) Gregor. Turonensis, Hist., IX, 39; IV, 51. Vita S. Lupi, apud Surium, 1 sept. Mabillon, Annales.
douée moins libéralement du génie contemplatif qui fait le fond de la vie religieuse : elle n'a rien à comparer aux ravissements de sainte Catherine de Sienne et de sainte Thérèse. Son partage est l'action. Ce qui lui appartient dans l'histoire du monachisme, ce sont les ordres militaires du Temple et de l'Hôpital. La mission qui lui plaît, c'est de servir Dieu par l'épée. Toute l'inspiration du moyen âge français est déjà dans ce passage du prologue de la loi salique, où l'on entend bien plus le cri de la guerre sainte que la psalmodie du cloître : « Vive le « Christ, qui aime les Francs! Qu'il garde leur « royaume, et remplisse leurs chefs de la lumière « de sa grâce ! qu'il protège l'armée, qu'il leur ac- « corde des signes qui attestent leur foi, la joie, la « paix, la félicité! Que le Seigneur .lésus-Christ « dirige dans le chemin de la piété ceux qui gou- « vernent! Car cette nation est celle qui, petite en « nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le « dur joug des Romains, et qui, après avoir re- « connu la sainteté du baptême, orna somptueusece ment d'or et de pierres précieuses les corps des « saints martyrs que les Romains avaient consumés « parle feu, mutilés parle fer, ou fait déchirer par « les bêtes (1). »
(1) Prologus ad legem salicam, traduction de M. Guizot, Hist. de la civilisation, I, leçon 9e.
Irlandais.
Le peuple monastique des temps barbares, le Destinées
1 > des peuples
peuple missionnaire, et destiné à porter la lumière ^l^65, de la foi et de la science dans les ténèbres croissantes de l'Occident, c'est le peuple irlandais, dont on connaît mieux les malheurs que les services, et dont on n'a pas assez étudié l'étonnante vocation.
Les historiens de la civilisation moderne ont coutume de la faire sortir tout entière de la décadence romaine et des invasions germaniques. Ils ne remarquent pas assez que les Romains finissaient quand les Germains commençaient à peine, que la première de ces deux races était trop vieille pour achever l'éducation de la seconde, et qu'entre elles il avait fallu pour ainsi dire une autre génération pour soutenir la chaîne et former le nœud. C'est la fonction de la race celtique, qu'on voit de bonne heure couvrir, comme d'une couche féconde, une partie de la Germanie, de l'Italie et de l'Espagne, la Gaule, la Bretagne et l'Irlande. La culture latine se
104 CIIAPITI'.K IV.
propagea bientôt chez ces peuples dociles. La moitié des grands écrivains de Rome sortent des provinces celtiques, de la Tarragonaise, de la Narbonnaise, de la Cisalpine; et, dès la fin du premier siècle, les rhéteurs gaulois tiennent école d'éloquence chez les Bretons. Nulle part, le christianisme ne trouva des cœurs plus inclinés et des communications plus rapides. L'Eglise des Gaules enveloppa bientôt dans son prosélytisme le reste des nations celtiques; et pendant qu'elle envoyait, en 429, saint Loup de Troyes et saint Germain d'Auxerre pacifier les troubles que l'hérésie pélagienne excitait chez les Bretons, un Gallo-Romain appelé Patricius, formé à la vie religieuse dans les monastères de Marmou tiers et de Lérins, avait entrepris et presque achevé en trente-trois ans la conversion de l'Irlande (1).
Cette île vierge, où jamais un proconsul n'avait mis le pied, qui n'avait connu ni les exactions de Rome, ni ses orgies, était aussi le seul lieu du monde dont l'Evangile eût pris possession pour ainsi dire sans résistance et sans effusion de sang.
(1) Strabon, IV et VII. Diodore de Sicile, 32. Plutarqun, in Mario, XI. Tacite, Agricola. Juvénal :
Gallia causidicos docuit facunda Britannos.
Martial :
Dicitur et nostros cantare Britannia versus.
Diefenbach, Celtica, II et Ht. Moore, History of Ireland, chap. n. — Confessio S. Patricii.
La première ardeur de la foi, qui partout ailleurs conduisait les chrétiens au martyre, poussait les néophytes irlandais au monastère ; et saint Patrice se félicitait déjà de voiries fils et les filles des chefs des clans se ranger sous la loi du cloître en si grand nombre, que lui-même ne pouvait plus les compter. L'Occident n'avait rien vu de comparable à ces grandes fondations, à ces villes cénobitiques de Bangor, de Clonfert, de Clonard, dont chacune rassembla plus de trois mille hommes. Sans doute les institutions de la Thébaïde, portées sous un ciel si différent, n'y étouffèrent point le caractère national. Le christianisme a toujours traité avec respect les nations converties : il avait épargné les temples de l'Italie et de la Grèce, il ne porta pas la cognée dans les bois sacrés des Irlandais. Le grave génie des druides, leur science, leurs traditions, passèrent d'abord chez les moines pour s'y purifier. Les religieuses de Kildare entretenaient auprès de l'église de Sainte-Brigite un feu bénit qui y brûlait encore au bout de six cents ans. Les plus austères anachorètes ne se défendaient pas de ce respect de la nature qui avait fait le fond du culte de leurs pères. Saint Colomba, sur un rocher des Hébrides, vivait dans un commerce familier avec les bêtes du désert; et quand saint Keivin priait les mains étendues, on rapporte que les oiseaux venaient y pondre leurs œufs. Les bardes entraient au monastère, mais en y portant la harpe nationale,
les chants, les souvenirs du pays; on voit les saints se délasser en écoutant les joueurs de luth ; la poésie nationale fait irruption dans la légende; et, pendant que le moine est enfermé entre les murs étroits de sa cellule, son imagination erre sur les mers avec saint Brendan, ou parcourt le monde invisible à la suite de saint Patrice (1). L'Égiisc 11 ne faut cependant pas répéter, comme on l'a
d'Irlande. ' JT l l
trop dit, que l'Eglise d'Irlande, nourrie des doctrines de l'Asie, repoussait l'autorité des papes ; et que ses moines, de concert avec les Culdées de Bretagne, sauvèrent l'indépendance religieuse au milieu de la servitude universelle du moyen âge. Si les fondateurs des monastères irlandais rappellent souvent, par les dispositions et par les termes de leurs règles, les institutions de l'Orient, c'est à Lérins et dans les écrits de Cassien qu'ils les connurent; c'est de Rome que Patrice tient sa mission; c'est d'elle qu'il a reçu la langue de sa liturgie, les dogmes qu'il enseigne, et les observances qu'il répand. Parcourez ce qui reste de ces premiers siècles, les décrets des conciles nationaux, les pénitentiels, les légendes; vous y retrouverez tout ce que les ennemis de Rome ont rejeté : le sacrifice eucharistique, l'invocation des saints, la prière pour les
(1) Confessio S. Patricii, Giraldus Cambrensis, Topographia Hibemiœ, distinctio 2, cap. xxvm, cap. xxxiv. Vita S. Columbœ, apud Mabillon, Acta SS. 0. S. B., t. I, p. 501. Vita S. Brigitœ, apud Basnage, Thésaurus monumentorum, t. I. Thomas Moore, History of lreland, t. 1.
morts, la confession, le jeûne et l'abstinence. Les dissidences se réduisent à trois points : la forme de la tonsure, les cérémonies accessoires du baptême, et l'époque où il fallait célébrer la fête de Pâques ; ces dissentiments si faibles s'effacent quand les Pères du concile de Lene, tenu en 650, « ayant recouru, disent-ils, à la capitale des villes chrétiennes comme des fils à leur mère, » se conforment à l'usage universel de la chrétienté (1). Les communautés religieuses d'Irlande n'étaient donc pas les gardiennes jalouses de je ne sais quel christia-
(1) Le principal auteur de l'hypothèse d'une ancienne Eglise protestante chez les Celtes est Usher, on Religion ofancient Ir. and Brit. Reprise par Hugues, Horœ britannicœ, elle a passé chez plusieurs écrivains français et allemands, notamment M. Augustin Thierry, Histoire de la conquête d Angleterre , et M. Rettberg, Kirchengeschichte , 1. 1, p. 517. Elle est complètement détruite par Lanigan, Ecclesiastical History,t. Ht; Moore, History of Ireland, chap. xi, et par un savant travail de M. Varin, publié dans le Journal général de l instruction publique du 25 mars 1846. Les preuves innombrables de l'orthodoxie des Irlandais sur tous les points contestés sont dans les Vies des Saints, surtout dans celle de S. Colomba, apud Basnage, Thésaurus monument., t. I, où Ton trouve l'autorité des évêques et la distinction des ordres, la présence réelle, l'intercession des saints, la prière pour les morts. Colomba, abbé de Hy, est précisément le patriarche de ces Culdées dont on a célébré si fcrt l'indépendance et l'aversion pour les innovations romaines. Ajoutez le traité de S. Cummian sur la célébration de la Pàque, et la lettre des Pères du concile de Lene, apud Usher, Epistol. Hibernic, Sylloge n° 11. Lin missel irlandais trouvé à Bobbio, et mentionné par O'Connor dans les Rerum hibemic. Scrip., epist. nuncup. cxxxvni, contient une messe pro defunctis. Un seul point reste acquis à nos adversaires : c'est que l'Église romaine toléra quelque temps chez les Bretons et les Irlandais l'ordination des hommes mariés, comme elle la tolère encore chez les catholiques des rites orientaux. Milner, Inquiry into certain vulgar opinions, letter 14. Synodus Patricii, can. 6, ap. Wilkins, Concil. brit., 1, 2.
nisme hétérodoxe ; c'étaient les colonies et comme les postes avancés de la civilisation latine. Elles en conservaient la science en même temps que la loi, et leurs écoles imitaient ces écoles romaines de la Gaule, d'où étaient sortis tant de flambeaux de l'Eglise: Honorât, Cassien, Salvien, Sulpice Sévère. Elles perpétuaient l'enseignement desseptarts libéraux de l'antiquité ; et la grammaire, avec l'étendue que les anciens donnaient à ce mot, y comprenait l'étude des deux littératures grecque et latine. Des maîtres blanchis dans les exercices de la méditation et de la pénitence y expliquaient Ovide, et formaient les novices a écrire dans le rhythme de Virgile. Cette vie austère, mais pacifique et studieuse, avait sa douceur en des temps si durs. Il semble qu'on en ressente le charme quand on relit le chant que voici, écrit en vers latins rimes à la manière de nos séquences, et qui fut longtemps populaire parmi les religieux de Bangor : « La « règle de Bangor est bonne : elle est droite et dia vine, sévère, sainte et exacte, souverainement « juste et digne d'admiration. — C'est la nef bat- « tue des flots, mais dont rien ne trouble la paix; « c'est une heureuse demeure fondée sur la pierre; « c'est vraiment la vigne transplantée d'Egypte. « C'est la bergerie où le Sauveur garde le troupeau « de son père. — Epouse et reine digne du Christ, « la lumière du soleil fait son vêtement : elle est « simple, elle est savante et invincible, à tous les
« assauts. — Aux fils qui naîtront d'elle, Dieu le « Père prépare une vie bienheureuse en la compa- « gnie des saints, une vie qui ne finira pas. La règle « de Bangor est bonne (1). »
Toutefois, le recueillement des moines d'Irlande était troublé par la passion des pèlerinages et de la prédication. Ces hommes, qui avaient cherché la paix dans la solitude, ne l'y trouvaient pas ; ils se sentaient pressés d'en sortir, de répandre ce feu de la science sacrée qui les brûlait, d'évangéliser les infidèles et les chrétiens dégénérés. Dans leurs songes, dans leurs extases, les anges les appelaient pour leur montrer des peuples assis à l'ombre de la mort ; ils voyaient la mer s'ouvrir devant eux, ou se changer sous leurs pas en une prairie émaillée de fleurs. Ils franchirent le détroit et se répandirent sur les rochers des Hébrides, surleshautes terres de l'Ecosse et dans le Northumberland; ils passèrent en Neustrie et en Flandre, traversèrent le
(1) Vita S. Columbœ : Aldhelm, Epist. apud Usher Sylloge. O'Connor, Annales ultonenses ad ann. 777 . Antiphonarium vetustissimum monasterii Benchorensis, ap. Muratori, Anecdotalatina, t. IV :
Benchuir bona régula, Recta atque divina...
Navis nunquam turbata, Quamvis fluctibus tonsa...
Necnon vinea vera Ex jEgypto transducta...
Christo regina apta, Solis luce amicta, Simplex simul atque docta, Undecunique invieta. .
Renchuir bona régula.
Les missions
irlandaise?
continent, pénétrèrent jusqu'au fond de l'Espagne et de l'Italie, où plusieurs d'entre eux occupèrent des sièges épiscopaux. Du dixième siècle au onzième, c'est-à-dire précisément quand toute science et toute piété menaçaient de s'éteindre, ces maîtres infatigables ne cessaient de sillonner l'Europe, ouvrant des écoles monastiques, enseignant dans celles qu'ils trouvaient ouvertes; et, si les auditeurs leur manquaient, se tournant vers le peuple et criant sur les places publiques: «Oui veut acheter la sagesse? » Mais une sorte de piété filiale les poussait de préférence vers ces Eglises des Gaules, d'où ils avaient reçu l'Evangile. Ils y rapportaient la vigueur d'une race dont le sang n'était pas mêlé, et qui ne connaissait pas les mœurs relâchés du Midi. Ils renouvelèrent les rangs du clergé, qui s'employait à la conversion des païens, et, dès ce moment, on y trouva rassemblés des hommes de trois nations : d'abord les Gallo-Romains, qui formèrent longtemps comme le noyau du sacerdoce; ensuite les Francs, qui n'y étaient pas tous attirés par l'ambition et par la simonie; enfin les Irlandais, qui corrigèrent la mollesse des premiers et l'ignorance des seconds, les rallièrent ensemble et les menèrent en avant. Sous leur conduite, nous verrons la conquête chrétienne s'affermir en Neustrie, passer le Rhin, et s'étendre dans l'Alémannie et la Ravière(l).
(1) Vita S. Livini, Vita S. Fursœi. Monachus Sangallensis, de
Les premières missions des Irlandais n'ont laissé que des traces incertaines; leur caractère ne se déclare, et leur efficacité ne se fait sentir, qu'au moment de l'apostolat de saint Colomban.
En 590, et lorsque les mœurs chrétiennes scm- Apostolat blaient périr chez les Francs par les désordres de s. coiomban. la guerre et par la négligence des prélats, on vit paraître à la cour du roi Gontran un moine étranger. C'était un homme d'environ trente ans, d'une beauté qui attirait tous les regards. Nourri de bonne heure aux lettres divines et humaines, versé dans la grammaire, la rhétorique, la géométrie et les saintes Ecritures, son savoir et sa piété avaient fait l'admiration des religieux de Bangor, parmi lesquels il avait passé sa jeunesse. Après de longues épreuves, il s'était cru inspiré d'aller , comme Abraham, servir Dieu sur une terre lointaine. Douze moines l'accompagnaient. Le roi, touché de l'austérité de ces pèlerins, leur permit de se choisir une demeure dans ses Etals. Ils s'enfoncèrent donc dans les Vosges, et, à l'endroit le plus âpre et le plus désolé, sur les ruines de deux bourgades romaines, au milieu desquelles les idoles des païens étaient encore debout, ils fondèrent successivement
Rébus gestis Caroli Magni. — Au neuvième siècle, l'Irlandais Sedulius, élevé par le pape à l'évêché d'Oreto, en Espagne, écrit un traité de Concordantia Hispaniœ etHiberniœ. En Italie, trois grands évêques irlandais : S. Frigidien (S. Frediano) à Lucques, S.Cataldus à Tarente, S. Donatus à Fiesole. Une Vie inédite de ce dernier, conservée à la Bibliothèque Laurentienne, le montre restaurant l'étude des lettres en même temps que la discipline de l'Église.
les trois monastères d'Anegrai, de Luxeuil et de Fontaines. En effet, ces colons du désert avaient attiré un grand nombre de disciples par le spectacle de leurs vertus, par le triomphe du travail el de la prière sur la stérilité du sol et les terreurs de la solitude. On croyait que toute la nature était soumise à des hommes qui avaient chassé les ours et fécondé les rochers; lorsque saint Colomban traversait les forêts voisines, on disait que les oiseaux venaient se jouer autour de lui, et que les écureuils descendaient des arbres pour se poser sur sa main. Il ne faut pas s'étonner si les cœurs ne résistaient pas à une parole qui touchait les bêtes sauvages, si de tous côtés les nobles amenaient leurs fils, et si, la communauté s'accroissant chaque jour, au bout de vingt ans ce foyer commença à percer de ses clartés les ténèbres de l'Eglise franque et à troubler le sommeil du clergé. C'est ce qui paraît par une lettre où Colomban repousse les accusations portées contre lui touchant sa manière de célébrer la Pâque, et, félicitant les évêques de s'être assemblés en synode, les exhorte à se réunir plus souvent, à convoquer chaque année les conciles prescrits par les canons, à tenir enfin les fervents en haleine et les tièdes dans la crainte (1).
(1) Vita S, Columbani, auctore Joan. Bobbiensi, ap. Mabillon, Acta SS. 0. S. B., t. II. — S. Columbani Epislola 2, apud Biblioth. l'atr. Max., Xll.
En même temps que la réforme de saint Colomban inquiétait la faiblesse des gens d'Eglise, elle n'épargnait pas les vices des hommes de guerre. Thierry II avait hérité du royaume de Bourgogne : il vivait dans ces habitudes de polygamie que la loi barbare autorisait, et dont le christianisme ne corrigea que lentement les rois mérovingiens. Colomban le pressait de chercher les douceurs d'un mariage légitime (ce sont les expressions de la légende) , afin que la race royale sortît d'une reine respectée et non pas d'un lieu de prostitution. Mais Brunehaut, l'aïeule du roi, comme une autre Jézabel, s'opposait aux exhortations du saint; car si les concubines étaient chassées et qu'une reine fût mise à la tête de la cour, elle craignait de perdre une partie de sa dignité et de ses honneurs. Il arriva donc qu'un jour le bienheureux Colomban vint trouver Brunehaut, comme elle séjournait au manoir de Bourcheresse. Et, l'ayant vu dans la cour, elle lui conduisit les fils, que Thierry avait eus de ses adultères: «Voici, ditelle, les fils du roi ; fortifie-les de ta bénédiction. » Le saint répondit : « Sache que ceux-ci ne porteront jamais le sceptre royal, car ils sortent d'un mauvais lieu. » Et Brunehaut furieuse ordonna aux enfants de se retirer. Mais les fureurs de Brunehaut ne pardonnaient pas. Elle souleva les colères des grands et du clergé contre cet étranger, qui s'écartait des coutumes reçues. Le roi Thierry se
rendit à Luxeuil; il voulutforcerlaclôture, pénétrer dans les lieux réguliers du monastère; et comme le serviteur de Dieu l'accablait de reproches: «Je ne suis pas assez fou, s'écria-t-il, pour te donner la couronne du martyre ; » et l'ayant d'abord exilé à Besançon, il le fit ensuite conduire à Nantes, pour le renvoyer en Irlande. Mais la mer repoussa le navire; et le saint, abandonné par ses gardes, traversa la Neustrie et passa auprès du roi Théodebert d'Austrasie, qui le pressa d'évangéliser les païens des frontières (1).
Colomban, rejeté par les chrétiens, avait une autre mission chez les infidèles. Le souvenir des peuples qui ne connaissaient pas le Christ le poursuivait dans le sommeil : il hésitait entre les Germains et les Slaves, lorsqu'un ange lui apparut en songe, et, traçant un cercle : « Voici le monde devant toi, dit-il ; prends à droite ou à gauche, mais ne t'écarte pas de ta route, si tu veux manger le fruit de tes sueurs. x> Le saint, accompagné d'un petit nombre de disciples, se dirigea donc vers le pays des Alemans; il remonta le Rhin, suivit le cours de l'Aar et de la Limnat jusqu'au delà de Zurich, et s'arrêta enfin près du lac de Constance, dans un endroit fertile couronné de inontagnes, au milieu des ruines de la ville ro-
(l)Fredegat\ Chronicon. Vita S. Columbœ : « CuiBrunechildis : t< Régis sunt fîlii : hos tu benedictione robora. » Al ille : « Nequa- « quam, inquit, istos regalia et sceptra suscepturos scias, qui de « lupanaribus emerserunt. » Ma furens parvulos abire jubet. »
maine de Brigantium. C'est dans ce voyage que la légende recueille deux traits qui rattachent étroitement le paganisme des Germains aux traditions Scandinaves. Un jour, Colomban rencontra sur son chemin une troupe de barbares, occupés autour d'une chaudière immense où bouillonnait la cervoise; et, l'homme de Dieu leur ayant demandé ce qu'ils se proposaient de faire, ils répondirent qu'ils sacrifiaient à leur dieu Woden. Cette chaudière rappelait les tonneaux de bière réservés aux libations des convives païens chez les rois francs, et la coupe que les héros de l'Edda vidaient en l'honneur d'Odin. Plus loin, les missionnaires, étant entrés dans un ancien oratoire dédié à sainte Aurélie et profané par les barbares, y trouvèrent trois images dorées attachées à la muraille, que le peuple des environs adorait, en disant : « Ce sont là les anciens dieux du pays, dont la protection nous a conservés nous et nos biens jusqu'à ce jour (1). » La légende ajoute que l'un des trois dieux était celui du tonnerre; et tout semble indiquer la trinilé germanique, Donar, Woden et Saxnot, honorés dans le sanctuaire en ruines, comme Odin, Thor et
(1) Fredegar. Chronicon. Vita S. Columbœ. Vita S. Galli, apud Pertz Monumenta. Vita S. Galli, apud Acte SS. 0. S. B., sect. II, p. 233 : « Repererunt autem in lemplo très imagines sereas deauratas, parieti affixas, quas populus dimisso altaris sacri cultu adorabat, et, oblatis sacrificiis, dicere consuevit « Isti sunt dii veteres « et antiqui hujus loci tutores, quorum solatio et nos et nostra per- « durant usque ad prsesens. »
Freyr, dans le temple doré d'Upsal. L'opiniâtreté d'une religion qui avait des racines si profondes n'effraya pas le zèle de Colomban : il renversa la coupe des libations, brisa les idoles et en jeta les débris dans le lac. En même temps, il exhortait le peuple à quitter des dieux impuissants, purifiait l'autel de sainte Aurélie, et, y célébrant les saints mystères, reprenait possession du pays au nom du Christ. La colonie monastique se reposa trois ans à Brigantium, les uns s'employant à la culture des terres, les autres à faire des filets, plusieurs au ministère de la parole. Mais, comme on les accusait auprès du duc des Alemans d'effaroucher le gibier de ses chasses, et deux des moines ayant péri par les mains des voleurs, Colomban rassembla ses frères et leur dit : « Nous avions trouvé une conque d'or; mais elle était pleine de serpents. » Il secoua donc la poussière de ses souliers, passa les Alpes, et descendit en Italie : c'est là qu'il fonda chez d'autres Germains, chez les Lombards, le monastère de Bobbio, troisième et dernière station de ce pèlerinage, dont il faut étudier les bienfaits.
Les modernes ont admiré la mission de saint Colomban. Ils ont loué les traits pittoresques, les vives couleurs de sa légende, et comme ce parfum sauvage du désert qui s'en exhale. Ils finissent par aimer le caractère impétueux de ce moine, qui les scandalise un peu de la violence de son zèle et de l'âpreté de ses discours. Plusieurs ont vanté sa fidé-
lité aux traditions de l'indépendance irlandaise, et sa résistance à l'autorité des évêquesde Rome. Quelques-uns pensent, au contraire, que l'isolement jaloux où Colomban s'enferma borna ses conquêtes, et que le prosélytisme irlandais, plus occupé d'étonner les hommes par des vertus inimitables que de les toucher par la parole et par les œuvres, dut abandonner enfin la conversion de la Germanie à des esprits moins fiers et à des mains plus actives (1).
Tout n'est pas sans fondement dans des juge- Rè le de
x'J' 4.1 *1J ' j. n 1 1 > S- Colomban.
ments si divers : et la règle de saint Lolomban, ou éclate surtout son génie, eut en effet de quoi effrayer les délicats. Au fond, on n'y trouve que les conditions ordinaires de l'état monastique, mais toutes poussées à une perfection capable de désespérer la nature : l'obéissance, mais jusqu'à la mort; la pauvreté, mais jusqu'à l'oubli des choses terrestres; la pureté, mais jusqu'à ce point que le péché de la chair n'est pas plus prévu dans la règle que le parricide dans la loi de Solon. Voici en quels termes le législateur trace la vie de ce peuple, auquel il a ouvert ses cloîtres : « Que le moine vive dans le « monastère sous la loi d'un seul et dans la compa- « gnie de plusieurs, pour apprendre de l'un Phu-
(1) M. Ampère a publié une savante et ingénieuse leçon sur S. Colomban dans Y Histoire littéraire de France, t. II, chap. xvn. Cf. Guizot, Hist. delà civilisation, t. II, leçon XVI. Rettber^, Kirchengeschichte, t. II, p. 35. Hefele, Geschichte der Einfiihrung des Cristenthums im Sudwestlichen Deutschland.
« milité, des autres la patience. Qu'il ne fasse « point ce qu'il veut. Il doit manger ce qu'on lui « commande, ne posséder qu'autant qu'il reçoit, « obéir à qui lui déplaît. 11 n'ira chercher son lit « qu'épuisé de fatigue; il faut qu'il s'endorme en «. s'y rendant, qu'il en sorte avant d'avoir achevé « son sommeil. S'il a souffert une injure, qu'il se « taise; qu'il craigne son supérieur comme Dieu, « et qu'il l'aime comme un père. 11 ne jugera pas la « décision des plus anciens : son devoir est d'obéir « et d'accomplir les commandements, selon cette « parole de Moïse: «Ecoute, Israël, et tais-toi. » « Comme il faut toujours avancer, il faut toujours « prier, toujours travailler, étudier toujours. » Telle était pourtant la loi qui peuplait la solitude de Luxeuil, qui devait en sortir pour former ou réformer un nombre infini de communautés; tant cet âge de fer voulait une verge de fer, tant la société en désordre avait besoin d'être ramenée à l'école des privations et de l'obéissance ! Toutefois la règle de saint Colomban, par une rédaction vague et plus prodigue de maximes générales que de pratiques; par cette dureté même qui ne pouvait avoir qu'un temps, par ces dispositions pénitentiaires qui châtiaient du fouet les moindres négligences, le cédait incontestablement à la règle de saint Benoît, dont on a toujours admiré la précision et la mesure, dont les soixante-treize articles suivent le moine à toutes les heures du jour et de
la nuit, le contiennent sans l'étouffer, et l'humilient sans l'avilir. Voilà pourquoi la règle bénédictine devait prévaloir sur celle de saint Golomban, et la remplacer, dès la fin du huitième siècle, jusque dans les colonies religieuses de l'Irlande (1).
Toutefois, Colomban n'avait pas si sévèrement sespoéSie= banni de ses cloîtres les consolations de la terre, qu'il n'y eût laissé place aux lettres. Cet esprit austère était aussi un esprit orné. A l'âge de soixantehuit ans, le fondateur de tant de monastères adresse à un ami une épître en vers adoniques, tout embaumée, pour ainsi dire, de poétiques réminiscences. 11 le prie de ne point mépriser ces petits vers, ces courtes mesures « sous lesquels Sapho, la « grande muse des Lesbiens, aimait à enchaîner de « mélodieux accents. » Il compare les joies de l'amitié aux vains trésors qui font périr avec eux les empires : « La toison d'or fut la cause de beaucoup « de maux : une pomme d'or troubla le banquet « des dieux, et arma la jeunesse dorienne contre « l'opulent royaume des Troyens. La pluie d'or « pénétra la tour de Danaé. Pour un collier d'or, « Amphiaraûs fut vendu par une perfide épouse. « C'est au poids de l'or qu'Achille vendit à Priam « le corps de son fils. Et l'on assure que les portes « de Pluton s'ouvrent devant un rameau d'or... Je
(1) Régula S. Colurabani, Biblioth. Pair. Max., XII. Fleury, Hist.ecclés., t. VIII, livre XXXV. Mabillon, Annales Ord. S. B., t. I. Rettberg, t. II, p. 678.
« vous conseille donc, ô noble frère ! de renoncer « aux vaines sollicitudes. Que sert d'engraisser de « farine et de son des coursiers généreux? Que sert « d'ajouter le gain au gain, et de mettre denier sur « denier? Pourquoi vous rendre le complice des « pervers dont vous recevez les présents? Le Christ « a horreur des présents de l'iniquité... Je diclais « ainsi, accablé de maux cruels que souffre mon « corps fragile, brisé par l'âge. Car tandis que les c< temps précipitent leur cours, j'atteins la dix-hui- « tième olympiade de ma vie. Tout passe, et les « jours irréparables s'enfuient. Vivez , soyez fort, « soyez heureux, et souvenez-vous de la triste a Vieillesse ! » En perpétuant ainsi le culte de l'antiquité, en ordonnant d'étudier toujours, Colomban faisait de ses monastères autant d'écoles ; il tirait ses disciples de la spéculation et de l'isolement, ' pour les jeter dans la pratique, pour leur donner prise sur la société. Sa sollicitude était si loin de s'enfermer dans les murs de l'abbaye, que nous avons de lui trois pénitentiels, c'est-à-dire trois traités de pénitence ecclésiastique, l'un pour les moines, le second pour les clercs, le dernier pour les laïques. C'est là qu'il faut chercher cette distinction profonde du précepte et du conseil, des devoirs et de la perfection, qui fait la grandeur et la solidité de la morale chrétienne. Pendant que le moine est punissable de la plus faible infraction à la règle qu'il a volontairement acceptée, et qu'il y a des
avec Rome.
expiations pour le murmure, pour la violation du silence, pour l'oubli d'un signe de croix, les crimes des laïques sont l'idolâtrie, l'homicide, l'adultère, l'inceste, la fornication, le vol, le parjure et l'ivresse. Le clerc qui frappe un homme jusqu'à effusion de sang fera pénitence pendant un an; le laïque, quarante jours. Ce maître si dur pour les forts, pour ceux qui ont la science, qui ont la paix du désert, devient tout à coup condescendant pour ceux qui vivent dans les tentations d'un siècle violent, pour les ignorants et les faibles (1).
Enfin, s'il est vrai, que saint Golomban défendit ses
' *■ rapports
avec opiniâtreté, quelquefois avec emportement, l'usage de l'Irlande en ce qui touchait la célébration de la Pâque; si, dans ses lettres, il exhorte sévèrement BonifacelV à faire son devoir de pape, et à prendre garde que le juge des pasteurs ne le trouve endormi, cette hardiesse n'a rien qui puisse étonner, quand on connaît la liberté du langage des saints, l'éloquence désordonnée du septième siècle
(1) Opéra S. Columbani, Bibl. Pair. Max., XII. Ibid., Epistola ad Fedolium :
Accipe, quœso, Nu ne bipedali Condita versu Carminulorum Mimera parva...
Inclyta vates, Nomine Sappho, Versibus istis Dulce solebat Edere carmen...
Vive, vale laetus, tristisque mémento senectae.
el le zèle amer des hommes du Nord. Ce temps était de ceux où la pensée, cessant d'être maîtresse de la parole, se laisse trahir par l'excès comme par l'insuffisance de l'expression ; où l'écrivain dit moins qu'il ne veut, plus qu'il ne veut, rarement ce qu'il veut. Saint Colomhan reproche à BonifacelV ce je ne sais quoi d'orgueilleux qui le pousse à réclamer plus d'autorité que les autres dans les choses divines. Il faut bien croire qu'il le blâme seulement de s'élever au-dessus des papes ses prédécesseurs, et qu'en attaquant la personne, il respecte le siège, puisqu'il ajoute aussitôt : « Nous tous, Hiber- « nois, qui habitons les extrémités du monde, « nous sommes les disciples de saint Pierre, « de saint Paul, des apôtres, qui ont écrit sous « la dictée de l'Esprit-Saint : nous ne recevons « rien de plus que la doctrine'apostolique, telle que ci Rome nous l'a transmise... Nous sommes liés à « la chaire de saint Pierre; et, quoique Rome soit a grande et célèbre, c'est à cause de cette chaire c< seulement qu'elle nous paraît célèbre et grande . . . « Depuis que l'Esprit de Dieu , entraîné vers « l'Océan par ces deux nobles coursiers dont « Rome est si heureuse de posséder les reliques, « par les apôtres Pierre et Paul, a passé le détroit, « leurs successeurs sont à leurs yeux grands et « illustres, et ils deviennent presque célestes pour « nous. » Dételles paroles sont décisives ; mais l'esprit de Colomban éclate moins encore dans ses pa-
rôles quedans cette famille religieuse qui lui survit, qui se propage par tout l'Occident sans y porter ni la haine de Rome ni le goût de la révolte, et qui n'aurait jamais étendu si loin ses rameaux, si le schisme en eût desséché la racine (1).
L'école monastique de Luxeuil vient de s'ouvrir, Le
, ... | ., • \ i • monastère
et avant le milieu du septième siècle on en voit de
1 Luxeuil.
sortir les réformateurs du clergé austrasien. Ce w^a^ sont d'abord des évêques : Ragnacaire de Râle, en ustrasie- Chagnoald de Laon, Achar de Noyon, Audomar de Thérouanne , tous barbares d'origine, mais dont la fougue, domptée, non pas éteinte, par l'éducation du cloître, devait ranimer le corps attiédi de l'épiscopat. Ce sont ensuite les fondateurs de monastères : le Franc Romaric, qui bâtit Remiremont; Théodefrid, premier abbé de Corbie ; l'Irlandais Dichuill , honoré sous le nom de saint Dié ; l'Aquitain Remacle, appelé d'abord à gouverner l'abbaye de Solignac, et qui plus tard éleva celle de Stavelo et de Malmedy. En même temps que la règle de saint Colomban prenait possession de ces nouvelles colonies, son nom repassait la mer avec tout l'éclat de la sainteté, agitait les monastères d'Irlande, et y multipliait les vocations. Le nombre des Irlandais sur le continent devint tel, qu'en plusieurs lieux on éleva des hospices destinés aux pèlerins de leur nation. On ne recevait pas impunément des hôtes si élo-
(1) S. Columbani Epist. ad Bonifacium Papam.
quents et d'un si grand exemple : les nobles se dépossédaient pour les retenir, pour leur bâtir des cellules, quelquefois pour y aller vivre sous leurs lois. C'est ainsi que, les prêtres Caidoc et Fricor ayant converti un seigneur nommé Riquier, il embrassa la pénitence avec tant de ferveur, qu'il donna la liberté à ses esclaves, prit les ordres, et devint le fondateur de la fameuse abbayede Centule. Vers le même temps, l'Irlandais Roding s'établissait à Beaulieu, au cœur de la forêt de l'Argonne. Sidonius, de la même nation, s'arrêtait à Calais; les deux moines Ultan et Foillan obtenaient la terre de Fosse, au diocèse de Maëstricht. Saint Fursy, leur frère, avait pénétré jusqu'en Neustrie, où il fonda le monastère deLagny: les peuples accouraient pour voir cet étranger myslérieux qui avait connu la mort. Car on disait que, détachée en songe de l'enveloppe terrestre, l'âme de Fursy, sous la conduite de trois anges, avait visité l'enfer et le ciel ; il y avait appris les malheurs qui menaçaient le monde, à cause des péchés des rois, des évêques et des moines. Mais aucun de ces pèlerins ne devait égaler la gloire de l'évêque Livin, qui, abandonnant son siège et sa patrie, était venu évangéliser les infidèles auprès de Gand, et périr par leurs mains. Toute l'Eglise des Gaules honora sa mort; et nous-mêmes, nous nous émouvons encore à la lecture d'une épître que cet homme simple et bon écrivait, un peu avant son martyre, à Florbert, son
ami. Florbertlui avait envoyé des vivres, et lui demandait des vers. Livin s'excuse sur la tristesse du ciel et la dureté des hommes, « J'ai vu, dit-il, un « soleil sans rayons, un jour sans lumière, et des « nuits sans repos. Autour de moi s'ameute un peu- « pie impie et qui demande mon sang. 0 peuple, a quel mal t'ai-je fait? C'est la paix que je t'ap- ,c< porte : pourquoi me déclarer la guerre? Mais ta « barbarie fera mon triomphe, et me donnera la « palme du martyre; je sais en qui je me confie, et « mon espoir ne sera pas trompé. Tandis que « j'écris ces vers, l'âne des provisions m'arrive, « pliant sous le fardeau ; il m'apporte tout ce qui « fait les délices des champs, et le lait, et le beurre, « et les œufs ; les fromages pressent les joncs des « paniers trop étroits. Que tardes-tu, bonne menace gère? Hâte le pas, et rassemble tes nouvelles ricc chesses, toi si pauvre ce matin ! » Et le bon évêque finit par un touchant retour sur sa jeunesse, et sur ce nom de poëte que lui donnaient ses compagnons de noviciat, ce Je ne suis plus ce que je fus, c< et j'ai perdu le don des vers joyeux (1). »
(1) Mabillon, Annales, I. Acta SS. 0. S. B., srec. II. Vita S. Eustasii, Vita S. Fursœi, Vita S. Livini. — Concilium Meldense, ann. 845, can. 40. Valois, Notitia Galliarum, p. 442. O'Connor, Script. Rer. Hibern., epist. nuncupat. ccxxvi. Fleury. Histoire ecclésiastique, t. Vf II, livre XXXVII. Rettberg, Kirchengeschichte, t. I. Epistola S. Livini ad Florbertum abbatem, apud Usher, Epist- Hibern. Sylloge :
Audeo mira loqui : solem sine lumine vidi ; Esl sine lucc dies, sic sine pace quies...
. ,Lcf . La mission des Irlandais en Àustrasie fut surtout
Irlandais
réguiîriseSt d'étendre et de régulariser les institutions monas-
les •
institutions tiques. L'exemple de Colomban et des siens plai-
nionastiques. .
sait aux âmes hardies, entraînait les limides, et tournait pour ainsi dire du même côté tout l'effort de la société chrétienne. L'esprit des solitaires de Luxeuil gagnait le monde, et se faisait sentir dans l'Église et dans l'État. Saint Éloi et saint Àmand ne pensent pas avoir achevé la conversion de la Flandre, s'ils ne la couvrent de monastères. Leurs disciples peuplent les deux abbayes de Gand, celles de Tournai, de Saint-Ghislain et de Marchiennes, de Saint-Tron, de Lobes. La famille des Carlovingiens, de ces grands civilisateurs, s'illustre déjà par le nombre de ses fondations. La veuve et les filles de Pépin de Landen, Itta, Begga, Gerlrude, prennent le voile, forment les communautés de Nivelles et d'Àndane ; et, pour instruire au chant des psaumes les vierges qu'elles rassemblent , elles appellent encore des maîtres irlandais. Plus tard, Pépin d'Héristal et Plectrude ouvrent à
Hœc quoque dum scribo, properans agitator aselli
Munere nos solito pondère lassus adit.
Ruris delicias affert, eum lacté bulyrum,
Ovaque; caseoli plena canistra premunt.
Hospita, quid restas? Effe-r jam seduta gressum :
Colligc divitias quae modo pauper eras... Non suni qui fueram l'estivo carminé laetus :
Qualiter esse queam, tela cruenta videns?
La Vie de S. Fridolin, ap. Bolland., Acta SS. Mart., I, attribue aussi à cet Irlandais la fondation de Saint-Avold, au diocèse de Metz*
d'autres pèlerins d'Irlande le monastère de Saint- Mari in de Cologne, fondent dans la même ville Sainte-Marie du Capitole, et Sustern au diocèse de Maastricht. Dans ces institutions, il faut voir autre chose que la terreur d'un mourant ou d'un grand coupable qui cherche à pourvoir au salut de son âme par les prières d'autrui, au(re chose surtout que des milliers de vies consumées dans l'oisiveté du cloître et dans l'ennui d'une psalmodie éternelle : il y faut reconnaître l'inspiration religieuse premièrement, mais aussi le dessein d'une sainte politique. Les abbayes du septième siècle, avec leurs populations de trois cents, de cinq cents moines, étaient comme autant de forteresses dont les murs arrêtaient les incursions des infidèles. Elles s'échelonnèrent des bords de la Somme à ceux du Rhin, cernant l'Austrasie par le Nord, la séparant des contrées païennes, et l'enfermant pour toujours dans les frontières agrandies de la chrétienté. Les abbayes étaient des colonies immobiles au milieu du peuple mobile des campagnes. Ces sociétés, qui ne mouraient pas, qui n'abdiquaient pas comme les évêques, qui ne se laissaient pas entraîner comme eux à la suite des rois, qui résistaient mieux qu'eux à la fraude et à la violence ; ces sociétés obéissantes, chastes, laborieuses, étonnaient les barbares, les retenaient par leurs bienfaits, et les fixaient enfin, ce qui était beaucoup pour les civiliser. Nous avons considéré les abbayes comme des écoles de science
sacrée et profane; c'étaient en même temps des écoles d'industrie et d'agriculture , qui conservaient dans leurs ateliers tous les arts de l'antiquité, qui poussaient avec l'opiniâtreté des vieux Romains le défrichement des déserts. C'est là aussi qu'on voit commencer cette innovation des temps chrétiens, l'éducation des femmes. A l'exemple de la ville cénobitique de Kildare, fondée par sainte Brigite, où une abbesse et un évêque gouvernaient de concert deux grandes communautés de moines et de religieuses, les monastères doubles s'étaient propagés en Irlande, et plus tard, en Austrasie, où l'on connaît ceux de Nivelles, de Maubeuge et de Remiremont. Les hommes et les femmes y vivaient assurément séparés, mais sous une même loi. A Remiremont, l'abbé avait le gouvernement spirituel ; l'abbesse semble l'avoir retenu à Nivelles et à Maubeuge. Cette discipline, qui convenait à l'admirable pureté des mœurs irlandaises, ne devait pas se soutenir chez les Francs. Mais les monastères de femmes se multiplièrent ; la crosse de leurs abbesses se fit respecter des seigneurs voisins; leurs bibliothèques s'enrichirent des textes classiques, leurs religieuses prirent rang parmi les chroniqueurs et les poêles. L'égalité des âmes, que la sagesse antique avait méconnue, devait reparaître dans les monastères pour rentrer dans la famille. Ces graves fondatrices du septième siècle, qui n'avaient songé qu'à l'éducation de quelques
centaines de filles barbares, commencèrent celle du peuple le plus chevaleresque et le plus poli de la terre (1).
La conversion des Francs d'Àustrasie entraînait celle de trois peuples rangés sous leur dépendance, je veux dire les Alemans, les Thuringiens et les Bavarois.
Les tribus qui avaient formé la puissante confé- Les
missions
dération des Alemans, chassées de la rive gauche irlandaises
en
du Rhin par les armées de Clovis, s'étaient reje- Alemanmetées dans les vallées de la Souabe et de la Suisse. Contenues dans la soumission par des officiers francs, elles conservèrent longtemps la liberté de leurs crovances et de leurs mœurs :' elles avaient des temples connus et des sacrifices publics. Un petit nombre de prêtres dispersés dans les anciennes villes romaines suffisaient à peine à garder les ruines des églises, et ne pouvaient rien pour la conversion des conquérants. Quand les Alemans suivirent Théodebert en Italie, ils se distinguaient encore des Francs, leurs compagnons d'armes, par la grossièreté de leur idolâtrie et par leur fureur contre les lieux saints. C'est cependant vers ces peuples redoutés, vers les gorges des Alpes où les pèlerins les plus hardis ne se hasardaient qu'en
(1) Mabillon, Annales, t. I. Acta SS. 0. S. B. sœc. II et Ilf. Yita Romarici, Vita Gertritdis. Martvrol. Roman., 30 januar. Fleury, Hist. ecclésiast., liv. XXXVII, XXXVIII, XXXIX. Rettberg, Kirchengeschichte, t I. M. Varin a lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres un savant mémoire sur les monastères doubles.
ET. GEBH. II. 9
tremblant, que se tourna d'abord le prosélytisme des Irlandais, si l'on peut ajouter foi à la légende de saint Fridolin, écrite au dixième siècle par un moine de Seckingen. Fridolin, d'une noble famille d'Irlande, venu dans les Gaules sous le règne de Clovis, après avoir visité le tombeau de saint Hilaire de Poitiers, avait traversé l'Austrasie et le pays des Alemans jusqu'à Coire, prêchant la foi et dédiant à saint Hilaire plusieurs oratoires, dont le plus célèbre devint le berceau de la ville de Glaris. On ajoutait qu'averti en songe de s'arrêter sur une terre déserte au milieu du Rhin, il avait pris possession de l'île de Seckingen, où il fonda un monastère double, selon l'usagé de sa nation. Plus tard, deux autres Irlandais sont poussés vers les mêmes contrées. L'anachorète Trudpert bâtit dans la forêt Noire un ermitage autour duquel doit s'élever un jour Fribourg en Brisgau. Un jeune homme appelé Findan, enlevé par des pirates sur les côtes de sa patrie, s'arrache de leurs mains, se jette à la nage et aborde en Belgique, remonte le Rhin, et achève sa vie dans l'exercice de la pénitence à Rheinau, près de Schaffouse(l).
Il semble que les moines d'Irlande eurent comme
(1) À^athias. Hist.l, cap. vu. Yila S. Columbani, Vita S. Galli, Vita S. Pirmini, ap. Acta SS. 0. S. B., suîc. 2 et 3. Vita S. Fndolini, ap. Bolland., Ment. I, p. 455. Lorentz, Acta S. Trudperti martyris; Argentorati 1774, Vita S. Findani, ap. Coldast., Script, rentra Allcmanicarum.
un attrait plus vif pour ces lieux sauvages, pour ces vertes montagnes couronnées de glaciers, qui leur rappelaient les pâturages et les neiges de leur pays. Mais c'était peu d'avoir donné aux déserts le spectacle de l'ascétisme chrétien, il appartenait à l'apostolat de saint Colomban d'entraîner les peuples. Nous l'avons vu pendant trois ans s'attacher à la conversion des païens, troubler leurs orgies, briser leurs faux dieux, et s'éloigner enfin, comme il disait, de ce nid de vipères. Mais, tandis qu'il s'acheminait vers l'Italie, un de ses religieux appelé Gallus fut retenu par la lièvre, et resta chez les Alemans. C'était un homme éloquent, qui parlait la langue des Germains, et dont les discours avaient touché un grand nombre d'infidèles. Il ne faut donc pas s'étonner si la légende fait fuir les esprits mauvais, c'est-à-dire les anciens dieux, devant lui. Elle raconte qu'un soir, comme Gallus jetait ses filets dans le lac, il entendit le démon de la montagne appeler le démon des eaux : « Lève-toi, lui criait-il, et viens « à mon secours; car ces étrangers m'ont chassé « de mon temple. » Et le démon des eaux répondait : « Voici l'un d'entre eux, à qui je n'ai c< jamais pu nuire. J'ai tenté de rompre ses filets, « mais je pleure ma défaite ; car il est toujours « muni du signe de la prière, et le sommeil ne « le surprend jamais. » Mais le serviteur de Dieu, au nom du Christ, leur commanda de se retirer,
et leurs derniers eris se perdirent dans le silence de la nuit (1).
Après le départ de ses compagnons, Gallus fut saisi d'une grande tristesse; et dès que la fièvre l'eut quitté, allant trouver le diacre Hiltibold, il lui demanda s'il connaissait dans le voisinage un lieu convenable pour y élever un oratoire et une cellule, « car, disait-il, mon âme a désiré d'un désir extrême finir ses jours terrestres dans la solitude. » Le diacre répondit : « Mon père, je connais un désert âpre et resserré entre de hautes montagnes, mais tout peuplé d'ours, de loups et de sangliers. » Le saint répliqua : « Si le Seigneur est avec nous, qui sera contre nous?» Et le lendemain, au point du jour, ils se mirent en chemin. À la neuvième heure, le diacre proposa de prendre le repas ; mais le serviteur de Dieu déclara qu'il ne mangerait point avant que le Christ lui eût montré le lieu de sa demeure; et ils continuèrent de marcher jusqu'à l'endroit où la petite rivière de
(I) Vita S. Galli, apud Pertz, t. II, p. 5. On voit ici les traces de cette poésie rimée qui tendait à s'introduire dans la prose des légendes : peut-être faut-il y reconnaître le reste d'un ancien chant populaire parmi les populations latines de la Suisse, recueilli plus tard par le biographe de Saint Gall.
Ecce peregr'mi vencrunt, Qui me de tcniplo ejeccrunt.
— En anus illorum est in pclogo, Gui nunquam nocerc potero.
Volui enim rctia sua lœilere; Scd me vîctum probo lugere.
Signo orationis est semper clausus, ÎS'cc unquam somno oppressus.
Steinach, tombant de la montagne, se creuse un lit dans le rocher. Or, comme Gallus cheminait en priant, son pied s'embarrassa dans les broussailles, et il tomba. Le diacre voulait le relever; mais lui s'écria : c< Laissez-moi, ce lieu est celui de mon repos pour les siècles. C'est ici que j'aurai ma demeure, parce que je l'ai choisie. » Et, s'étant fait une croix d'une branche de coudrier, il la planta, y suspendit la petite châsse où il portait des reliques, et s'agenouilla pour demander à Dieu de rendre ce désert habitable. Ensuite les deux pèlerins prirent leur nourriture, et dormirent. Mais pendant la nuit le saint se leva pour prier encore; et, pendant qu'il était en oraison, un ours descendu de la montagne vint dévorer les restes du repas. Gallus, sans se troubler, lui jeta un pain, et lui dit : «Au nom du a Christ, retire-toi de cette vallée, les montagnes et « les collines te seront communes avec nous, mais « à condition que tu ne feras de mal ni aux trouce peaux ni aux hommes. » Le lendemain, le diacre alla pêcher à la cascade ; et, comme il lançait les filets, deux démons lui apparurent sous la figure de deux femmes nues qui lui jetaient des pierres, en l'accusant d'avoir amené dans la solitude cet homme sévère, l'implacable ennemi de leur race. Mais Gallus, étant survenu, exorcisa les fantômes ; on les vit fuir en remontant le cours de la cascade, et longtemps encore on entendit dans la montagne comme des voix de femmes qui pleuraient, et qui
demandaient si le chrétien était toujours dans le désert. C'est le récit de la légende; elle fait admirablement ressortir tout ce qui restait encore du paganisme dans les imaginations, et le combat engagé entre le dieu nouveau et les anciennes divinités qui avaient pour ainsi dire toute la nature dans leur parti. Ces esprits des lacs et des glaciers, ces Ondines qui narguent le pêcheur, sont les souvenirs tout vivants de la mythologie germanique. S'ils fuientdevantlaparoleduserviteur deDieu,c'estpour se réfugier plus loin : et, cinq siècles après, quand le poëte des Nibelungen représente les guerriers bourguignons chevauchant à travers l'Allemagne et se rendant à la cour d'Attila, les Ondines les arrêtent au passage du Danube, pour leur prédire une mort violente au milieu des festins (1).
Cependant l'histoire se dégage de la légende, et l'accord des récits contemporains ne permet pas de révoquer en doute le séjour de Gallus dans ces montagnes auxquelles il devait donner son nom. Le saint avait trouvé entre deux ruisseaux un lieu aplani et couvert d'un bois très-agréable. C'est là qu'il bâtit sa cellule. Bientôt deux disciples vinrent la partager avec lui : peu à peu leur nombre s'éleva jusqu'à douze. La route qui conduisait à l'humble monastère se frayait sous les pas des pèlerins. La renommée de Gallus s'étendit à ce point,
(1) Vita S, GalU. Cf. JSibcluwjcn, Aventure 25; Grimm, Deutsche Mythologie, 456.
que le choix du clergé et du peuple vint l'arracher de son désert pour le faire asseoir sur le siège épiscopal de Constance. Il descendit donc à Constance, et parut dans l'assemblée, mais pour y refuser l'épiscopat; et, ayant fait élire à sa place Jean son disciple, il prononça, en le présentant au peuple, un discours qui nous est resté. 11 y embrasse tout l'ensemble de la doctrine chrétienne, partant de Dieu et de la création pour descendre le cours des temps, expliquant l'économie de la chute et de Ja rédemption, la mission des apôtres et la vocation des gentils, et faisant servir toute l'histoire de l'humanité comme d'introduction à son apostolat auprès de ces pauvres gens, de ces chasseurs et de ces pâtres, réunis, pour l'entendre, sur les ruines d'une bourgade romaine. « C'est pourquoi, dit-il, « nous vous supplions au nom du Christ de vivre a comme il convient à des chrétiens, évitant la con- « cupiscence, l'ivresse qui prive l'homme de sa « raison, la fornication qui le souille, l'avarice qui « est une idolâtrie, l'emportement de la colère, les a nuages de la mauvaise tristesse; mais soyez mice séricordieux les uns pour les autres, vous pardonce nant comme Dieu vous a pardonné. Ayez soin de « racheter vos péchés passés par la pénitence et « par l'aumône, et de prévenir les péchés futurs « avec l'ordre de Dieu, sachant que le jour du juge- « ment approche, et que l'heure de la mort est ince certaine. » On reconnaît dans le texte latin qui
nous reste de ce discours, probablement prononcé en langue barbare, toutes les habitudes de la prédication irlandaise: une théologie savante, et qui ne se défend même pas des réminiscences de la littérature profane ; une exposition lumineuse du dogme, une interprétation charitable de la morale évangélique, et cette judicieuse distinction entre les conseils réservés au petit nombre et les lois faites pour tous, ce si douces que nul, s'il n'est bien « ignorant et bien indigne, ne peut être exclu du « royaume de Dieu. » La cellule de ce prédicateur populaire, le lieu d'où il avait chassé les ours, fut le commencement de la grande abbaye de Saint- Gall, destinée à devenir la lumière de l'Allemagne méridionale, à ranger sous son autorité de nombreux vassaux dont elle polissait les mœurs, à ouvrir enfin ces écoles fameuses où le génie national fut nourri dans l'étude de l'antiquité, et d'où l'on verra sortir un jour, a la suite des théologiens et des chroniqueurs , les premiers poètes populaires (1).
La fondation de Saint-Gall acheva de réduire le pays des Alemans en province chrétienne. Ces hommes farouches, qui ne croyaient qu'à leur épée, crurent à la puissance pacifique de la croix. Ils en mirent le signe sur leurs armes. Des fouilles récentes dans le pays de V.aud ont mis au jour des
(1) Vita S. Galli, Sermo S. Gatti, apud Basnage, Thésaurus, t. I, p. 781.
sculptures barbares, et, parmi des ossements, des bracelets, des colliers, des fermoirs d'un grossier travail, mais chargés de symboles chrétiens. On y voit des croix, des hommes en prière, et sur une agrafe de baudrier un sujet souvent répété dans les peintures des catacombes : Daniel debout, les mains étendues entre deux lions. Une inscription en caractères latins nomme le guerrier qui porta ce riche ornement : nasualdus nansa vivat : deo utere
FELIX DANIHIL (1).
Le christianisme devait trouver un accès plus Les
fan -i 1 î rn • < î ■ n* Irlandais en
diliicile chez les lhuringiens, ou la civilisation Thuringe. romaine ne lui avait pas frayé les voies, où la vieille religion du Nord était pour ainsi dire sur son terrain, retranchée derrière ses fleuves et ses bois sacrés. Dès le sixième siècle, la dernière héritière, des rois de Thuringe, Radegonde, avait abjure les erreurs de ses pères, et poussé le zèle jusqu'à ce point qu'en se rendant au pays des Francs elle brûla sur sa route un temple d'idoles. Mais la nation resta païenne ; et, lorsque Dagobert visita la Thuringe en 622, il y trouva toute la barbarie des mœurs antiques. Un noble du pays, nommé Odilon, qui avait dans son manoir un parent malade, ayant dû le quitter précipitamment pour suivre le roi, donna ordre, selon la coutume, de couper
(1) Troyon, Mémoires sur des bracelets et agrafes antiques trouvés dans le Pays de Vaux, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Zurich. 184'/., t. II. Hefele, Geschichte. Retlberg, t. Il, p. 15.
la têle au mourant et de brûler son corps. La loi du Nord voulait en effet, et Odin l'avait ainsi ordonné, que les mourants fussent achevés à coups de lance : les portes de la Valhalla ne s'ouvraient qu'a ceux qui portaient la marque du fer. C'est seulement vers la fin du septième siècle qu'un évèque irlandais nommé Kilian, accompagné du prêtre Golman et du diacre Totnan, entreprit de porter la foi sur les bords du Mein, et pénétra jusqu'à Wurtzbourg. La légende ajoute que, le pays lui ayant plu, il se rendit à Rome, et sollicita du pape Conon la mission d'évangéliser les Thuringiens. Leur duc demanda le baptême; mais, comme il avait pour épouse la femme de son frère, et que l'évêque exigeait la rupture de cette union incestueuse, la nouvelle Hérodiade fit assassiner le saint avec ses deux compagnons. On a contesté l'authenticité de cette tradition, qui n'a pourtant rien de suspect. Le paganisme, vaincu dans les esprits, se réfugiait dans les passions : c'était là qu'il devait faire une défense désespérée. Kilian paraissait à la cour de Thuringe, comme Colomban à celle d'Àustrasie, pour commencer ce long combat de l'Eglise contre Timpudicité des grands, qui remplit tout le moyen âge, où Ton n'a vu que la rivalité de deux puissances, mais où il s'agissait de toute la société chrétienne, et de savoir qui resterait maître du monde, l'esprit ou la chair (1).
(1) Vita Radegundis, ap. Art. SS. 0. S. B., scrc. 2. Yita Ar-
S'il n'était pas réservé aux missions irlandaises Les
i i mi • missions de
d'achever la conversion de la Inuringe, elles trou- Bavière. vèrent chez les Bavarois une terre moins ingrate et mieux préparée. Cette puissante nation s'était établie dans la Rhétie et le Norique, aux mêmes lieux où nous avons vu l'invasion contenue par l'intrépidité de l'anachorète Severin. Libre sous des ducs de l'antique famille des Agilolf, ils avaient reconnu premièrement la souveraineté de Théodoric, roi d'Italie, plus tard celle des Francs austrasiens. Les villes du Danube, dernier asile de la civilisation chrétienne, commençaient à la répandre chez leurs nouveaux maîtres ; la foi s'y propageait déjà, mais combattue par l'hérésie, qui avait de vieilles racines dans le pays et un appui dans le voisinage des Goths et des Lombards, lorsque le roi Clotaire II et le clergé d'Àustrasie chargèrent deux moines de Luxeuil, Eustasiuset Agilus, de prêcher en Bavière. Leur parole ébranla les infidèles, ramena les ariens ; et les deux missionnaires ne quittèrent les bords du Danube qu'en y laissant des chrétientés florissantes, mais de peu de durée. En effet, quand l'évêque
nulfi. Vita Kiliani, sœc. 2. Le biographe de S. Kilian le conduit à Rome pour y solliciter du pape la charge d'évangéliser les Bavarois. M. Rettberg (t. II, p. 505) n'admet pas ce voyage, parce qu'il ne s'accorde pas avec l'hostilité que cet écrivain suppose entre les missionnaires irlandais et l'Église romaine. Il nie, par le même motif, le voyage de S. Virgile, et ne s'occupe point de celui de S. Findan. 11 oublie aussi le pèlerinage de S. Frigidien, de S. Cataldus et de S. Donatus, qu'on ne peut traiter comme des personnages apocryphes, puisqu'ils comptent parmi les évêques authentiques de trois villes d'Italie.
Emmeran, de Poitiers, vers la moitié du septième siècle, poussé par le désir d'évangéliser les païens, arriva à Ratisbonne, il trouva encore tous les vestiges de la grandeur romaine, une ville couverte de remparts, un palais, des églises, mais un peuple épris de superstitions et qui participait, le même jour, avec le même calice, au sang du Christ et aux libations des faux dieux. Les instances du duc des Bavarois le retinrent pendant trois ans, et le bienfait de sa prédication se faisait sentir dans toute la contrée, lorsqu'il mourut de mort violente. La tradition populaire entoura de circonstances merveilleuses le récit de son martyre; l'église de Ratisbonne recueillit ses restes, mais son œuvre interrompue ne devait s'achever qu'à la fin du siècle(l). s. Rupert. C'est en 696, et la seconde année de Childebertlll, que l'évêque Rupert de Worms, sollicité par un autre roi de Bavière, se rendit à Ratisbonne, baptisa le prince avec un grand nombre de ses nobles et de ses guerriers, et descendit le Danube jusqu'en Pannonie, pour annoncer la foi. Puis, revenant sur ses pas, il apprit qu'en s'avançant vers le midi, dans un pays de lacs et de montagnes, il trouverait les restes de l'antique cité de Juvava, où un petit nombre de serfs d'origine romaine dispù-
(1) Lex Bajuvarior., II, 20, 2. Vita Eustasii. Vita Âgili,.%$. Mabillon, Àcta SS. 0. S. B., sa?c. 2. Vita S. Enuncrani, ap. Bolland., Sept. 0. Rudhart, Atteste Geschichte Bayerns, p. 235, 245, C45. Eichhorn, Detftsche Staats und Redits Geschichte, 1. 1, 92.
taicnt aux ronces et aux bêles les ruines des habitations de leurs pères. Rupert visita ces lieux, il en aima la sauvage beauté; et, ayant obtenu la concession du territoire, il y éleva une église et un cloître, rassembla les habitants dispersés, et fonda la ville nouvelle deSalzbourg. Ensuite, afin d'étendre et de perpétuer son apostolat, il retourna au pays des Francs et en amena deux colonies, l'une de moines, l'autre de femmes consacrées à Dieu. Car, dit la légende, comme il voyait le troupeau du Seigneur se perdre par les passions de la chair, il avait prié en disant: « Seigneur, si cette œuvre est bonne devant « vos yeux, je me choisirai quelques personnes « propres à votre service et à votre culte, et par les- « quelles je puisse attirer, non-seulement les fem- « mes, mais aussi les hommes, à l'exercice d'une « sainte vie. » On reconnaît ici la tradition de Luxeuil, et celte pensée hardie des missionnaires d'Irlande, de dompter l'incontinence des mœurs par le spectacle de la virginité. Rupert bâtit donc un monastère, à la tête duquel il plaça une vierge appelée Ehrentrud, issue, comme lui, du sang royal des Mérovingiens. Les filles des Bavarois apprirent à servir Dieu, à porter dans leurs maisons la pureté, la douceur, la charité, la politesse des sociétés chrétiennes. La légende de saint Rupert s'achève par un récit qui rappelle les derniers entretiens de saint Augustin et de sainte Monique. Il arriva qu'un jour Rupert eut révélation
de sa mort prochaine ; et, allant trouver Ehrcntrud, sa parente: « Ma sœur, lui dit-il, j'ai voulu vous « parler en secret. Yoici que Dieu vient dem'avertir « de mon passage, et maintenant je vous demande, « ma sœur, de prier pour mon Ame. » La vierge fondit en larmes et répondit: « Seigneur, s'il en est « comme vous le dites, il me vaut mieux mourir « avantvous.»L'évêque lui répondit: «Gardez-vous, « ma sœur bien-aimée, de désirer votre départ de « ce monde avant le temps; car c'est un grand pé- « ché. » Alors Ehrenlrud se jeta aux pieds de l'évêque: « Monseigneur et mon père, dit-elle, sou- « venez-vous que vous m'avez fait sortir de ma « patrie, et que vous me laissez maintenant a seule et orpheline. Je ne vous demande qu'une a chose : c'est que si je ne puis m'en aller avant « vous, j'obtienne, par votre intercession, de vous « suivre de près. » Rupert le lui promit ; et, après s'être longtemps entretenus de la vie éternelle, ils se firent les derniers adieux avec beaucoup de douleur. Le jour de la Résurreclion, après que Rupert eut célébré et béni le peuple, il se prosterna en oraison, et mourut. Quelque temps après, comme Ehrentrud avait beaucoup prié pour le repos de l'âme de son parent, elle entendit durant la nuit une voix qui l'appelait, et, étant tombée malade, elle passa au Seigneur (1).
(1) Mahillon, Acta SS. 0. S. />., saec. 5. Vita S. Rupcrti. Le biographe de S. Rupert ne donne pas d'aulrc date de son récit que
Ces mœurs chrétiennes, qu'on trouve admirables s.vugiicde dans les Pères du cinquième siècle, au milieu de tout l'éclat des villes grecques et latines, ont de quoi toucher davantage chez des Francs, chez des barbares exilés au milieu d'un peuple plus barbare qu'eux, sous ce ciel du Nord, qui n'amollissait pas les cœurs. La prédication de saint Rupert avait fixé les volontés chancelantes. En 7 1 6, leur duc Théodoll voulut visiter les saints lieux de Rome; et le pape Grégoire II, touché de cet hommage, envoya en Bavière trois délégués, chargés de compléter l'organisation ecclésiastique du pays. Vers le même temps, un religieux gallo-romain, nommé Gorbinien, ayant reçu la consécration épiscopale du même Grégoire II, fondait l'église de Frisingen. Mais le prosélytisme irlandais, qui avait commencé la conversion de ce peuple, y devait mettre la dernière main et ajouter le lustre de la science à celui de la foi. Vers le milieu du huitième siècle, trois pèlerins d'Irlande paraissent chez les Bavarois : l'ermite Alto, dont la cellule fut le berceau de l'abbaye d'Altenmunster, au diocèse de Freisingen ; l'évêque Dobda, surnommé le Grec, probablement à cause de son profond savoir dans cette langue ; et le moine Virgile, destiné au siège de Salzbourg.
le règne de Childebert, sans indiquer lequel il désigne des trois rois de ce nom. De là trois opinions qui se partagent entre les années 512, 576 et 096. La dernière est celle de Mabillon, que nous trouvons confirmée par une savante discussion de Rettberg, Kirchen- (jescliichlc, t. IF, p. 403. Voyez aussi Rudhart, p. 250 et 053.
Virgile cvangélisa les peuples de la Carinf hic, et bâti t à Salzbourg la basilique de Saint-Ruperl, qui lit l'admiration des contemporains. Mais ce qui a touche surtout les modernes, c'est que cet homme hardi, ayant conjecture et soutenu l'existence des antipodes, fut dénoncé au saint-siége et condamné, dit-on, comme hérétique par le pape Zacharie. Il n'est pas de fait plus souvent allégué ; il n'en est pas de plus fabuleux. En parcourant la correspondance de saint Boniface, on voit en effet que ce grand missionnaire, qui nous occupera bientôt, gêné dans ses desseins par les résistances de Virgile, nourrissait contre lui une de ces préventions injustes dont les saints ne sont pas exempts. 11 l'accuse donc, auprès du souverain pontife Zacharie, de plusieurs fautes, et particulièrement d'avoir professé qu'il y a sous la terre un autre monde, une autre race d'hommes, par conséquent des âmes qui n'ont participé ni au péché d'Adam, ni au sacrifice du Christ. Le pontife s'émeut d'une doctrine attentatoire à l'unité de la race humaine, aux dogmes de la chuteet de la rédemption. Il ordonne l'enquête, et, si la faute est prouvée, la déposition du coupable par le concile provincial. La correspondance de saint Boniface n'apprend rien de plus. Mais on trouve l'accusé élevé, peu après, à l'archevêché de Salzbourg, et canonisé en 1255 par le pape Grégoire IX. 11 est permis de conclure que l'enquête tourna à sa décharge, et que Virgile avait concilié le dogme catholique avec
siècle.
la conjecture des antipodes, proposécpar plusieurs anciens. On ne s'étonne pas de la voir accueillie de bonne heure dans les écoles irlandaises, quand les navigateurs de cette nation poussaient déjà leurs courses jusqu'en Islande ; quand ses cloîtres n'avaient pas de légende plus populaire que celle de saint Brendan, qui avait trouvé le paradis terrestre dans une île lointaine de l'Occident, et qui mettait ainsi les imaginations sur le chemin du nouveau monde (1).
Voici ce que le christianisme avait obtenu de la Progrès
1 du
Germanie à la fin du septième siècle. Trois peuples chchezaïesme s'étaient rendus : les Francs, lesAlemans et IcsBa- ausejjilme varois. La religion, maîtresse des hommes, commençait à s'emparer des institutions. Ce fut alors qu'on rédigea les coutumes nationales. En s'écrivant, elles se fixaient, elles se mettaient peu à peu en lumière et en ordre. Traduites par des hommes lettrés dans la langue latine, si bien faite pour les
(l) Sur le voyage du duc Théodo, Anastase bibliothécaire, ap. Muratori, Script, rer. Italie, t. HT, 1,154. Paul Diacon., de Gestis Longob.,Yl, 44. — Sur la mission envoyée par Grégoire II, Hartzheim, Concil. German., I, p. 55. Vita 8. Corbiniani, ap. Mabillon, Acta SS. 0. S. B., sœc. 5.
Mabillon, Annales, II, p. 113. Canisius, Lectiones antiquse, 111, 2. Bonifacii Epistolœ, edit. Wurdtwein, ep. 82, p. 258. La croyance aux antipodes est indiquéeet combattue par Laitance, Institut, divin., III, 24, et S. Augustin., de Civit. Dei, XVI, 9, et Hœres. 7 D'Alemberl (Discours préliminaire de V Encyclopédie) rapproche la prétendue condamnation de Virgile et celle de Galilée. Ilettberg, p. 235 et suivantes, établit parfaitement l'identité de Virgile accusé d'avoir cru aux antipodes et de celui qui fut archevêque de Salzbourg. Voyez aussi Moore, Hist. of Ireland, chap. xm.
ET. GLKM. II. , 10
140 OHAPHRE IV.
besoins delà jurisprudence, elle prenait lentement la forme et l'esprit des législations savantes. On voit ce progrès dans un des prologues de la loi salique, dont on peut contester la date, mais où il faut au moins reconnaître la trace d'une tradition nationale: « Au temps où Thierri, roi des Francs, était ce à Châlons, il choisit dans son royaume des homa mes sages, instruits des anciennes lois, et leur « ordonna d'écrire sous sa dictée le droit des Francs « (Ripuaires), desAlemans, des Bavarois et de toutes « les nations qui étaient sous sa puissance, selon la « coutume de chacune d'elles. Il ajouta ce qu'il a fallait ajouter, retrancha ce qui était mal ta propos ; « et ce qui était selon l'ancienne coutume païenne, « il le changea selon la loi des chrétiens. Et tout « ce que le roi Thierri ne put amender, à cause de a la coutume enracinée des païens, fut corrigé « après lui, d'abord par le roi Childebert, par leroi ce Glotaire ensuite. Le très-glorieux Dagobert renoucc vêla ces lois par le ministère des hommes illuscc très, Claudius, Chadoin, Magnus et Àgilulf ; les a rendit meilleures et les donna par écrit à chaque « nation. Or, les lois sont faites afin que leur pource suite ne laisse pas de repos à la malice humaine; ce afin que l'innocence soit en sécurité parmi les a méchants, que les méchants redoutent les supplice ces et qu'ils mettent un frein à la passion de mal faire. » Parcourez en effet les codes des trois peuples : le fond païen s'y fait toujours sentir, mais vous
y voyez s'introduire et se développer les principes bienfaisants du droit naturel, du droit canonique, du droit romain. Je ne me propose point ici l'étude comparée de ces coutumes, je me restreins à trois points de législation ecclésiastique qui leur sont communs, où l'Eglise saisit pour ainsi dire la barbarie par des mesures qui vont la dompter (1).
On trouve d'abord les biens du clergé placés sous Les lois la protection de la loi : les lois confirment et renouvellent les pieuses libéralités des empereurs ; les donations des fidèles sont consacrées par un acte authentique déposé sur l'autel en présence de six témoins. Le rapt d'une chose appartenant au prêtre est puni d'une somme triple de celle qu'aurait encourue le même crime commis contre un séculier. Ainsi, dans un temps de conquête, au moment où la possession violemment acquise se conservait par la violence, où chaque manoir était un camp ;
(1) Prologus adlegem salicam. Eichhorn [Deutsche Staats und Redits Gescliîclite, 1) pense que les lois alémanniques et bavaroises ne purent être rédigées sous Thierri Ier, fils de Clovis, mort, en 554, l'Alémannie et la Bavière n'étant tombées sous la puissance des Francs que par le traité conclu avec les Ostrogoths d'Italie en 536. Mais les termes de ce traité, qui n'est connu que par le récit d'Agathias, écrivain éloigné des lieux, et plus habitué aux formes diplomatiques de la cour byzantine qu'aux relations tumultueuses des barbares, ne semblent pas assez prouvés pour infirmer un témoignage national. Cf. Guizot, Leçons sur l'histoire de la civilisation en France, t.I;Savigny, Histoire du droit romain, i. II; Lex Ripuar., t. XI, 4; XVIII, 5 ; LX, 22, sqq. La loi des Alemans, promulguée en présence de trente-trois évêques, s'ouvre par vingt-trois articles du droit canonique. La loi bavaroise, en matière de prohibition de mariage, de secondes noces, de vente, de dépôt, de lèse-majesté, etc. , conserve toujours l'esprit et quelquefois la lettre des lois romaines.
lorsque les guerres privées livraient toutes les fortunes aux chances incertaines de la victoire, les codes barbares reconnaissaient un domaine d'origine pacifique, pacifiquement conservé, immuable entre des mains faibles, sous la garde du droit. Ce sont les garanties qui caractérisent la propriété chez les peuples modernes ( 1 ) .
Ensecondlieu, il faut remarquer les dispositions qui assurent l'inviolabilité des personnes ecclésiastiques. On sait que l'homicide et la mutilation étaient soumis à une peine pécuniaire qui allait en s'élevant, selon le rang de l'offensé. La composition, fixée à trente-six pièces de monnaie pour le meurtre d'un esclave, à cent pour le meurtre d'un Romain, à deux cents pour celui d'un homme libre, monte a quatre cents quand il s'agit d'un diacre, à six cents pour un prêtre. Si quelqu'un a tué l'évêque établi par le roi ou élu par le peuple, il rachètera sa vie comme il suit: on fera une tunique de plomb de la taille du mort, et le meurtrier donnera autant d'or qu'elle en pèsera. La peine pécuniaire ainsi réglée n'établissait point une compensation sacrilège entre l'or et le sang : on l'offrait à la famille du mort comme une transaction qui éteignait le droit de représailles. Le coupable pouvait refuser la somme, la famille ne point s'en tenir satisfaite, l'un et l'autre s'en remettre au sort des armes. Mais,
(1) Lex Bajuvariorum, tit. II, 1, sqq.; Lex Alamann., t. I; Ripuar., t. VI, 4.
en offrant, en acceptant la rançon, les parties renonçaient au combat, rentraient sous F empire de la loi, qui s'emparait du litige et tarifait l'indemnité. Or, de ces deux sorles de réparation, l'Église ne pouvait réclamer que la seconde. Le meurtrier avait affaire, non plus à une parenté peu nombreuse qu'il pouvait défier à la guerre, mais à une société toute-puissante qui lui faisait subir l'humiliation forcée du châtiment. En protégeant donc, par une composition double, triple, quadruple, la vie de l'homme d'église, c'est-à-dire de l'homme sans épée, on remplaçait la crainte par le respect ; on faisait reposer sur ce principe nouveau la sécurité des personnes. Au lieu de la défense individuelle, ressource de Fétat barbare, on instituait une police meilleure, qui devait armer la loi seule au milieu des citoyens volontairement désarmés(i).
Enfin le droit d'asile, qu'on a beaucoup décrié et peu compris, complétait le bienfait de cette législation. L'asile sauvait le coupable, non de la justice, mais de la vengeance. Au moment où il
(1) Lex Ripuar., XXXVIII, 6, sqq. Aux termes de la loi ripuaire, la valeur de la pièce de monnaie appelée solidus est de deux bœufs. L'amende de 50 solides était donc d'une valeur de cent bœufs ; d'où il suit que la vie de l'esclave n'avait pas été mise à si vil prix qu'on a coutume de le penser.
Lex Bajuvar., 11. « Siquisepiscopum, quem constituit rex vel populus elegit sibi pontilîcem, occident, solvat eum plebi vel régi, aut parentibus, secundum hoc editum : Fiat tunica plumbea secundum statum ejus ; et quod ipsa pensaverit, auri tantum donet qui eum occidit. »
avait touché le parvis sacré, les offensés ne pouvaient plus tirer le fer contre lui ; ils le laissaient à la garde du prêtre, qui en demeurait responsable. La composition pécuniaire devenait alors obligatoire ; elle expiait l'offense, compensait les représailles et rétablissait la paix. C'était un effet de cette bienfaisante doctrine, que « l'Eglise abhorre le sang. » Tandis que la puissance laïque, dans ses timides tentatives, offrait l'option entre la voie des armes et celle des tribunaux, l'intervention du pouvoir religieux arrachait la cause aux hasards du combat, et changeait la guerre en procès. L'enceinte du sanctuaire était le terrain du régime légal: c'était de là que ce régime devait s'étendre, couvrir successivement le reste du sol et constituer la société civile par toute l'Europe. Ainsi, en ce qui concerne les biens, les personnes, les voies judiciaires, sur tous ces points, qui sont les fondements du droit, l'Eglise semblait stipuler pour ses intérêts seulement : il se trouva qu'elle avait fait les affaires de la civilisation (I). Queues Nous avons reconnu quelle fut la part des Irlan-
causes home- 1 • 1 i , i
rent le dais dans ce grand ouvrage ; comment leurs
prosélytisme
iridd: missions donnèrent à l'épiscopat compromis le secours du monachisme régénéré, et disciplinèrent, pour les mêmes combats, le zèle impétueux des Francs, et le prosélytisme savant, éloquent,
(1) Lex Alamannorum,o. Bajuvariorum, 7. Pardessus, Dissertations sur la loi salique.
mesuré, des Gallo-Romains. Toutefois ces missionnaires, admirables dans la Gaule orientale, l'Alémannie et la Bavière, où ils trouvent à régénérer un vieux fonds de population celtique comme eux, à remplir la vocation particulière de leur race, à s'interposer entre les conquérants germains et les restes de la société romaine, semblent devenir impuissants dans les contrées toutes germaniques, dans la Thuringe,par exemple, où le fonds celtique et romain leur manque. Ils y mourront martyrs comme saint Kilian ; mais d'autres moissonneront ce que leur sang aura semé. Il se peut que les moines irlandais aient donné trop de. place dans leurs règles aux traditions de l'Orient ; qu'en Irlande même, ils aient mieux réussi à sauver la civilisation derrière les murs de leurs couvents qu'à la répandre en dehors, qu'à mettre la paix entre les vingt-cinq rois et les clans ennemis qui se disputaient la souveraineté de l'île. On peut croire que leurs missionnaires ne renoncèrent pas assez aux contemplations des anachorètes, et qu'emportant pour ainsi dire avec eux la Thébaïde, ses austérités et ses extases, ils manquèrent, non pas de zèle pour le salut des barbares, mais de flexibilité pour se plier à leurs mœurs, et de condescendance pour leurs faiblesses. Mais c'est surtout le génie de leur nation qui ne les quitte pas, qui les soutient et les inspire tant qu'ils sont, pour ainsi dire, sur leur terrain, et qui semble les abandonner lorsqu'ils demeurent isolés parmi
des peuples qui tiennent l'étranger pour ennemi. Voilà pourquoi leur apostolat eut à peu près les limites delà population gauloise etde la domination franque: et si par eux le christianisme avait achevé de gagner des nations, on ne voit pas qu'il eût étendu son territoire.
En dénombrant les évèchés fondés à celte époque sur le territoire des Germains, on en trouve vingt : cinq au midi, chez les Bavarois, Salsbourg, Ratisbonne, Freisingen, Passau, Seven; cinq au centre, dans la contrée habitée par lesÀlemans, Augsbourg, Coire, Constance, Baie, Strasbourg ; dix au nord, chez les Francs orientaux, Mayence, Spire, Worms, Trêves, Metz, Toul et Verdun ; Cologne, Maëstricht, Cambrai. Maintenant, si l'on considère de plus près les situations géographiques, on reconnaîtra dans ces villes épiscopales les cités des huit provinces romaines, les deux Noriques, les deux Rbéties, la Grande Séquanaise, les deux Germanies et la première Belgique (1). C'était la frontière du Rhin et du Danube, telle que la politique d'Auguste la traça, celle qu'Adrien couvrit d'une lignede fortifications. L'Evangile, au septième siècle, n'avait donc fait que reprendre un terrain perdu : il avait mis tout
(1) Pour rénumération des évêchés d'Allemagne, Binterim, Pragmatische Geschichte der Deutschen Conciliai, 1, p. 282 et suiv. Rettberg, Kirchengeschichte. Je ne compte point Utrecht, dont l'évèché, fondé par S. Willibrord, appartient aux missions anglo-saxonnes, et j'ai dû omettre Sion, Lausanne et Genève, comme les autres églises des pays de langue romane.
ce temps à retrouver les limites que ses premières prédications atteignaient déjà, à reprendre les villes dont les Césars avaient bâti les basiliques, dont les évéques siégeaient aux conciles d'Arles, deSardiqueetd'Aquilée. Tant de fatigues n'aboutissaient qu'à réparer l'œuvre détruite de la civilisation romaine. Il fallait maintenant la poursuivre, s'établir dans la Grande Germanie, où Drusus, Marc- Aurèle, Probus, avaient pénétré sans y laisser rien de durable, et que le sénat n'osa jamais réduire en province. Cet effort devenait nécessaire pour la sécurité même de la société chrétienne. Le voisinage des païens était en même temps un scandale, une tentation et une menace de guerre. Il fallait passer la frontière des Romains ou céder comme eux: car c'est le sort des conquêtes, de ne pouvoir s'arrêter sans que, tôt ou tard, elles reculent. Le christianisme sembla donc rassembler ses forces. A la prédication des Irlandais succéda celle d'un peuple pour qui la Germanie ne devait plus être une terre étrangère. Au concours de l'épiscopat et du monachisme s'ajouta une intervention plus active de la papauté, et un grand homme se rencontra pour être le lien de tant de puissances et l'instrument libre de leur dessein.
ibi CIÏAWTRK V.
cê On a souvent répété q ue les Eglises germaniques se
qu'avaient l l o i
laUpoui iospes suffirent à elles mêmes, jusqu'à ce que la papauté,
Germains, '■ * * 1 • *■ *i
étrangère a leurs premiers travaux, en vint recueillir les fruits, et s'occupât d'elles pour en tirer des hommages et des levées d'argent. Il semble cependant que des missions ouvertes sur tant de points, et par des hommes de tout pays, se fussent mal soutenues, sans une autorité qui mît des esprils si différents au service d'une seule pensée. Au contraire, les prêtres francs, irlandais, gaulois, parlant tous la langue latine, traités comme Romains parles lois barbares, formaient un peuple uni, qui reconnaissait pour premier magistrat le pontife de Rome. A leurs yeux, cette cité désarmée n'avait pas cessé d'être l'arbitre du monde. Le concours de toutes les nations, les conciles, les écoles, y entretenaient un mouvement d'idées et d'affaires qui attirait les hommes du Nord. Dès le commencementdu sixième siècle, et quand Rome avait perdu le prestige de la majesté impériale, on ne cesse de
voirlesévêquesetles moines passant les Alpes pour satisfaire leur piété en même temps que pour régler leurs intérêts . Gildas déplore déjà l'orgueil des prélats bretons, qui revenaient d'Italie chargés de brefs et de privilèges, l'œil hautain, dit-il, et le regard au niveau des montagnes (1). Saint Colomban, inquiété par le clergé gaulois dans l'observation des coutumes irlandaises, en référait au jugement du souverain pontife. C'est au tombeau de Saint-Pierre que saint Amand de Maëstricht, saint Kilian de Wùrtzbourg, saint Gorbinien de Freisingen, reçurent leur mission. Les fondateurs d'églises, les colonies chrétiennes troublées par la crainte des infidèles, par l'indiscipline du clergé et l'ignorance des néophytes, se tournaient vers le saint-siége et lui demandaient des pouvoirs et des lumières.
Les papes n'étaient pas demeurés indifférents à tant de sollicitations. Dans le désordre des invasions, et parmi les nations destinées à la ruine et au partage de l'empire romain, leur sagacité avait su démêler la mission du petit peuple franc ; et nous avons vu en quels termes le pape Anastase félicita Clovis, l'exhortant à devenir « la couronne de la papauté , et la colonne de fer qui soutiendrait l'Eglise. » Depuis ce jour, les pontifes romains savent où ils trouveront l'appui qui commence à leur
(1) Gildas. édition de Stevenson, 1858, p. 75.
S. Grégoire le Grand.
manquer du côté de l'Orient. En M5, Hormisdas écrit à saint Avitus et à saint Césaire d'Arles, pour déplorer avec eux la résistance des Grecs au concile de Chalcédoine. En 5S2, quand le pape Vigile, retenu depuis six ans à Constanlinople, s'y débat contre les artifices de la cour et les violences des sectaires, le clergé d'Italie a recours aux ambassadeurs envoyés à l'empereur par le roi des Francs; et c'est aune époque si reculée qu'il faut chercher la première intervention delà France pour la liberté du saint-siége. Pélagesuccède à Vigile; il écrit en hhl à Childebert pour l'assurer de son inébranlable fermeté dans la foi de Chalcédoine; et le pape ne dédaigne point de justifier sa doctrine, non plus devant les évêques, mais devant le roi de ces barbares, chrétiens d'hier. Ainsi commençaient à se former des liens qui devaient se serrer plus étroitement que jamais sous la main de saint Grégoire le Grand (1).
Le grand missionnaire des nations germaniques, celui qui, sans sortir de Rome, eut la main sur tout le Nord, fixa les faibles dans la foi, y fit entrer les récalcitrants, et, se survivant par la sagesse de ses desseins, conserva pendant plusieurs siècles la conduite de la conquête chrétienne, ce fut saint
(1) Ep. Anastasii pp., ad. cl. Bouquet, IV, 50 : « Et sis corona nostra, gaudeatque mater Eccksia de tanti régis quein nuper Deo peperit profectu. Laetifica ergo, gloriose etillustris lîli, malremtuam et esto illi in columnam ferream. » — Sirmond, Concilia GalL. 1. 1, p. 275, 287, 575,etc.
Grégoire. Cet homme, de famille sénatoriale, d'une éducation délicate, d'une âme si scrupuleuse, que les soins temporels de la papauté le désolaient, d'une santé si déplorable que durant plusieurs années il ne se leva qu'aux jours de fêle pour célébrer les offices solennels , devait pourtant remuer toute la chrétienté, l'agrandir, et lui donner la forme que le moyen âge garda. Il voyait l'Orient travaillé par l'orgueil du schisme et par tous les vices de la décadence, l'Occident au pouvoir du paganisme et de l'hérésie : aux portes de Rome, en Italie et en Espagne, les Goths et les Lombards persévéraient dans l'erreur d'Arius; les Saxons païens étaient maîtres de la Bretagne; et, en Gaule, les Francs de Brunehaut et de Frédégonde ne valaient pas mieux que les infidèles. En présence de ces périls, et quand les plus fermes esprits croyaient toucher à la fin des temps, saint Grégoire avait eu le courage de renoncer au dangereux appui des empereurs byzantins, et de mettre toutes les espérances de la civilisation chrétienne dans les barbares. Comme ses prédécesseurs, mais d'une vue plus assurée, il reconnaissait le dessein de Dieu sur la race des Francs, et il écrivait à Childebert : « Àu- « tant la dignité royale est au-dessus de toutes les « conditions humaines, autant votre royauté l'em- « porte sur les autres royautés des nations. Car, c< ainsi qu'une grande lampe brille de tout l'éclat « de sa lumière dans l'obscurité d'une profonde
158 CIIAPITttE V.
« nuit, de même la splendeur de votre foi rayonne « au milieu des ténèbres volontaires où vivent vos « voisins. » Toute sa correspondance témoigne de ses préférences et de ses sollicitudes pour ce peuple, dont il ne se dissimule pas les vices. On y trouve deux lettres à Childebert II, une à Clolairc, dix à Brunehaut, six à Tbéodebert et à Thierri, plusieurs aux évoques des Gaules, toutes pour hâter la correction des mœurs, pour réprimer les progrès de la simonie, pour déraciner l'opiniâtreté des pratiques idolatriques. En même temps qu'il rétablissait la discipline chez les catholiques, il ramenait l'orthodoxie chez les ariens : ses conseils éclairaient le zèle de la reine Théodelinde, qui commença la conversion des Lombards ; ses encouragements affermissaient dans la foi le roi Reccared, qui venait de décréter à Tolède le retour des Visigoths d'Espagne à l'unité de l'Eglise. Mais une inspiration plus hardie avait tourné toutes les pensées de Grégoire le Grand vers un peuple moins voisin de Rome et plus éloigné de la vérité (1). samt dé- Plusieurs années avant son pontificat, et quand
goirc
entreprend ia [\ vivait sous la règle de saint Benoît, dans son pa-
conversion ° ' »
Anglo-saxons, lais du mont Àvoiitiii changé en monastère, un jour qu'il passait sur le forum, il y vit en vente déjeunes esclaves étrangers, dont il admira le beau vi-
(1) S. Grcgorii Epistoh, lib. V, epist. 5, 0, 10; VII, 5: IX, 53, 54, 55, 56, 57. 64* etc; Lettre à Théodelinde, III, 55. Reccared, VII, 127.
sage, le teint pur et les blonds cheveux. Et comme il s'informait de leur religion et de leur patrie, le marchand répondit que ces enfants étaient païens, et qu'ils appartenaient à la nation des Angles, en Grande-Bretagne, ce Quel malheur, s'écria le service teur de Dieu, que la grâce n'habite pas encore « sous de si beaux fronts ! Car, ajouta-t-il, ces a Angles sont des anges ; et tels doivent être les « frères des anges dans le ciel. » Devenu pape, Grégoire se souvint des barbares aux visages d'anges; et, par ses ordres, le moine Augustin, accompagné de quarante religieux, passa en Grande- Bretagne (1).
Le christianisme n'avait pas d'ennemis plus redoutés que les Anglo-Saxons. Depuis cent quarante ans qu'ils occupaient la Bretagne, le temps n'avait pas éteint la première fureur de la conquête ; et telle était l'oppression où vivait le petit nombre de chrétiens bretons qui habitaient encore les villes romaines, qu'en 586 Théon, évêque de Londres, et Thadioc, évêque d'York, abandonnèrent leurs églises, et se réfugièrent avec les corps des saints dans les montagnes du pays de Galles. Jamais cependant le salut de l'Angleterre n'avait été plus proche. Dix ans après, quarante étrangers débarquaient dans l'île de Thanet, portant une croix d'argent avec une image peinte du Sauveur, chantant des litanies, et
(1) Johanes diaconus, de Vita S. Gregorii Magni, lib. l\^ cap n.
annonçant qu'ils venaient de Rome, chargés des promesses de la vie éternelle. Le roi Ethelbert de Kent les reçut en plein air, pour éviter les sortilèges que ces prêtres d'un aulre dieu auraient pu lui jeter, les écouta avec attention, et leur permit de prêcher à son peuple. Quelque temps après, le roi, touché de leur sainte vie, décidé d'ailleurs par la reine Berthe, chrétienne et fille du roi des Francs, se rendit, et demanda le baptême. Le jour de Noèl de l'année 597, Augustin, sacré archevêque deCantorbéry, baptisa dix mille infidèles. Il parcourut ensuite tout le pays, régénérant les païens dans l'eau des rivières, laissant des prêtres aux peuples convertis ; et saint Grégoire le Grand, à la nouvelle de ce succès, put s'écrier : « Voici que la langue des « Bretons, qui n'avait que des frémissements barce bares, fait retentir les louanges du Seigneur, et « répète l'Àlleluia des Hébreux. Voici que l'Océan « avec ses orages se courbe sous les pieds des saints, a et la parole du prêtre enchaîne les flots que l'épcc « des empereurs n'avait pu dompter (1). » saint Augus- Mais si les flots obéissaient, et si les rois barba -
tin de
cantorbéry res se laissaient fléchir, les missionnaires de Rome
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Bretons, trouvèrent une résistance inattendue chez le clergé breton, refoulé par la conquête dans le pays de
(1) Bède, Hisioria ecclesiastica, I, 25 sqq. Jobannes diaconus, 1. U, 3, sqq. S. Gregor., In Job : « Ecce lingua Britannix, qu.x nihil aliud noverat quam barbarum frendere, jamdudum in divinis laudibus hebraium cœpit Àlleluia resonare. Eccc quondam tumidus plane substratus sancloruin jicdibus servit Oceanus, » etc.
Galles. Des historiens d'une autorité considérable ont donné à la querelle d'Augustin et des Bretons l'éclat d'une grande controverse théologique. Ils représentent, d'une part, l'ancienne Eglise celtique, indépendante dans le dogme comme dans la discipline, professant avec le Breton Pelage un christianisme plus pur, rejetant le péché originel et la damnation ; d'un autre cô(é, les prêtres romains moins occupés de prêcher la foi que d'étouffer une Eglise rivale. Quand Augustin convoque les députés des Gallois, et leur propose de reconnaître sa mission, on leur prête cette énergique réponse : « Qu'ils « ne devaient aucune obéissance à celui qui se fai- « sait appeler le pape et le père des pères. » On ajoute enfin que l'implacable étranger se vengea de leur refus en déchaînant contre eux le roi des Northumbres, qui tailla les Bretons en pièces à Caerléon, et noya l'Eglise galloise dans le sang de douze cents moines (1).
Toutefois, l'hypothèse d'une Eglise nationale des si les
ni t î 1 1? • i Bretons m6-
Leltes, sans liens avec le reste de 1 occident, ne se connaissaient
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soutient pas mieux en Bretagne qu'en Irlande. Le ^rS!0 clergé breton avait siégé aux conciles d'Arles et de Sardique ; il repoussait avec horreur les doctrines pélagiennes, condamnées au synode national de Vérulam. Gildas nous a montré les évêques de son pays
(1) Hughes, Horae Britannicae, p. 264. Rettberg, t. I, p. 517. Augustin Thierry, Conquête de V Angleterre par les Normands, 1. 1. M. Mignet, dans son excellent mémoire sur la conversion de la Germanie, a su éviter cette erreur.
LT. GEliM. h. 11
sur le chemin de Home, et les poétiques légendes des monastères gallois y font voir toutes les observances et toutes les croyances des peuples catholiques. La papauté se tenait si sûre de la foi des Bretons, que les instructions d'Augustin lui soumettaient, en sa qualité d'archevêque métropolitain, non-seulement les évêques qu'il instituerait, mais ceux qu'il trouverait en Bretagne. Les envoyés de Rome avaient dû compter là, comme ailleurs, sur le concours des vaincus pour civiliser les conquérants des vieux chrétiens, pour évangéliser les infidèles. Leur correspondance atteste la vénération qu'ils portaient d'avance à cette Eglise galloise, dont ils avaient entendu vanter la fidélité, dont les sept évècliés, les vingt-cinq abbayes, habitées, disait-on, par des peuples de saints, leur promettaient une armée de missionnaires (1).
(1) Varin, de la Répugnance des Bretons à reconnaître la suprématie de Rome. C'est un chapitre détaché des savantes études que M. Varin a communiquées à l'Académie des inscriptions, et dont la publication promet de jeter un jour nouveau sur les origines des Églises britanniques. — La lettre des trois compagnons d'Augustin sur les dispositions du clergé breton est rapportée dans Labbe, Concil., edit. Venet., t. VI, et dans Uscrius, de Primordiis, etc., p. 486. Sur les croyances, et les pratiques de l'Église bretonne, le témoignage de Gildas est si formel, que M. Wright (Bioyraphia Britannica, t. I) a cru devoir le décliner en niant l'existence de Gildas, et en regardant ses ouvrai; es comme l'œuvre de quelque moine anglo-saxon du septième siècle. Mais toute la saine critique est contraire à l'opinion de Wright, et le savant Lappcnbcrg (Geschiclite der Angelsachsen, XXXIII, 155) ne la partage pas. — AVillianis, Ecclesiastical antiquités of ihe Cyinry, p. 127. Un poème du barde Tyssilio, publié dans l'Archéologie de Myvyr, t. I, p. 1C2, prouve que les veilles sacrées, le chant des heures canoniales, la
Quand donc Augustin, avec une poignée de moines italiens, se trouva en présence de l'Angleterre païenne, il invita fraternellement les évêques et les docteurs des Bretons à s'entendre avec lui, afin de travailler ensemble à la conversion des gentils. Le vénérable Bède, historien de cette entrevue, atteste que les dissidences, loin de toucher au dogme ni au fond même de la discipline, se réduisirent à trois points : les cérémonies accessoires du baptême, la célébration de la fête de Pâques, et la prédication de l'Evangile aux barbares. Mais les Bretons refusèrent de recevoir Augustin pour archevêque, et ils en donnèrent cette raison, qu'il ne s'était point levé à leur entrée : « Or, disaient-ils,
confession, la pénitence, la fréquentation de la sainte eucharistie, entraient dans les coutumes et dans les règles des monastères bretons. Que la liturgie y fût célébrée en langue latine, c'est ce qui résulte' du grand nombre de mots latins empruntés à la langue de l'Eglise, qu'on trouve dans les poèmes du barde Thaliesin. Je dois à r obligeance et au savoir de M. de la Villemarqué la communication de plusieurs fragments de ce poëte, où je remarque, au milieu des souvenirs du druidisme, ces invocations chrétiennes : Gloria in excelsis, Laudatum laudate Jesum, Miserere mei, Deus ! Voyez enfin le Liber Landavensis, recueil des légendes des saints gallois du cinquième et du sixième siècle, pages 65, 75 et suivantes, et Régula S. Davidis, apud Bolland., Acta SS. Martii, 1. La dissidence capitale, qui portait sur la célébration de la fête de Pâques, venait précisément de l'attachement des Bretons à l'ancien usage romain. Rome elle-même leur avait appris à célébrer les solennités pascales à l'époque fixée par le concile de Nicée, et qu'elle observa jusqu'au temps de saint Léon le Grand. Alors seulement l'Occident adopta le cycle alexandrin de 19 ans. Mais l'invasion avait rompu toutes les relations avec la Bretagne ; et, quand Augustin y porta un comput ecclésiastique plus exact, on comprend que cette nouveauté fut repoussée, comme une dérogation aux premières traditions romaines,
(( s'il nous méprise dès à présent, que sera-ce quand « nous lui serons soumis? » Cependant Augustin les pressait de se joindre aux siens pour annoncer la foi aux Saxons, leur prédisant que, s'ils refusaient d'éclairer cette nation, elle les en punirait un jour parles armes. Plus tard, en effet, Edelfrid, roi des Nortlmmbres, lit un grand carnage des Gallois et de leurs moines. Mais il y avait déjà longtemps que le bienheureux Augustin avait passé à une meilleure vie. C'est le récit de Bède : l'allocution antipapale qu'on attribue aux députés du clergé breton est produite pour la première fois au dixseptième siècle par le protestant Spelman, sur la foi d'un manuscrit gallois sans date et sans auteur connu. Une autre chronique galloise du dixième siècle, postérieure de quatre cents ans, accuse des massacres de Caerléon l'envoyé de Rome, oubliant qu'il avait cessé de vivre, et qu'un roi païen, sourd à la prédication des missionnaires, n'était pas l'exécuteur naturel de leurs vengeances. Ce qui souleva les Bretons contre la mission d'Augustin, ce qui le fit repousser par leurs évêques et calomnier par leurs historiens, ce fut le ressentiment national, ce fut l'irritation d'un peuple qui ne pouvait pardonner à ces Romains d'évangéliser ses oppresseurs, par conséquent de les absoudre. Les mômes chroniqueurs déclarent, en effet, que « les prêtres gal- « lois ne pouvaient croire juste de prêcher la paa rôle de Dieu à la nation saxonne, à cette race
c< cruelle qui avait égorgé leurs aïeux et usurpé « leur terre (1). »
Jl se peut qu'Augustin et ses compagnons n'aient pas toujours assez ménagé l'orgueil des Bretons, exalté par une longue résistance militaire, par les traditions des moines et par les chants des bardes. Mais, derrière les missionnaires romains, il faut voir le grand esprit de saint Grégoire qui les a poussés, qui les soutient de ses exhortations, lorsque, arrivés dans les Gaules, ils s'effrayent de leur entreprise et demandent à retourner en arrière ; qui les appuie de ses lettres auprès du clergé gaulois et des rois francs; qui ne les abandonne point dans cet isolement où ils se voient entre les Saxons
(1) Bède, Hist. eccles., II, 2. Voici la proposition d'Augustin : « Si in tribus his mihi obtemperare vultis, ut Pascha suo tempore celebretis, ut ministerium baptizandi quo Deo renascimur, juxta morein S. Romanae Ecclesia? compleatis, ut genti Anglorum una nobiscum prcedicetis verbum Domini, caetera quœ agitis, quanquam moribus nostris contraria, œquanimiter cuncta tolerabimus. At illi nihil horum se facturosrespondebant, conferentes ad invicem quod si modo nobis adsurgere noluit, quanto magis si ei subditi cœperimus, jam nos pro nihilo contemnet. » La vie de saint Livin, attribuée à saint Boniface, mais qui est assurément très-ancienne, fait voir saint Augustin en rapport d'étroite amitié avec le clergé et les rois d'Irlande. Quel que soit le mérite de ce document, il vaut assurément la cbronique galloise du dixième siècle alléguée par M. Thierry, et surtout le prétendu discours du clergé breton, produit pour la première fois par Spelman. Concilia Britanniœ, I. p. 108. V Archéologie de Myvyr a recueilli les chroniques qui attribuent à Dunawd, abbé de Bangor Iscoed, cette déclaration : qu'il ne pouvait croire juste de prêcher l'Évangile aux barbares. Cf. Williams, Ecclesiast. Antiquities, p. 55 et suivantes. — Les écrivains auxquels nous répondons ont voulu que la phrase de Bède, qui déclare le massacre de Caerléon postérieur à la mort d'Augustin, fût nterpolée. Mais on r.e donne aucune preuve de cette interpolation.
Point de
conversions
forcées.
païens et les Gallois indociles ; mais qui leur envoie de nouveaux auxiliaires, des livres, des ornements sacrés, des conseils enfin destinés à devenir pour les siècles suivants la règle et, pour ainsi dire, le code des missions chrétiennes (1).
politique La première maxime de cette politique si difficile
saint dé- renie de celle que l'ancienne Rome avait pratiquée, c'est d'abhorrer la conquêle par les armes, et de ne rien devoir qu'au libre assentiment des esprits. Saint Grégoire, qui avait fait rendre aux juifs de Cagliari leur synagogue envahie à main armée par des chrétiens, qui ne souffrait pas qu'on fît vio-' lence à ce peuple, parce que Dieu demande « un sa- « crifice volontaire, » avait appris à ses disciples à détester les conversions forcées. Yoilà pourquoi, les envoyant chez les païens, il demande pour eux au roi des Francs, non des gardes, mais des interprètes. Voilà pourquoi Ethelbert converti ne con- Iraignait personne à professer le christianisme: « seulement il embrassait les chreliens d'un amour plus étroit, comme ses citoyens du royaume céleste. Car, ajoute l'historien, il avait appris des auteurs de son salut que le service du Christ doit être libre et ne souffre pas de contrainte (2). » Ces mission-
(1) Bède, Hist. eccles., lib. 1 et II. S. Gregorii Epist., lib. VI, 58, 59; XI, 29, 64, 65, 66, 76. Saint Bonif.tce, engagé dans ses missions de Thuringe, prie ses frères d'Angleterre de lui envoyer une copie des lettres de saint Grégoire à Augustin.
(2) S. Gregorii Epist., VII, 5. Bède, Hist. eccles., lib. I : « Didicerat enim a doctoribus auetoribusque suœ salutis servitium Christî voluntarium non coactitium debere esse. » - - Ibid. : « Pulchra
naires, si effrayés naguère de la férocité des Saxons, ne craignaient pas de leur proposer, comme à des intelligences exercées, des doctrines auxquelles tout l'effort de la philosophie antique n'avait pas atteint. Ils eurent cette confiance dans la rectitude naturelle de l'esprit humain. Ils voulurent tout attendre, non de la force ni de la surprise, mais de la discussion libre. Ethelbert avait pris son temps pour s'assurer de la doctrine qu'on lui prêchait, ne pouvant, disait-il, abjurer sans examen ce qu'il avait observé depuis si longtemps, à l'exemple de ses pères et avec le concours de tout son peuple. Plus tard, quand le roi des Northumbres, Edwy, ébranlé par l'évêque Paulin, penchait au christianisme, il convoqua les sages de son royaume, et. tenant conseil avec eux, il voulut savoir ce que chacun pensait d'un culte si nouveau. 11 faut assister avec l'historien Bède à cette étrange conférence, il faut voir ces tueurs d'hommes tourmentés des problèmes de l'autre vie, et de l'incertitude où le paganisme, malgré toutes ses fables, laissait le dogme de l'immortalité. Le premier qui parla fut Coïffi, le grand prêtre des faux dieux: « 0 roi, ditce il, c'est à vous de juger ce qu'on nous prêche « maintenant. Pour moi, je vous confesse sans dé- « tour qu'il n'y a aucune sorte de vertu dans la
quidem surit ea verba et promissa quœ affertis : sed quia nova sunt et incerta, non possum eis assensum tribuere, relictis eis quœ tanto tempore cum omni génie Anglorum servavi. »
« religion que nous avons gardée jusqu'ici ; car, de « tous vos sujets, aucun ne s'est appliqué plus que « moi au culte de nos dieux; et cependant il en est o plusieurs qui reçoivent de vous plus de bienfaits, « plus de dignités, qui réussissent mieux dans « leurs desseins et dans leurs espérances. C'est c< pourquoi, si la nouvelle doctrine vous paraît c< meilleure après un mûr examen, nous n'avons « qu'à l'embrasser sans aucune hésitation. » Alors un autre d'entre les grands prit la parole et dit : « O roi, telle me paraît être la vie de l'homme sur a la terre, en comparaison du temps qui la suit et « dont nous ne savons rien. C'est comme en hiver, a quand vous êtes assis au festin avec vos chefs et « vos officiers, et qu'un grand feu allumé au milieu « de la salle l'échauffé tout entière, pendant qu'au a dehors tout est enveloppé d'un tourbillon de « neige. Alors, s'il arrive qu'un passereau traverse « la salle, entrant par une ouverture et sortant par (.( l'autre, tant qu'il est dedans il n'est point battu a par l'orage; mais, après un court intervalle de c< sérénité, il disparaît, passant de la tempêle «à la a tempête. Telle est la vie humaine, dont nous a voyons un court moment ; mais nous ignorons ce « qui la précède et ce qui la suit. C'est pourquoi, « si cette doctrine nouvelle vient nous apprendre « quelque chose de plus certain, il semble qu'il a faudra la suivre. » Les autres conseillers du roi et les vieillards tinrent des discours semblables.
Ensuilc l'évêque Paulin parla; et, tous, ayant reconnu que la vérité éclatait dans sa doctrine, le roi demanda qui se chargerait de profaner les autels, le temple et l'enceinte qui les environnait. Aussitôt Coïffi, renonçant à toute superstition, se fit donner des armes et l'étalon que le roi montait ; et, violant ainsi la loi païenne qui défendait les armes aux prêtres des Saxons, il s'élança vers le temple et y je(a sa lance pour le profaner. Puis, tout joyeux d'avoir reconnu le vrai Dieu, il ordonna à ses compagnons de brûler le temple et d'en détruire l'enceinte (1).
Pendant que les convertis brûlaient leurs tem- conservation
1 des temples
pies, c'était saint Grégoire qui ordonnait de les deset~ conserver. Comme il voulait les conversions sans contrainte, il les voulait aussi sans ruptures avec les habitudes légitimes de l'esprit et du cœur. Il pratiquait cette économie savante de l'Eglise, qui ne méprise aucune des facultés humaines, qui ménage les imaginations pour s'assurer des consciences. C'est la pensée d'une lettre du pontife au
(1) Bède, Hist. eccles., lib. If, cap. xhi : Talis inquiens mihi vitlelur, rex, vita hominum pi\esens in terris, ad compara tionem ejus quod nobis incerlum est temporis, quale cum te résidente ad cœnam cum ducibus ac ministris luis tempore brumali accenso quidem foco in medioet calido effecto cœnaculo, furenlibus etiam foris per omnia turbinibus... adveniensque unus passerum domum citissime pervolarit, qui cum per unum ostium ingrediens mox per aliud exierit. .. sed tamen minimo spatio serenitatis ad momentum excurso, mox de bieme in hiemem regrediens tuis oculis elabitur. Ita hœc vita hominum ad modicum apparet, quorl autem sequatur quidve prœcesserit, prorsus ignoramus. »
êtes nationales.
moine Mellitus, au moment où celui-ci venait de quitter Rome pour conduire à Augustin un renfort de missionnaires : « Après le départ de vos frères, « nous sommes restés dans une grande inquiétude, « car nous n'avons rien appris du succès de votre « voyage. Mais, quand le Dieu tout-puissant vous « aura conduit auprès de notre révérendissime « frère l'évêque Augustin, communiquez-lui ce que « j'ai résolu après avoir longuement réfléchi sur « l'affaire des Angles, c'est-à-dire que les temples « de leurs idoles ne doivent point être détruits, « mais seulement les idoles qui s'y trouvent. Qu'on a fasse de l'eau bénite, que les temples en soient « arrosés ; qu'on y élève des autels, et qu'on y place « des reliques. Car, si ces édifices sont bien conc< struits, il faut les faire passer du culte des idoles « au service du vrai Dieu, afin que ce peuple, ne « voyant pas abattre ses temples, se convertisse « plus aisément, et qu'après avoir confessé le vrai « Dieu, il s'assemble plus volontiers pour l'adorer a dans des lieux qu'il connaît déjà. Et comme ils « ont l'habitude, dans les fêtes des démons, d'im- « moler beaucoup de bœufs, il faut aussi instituer « quelque autre solennité à la place de celle-ci. Par «"exemple, le jour de la Dédicace des églises, le « peuple pourra se faire des huttes de feuillage « autour de ces temples changés en sanctuaires du « Christ, et célébrer la fêle par un banquet Trace ternel. Alors ils n'immoleront plus les animaux
LES ANGLO-SAXONS. — SATNT BONÏFACE. 171
c< au démon : ils les tueront seulement pour s'en « nourrir en glorifiant Dieu, et ils rendront grâces a au dispensateur de toutes choses; de sorte que, a si on leur permet encore quelques joies extérieu- « res,ils puissent goûter plus facilement les joies de « l'esprit. Car il est impossible de tout retrancher « d'un seul coup à des âmes sauvages ; et celui qui « veut atteindre un lieu élevé n'y arrive que pas à a pas, et non par élans. » On a blâmé la condescendance de saint Grégoire pour les Anglo-Saxons; on lui reproche d'avoir corrompu la sévérité de la loi chrétienne en l'accommodant à leurs superstitions, et d'avoir ouvert la porte du sanctuaire au paganisme. L'Eglise romaine, en effet, s'était attachée à cette règle, de distinguer dans le paganisme deux choses : l'erreur, qui est l'adoration de la créature; et la vérité, qui est l'essence même de la religion, telle que la nature humaine la conçoit et la veut, avec les temples, les sacerdoces, les sacrifices. En respectant les habitudes religieuses des peuples, l'Eglise faisait acte de sagesse premièrement, mais aussi de charité. Car s'il est quelque chose à quoi les hommes tiennent plus qu'à la terre qui les nourrit, plus qu'aux enfants qu'ils élèvent sur leurs genoux, ce sont les traditions qui consacrent pour eux le sol du pays, et les fêtes qui les arrachent un moment aux durs et monotones devoirs de la vie (1).
(1) S. Gregorii EpUt., lib. XI, 76 : « Nara duris mentibus simul
Questions C'était beaucoup de détacher du paganisme, sans
s.Augustin. violence, un peuple violent : ce nui voulait plus
Réponses l l v r
s> Grégoire, d'effort et pïus de génie, c'était de l'introduire dans la société chrétienne, non pas homme par homme et famille par famille, mais d'un seul coup, avec ses rois, sa noblesse guerrière, ses institutions. En présence de tant de difficultés, on ne s'étonne pas si Augustin se troubla, si ses lettres portaient à saint Grégoire des questions et des doutes, et s'il fallait que les réponses du pontife prévissent tous les besoins d'une chrétienté naissante, l'organisation de l'Eglise, l'ordre des cérémonies, le temporel du clergé, la réforme de la famille. Augustin demandait pourquoi, s'il n'y a qu'une seule foi, tant de différence entre les liturgies? Saint Grégoire lui répond: « Votre Fraternité connaît l'usage de « l'Eglise romaine, dans lequel vous ne sauriez ou- « blier que vous fûtes nourri. Mais, soit que vous « trouviez dans l'Eglise de Rome, ou dans celle des « Gaules, ou dans toute autre, quelque usage que a vous croirez plus agréable à Dieu, je veux que « vous le recueilliez avec soin, et que vous l'établis- « siez dans la nouvelle Eglise d'Angleterre. Car il a ne faut pas aimer les inslitutions pour les lieux « qui les observent, mais plutôt les lieux pour les
omnia abscidere impossibile esse non est dubium. » Hughes, Horœ Britannicœ, 270, dénonce la lettre de saint Grégoire à Mellitus comme le commencement des capitulations de conscience. M. Mignet, au contraire (sur V introduction de V ancienne Germanie datis la Société civilisée, p. 18), loue la profonde sagesse de cette conduite.
ce bonnes institutions qui les honorent. » Augustin voulait savoir comment l'évêque devait vivre avec son clergé, quel partage il fallait faiie des oblations des fidèles. Saint Grégoire lui rappelle que les canons font quatre parts des revenus ecclésiastiques : l'une pour l'évêque, sa maison et l'hospitalité qu'il doit exercer; la seconde pour le clergé ; la troisième pour les pauvres, et la dernière pour 1 entretien des églises, a Mais, puisque vous menez avec vos frères ce la vie cénobitique, pourquoi parler encore de « partage, d'hospitalité, de miséricorde, quand il « est d'obligation d'employer tout le superflu en ce œuvres pies, selon cette parole de notre Seigneur « et maître à tous : ce Donnez en aumône votre suce perflu, et pour vous tout deviendra pur?» Augustin demandait à être éclairé sur les empêchements de mariage, sur les devoirs de la chasteté conjugale, et ce qu'il fallait conserver des purifications prescrites par la loi de Moïse. Saint Grégoire relâche en faveur des néophytes la rigueur de l'ancienne discipline, qui interdisait le mariage entre parents jusqu'au septième degré; il le tolère au quatrième, traitant les Anglais, dit-il, comme saint Paul ses néophytes, qu'il nourrissait, non de viande solide, mais du lait des nouveaux-nés. Mais, en même temps, il donne au lit nuptial ces lois sévères qui font la sainteté et aussi la vigueur, la fécondité de la famille chrétienne. 11 introduit dans la société domestique le respect des femmes, en les
relevant des humiliations de l'Ancien Testament; et, s'expliquant sur ce règlement de Moïse, qui écartait du temple la femme nouvellement délivrée : « Il faut savoir, dit-il, que ceci doit s'enten- « dre au sens figuratif; car, lors même qu'une « femme, au moment où elle vient d'enfanter, enci trerait à l'église, elle ne commettrait aucun a péché. La tache est dans la volupté et non 'dans « l'enfantement. Dans l'enfantement il n'y a que « gémissement, selon ce qui fut dit à la première « mère: « Tu enfanteras avec douleur.» Si donc a nous écartons de l'église la femme qui vient d'en- « fanter, nous lui faisons un crime de ce qui fut c< sa peine. » Telles étaient les maximes qu'il fallait faire pénétrer chez des barbares, dont les coutumes autorisaient la polygamie et soumettaient les femmes à une tutelle éternelle. Pendant que le prêtre expliquait à ses néophytes les instructions de saint Grégoire , le chanteur national, le Scop, comme on l'appelait, les attendait au sortir de l'église avec ses récits, qui ne célébraient que le sang versé, l'ivresse des festins et l'enlèvement des captives. Longtemps après l'introduction du christianisme, un chant populaire met encore la joie de l'homme dans trois choses : l'argent, la parenté nombreuse qui soutient ceux de son sang dans les querelles, et « l'arc utile au combat, léger en voyage, qui est le bon compagnon du guerrier ( 1 ) . »
(1) S. Grcgoni Epist., lib. XI, 04. C'est dans la môme tel tir que
des Anglo- Saxons.
Cependant quatre-vingt-douze ans de prédiea- L'Église
. i i I? i i h d'Angleterre.
lion achevèrent la conversion de i Angleterre. Un .Age d'or métropolitain résidant à Cantorbéry, et quatorze éveques dans les principales villes romaines, se partagèrent le gouvernement spirituel de la nation. Telle fut la vénération dont elle les environna, qu'elle voulut les voir non-seulement dans ses assemblées politiques, mais dans ses cours de juslice, où l'évéque présidait de concert avec l'alderman, « afin de concilier la loi du siècle et la loi de Dieu. » Un clergé nombreux mettait au service de la société religieuse toute la liberté et toute l'autorité que lui donnait la discipline du célibat, introduite par saint Grégoire et maintenue par tous les conciles nationaux, jusqu'au moment où l'invasion danoise précipita la décadence de l'Eglise. Augustin avait ouvert à Cantorbéry deux monastères, dont les colonies se multiplièrent au point qu'en 679 l'évéque Wilfrid comptait sous sa conduite plusieurs
saint Grégoire range les évèques bretons sous la juridiction archiépiscopale cF Augustin, tant il est éloigné de les considérer comme schismatiques.
On voit dans la vie cTAldhelm que ce saint homme composait des cantiques en langue vulgaire pour rivaliser avec les chants dos Scops, et les récitait sur le pont où passait le peuple au sortir de l'office divin. Malinsbury, Vila Ahlhelmi, apud Wharton, p. 4.
L'opiniâtreté du paganisme chez les poètes anglo-saxons parait assez dans l'épopée de Beowulf, bien qu'on y reconnaisse la trace d'une retouche chrétienne. Voyez aussi le chant sur la bataille de Finsburg, à la suite de Beowulf de Kemble, et le poème alphabétique, publié par Grimm (Deutsche Runen), et traduit dans mon volume : Les Germains avant le christianisme. (Œuvres complètes, tome 111, chap. iv.)
176 CHAPITHE V.
milliers de moines. Le christianisme descendait ainsi par les degrés de la hiérarchie ecclésiastique jusqu'au fond même de la nation, remaniant les cœurs, et y mettant la justice et la charité à la place des passions de la barbarie, dont le propre est d'opprimer et de détruire. Dans les pénitentielsdc cette époque, parmi les œuvres satisfactoires imposées aux pécheurs repentants, on trouve celles-ci : Bâtir des ponts sur les fleuves, rétablir les routes, aider les él rangers, les veuves, les orphelins; affranchir ses esclaves et racheter ceux d'autrui ; nourrir les pauvres, les héberger, leur donner le feu, le bain, le vêtement. Des habitudes si nouvelles se propageaient avec une rapidité qui étonna les contemporains. Bède célèbre l'âge d'or des Anglo- Saxons, « quand ils avaient des rois chrétiens et guerriers qui faisaient la terreur des barbares ; quand tous les cœurs étaient encore tournés vers lesjoiesdu ciel, dont ils venaient de recevoir la promesse; quand ceux qui voulaient s'instruire dans les lettres sacrées trouvaient des maîtres savants, et que la beauté du chant ecclésiastique commençait à se répandre par toute l'Angleterre. » On peut douter de l'innocence parfaite de cet âge d'or, que Bède rejette en arrière, comme il arrive toujours, et dans un temps qu'il n'avait pas vu. Mais ce qu'il faut chercher dans son Histoire, c'est la naïveté quelquefois puérile, souvent touchante, des premières années d'une nation chrétienne ; c'est l'hor-
reur du sang chez ces petits-fils d'Hengist et d'Horsa. C'est le vieux roi Sigebert d'Estanglie, qui s'est enfermé dans un cloître pour y finir ses jours, et qui, à la nouvelle d'une invasion des païens, se laisse tirer du monastère pour rassurer les guerriers par sa présence, mais sans vouloir s'armer autrement que d'une baguette pour commander la bataille, jusqu'à ce qu'il tombe sous les coups des ennemis. C'est le roi Oswald de Northumberland, lavant les pieds à douze pauvres et les servant de ses propres mains chaque jour de carême, sans que nulle infirmité l'en empêchât. On raconte de son successeur Oswio qu'il donna à l'évêque Aidan un cheval de race; mais Aidan, qui marchait toujours à pied, fit présent du cheval à un pauvre. Or le roi, l'ayant su, s'en affligea; et, comme un jour il allait entrer avec l'évêque dans la salle du festin, il lui fit ses reproches : « N'avions-nous pas, « ajouta-t-il, beaucoup d'autres chevaux de moin- « dre valeur, et des biens de plusieurs sortes, dont « nous pouvions faire l'aumône aux pauvres? » L'évêque répondit : « Que dites-vous, ô roi? Le fils « d'une jument vous est-il donc plus cher qu'un « homme, fils de Dieu? » Sur quoi ils entrèrent dans la salle ; et Oswio, qui revenait de la chasse, s'approcha du feu avec ses officiers. Or, tandis qu'il se chauffait, il se souvint de la parole de l'évêque; et, allant à lui, il déceignit son épée, fléchit le genou et demanda pardon de son injustice, « II
ET. GEUM. II. 12
« ne m'arrivera plus, dit-il, de regretter ce que tu « donneras de mon bien aux enfants de Dieu. » Et, sentant sa conscience en paix, le roi se mit à table tout joyeux ; mais, au contraire, l'évêque devint triste. Et comme un de ses prêtres lui demandait la cause de sa tristesse, il répondit en langue irlandaise, que ni Oswio ni les siens n'entendaient : « Je connais maintenant que le roi vivra peu de « temps ; car jusqu'ici je n'avais jamais vu un roi « qui fût humble, et cette nation n'est pas digne « d'un tel prince. » Oswio périt bientôt après dans un combat, et l'évêque Aidan lui survécut seulement de douze jours (1).
Les Ce petit récit forme un tableau achevé ; il mon-
tre en des temps si barbares une douceur de sentiments, une délicatesse de conscience, une politesse de mœurs qui, mieux encore que la science, est le signe de la civilisation chrétienne. Au bout d'un siècle, la Grande-Bretagne, cette île de pirates, était devenue l'île des Saints. Pendant que les Gallois persévérèrent jusqu'en 777 dans leur isole-
(!) Bèdc, Hist. eccles., III, 14, 18 ; IV, 2 : « Nec unquam prorsus exquo Britanniam petierunt Angli, feliciora fuere tempora, dum et fortissimos christianosque habentes reges cunctis nationibus essent terrori, et omnium vota ad nuper audila cœlestis regni gaudia penderent, et quicumque lcctionibus sacris cuperent erudiri, haberent in promptu magistros qui docerent; et sonos caniandi in ecclesia quos eatenus in Cantia tantum noverant, » Cf. Turner, His~ tory of ihe Angîosax., liv. VII, VIII, IX. Lappenberg, Geschidilc, . p. 65-203. Lingard, Aidiquities of the Anylosaxon Church, nouvelle édition. Wright, Biographia, I, ICI et suiv. Vita Wilfridi, ap. Mabillon, A 0. S. B., III, 197; IV, 671.
missions anglosaxonnes.
ment, les Irlandais, Celtes comme eux, attachés aux mêmes usages, engagés dans les mêmes controverses, mais non pas dans la même haine nationale contre les Anglo-Saxons, étaient venus, dès 634, prêter un fraternel concours aux missionnaires romains. L'évêque Aidan, disciple de saint Colomba, avait fondé dans une île de Northumberland la colonie religieuse de Lindisfarne. A son exemple, beaucoup d'hommes pieux quittèrent l'Irlande pour évangéliser les barbares. Le savoir, l'austérité, la pauvreté volontaire de ces étrangers, entraînèrent la multitude. Des cloîtres nombreux s'élevèrent pour recevoir ceux qui voulurent vivre sous leur règle ; les enfants y furent nourris dans la crainte de Dieu et dans l'étude des lettres ; et afin que ce bienfait s'étendît aux femmes, les monastères doubles se multiplièrent. L'ascétisme des Irlandais passa chez les Anglo-Saxons. Il y porta l'élévation d'esprit, la pureté de cœur, la hardiesse d'imagination qui caractérisaient les grands hommes de cette Eglise, l'insatiable désir desavoir qui avait fait l'éclat de ses écoles, et cette passion des pèlerinages qui avait donné le premier essor à ses missions. Deux Northumbriens, Egbert et Wigbert, poussés par le zèle d'une perfection plus haute, étaient allés visiter l'Irlande, et s'instruire sous les maîtres les plus consommés de la vie cénobitique. Ils se laissèrent gagner par ce prosélytisme dont nous avons vu les milices passer la mer et
courir les côtes du continent. Ils se tournèrent vers les tribus païennes de la Frise, où ils obtinrent peu de fruit. Ce peuple indomptable aux armes des Francs, avait déjà fatigué inutilement le zèle de Wilfrid, évoque d'York, qui en 677 séjourna quelques mois auprès du roi des Frisons. Un peu plus tard, la prédication de saint Wulfram, archevêque de Sens, n'y trouva que des âmes endurcies. Enfin, en 690, les moines anglo-saxons Willibrord, Adalbert et Suitbert, avec neuf compagnons, abordaient aux mêmes lieux, y portaient la foi depuis les bouches du Rhin jusqu'au nord de l'Eyder, fondaient l'évêché d'Utrecht, les abbayes d'Eplernach, d'Egmont, de Keyserswerth ; et par des succès durables, sur une terre jusque-là rebelle à tous les efforts de l'apostolat, ils firent connaître ce que le christianisme pouvait attendre de la nation anglosaxonne (1).
r . Trois causes levaient devant les missionnaires
Le qui
fiti^succes anglo-saxons les obstacles qui avaient arrêté les
missions anglosaxonnes.
(1) Bède, Hist. eccles., III, 5, 13, 27; V, 9. Vita Wilfridi, ap.
Mubillon. Vita Suitberti, ap. Leibnitz, Scriptores, H, p. 225. Vita
Willibrordi, ap. Mabillon, A. 0. S. B., III, la pars, p. COI. Vita
Wulframi, ap. Mabillon, ibid., 557. Rettbcrg, Kirchengeschichte ,
t. II, p. 490 et suiv. Lingard, Antiquités, t. II: Wright, t. 1. —
Je n'ai pas rapporté l'histoire du baptême de Ratbod, et comment
le duc des Frisons, au moment de recevoir l'eau sainte, relira le
pied du bassin baptismal, en déclarant qu'il aimait mieux passer
l'éternité en enfer avec ses glorieux ancêtres, qu'au ciel avec une
poignée de mendiants chrétiens. Rettberg, p. 515, a démontré
qu'on ne peut accorder aucune valeur historique à la légende de
saint Wulfram.
Irlandais. Premièrement, ils paraissaient en Germanie, non plus comme des étrangers, mais comme des frères, comme les fils d'une colonie puissante qui, en trois siècles, n'avait oublié ni la langue ni la tradition de ses ancêtres. En second lieu, l'Eglise anglo-saxonne tempéra les austérités de l'Irlande par les sages adoucissements de la règle bénédictine, qu'elle introduisit de bonne heure dans ses cloîtres. Elle ne permit pas à ses évêques et à ses moines la paix d'une solitude éternelle: nous avons vu qu'elle les poussait dans les assemblées, dans les tribunaux, dans les camps. Elle sortait de la spéculation où s'étaient complu les disciples de saint Colomban ; elle entrait dans la pratique, et se rompait à l'infinie variété des besoins et des mœurs. Troisièmement, l'éducation que Rome donnait aux peuples d'Occident avait pénétré bien moins profondément en Irlande qu'en Angleterre. L'esprit de saint Grégoire le Grand n'abandonna pas sa conquête. Tous les papes du septième siècle, Boniface IV, Honorius Ier, Jean IV, Vitalien, Agathon, tournèrent leurs soins vers cette chrétienté dont les progrès consolaient l'Eglise des ravages de l'islamisme. L'Italie ne s'était pas épuisée d'un seul effort. De nouvelles recrues soutinrent les quarante moines qui avaient suivi Augustin. Cinq Romains remplirent successivement le siège de Gantorbéry, et, en 668, c'est encore un envoyé de Rome qui va l'occuper : un moine de Tarse, appelé Théodore, formé à
l'école d'Athènes, ordonné éveque par le pape Vitalien, passe en Angleterre, et y porte la réforme des abus, l'unité de discipline et la culture des lettres. A leur tour, les Anglo-Saxons voulurent connaître la cité sainte d'où leur venait la lumière. Wilfrid, éveque d'York, déposé par une sentence inique, allait chercher la justice à Rome. Benoît Biscop y cherchait la science, faisait cinq fois le voyage d'Italie, revenait enrichi de manuscrits précieux, chargé d'images sacrées dont il couvrait les murs des églises , accompagné de l'archichantre de Saint- Pierre, qui introduisit parmi les Anglais l'ordre et la majesté des cérémonies romaines. Ceadwalla, roi de Wessex, Offra, roi d'Essex, et Goenred de Mercie, abandonnèrent le trône pour aller finir leurs jours au tombeau des saints apôtres. Un peu plus tard, le grand législateur Ina devait imiter leur exemple, et fonder l'hospice des pèlerins saxons sur la rive solitaire du Tibre, où s'élève le Vatican. C'est là qu'on leur donna une église et un cimetière, afin que ces étrangers venus de plus loin eussent le lieu de leur repos plus près du tombeau de l'apôtre, et comme à l'ombre de sa basilique. Pendant quatre cents ans, Rome fut vraiment l'école des Anglo-Saxons : elle eut le temps de leur communiquer cet esprit de conduite et de tolérance, cette fermeté qui sait fléchir à propos, et, pour tout dire en un mot, ce bon sens pratique par lequel les Anglais, comme les anciens Romains,
devaient devenir les maîtres, non des idées, mais des affaires,
Bomanos rerum dominos (1).
Ainsi, les Germains ne pouvaient se passer de comment
\ l r Rome
Rome : il se trouva en même temps que Rome eut eutd^es.soin besoin des Germains. Depuis un siècle, l'Italie était Gerrmunsfatiguée de la tyrannie théologique des empereurs grecs et de la rapacité de leurs exarques. Les peuples indignés renversaient les images des Césars hérétiques, et refusaient leurs monnaies. La persécution des iconoclastes allait éclater bientôt, et il devenait visible que l'empire d'Orient se détachait de la chrétienté. Il fallait donc qu'elle réparât ses pertes du côté de l'Occident. Les papes savaient qu'ils avaient là des fils turbulents, mais dont le bras était fort. Dans cette belle nation des Francs, parmi ces tribus auslrasiennes qui en faisaient l'élite, on voyait régner, sous le nom de maires du palais, une famille héroïque. Pépin d'Héristal, par la puissance de ses armes, avait frayé le chemin à l'Evangile dans la Frise, et reculé la frontière chrétienne. Charles Martel, son fils, venait de
(1) Bède, Hist. eccles., passim, et surtout lib. IV, 1 et 2. Anastase bibliothécaire, Vitœ pontificum, in Honorio, Vitaliano, Agathone, etc. Bède, Vitœ abbatum Wiremuth., Matthieu de Westminster, ad ann. 727. Une autre tradition, rapportée par Lappenberg (p. 199), attribue la fondation de l'hospice des Saxons au roi Offra, avec cette affectation qui en fait une école : « Ut ibidem peregrini linguns quas non noverant addiscerent. » Innocent III changea la destination primitive de cette maison, et en fit l'hôpital qui garde encore le nom de S. Spirito in Sassia.
repousser les païens de la Saxe jusqu'au Weser, ef, de ce côté, tout annonçait de grands événements. Grégoire ii Dans ces circonstances, le siège apostolique fut s.B0offace* occupé par saint Grégoire II. Issu d'un sang patricien, nourri des traditions de la politique romaine, il jugea les temps où il était venu, et ne les craignit pas. D'une part, il voulut demeurer jusqu'au bout fidèle au passé, et ne point trahir la vieillesse de l'empire. Il contint les Italiens dans le devoir, sans rien abandonner de leurs droits; il ne rendit point les clefs de Rome aux Lombards. D'un autre côté, il ne renonça pas à l'avenir de la société chrétienne ; il y pourvut en assurant l'adoption des jeunes nations du Nord. Dès lors, deux soins le préoccupèrent: il fallait presser l'effort de l'apostolat dans la Germanie païenne; il fallait affermir pour jamais les Eglises fondées dans les provinces des Francs. Déjà, par ses ordres, trois légats avaient visité la Bavière, afin d'y rétablir la pureté du dogme et la sévérité de la discipline. Cette légation ne remplit pas tous les vœux du pontife : l'instrument de ses desseins n'était pas encore trouvé, lorsqu'à la fin de l'année 718, un moine anglo-saxon se présenta devant lui, et, tirant de son manteau une lettre de son évêque Daniel de Winchester, attendit humblement la réponse (1).
(1) Anastase bibliothécaire, Vita Gregorii H. Schannati, Concilia German.,ad ami. 710. Bonifacii Vita, auctore Willibaklo : « Sanctus itaque papa repente hilari vultu, arridentibusque oculis
S. Bonifaco.
Le nom du moine était Winfried, et il avait près commence
ments
de quarante ans. Né à Kirton, dans le royaume de B^. Wessex, il s'était instruit aux lettres sacrées et profanes dans les monastères d'Excester et de Nutscell. La réputation de son savoir l'avait fait appeler dans les chaires des couvents et dans les conseils des prélats : aucun emploi ne paraissait trop grand pour lui. Au milieu de tant d'honneurs, il s'était senti pressé de cette passion de l'apostolat qui commençait à gagner les monastères anglo-saxons, et, se rendant en Frise, il avait voulu voir « de quel côté ce peuple donnerait accès à l'Evangile. » Mais,
intuitus in eum, inquisivit an lilteras ab episcopo suo commendatitias detulisset. At ille eliam concitus, exempto pallio chartam ex more involutam litterasque protulit. »
En écrivant la vie de saint Boniface, j'éprouve l'embarras de toucber. à un sujet dont M. Mignet s'est rendu maître dans son beau mémoire Sur l'introduction de la Germanie dans la société de r Europe civilisée . C'est là qu'il faut voir rassemblées dans le cadre d'une seule Vie, éclairées par des pièces concluantes, animées par de curieux récits, toutes les affaires du christianisme en Allemagne pendant le huitième siècle. Ce travail m'eût fait renoncer au mien, s'il ne l'avait au contraire encouragé, en plaçant sur le point principal une lumière qui m'aide à reconnaître les événements antérieurs ou subséquents, sur lesquels le savant historien n'avait pas porté ses recherches. M. Seiters, curé catholique de Gœttingue, a publié une excellente histoire de saint Boniface {Bonifacius der Apostel der Deutschen, Mainz, 1845). Rettberg a consacré un chapitre considérable de son premier volume (Kirchengeschichte, t. I, p. 309-419) à une appréciation de l'apôtre de l'Allemagne, où cet écrivain protestant, avec une loyauté qui l'honore, fait justice des accusations de l'ancien protestantisme. Un autre théologien protestant, mais de l'école puséiste d'Oxford, M. Gilles, a aussi voulu rendre hommage à la mémoire de saint Boniface par une publication complète de ses œuvres (Sancti Bonifacii archiepiscopi et martyris Opéra; Londini, 1844, 2 vol. in-8°).
ISO CHAPITRE V.
au moment où il commençait à parcourir le pays, la guerre qui éclata entre Ratbod, duc des Frisons, et Charles Martel, ayant dispersé pour quelque temps les chrétientés naissantes, Winfried s'était retiré en Grande-Bretagne. Il venait maintenant de la quitter une seconde fois pour visiter Rome et s'y confirmer dans sa vocation. Le pape l'accueillit et le retint, s'assura de sa doctrine et de sa piété, et, après de fréquents entretiens, il lui conféra les pleins pouvoirs dont la teneur suit : a Au prêtre a Winfried, Grégoire, serviteur des serviteurs de a Dieu. Les pieux desseins de votre zèle enflammé « dans le Christ, et les preuves que vous nous avez « données de votre foi, exigent que nous vous ap- « pelions au partage de notre ministère pour la dis- « pensation de la parole divine. Apprenant donc « que dès l'enfance vous avez étudié les lettres sa- « crées, et que, pressé par la crainte de Dieu de « faire valoir le talent qui vous fut confié, vous êtes « parti pour répandre chez les nations incrédules « le mystère delà foi, nous vous félicitons de votre « religion et nous voulons aider à la grâce. Puis « donc que vous avez eu la modestie de soumettre « votre désir à l'avis du siège apostolique, comme « un membre qui attend son mouvement de la a lête directrice de tout le corps ; au nom de Pince divisible Trinité, par l'inébranlable autorité du a bienheureux Pierre, prince des apôtres), dont « nous occupons la chaire, nous ordonnons que
« vous portiez le royaume de Dieu à toutes les na- « dons infidèles qu'il vous sera possible de visiter ; « et que, par l'esprit de vertu, d'amour et de soc< briété, vous versiez dans ces âmes incultes la « prédication des deux Testaments. Enfin, nous a voulons que vous veilliez à l'observation du rit « du baptême, selon la formule qui sera rédigée « pour votre usage par la chancellerie du saintce siège. Ce qui vous manquera une fois l'œuvre « commencée, vous aurez soin de nous le faire sa- « voir. Portez-vous bien. — Donné le jour des ides « de mai, sous l'empire du très-pieux seigneur Léon « Auguste, grand empereur couronné de Dieu, de a son empire la 3e année, indiction deuxième (1). »
Winfried, muni de ces pouvoirs, revint par la Boniface fombardie, la Bavière, la Thuringe et la France Thuringe. orientale, a II allait, selon les instructions dusaintsiége, observant les peuples, et comparable à l'abeille qui voltige autour des fleurs d'un jardin avant de se reposer sur le calice qu'elle a choisi. » C'est alors qu'il apprit la mort de Ratbod et la fin de la persécution qui avait désolé les chrétientés de Frise. Un attrait puissant le poussait vers cette contrée, par où son apostolat devait commencer et finir.
(1) Willibald, Vita Bonifacii, 1-5, édit. Giles. Othlo, Vita Bonifacii, lib. I, cap. i-viu. Epist. Gregorii, mter Bonifacii epist., édit. Giles, 2. L'édition de Giles, dont je me suis servi comme de la plus récente, a l'inconvénient de bouleverser l'ordre des lettres suivi par Wurdtweïn, qui lui-même n'avait pas adopté la classification de Serrarius.
Les païens se tournaient vers le Dieu des Francs, dont ils venaient d'éprouver les armes victorieuses; et, le nombre croissant toujours de ceux qui demandaient à se faire instruire, les ouvriers manquaient à la moisson. Winfried s'offrit donc à l'évêque Willibrord, et le seconda pendant trois ans, détruisant les sanctuaires païens, élevant des églises, jusqu'à ce que le vieil évêque, surchargé d'années et de sollicitudes, lui proposât de l'associer à l'épiscopat. Mais lui, troublé de cette proposition, se déroba aux instances de Willibrord, et quitta la Frise pour chercher des travaux obscurs chez des nations plus abandonnées. Telle était déjà la puissance de sa parole, que, s'étant arrêté au monastère de Palatiolum, près de Trêves, comme il commentait devant la communauté un passage de l'Ecriture sainte qu'on venait de lire durant le repas, un jeune homme de quinze ans, nommé Grégoire, d'extraction royale et de la plus haute espérance, ravi des discours du missionnaire, déclara qu'il ne le quitterait plus, s'attacha à lui et devint un de ses plus illustres disciples. Winfried s'enfonça donc dans la Thuringe. Il y trouvait un pays ravagé par des guerres éternelles, des populations appauvries, parmi lesquelles il était réduit à vivre du travail de ses mains ; un petit nombre de chrétiens dans des bourgades mal défendues contre les incursions des barbares. Au milieu de tant d'alarmes, il commença à réunir les restes des
chrétientés fondées par saint Kilian, à corriger les mœurs des prêtres et les croyances des fidèles. Les païens eux-mêmes quittaient leurs huttes pour aller entendre l'étranger savant qui parlait leur langue, et qui bravait l'horreur de leurs forêts. Beaucoup devinrent chrétiens; d'autres, baptisés depuis longtemps, quittèrent les idoles auxquelles ils étaient retournés. Deux frères, Detdic et Deorwulf, qu'il avait arrachés aux pratiques du paganisme, lui donnèrent une terre de leurs possessions, appelée Amonaburg; il y éleva une église et un monastère. Ensuite, il s'avança dans le pays desHessois et jusqu'aux frontières des Saxons, où il baptisa plusieurs milliers de barbares. Assuré dès lors de ne point compromettre par une prédication impuissante la gloire de l'Evangile, il envoya Binna, son disciple, au souverain pontife, pour rendre compte des fruits obtenus ; lui-même le suivit de près (1).
Le second voyage de Winfried à Rome ouvre une Secon(l nouvelle période de sa mission. Le pape Gré- BLe goire II le reçut dans la basilique du Vatican, l'entretint longuement, et lui demanda sa profession de foi, que le missionnaire écrivit, pour ne rien laisser au hasard du discours dans une matière si grave. Enfin, le jour de Saint-André de l'an 725, le pape le consacra évoque régionnaire, c'est-à-
(I) WiUibald, G, 7. Othlo, I, 12. Migm-t, p.46.Rettberg, I, 557.
Seiters, 77.
dire sans limite de juridiction, et changea son nom barbare contre le nom prophétique de Bonifacius. L'élu prêta le serment épiscopal usité dès le temps du pape Gélase, et qu'il faut rapporter en entier, comme l'acte solennel qui fonda le droit ecclésiastique de l'Allemagne : « Au nom du Sei- « gneur Dieu Jésus-Christ, qui nous a sauvés ; sous « l'empire du seigneur Léon le Grand, empereur, la « septième année après son consulat et la quatrième « année de son fils Constantin le Grand, empe- «reur; indiction sixième. — Moi, Boniface, par « la grâce de Dieu, évêque, je promets à vous, « bienheureux Pierre, prince des apôtres, et à a votre vicaire, le bienheureux Grégoire, comme à « ses successeurs, par la Trinité indivisible, Père, « Fils et Saint-Esprit, et par votre corps très-sacré c< ici présent, de garder la fidélité et la pureté de a la foi catholique, et de persévérer, avec l'aide de a Dieu, dans l'unité de la même foi, d'où dépend, « sans aucun doute, tout le salut des chrétiens. Je « promets aussi de ne jamais consentir à aucune « instigation contre l'union de l'Eglise commune « et universelle ; mais de prêter en toutes choses, a comme je l'ai dit, ma fidélité, ma sincérité et « mon concours, à vous et aux intérêts de votre « Eglise, à qui le Seigneur Dieu a donné le pouce voir de lier et de délier, ainsi qu'à votre vicaire « et à ceux qui lui succéderont. Si je viens à con- « naître des prélats qui vivent contrairement aux
« règles anciennes des saints Pères, je m'engage à
« n'avoir avec eux ni communion ni commerce ;
« mais, au contraire, à les réprimer si je puis; sinon,
« j'en ferai aussitôt un rapport fidèle à mon sei-
« gneur le successeur de l'apôtre. Que si (ce qu'à
« Dieu ne plaise !) je tente d'agir contre les termes
« de la présente déclaration, en quelque manière
« ou dans quelque occasion que ce soit, je veux
« être trouvé coupable au jugement éternel, et en-
« courir le châtiment d'Ananie et de Sapphire,
« qui osèrent vous tromper en vous cachant leurs
« biens. — Moi, Boniface, humble évêque, j'ai
a écrit de ma propre main ce texte de mon ser-
« ment, et, le déposant sur le corps très-sacré de
c< saint Pierre, j'ai fait devant Dieu, pris pour té-
« moin et pour juge, le serment que je promets
« d'observer. » En renvoyant Boniface aux nations
du Nord, le souverain pontife lui remit le livre des
saints canons ; il y joignit des lettres pour Charles
Martel, pour les évêques, pour le peuple chrétien,
qu'il exhortait à protéger le délégué du saint-
siége, à le seconder, à le secourir; enfin pour les
idolâtres thuringiens et saxons, auprès desquels il
l'accréditait comme l'envoyé de Dieu dans l'intérêt
de leurs âmes (1).
(1) Othlo, I, 14. La formule de serment est à peu près la même que pour les évêques suburbicaires, Cf. Liber diurnus Romanorum pontificum. Epist. Gregorii Carolo, universis Germ. episc, populo Thuriîigorum, optimatibus Thuringorum, populo Altsaxonum, inter Boniîacii epist., 5-9.
Boniface Saint Bonifacc quitta Borne, et se rendit pre- Germanie. mièrement auprès de Charles Martel, qui lui fit délivrer une ehartc de sauvegarde, souserite de sa main et revêtue de son sceau. Il y était ordonné aux évêques, ducs, comtes, et officiers de tout rang, de respecter l'homme apostolique, le maire du palais l'ayant pris sous sa protection (Mundiburdium), et lui prêtant main forte pour aller et venir comme il lui plairait, de façon qu'il trouvât partout justice. Charles Martel devait assurément ce bon procédé au missionnaire, cette réponse à un pape qui le louait de sa piété, à des avances qui lui laissaient déjà pressentir ce que Rome pourrait un jour pour la grandeur de sa maison. Mais on a lieu de douter que le maire du palais, distrait par les soins de la guerre et du gouvernement, circonvenu par des prêtres relâchés, aussi peu favorables au prosélytisme des Ànglo-Saxons qu'aux austérités des Irlandais, s'occupât d'entourer Boniface de cette protection vigilante que demandait son ministère en des circonstances si difficiles. Au moment de rentrer dans ses missions de Hesse et de Thuringe, on voit le grand évoque s'effrayer de son isolement. Il croit encore, et peut-être plus qu'il ne faut, à la nécessité de l'intervention séculière pour contenir les mauvais chrétiens, et pour commencer la conversion des païens, non par la violence, mais par le respect. D'un autre côté, il trouve le prince entouré de prélats courtisans, d'adultères
LES AiNGLO-SAXONS. — SAINT BONI FACE. 495
et d'homicides élevés aux saints ordres, de faux docteurs qui, à l'exemple des manichéens, défendent les viandes permises, alors il se souvient des monastères de Bretagne, de ce peuple de saints, où sa jeunesse trouvait tant de lumières et de consolations. Il écrit à son ancien évêque Daniel, « selon cette habitude des hommes quand ils sont dans la peine, de chercher des adoucissements et des conseils auprès de ceux dont ils connaissent la sagesse et l'amitié. » Daniel lui répond; il l'encourage par le souvenir des apôtres et des martyrs ; il l'engage à chercher au-dessus des princes de la terre le seul appui qui ne le trahira point. Surtout il lui prodigue les conseils de sa vieille expérience pour la conversion des païens, dans une lettre qu'il faut citer pour y voir la suite de cette politique de saint Grégoire, dont l'Eglise anglo-saxonne avait conservé la tradition (1).
« Vous ne devez point, écrivait-il, vous élever La
controverse
« contre les généalogies de leurs faux dieux. Lais- chrétienne
o o avec
« sez-les répéter devant vous que leurs dieux na- lo*i)a,ens- « quirent les uns des autres, par l'embrassement
(1) Willibald, 8. Othlon, I, 25. — Carolus episcopis, ducibus, etc. Bonifacius Danieli : « Nam sine patrocinio principis Francorum, nec populum regere, nec presbyteros vel diaconos, monachos vel ancillas Dei, defendere possum, nec ipsos paganorutn ritus et sacrilegia idolorum in Germania, sine illius mandato et timoré prohibera valeo. » Rettberg, p. 545, a fait remarquer combien Boniface trouva peu d'appui auprès de Charles Martel. — Vita S. Gregorii Trajectemis, ap. Mabillon, III, pars 2, 294 : « Ipsi soli cœperunt contradicere et blasphemare quantum potuerunt... quia pere- (jrinus esset. »
ET. GEllM. h. 13
« de l'époux el de l'épouse. Vous leur prouverez « ensuite que des dieux et des déesses nés d'une « naissance humaine ne sont que des hommes, et « qu'ayant commencé d'être, ils n'existèrent donc « pas toujours. Alors demandez-leur si le monde a « eu un commencement, ou s'il est éternel ; el s'il « a commencé, qui l'a créé? Et dans quel lieu, « avant la création, résidaient ces divinités qui « naissent? S'ils le disent éternel, qui le gouverce nait avant la venue des dieux? Comment sou- « mirent-ils à leurs lois ce monde qui n'en avait « pas besoin? D'où est venu le premier d'entre eux, « et par qui fut engendré celui de qui descendirent a tous les autres? Pensent-ils aussi qu'il faille ho- « norer leurs dieux pour le bonheur temporel et a présent, ou pour le bonheur éternel? Si c'est « pour le bonheur temporel, qu'ils disent en quoi a les païens sont plus heureux que les chrétiens?.... a Vous leur adresserez ces objections et plusieurs « autres semblables, non comme des provocations « et des insultes, mais avec beaucoup de modéra- « lion et de douceur. Et par intervalles il faudra a comparer leurs superstitions à nos dogmes, les « effleurant pour ainsi dire, afin que les païens a demeurent confus plutôt qu'exaspérés, qu'ils (( rougissent de l'absurdité de leurs opinions, et ne « pensent point que nous ignorions leurs fables et « leurs criminelles observances. Vous leur repré- « senterez aussi la grandeur du monde chrétien,
de Geismar.
« en comparaison de quoi ils sont si peu de chose. « Et afin qu'ils ne vantent pas l'empire immémoa rial de leurs idoles, apprenez-leur que leurs « idoles furent adorées par toute la terre, jusqu'à « ce que la terre eût été réconciliée avec Dieu par « la grâce de Jésus-Chrisl (1). »
Tels étaient les conseils que Boniface méditait, Le
* chêne
en pénétrant de nouveau chez les tribus païennes de la Hesse. Ces ménagements pour les traditions nationales, cette indulgence soutenue de tant de zèle et d'austérité, attiraient les barbares. Beaucoup abjurèrent leurs erreurs. Mais d'autres, en grand nombre, sacrifiaient ouvertement ou en secret aux arbres et aux fontaines, pratiquaient les divinations et les incantations, et consultaient le chant des oiseaux. Alors, par le conseil des plus sages, et pour entraîner par un grand exemple les esprits ébranlés, il résolut de renverser un arbre d'une merveilleuse hauteur, que les païens dans leur langue nommaient le chêne de Thor, et qui s'élevait au lieu appelé Geismar. Une grande multitude de barbares était accourue, menaçant de défendre à main armée ce dernier signe du culte de leur pères, et de mettre à mort l'ennemi des dieux. L'évêque parut, entouré de ces clercs. Aux premiers coups de cognée, un grand vent, qu'on regarda comme
(I ) Daniel Bonifadû ; « Hcec et his similia mulla alia quœ nuiie enumerare longum est, non quasi insultando vel irritando eos, sed placide ac magna objicere moderatione debes. » Epist. Bonifacii> H, \% 15, 14.
un signe du ciel, fil plier le chêne gigantesque. Il s'inclina sous le poids de ses branches, et tomba, se brisant en trois endroits, dé sorte que, sans aucun travail, il se trouva partagé en quatre grands troncs d'une égale longueur. La foule des idolâtres réfracta ses imprécations, et loua le Dieu des chrétiens (I). Le coup porté au paganisme en un jour voulait être soutenu par un effort de plusieurs années. Du bois de l'arbre sacré, on construisit un oratoire en l'honneur de saint Pierre. Deux autres églises s'élevèrent auprès d'Altenberg et d'Ohrdruff ; puis, remontant le cours delà Wera, il reprit le chemin de la Thuringe, qu'il trouva livrée à tous les désordres de l'anarchie militaire, jusqu'à ce point que, le peuple, fatigué de la tyrannie de ses comtes, s'était donné aux Saxons. En même temps, des prêtres concubinaires y prêchaient l'hérésie, en ameutant les nouveaux chrétiens contre le délégué de Rome, dont ils redoutaient l'autorité. Mais lui les confondit publiquement ; et, arrachant la multitude à leurs séductions, il continua de propager la parole de Dieu au milieu de beaucoup de privations et de périls. Le nombre des fidèles s'accrut rapidement, les églises se multiplièrent; les nouveaux oratoires deFrizlar, d'Erfurt, d'Altenberg, d'Ohrdruff, s'élevèrent pour devenir le centre d'autant de bourgades, et les prédicateurs commencèrent à manquer.
(1) Willibald, cap. mu. Sur le culte des arbres chez les Germains, Grnnm, Mythologie, p. 60 et suiv.
Alors Boniface tourna ses espérances vers ses colonies frères d'Angleterre; il écrivit aux évêques, aux nelappeiées abbés, aux saintes femmes qui gouvernaient des s- Boniface. monastères ; il leur confiait sa détresse , l'insuffisance de ses prêtres , les sollicitudes de sa responsabilité épiscopale. « Pour celui qui fut appelé au « ministère de la parole, disait-il, c'est peu de vivre « saintement : s'il rougit ou s'il craint de poursui- « vre les hommes égarés, il périra avec ceux qui « périssent par son silence. » Il sollicitait donc leur secours ; il demandait des ornements sacerdotaux, des cloches, principalement des livres. On devait chercher pour lui, dans les archives des couvents, les Questions de saint Augustin de Cantorbéry, apôlre des Anglo-Saxons, avec les réponses de saint Grégoire le Grand, les Passions des martyrs, les commentaires des Pères sur saint Paul , et un volume contenant six prophètes, d'une écriture nette et sans abréviations ni liaisons, comme il le fallait « pour le soulagement de ses vieux yeux. » L'abbesse Eadburg était priée de lui faire transcrire les Epîtres de saint Pierre en lettres d'or, « afin d'honorer les saintes Ecritures devant les regards charnels des païens (1). » Surtout il implorait de nouveaux ouvriers pour la moisson blan-
(1) Vvillibald, 8. Othlon, I, 23, 24, 25. Epist. Bonifacii, 22. Danieli, 57; Cuthberto, 58 et 42. Egberto, 59. Pechthelmo, 40. Nothelmo, 17, 18, 19, 20. EadburçfX... « Mihicum auro conscribas epistolas domini mei S. Pétri apostoli, ad honorem et reverentiam sanctarum Scripturarum ante oculos carnalium prœdicando. »
chissante de l'Evangile, Les monastères anglo-saxons s'ouvrirent à son appel : il en sortit un grand nombre de serviteurs de Dieu, lecteurs, écrivains, hommes habiles en différents arts, et ils se rendirent en Germanie. Une génération de disciples se forma autour du maître : c'était Lui, qui devait lui succéder un jour; Willibald, revenu du pèlerinage de Jérusalem ; Wunnibald, Witta. Il avait déjà auprès de lui le jeune Grégoire et Wigbert, qu'il mit à la tête delà colonie monastique de Fritzlar. Plus tard, un homme noble de la province du Norique vint lui présenter son jeune fils, pour l'élever au service de Dieu. Celui-ci s'appelait Sturm, et devint fondateur de l'abbaye de Fulde. On vit sortir aussi des couvents delà Grande-Bretagne un essaim de veuves et de vierges, mères, sœurs, parentes des missionnaires, jalouses de partager leurs mérites et leurs périls. Chunihild et Berathgit, sa fille, s'arrêtèrent en Thuringe. Chunidrat fut envoyée en Bavière; Thecla demeura à Kitzingen, sur le Mein. Lioba, « belle comme les anges , ravissante dans ses « discours, savante dans les Ecritures et les saints « canons, » gouverna l'abbaye de Bischofsheim. Les farouches Germaines, qui, autrefois, aimaient le sang et se mêlaient aux batailles, venaient maintenant s'agenouiller au pied de ces douces maîtresses. Le silence et l'humilité ont caché leurs travaux aux regards du monde; mais l'histoire marque leur place aux origines de la civilisation germani-
que : la Providence a mis des femmes auprès de tous les berceaux (1).
Au bout de quelques années, Boni face comptait Médications cent mille convertis. Mais c'était peu de mener au s-Boniface< baptême ces hommes que nous avons vus si faibles et si tentés, si prompt à quitter le Christ pour retourner aux faux dieux, au meurtre, au pillage ; il fallait mettre la cognée aux racines du paganisme dans les cœurs , plus fortes et plus tenaces que celles du chêne sacré de Geismar. Ce fut l'ouvrage de la prédication de saint Boniface et de ses disciples, si nous pouvons en juger par le recueil d'ho • mélies qui nous est parvenu. On y trouve bien la parole toute vivante de l'apôtre, telle qu'il la devait à des néophytes grossiers, mais recueillie et traduite en latin, pour servir de modèle et comme de manuel aux prêtres chargés du même ministère. Ces homélies sont au nombre de quinze, en général très-courtes, et adressées à un auditoire aussi peu instruit des choses humaines que des divines. C'est ainsi que, racontant à ces barbares la naissance du Sauveur, le prédicateur leur apprend qu'il y avait alors une grajade ville qui s'appelait Borne, un chef puissant qui se nommait Auguste , et qui fit régner la paix par toute la terre. Il trouve cependant le secret d'introduire ces esprits charnels aux
(1) Vita S. Liobœ, apud Mabillon, Acta SS. Ordinis S. Benedicti, sœc. III. Cf. Vita S. Sturmi, ap. Pertz, t. II; Vita S. Willibaldi, ibid.; Mignet, 58, 60; Seiters, 171-221.
plus hautes considérations du christianisme, aux mystères des saintes Ecritures, qu'il cite partout, à la théologie des Pères, qu'il rappelle souvent : on remarque dans le sermon dixième, sur l'Incarnation, le souvenir d'un admirable passage des Dialogues de saint Grégoire. Plusieurs de ces discours prennent occasion d'une solennité, de la Nativité, du Carême, de la fête de Pâques, pour résumer en peu de paroles, mais avec beaucoup de simplicilé, de clarté et de chaleur, l'économie de la Rédemption, les points principaux de la foi, de la morale, de la discipline. Mais c'est surtout dans le quinzième sermon qu'on surprend pour ainsi dire les communications de l'évêque avec les nouveaux baptisés , lorsqu'au sortir de l'eau sainte il les instruit des devoirs de la vie chrétienne.
« Ecoutez, mes frères, et méditez attentivement « ce que vous venez d'abjurer au baptême. Vous « avez abjuré le démon, ses œuvres et ses pompes. « Qu'est-ce donc que les œuvres du démon? Ce sont ((l'orgueil, l'idolâtrie, l'envie, l'homicide, la a calomnie, le mensonge, le parjure, la haine, la « fornication, l'adultère, et tout ce qui souille « l'homme; le vol, le faux témoignage, la gour- « mandise, l'ivresse , les paroles honteuses , les a querelles. C'est de s'attacher aux sortilèges et aux « incantations, de croire aux magiciennes et aux « hommes-loups } de porter des amulettes et de « désobéir à Dieu. Ces œuvres et celles qui leur
« ressemblent sont du démon ; vous les avez abju- « rées au baplême, et. selon les paroles de l'Apôtre, « ceux qui vivent de la sorte n'entreront point dans « le royaume des cieux. Mais, comme nous croyons « que, par la miséricorde divine, vous avez renoncé « à toutes ces choses, de fait et d'intention , il me « reste à vous rappeler, mes frères bien-aimés, ce « que vous avez promis au Dieu tout-puissant.
« Car vous avez premièrement promis de croire « en Dieu lout-puissant, en Jésus-Christ son fils, et « en l'Esprit-Saint : un seul Dieu dans une trinité « parfaite. Voici les commandements que vous devez « garder : Vous aimerez ce Dieu, que vous avez « confessé, de tout votre cœur, de toute votre âme, « de toutes vos forces ; ensuite le prochain comme w vous-mêmes. Soyez patients, miséricordieux, bons « et chastes. Enseignez la crainte de Dieu à vos « enfants et à vos serviteurs. Mettez la paix dans « les discordes; que celui qui juge ne reçoive pas « de présents, car les présents aveuglent même « l'esprit des sages. Observez le jour du dimanche, « et rendez-vous à l'église pour y prier, non pour y « tenir de vains discours. Donnez l'aumône selon vos « forces. Si vous avez des festins, invitez-y les pau- « vres, exercez l'hospilalité ; visitez les malades, « servez les veuves et les orphelins, rendez la dîme « aux églises ; ne faites point ce que vous ne vou- « lez point qu'on vous fasse : ne craignez que Dieu, « mais craignez-le toujours. Croyez à la venue du
« Christ, à la résurrection de la chair et au jugea ment universel (1). »
Questions Tout indique dans ce discours une Église consti-
de
s .Boniface. (,uée qui a ses oratoires, ses fêtes, ses observances
Réponses 7 * 7
Grégoire, régulières. Telle fut, en effet, la puissance de la prédication et l'activité du zèle qui en organisait les conquêtes, qu'en 752, les paysans s'étant jetés sur la Thuringe, où ils brûlèrent trente églises, tant paroisses que monastères, Boniface, écrivant au pape Etienne, parlait de ces pertes comme d'un accident qui avait retardé sa lettre, mais qu'un peu de soin venait de réparer (2). C'était sous la menace des incursions, dans un pays où la civilisation antique n'avait laissé ni ruines ni souvenirs, qu'il fallait asseoir une société durable. Comment ce grand esprit, capable de mesurer la difficulté de son œuvre, ne s'en fût-il pas effrayé? Quoi de surprenant s'il hésite, s'il s'efforce de concilier la sévérité des lois ecclésiastiques avec la faiblesse d'un peuple nouveau; s'il prend conseil des évêques
(1) Opéra S. Bonifacii, edidit Giles, t. II, p. 57. Sermones, 1 de fide recta, 2 de origine humanœ conditionis, 5 de gemina jus-
- titiae operatione, 6 de eapitalibus peccatis, 7 de fide et cantate, 10 de incarnatione Filii Dei, 12 exhortatio de jejuniis Quadragesimae, 15 de abrenuntiatione in baptisrnate. « Audite, fratres, etattentius cogitetis, quidin baptismorenuntiastis. Abrenuntiastis enirn diabolo et omnibus operibus ejus, et omnibus pompis ejus. Quid sunt ergo opéra diaboli?... »
(2) Bonifacii epist. 78. Stephano papœ : « Prœoccupatus fui in restauratione ecelesiarum quas pagani incenderunt, qui per titulos et cellas nostras, plus quam xxx ecclesias, vastaverunt et incenderunt : ethaec fuitoccasio tarditatis litterarum. »
anglo-saxons, ses anciens maîtres ; s'il soumet une série de questions au souverain pontife ? Grégoire II lui répond en douze articles avec la fermeté et la condescendance romaines. Il traite de la législation du mariage, de la discipline cléricale, de l'administration des sacrements. Il interdit l'usage des viandes immolées ; en cas de maladies contagieuses, il ordonne aux prêtres et aux religieux de rester, et, s'il le faut, de mourir à leur poste. « Sur le « point des empêchements en matière matrimo- « niale, nous prononçons qu'il serait mieux de ce s'abstenir jusqu'au degré où la parenté cesse « d'être reconnaissable ; mais, comme nous pence chons à l'indulgence plutôt qu'à l'application du « droit strict, surtout en faveur d'une nation barce bare, nous voulons qu'après la quatrième géné- « ration les noces puissent être permises... Les léce preux, s'ils sont fidèles chrétiens, doivent être c< admis à la participation du corps et du sang du ce Sauveur ; mais ils ne se mêleront point aux ban- « quets publics... En ce qui concerne les prêtres « et les évêques irréguliers, ne refusez pas de les ce admettre à vos entretiens et à votre table. Il ce arrive souvent que les esprits rebelles aux correcce tions de la vérité se laissent captiver par la face miliarité d'une vie commune et par la séduction ce d'un avertissement amical. Vous en userez de ce même à l'égard des chefs temporels qui vous prêce teront leur appui. » Les décisions du pape con-
solaient le charitable évêque. Cet homme inflexible pour lui-même, qui n'interrompait jamais les jeûnes monastiques au milieu des fatigues de l'apostolat,ne se lassait point de solliciter des décisions, des interprétations indulgentes, pour adoucir à sa jeune Eglise les rigueurs des saints canons. En 732, il reçut de Rome le pallium, insigne de l'autorité métropolitaine, et le pouvoir d'achever, par l'établissement de plusieurs évêchés, l'organisation de la société catholique aux mêmes lieux où, neuf ans auparavant, il s'effrayait de sa solitude (1). Mais les chrétientés nouvelles ne pouvaient se constituer sans une réforme générale de l'Eglise germanique, dont les désordres renaissants faisaient la douleur de Boniface, quand il voyait, disait-il, des prêtres tombés et des moines apostats éclater avec les païens en injures contre l'Eglise, et devenir un effroyable obstacle à l'Evangile. En effet, rien n'était plus effrayant pour les contemporains, mais rien n'est plus instructif que les vicissitudes de ce long combat, où chaque effort pour éclairer, pour
(1) Epistol, 24, 25,46. Gregorius Bo?iifacio, 49, 57. Bonifacius Zachariœ, 50, 54, 55, 56, 60, 64. Zacharias Bonifacio, 39. Bonifacius Pechthelmo. 11 consulte révoque anglo-saxon Peclithelm sur un empêchement de mariage pour cause de parenté spirituelle, dont il entend parler pour la première fois, et qui trouble sa conscience.— On s'étonne de trouver qu'il demande au souverain pontife s'il est permis de manger de la chair de cheval, et d'autres animaux que la loi juive déclarait immondes. 11 faut considérer que des actes, parfaitement indifférents en eux-mêmes, pouvaient devenir coupables par la superstition païenne qui s'y mêlait. Le cheval, par exemple, était la victime préférée des dieux Scandinaves.
civiliser les peuples, succombait sous une nouvelle révolte de la barbarie.
Au moment même où Charles Martel, vainqueur Désordres des infidèles, tendant la main à la papauté, sem- .^S"^ blait devenir le sauveur de la civilisation chrétienne, elle faillit périr des suites de la victoire. Les exploits de ce grand homme de guerre, en assurant la supériorité des Austrasiens sur la Neustrie et de l'aristocratie militaire sur la royauté, avaient encore une fois changé la face du pays. Les Francs orientaux s'établirent en conquérants dans les villes de l'ouest et du centre, jusque-là paisiblement gouvernées par des officiers des rois ; et l'on vit toutes les violences d'une invasion barbare, avec tous les changements d'une révolution politique. En même temps, les armées sarrasines, passant les Pyrénées, avaient ravagé la Septimanie et l'Aquitaine. D'un côté, elles remontèrent la vallée du Rhône, prirent Lyon, Besançon et s'avancèrent jusqu'à Sens; de l'autre, elles descendirent la Garonne, et, maîtresses de Poitiers, elles menaçaient déjà de livrer aux flammes le sanctuaire national de Saint-Martin de Tours. La bataille qui sauva l'Église des Gaules lui coûta cher : ses biens furent donnés en fiefs aux guerriers. Charles, importuné des exigences de ses leudes, leur jetait les crosses des évèchés et des abbayes. Le siège de Mayence fut occupé successivement par deux soldats, Gerold et Gewielieb, son fils: le premier périt en combattant les Saxons;
le second vint en armes délier le meurtrier de son père, le tua d'un coup d'épéc, et retourna sans remords au service de l'autel. De semblables chefs n'étaient pas faits pour contenir le clergé; le désordre ne trouva plus de résistance. Les derniers vestiges de la réforme accomplie par saint Colomban s'effacèrent ; et, s'il en faut croire Hincmar, le christianisme sembla un moment aboli, et, dans les provinces orientales, les idoles furent restaurées.
D'un autre côté, les hérésies grecques, propagées au midi de la Germanie par les Goths et les Hérules, renaissaient de leurs cendres. L'arianisme reparaissait dans la Bavière ; des religieux africains y avaient porté les doctrines manichéennes. On y trouvait des évêques sans siège, des prêtres sans mission, des serfs tonsurés échappés des manoirs de leurs maîtres, des clercs adultères qui sortaient de leurs orgies avinés et chancelants, pour aller lire l'Evangile au peuple. D'autres immolaient des taureaux et des boucs au dieu Thor, et venaient ensuite baptiser les enfants, on ne sait au nom de quelle divinité. Un Irlandais, nommé Clément, parcourait les bords du Pihin, traînant à sa suite une concubine, prêchant l'erreur, s'élevant contre la doctrine des Pères et contre les traditions de l'Église. Un autre hérétique, nommé Aldebert, faisait lire devant lui une lettre du Christ apportée par les anges, se vantait de ses miracles, distri-
buait lui-même ses reliques. La foule, entraînée à ses oratoires, qu'il érigeait sous sa propre invocation, désertait les églises, et n'écoutait plus la voix des pasteurs. Ces égarements rappelaient les erreurs du gnoslicisme, et montraient combien la raison humaine, énervée par l'idolâtrie, avait de peine à ressaisir la vérité (1).
(1) Othlon, I, 37. Vvïllibald, IX. Bonifacii epist., 54, 60. Zacharias Bonifacio, 57. Bonifacius Zachariœ : « Pro sacrilegis presbyteris qui tauros, hircos diis paganorum immolabant, mandueantes sacrificia mortuorum... t> « Erroneos simulatorcs sub nomine episcoporum vel presbyterorum... gyrovagos, multos serves tonsuratos qui fugerunt a dominis suis. » Cf. Concilium Romanum, de Àdalberto hœretico, apud Giles, Bonifacii Opéra, t. II, p. 40. 25 Gregorius Bonifacio : « Qui a presbytero Jovi mactante et immolatitias carnes vescente baptizati sunt. »
Les écrivains protestanls, et parmi eux Néandcr (Kirchengeschichtc, III, G8), et Rettberg, I, 512, ne peuvent comprendre la recommandation adressée par Grégoire II à Boniface, d'admettre difficilement aux ordres sacrés les Africains qui s'y présentent, et parmi'lesquels se glissent souvent des manichéens. On ne peut supposer, assurent-ils, qu'il y eût des manichéens en Thuringe au huitième siècle, et il faut reconnaître dans ces expressions la reproduction servile d'une formule insérée dans le Liber diurnus, et rédigée premièrement pour l'Italie, au temps où les manichéens y dogmatisaient. — La critique luthérienne a en effet quelque intérêt à dissimuler cette tradition du manichéisme, qui traverse les temps barbares, et, par l'intermédiaire des pauliciens, arrive aux albigeois, ces protestants du moyen âge. Mais la présence de plusieurs sectes, et particulièrement des manichéens, dans ces chrétientés naissantes et mal disciplinées que Boniface évangélisait, résulte expressément de sa lettre à Daniel, Ep. 127, où il accuse ces hérétiques qui interdisaient les viandes que Dieu permet : « Abstinentes a cibis quos Deus ad percipiendum creavit. Quidam melle et lacté proprie pascentes se, panem et ceteros abjiciunt cibos. » C'est une des marques caractéristiques du manichéisme et de toutes les sectes qui s'y rattachent;
Rettberg (p. 317), préoccupé de l'antagonisme qu'il suppose entre les missionnaires de l'Église bretonne et ceux de l'Eglise romaine, ne voit que des Bretons et des Irlandais parmi les adver-
Deux dangers, l'un politique, l'autre théolo-
gique, menaçaient donc la Germanie chrétienne :
ils faisaient toute la sollicitude de Boniface, et
occupèrent la troisième période de sa mission.
Troisième Elle commença, comme les deux autres, par un
vovoec de
s. Boniface ù pèlerinage. iVévêque venait de visiter les bords du Danube; il y avait vu la tyrannie des grands, la corruption des ecclésiastiques, la hardiesse des sectaires. Ces maux voulaient une répression décisive. 11 résolut d'en conférer avec le pnpe Grégoire III, qui avait succédé au pontificat de Grégoire II et à ses desseins. Boniface partit pour Rome en 738 avec une suite nombreuse ; il y fut accueilli par l'hospitalité fraternelle du souverain pontife, par la vénération des Romains, et par le pieux empressement des étrangers. Une multitude innombrable de Francs, de Bavarois, d'Anglo-Saxons, pèlerins de tous les pays de l'Occident, l'accompagnaient pour ne rien perdre de ses discours. Il séjourna un an dans la ville éternelle, occupé de régler les affaires de son Église avec Grégoire III, et de visiter les tombeaux des saints, afin de recommander à leurs prières le reste de ses vieilles années. Enfin, il s'éloigna, comblé de présents, muni
saires de Boniface. Si cependant Clément, Simon, Virgile, appartiennent à l'Église d'Irlande, combien d'antres contradicteurs ne trouvent-ils pas dans le clergé franc et bavarois, Aldebert, Godalsac, Gewielieb, Milo, et ce nombre infini de prêtres simoniaques qui redoutaient de le voir élevé à la dignité archiépiscopale. V. Yita S. Gregorii Trajectcnsis.
de trois lettres pour tous les prélats, pour les nations converties, pour les évêques des Alemans et des Bavarois. Il était chargé d'une délégation nouvelle à l'effet d'instituer des sièges épiscopaux, de réformer le clergé et le peuple, et d'achever enfin l'organisation ecclésiastique des contrées qui obéissaient aux Francs (1).
Le délégué du saint-siège se rendit première- [Réforme ment en Bavière, et, de concert avec Odilo, duc de EgJges
.. .' -i i rn !• • Germanie.
cette nation, il y commença la reforme religieuse, conciles. Son premier soin fut de convoquer un synode, dont on ne peut marquer exactement ni le temps ni le lieu, mais dont les décrets partagèrent la province entre les quatre évêchés de Salzburg, Freisingen, Ratisbonne et Passau. Yivilo de Passau fut maintenu dans son siège : pour les trois autres, on fit choix de trois hommes éprouvés. Autour d'eux les rangs du sacerdoce se resserrèrent, les hérésies et les idoles rentrèrent dans l'oubli, et l'on vit se relever avec gloire l'ouvrage ruiné de saint Severin et de saint Rupert. Boniface rendit compte de sa mission au siège apostolique, et remonta vers le Nord. L'an 742, et quand la mort de Charles Martel permit de mettre la main à la réforme de ce clergé simoniaque et belliqueux, dont il s'était en-
(1) "Willibald, IX. « Francorum enim et Bagoariorum, necnon ex Britannia advenientium Saxonum, aliarumque provinciarum. ingens sedulo opus admonitioni adhaerebat multitudo. » Bonifacii Epist., 43, 44, 45. Gregorius, rmiversis episcopis ; universis optimal, episcopis Bagoariœ.
ET. GFRM. II. 14
touré, un second synode fut célébré sous l'autorité de Carloman, fils de Charles Martel, et en présence de ses guerriers. On y reconnut l'autorité archiépiscopale de Boniface, et le partage qu'il venait de faire de la Franconieen trois diocèses : Wurtzbourg, Burabourg,Eichst9edt. Erfurty fut joint pour laThuringe. Le synode commença par rétablir les églises dans leurs droits et dans leurs biens; il prononça la dégradation des prêtres intrus et concubinaires; rappela le clergé aux anciennes maximes qui lui interdisaient l'habit laïque, la compagnie des femmes, l'usage des armes, des meutes et des faucons. Enfin, des prohibitions sévères poursuivaient les restes du paganisme, l'observation des augures, les sortilèges, les feux allumés en l'honneur des faux dieux, les sacrifices sur les tombeaux. L'année suivante (745), en présence de Carloman, une autre assemblée fut tenue pour l'Austrasie, à Leptines, non loin de Cambrai : Boniface y présida. Tous les ordres du clergé, « évêques, prêtres et diacres, avec les clercs inférieurs, promirent de faire revivre, par leurs mœurs et leur doctrine, les saintes règles des Pères et les lois de l'Eglise. » Les abbés et les moines se soumirent à la règle de saint Benoît. Les périls de la guerre et les besoins de l'État décidèrent les évêques et le peuple à laisser au prince la jouissance précaire d'une partie des biens ecclésiastiques, à charge d'une redevance annuelle de douze deniers par feu. D'autres articles
interdirent l'adultère, l'inceste, les noces illicites, la vente des esclaves chrétiens aux idolâtres. Le dernier renouvelait la défense des pratiques païennes, sous peine de quinze pièces de monnaie. On dressa, pour éclairer le zèle des prédicateurs, une liste de trente superstitions populaires, monument instructif du paganisme germanique; et la formule suivante, rédigée en langue tudesque, fut proposée aux convertis : « Je renonce au démon, à la com- « munion du démon, aux œuvres et aux paroles du « démon, à Dunar, Woden et Saxnot, et à tous « les esprits impurs qui sont avec eux (1). » Le concile tenu l'année suivante à Soissons , sous Pépin, étendit les mêmes bienfaits aux provinces
(1) Willibald, X. Giles, Opéra Boni facii, t. II, p. 11. Capitulare Karlomanni de Concilio Liptinensi, 745. Indiculus superstitionum : Abrenunliatio diaboh, apud Pertz, t. II. Ce monument de la langue teutonique au huitième siècle est trop intéressant pour ne point le rapporter ici.
« Forsachis tu diabolse? » Et respondeat : « Ec forsacho diabolo?. — End allum diobolgelde? » Respondeat : « Ec forsacho allum diobolgeldaî. — End allum diololes werkum? » Respondeat: « End ec forsacho allum dioboles werkum end wordum : Thunaer cnde Woden ende Saxnote, ende allem them unholdum the hiragenotas sint. — Gelobis tu in got alamehtigan fadaer? — Ec gelobo in got alamehtigan fadaer. — Gelobis tu in Crist godes suno ? — Ec gelobo in Crist godes suno. — Gelobis tu in Ualogan Gast? — Ec gelobo in Halogan Gast. »
J'appelle l'attention sur le mot diobolgelde, où Ton reconnaît une trace de ces fameuses gilde, associations païennes de festins et de secours mutuels, qui se perpétuèrent et prirent un caractère politique au moyen âge. On a douté que Y Indiculus et les formules qui le suivent dussent réellement faire partie des actes du concile de Leptines. Mais ces documents s'y rattachent nécessairement par la pensée qui les a dictés.
neustriennes. On y ajouta l'ordre de publier dans tout le pays le symbole de Nicée et les canons des anciens conciles. Cette mesure indique le péril de la foi, ébranlée par les prédications des sectaires ; et, en effet, il est recommandé de détruire les croix superstitieuses que l'hérétique Aldebert plantait sur son chemin. Enfin, le bras séculier se fait sentir, en infligeant une amende proportionnelle « à « quiconque enfreindra un de ces articles établis « par vingt-trois évêques et d'autres serviteurs de « Dieu, avec le consentement du duc Pépin et des « chefs des Francs. » 11 ne restait plus que de réunir les deux clergés d'Austrasie et de Neustrie, pour donner à ces décisions le sceau d'une loi nationale ; et tel semble l'objet d'un synode tenu, Tannée suivante, en présence des deux maires à la fois, Pépin et Carloman. Ces assemblées solennelles, bénies par le souverain pontife, conduites par un saint, sous la protection de deux chefs puissants, excitèrent l'admiration des peuples. Elles renouaient la suite des synodes nationaux, interrompus depuis quatre-vingts ans. Les contemporains les comparèrent aux grands conciles de Nicée, de Constantinople, d'Éphèse et de Chalcédoine. Les uns et les autres servirent puissamment le christianisme ; les définitions de Nicée et d'Ephèse fixèrent les dogmes dans l'Eglise; les règlements de Soissons et de Leptines y fixèrent les nations (1).
(1) Sur le nombre des conciles célébrés par Boniface, il faut roir
Le concile de Soissons avait ordonné que les synodes seraient célébrés tous les ans ; et Boniface, principal auteur du décret, en pressa l'exécution dans une suite d'assemblées, dont les statuts annuels, appropriés aux besoins des temps et des lieux, naturalisèrent en quelque façon la foi chrétienne dans l'esprit et jusque dans la langue des barbares. Injonction fut faite aux prêtres d'enseigner à tous les fidèles de leurs paroisses l'oraison dominicale et le symbole, comme aussi de se mettre en état d'en- (endre dans l'idiome du pays les abjurations, professions de foi et confessions des catholiques. Enfin, pour affermir la discipline de l'épiscopat, dont les désordres avaient fait le péril principal de ce siècle, on releva la juridiction des métropolitains, qui devaient'se rattacher par un lien plus étroit à la chaire de Saint-Pierre. Boniface ne réussit qu'imparfaitement à reconstituer la juridiction archiépiscopale en Neustrie. Mais, à moins d'abandonner l'ouvrage de tant d'années, il fallait sur les bords du Rhin un siège puissant, dont l'autorité s'étendît à la fois sur la frontière chrétienne et sur le champ de bataille des missions. L'assemblée des Francs choisit Maycnce pour métropole; et Boniface, qu'on a accusé d'avoir convoité ce siège, d'en avoir dépossédé Gewielieb afin de s'en ménager l'usurpation, ne l'accepta
l'excellente discussion de Rettberg, p. 353, et Binterim, Deutsche Concilien, t. II, p. 15. Seiters, p. 438. Vita Gregorii Trajeciensis, apud Mabillon, A. SS. 0. S. B., III, pars 2% cap. ix.
qu'après une longue résistance. Ses vues s'étaient arrêtées sur Cologne, plus près du Nord et des païens de la Frise, dont le souvenir le poursuivait. Cependant, par un bref en date du 4 novembre 748, le pape Zacharie lui conféra l'église de Mayence érigée en métropole, « ayant sous sa juridiction Ton- « grès, Cologne, Worms, Spire et Utrecht, avec « tous les peuples de la Germanie, où la prédication « du vénérable évêque avait porté la lumière du « Christ (1). » Le travail de restauration qui s'achevait ainsi dans l'Eglise germanique devait se continuer dans l'Etat. L'esprit de discipline, ramené dans les rangs du clergé, gagna les grands; tout tendit à l'unité. 11 était temps de mettre fin au désordre d'une royauté impuissante sous des maires souverains. Le pape, consulté, conseilla de rétablir
(1) Sur l'affaire des juridictions archiépiscopales, voyez surtout la lettre 54 de Zacharie à Boniface. Boniface expose ses idées en ce qui touche les droits et les devoirs des métropolitains dans la letLrc 63 à Cuthbert. — Sur l'élévation de Boniface au siège de Mayence, Bonifacii Epist., 72, Zacharias Bonifacio. La leltre du pape résume les travaux de saint Boniface jusqu'à cette époque : « Qualiter Dominus Deus noster sanctae Ecclesise propitiatus sit, et laboribus sanctissimre fraternilatis tue cooperafor exsliterit, per singula edicere longum est. Tamen, ut hœc quœ objicimus confîrmemus, quai ex parte te narrante perspeximus, enarramus. Igitur, duin in Germania provincia tua fraterna sanctitasfuisset directa a sanctae recordationis prsedecessoi e nostro domino Gregorio papa, et, post inchoatum opus et aliqua ex parte spiritual iter sedificattim, Romam reversus, ab eo episcopus ordinatus, et illic ad praedicandum denuo remissus es, et elaborasti, Deo praevio, nunc usque per annos XXV in eadem prœdicatione ex quo episcopatum suscepisti. Sed et in provincia Francorum nostra vice concilium egisti, et juxta Canonum instituta, Deo eisannuente, omnes ilexi sunt obedire... »
la vérité, en réunissant sur une même tête le titre et le pouvoir. En 752, les guerriers réunis à Soissons élevèrent Pépin le Bref sur le bouclier, et les évêques lui donnèrent l'onction des rois d'Israël. Ce rit nouveau, inconnu des Francs mérovingiens, était emprunté à la liturgie de l'Eglise anglo-saxonne, et plusieurs chroniques témoignent en effet que Boniface sacra Pépin (1).
Devenu le législateur religieux d'un nouvel em- Remontran. pire, et, après le souverain pontife, le plus grand Boniface aux nom de l'Eglise d'Occident, Boniface tenait le ser- évêques
" > et
ment qu'il avait prêté le jour de son ordination : il au pape" étendait sa sollicitude aux intérêts généraux de la chrétienté. Déjà il avait visité dansPavie Luitprand,
(1 ) Nous nous séparons ici de Rettberg, qui s'attache (t. I, p. 380) à décharger Boniface de toute participation au sacre de Pépin. L'argument principal de Rettherg est le silence de beaucoup de chroniques, qui se bornent à mentionner le sacre de Pépin « consecratione episcoporum, » sans nommer Boniface : tandis que son nom paraît pour la première fois dans les petites annales de Lorsch, c'est-à-dire d'un monastère comblé des bienfaits de la dynastie carlovingienne, et enclin à lui prêter facilement le prestige d'une consécration solennelle par la main de l'archevêque martyr. Annales Laurissenses minores, apud Pertz, I, 116, ad ann. 750. « Quod ita et factum est «
per unctionem S. Bonifacii archiepiscopi Suessionis civitate. » — Comme nous ne considérons pas avec Rettberg F avènement de Pépin comme une usurpation, et que nous n'éprouvons aucun besoin de disculper saint Boniface de la part qu'il aurait prise à ce grand acte national, nous ne sommes pas touché du silence des chroniques, qui, en attribuant le sacre de Pépin aux évêques des Francs, ne désignent point Boniface, mais ne l'excluent pas davantage. Le témoignage des annales de Lorsch est formel ; il est répété par les annales de Metz, de Fulde, de saint Bertin. Mais surtout il s'accorde avec cet indice considérable que le sacre des rois fut emprunté au rituel de l'Eglise anglo-saxonne, avec laquelle Boniface avait conservé le commerce le plus actif.
roi des Lombards, afin de contenir ce prince ambitieux, que Rome avait vu plusieurs fois camper sous ses murs. Il écrivait au roi anglo-saxon Ethelbald pour l'arracher aux désordres d'une mauvaise vie. Dans cette lettre, signée de lui et de ses quatre suffragants, on reconnaît toute la prudence d'un zèle vraiment chrétien, et moins pressé de foudroyer le pécheur que de le convertir. Boniface loue premièrement le roi de ses aumônes et de sa fermeté à réprimer les violences, les rapines et les parjures. Mais il s'afflige d'apprendre qu'un si grand prince, se refusant aux liens d'un mariage légitime, se déshonore par la luxure et l'adultère, portant ses mains jusque sur les vierges consacrées à Dieu. Après avoir rappelé avec la gravité d'un théologien les menaces de l'Ecriture sainte contre les crimes de la chair, il s'arrête à deux considérations, où perce une grande sagesse politique, éclairée par l'étude et la comparaison des peuples, et qui a trouvé dans la pureté ou dans la corruption précoce des races barbares la raison de leurs destinées. D'un côté, il cite au prince l'exemple des vieux Saxons, de cette branche encore païenne de la même famille, chez qui « la femme adultère est contrainte « de se pendre de sa propre main; et, après qu'on « a brûlé son corps, le séducteur est pendu lui- « même au-dessus du bûcher. D'autres fois, les « femmes du pays se rassemblent autour de la pé- « cheresse, et, déchirant ses vêtements au-dessus de
ce la ceinture, elles la poursuivent à coups de verce ges et de couteaux, et la chassent ainsi de manoir « en manoir, jusqu'à ce qu'elles la laissent morte a ou mourante. Tel est le respect des gentils, de ces ce hommes sans loi, pour la loi de la nature écrite ce dans leurs cœurs. » D'un autre côté, il représente les habitants de l'Espagne, de la Provence et de la Bourgogne, gagnés par ces vices honteux que Dieu châtie par l'épée des Sarrasins, ce Prenez garde, ce continue-t-il, que votre peuple ne se perde à son ce tour par l'exemple du prince. Car, si la nation ce des Anglais, ainsi qu'on le répète en ce pays, et ce qu'on nous en fait le reproche en France, en Itace lie et jusque chez les païens, méprisant les noces ce légitimes, en vient à mener une vie digne de Soce dôme, sachez que les flancs des prostituées donce neront le jour à une race dégénérée, abjecte dans ce ses penchants, qui ne sera plus ni forte à la ce guerre, ni fidèle à sa parole, ni aimable à Dieu, ni ce honorée des hommes. » Assurément l'accent du patriotisme indigné éclate ici, et l'on n'y voit rien de cette faiblesse reprochée à saint Bonil'ace par quelques historiens. 11 gourmande le zèle endormi du clergé d'Angleterre, ce Soyons fermes dans la jusce tiee, écrit-il à Cuthbert, et préparons nos cœurs ce à l'épreuve, mettant notre conliance en celui qui c< a placé le fardeau sur nos épaules. Mourons, si ce Dieu le veut, pour les saintes lois de nos pères, ce afin de mériter avec eux l'héritage éternel. » Cet
homme, accusé de s'être rendu l'aveugle instrument des papes, de les avoir importunés de consultations qui attestent la timidité de son esprit et de son caractère, ne craignait pas de faire entendre au siège apostolique de sévères avertissements : il réclamait hautement contre les abus de la chancellerie romaine ; il pressait le zèle du pape Zacharie, et demandait la suppression des danses idolâtriques^ tolérées à Rome aux calendes de janvier. Des pèlerins qui avaient visité la ville sainte à cette époque lui rapportaient avec horreur qu'ils avaient vu sur les places, et jusqu'au seuil des églises, des danses accompagnées de chants sacrilèges et de grands cris à la manière des païens, les tables chargées de viandes pendant la nuit, les femmes portant et vendant publiquement des phylactères et des amulettes. A ces récits, le vieil archevêque, qui a passé des années à poursuivre les restes de l'idolâtrie, s'indigne, et écrit au pape : « Que Votre Paternité a daigne m'éclairer sur ce point, pour éviter à a l'Eglise, aux prêtres et au peuple chrétiens, la a douleur de voir naître des scandales, des schis- « mes et des erreurs nouvelles. Car, si des hommes « charnels, des Alemans. des Bavarois, des Francs, « qui ne savent rien, voient pratiquer publiquece ment à Rome ce que nous leur défendons comme « péché, ils le croient permis par l'Eglise, et en « tirent une accusation contre nous, un scandale « pour eux. De là un grand obstacle à la prédica-
« tion et à renseignement, selon cette parole de « l'Apôtre : Vous observez encore les" temps et les « jours à la manière des païens : je crains bien « d'avoir travaillé inutilement à votre salut. » Ce n'est pas là le langage du schisme, mais c'est celui d'un amour exigeant et jaloux, qui ne souffre rien d'imparfait dans l'exercice d'une autorité qu'il voudrait faire honorer de toute la terre (1).
Il restait à saint Boniface d'assurer la durée de Fondation
de
son œuvre, en fixant pour longtemps au cœur de la l'"^JJJJ de Germanie ces missions anglo-saxonnes qui avaient mis à son service tant d'excellents ouvriers. Le secret de ses succès était dans le nombre, le zèle et la discipline de cette milice religieuse que l'Angleterre lui donna, qu'il distribua d'abord sur les points les plus importants, à Amoneburg, à Ohrdruff, à Buraburg, à Fritzlar. 11 fallait reli'er entre eux ces différents postes, et les fortifier par un établissement plus considérable destiné à devenir comme la citadelle du monachisme au centre de la barbarie et sur les confins des Saxons. Le disciple Sturm, chargé de celte mission, « sella son âne, et, prenant le viatique, il partit seul, se recommandant au Christ, qui est la voie, la vérité et la
(1) Willibald, VI. Bonifacii Epist., 62. Bonifacius Ethelbalclo, 63: Cuthberto, 49. Zacharise : « Quia carnales homines, idiotsc Alemanni, vel Bagoarii, \el Franci, si juxta Homanam urbem aliquid lacère viderint ex his peccatis quae nosprobiiemus, licitum et concessum a sacerdotibus esse putant, et nobis improperium députant, sibi scandalum accipiunt. »
vie. Il s'enfonça dans la forêt qu'on nommait Buchonia, et il commença à parcourir de vastes espaces, remarquant les collines, les vallons, les torrents, les rivières. 11 cheminait ainsi en récitant les psaumes et ne se reposait que la nuit. Alors, avec la serpe qu'il portait, il abattait du bois pour abriter son âne contre les bêtes sauvages; et lui, s'étanl signé, dormait tranquille. » Pendant plusieurs jours, Slurm erra dans les profondeurs de la forêt vierge sans rien voir que le ciel, la terre et de grands arbres, sans rencontrer autre chose que les bêtes fauves, des volées d'oiseaux effrayés, et des bandes de sauvages qui descendaient à la nage le cours de la Fulda. Jl s'arrêta enfin dans un lieu voisin de la rivière, dont la beauté lui plut, et, l'ayant béni et marqué d'un signe, il alla dire à l'archevêque ce qu'il avait trouvé. Saint Boniface approuva le choix, se rendit auprès du duc Carloman, et en obtint la concession du lieu indiqué, « jusqu'à un rayon de quatre mille pas à l'orient « et à l'occident, au septentrion et au midi. » Le douzième jour de mars de l'an 744, sept moines sous la conduite de Sturm, pourvus d'une donation deCarloman, avec l'assentiment de tous les hommes nobles du pays, prirent possession du sol avec des chants et des prières. Ils défrichèrent ensuite l'espace où devait s'élever le monastère, et au bout de deux mois Boniface vint le trouver avec un grand nombre de disciples et de serviteurs. Pendant que
ceux-ci aidaient les frères à renverser les arbres, à balayer les ronces et les broussailles, l'archevêque ravi bénissait Dieu d'avoir préparé un tel séjour à ses serviteurs. En effet, il aima cette solitude, il y revint souvent ; il s'y plaisait à instruire les moines, à leur interpréter les Ecritures, à leur donner l'exemple des austérités et du travail. Il avait voulu, en 748, que Sturm, accompagné de deux frères, allât se former à la règle de saint Benoît dans les plus saints monastères d'Italie. En 751, il sollicitait du saint-siége apostolique un privilège qui mît la nouvelle abbaye hors de toute juridiction épisco pale. « 11 y a, écrivait-il, un lieu sauvage, au plus « profond d'une solitude immense, au milieu des « peuples de mon apostolat, où j'ai élevé un mo- « nastère pour y mettre des moines sous la règle de « saint Benoît, des hommes d'une sévère abstinence, « qui n'usent ni de vin, ni de viande, ni de service teurs, mais qui se contentent du travail de leurs « mains. J'ai obtenu celte possession de plusieurs « hommes religieux, et surtout de Carloman, alors « prince des Francs, et je l'ai consacré au nom du « Sauveur. C'est là qu'avec le bon plaisir de Votre « Sainteté, j'ai résolu de donner un repos de quelce ques jours à mon corps brisé par la vieillesse, et « de choisir une sépulture; car cet endroit est dans « le voisinage des quatre peuples auxquels, par la « grâce de Dieu, j'ai annoncé la parole du Christ. » Le privilège fut accordé, et commença la grandeur
de cette puissante abbaye de Fulde, qu'on verra, rivale de Saint-Gall, réaliser l'idéal des colonies monastiques de l'Angleterre, et porter dans l'Allemagne centrale toutes les lumières de l'île des Saints (1).
corre.pon Ainsi, au milieu des agitations d'une vie mêlée
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littéraire à toutes les affaires de l'Eglise et de l'Etat, Boniface
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s. Boniface. n'avait perdu ni les traditions ni les habitudes du cloître, et, sous son manteau d'archevêque, c'était le cœur d'un moine qu'il gardait. C'était dans les monastères de sa patrie qu'il avait contracté ce goût des lettres, dont il ne se défit pas : il y avait enseigné la grammaire, l'éloquence et l'art des vers, avec un éclat qui attirait autour de lui un nombreux auditoire; et cet homme destiné à de grandes choses avait composé un Traité des huit parties du discours. On y trouve assurément peu de vues nouvelles; mais il y avait quelque mérite, en des temps si difficiles, à conserver, à méditer, à reproduire dans une compilation judicieuse, les écrits de Donatus, de Diomède et de Charisius. Plus tard, et dans son exil de Thuringe, l'ancien maître entre-
il) Vita S. Sturmi, Mabillon, A. S. 0. B., III, 2 part., p. 275. Pcrtz, II, 509. Bonifacii Epist., 75 : « Est praterea locus silvaticus in eremo vastissima) solitudinis, in medio nationum pnedicationis nostrœ, in quo monasterium construcnlcs nionachos constituinins, sub régula sancti patris Benedicti viventes, » etc. Rettberg, 571. Seitcrs, 454. M. Mignet (p. 70 et suiv.) a reproduit très-lieureusement l'admirable épisode delà fondation de Kulde. en conseïvant la simplicité de la vieille légende, avec les vues plus nettes et les traits plus vigoureux qui conviennent à l'histoire moderne.
tienl une correspondance littéraire avec ceux qui regrettent ses leçons. S'il presse de sollicitations ses amis de la Grande-Bretagne, ce n'est pas seulement pour en obtenir des livres de liturgie, de théologie, de droit canonique : il veut suivre les progrès de ces écoles dont il a vu commencer la prospérité. Il prie l'archevêque Egbert, d'York, de lui faire transcrire « quelques-uns des opuscules de « Bède, de ce maître fameux qu'il a entendu van- « ter comme une intelligence enrichie des dons de « la grâce divine; afin, dit-il, que si Dieu vous a « donné un flambeau, nous en jouissions aussi. » En échange de ces écrits que les évêques et les moines tiraient pour lui de leurs bibliothèques, il leur envoyait les productions des pays barbares, des tissus de poils de chèvre, des peaux préparées ; et à son vieux maître Daniel, une fourrure pour lui tenir les pieds chauds. Il avait pour les princes des présents plus riches : il offrit au roi Ethelbald un épervier, deux faucons, deux boucliers, deux lances ; et à la reine, un peigne d'ivoire et un miroir d'argent. Tout le recueil de ses lettres témoigne de cette politesse d'esprit et de mœurs qui ne s'altérait ni par l'isolement, ni par le commerce des barbares. Sa latinité n'a pas toute l'enflure, toute la recherche que les écrivains anglo-saxons avaient imitées des derniers rhéteurs romains. Mais les héllénismes nombreux dont elle est mêlée indiquent une connaissance de la langue grecque.» moins rare
224 CHAPHÏIE V.
qu'on ne pense quand les disciples de saint Théodore de Cantorbéry occupaient toutes les chaires. Peut-être le grammairien se trahit-il plus qu'il ne faut, quand il doute de la validité du sacrement conféré par un prêtre qui baptisait innomine Patria et Filia. Mais, lorsqu'il félicite le pape Zacharie de son joyeux avènement, on aime à le voir trouver sous sa plume d'élégants hexamètres, et prouver qu'à soixante ans il se souvient des jeux classiques de sa jeunesse. On ne sait pas assez à quel point le démon des vers latins possédait ces Anglo-Saxons, hommes et femmes, derrière les murs des cloîtres comme dans les périls de l'apostolat. Une parente de saint Boniface lui écrivait la lettre suivante, qu'il faut citer pour pénétrer dans les mœurs de cette société mal connue, et pour surprendre tout ce qui s'y cachait de tendresse de cœur et de culture d'esprit : « Au très-révérend seigneur et évêque Bonice face, très-aimé dans le Christ, sa parente Leob- « gytha, la dernière des servantes de Dieu., santé et « salut élernel. — Je conjure Votre Clémence de « daigner se souvenir de l'amitié qui vous unit ce jadis à mon père, qui se nommait Tinne, habitant ce du Wessex, et qui a quitté ce monde il y a huit a ans, en sorte que vous vouliez bien prier pour le ce repos de son âme. Je vous recommande aussi ma « mère Ebbe, votre parente, comme vous le savez a mieux que moi, qui vit encore dans une grande ce peine, et depuis longtemps accablée d'infirmités.
«Je suis leur fille unique; et plaise à Dieu, tout « indigne que j'en suis, que j'aie l'honneur de vous « avoir pour frère ! car nul homme de notre parenté « ne m'inspire autant de confiance que j'en ai mis « en vous. J'ai pris soin de vous envoyer ce petit « présent, non que je le croie digne de vos regards, « mais pour que vous vous souveniez de ma peti- « tesse, et qu'en dépit de la distance des lieux, le « nœud d'une véritable tendresse nous unisse pour « le reste de nos jours. Voici donc, frère très-ai- « mable, ce que je demande avec supplication : « c'est que le bouclier de vos prières me couvre « contre les traits empoisonnés de l'ennemi. Je dece mande aussi que vous excusiez la rusticité de « cetfe lettre, et que Votre Affabilité ne me refuse « point quelques mots de réponse après lesquels je « soupire. Vous trouverez ci-dessous des vers que « j'ai cherché à composer selon la règle de l'art « poétique; non pas par confiance en moi-même, « mais pour exercer le peu d'esprit que Dieu m'a ce donné, et pour solliciter vos conseils. J'ai appris « ce que je sais d'Eadburg, ma maîtresse, qui ne « cesse d'approfondir l'étude de la loi divine. Adieu : «vivez d'une vie longue et heureuse; intercédez « pour moi.
« Que le Juge puissant, créateur de la terre,
« Qui règne glorieux au royaume du Père,
« Vous conserve brûlant de son feu chaste et doux,
« Jusqu'au jour où le temps perdra ses droits sur vous (1) ! »
(1) Willibald, 2 : « Ita ut maxima demum Scripturarum erudi-
Celle qui écrivait ainsi était la même que cette belle et savante Lioba, appelée un peu plus tard au gouvernement du monastère de Bischofsheim, où elle enseigna sans doute la prosodie latine aux filles des Germains. Boniface répondit à de si touchantes prières en l'associant à ses travaux; on peut croire qu'il lui adressait, à son tour, son poëmedes Vertus. C'est un ouvrage d'environ deux cents vers, dédié à une sainte femme : a J'ai voulu, dit-il, envoyer à « ma sœur dix pommes d'or cueillies sur l'arbre Ses poésies. (< de vie, où elles pendaient parmi les fleurs. » Ces dix pommes d'or sont dix énigmes dans ce goût recherché, qui tient à la fois de la décadence latine et de la poésie barbare. Chaque énigme contient la définition d'une vertu dont le nom se forme des initiales de chaque vers. Le poëte met successivement en scène la Charité, la Foi, l'Espérance, la Justice, la Vérité, la Miséricorde, la Patience, la
tione, tam grammatical artis eloquentia et metrorum medullataï facundiœ modulatione, quam etiam historiée simplici expositione et spiritualis tripartita intelligentiœ interpretatione imbutus , dictandique peritia laudabiliter fulsit. » Cf. Othlon, I, 3. — Ars domini Bonifacii , archiepiscopi et martyris , apud Mai , Classici auctor., t. VII; 1855. Epist. Bonifacii, 12, 17-20, 58, 41, 49, 101. — Leobgitha Bonifacio : « Istos autem subterscriptos versiculos componcre nitebar secundum poetic;e traditionis disciplinant, non audacia confidens, sed graeilis ingeniosi rudiments exercitare cupiens, et suo auxilio indigens. Istam artem ab Eadburga; magisterio didici, quse indesinenter legem divinam rimari non cessât.
Arbiter omnipotens, soins qui cuncta gubernat^ In regno Patris semper qui luminc fulget, Qun jugilcr flagrans sic regnet gloria Clirisli.. Illœsum servet semper te jure perenni. »
Paix, l'Humilité, la Virginité. Je cite l'énigme de la Justice, où Ton voit mieux qu'ailleurs quelle place les souvenirs mythologiques tenaient encore, au huitième siècle, dans l'imagination d'un saint. « On dit que le foudroyant Jupiter me donna le jour, « et que, vierge, j'ai quitté à cause de ses crimes « la terre profanée. Rarement mon visage se montre « aux enfants des hommes. Fille glorieuse du Roi « des cieux, me jouant dans les embrassements de « mon père, je gouverne le monde par ses lois. La « famille des hommes jouirait d'un âge d'or éterc< nel, si elle gardait la règle de la vierge qui les a aime. Le jour où je fus méprisée, l'essaim des « maux s'abattit sur les peuples ; ils foulèrent sans « repentir les préceptes du véritable maître du tonce nerre, les lois du Christ : voilà pourquoi ils des- « cendent tristement dans la nuit de l'Erèbe, et « vont habiter en pleurant le brûlant royaume de « Pluton. » Je ne me fais pas d'illusion sur le mérite de ces jeux d'esprit; mais je ne puis m'empêcher de remarquer tout ce qu'il y a de légitime, de respectable, dans les lettres humaines, pour qu'un homme si saint, si occupé des intérêts de l'éternité, n'ait pu se détacher de cette dernière consolation terrestre, et que saint Boniface ait eu la faiblesse de faire des vers (1).
(1) Giles, Opéra Bonifacii, II, 109. /Enigmata de virlutibus. Malheureusement l'éditeur n'a pas réparé les erreurs du copiste^ et n'a pas vu que, l'exorde annonçant dix énigmes, il fallait retrouver
de
S. Bonifacc.
caractère C'est qu'en effet, en étudiant de plus près la correspondance de saint Boniface, on y trouve plusieurs de ces faiblesses qu'on aime dans les grandes âmes chrétiennes, comme une preuve qu'on a affaire à des cœurs de chair et non de bronze. On sait bien que ces scrupuleux, ces mélancoliques, ces pusillanimes, remueront le monde, parce qu'ils trouvent leur force dans la pensée même des devoirs qui les effrayent, mais qu'ils remplissent. En suivant l'apôtre des Germains dans des travaux qui égalent en hardiesse, en activité, en persévérance, les plus belles conquête romaines, on ne se douterait pas que toutes ses lettres font voir une âme délicate, froissée de la dureté d'un siècle pour lequel elle ne semble pas née, tourmentée de scrupules du côté de Dieu, d'inquiétudes du côté des hommes. A son entrée en Germanie, vers 724, il confie à son
la première, l'énigme sur la charité, dans les derniers vers du préambule. J'y reconnais en effet dix vers, qui, rétablis dans leur ordre naturel, forment par leurs initiales l'acrostiche : caritas ait.
Voici le début du poëine, et l'énigme de la Charité telle que je la reconstruis :
Àurea namque decem transmisi dona sorori, Quse ligno vitee crescebant floribus almis.