CARITAS AIT
Cuncta meis precibus restaurât secla redemptor, Actus, vel dicti, seu sensus, vincla resolvat. Regina clamer (?) cœlorum, filia régis, Instruxi (?) mortale genus virtulibus almis, Tetrica mundani calcent ut ludicra luxus, Ad requiem ut tendant ar.imœ pulsabo tonantem. Sedibus e superis soboles nempe arcitenentis Arbitor œthereus condit me calce (?) carentem In qua nec metas œvi nec tempora clausit; Tempora sed mire tempore longa creavit.
ancien évêque Daniel le trouble de sa conscience, partagée entre la nécessité de porter ses conseils et ses représentations au duc des Francs, et la crainte de violer les saints canons en communiquant avec les prêtres sacrilèges qui fréquentent le palais. C'est en vain que Daniel le rassure par l'exemple du Christ, qui s'asseyait à la table des pêcheurs, et que, plus tard, le pape Grégoire II lui répond dans le même sens. Vingt-six ans après, la même crainte le poursuit; il s'accuse auprès du pape Zacharie de n'avoir pu s'abstenir corporellement du commerce des excommuniés, quand le besoin des églises le conduisait au palais des princes. «Seulement, « ajoute-t-il, j'ai gardé, sinon la le-ttre, du moins « l'esprit de mon serment, puisque mon cœur ne « s'est point associé à leurs conseils.» Un autre soin le tourmente et le presse davantage, à mesure que ses années se multiplient : c'est celui de tant de disciples qu'il a tirés des cloîtres d'Angleterre, et qu'il laissera exposés à tous les hasards de l'exil et de la persécution c'ez un peuple à demi barbare. Il leur cherche un protecteur puissant en la personne de Fulrad, abbé de Saint-Denis et conseiller de Pépin, et il lui écrit en ces termes : « Je vous « conjure, au nom du Christ, de mènera bonne fin « Pouvrage que vous avez commencé, c'est-à-dire « de saluer en mon nom notre glorieux et aimable « roi Pépin, de lui rendre grâce de toutes les œuvres « charitables qu'il a faites pour moi, et de lui dire
« qu'il paraît vraisemblable à moi et à mes amis « que mes infirmités mettront bientôt fin au cours « de ma vie temporelle. C'est pourquoi je supplie « notre roi très-haut, au nom du Christ fils de Dieu, « de vouloir bien me faire savoir, en mon vivant, « ce qu'il compte ordonner de mes disciples après « moi; car presque tous sont étrangers, et plusieurs « sont prêtres et chargés, en beaucoup de lieux, « du ministère des églises. D'autres mènent la vie « religieuse" dans nos monastères, et ont été desti- « nés, dès l'enfance, à l'enseignement des lettres. « Il y a aussi des vieillards qui ont longtemps trace vaille avec moi. Ils font tous mon inquiétude, et « je désire qu'après ma mort ils aient le conseil et c< la protection de Votre Grandeur, et qu'ils ne « soient pas dispersés comme des brebis qui n'ont « point de berger, et que les peuples qui touchent « aux frontières des païens ne perdent pas la loi du a Christ. C'est pourquoi je vous prie instamment, « si Dieu le veut, et que Votre Clémence l'approuve, « de faire instituer, dans ce ministère des peuples « et des églises, mon cher fils et coévêque Lull; et « j'espère, si Dieu le veut, que les prêtres auront en « lui un maître; les moines, un docteur régulier ; « et les peuples chrétiens, un fidèle prédicateur et « pasteur. J'insiste surtout, parce que mes prêtres, « sur la frontière des païens, mènent une vie bien « pauvre. Ils ont du pain, mais il ne peuvent trouce ver des vêtements ni se maintenir dans ces lieux
« pour le bien des peuples, s'ils n'ont un conseil . « et un appui, comme j'ai essayé de leur en servir. « Si la piété du Christ vous inspire de consentir à « ma prière, veuillez me le mander par mes ence voyés ou par vos lettres, afin que, grâce à vous, « j'éprouve un peu de joie, soit qu'il faille vivre ou « mourir (1). »
Ces pressentiments ne le trompaient pas. Au mi- Dernière
1 l L \ mission de
lieu de tant de grandes fondations, ses sollicitudes Frise* ne s'étaient jamais détachées des missions de Frise, première passion de sa jeunesse. Il apprenait avec douleur que ces chrétientés mal affermies retournaient aux faux dieux, et compromettaient, par leurs défections, l'ouvrage entier de son apostolat. Déjà, en 753, il avait parcouru une partie de la Frise, recueillant les chrétiens tombés, et baptisant les païens ; mais il comprit que la conversion de ce peuple voulait tout l'effort de ses dernières années. Agé de soixante et quinze ans, tout cassé d'infirmités, rien ne put ébranler sa résolution d'aller finir chez les barbares. Il remit à Lull, son disciple, la dignité archiépiscopale, lui légua la charge d'ache-
(1) Bonifacii Ep., 12, 24, 75, 80, 79 : « Proptereahoc maxime fieri pelo, quia presbyteri mei prope marcam paganorum pauperculam vitam habent. Panem ad manducandum acquirere possunt, sed vestimenta ibi invenire non possunt, nisi aliunde consilium et adjutorem habeant, ut sustinere et indurare in illis locis ad ministerium populi possint, eodem modo sicut ego illos adjuvi. Et si pielas Christi hoc vobis inspiraverit, et hoc quod pelo consentira et facere "volueritis, per lios meos missos prasentes, aut per litteras pietatis vestrse, hoc mihi mandare et indicare dignemini, ut eo lœtior in mercede vestra vel vivam, vel moriar. »
e ver les églises de Thuringe, de construire la basilique de Fulde, et de conserver la foi des peuples. « Pour moi, ajouta-t-il, je me mettrai en chemin, « car le jour de mon passage approche. J'ai désiré « ce départ, et rien ne peut m'en détourner. C'est « pourquoi, mon fils, faites préparer toutes choses, « et placez dans le coffre de mes livres le linceul « qui doit envelopper mon vieux corps. » Il emmena donc avec lui l'évêque Eoban, les prêtres Walther, Wintrig, les diacres Hamund, Skirbald et Bosa; les moines Waccar, Gundwaccar, Illesher et Bathowulf, et tous ensemble descendirent le fleuve jusqu'à Utrecht. Après avoir pris quelque repos, on commença à évangéliser la contrée, et plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants reçurent le baptême.
Mort Un jour, le 5 juin, le pavillon de l'archevêque
s. Boniface. avait été dressé près de Dockum, au bord de la Burda, qui sépare les Frisons orientaux et les occidentaux. L'autel était prêt et les vases sacrés disposés pour le sacrifice, car une grande multitude était convoquée pour recevoir l'imposition des mains. Après le lever du soleil, une nuée de barbares, armés de lances et de boucliers, parut dans la plaine et vint fondre sur le camp. Les serviteurs coururent aux armes et se préparèrent à défendre leurs maîtres. Mais l'homme de Dieu, au premier tumulte de l'attaque, sortit de sa tente entouré de ses clercs et portant [les saintes reliques, qui ne le
quittaient point. « Cessez ce combat, mes enfants ! « s'écria-t-il ; souvenez-vous que l'Ecriture nous « apprend à rendre le bien pour le mal. Car ce jour a est celui que j'ai désiré longtemps, et l'heure de a notre délivrance est venue. Soyez forts dans le « Seigneur, espérez en lui, et il vous sauvera vos « âmes. » Puis, se retournant vers les prêtres, les diacres et les clercs inférieurs, il leur dit ces paroles : « Frères, soyez fermes, et ne craignez point « ceux qui ne peuvent rien sur l'âme ; mais réjouisce sez-vous en Dieu, qui vous prépare une demeure « dans la cité des anges. Ne regrettez pas les vaines « joies du monde, mais traversez courageusement « ce court passage de la mort, qui vous mène à un «royaume éternel.» Aussitôt une bande furieuse de barbares les enveloppa, égorgea les serviteurs de Dieu, et se précipita dans les tentes, où, au lieu d'or et d'argent, ils ne trouvèrent que des reliques, des livres, et le vin réservé pour le saint sacrifice. Irrités de la stérilité du pillage, ils s'enivrèrent, ils se querellèrent et se tuèrent entre eux. Les chrétiens, se levant en armes de toutes parts, exterminèrent ce qui était resté de ces misérables. Le corps de saint Boniface fut retrouvé. Auprès de lui était un livre mutilé rar le fer, taché de sang, et qui semblait tombé de ses mains. 11 contenait plusieurs opuscules des Pères, entre lesquels un écrit de saint Ambroise : Du Bienfait de la mort (1).
(1) Willibald, XI. De passione sanctiBonifacii. Othlon, II, 21 . Vita
Quelle place II fallai t s'arrêter devant ce grand homme, comme,
tient °
s. Boniface au terme d'une longue marche dans les forets du
dans D
de^on temps. Nord, le voyageur s'arrêtait devant la statue d'un saint qui lui annonçait les approches de l'abbaye voisine, et par conséquent de la civilisation. Il fallait étudier le missionnaire intrépide jusqu'au martyre, l'évêque qui eut le courage plus grand de mettre la main à la réforme d'une société dégénérée, le moine qui n'eut pas peur de la solitude, ni de confier au désert de Fulde l'école de la Germanie chrétienne. Il fallait animer, s'il se pouvait, cette image de sa vie, en faisant revivre sa belle âme, en pénétrant dans la familiarité de cet esprit passionné pour les lettres, dans les faiblesses de ce cœur tourmenté, mais invincible. Il fallait enfin lui donner la couronne d'une sainte mort. Mais, après avoir admiré avec émotion cette héroïque figure, ne craignons pas de rabaisser la statue en considérant le piédestal qui la porte. Il n'y a pas d'homme si grand qui ne soit soutenu par une pensée plus grande que lui. C'est une partie de la gloire de saint Boniface, de ne point s'être enfermé dans cet isolement où la mission de saint Colomban se borna ; d'avoir emporté avec lui l'esprit indulgent de l'Eglise anglo-saxonne; de s'être rendu l'esclave de tous, en se livrante tous les bons desseins des peuples, des princes et des papes. La docilité qu'on lui
S.Luidgeri, ap. Pertz, II, 406. Supplément. auct.presby t. Mogunt., III, 10.
reproche fit sa force ; il ne maîtrisa son temps qu'après lui avoir obéi, et sa vie ne nous attache que par la bienfaisante révolution qu'elle sert.
x\ l'entrée du huitième siècle, on était encore en pleine barbarie; c'était en vain que depuis quatre cents ans les Germains erraient au milieu des institutions de la société chrétienne ; vainement l'épiscopat et le monachisme s'étaient réunis pour l'éducation de ces peuples ignorants. Après dix générations de rois catholiques, les Francs allaient retourner aux idoles. Les sacrifices de Woden ensanglantaient l'autel du Christ, et peut-être quelque temps plus tard, ne serait-il resté qu'un souvenir lointain de l'Evangile, comme une fable de plus dans la mythologie de l'Edda. Voilà ce que fût devenu le christianisme abandonné, comme plusieurs écrivains le voudraient, au libre génie des Germains.
Ces esprits indomptés, qui résistaient aux lumières, ne devaient céder qu'à l'ascendant d'un grand pouvoir : la papauté l'exerça. Elle avait ce caractère de paternité qu'elle tient de son institution divine; elle avait la force des idées, les habitudes du gouvernement, avec le prestige du temps et de la distance, et la majesté du nom latin. C'est par là qu'elle maîtrisa les Francs, et par eux le reste des peuples. Le moment décisif fut celui où Grégoire II dicta à Boniface, évêque, le serment d'obéissance. Ce jour-là seulement, Rome vit s'ac-
complir ce qu'elle avait pressenti lorsque les soldats d'Alaric rapportèrent en pompe les vases sacrés dans la basilique de Saint-Pierre. Rome vit recommencer son empire sur ces nations mêmes qui l'avaient renversé; elle vit un pontife saxon agenouillé, au nom de la Germanie, aux pieds d'un citoyen romain. Le représentant des barbares se releva délégué du Vatican. Ce proconsul des temps nouveaux, sans licteurs, sans glaive et sans fisc, portait avec lui le génie législatif du vieux sénat. Pendant trente-sept ans il poursuivit les desseins de cette politique romaine dont il s'était fait le serviteur. Les hommes du Nord reçurent la domination bienfaisante qui venait à eux, non plus avec les aigles, mais avec les symboles de la colombe et de l'agneau. Ils sortirent de l'incertitude entre l'idolâtrie et l'Evangile, où ils avaient hésité durant quatre cents ans. Le légat du siège apostolique renouvela l'onction des rois de Juda sur le front des ducs austrasiens. Les Francs, confirmés dans leur mission, se trouvèrent, comme la Providence les avait voulus, les défenseurs de l'Eglise, les continuateurs des Romains, et l'obstacle invincible des invasions; et tous les pouvoirs semblèrent réunis pour inaugurer le règne de Charlemagne.
Au huitième siècle, il y avait deux Germanies : Les deux
. , . Germanies.
ou plutôt le travail des siècles précédents n avait servi qu'à mettre en présence sur deux territoires distincts, pour une lutte plus formidable que jamais, les deux génies opposés qui remplissent de leurs combats l'histoire des nations germaniques. Dès les premiers temps, nous avons reconnu ce qu'il y avait de contradictions chez ces peuples, dont la moitié s'attache au sol par les religions, par les institutions, par les mœurs sédentaires; tandis que l'autre moitié ne supporte rien de ce qui fixe les hommes, ne trouve de satisfaction que dans les hasards de la vie errante et dans la guerre de tous contre tous. Plus tard, la civilisation romaine les atteint, mais pour les diviser. Si les uns sont touchés de ses lumières, les autres ont horreur de ses lois; et l'empire ne se défend plus que par l'épée des Germains, quand d'autres Germains achèvent sa ruine. Les invasions rendent la division plus
éclatante on séparant ceux qui restent dans les forets du Nord, avec leurs dieux et leur antique indépendance; et ceux qu'attire le soleil du Midi, avec toutes les séductions d'une conquête nouvelle. Les Francs se font chrétiens, se laissent gagner par les traditions romaines, et entraînent à leur suite les Alemans, les Thuringiens, les Bavarois. Au contraire, la confédération saxonne réunit les ennemis des Francs, les tribus décidées à rester barbares : nous verrons leur opiniâtreté arrêter durant trente ans les armes de Charlemagne. La fondation de l'empire carlovingien établit enfin l'unité territoriale, et semble réunir sous une main puissante toutes les forces de la Germanie. Cependant l'antagonisme recommence avec les partages des fils de Louis le Débonnaire, jusqu'à ce qu'il éclate par la séparation définitive de la France et de l'Allemagne. Ainsi toutes les révolutions qui tourmentèrent les Germains pendant neuf cents ans sortent de ces deux causes contraires, le penchant et la résistance des peuples à la civilisation romaine, soit qu'elle agisse par les armes, par le droit ou par la religion. Or, le point d'appui de toutes les résistances, celui qui demeure le même au milieu de tous les mouvements, c'est la Saxe, c'est le pays d'Arminius et de Witikind. Les Les navigateurs anciens, dont Ptolémée a re-
Saxons. t t
cueilli les récits, trouvent les Saxons dans cette partie de la Chersonèse Cimbriquc qui a formé
depuis le Schleswig et le Holstein. Ils habitaient aussi, en vue des côtes, les îlesdeBusen, de Nordslrand et d'Heligoland. Plus tard, le nom de Saxons s'étendit à la plupart des tribus de la basse Germanie: ils occupaient, de l'Elbe à PIssel, un vaste territoire divisé en trois districts, par deux lignes de retranchements. On appelait Ostphal le pays de l'est, Westphal celui de l'ouest, Engern la contrée du milieu. Ces barbares gardaient la mémoire de leurs anciennes émigrations. Ils se disaient venus du Nord, et de ces colonies de pirates qui vivaient dans les rochers de la Scandinavie. Une tradition plus savante, et par conséquent moins ancienne, les faisait descendre des aventuriers germains qui auraient suivi jusqu'au fond de l'Asie la fortune d'Alexandre, et qui, après sa mort, demeurés sans chefs, se seraient dispersés par toute la terre. Un petit nombre de vaisseaux aurait enfln touché la côte d'Hadeln, aux embouchures de l'Elbe (1). Ici les souvenirs devenaient plus précis et prenaient la
(1) Reichard, Germanien, 41. Turner, History of the Anglo- Saxons, I. Ptolémée, Géogr.,\l, 2. 2a£ove; im tov aùx,sva. Cluverius, Ant. Germ., III, p. 97. Le mot phal signifie retranchement. Cf. Poeta Saxo, ad ann. 772. Wittikind, Chronic., II : « Super hac re varia opinio est, aliis arbitrantibus de Danis Northmannisque originem duxisse Saxones, aliis autem œstimantibus, ut ipse adolescentulus audivi quemdam praedicantem, de Graxis ; quia ipsi dixerunt Saxones reliquias fuisse Saxonici excercitus, qui, secutus magnum Alexandrum, immatura morte ipsius per totum orbem sit dispersus. » Le Ghronicon Holsatiœ (ap. Leibnitz. Access, histor., 12) fait descendre les Saxons d'une race d'hommes valeureux qu'Alexandre trouva en Arménie, et qui le suivit à la guerre. Même tradition dans le Sachsenspiegel, 42;
couleur d'un récit épique. Les navigateurs, disaiton, poussés vers la terre, la trouvèrent occupée par les Thuringiens. Ils obtinrent de ces peuples la liberté de jeter l'ancre dans leurs eaux et de trafiquer avec eux, mais en renonçant au meurtre, au pillage et à la possession du sol. Au bout de peu de temps, épuisés par ce commerce sans profit, ils commencèrent à manquer d'argent et de vivres. Un jour, il arriva qu'un jeune homme sortit de leursnavires, mourant de faim, mais couvert d'or, paré d'un collier d'or ; et des anneaux d'or chargeaient ses mains. Il aborde un Thuringien et lui offre tout cet or pour tel prix qu'il lui plaira. Celui-ci lui propose en riant une poignée de terre en échange. L'autre l'accepte, la reçoit dans son vêtement, et se retire joyeux vers les siens. Le Thuringien retourne dans sa tribu : on le loue d'avoir trompé l'étranger. Cependant, la nuit suivante, les hommes de mer descendent sur le rivage ; leur jeune compagnon les guide, semant devant lui la poussière qu'il a reçue; et, dans l'enceinte décrite de la sorte, ils dressent silencieusement leurs tentes. Au lever du soleil, les habitants du pays les reconnaissent, et les somment, sur la foi des traités, de retourner à leurs vaisseaux. « Nous avons payé cette terre de notre « or, répondirent-ils; nous la défendions de nos « épées. » La guerre s'engagea. Après desanglanls combats, les chefs des deux partis convinrent d'une entrevue où ils se rendraient désarmés. Les étrangers
y portèrent sous leurs habits le long couteau qui ne les quittait jamais, égorgèrent les chefs des Thuringiens, et demeurèrent les maîtres du territoire. Une terreur profonde se répandit dans la contrée; et, en mémoire de l'événement, on appela ces étrangers du nom de leur arme nationale : ils la nommaient Sahs ; on les appela « les hommes au grand couteau , » les Saxons (1).
Ces fables jettent quelque lumière sur une antiquité où l'histoire ne pénètre pas. Le chemin qu'elles suivent remonte par la Scandinavie jusqu'au fond de l'Orient, premier berceau de toutes les traditions européennes. On reconnaît un peuple qui doit s'attacher au sol, puisqu'il l'achète, et qu'il change l'or éclatant, aimé des barbares, contre la propriété, fondement moral des sociétés. On y voit aussi la trace de ces courses maritimes où s'exerçaient les populations du Nord, et qui remplaçaient pour elles les invasions accoutumées des Germains du Midi. Au lieu d'une émigration sans repos à travers les marais, les bois et les villes fortifiées de l'ennemi, ils aimaient mieux leurs barques d'osier couvertes de cuir, de libres aventures sur des mers
(1) VVittikind,C7iromc.,4-7 : « Fuerunt autem et qui hoc facinore nomen illis inditum tradunt : cultelli enim nostra lingua Sahs dicuntur. » Cette fable s'accorde avec les souvenirs conservés dans le Sachsenspiegel, III, 42, et dans le Cantique de saint Annon, vers 544, Schilter, Thésaurus, I :
Von den mezzerin also wahsin Wurden si geheizzin Sahsin.
sans maître, le butin enlevé, et la joie du retour dans la maison de leurs pères (1). L'Océan était le champ de la conquête, la terre était celui de l'héritage. Le toit immobile gardait la famille ; de sévères coutumes y conservaient la pureté du sang. Quand la vierge saxonne déshonorait le foyer paternel, quand l'épouse trahissait sa foi, les femmes de sa tribu la chassaient à coups de verges et de couteaux pointus, jusqu'à ce qu'elle tombât épuisée de douleur et de sang. La même jalousie séparait les trois castes des Ethelings, des Frilings et des Lassen, c'est-à-dire des nobles, des libres et des affranchis; ces derniers, astreints au travail des champs, mais servis eux-mêmes par des esclaves. Les uns et les autres ne se mariaient qu'entre eux. Le peuple entier s'interdisait les noces étrangères, et conservait sans altération la noblesse de la race, comme l'indépendance du territoire. La distinction des castes n'effaçait point la communauté des intérêts. Tous les ans, dans chaque canton, les trois ordres des affranchis, des libres et des nobles, élisaient douze hommes. Les députés, rassemblés dans un lieu appelé Marklo, sur les bords du Weser, au centre de la Saxe, y traitaient des affaires publiques. En temps de paix, chacun vivait inviolable sur sa terre, sous l'autorité d'un juge nommé pour le
(1) Les Saxons se font d'abord connaître par leurs pirateries sur les côtes de l'empire romain. Sidon. Apollin., Ep. VIII, 6. Eutrop;, IX, 21. Ammien Marc, XXX, 7. Claudien, De quarto consulaiu Honorii, V, '; 0.
canton. Trois chefs avaient le pouvoir limité de convoquer en armes les hommes de Westphal, d'Ostphal et d'Engern. Si la guerre était générale, le sort désignait celui à qui tous devaient obéir. Les soldats chevelus, vêtus de saies, armés d'une longue lance, du bouclier court et du couteau, se rassemblaient autour de l'étendard sacré, où r'on voyait les images symboliques du lion, de l'aigle et du dragon. Alors les Saxons se montraient dans toute la puissance d'une organisation simple et forte. Sur la propriété et l'hérédité reposait la famille, d'où naissait la caste pour former la nation (1).
(1) Bonifacii Episl. ad Ethibald, Merciœ regem : « In antiqua Saxonia, si virgo paternam domum cum adulterio maculaverit, vel si mulier maritala perdito fœdere matrimonii adulterium perpétravent .... congregato exercitu femineo, flagellatam eam mulieres per pagos circumquaque ducunt, virgis caedentes... usque dum eam mortuam aut vix vivara derelinquant. » Cf. Tacite, Germania, 19. Vita S. Lebuini, apud Pertz, II : « Sunt qui illorum lingua Adlingi, sunt qui Frilingi, sunt qui Lassi dicuntur. » Cf. Sachsenspiegel, III, 42. Transîatio S. Alexandri, ap. Pertz, II, 675. « Et id legibus firmatum, ut nulla pars in copulandis conjugiis propriœ sortis terminos transférât, sed nobilis nobilem ducat, et liber liberam, libertus conjungatur libertse, et servus ancilla3. Si vero quispiam horum sibi non congruentem et génère prœstantiorem duxerituxorem, cum vitaî suas damno componat. » Ce texte est considérable, et les raisons opposées par Rettberg (II, p. 565) ne le détruisent pas. Adamus Bremensis, I : « Nec facile ullis aliarum gentium vel sibi inferiorum connubiis infecti , propriam et sinceratn tantumque sibi similem gentem facere conati sunt. » Wittikind, 45 : « A tribus enim principibus totius gentis ducatus administrabatur, certis terminis exercitus congregandi potestate contentis... Si autern universale bellum ingrueret, sorte eligitur cui omnes obedire oportuit ad administrandum imminens bellum. »
Vita S. Lebuini . « Singulis pagis principes prseerant singuli ; statu to quoque tempore anni, semel ex singulis pagis atque ex eisdem ordinibus tripartitis, singillalim viri XII electi, et in unum
La même cause rendait la nation puissante et ie paganisme tenace. Le paganisme germanique s'attachait au sol, en divinisant les forêts, les fleuves, et les forces cachées qui faisaient lever les moissons; en mettant un esprit familier sous chaque toit, un génie protecteur auprès des trésors enfouis. Les peuples émigrés rompirent ce premier lien. Leurs instincts religieux , désorientés pour ainsi dire sous un ciel nouveau, ne savaient plus où se reposer. S'ils portaient avec eux leurs idoles sur leurs chariots, ils pouvaient les oublier ou les brûler un jour. Quand donc ils trouvèrent sur leur chemin un culte dominant, ils durent tôt ou tard en subir la loi ; ainsi se détermina la conversion des Goths et des Francs. Mais les Saxons vivaient au milieu des tombeaux de leurs pères : ils ne pouvaient oublier ces divinités sédentaires qui habitaient leurs bois, et qui donnaient à chaque lieu connu un nom et un souvenir. Leurs navigations les ramenaient souvent sur les côtes de Scandinavie, d'où les généalogies anciennes les faisaient descendre. Ils y trouvaient leurs croyances nationales sous une forme plus savante et sous la garde d'un sacerdoce respecté; le pirate, de retour, échauffait les jeunes gens de sa tribu au récit des sacrifices humains
collecli in média Saxonia, sccus flumen Vesaram, et locum Marklo nuncupatum, exercebant générale concilium. » YVitlikind : « Vesliti erant sagis et armati longis lanceis, et subnixi stabant parvis scutis, habenteset renibus cultellos magnos. Signum... leonis atque draconis, etdesuper aquilœ volantis. »
d'Upsal. La Saxe avait aussi un culte public, des prêtres qui ne portaient pas les armes, et des temples dont on n'approchait qu'avec respect. Des banquets élaient célébrés en l'honneur des dieux : on mettait solennellement les morts sur les bûchers. Non loin du Weser, dans un lieu fort, nommé Eresburg, s'élevait, du côté de l'orient et à ciel découvert, un tronc en forme de colonne, qu'ils adoraient sous le nom d'Irminsul, c'est-à-dire « la colonne du monde. » Des monceaux d'or et d'argent, prémicesdu pillage, étaient entassés autour0 Au-devant se trouvait un autel, et les sacrificateurs offraient à Odin la dîme des captifs. Ces immolations n'étaient pas les plus horribles : il y avait des hommes et des femmes qu'on tenait pour magiciens, et qui passaient pour se nourrir de chair humaine; sur ce bruit, on se saisissait d'eux, on les brûlait, on les mettait en morceaux, on les mangeait. Le paganisme avait conduit jusque-là une race intelligente et généreuse : il y avait des cannibales parmi les Saxons (1).
(1) Capitulatio de partibus Saxoniœ : « Ecclesise Christi quomodo conslruuntur in Saxonia et Deo sacratse sunt, non minorerai habeantexcellentiam quam fana habuissentidolorum. » Bède, Histor. eccles. — Capitulatio, etc. : « Si quis corpus defuncti hominis secundum rilum paganorum flamma consumi fecerit... Si quis ad fontes aut arbores vel lucos votum fecerit, aut aliquid more gentilium obtulerit, et ad honorerai dsemonum comederit. » C'est le diabolgeldedu concile deLeptines. — Wittikind, 12 : « Ad orientalem portam ponunt aquilam aramque Victoria? construentes... Nomine Martem, effigie columnarum imitantes Herculem, loco solem... » Cf. Adamus tfremensis, Grimm, Deutsche Mythologie. Poeta Saxo
Premières Ces païens étaient les ennemis naturels des
guerres l
saxondseeontre Francs. Dès letemps de l'invasion, ils avaient poussé les tribus saliennes dans l'île des Bataves; ils les chassèrent encore de ces nouvelles possessions. Mais la fortune changea : les Saxons devinrent tributaires des rois d'Austrasie, et leur payèrent une redevance annuelle de cinq cents bœufs. Il arriva, au rapport de Grégoire de Tours, qu'ils refusèrent le tribut au roi G Iota ire. Le roi marcha contre eux, et ils vinrent demander grâce en offrant leurs troupeaux, leurs vêtements et la moitié de leurs terres. Les Francs n'acceptèrent pas ces propositions; et, comme Glotaire leur remontrait leur tort, ils se jetèrent sur lui et voulurent le tuer, s'il ne les menait au combat. Voyant donc leur fureur, il les conduisit à l'ennemi; mais il fut repoussé avec un grand carnage, et demanda la paix, disant qu'il était venu contre sa volonté. Telles étaient les haines qui armaient les deux peuples. Elles se perpétuèrent dans une guerre sans relâche, dont on suit
ad ann. 772. Eginhard, Annal., ibid. — Capitulatio de partib. Saxoniœ : « Si quis a diabolo deceptus crediderit, secundum morem paganorum, virum aliquem aut feminam strigam esse et homines comedere, et propter hoc ipsum incenderit, vel carnem ejus ad comedendum dederit, vel ipsam comederit. » Les Allemands nous pardonneront de reconnaître ici les vestiges d'anthropophagie qu'on retrouve chez tous les barbares. Au treizième siècle, on voit Albert le Grand visiter les peuples de la Poméranie, pour y détruire la coutume qu'on avait de dévorer les vieillards. 11 en est de même des Celtes d'Irlande au temps de Diodore de Sicile, et l'histoire de Tantale et de Pélops laisse entrevoir les mêmes désordres dans les siècles héroïques de la Grèce.
les vicissitudes sous les règnes obscurs des derniers Mérovingiens. Charles Martel la reprit avec vigueur, Pépin le Bref la continua : il crut l'avoir achevée, quand les Westphaliens, deux fois vaincus, consentirent à envoyer chaque année leurs députés à l'assemblée des Francs, avec un tribut de trois cents chevaux. Les traités, bientôt mis en oubli, ne préjudiciaient pas à l'indépendance de la confédération saxonne. Couverte par trois fleuves, l'Ems, le Weser, et l'Elbe; appuyée à l'ouest sur les Frisons, opiniâtres dansTidolâtrie, elle avait derrière elle les peuples du Danemark, de la Suède et de la Norwége. Ces barbares, issus d'une même origine, unis par l'analogie des croyances et par le rapport des langues, formaient une Germanie païenne, immobile encore sur son territoire et dans ses mœurs (1).
D'un autre côté, se constituait la Germanie chré- i.a
Germanie
tienne. Quatre évêchés couvraient la Franconie, la chrétienne. Hesse et la Thuringe : c'était le cœur du pays. Derrière cette première ligne, les Bavarois, les Alemansetles Francs occupaient les provinces romaines, dont ils avaient renouvelé la population. Au delà, venaient encore les Anglo-Saxons de Grande-Bretagne, les Visigoths dans les Asturies, les Lombards au pied des Alpes : toute une Germanie émigrée, convertie, policée, au milieu des
(1) Gregorius Turonensis, IV, 10, 14. GestaDagoberti, 14. Continuât. adFredegar., 110.
peuples latins. La mission de saint Boniface avait fondé l'Eglise d'Allemagne. L'avènement de Pépin l'avait affermie, en lui donnant pour appui la royauté renaissante chez les Francs. Charlema^ne devait achever l'entreprise en élevant un nouvel empire germanique, où il porterait le centre des affaires temporelles de la chrétienté.
iiariemagne. ^vec Charlemagne, la puissance laïque se montre dans les affaires religieuses avec une vigueur et en même temps avec une mesure qu'elle n'avait jamais eues. Il ne faut méconnaître ni son intervention, ni les limites où elle se contint. A C'est une loi de la société chrétienne, que toutes
iiqïnterVrint les grandes actions religieuses s'y accomplissent
dans
les affaires par Je concours des deux ordres dont elle est com-
du chnslia- r
posée, le clergé et le peuple. Aussi, dès le moment où le pouvoir séculier se fit chrétien, il se trouva investi de ces deux fonctions : défendre l'Eglise contre ses ennemis extérieurs, maintenir l'accomplissement de ses lois au dedans. Ce fut le rôle de Constantin le Grand, compromis cependant par les hésitations qui gênèrent le commencement de son règne, et par les erreurs qui engatèrentla fin. Les temps barbares, en faisant beaucoup oublier, avaient effacé les torts et rehaussé la gloire du premier empereur chrétien. On ne voyait en lui que le vainqueur de l'idolâtrie et le défenseur du concile de Nicée. On lui attribuait aussi la célèbre, mais fabuleuse donation, qui aurait fondé la souve-
nisme.
raineté politique des papes ; et l'on avait retenu les fortes expressions cPEusèbe, qui l'appelait Pévêque du dehors et le protecteur des saints canons (1).
En conférant le patriciat aux rois mérovingiens, les empereurs d'Orient leur avaient délégué la charge de proléger l'Eglise. C'est ce qui résulte du cérémonial et des formules de la cour byzantine pour l'investiture des nouveaux patrices. L'empereur leur donnait le manteau, l'anneau, la couronne d'or, et ajoutait ces mots : « Comme nous ne saurions « nous acquitter seul de la charge qui nous est « imposée, nous vous accordons l'honneur de faire « justice aux églises de Dieu et aux pauvres, vous ce souvenant que vous en rendrez compte au souve- « rain Juge (2). »
Sans doute, les rois des Francs ne purent pas
(1) Fénelon, Discours pour le sacre de V archevêque de Cologne.
(2) Cette formule, donnée par Paul Diacre, se trouve confirmée par un document inédit, je veux parler du manuscrit intitulé Graphia aureœ urbis Romse, conservé à la bibliothèque Laurentium (Plut. 89, in-folio Cod. 41). J'extrais de ce texte, que je me propose de publier bientôt, le fragment qui suit : Qualiter patricius sit faciendus...
« Dum autem venerit patricius, in primis osculetur pedes imperatoris, deindegenu, ad extremum osculetur ipsum. Tune osculetur omnes Romanos circumstantes, et dicent omnes : Beneveniatis. « ÎSobis nimis laboriosum esse videtur concessum nobis a Deo mi- « nisterium nos solos procurare. Quocirca te nobis adjutorem fa- « cimus, et hune honorcm concedimus ut ecclesiis Dei et pauperi- « bus legem facias, et ut inde apud altissimum Judicem rationem « reddas. » Tune induat ei mantum, et ponat ei in dextro indice annulum, et det ei bambacinum propria manu scriptum, ubi taliter conlineatur inscriptum : « Esto patricius, misericors et justus. » Tune ponat ei in capite aureum circulum, et dimittat eum. »
250 CHAPITRK VI.
longtemps se prévaloir du mandat qu'ils tenaient de ces Grecs, devenus le scandale de la chrétienté. Mais, tandis que le mandat impérial expire, la papauté le renouvelle ; et Grégoire III, soutenu du consentement des Romains, défère à Charles Martel le titre de patrice, que Pépin accepte et communique à ses fils. C'est quand la royauté vient de se relever plus forte que jamais dans la maison carlovingienne, c'est trois ans après le sacre de Pépin le Bref, que le pape Etienne lui adressa cette lettre fameuse, où il fait parler l'apôtre saint Pierre : «Pierre apôtre, appelé par Jésus-Christ fils du c< Dieu vivant, et avec moi l'Eglise catholique, « apostolique, romaine, maîtresse de toutes les «autres, et Etienne, évêque de Piome, à vous, « hommes très-excellents, Pépia, Charles et Car- « loman, tous trois rois ; aux évèques, abbés, ducs, « comtes ; à toutes les armées et à tout le peuple « des Francs. — Moi, Pierre apôtre, ordonné par « la puissance divine pour éclairer le monde, je « vous ai choisis pour mes fils adoptifs, afin de dé- « fendre contre leurs ennemis la cité de Rome, le « peuple que Dieu m'a confié, et le lieu où je re- « pose selon la chair. Je vous appelle donc à délice vrer l'Église de Dieu, qui me fut recommandée « d'en haut ; et je vous presse, parce qu'elle souffre « de grandes afflictions et des oppressions extrê- «mes... N'hésitez point, mes bien-aimés, mais « croyez que je vous prie et vous conjure comme
« si j'étais présent devant vous : car, selon la pro- « messe reçue de Notre-Seigneur et Rédempteur, a je distingue le peuple des Francs entre toutes les «nations... Prêtez aux Romains, prêtez à vos a frères tout l'appui de vos forces, afin que moi, « Pierre, vous couvrant tour à tour de mon patro- « nage en ce monde et en l'autre, je vous dresse « des tentes dans le royaume de Dieu (1). »
Voilà le titre que Charlemagne trouva dans l'héritage de ses pères, et qui ne lui laissait de doute ni sur la grandeur ni sur la légitimité de sa mission. Ce fut le mérite de ce jeune prince de l'avoir comprise, et, dans toute la force de l'âge et dans tout l'éclat de la victoire, d'avoir voulu un autre appui que la victoire et la force. La religion, qui disputait son cœur aux passions désordonnées de la chair, arrachait son esprit aux vues bornées d'une politique barbare. Pendant qu'il cherchait à dompter la violence de ses penchants par la prière, par le jeûne, par les veilles saintes; pendant que ses aumônes allaient jusqu'en Afrique et en Palestine soutenir la foi persécutée des populations chrétiennes, il se rendait à l'appel de saint Pierre, sauvait
(1) En citant la lettre écrite par le pape Etienne au nom de l'apôtre saint Pierre (D. Bouquet, V, 495), je me suis borné aux passages les plus décisifs. La critique moderne ne permet plus de considérer cette lettre comme une supercherie religieuse, ni même comme une vaine prosopopée. C'était l'usage de ce temps, dans la plupart des chartes où une église figurait comme partie intéressée, de remplacer son nom par celui du saint qui en était le patron ou le fondateur.
Rome des Lombards, et, en renouvelant la donation de Pépin, il fondait la liberté politique de l'Église. Il fondait en même temps sa propre autorité en lui donnant un appui moral, en exerçant avec plus d'éclat qu'aucun de ses prédécesseurs cette fonction de patrice qui n'était plus un vain nom, en acceptant les deux charges qui s'y attachaient, affermir la chrétienté au dedans, l'étendre au dehors : et, comme les grands devoirs font les grands hommes, le premier fit de lui un législateur, et le second un héros (1).
Législation Premièrement, il affermit le christianisme dans
ecclésiastique
„. ,de ses Etats par des moyens que huit siècles d'expé-
Ui.irlemagne. i •> ï i
rience lui enseignaient. Quarante assemblées tenues sous son règne, souvent en sa présence, presque toujours sous son impulsion, maintinrent le dogme et la discipline. Parmi ces assemblées, les unes furent expressément ecclésiastiques , comme le concile national de Francfort, où l'on traita les questions de l'adoptianisme et du culte des images, ou bien comme les nombreux synodes qui rassemblaient le clergé de chaque province pour délibérer de ses devoirs et de ses besoins. D'autres fois, les grands de la nation étant convoqués, les évêques et les prêtres conféraient entre eux des affaires spirituelles, tandis que les comtes réglaient séparément les préparatifs de la campagne prochaine. Les déci-
(1) Eginhard, 26, 27.
CHARLEMAGNE ET LES SAXONS. 2o5.
sions prises par les prélats étaient revêtues de la sanction du prince, et paraissaient marquées de son sceau, dans les célèbres ordonnances qu'on appela du nom de Capitulaires. Parmi les soixantecinq actes qui composent ce recueil, sur un nombre de onze cent cinquante et un articles, quatre cent soixante dix-sept touchent aux matières de religion. La royauté y intervient donc sans scrupule ; mais on s'est trop hâté d'en conclure sa suprématie en affaires religieuses (1).
Premièrement, la royauté ne dissimule ni l'ori- Daus qUeue« gine de ses droits, ni les limites qu'elle leur donne : u se contint. « Charles, par la grâce de Dieu, roi et administra- « teur du royaume des Francs, défenseur dévoué « de la sainle Eglise et auxiliaire en toute chose du « siège apostolique, nous rendant aux exhortations « de tous nos fidèles, et particulièrement des évê- « ques et des autres prêtres, nous avons arrêté les « résolutions suivantes. » Ces résolutions ne sont elles-mêmes que les canons des anciens conciles rappelés à la mémoire du clergé et du peuple, ou encore des mesures prises pour en assurer l'exécution. Le célèbre capitulaire de 804 le déclare solennellement : « Il nous a plu de solliciter votre « sagesse, ô pasteurs du Christ, conducteurs de son « troupeau et resplendissants luminaires du monde, « de peur que le loup infernal ne dévore ceux qu'il
(1) Cf. Schannati Concilia Germaniœ; Binterim, Geschichie der d. Concilient t. II ; Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. IL
« trouvera transgressant les règles canoniques et « les traditions des saints conciles. . . C'est pourquoi « nous avons joint aux présentes plusieurs articles « extraits des canons, qui nous ont paru plusnéces- « saires. » Suivent cinquante-neuf passages des conciles de Nicée, de Clialcédoine, d'Antioche, d'Ancyre, de Sardique, de Gangres, de Garthage, de Néocésarée, et des décrets des papes Léon, Siricius, Innocent et Gélase. Toute la législation ecclésiastique des Capitulaircs n'est que l'application de ces maximes antiques au besoin des temps. Elle se propose, d'une part, l'extirpation du paganisme ; de l'autre, la réforme du clergé. En punissant l'ignorance chez les prêtres, en leur interdisant la chasse, les armes, les cours de justice ; en sanctionnant l'immunité des biens et des personnes ecclésiastiques, l'élection des évoques par le clergé et le peuple, les droits des métropolitains sur leurs suffragants et des évêques sur les clercs, on rendait à l'Église le savoir, la pureté, la liberté, la régularité, tout ce qui pouvait en faire une société puissante, et l'armer contre les entreprises des rois. On n'a point coutume de traiter ainsi un corps dont oh veut rester maître ; les empereurs byzantins agissaient autrement, et je ne reconnais pas là cette souveraineté du prince sur les choses sacrées, qu'on a cru trouver dans le texte des lois carlovingiennes (1).
(i) Capitula, 769, apud Pertz. « Karolus, gratia Dei rex regni-
L'esprit de la législation se manifeste dans le gouvernement qui l'applique. Celui de Charlemagne ne passe pas les bornes du pouvoir temporel, il exécute sans innover, et, en même temps qu'il protège, il obéit. Tous les grands évêques de son temps entrent dans ses conseils : Leidrade de Lyon, Amalaire de Trêves, Wulfaire de Reims, Hildebald de Cologne, Riculfe de Mayence, Arnon de Salzburg. Si les instructions des Missi dominici touchent aux affaires ecclésiastiques en même temps qu'aux civiles, ces commissaires, envoyés deux par deux
r|ue Francorum rector, et devotus sanctse Ecclesiœ defensor, atque adjutor in omnibus apostolicai sedis, hortalu omnium fidelium nostrorum, et maxime episcoporum, ac reliquorum saccrdotum, etc. Capitula ecclesiast., 804, Pertz. « Quapropter placuitnobis veslram rogare solertiam, o pastores Ecclesiarum Christi et ductores gregis ejus, et clarissima mundi luminaria... ne lupus insidians aliqueni canonicas sanctiones transgredientem, vel paternas traditiones universalium conciliorum excidentem, quod absit, inveniens devoret. » Cf. Capitul., 769, 779, 804, et particulièrement Capitul., 1, ann. 803 : « Sacrorum canonum non ignari, ut in Dei nomine sancta Ecclesia suo liberius potiretur honore, assensum ordini ecclesiastico prœbuimus, ut scilicet episcopi per electionem clericorum et populi, secundum statuta canonum de propria dicecesi, remota personarum et munerum acceptione, ob vitge meritum et sapientiœ domum eligantur. »
M. Guizot (Histoire de la civilisation en France, XXVIe leçon) attribue à Charlemagne la souveraineté en matière religieuse. Il ne suffit pas, pour établir unfait si considérable, de deux anecdotes du moine de Saint-Gall, dont les récits ne font pas toujours foi en histoire; ni de deux actes de Lothaire et de Carloman, qui se rapportent à une époque de désordre, où il ne faut plus chercher les saines maximes du gouvernement carlovingicn. Encore moins fallait-il s'appuyer des formules respectueuses dont les évêques des Gaules usèrent quelquefois envers le grand roi qui fut leur bienfaiteur. Toute l'argumentation de M. Guizot, ordinairement si grave et si fondée, n'a pas ici d'autres bases.
dans les provinces, sont tirés des deux ordres, un comte et un prélat. La surveillance qu'ils exercent ne préjudicie point à la juridiction régulière des évêques, des métropolitains et des synodes. Les questions litigieuses parcourent le cercle des tribunaux canoniques, jusqu'au saint-siége. L'hérésie des adoptianistes est déférée au pape : ses légats assistent au concile de Francfort; c'est à lui que le clergé franc propose ses objections contre le deuxième concile de Nicée, et ses motifs pour la suppression des chorévêques ; c'est à lui qu'on renvoie les démêlés des évêques de Tarentaise et d'Embrun, qu'on s'adresse pour l'exemption de la résidence épiscopale. Telle était déjà la puissance des clefs de saint Pierre. Charlemagne la servit en propageant la liturgie romaine dans toutes les églises des Gaules, «parce que l'eau, disait-il, est plus pure « à la source qu'au milieu du ruisseau. » Il professait une déférence filiale pour ce vieillard désarmé qui siégeait au Vatican ; il écrivait à Léon III : « Comme j'avais conclu avec votre « devancier le pacte d'une paternité sainte, je « désire garder la même alliance avec Votre Béati- « tude..., afin que le siège très-saint de l'Eglise « romaine, Dieu aidant, soit toujours servi par mon « dévouement sincère. Car c'est notre devoir, sous « le bon plaisir de la miséricorde divine, de proté- « ger partout la sainte Eglise du Christ, en la défense dant au dehors par les armes contre les incursions
« des païens et les ravages des infidèles, en l'affera missant au dedans par la profession de la foi « catholique (1). »
D'un autre côté, les papes font sentir une autorité qui n'en est pas à établir ses titres. Ils rappellent comme une antique maxime la prérogative du siège apostolique, « à qui il appartient de juger de « toutes les églises, sans qu'il soit permis de juger « de son jugement. » En conséquence, le prince est exhorté à maintenir la liberté des élections épiscopales, à réprimer les ^prélats qui portent les armes séculières, à prendre garde que « les évêcc ques et les prêtres , couverts du casque de la foi c< et de l'armure du salut, vaquent à la prière et « au service spirituel des peuples. » Ces termes contiennent tous les pouvoirs dont Charlemagne usa dans les affaires religieuses. On y voit comme une délégation que le pontife ne cesse pas de renouveler depuis le jour où il remit au prince le livre des canons, et que le prince ne cesse pas de reconnaître quand il les fait exécuter dans ses États. Rome
(1) Concilium Francfort., ann. 794. L'affaire des chorévêques, une des plus graves de ce temps, fut agitée au concile d'Aix-la- Chapelle en 802 ; on a de cette assemblée un capitulaire en sept articles. Charlemagne s'y explique ainsi : « Quod jurgium quum enucleatius discutere voluissemus, placuit nobis ex hocapostolicam sedem consulere, jubente canonica auctoritate, atque dicente : Si majores causœ in medio fuerint devolutse ad sedem apostolicam, ut sancta synodus statuit et beata consuetudo exigit, incunctanter referatur. » Monachus Engolism. : « Quis purior est aut quis melior ; aut fons vivus, aut rivuli ejus longe decurrentes ? » Cf. Epistol. 1 Caroli M. ad Leonem pp.
ET. cr.u.M. Il 17
se montra satisfaite de la loyauté de son mandataire. Elle ne crut pas avoir assez fait de lui décerner des titres, de lui dresser des statues : elle permit plus tard qu'il fût honoré du culte des saints; et ce fut lui qu'elle proposa, comme le type glorieux de la souveraineté chrétienne, à l'imitation des rois. La mission religieuse de Charlemagnc, aussi hien que celle de saint Boniface, émane donc de la papauté. L'un parut chez les Francs comme la parole vivante du siège apostolique ; l'autre, comme la main armée pour protéger la parole : tous deux prenant à Rome le pouvoir, mais tous deux Germains par le génie comme par le sang (1).
chariemagne Tandis que l'Eglise d'Allemagne s'affermissait
en présence . . . . i>pi
„ de au dedans, elle avait besoin d être détendue au
la Germanie
païenne, dehors. La Germanie païenne se tenait toujours en armes : les incursions, les meurtres, les incendies, désolaient la frontière. 11 fallait donc que les Francs en vinssent aux mains avec les Saxons, et qu'ils restassent maîtres pour rester en repos.
(1) Epistol. XXXIV, Hadriani pp. ad Carolum M. : « Quœ de omnibus ecclesiis fas liabeat judicandi, neque cuiquam liceat de ejus udicare judicio. Cf. Epist. XL.
L'idée d'une légation ecclésiastique, conférée à tin prince laïque, n'a rien de contraire à la tradition de l'Eglise. Les rois des Deux- Siciles ont été et sont encore légats du saint-siége dans leurs États, et, en cette qualité, ils ont un trône en face de celui de l'archevêque dans l'église de Montréal. — Je trouve encore cette formule dans un capitulaire de 803 : « Âpostolica auctoritaie et multorum sanctorum episcoporum admonitione instructi... x
La guerre de Saxe fut une croisade. Ce caractère se laissait déjà voir dans les expéditions militaires des Mérovingiens chez les ariens du Midi ; il reparaît dans les combats de Charles Martel contre les Sarrasins ; il éclate dans les guerres de Charlemagne. La tradition populaire les représentait ainsi ; elle avait fait du grand empereur le premier des croisés. Les épopées chevaleresques célèbrent ses conquêtes au pays des infidèles ; et quand Pierre l'Ermite entraînait les populations au cri de Dieu le veuti le bruit se répandit queCharlemagne allait sortir de son tombeau d'Aix-la-Chapelle et prendre le commandement de l'armée chrétienne. Ce bruit n'était point sans fondement : Charlemagne avait ouvert la guerre sainte contre l'islamisme et l'idolâtrie. Plus tard, en même temps qu'elle se transportait en Orient, elle continua dans le Nord. Durant tout le moyen âge, on prit la croix en Aile* magne contre les païens de la Baltique. Le champ de bataille reculait, l'intérêt n'avait pas changé. Au reste, les écrivains du huitième siècle jugèrent la lutte où ils assistaient : ils y virent autre chose qu'une querelle de frontières. « L'Eternel, qui, dans sa miséricorde, veut le salut du genre humain, avait connu que rien ne pouvait adoucir la dureté des Saxons ; et, afin de les forcer à subir le joug doux et léger du Christ, il leur donna pour maître et docteur delà foi le glorieux Charles, qui, les domptant par la guerre, sinon par la raison,
devait les sauver malgré eux (1). » Avec lui marchait la nation des Francs : « Illustre, forte sous les armes, aimée du Christ, qui dirigeait ses chefs dans les voies delà piété, bénie des saints martyrs, dont elle avait enchâssé les ossements dans l'or et les pierres précieuses. » Les Francs avaient aussi le suffrage du siège de saint Pierre, déjà secouru par leurs armes, le concours des peuples nombreux qu'ils tenaient sous leurs lois, et les vœux de l'Occident catholique, qui les voyait partout sur la brèche pour la défense de sa foi et de sa liberté. Toute la chrétienté était derrière eux.
Du côté opposé paraissaient les Saxons, restés comme les derniers des Germains devant l'invasion
(1) Poeta Saxo, ad ami. 775.
0 pietas benedicta Dei, quœ vult genus omne Humanum fieri salvum ! Quia noverat hujus Non aliter gentis molliri pectora posse, Disceret ut cervix reflectere dura rigorem Ingenitum mitique jugo se subderc Christi, Ob hoc doctorem lalem fideique magistrum, Scilicet insignem Carolum donavit eisdem, Qui bello premeret quos non ratione domaret, Sicque vel invitos salvari cogeret ipsos.
Wittikind, Chronic., 15 : « Magnus vero Carolus... Considerabat... fmitimam gentem nobilemque vano errore retineri non oportere, modis omnibus satagebat quatenus ad viam veram duceretur, et nunc blanda suasione, nunc bellorum impetu, ad id cogebat. » Eginhard explique les causes politiques de la guerre, Vit a Caroli Magni : « Suberant et causse qua? quotidie paeem conturbare potcrant, tertnini videlicet. nostri et illorum pêne ubique in piano contigui, praeter pauca loca in quibus vel silvœ majores, vel monlium juga... in quibus cœdes et rapinse vel incendia vicissim fieri non cessabant; quibus adeo Franci sunt irritati, ut non jam vicissitudinem reddere, sed apcrUun contra eos bellum suscipere, dignuni judicarent. »
des mœurs étrangères, et la défection successive de tant de tribus qui se faisaient chrétiennes. Ils combattaient avec toute la grandeur d'une cause désespérée, pour l'indépendance du sol, pour les traditions des ancêtres, pour les mystères trahis de Woden, de Dunar et de Saxnot. Ils se défendaient dans leurs foyers, dans un pays dont ils avaient toutes les ressources et tous les souvenirs, au cœur des mêmes bois où périrent les légions de Varus. Les noms des lieux en conservaient encore la mémoire. On y montrait le camp des Romains (Feldrom), la montagne d'Arminius (Herminsberg), la plaine de la Victoire (Wintfeld), le ruisseau des Os (Knochenbach), et le ruisseau du Sang (Rodenbeck) (1). Le génie de ces temps glorieux revivait en la personne de Witlikind, fils de Werneking, chef des peuplades du Nord. Ce guerrier apportait, avec son épée et son talent militaire, l'alliance de Siegfried, roi de Danemark, dont il avait épousé la sœur, et deRatbod, chef des Frisons. Les Saxons, soutenus par ces intrépides voisins, n'étaient peutêtre pas sans intelligence avec les mécontents de la Bavière et de la Lombardie. Ils touchaient à l'orient les Slaves, les Avares, idolâtres et barbares comme eux, et tous les flots de ces grandes migrations qui partaient des steppes de l'Asie, et, ne trouvant pas d'obstacle dans les plaines de l'Europe
(1) Ces noms de lieux se conservent encore. Cf. Griram, Deutsche Mythologie. Reichard, Germanien.
centrale, venaient se jeter sur la frontière des Francs. Ainsi la Saxe avait à sa suite tout le paganisme, c'est-à-dire le monde presque entier, où les chréliens tenaient encore si peu de place. Dès lors on ne s'étonne plus de trente-deux ans de combats : il y allait de toute la religion, de toute la civilisation, de tout ce que furent nos pères, et de ce que nous serions un jour.
Préludes Vers ce temps-là, un religieux nommé Liafwin,
tle la guerre. ,
s. Liafwin. qUj prêchait l'Evangile sur les bords de l'Yssel, résolut d'annoncer la foi aux Saxons, et se rendit à l'assemblée générale de Marklo. Au jour solennel, les députés de la confédération étant réunis, quand les sacrifices allaient commencer, il s'avança, revêtu de ses habits sacerdotaux, portant dans ses mains la croix et l'Evangile. « Les idoles que vous « adorez, dit-il, ne vivent ni ne sentent; elles sont « les ouvrages des hommes, elles ne peuvent rien, « ni pour elles ni pour autrui. C'est pourquoi le « seul Dieu, bon et juste, ayant pris vos erreurs en « pitié, m'envoie parmi vous. Que si vous ne re- « noncez pas à l'iniquité, je vous annonce un mal- « heur que vous n'attendez point; car le Roi des « cieux a ordonné d'avance qu'un prince fort, pru- « dent, infatigable, viendrait, non de loin, mais « de près, tomber sur vous comme un torrent, a afin d'amollir la férocité de vos cœurs toujours « durs, et de faire courber vos fronts orgueilleux. « D'un seul effort il envahira la contrée, la dévas-
« tera par le fer et par le feu, et il emmènera vos « femmes et vos enfants en esclavage. » A ces paroles, la foule indignée s'émut, et poussa de grands cris; plusieurs coupaient déjà des pieux qu'ils aiguisaient afin de percer le profanateur, quand l'un des chefs, nommé Buto, montant sur un lieu élevé, s'adressa à la multitude : « Ecoutez, dit-il, « vous qui êtes les plus sages. Il nous est venu « souvent des ambassadeurs des peuples voisins, « Normans, Slaves ou Frisons ; nous les avons « reçus en paix, et, après avoir entendu leurs mes- « sages, on les a renvoyés avec des présents. Cece lui-ci est l'ambassadeur d'un grand Dieu,, et vous « voulez le faire mourir ! » Ces paroles sauvèrent le prêtre. 11 se retira sain et sauf, et bientôt après parut le vengeur qu'il avait prédit (1).
Au printemps de l'année 772, le champ de mai fut convoqué à Worms. Le roi Charles y exposa ses desseins. Il méditait depuis quelque temps comment il pourrait acquérir au Christ cette nation saxonne, qu'on disait si cruelle, si ennemie des hommes, si attachée aux faux dieux. Il sollicitait sur ce point le conseil des gens d'Église et le secours de leurs
(1) Vita Lebuini, apud Pertz, t. II. Les historiens modernes ne se sont pas attachés à embrasser tons les détails de cette guerre de Saxe, qui tient une place considérable dans l'histoire religieuse et politique de la Germanie. En réunissant les traits épars dans les chroniques et les annales contemporaines, avec le© couleurs poétiques données par la tradition populaire, j'ai essayé de recomposer le tableau. Mais déjà M. Mignet, dans son excellent mémoire, avait reconnu toute l'importance historique de ce grand fait.d'armcs.
Première période.
prières. Puis, rassemblant une grande armée, après avoir invoqué le nom du Christ, il partit pour la Saxe avec les évoques, les abbés, les prêtres, docteurs et prédicateurs de la foi, qui voulaient imposer la douce loi du Christ à ce peuple engagé dans les chaînes du démon depuis le commencement du monde. 11 entra donc dans le pays de Westphal, pénétra jusqu'au Weser, s'empara d'Eresburg, et renversa la colonne qu'on y honorait sous le nom d'Irminsul. Les trésors ramassés dans ce lieu furent livrés au pillage. L'armée se reposa trois jours; et, comme au bout de ce temps elle commençait à souffrir de la soif, une source abondante jaillit tout à coup du lit desséché d'un torrent voisin. Il sembla que Dieu confirmait la victoire par ce signe, et que les ennemis la reconnaissaient par leur soumission. Ils donnèrent douze otages ; le roi leur laissa des prêtres, et revint dans son manoir paternel de Héristal jouir en paix d'un succès si facile (1 ) .
Mais, l'année suivante, tandis que Charles descendait en Italie pour mettre fin au royaume des Lombards, les Saxons se soulevèrent, chassèrent les missionnaires, mirent la liesse à feu et à sang et vinrent brûler l'église de Fritzlar. C'était la pre-
(1) Vita S. Sturmi : « Rex ve-ro Carolus, Domino semper devotus, quum ipse chrislianissimus esset, cogitare cœpit qualiter gentem hanc acquirere Christo quivisset, » etc. Eginhard, Annales ad ann. 772. Poeta Saxo, ibid.
Ad patriam rediit magna cum piosperitnte.
mière fondation de saint Boniface. Quand les barbares approchèrent, la torche à la main, une terreur religieuse les saisit ; ils se retirèrent en désordre ; plusieurs dirent ensuite qu'ils avaient vu deux jeunes hommes vêtus de blanc, défendre les portes du sanctuaire (1). Bientôt après, Charlemagne reparut, trois armées le précédèrent en Saxe, et dévastèrent le pays. Lui-même, au commencement de 775, vint tenir le champ de mai à Duren, traversa le Rhin, prit le lieu fortifié de Sigeburg, mit garnison dans Eresburg, força le passage du Weser auprès du mont Brunesberg, battit les barbares, et pénétra jusqu'à l'Ocker, où les chefs du pays d'Ostphal lui livrèrent leurs otages. Retournant ensuite sur ses pas, il trouva les hommes d'Engern venus à sa rencontre pour faire les mêmes soumissions. Mais ceux de Westphal opposèrent une résistance plus opiniâtre. Un soir, à la faveur de l'obscurité, leurs guerriers se mêlèrent aux fourrageurs d'un corps franc détaché sur le Weser. Entrés dans le camp, ils attendirent l'heure du sommeil et se jetèrent sur les chrétiens endormis. Ceux-ci, revenus de la première surprise, firent face, et soutinrent tous les assauts, jusqu'à ce que l'armée royale vint les dégager (2). Les
(1) Eginhard, Annales, ad ann. 774. Cf. Annales Laurissenses et Fuldenses, ad ann. 11 A, et surtout Annales Francor., ibid.
(2) Ibid., ad ann. 775. Poeta Saxo, ad ann. 775. Il faut lire, dans cette chronique en vers, la surprise du camp chrétien par les
Westphaliens demandèrent la paix et la reçurent une seconde fois : les vainqueurs connurent qu'ils auraient besoin d'une longue patience, champdemai En effet, la nouvelle étant venue que le roi re-
de
Paderhom. passait les Alpes afin de réprimer le soulèvement des Lombards du Frioul, les Saxons reprirent les armes, s'emparèrent par stratagème d'Éresburg, dont ils rasèrent les retranchements, et assiégèrent Sigeburg. Mais ces bandes irrégulières n'avaient ni la science ni la discipline des combats. Les pierres que leurs machines faisaient pleuvoir retombaient sur leurs têtes; ils crurent voir dans les airs des boucliers de feu qui protégeaient la garnison (1). L'épouvante se mit dans leur camp ; une sortie vigoureuse acheva la déroute. En même temps Charles revint d'Italie, tint l'assemblée ordinaire à Worms, et s'avança jusqu'à la Lippe, où il ne
Saxons. C'est un des rares passages où la sécheresse du récit s'anime et prend couleur.
Pars subvectat onus viridis simul utraque fœni.
Sic inlrogressi Francorum castra dolosi,
Quod vi non poterant egerunt arte. Sed olim
Est diclum : « Dolus an virtus quis in hoste requiral? »
(1) Eginliard, Annales, ad ann. 776, et surtout Annales Francorum et Annales Berliniani : « Et, Deo volente, pelrariœ quas prépara \erant plus illis damnum iecerunt quam illis qui infra castruin residebant. Videntibus multis lani a loris, quam etiam et deinlus, ex quibus multi marient usque adhuc ; et dicunt vidisse se instar duorum scutorum colore rubeo Humiliantes el agitantes supra ipsain ecclesiain. » — Suivant ce récit, la terreur panique des Saxons se déclara sous les murs d'Éresburg ; mais, selon toutes les chroniques, Éresburg tut pris et Sigeburg sauvé. Je conjecture donc qu'il y a eu confusion de lieu. Cf. Regino, Chronic. Saxon., ad ann. 7 70.
trouva plus que des suppliants. Il les reçut en grâce, bâtit la forteresse de Lippstadt aux sources du fleuve, releva Éresburg, et, après avoir passé l'hiver à Héristal, il revint, au printemps de 777, convoquer les nobles et tout le peuple de Saxe à Paderborn. C'était le plus beau lieu de la Westphalie. Des sources jaillissantes y arrosaient les terres d'un riche manoir. Le roi des Francs, entouré de ses prélats et de ses comtes, déploya toute la pompe guerrière des champs de mai. Ce fut là qu'il voulut recevoir les envoyés des Sarrasins d'Espagne, venus pour solliciter le secours de ses armes. Il semble que ce grand spectacle frappa les Saxons. Les hommes libres, réunis sous la conduite de leurs chefs, jurèrent obéissance et se soumirent à perdre leur territoire et leur liberté, s'ils violaient la foi promise. Une grande multitude, renonçant aux idoles, demanda le baptême. On vit des troupes innombrables d'hommes, de femmes et d'enfants descendre dans les rivières. Les blonds néophytes, couverts de vêtements blancs, sortaient des eaux au chant des cantiques. A leur tête, les prêtres et les moines allaient poser la première pierre des églises dans les forêts purifiées; et, pendant plusieurs mois, le récit de la conversion de la Saxe consola le monde chrétien (1).
(1) Annales Francorum, Eginhardi, etc., Chronic. Moissac, ad ann. 777. VitaSturmi. Poeta Saxo, ad ami. eumdem.
ianto concilio locus est eleclus agendo,
Quem Patlialbrunnon vocitant : quo non habet ipsa
seconde Au moment où les Saxons semblaient se résigner
période de la °
wfuhïkTnd à ^a conquête, ils firent le dernier effort que la liberté pût arracher à des barbares ; et, pour combattre encore une fois, ils se disciplinèrent. Les forces divisées se réunirent ; ces hommes, qui n'avaient que la passion des armes, obéirent à un chef qui en savait le métier. L'apparition de Wittikind ouvrit la seconde période de la guerre, et donna un adversaire à Charlemagne. Seul de tous les chefs, il n'avait rien juré ; mais, suivi de quelques-uns des siens, il s'était retiré auprès de Siegfried, prince des Danois. C'était là qu'il attendait un temps meilleur, quand le bruit de la défaite de Roncevaux se répandit dans le Nord ; on ajoutait que Charlemagne avait péri avec ses preux au pied des Pyrénées. Alors Wittikind se montra en Saxe, souleva les tribus, prêta à leurs efforts l'unité d'un grand dessein, et leur assura l'alliance des peuples de la Frise et du Danemark. Les barbares se jetèrent sur la Hesse et la Thuringe, brûlant les manoirs et les églises, portant partout le pillage et la mort. Les religieux de Fulde, qui virent de loin les flammes, chargèrent sur leurs épaules la châsse de leur père saint Boniface, sortirent du monastère, et allèrent camper à deux journées de distance, vers le sud. L'invasion s'étendit sur la rive gauche
Gens alium nalurali plus nobilitale Insignem, qui proecipue redimitus abundat Fontibus et nitidis et pluribus, et trahit inde Barbarie» nomen linpruae sermone vetustum.
du Rhin, depuis Deutz jusqu'à Coblentz, et la Germanie tout entière parut échapper à la puissance des Francs. Mais Charlemagne vivait ; ses ordres arrivèrent : les Francs orientaux et les Àlemans se levèrent en masse, repoussèrent l'ennemi, et lui firent essuyer une défaite sanglante. Au printemps de 779, le roi marcha en personne contre les Westphaliens, les battit à Bochold et reçut leur soumission, qui entraîna celle de l'Ostphal et de l'Engern. L'année suivante, il parcourut le pays jusqu'à l'Elbe, où il campa. Wittikind était retourné chez les Danois ; les baptêmes solennels recommençaient : une multitude immense avait demandé l'eau sainte à Horheim. On crut s'assurer des peuples par l'occupation systématique du territoire. Il fut divisé en districts,-où l'on mit des évêques, des prêtres, des abbés. Le roi leur donna des terres ; mais Dieu seul pouvait leur donner les âmes (1).
(1) Annales Francorum, 778. Annales Eginhardi, ad ann. 777, 778.Poeta Saxo. Chronic. Moissacense, 778. Vita S. Sturmi: « Adsumpto sancti martyris corpore de sepulcro, in quo annos XXIVpositus fuerat, cum universis famulis Dei, proficisci cœpimus. » Annales Francorum : « Tune prœdantes secus Rhenum et multas malilias facientes, ecclesias Dei incendentes, in sanctemonialibus grassati, et quod fastidium ^eneraret enumerandi. »
Poeta Saxo, ann. 778 :
Cunctas quas poterant villas invadere flammis.
Annales Francorum, Eginhardi, etc., ad ann. 780. Le texte décisif pour fixer la première organisation ecclésiastique du pays est dans la Chronique de Moissac, ad ann. 780 : « Divisit ipsam patriam inter episcopos, presbyteros et abbatos, ut in ea habitarent et prsedicarent. » — C'est à tort que l'on a compté saint Sturm parmi
de Verden.
Massacre Deux ans s'écoulèrent. En 782, les Slaves sorabes envahirent l'Allemagne sur plusieurs points. À la faveur du tumulte, Wittikind, qui, du fond de son asile, entretenait le ressentiment des Saxons, reparut chez eux. Ils se souvinrent de leurs anciens dieux, de leur vieille indépendance, et ils reprirent leurs longs couteaux. Les troupes franques, mal commandées, furent défaites dans la vallée du Soleil (Suntal), au bord du Weser. Deux missi dominici, quatre comtes, vingt seigneurs et la moitié des soldats périrent dans la mêlée. En même temps les missionnaires furent chassés ou mis à mort, les chrétiens persécutés, et les ravages s'élendirent encore une fois jusqu'au Rhin. La longanimité de Charlemagne était à son terme; il agit en juge, et traita les vaincus en rebelles. Une assemblée fut convoquée à Verden sur l'Aller, à l'effet d'informer sur les causes de la révolte. Les nobles Saxons s'y rendirent, accusèrent Wittikind coutumace, et livrèrent ses complices, au nombre de quatre mille cinq cents. Dix ans de combats avaient irrité les esprits. On considérait les serments quatre fois violés, tant de villes dont les ruines fumaient encore, tant de chrétiens égorgés sans défense ; on connaissait les fureurs de ces barbares, leur passion du sang, leurs sacrifices humains. Les coupables,
les évèques établis par Charlemagne. Le pieux abbé de Fulde était mort l'année précédente à Éresburg, entre les mains d'un médecin du roi, dont le moine biographe se plaint fort.
jugés par les chefs de leur nation, en cours de justice, selon la loi commune des Germains, qui punissait de mort les traîtres, furent décapités le même jour. Mais le nombre des condamnés devait les absoudre et soulever les contemporains, comme la postérité, contre l'horreur de cette exécution (1). Les familles et les tribus s'armèrent pour venger leurs morts. Toute la Saxe se leva, et trouva Wittikind pour la conduire. La guerre fut sans quartier. Une grande bataille se livra auprès de Detmold. Les historiens des Francs leur attribuent la victoire ;
(i) Le récit détaillé de la bataille de Suntal se trouve dans les Annales attribuées à Eginhard et dans le poète saxon qui les suit, ad ann. 782.
...... Ibi protinus atrox
Conseritur fundens ingentem pugna cruorcm, Francorumque Iruci pioceres sunt cœde necati. ' Régis legatis prœclari quatuor illis Exstincti comités cum viginti venerandis, Nobilibusque viris aliis hac clacle peremptis. At reliquus bello populus consumptus in illo Conseri numéro nequit...
Interfectus Adalgisus pariter quoque Geilo.
Cf. Vita S. Willehadi. — Le massacre de Verden est le scandale delà vie de Charlemagne. M. Ampère a montré les doutes qu'on pourrait soulever sur la réalité de l'exécution (Histoire littéraire, t. 111). Nous croyons cependant comme lui que le fait subsiste, et nous n'avons garde de le jusiifier. Seulement il importait d'en maintenir le caractère, et d'y voir ce que virent les contemporains, un procès criminel, et non pas une boucherie de prisonniers. Cf. Annales Francorum, Eginhardi, PoetaSaxo, ad ann. 782.
Quem quum primores ejusdem gentis adissent,
lllud se certo non commisisse probantes,
Et rex auctores facti perquireret, una
Esse reum clamant Wilikindum criminis hujus...
Tradita sunt sane rcliquorum bis duo letho
Millia quingentique viri, qui tam grave bellum
Illius contra Francos gessere suasu...
mais ils conviennent qu'elle leur coûta cher. Une tradition rapporte que les chrétiens vaincus se retirèrent précipitamment jusqu'au Mein, et qu'ils cherchaient en vain à passer le fleuve, quand une biche, se jetant devant eux, leur montra le gué. On appela ce lieu le Gué des Francs : Francfort. La tradition est fabuleuse, mais elle atteste qu'aux yeux des peuples la fortune de Charlemagne parut chanceler. Cependant ses armées, grossies de nouvelles recrues, écrasèrent les Saxons au bord de la Hase. Pendant deux ans il parcourut le pays dans toutes les directions, incendiant les récoltes, les hameaux, les lieux fortifiés; il s'avança deux fois jusqu'à l'Elbe, et passa l'hiver de 785 à Éresburg. Alors, voyant les ennemis épuisés, il leur offrit la paix (1).
De nobles saxons allèrent porter à Wittikind, au delà de l'Elbe, les propositions du roi. Le guerrier défiant exigea des otages, et, les ayant reçus, il se rendit avec Alboin, son compagnon d'armes, à Attigny, où il demanda le baptême. Cet exemple entraîna la Saxe, et la Frise l'imita. Charlemagne connut que ses desseins étaient accomplis. Il écrivit à Offa, roi des Saxons, pour lui annoncer une conversion qui faisait la joie de son règne. Le pape Adrien en reçut la nouvelle ; il répondit en « ren-
P (1) Annales Eginhardi et Poeta Saxo, ad ann. 785, elc. Grimm, Deutsche Sagen, t. II. Annales Eginhardi et Poeta Saxo, ad ann.
« dant des actions de grâces à la clémence divine, « parce que les nations païennes, rangées sous la « puissance du roi, entraient dans la grande reli- « gion. » Pour louer Dieu d'une si éclatante victoire, il ordonnait trois jours de processions solennelles dans toutes les contrées habitées par les chrétiens (1). L'imagination des peuples s'empara de ce grand événement. On racontait qu'aux jours
(1) Caroli M. Epist. I, ad regem Offam : « Ducesque Saxoni^e... Wittikindus et Alboin, cum fere omnibus incolis Saxoniœ, baptismatis susceperunt sacramentum, Domino Jesu de ceterofamulaturi.» Epist. XXVI Hadriani pp. ad Carolum M : « Unde nimis amplius divin.se clementiœ retulimus laudes, quia nostris vestrisque temporibus, gentes paganorum in veram et magnani deductse religionern atque perfectam fidem, vestris regalibus substernuntur ditionibus... ut... maximum fructum in die judicii ante tribunal Ghristi de eorum animarum salule offerre mereamini dignissimum munus, et pro amore animarum lucra intinita mereamini adipisci in regno cœlesti. »
Je rattache ici une anecdote du moine de Saint-Gall, où l'on voit au vif l'impression que cette grande guerre avait laissée dans l'àme de Charlemagne, et en même temps l'incroyable ignorance de la cour byzantine, devenue étrangère à toutes les affaires d'Occident. « Comme donc Cliarles avait envoyé des députés ou roi de Constantinople pour l'entretenir de la guerre de Saxe, le prince leur demanda si le royaume de son fds Charles était en paix. Le principal des envoyés ayant répondu que tout était pacifié, hormis les frontières, toujours inquiétées par les invasions des Saxons, cet homme endormi dans la mollesse s'écria : « Fi ! pourquoi mon fils s'épuise- « t-il contre des ennemis sans nom et sans force? Tiens, je te fais « présent de celte nation, avec tout ce qu'elle possède. » Ce que l'envoyé ayant rapporté au très-belliqueux Charles, celui-ci repartit en riant : « 11 t'aurait rendu plus riche, s'il t'eût fait présent d'un « caleçon pour le voyage. » — Remarquez aussi les prétentions réciproques des deux empires . Le Byzantin traite Charlemagne de fds, c'est-à-dire d'inférieur. Le moine allemand ne reconnaît qu'un roi de Constantinople, les Francs ayant hérite du titre impérial. Monach. S. Gall., il, 5.
de fêtes solennelles, Charlemagnc avait coutume de faire distribuer une pièce d'argent à chacun des pauvres qui se rassemblaient à sa porte. Or, il arriva que, le jour de Pâques, Wittikind, en habit de mendiant, s'introduisit dans le camp pour en observer les dispositions. Le roi faisait dire la messe sous sa lente ; et quand le prêtre éleva la sainte hostie, Wittikind vit, dans le pain consacré, la figure d'un enfant d'une beauté parfaite. Après la messe on distribua les aumônes. Le guerrier se présenta à son rang, fut reconnu sous ses haillons, arrêté, conduit au roi. Alors il raconta sa vision, demanda à devenir chrétien, et fit enjoindre aux chefs de son parti de poser les armes. Charlemagne le fit duc, et changea contre un cheval blanc le cheval noir de son écu. Ceci est le récit des Saxons. Ce peuple inflexible ne voulait avoir cédé qu'à l'intervention de la Divinité. D'un autre côté, les généalogistes placèrent Wittikind à la tête de la troisième race des rois de France, en le faisant aïeul de Robert le Fort. Plusieurs légendaires le comptèrent au nombre des saints, et au treizième siècle la Chanson de Wittikind le Saxon était encore récitée par les jongleurs français. Son nom ne périt pas; il resta comme ceux de Roland, d'Arthur, de tant d'autres illustres vaincus que la poésie est allée ramasser sur les champs de bataille, comme pour montrer que l'imagination des peuples
est généreuse, et ne se range pas toujours du côté du plus fort (1).
Une lutte qui, depuis vingt ans, mettait en feu Troisième
i o • n • • période
toute la àaxe, ne pouvait tinir en un jour sur tous déjà guerre, les points. Les Saxons de l'Ouest gardèrent la foi jurée ; mais ceux du Weser se soulevèrent en 795. Les peuplades qui habitaient au nord de l'Elbe prirent les armes en 795 et 798, massacrèrent les comtes envoyés pour rendre la justice sur leurs terres , et se précipitèrent sur les Obotrites, alliés des Francs. Cette troisième période de la guerre se passa, comme les deux autres, en représailles sanglantes, suivies de passagères soumissions. Cinq campagnes successives ne suffirent pas pour réduire la révolte ; il fallut déporter lin tiers de la nation. On enleva les habitants des deux rives de l'Elbe, avec femmes et enfants, pour les disséminer dans la Gaule et la Germanie. Tous ne regrettèrent pas leur exil. « Ils aimèrent, dit un contemporain, ces grasses terres du Midi,
(1) Grimm, Dcutsclie Saaen, t. II.
La Chronique de Moissac a déjà fait la transformation du nom propre Guiducliint pour Wittichind. Sur le changement du W en Gu, voyez Ampère, Histoire de la formation de la langue française. M. Capefigue, Histoire de Charlemagne, a cité ces vers delà chanson de Guiteclin, par Jean Bodel, trouvère d'Arras, treizième siècle :
Cil baslart juglor qui vont par ces viliaux,
A ces grandes vielles en depéciés forriaux,
Chantent de Gnileclin...
Mais cil qui plus en scet, ses dires n'est pas biaux :
Que ils ne savent mie les riches vers noviaux
M la chanson riméc que fisi Jchans liodiaux.
qui leur donnaient de riehes vêlements, des monceaux d'or et des flots de vin. » Les Slaves occupèrent le pays dépeuplé. Les châteaux de Hall, de Magdebourg et de Hambourg furent construits sur la Saale et sur l'Elbe. Un pont fortifié commanda le fleuve, et, plus loin, le cours de l'Eydei*, frontière des Danois, marqua la limite de l'empire des Francs (1).
En réunissant, comme on vient de le tenter, tous les souvenirs historiques et traditionnels de la guerre que Gharlemagne fit aux Saxons, on y trouve, comme nous l'avions prévu, et en tenant compte de la différence des siècles, tout le génie des croisades. C'est la môme empreinte religieuse et militaire dans les récits contemporains : seulement, au lieu de la chevalerie et de celte gloire fraternelle partagée entre les compagnons deGodefroi, ici tout l'héroïsme chrétien est dans la personne de Charlcmagne. Des deux côtés, les événements prennent le même cours. Toutes les guerres
(1) E^inhard, Annales. Poeta Saxo, ad ann. 790. Annales Francorum, etc. Poeta Saxo, ad ann. 805 :
Copia pauperibus Saxonîbus agnila primum Tune fuerat, rerum quas Gallia fert opulenta ; Prœdia prsestiterat quum rex compluribus ilhc, Ex quibus acciperent preliosœ legmina vestis, Argenlis cumulos, dulcisque (luenla Lyœi.
Reichard, Germanien, p. 43. C'est de l'empire des Francs qu'il faut entendre l'inscription qu'on lisait sur la porte de la ville de Rendsburg :
Eydora, Romani terminus imperii.
saintes sont premièrement défensives; elles commencent par la juste résistance de la chrétienté, attaquée sur ses frontières. Mais, comme il n'y a pas de droit des gens avec des barbares, la guerre de défense, ne pouvant finir par la paix, se tourne en conquête, et la conquête se légitime en civilisant. Ainsi la politique des Francs se renfermait d'abord en ces termes : Arrêter les incursions des païens et protéger la prédication de l'Evangile. Ils ne songeaient pas à pousser, l'épée dans les reins, les barbares au baptême. Les traités qui suivirent les premières campagnes ne soumettaient les Saxons qu'au serment de fidélité : les vainqueurs installaient le prêtre, et se retiraient ensuite, respectant la liberté de son ministère. Mais l'horreur d'une lutte désespérée égara le grand esprit de Charlemagne. Il crut avoir le droit de punir, quand il n'avait que celui de vaincre ; et cette erreur causa le massacre de Verden. Ce jour-là, le pouvoir temporel commença à sortir de ses limites : maître du sol, il pensa l'être aussi des consciences, et voulut tenter par le glaive ce que la parole n'avait pas pu. Alors fut dicté le Capitulaire de 785. On y règle les droits des églises, en soumettant les Saxons au payement de la dîme. Onze articles prononcent la peine de mort. Les premiers punissent de grands crimes : l'incendie des lieux saints, le meurtre des prêtres, les sacrifices humains, l'anthiopophagie, la félonie, la trahison. Mais les sui-
vants frappent du même châtiment les païens qui refuseront le baptême, ceux qui brûleront leurs morts au lieu de les enterrer, ceux qui enfreindront le carême par mépris. D'autres dispositions ruinent la constitution fédérative de la Saxe. Les hommes libres sont convoqués au champ de mai des Francs, mais on leur interdit toute assemblée hors de la présence des missi dominici. Les juges sont réduits à tenir leurs plaids dans les limites de leur ressort, sans lien commun, sous la surveillance des évoques et sous la réserve de l'appel au roi. Ainsi se font sentir, à tous les degrés, l'isolement qui décourage les résistances, et l'autorité royale qui les écrase. L'intérêt politique étouffe la pensée chrétienne : la barbarie se trahit par l'odieuse disproportion des délits et des peines, et, sous des noms religieux, ce sont les haines nationales qui revivent (1). L'Église La guerre sainte avait fait fausse route. La pa-
condamne ' , f
les abus paute s en aperçut, et s etiorça de desarmer des
de la victoire. ± l •» ' *
mains qui abusaient de l'épée : j'en juge par une lettre du pape Adrien, où le pontife traitede la pénitence qu'on doit imposer aux Saxons chrétiens retombés dans le paganisme. Il veut que, selon la tradition des anciens, la pénitence des relaps se me" sure moins à la longueur du temps qu'à la sincérité
(1) Capital, de part ib us Saxoniœ, 785, art 32 : « Interdiximus ut, omnes Saxones generaliter conventus publicos nec faciant, nisi forte missus noster de verbo nostro eos congregare fecerit; sed unusquisque cornes in uno ministerio placita et juslitias faciat. Et hoc a sacerdotibus consideretur, ne aliter liât. »
du repentir : la satisfaction demeure donc à la discrétion de l'évêque, qui jugera si le péché fut volontaire ou forcé, et réconciliera le pécheur docile (1 ) . Ainsi, tandis que le pouvoir séculier punissait de mort le crime d'idolâtrie, la puissance ecclésiastique cherchait à lui arracher le coupable, pour le renvoyer devant un tribunal où l'on abhorrait le sang*. D'autres voix s'élevèrent pour rappeler les saines maximes du christianisme. Le moine Alcuin, dont le nom faisait autorité par tout l'Occident, blâma hautement les ordres sévères du roi son maître. Il en écrivait en ces termes : « La foi, comme ladé- « finit saint Augustin, est un acte de volonté et « non pas de contrainte. On attire l'homme à la « foi, on ne peut l'y forcer : vous pousserez les gens « au baptême, vous ne leur ferez pas faire un pas « vers la religion. C'est pourquoi ceux qui évan- « gélisent les païens doivent user avec les peuples « de paroles prudentes et pacifiques ; car le Seigneur « connaît les cœurs qu'il veut, et les ouvre, afin « qu'ils comprennent. Après le baptême, il faut « encore des préceptes indulgents aux âmes faibles. « L'apôtre Paul 'écrit à la jeune chrétienté de Go- « rinthe : Je vous ai donné du lait et non du pain. « Le pain est pour les hommes; il représente ces
(1) Epist. XXV Açlriani papœ : « Et iterum pœnitentiœ satisfactione purgentnr : quee non tam temporis longitudine quam cordis compunctionc pensanda est... Oportet sacerdotes... eorum arbitrio indicere pœnitentiam, considérantes piaculum tam voluntale quamque extra voluntatem coacti. »
« grands préceptes qui conviennent aux âmes exerce cées dans la loi du Seigneur: et, comme le lait « est pour l'âge tendre, ainsi l'on doit donner des « règles plus douces à ces peuples ignorants qui « sont dans l'enfance de la foi... Si le joug suave « et le fardeau léger du Christ eussent été annoncés « à ce peuple inflexible des Saxons avec autant de « persévérance qu'on en a mis à exiger les dîmes, « et à faire exécuter toute la rigueur des disposi- « tions de l'édit pour les moindres fautes, peut- « être n'auraient-ils pas horreur du baptême. Que « les propagateurs de la foi s'instruisent clone aux « exemples des apôtres; qu'ils soient prédicateurs « et non déprédateurs, etqu'ilsse confient en Celui « de qui le prophète rend ce témoignage : Il n'a- « bandonna jamais ceux qui espèrent en lui (1). » Ainsi l'Eglise rappelait l'immuable distinction du domaine temporel et du domaine spirituel, la liberté de l'âme, le respect des consciences ; et, en réclamant ses droits, elle revendiquai! tous les droits de l'humanité.
Elle fut écoutée : il semble qu'une politique plus clémente prévalut dans les conseils de Charlemagne.
.(1) Alcuin, Epist. ad Megcnfridum : « Fides qnoquo, sicutsanctus Augustinus, res est voluntaria, non necessarin. Attralii poferit homo ad fidem, non cogi... Gratis accepistis, gratis date... Sint prœdicatores, non praîdatores. » Cf. Epist. XVI, ad Carolum Magnum : « l'ios populo novcllo prsedicatores, . . . apostolorum... prœceplis intentos, qui lac, id est suavia praecepta, suis auditoribus initio ministrnre solebant. »
Un second capitulaire, daté de 797, ne renouvelle aucune des violentes mesures arrêtées douze ans auparavant. On y recommande l'observation de la paix publique en faveur des églises, des veuves et des orphelins. En punissant d'amende le plaideur condamné en appel au tribunal du roi, on retient les parties devant la cour dejusticedeleur ressort, et l'on relève l'autorité des juges nationaux. La loi saxonne est implicitement confirmée: seulement le prince y met une réserve qui est la plus belle prérogative des royautés chrétiennes, il s'attribue le droit de faire grâce. Ainsi tout inclinait à la paix, par pitié ou par lassitude. Une réconciliation décisive se fit à l'assemblée de Salz,en 805 ; on y vit, d'une part, Charlemagne avec tout l'éclat du titre impérial qu'il portait depuis trois ans, avec ses grands noms de successeur des Césars et de maître de l'univers ; de l'autre, les hommes nobles de Saxe stipulant pour leur pays. Ils promirent de renoncer au culte des idoles, de recevoir docilement les évêques, dont ils. apprendraient ce qu'ils devaient croire, et de payer les dîmes prescrites par la loi de Dieu. En retour, le prince, se réservant seulement le droit de les visiter par ses commissaires et de choisir leurs juges, les affranchit de toute espèce de tribut, leur laissa les lois de leurs pères et tous les honneurs d'une nation libre. Les tribus de la Frise avaient obtenu les mêmes conditions; il leur fut promis qu'on respecterait leur liberté « tant
que le vent soufflerait de la nue, et que le monde resterait debout (1). »
organisation Alors s' acheva l' organisation religieuse du pays
religieuse
de la Saxe, conquis. Un acte public à Spire, en 788, avait fait savoir « à tous les fidèles du Chris! , que les Saxons, « longtemps indomptables à cause de leur opiniâ- « trelé et de leur perfidie, ayant été vaincus par la « permission divine et amenés au baptême, le roi « Charles les avait rendus à leur antique liberté, « et, pour l'amour de Celui qui l'avait fait vaincre, « les lui abandonnait en qualité de tributaires et de « sujets. C'est pourquoi, réduisant leur territoire « en province , suivant l'ancienne coutume des « Romains, il l'avait partagé entre plusieurs évê- « ques, dont le premier serait établi au lieu appelé « Brème. » Sept autres sièges furent érigés à Osnabruck, Paderborn, Munster, Minden, Verden, Ilildesheim et Halberstadt. Chaque évêché donnait à Dieu un autel, à la vérité une chaire, à la justice un tribunal, à la charité un hospice, à toutes les idées bienfaisantes des institutions qui les faisaient
(1) Capitulare Saxonicum, 797. Cf. Prœceptvm pro Travtmanno comité. Poêla Saxo, ad annum 805 :
Augustus pius ad sedem Salz nominc diclam Vencrat : hue omni Saxonum nobililalc Collecta simul bas pneis leges inierunt.
Perniissi legibus uti
Saxones patriis et libertatis honore.
Pour réunir toutes les pièces de la pacification, il y faut njouler la liste des otages remis au roi, à Maycnce, en 802. Apud Perlz, t. III. Wiarda, Asegabuch.
pénétrer dans les mœurs des peuples. Autour des sièges épiscopaux, se multipliaient les églises paroissiales, qui portaient les mêmes idées soutenues des mêmes institutions, sur tous les points d'une contrée livrée, depuis tant de siècles, à l'ignorance et à la loi du plus fort. Ainsi la guerre de Saxe, un moment compromise par l'erreur du pouvoir temporel, semblait se justifier par ses résultats, et, comme toutes les guerres saintes, elle avait servi la civilisation. Et cependant la conscience du vainqueur n'eût pas été en repos s'il lui eût été permis de voir la suite de son ouvrage et ce qui devait paraître sept cents ans après, quand la réforme éclata. La foi romaine, restée maîtresse des populations d'origine franque et bavaroise, où elle s'était établie par la seule puissance de la parole et de la charité, fut trahie par les descendants des tribus saxonnes que les soldats de Gharlemagne avaient cru soumettre. Et qui sait si Luther, le fils du mineur d'Eisleben, ne sortit pas du sang de quelqu'un de ces quatre mille cinq cents vaincus massacrés à Yerden (1)?
(1) Capitul. 788, pour l'érection de Fcvêché de Brème : « Noverint omnes Christi fidèles quod Saxones, quos a progenitoribus nostris ob suœ pertinaciam perfidiœ sempér indomabiles, ipsique Deo et nobis tamdiu rebelles... pristinœlibertati donatos, pro amore illius qui nobis victoriam contulit, ipsi tributarios et subjugales dévote addiximus... Proinde, omnem terrara eorum, antiquo Romanorum more, in provinciam redigentes...» — Ce souvenir des Romains est bien digne de remarque. Chariemagne acheva la réduction de la Germanie en province romaine, c'est-à-dire le dessein vainement poursuivi par Auguste, Marc-Àurèle et Probus.
Quand les nouvelles églises du Nord s'élevèrent, le clergé franc ne se trouvait pas en état de les évangéliscr. Les lois mêmes, qui lui recommandaient si sévèrement la science et la discipline, faisaient voir qu'il n'était ni assez savant ni assez discipliné pour ce difficile ouvrage de policer une nation. Comment faire des apôtres avec des prêtres qu'il fallait exhorter à être « prédicafeurs et non déprédateurs, » et que tous les canons des conciles ne pouvaient arracher ni aux plaisirs bruyants ni aux armes? Après trente ans de combats, il n'y avait peut-être pas un de ces clercs, fils de guerriers ou guerriers eux-mêmes, sur lequel les Saxons n'eussent à venger des injures. Les inimitiés anciennes, irritées par tant de revers et de supplices, ne pouvaient s'éteindre si facilement, que les opprimés voulussent recevoir de leurs vainqueurs une doctrine qui ordonnait de les aimer. En même temps , l'émigration irlandaise s'était ralentie. D'ailleurs les moines de saint Colomban, plus exercés à la contemplation qu'à l'action, plus propres adonner l'exemple qu'à propager la parole , Romains par l'esprit, Celtes par le cœur, auraient encore été dos étrangers, et par conséquent des ennemis aux yeux des Saxons, défiants comme tous les vaincus. Les meilleurs esprits désespéraient de la conquête des âmes, quand la possession du pays avait coûté si cher; et l'un d'eux se plaint a que l'on perde « inutilement sur cette terre ingrate des efforts qui
axe.
a seraient mieux employés à la conversion des « Huns et des Avares (1). » Ainsi les moyens parurent manquer au moment décisif, et ce fut un grand spectacle de voir comment la Providence mènerait son œuvre jusqu'au bout.
Il y avait été pourvu de longue main. Nous avons Les
" l ° Anglo-Saxons
vu l'ancienne Germanie se partager entre deux deafaôtsS sortes de peuples, les uns émigrants, les autres sédentaires. La même division se reproduit encore dans chaque peuple, soit qu'il ait gardé, soit qu'il ait abandonné son territoire. Ainsi, parmi les nations émigrantes, les Goths formaient deux camps : celui des Yisigoths, qui pénétrèrent jusqu'en Espagne ; cel ui des Ostrogoths, qui s'ébranlèrent cent ans plus tard, et s'arrêtèrent en Italie. Les Francs, à leur Laur, fondèrent les deux royaumes de Neustric et d'Austrasie, dont nous connaissons les rivalités. De même, parmi les populations sédentaires, les Scandinaves ne désertèrent jamais les âpres rochers du Danemark et de la Suède; mais ils jetèrent sur tous les rivages de l'Europe ces pirates, facilement civilisés, qui furent les Normands. Les Saxons eurent aussi leurs émigrations maritimes; ceux d'entre eux qui allaient chercher le péril et le butin sur les terres de la Grande-Bretagne finirent par se rendre maîtres des terres mêmes. Grossis par des bandes nouvelles, ils formèrent une confédération puis-
(1) Alcuin, Epist.
santé qui couvrit la contrée. Mais, sur un sol déjà chrétien, où leurs fables n'avaient point de racines, ces barbares dépaysés laissaient des ouvertures plus faciles à la prédication. Nous savons comment le christianisme s'en empara. Nous avons vu grandir l'Eglise anglo-saxonne, qui eut le remarquable mérite d'unir aux lumières de la foi, aux sciences de l'antiquité, un patriotisme soutenu, un culte fervent de l'histoire, de la langue, delà poésie nationales; de sorte qu'on y trouve en même temps cet esprit docile qui reçoit la civilisation, et cet esprit original qui se l'approprie pour la communiquer. L'Evangile avait donc à son service un peuple dévoué, latin par l'éducation, saxon par le sang, capable, par conséquent, de servirses desseins dans la Saxe païenne. L'éducation en faisait un instrument maniable, le sang en faisait un instrument fort. Le moven de la Providence était trouvé.
Les missions anglo-saxonnes furent pour les temps carlovingiens ce qu'avaient été les missions des Irlandais pour la période mérovingienne. En même temps qu'elles convertirent les infidèles, elles travaillèrent à la réforme des chrétiens. Nous les avons vues commencer dès le temps de Pépin d'Ileristal : alors Wilfrid, Suitbertet Willibrord avaient porté l'Evangile dans la Frise. Deux frères, du nom d'Ewald, étaient allés chercher le martyre chez les tribus saxonnes. Puis rémigration religieuse s'était continuée à la suite de saint Bonifacc, qui condui-
sit au cœur même de la Germanie païenne les colonies du clergé anglo-saxon, en même temps qu'il en introduisait la discipline dans l'Eglise des Francs. Après lui, la réforme ecclésiastique fut poursuivie par le célèbre Alcuin, venu d'York pour gouverner l'école de Tours, où ses leçons firent refleurir la science sacrée, la pureté du dogme et la régularité des mœurs. D'autres émigrés de la môme nation succédèrent aux travaux de saint Boniface chez les barbares. Nourris de ses enseignements, ce qu'ils voulaient des peuples, c'étaient lésâmes, et non les dîmes. Ils ne traînaient à leur suite ni meutes de chiens ni troupes de soldats, et ils n'aimaient à verser de sang que le leur. Quand donc Charlemagne, se croyant maître de la Saxe, voulut pourvoir à la prédication de l'Evangile, ces intrépides étrangers se trouvèrent aux premiers postes; et, dans la circonscription qu'il leur traça d'abord , il confia l'Ostphal à l'Ànglo-Saxon Willehad, qui fut évoque de Brème; le Westphal, au prêtre Liudger, né en Frise, mais élevé aux écoles d'York; l'Engern, aux religieux de l'abbaye de Fulde, encore toute pénétrée des traditions monastiques de la Grande-Bretagne. Il faudrait voir maintenant comment l'effort commun de la parole et de l'exemple finit par ébranler les barbares. On voudrait suivre de près ces vies laborieuses, qui s'épuisèrent dans l'obscurité, dans les privations et les périls^ pour donner naissance à une société nouvelle. Mais le plus grand
nombre n'eurent pas d'historiens. Parmi celles qu'on écrivit, je m'arrête à la légende de saint Liudger, parce qu'elle pénètre plus profondément dans les habitudes de l'époque, et qu'elle découvre mieux les ressorts qui entraînèrent la conversion générale.
s. Liudger. Dans un canton de la Frise où la foi commençait Sesacômmén-. à s'introduire, la femme d'un chef chrétien avait
céments. . -
mis au monde une fille. L aïeule, encore païenne, irritée contre sa bru, qui ne lui donnait pas de petit-fils, ordonna que l'enfant fût étouffée, comme le permettaient les lois, avant qu'elle eût goûté le lait de sa mère ou la nourriture des hommes. Un esclave l'emporta pour la noyer et la plongea dans un grand vase plein d'eau. Mais l'enfant, étendant ses petites mains, se retenait aux bords. Ses cris attirèrent une femme du voisinage, qui l'arracha des bras de l'esclave, l'emporta dans sa maison et lui mouilla les lèvres d'un peu de miel ; dès lors les lois ne permettaient pas qu'elle mourût : ce fut la mère de saint Liudger.
Le signe de Dieu était sur celte maison, et l'on vit de bonne heure ce que Liudger serait un jour (1).
(1) Je détache de la biographie latine de saint Liudger le trait suivant, qui n'est pas sans grâce : on y voit quel changement s'était fait en peu d'années dans les mœurs de ces familles barbares, où les mères ordonnaient, sans sourciller, d'étouffer leurs enfants. « Statim ut ambularc et loqui polcrat, cœpit colligcre pelliculas et cortices aiborum quibus ad luminaria uti solemus; et quidquid talc in venir i polerat, ludentibusque pueris aliis, ipse consuit sibi de
Ses parents le mirent donc au monastère d'Utrecht ; et il y fit tant de progrès dans les lettres sacrées, qu'on l'envoya aux écoles d'York, où les leçons d'Alcuin attiraient un grand concours de jeunes gens des contrées étrangères. Il y passa quatre ans, et revint en Frise avec un grand savoir et beaucoup de livres. Alors on l'appliqua à la prédication de l'Évangile dans le canton d'Ostracha. Mais, au milieu des païens, il n'oubliait pas ses amis d'Angleterre. Pendant qu'il bâtissait un oratoire, Alcuin lui adressait des vers pour les inscrire au porche de l'édifice. Vers le même temps, il recevait de l'un de ses condisciples d'York une épître qui commençait ainsi : a Frère chéri de cet amour divin plus fort que « le sang, Liudger que j'aime, puisse la grâce du « Christ vous sauver! Prêtre honoré aux rivages a occidentaux du monde, vous êtes savant, puisce santpar la parole, profond par la pensée. Tance dis que vous grandissez dans le bien, ministre ce de Dieu, souvenez-vous de moi, et que vos ce prières recommandent au ciel celui qui vous ce célébra dans ses chants trop courts! » Et le poëte finissait, demandant à son ami un bâton
illis colleetionibus quasi libellos; quumque invenisset sibi liquorem cum festucis imitabatur scribentes, et offerebat nutrici suœ quasi libros utiles custodiendos. Et tum si quisdiceret : Quidfecistihodie? dixit se per totum diem aut componere libros aut scribere, aut etiara légère. Quumque interrogaretur : Quis te docuit? respondens, ait : «i Deus me docuit. »
de bois blanc, humble don pour d'humbles vers(l). Liudger travailla sept ans, au bout desquels Wittikind ayant soulevé les Saxons, les païens se jetèrent dans la Frise et chassèrent les prédicateurs de la foi. Alors Liudger se rendit à Rome, puis au mont Cassin, où il s'arrêta pour é(udier la règle de saint Benoît et la rapporter parmi les moines de sa province. A son retour, le roi Charles, qui venait de vaincre les barbares, le chargea d'évangéliscr les cinq cantons de la Frise orientale. Liudger les parcourut, renversant les idoles et annonçant le vrai Dieu. Ensuite, ayant passé dans l'île de Fositeland, il détruisit les temples qui en faisaient un lieu vénéré des nations du Nord, et baptisa les habitants dans l'eau d'une fontaine qu'ils avaient adorée. Vers ce temps-là, comme il voyageait de village en village, et qu'un jour il avait reçu l'hospitalité d'une noble dame, pendant qu'il mangeait avec ses disciples, on lui présenta un aveugle nommé Bernlef, que les gens du pays aimaient, parce qu'il savait bien chanter les récits des anciens temps et les combats des rois. Le serviteur de Dieu le pria de se trouver le lendemain en un lieu qu'il lui
(I) Vita apud Bolland, et Pertz, II. 407 :
Fraler amore Dei cognalo dulcior annis, Liudger amate milii, Christi le gratis salvct... Vive turc genlis Fiisonuni clara columna, ]n precibusejue. tuis commendes, qiurso, Tonantij Ilis brevibus valom qui te laudavil in odis, Cui teretis baculi tali pro carminé donuin Munificus tribuas; fors luec mcrcedula vali Concordat modico : i'elix sine fine valclo.
marqua. Le lendemain, quand il aperçut Bernlef, il descendit de cheval, l'emmena à l'écart, enlendit sa confession, et, faisant le signe de la croix sur ses yeux, lui demanda s'il voyait. L'aveugle vit d'abord la main du prêtre, puis les arbres et les toits du hameau voisin. Mais Liudger exigea qu'il cachât ce miracle. Plus tard, il le prit à sa suite pour baptiser les païens, et il lui enseigna les psaumes pour les chanter au peuple.
Cependant le roi Charles, apprenant le grand Liudger bien que Liudger avait fait, l'établit à Mimingen- Munster. ford, qui fut depuis Munster, au canton de Suthergau en Westphalie ; et on l'ordonna évêque malgré lui. Alors il éleva des églises, et dans chacune il mit un prêtre du nombre de ses disciples. Luimême instruisait tous les jours ceux qu'il destinait aux saints autels, et dont il avait choisi plusieurs parmi les enfants des barbares. Il ne cessait pas non plus d'exhorter le peuple, invitant même les pauvres à sa table, afin de les entretenir plus longtemps. Ses grandes aumônes vidaient les trésors de l'Eglise, jusque-là qu'il fut accusé auprès de Charles comme dissipateur des biens du clergé. Il se rendit donc à la cour, et, comme il s'était mis à prier en attendant l'heure de l'audience, un officier l'appela. L'évêque continua sa prière et se laissa appeler trois fois, après quoi il obéit. Le prince lui en lit des reproches, « Seigneur, répondit Liudger, Dieu voulait être servi avant les hommes et avant vous. »
Cette réponse suffit a Charles pour juger l'évêque, et il ne voulut plus écouter de plainte contre lui. Alors, toule la Westphalie étant devenue chrétienne, le serviteur de Dieu méditait de porter l'Evangile aux Scandinaves, quand il mourut à Munster le 26 mars de l'an 809 (1).
La légende qu'on vient de rapporter commence en pleine barbarie. Elle prend les peuples de la Saxe au point où le christianisme les trouva ; elle les conduit jusqu'au moment où, le paganisme ayant disparu, il faut que la foi cherche plus loin vers le Nord d'autres nations à convertir. On découvre les moyens d'un si grand changement, et comment se formèrent les hommes qui y mirent la main. On voit d'abord les écoles anglo-saxonnes, dont la lumière remplissait l'Occident, recueillir ces fils de barbares. Des maîtres savants exerçaient aux sept arts de l'antiquité, à la logique des Grecs, à la poésie latine, ces esprits simples dont il fallait faire des prêtres, qui iraient vivre sans repos dans les forets delà Germanie, à la poursuite des païens. Une telle éducation était moins superflue qu'on ne pense; elle rompait les âmes au travail et les rendait propres aux grands efforts. Nourri des lettres divines et humaines, le disciple est fait prêtre : on le suit au milieu de ces tribus grossières qu'il doit instruire. Il les subjugue par l'inflexibilité d'une vo-
(1) Vita apud Bolland. et Pertz, II, 407.
lonté que leurs résistances ne découragent pas, et par la condescendance d'une raison élevée qui épargne leur faiblesse : il renverse leurs idoles, mais il se contente de purifier et de bénir les fontaines sacrées. Je trouve ces admirables ménagements dans l'histoire du chanteur aveugle; et il faut signaler ici une trace remarquable de cette poésie populaire, qui est la source de toutes les grandes épopées. Le serviteur de Dieu honore le vieux chantre, le guérit et s'en sert. Ainsi le génie de l'Allemagne païenne est aveugle; mais il chante : la foi ne Fétouffe pas, elle l'éclairé et l'inspire. Les anciens chants ne périront point ; ils renaîtront, sous une forme chevaleresque, dans l'épopée des JSïbe- Iunge;n. Enfin le missionnaire devient évêque, et on s'en aperçoit au langage qu'il tient devant les rois. 11 est en possession de tous les moyens puissants qui agissent sur les peuples. Par la prédication, il rassemble les hommes ; par le culte il les tient réunis dans l'accomplissement d'un même devoir. Il fonde une société chrétienne; il la dote de deux institutions capables d'en assurer la durée, c'està-dire l'enseignement et l'aumône publique. Les plus obstinés finissent par se plier aux lois de cette organisation bienfaisante, qui a pour leurs besoins des écoles, des hôpitaux, des greniers. Et maintenant, si l'on considère que cette histoire n'est pas celle d'une seule vie, mais de beaucoup d'autres qui se vouaient au même dessein ; si l'on compte
20 i CHAPITRE VI.
les huit évêques placés sur les sièges qu'érigea Charlemagne, et autour de chacun d'eux les prêtres qui le secondaient ; si l'on se représente tant d'hommes d'un esprit droit et d'une volonté ferme s'établissant dans les cantons de la Saxe, bâtissant un oratoire, et, quand les païens y mettaient le feu, le rebâtissant ; prêchant si on les écoutait, et, si on ne les écoutait pas, prêchant encore ; se laissant tuer, mais remplacés par d'autres qui enseignaient la même foi, la même loi ; et cela au milieu de ces barbares passionnés, par conséquent mobiles, et donnant prise sur eux tôt ou tard , on comprend que les Saxons aient fini par se rendre à l'opiniâtreté de cette religion qui les poursuivait avec tant d'intelligence et tant d'amour.
Fondation Toutefois le clergé séculier, vivant parmi des rabbaye de ia populations ignorantes et grossières, ne pouvait
Nouvelle- l 1 & b f
corbie. échapper aux dangers d'un contact trop fréquent, et devait céder enfin au relâchement qui suit les grands efforts. Il fallait donc qu'une institution plus solide maintînt dans l'Eglise de Saxe la doctrine et l'exemple. Charlemagne l'avait compris, et, dès le temps de la guerre sainte, il choisit entre les otages et les captifs quelques-uns des plus jeunes, qu'il distribua parmi les monastères des Francs, pour être formés à la vie cénobiliquc, et la propager ensuite dans leur pays. Un de ces jeunes Saxons, élevé à l'abbaye de Corbie, près d'Amiens, ayant obtenu de son père un terrain convenable dans la
foret de Solling, un couvent y fut établi, et le nombre des cénobites augmenta bientôt de façon que le lieu ne suffit plus à les nourrir. La communauté subsista dix ans indigente et menacée : on aime à remarquer ces pénibles commencements de tout ce qui doit grandir. Au bout de ce temps, elle fut visitée par Adalhard, abbé de Corbie, et Wala son frère, avec une suite nombreuse de religieux. Adalhard et Wala étaient neveux de Pépin le Bref. Le premier, blanchi dans le cloître, siégeait aux conseils de l'empire ; le second avait longtemps commandé les armées de Charlemagne en Germanie. Les Saxons admiraient ce guerrier puissant qui revenait au milieu d'eux en habit de moine, humble et pauvre, et ne gardant de ce qu'il avait été que l'oubli des fatigues. Durant ce long voyage, il n'avait pas voulu de tente pour la nuit. « Il aimait, disait-il, les sommeils sur l'herbe, vantés par les poètes. » Seulement, il faisait creuser en terre un sillon profond et large; on y étendait des nattes pour un de ses compagnons et pour lui. Les bords du sillon formaient la couche, et une selle de cheval placée au milieu servait de chevet pour deux têtes. Les pieux voyageurs reconnurent la détresse de leurs frères de Saxe, et résolurent de les transférer en un lieu plus favorable. Ils choisirent un territoire qui s'étendait en forme de delta au bord du Weser. Le fleuve le bornait à l'orient, des montagnes le resserraient des deux autres côtés : la beauté
du pays et la fécondité du sol en faisaient un séjour désirable aux hommes. Le lieu leur ayant plu, ils en firent le tour; après quoi ils se prosternèrent, et chantèrent les litanies avec les psaumes convenables. Ensuite on étendit le cordeau, on posa des jalons et l'on marqua la place, premièrement de l'église, ensuite des autres édifices réguliers. L'évêque de Paderborn fut invité à consacrer le monastère ; il planta la croix à l'endroit où devait s'élever l'autel, et il ordonna que cette abbaye, en souvenir de sa métropole, se nommerait la Nouvelle-Corbie. Une charte de Louis le Débonnaire confirma la fondation : elle est datée du 27 juillet de l'an 825. La Nouvelle-Corbie devint pour le Nord de l'Allemagne ce que Fulde était au centre et Saint-Gall au midi ; elle donna à la Saxe une école savante et un clergé national. Auprès d'elle s'éleva, pour l'éducation des femmes, le couvent de Gandersheim, où des filles et des veuves d'empereurs vinrent prendre le voile. Ainsi la colonie monastique achève la conquête; elle la protège au dedans et la continue au dehors, comme ces colonies par lesquelles Rome prenait possession des provinces conquises et qu'elle inaugurait aussi avec des sacrifices et des prières, comprenant déjà combien c'est une chose solennelle et qui veut un secours divin, que de fonder les civilisations (1).
(1) Vita S. Adalhardi, Mabillon, A. SS. 0. S. Z?., sa?c. IV, p. 710.
La foi avait réparé les torts de la guerre , elle poursuivit sa mission pacifique ; elle y mit un siècle, et sembla l'avoir achevée. La Saxe, ébranlée par les efforts d'un clergé savant et dévoué, entra dans la société des nations chrétiennes, et il parut qu'il n'y avait plus de barbares en Germanie.
Cependant l'ouvrage de tant de siècles pouvait Dernières
. r résistances
encore périr, tant que les Germains voyaient a leurs ^
* 7 -1 J paganisme.
portes le paganisme tout-puissant chez les Scandi- Scandinaves. naves, c'est-à-dire chez des peuples qui étaient les aînés de la famille, qui en avaient conservé avec plus de fidélité le sang, les croyances, les institutions, et que le génie des invasions poussait encore sur toutes les frontières du nouvel empire. Gharlemagne avait compris le danger, le jour où, d'une fenêtre ouverte sur la mer, ayant reconnu les vaisseaux des pirates du Nord, ce grand homme se mita pleurer, et dit à ceux qui l'entouraient : « Si, de mon « vivant ils ont osé toucher ce rivage, comment ne « pleurerais-je pas du mal qu'ils feront après moi ? >:> Pendant que les Danois passaient l'Eyder, se jetaient sur la Saxe, et emmenaient des troupeaux de prisonniers pour les sacrifier aux dieux dans le temple national de Lethra, les longs navires des Norwégiens et des Suédois paraissaient sur toutes les mers. Ils remontaient le Rhin, la Seine, la Loire, brûlaient les villes, enlevaient les moissons. Alors les moines fuyaient, emportant sur leurs épaules les reliques des saints, et les pirates, accroupis dans les ruines des
abbayes incendiées, vidaient ensemble la coupe du dieu Thor. Pendant deux siècles, ces victoires de la barbarie ne troublèrent pas seulement la paix, elles menacèrent la foi des peuples ; chaque invasion des Normands jetait comme un flot de plus, et, si je puis le dire, comme un limon sur ces contrées, où les germes mal étouffés du paganisme ne demandaient qu'à repousser. C'est ce qui parut surtout en Angleterre. La conquête danoise avait changé à ce point les mœurs de l'île des Saints, qu'il fallut tout l'effort de la législation de Canut le Grand pour réprimer l'idolâtrie naissante. En France même, on vit des familles, où le vieux sang barbare n'avait rien perdu de sa violence, déserter la cause du christianisme, s'attacher à la vie aventureuse des hommes du Nord, et, par exemple, le fds d'un paysan des environs de Troyes devenir le célèbre Hasting, le plus terrible des chefs normands, et, s'il faut en croire les contemporains, « le plus a mauvais homme qui jamais naquit. » Enhardi par le pillage des côtes d'Espagne et de Mauritanie, Hasting avait juré de saccager Rome, et de donner l'avoine à ses chevaux sur l'autel de saint Pierre (1). A des menaces si formidables, le christianisme ne pouvait plus opposer l'épée émoussée des Car-
(1) Monachus Sangallensis, de Rebits Caroli Magni, II, 22. Annales Fuldenses, ad ann. 880. Vita S. Liudgeri. Dietmar de Mcrseburg, 1, 9. Adam. Bremensis. Depping, Histoire des Expéditions des Normands.
lovingiens. Vainement le zèle de Louis le Débonnaire avait cru commencer la conversion des hommes du Nord, en faisant baptiser les envoyés qui venaient chaque année lui apporter les messages de leurs rois. La solennité de ces baptêmes édifiait la cour: on aimait à voir le cortège des néophytes, couverts des blancs vêtements que leur donnait le trésor impérial, entourés des nobles Francs qui se disputaient l'honneur de leur servir de parrains. Mais, un jour que les catéchumènes étaient plus nombreux que de coutume, les vêtements blancs étant venus à manquer, on fut réduit à distribuer à plusieurs de vieux linges accommodés à la hâte. Alors un vieillard, repoussant avec colère ces haillons : « On m'a baptisé ici plus « de vingt fois, s'écria-t-il, et, à chaque fois, on m'a « revêtu de vêtements parfaitement beaux. Le sac « que voici est bon pour un bouvier et non pour « un homme de guerre. Et certes, si je n'avais « honte de ma nudité, je vous laisserais, vous, vos « habits et votre Christ. » L'Évangile voulait des conversions plus sérieuses, mais il fallait les aller chercher ; il fallait poursuivre ces barbares comme on avait poursuivi leurs devanciers chez eux, au cœur même des lieux inaccessibles où ils cachaient les mystères de leurs dieux et le butin de leurs combats (1).
(1) Monachus Sangallensis, de Rébus Caroli Magni, II, 29.
s. Anscaire. Au milieu de la terreur universelle, un religieux christianisme franc, nommé Anscaire, entreprit de dompter ces etD'on suède. ro^s des mers, comme ils aimaient à s'appeler, qui tenaient en échec toutes les forces de l'empire. Il partit en 826, au grand étonnement, non des gens de cour seulement, mais des gens d'Eglise, qui ne pouvaient comprendre comment un homme paisible osait affronter des barbares regardés comme les ennemis du genre humain. Il porta d'abord l'Evangile chez les Danois; puis, s'avançant en Suède, il parut à l'assemblée nationale de Byrka. Ses paroles ébranlèrent le peuple, et les vieillards déclarèrent qu'on pouvait recevoir le Dieu de l'étranger. La prédication s'ouvrit humblement; quelques prêtres hardis s'aventurèrent parmi ces populations sanguinaires, où l'on faisait gloire de ne craindre ni la mer ni le ciel. Une école de douze enfants, rachetés sur les marchés d'esclaves, commença la civilisation de deux royaumes. Anscaire, devenu archevêque de Hambourg et légat du siège apostolique pour les nations septentrionales, animait tout de son zèle. L'Eglise honora ce grand homme, et le nomma l'apôtre du Nord. Après lui, la Saxe demeura le centre d'une propagande active qui s'exerça par le commerce, par l'hospitalité, par l'enseignement, par tous les moyens qui rapprochent les hommes. La résistance fut longue et opiniâtre : le sang des martyrs coula, et ce fut en 1161 seulement qu'une église chrétienne s'éleva sur les ruines
du temple d'Upsal. Mais déjà la foi était maîtresse des îles Feroë, de l'Islande ; et l'on assure que les vaisseaux des Norwégiens avaient porté au Groenland le premier évêque d'Amérique, quatre cents ans avant Christophe Colomh (1).
Si le paganisme Scandinave se défendit longtemps conversion dans ses sanctuaires de Suède et de Norwége, au Normands. milieu des rochers et des glaces, où il avait mis le théâtre de sa cosmogonie et le champ de bataille de ses dieux, il devait faire une résistance moins opiniâtre dans les contrées chrétiennes, qu'il avait ravagées d'abord pour les coloniser ensuite. Au commencement du dixième siècle, une lettre du pape Jean IX à l'archevêque de Reims, Hervé, règle la conduite du clergé de France à l'égard des Normands convertis, et reproduit ces maximes de tolérance et de charité que nous pouvons considérer comme la tradition même de l'Eglise, puisqu'elles ne changent pas, et que la doctrine de Jean IX est encore celle d'Alcuin, de saint Boniface, de saint Grégoire et de saint Rémi. « Vous demandez, disait « le pontife, comment il faut traiter ces néophytes, « lorsque, après le baptême, ils ont vécu en païens, « tué des fidèles et des prêtres, sacrifié aux idoles, « mangé des viandes immolées. Si c'étaient de vieux « chrétiens, on les jugerait selon la rigueur des « canons: mais, comme ils sont novices dans la foi,
(1) Vita S. Anscharii, apud Bollanl., 5 Februar. Dollinger, Histoire de l'Église, t. II.
(( votre sagesse voit assez qu'il faut adoucir en leur a faveur la sévérité des lois ecclésiastiques, de peur « qu'écrasés d'un fardeau si nouveau pour eux, ils « ne le trouvent insupportable, ce qu'à Dieu ne a plaise, et ne retournent au vieil boni me qu'ils ont « dépouillé. » Ce document nous donne deux lumières. Premièrement, il montre combien la conquête normande pénétra plus profondément qu'on ne pense, puisqu'elle avait jeté ses colonies jusque dans le diocèse de Reims. En second lieu, il annonce la politique de conciliation et de paix qui, peu d'années après, devait présider au traité de Saint-Clair sur Epte, et, en confirmant au duc Rollon la possession de la Normandie, tourner au profit de la France et de la chrétienté la dernière des invasions (1 ). ce que les Nous devions poursuivre nos recherches jusqu'ici,
Normands l a *.
ciïïqu'iis1 jusqu'au temps où ces puissants Scandinaves, les
gagnaient en a . ' i
entrant mêmes que nous avons trouves les premiers aux
dans la civilisation, portes de 1 Orient, que nous avons reconnus comme
les plus fidèles héritiers des traditions communes aux peuples germaniques ; les mêmes que nous avons vus sortir de l'Asie, abandonner la cité sacerdotale d'Àsgard, et porter au fond du Nord le foyer d'une religion belliqueuse, s'ébranlent enfin, et, après tous les autres, font leur entrée dans la civi-
(1) Depping, Histoire des expéditions des Normands, l. II. Epistola Johannis papae Hervaeo archiepiscopo : « Quod enira mitiuscum cis agendum sit quam sacri consent canones, veslra salis cognoseil industria, ne forte insueta oncra portantes, importabilia cis fore (quod absit) videantur... »
lisation chrétienne (1). Ils viennent les derniers de tous, mais non pas les moins utiles, se mettre au service de la chrétienté, dont ils avaient fait le péril et la terreur. On a beaucoup accusé la faiblesse de Charles le Simple, qui livra aux Normands la plus riche de ses provinces. Charles, cependant, ne fit que s'attacher à l'ancienne politique romaine : il s'empara de ces bandes indisciplinées, pour les réduire en colonies militaires, et leur confier la garde du littoral. On ne voit pas qu'il ait eu sujet de s'en repentir. À la seconde génération, tous les Normands étaient chrétiens; avant le onzième siècle, ils avaient oublié l'idiome de leurs ancê(res. Cependant ils renouvelaient le sang germanique en Neustrie, clans cette partie de la France que les premières invasions avaient moins atteinte; ils l'assimilaient ainsi à l'Àustrasie et à la Bourgogne, et, par la fusion des races, ils travaillaient à l'unité du territoire. Jamais on ne vit d'une manière plus manifeste ce que les barbares avaient à donner et ce qu'ils avaient à gagner en venant se confondre dans la société. Quand les Allemands déplorent tout ce que perdirent les nations germaniques en se faisant latines, je ne connais pas d'exemple plus concluant contre eux que celui de ce peuple, le plus dépaysé de tous et le plus fécond. Les Normands avaient perdu leurs anciens dieux, leur langue, la
(1) Sur les Scandinaves et leurs migrations, voyez les Germains avant le Christianisme, chap. i.
moitié de leurs lois : ils gardèrent leur génie ou plutôt ce génie ne se fit voir tout entier que sous le soleil qui devait le mûrir, et en présence des spectacles qui devaient l'inspirer. Ces anciens rois de la mer conservèrent la passion des conquêtes lointaines: elle leur livra l'Angleterre, l'Italie méridionale, la principauté d'Anlioche; mais ce fut pour y porter tout l'éclat de la chevalerie, et toute la science pratique du gouvernement. Ces brûleurs de villes devinrent les plus hardis, les plus infatigables des constructeurs ; et, pendant qu'ils élevaient les innombrables clochers gothiques qui accompagnent le cours de la Seine jusqu'à l'Océan, ils bâtissaient les belles églises de Sicile; ils couvraient d'or et de mosaïques les resplendissantes basiliques de Cefalu, de Palerme et de Montréal. Enfin, ils n'avaient point laissé sur les froids rivages du Nord l'inspiration poétique qui avaitdicté les hymnes des Scaldes et les récits de l'Edda. Ils ne savaient combattre qu'au bruit des chants de guerre; la joie des banquets n'était pas complète si le rapsode ne s'y faisait entendre, et le voyageur qu'on hébergeait acquittait la dette de l'hospitalité par un conte ou par une chanson. La Normandie, cette riche province, ce pays de soldats et de monuments, devint aussi un pays de poëtes. Il fallait l'intarissable fécondité de ses trouvères pour achever de former la langue d'Oil, c'est-à-dire la nôtre, comme il fallait l'épée de Tancrède aux croisades,
et l'intervention de Robert Guiscard dans la première guerre du sacerdoce et de l'empire. Il semble que chaque grande époque de l'histoire de France, aux temps barbares, doive être marquée d'une invasion, d'une victoire, d'un établissement germanique. Clovis commence la monarchie; le triomphe de l'Austrasie prépare le règne de Gharlemagne; les Normands étaient attendus pour fermer la période de la barbarie, et pour ouvrir les siècles brillants du moyen âge.
Mais cette gloire n'était promise aux Germains que sous la condition de s'humilier d'abord, de recevoir la foi, la loi, l'enseignement de l'Europe latine. Le baptême d'un peuple n'en achève pas la conversion, il la commence; il fait entreries esprits sous la discipline du christianisme : il faut qu'ils la subissent longtemps avant d'en ressentir les bienfaits. Nous avons dit par quelle succession de grands événements et de grands hommes les peuples du Nord, qui semblaient faits pour le renversement de la chrétienté, y furent pacifiquement introduits. Il reste à pénétrer plus avant, à considérer le changement qui s'accomplit dans les mœurs et dans les intelligences. Nous avons vu des siècles laborieux et des vies héroïques; il faut étudier maintenant l'essor des institutions et des doctrines; comment des races barbares, travaillées par l'Evangile, une civilisation sortit, et avec elle tout un empire et toute une littérature.
Quelles En achevant l'histoire de la conquête chrétienne
ressources
obs?aUîls cnez ^es Peuples du Nord, et des dix siècles de
trouvait chez combats qu'elle eut à soutenir depuis la fondation Germains, des premières églises jusqu'au renversement du temple païen d'Upsal, on peut s'étonner d'une résistance si opiniâtre, et qui semble si peu prévue. Quelles nations, en effet, paraissaient mieux préparées au christianisme, si l'on considère ce qu'il y avait de vérité dans leurs religions, de justice dans leurs lois, d'élévation dans leur poésie ? Nous n'avons pas oublié ces dogmes de l'Edda, dont il faut bien avouer l'analogie avec les traditions bibliques : une divine intelligence adorée sous trois noms, l'immolation d'un Dieu victime, le jugement des âmes. Les chrétiens eux-mêmes louaient chez les Saxons la chasteté des mœurs et la sagesse des coutumes, qui, en veillant à l'honneur des familles, pourvoyaient h la durée de la nation. Enfin les poëmes des Scandinaves ont des inspirations si
nobles et quelquefois si pures, qu'on peut s'expliquer comment, au moment même de la conversion de l'Islande, le prêtre Sœmund recueillit, pour les sauver, ces hymnes d'un paganisme qu'il combattait. Il faut donc reconnaître ici quelque chose de pareil à cette éducation providentielle qui, selon Clément d'Alexandrie, préparait les voies à l'Evangile, chez les barbares comme chez les Grecs. Il y a plus : dans un monde vieilli, trop fatigué de disputes et de débauches pour se pénétrer de toute la douceur du christianisme, les barbares apportaient des cœurs jeunes. Ils avaient la pauvreté, que le Christ aimait; le sentiment de l'honneur, qui pouvait donner du ressort aux consciences ; la fidélité, c'est-à-dire le besoin de croire et de se dévouer. On comprend dès lors qu'ils fussent ouverts à tout ce qu'il y avait de tendre et de généreux dans la foi nouvelle, et qu'ils finissent par lui donner les grands serviteurs que nous avons vus.
Mais les traits de lumière jetés dansl'Edda éclairaient surtout les peuples de la Scandinavie, où une heureuse ignorance de l'étranger avait laissé au génie national toute la richesse de ses souvenirs avec toute la liberté de ses développements. Là même cependant , malgré les protestations de la conscience, on voit prévaloir ce culte de la chair et du sang, qui est le vice originel du paganisme; et, malgré l'effort des institutions, cette passion du désordre, qui fait le fond de la barba-
308 CHAPITRE Vil.
rie. Mais le mal est plus profond chez les Germains, livrés à tous les débordements d'une vie errante, à tous les hasards d'une guerre éternelle, surtout quand la lutte engagée contre l'empire romain les arrache à leurs traditions, en même temps qu'à leurs premières demeures. On trouve chez eux assez de débris pour y démêler les éléments d'une théogonie, d'une législation, d'une épopée nationales, mais pour constater aussi que ces éléments se décomposaient et retournaient au chaos. Il en est de même de leurs vertus, toutes atteintes de cette corruption qui en fait autant de vices. S'ils étaient pauvres, ils n'en convoitaient que plus l'or et les terres des nations riches ; ils portaient le sentiment de l'indépendance jusqu'à l'horreur du devoir; et, quand ils se dévouaient à un chef, c'était pour satisfaire, sous sa conduite, ce besoin qui les dévorait de combattre et de détruire.
Je me restreins à ces peuples, qui firent au christianisme une tâche plus laborieuse. La barbarie avait mis le désordre dans la nature humaine; elle avait abandonné l'âme aux sens, la société à la force. Il fallait donc recomposer la société et régénérer les âmes.
coque I- La société était oppressive, elle était impuisavaitfaitdcia santé. On n'y connaissait que la force des armes et la force de la famille, qui pour une même cause armait plusieurs bras. Les tribus s'attachaient à des chefs connus par l'éclat de leurs aventures et de
société.
leurs grands coups d'épée, ou bien par la noblesse de leur race. Il n'y avait là qu'un pouvoir de chair et de sang, appuyé sur les instincts grossiers des hommes, et comprimant l'essor des facultés morales, principes de tous les droits. Mais comme un pouvoir matériel n'agit qu'en se faisant voir, celui-ci ne pouvait maintenir qu'une subordination momentanée; il cessait d'être obéi aussitôt qu'il était absent. Tous les liens se rompaient, lorsque, après le combat, les bandes se dispersant, chacun rentrait dans sa maison solitaire au bord des bois. Les Germains aimaient cet isolement qui faisait leur indépendance, mais leur impuissance en même temps. Ils avaient horreur des villes; et. leur prévoyance ne s'étendant pas au delà du besoin présent, ils formaient des confédérations; mais rien ne les sollicitait à constituer de grands Etats. Voilà pourquoi la barbarie n'entreprit aucun de ces ouvrages qui exigent l'effort commun d'un grand nombre de volontés, afin de durer plusieurs siècles. Elle ne fonda point, elle ne bâtit point, elle n'écrivit pas de lois, elle ne laissa pas de monuments ; en sorte qu'il n'y a rien de plus faible au fond que cette force qui abrutit les hommes quand elle les gouverne, et qui les laisse désunis quand elle se retire (1).
(1) Tacite, Germania, 16 : « Nullas Germanorum populis urbes habitari satis notum est, ne pati quidem inter sejunctas sedes : colunt discret! ac diversi, ut fons, ut campus, ut nemus placuit. »
Au milieu do ces mœurs violentes, le christianisme venait introduire l'idée la plus civilisatrice qui fut jamais, l'idée d'une société de tout le genre humain gouvernée par une autorité spirituelle, sans armes et sans lignée. Il faut voir comment une pensée si nouvelle se réalisa sur cette dangereuse terre de Germanie, comment elle soutint tout l'édifice de la hiérarchie ecclésiastique, s'affermit par les décisions des conciles, pénétra dans les mœurs des peuples, et les remua jusqu'au fond. Lapapauté. L'Église ne plaçait l'autorité qu'en Dieu seul, dont la volonté est la sanction de tous les droits. Au-dessous de lui, elle ne reconnaissait que des pouvoirs délégués : le souverain pontife n'avait pas d'autre titre que celui de vicaire de Dieu parmi les hommes. Quand donc les barbares, habitués à suivre des chefs qu'ils voyaient, qu'ils admiraient tous les jours (1), entrèrent dans la communauté chrétienne , ils apprirent qu'on y obéissait à un chef invisible , représenté ici-bas par un vieillard qu'ils n'avaient jamais vu , qui habitait une ville éloignée au delà des monts et des fleuves. Cependant c'était cet étranger qui faisait tout mouvoir chez eux : rien de considérable ne s'entreprenait qu'en son nom. Les évéques du premier concile germanique, en 742, avaient publié solennelle-
(1) Tacite, Gemnania, 7 : « Duces exempta polius quam imperio, si prompti , si eonspieui ; si ante aciem agunt, admiratione prœsunt. »
ment « la soumission qu'ils voulaient garder ence vers le siège romain, et leur ferme résolution a de suivre canoniquement les préceptes de saint « Pierre, afin d'être comptés au nombre de ses « brebis. » Dès lors, l'action de la papauté ne cessa plus de presser les destinées religieuses de l'Allemagne : il lui arriva même, comme à toutes les puissances qui triomphent, qu'on lui attribua plus de droits qu'elle n'en avait prétendu, et qu'on lui soumit plus d'affaires qu'elle n'en voulait. C'est l 'origine des fausses décrétâtes, dont on a fait tant de bruit. On n'y voit plus aujourd'hui qu'un recueil de canons interpolés, rédigés en Austrasie, loin de Rome et à son insu, dans l'intérêt des évêques francs, qui cherchaient à s'ouvrir un recours plus facile auprès du siège apostolique, contre les entreprises des métropolitains et les vengeances des rois. Quand la violence envahissait tout, il fallait bien que le droit se fût réfugié quelque part. On sentait sa présence au Vatican, et tous ceux qui attendaient justice tournaient les yeux de ce côté (1).
(1) Schannati, Concilia Gcrmaniœ, t. I, 2. Binterim, Deutsche Conciliai, IL Les recherches de la critique moderne ont éclairé l'origine des fausses décrétales. On les voit paraître vers 845, dix ans après le concile de Thionville, où les archevêques de Reims, de Lyon, de Narbonne, et plusieurs évoques, avaient été violemment déposés; quand l'épiscopat ébranlé pnr les vengeances politiques menaçait ruine, et que les peuples effrayés demandaient le rétablissement des prélats et la restauration des églises. Dans ces orageuses circonstances, il était naturel de placer l'autorité épiscopale
L'exemple du clergé fut suivi du reste des hommes : les rois recoururent à un tribunal dont ils entendaient si hautement vanter la sagesse; ils lui déférèrent l'arbitrage de leurs différends. De ces appels répétés se forma le droit public du moyen âge, qui attribuait aux papes la consécration de tous les pouvoirs et la garde de toutes les libertés. On en reconnaît les commencements lorsque les Francs consultent Zacharie sur la déchéance du dernier Mérovingien. Plustard, en 876, l'empereur Louis II reconnaît que les princes de sa race « n'obtiennent la dignité impériale qu'en recevant l'onction du pontife romain. » Le principe posé ne s'arrête plus ; il s'établit dans l'opinion, il passe enfin dans le droit écrit, et la loi de Souabe déclare que « saint « Pierre reçoit de Dieu les deux glaives : il retient
sous ia protection des monuments de l'antiquité ecclésiastique : ce fut la pensée du collecteur des décrétales. La supercherie ne consista qu'à transformer en décrets solennels les allusions des biographes aux actes des premiers papes, et à placer des décisions plus récentes sous des noms anciens. La seule innovation considérable fut d'établir que le concile provincial ne pouvait juger un évêque sans l'autorisation du souverain pontife. Mais cette nouveauté même ne trompa les esprits que par la satisfaction qu'elle donnait aux besoii.s du temps. Du reste, les décrétales furent si peu faites pour servir les intérêts de la papauté, qu'elles se taisent sur ses plus importantes prérogatives, la confirmai ion des évêques, la collation du pallium; et que, déjà cités en 857 au concile de Quiercy, elles ne sont pas encore connues du pape ÎSicolas Ier en 805, lorsque, dans dans sa lettre à Ilincmar, il énumère les sources de la discipline ecclésiastique. Au milieu de tant de lumières, comment donc un écrivain aussi éminent que M. Guizot a-t-il pu reproduire des opinions surannées, et faire dater de la collation du Pseudo-Isidore les titres de la papauté ?
« pour lui le glaive ecclésiastique, et remet le glaive « temporel à l'empereur ; et, s'il monte son blanc « palefroi, il faut que l'empereur lui tienne l'é- « trier (1). » Tel était le progrès des esprits chez ces barbares d'hier : ils aimaient à mettre aux pieds de l'autorité spirituelle, d'un vieillard qu'ils auraient pu écraser, la force, figurée par ce qu'ils connaissaient de plus redoutable au monde, par l'empereur, héritier des Césars, chef de la féodalité, avec sa cour, ses juges et ses chevaliers bardés de fer. Une si grande nouveauté ne pouvait s'introduire sans contradiction. De là, cette lutte du sacerdoce et de l'empire, qui agita cruellement les peuples, mais qui devait faire l'éducation politique de la royauté (2). Les souverains y apprirent qu'ils avaient cessé d'être, comme les Césars du paga-
(1) Epist. Ludovici I[ ad Basilium imperatorem : « Nam Francorum principes primo reges, deindc imperatores dicti sunt, ii duntaxat qui a romano pontïfice ad hoc oleo sancto peruncti sunt. » Cf. Schwabenspiegel, Vorrede, art. 9 et 10 : « Seid nun Got des fridis furst ye heisset so liess er zwey sclrwert auf ertreich, do er zu himel fur, zu schirm der Christenheyt. Dye bevalch Got S. Peter beyde, eines des weltlichem Gericht, das andere von geistlichem Gericht. » Mais la loi de Saxe, le Sachsenspiegel, reconnaît la séparation des deux pouvoirs.
(2) La querelle avait déjà commencé avant le milieu du neuvième siècle : le concile d'Aix-la-Chapelle, en 830, s'en exprime en ces termes : « Unum obstaculum ex multo tempore jam inolevisse cognovimus, id est quia et principalis potestas, diversis occasionibus intervenientibus, secus quam auctoritas divina se habet, in causas ecclesiasticas prosilierit; et sacerdotales, partim negligentia, parti m ignorantia, partim cupiditale, in sccularibus negoliis et sollicitudinibus, ultra quam debuerant, se occupaverint (Scbannati, Concilia Germaniœ) .
nismc, au-dessus des lois ; ils apprirent à se ranger sous la même règle que les derniers serfs de leurs domaines, à respecter la sainteté des mariages, la vie des hommes, la loyauté des contrats. Les canons du concile d'Aix-la-Chapelle, en 83G, contenaient déjà le principe de celte redoutable doctrine du moyen âge : que les royaumes se perdent pour défaut de justice. Les princes connurent encore ce que l'antiquité avait ignoré : que l'obéissance politique avait des limites ; que, tout formidables qu'ils étaient, leurs épées n'effaceraient jamais un seul des commandements de Dieu, et que le pouvoir temporel n'a rien avoir dans le domaine des consciences. C'était beaucoup faire pour l'avenir, que de sauver ainsi le principe de l'égalité des hommes ; d'assurer aux sujets la liberté d'être gens de bien, qui est lapremière de toutes ; d'établir la justice dans les volontés, d'où elle devait tôt ou tard descendre dans les institutions ; et de maintenir, enfin, au milieu de toutes les violences et de toutes les tyrannies, l'idée du devoir, de l'accomplissement duquel dérivent tous les droits (1).
(1) Concilium Porisiensc, 829, canon 51. Concilium Aquisgra?iense, 850, 11], de persona Régis filiorumque ejus et ministrorura, 1. « Si enim pie et juste et misericorditer régit, inerito rex appellatur. Si his ciment, non rex, sed tyrannus est. » 2. « Ad qnid eliam constilutus sit imperator, Fulgentius in lihro de Veritate praïdestinationis et gratia3 scribit : Clementissimus quoque imperator non ideo est misericordiœ vas praeparatum in gloriam, quia apicein terreni prfncipatus tenet; sed si magis in timoré servire Dco quam in timoré dominari populo delectalur, si in eo lenitas
La puissance spirituelle, portée si haut par la pa- L'épîscopat. pauté, s'exerçait de plus près par l'épiscopat. Les Germains avaient vu avec étonnement cette magistrature pacifique, ces hommes au vêtement long, un hâ(on dans une main, un livre dans l'autre, qui entraînaient la multitude par leurs discours, qui, en se rendant les serviteurs des ignorants et des faibles, devenaient les maîtres des grands, etqui, après soixante ans de fatigues, allaient se faire tuer chez les païens, d'où on rapportait leurs os pour les mettre sur les autels. Ainsi s'introduisait un gouvernement nouveau, soutenu par le savoir et par la vertu. Les peuples l'honorèrent d'abord, et l'enrichirent ensuite. Mais, quand la noblesse guerrière vit les honneurs et les richesses dans l'épiscopat, elle renvahit.Ces chefs qui vivaient de leur épée, qui, en temps de paix, guerroyaient encore contre les buffles et les sangliers de leurs bois; qui n'avaient jamais quitté le harnois, ni pour s'asseoir à un festin, ni pour tenir les plaids du canton (1), devaient se plier difficilement à l'idée d'un pouvoir désarmé. Ils entrèrent dans l'Eglise avec leurs armes et leurs
iracundiam miliget, omet benignitas potestatem, si se magis diligendum quam metuendum cunctis exhibeat... » o. « Regum nainque ministerium specialiter est populiim Dei gubernare et regere cum œquitate et justitia, et pacem et concordiam habeant studere. Ipse enim débet primo esse defensor ecclesiarum et servorum Dei, viduarum, orphanorum cseterorumque pauperum, necnon et omnium indigentium... »
(1) Tacite, Germania, 22 : « Tum ad negotia nec minus sœpe ad convivia procedunt armati. »
habitudes ; ils y portèrent la vie des camps. Les évêchés se convertirent en bénéfices conférés par voie d'investiture féodale, et à charge du service militaire. L'inféodation de l'Église fut un des plus grands périls du moyen âge. Sans doute ces temps avaient besoin d'une aristocratie belliqueuse, appuyée sur l'hérédité. Mais, afin qu'un pouvoir si pesant n'écrasât point la société qu'il couvrait, il fallait qu'il eût pour contre-poids le pouvoir de l'Eglise, recrutée démocratiquement par l'élection ; il fallait que les fils des laboureurs et des charpentiers, assis aux champs de mai et aux parlements à côté des barons, y défendissent les intérêts du peuple d'où ils étaient sortis. Si la féodalité se fût emparée de l'épiscopat, si une caste sacerdotale et guerrière, comparable à l'ancien patriciatde Rome, eût mis la main sur les affaires et en même temps sur les consciences, que fût devenue la liberté du monde? Il semble que ce danger avait été pressenti, lorsqu'on voit à l'assemblée de Worms, en 805, une requête présentée à Gharlemagne, ce afin que « les évêques ne soient plus contraints d'aller à la « guerre, mais qu'ilsdemeurent dans leurs diocèses, « occupés de leur sacré ministère; qu'ils prient « pour le prince et pour l'armée, faisant des pro- « cessions et des aumônes... en sorte que le prêtre « ne soit pas comme le peuple (1). » Les conciles
(1) Schannati, Concilia Gennaniœ, Concilium Aquisgranense (856) ; « Nullus episcopale ministerium per ambitioncm munerum
de Mayence(815), d'Aix-la-Chapelle (836), d'Augsbourg (952), rappelèrent ces maximes : les papes ne permirent pas qu'elles fussent oubliées; elles l'emportèrent enfin. Si les grands sièges de Trêves, deMayence et de Cologne, si de nombreux évêchés richement dotés exercèrent une puissance temporelle sur leurs territoires; si les prélats, qui sentaient dans leurs veines le sang des ducs et des empereurs, ne résistèrent pas toujours au plaisir de rompre une lance, du moins la liberté canonique des élections fut sauvée; l'autorité épiscopale demeura distincte du bras séculier dont elle disposait, et le principe qui mettait l'intelligence au-dessus de la force ne périt pas.
Cependant le doux génie de l'Evangile se faisait place, et des mœurs plus saintes avaient prévalu dans l'Église germanique au commencement du onzième siècle. Un historien de ce temps représente les évêques « occupés du bien des peuples, soute- « nant de leurs conseils la fortune de l'empire, a sans rien relâcher de la rigueur du sacerdoce. « Entre tous, s'élevaient les archevêques de Trêves « et de Cologne ; Willigise, le fils d'un charron, « porté sur le siège deMayence ;Burchard de Worms, ce loué dans l'Eglise pour son zèle à recueillir les « saints canons; Meinwerk de Paderborn, qui fut
attentare prœsumat. » Libellus de ecclesiasticis disciplinis, auctore ReginonePrumiensi, art. 176 : « Episcopus, presbytcraut diaconus, canes ad venandum aut accipitres habere non liceat [sic) . »
« mis au rang des bienheureux, et beaucoup d'au- « très, in comparables en èainl été. Comme autant de « chérubins qui s'animeraient du battement de leurs « ailes, ils s'excitaientdu spectacle de leurs vertus; a ils faisaient tressaillir la terre aux louantes de « Dieu, et gouvernaient avec vigueur, dans la prosc< péri té comme dans l'adversité, les nations confiées a à leur garde (1). » Ainsi le caractère sacerdotal se dégage peu à peu des mauvais instincts qui le dénaturaient. En même temps, les sièges épiscopaux se multiplient. Au treizième siècle, l'empire d'Allemagne, avec la Bourgogne, la Bohême, une partie de la Pologne, et le territoire des chevaliers teutoniques, comptait treize métropoles et soixante-treize
(1) Vita S. Meinwerk Paderbornensis, apud Bollandum, 5 jul. « Illius quoque temporc, episcopi, sapientia et scientia praediti, subjectorum profectibus continue erant dediti, secundas imperii partes sancte et juste adjuvantes sacerdolii rigorem nullatenus relaxantes. Inter quos vitoc merito eminebant Trcverensis metropolis, ex qua priinum sonus evangelica? prœdicationis intonuit partibus Teutonicis, Meingos et Popo ; Colonieusis quoque Heribertus et Piligrinns : Moguntiensis ecclesia? YVillegisus et Erchambaldus, Aribo et Bardo; Burchardus YVormatiensis, studio suo in collectione cano* num in Ecclesia laudabilis ; Trajectensis Ansfridus et Athalbaldus ; Miinigenfordensis (Munster) décor, Thiedericus et Sigfridus ; OsncbruaensisThietmarus; Ilildesenbeimensis Bercnwardus et Gorlebardus; Mindcnsis Sibcrlus et Bruno; Werinliarius Argentin» civitatis (Strasbourg); Meinhardus et Bruno Wirciburgensis (Wûrtzbourg) j Partbenopolitanrc (Magdebourg) Gero et Naufridus; Brcmensis Unu- Wanus; etalii quam pluresponlifieii dignitate venerabiles, sanrlitatc incomparaliiles... Hi ut cherubim virtutuin suarum alas aller ad alterum concutiebant, et in lande Dei orbem terrai commoventes, meritorum qualitatibus tanquam discreti vultibus, et in corporalibus et in spiritualibus oculati ante et rct.ro, tara in prosperis quam in adversis, populum cominissuin strenue gubernabant. »
évèchés. Les circonscriptions diocésaines enveloppaient comme d'un réseau toute la face du pays. L'Église était partout, donnant partout l'exemple de cette vie publique qui anime les Etats modernes. On y voyait une hiérarchie fortement organisée, où toutes les fonctions avaient leur contrôle et leurs garanties : des tribunaux canoniques qui ne versaient pas de sang, et dont la procédure servit de leçon aux tribunaux civils ; enfin, des assemblées délibérantes qui exerçaient les esprits aux grondes affaires, à la discussion, à la publicité, aux résistances légales. La comparaison était instructive pour les barons, accoutumés à pressurer les vilains et à détrousser les marchands. Il n'y avait guère de ces puissants seigneurs qui, du haut de leurs châteaux forts, derrière leurs ponts-levis qu'on ne passait qu'en tremblant, ne pussent apercevoir les tours de la cathédrale, où siégeait une autorité rivale de la leur, attentive aux injustices et accessible aux plaintes ; de sorte que ce voisinage inquiétant devenait tout ensemble une leçon donnée au pouvoir féodal, et une sauvegarde pour les populations destinées à lui échapper un jour.
Si l'épiscopat était une magistrature, le clemé Le cierge.
. , . ... D Le célibat.
formait une armée : il y fallait une discipline, et ce Régie de
J I 7 saint
fut le célibat. Dès les temps apostoliques, la loi ChrodesanS' interdisait le mariage aux évêques et aux prêtres ; et trois conciles du quatrième siècle, ceux d'El* vire (305), de Carthage (590) et de Turin (597),
avaient imposé la continence au clergé d'Occident; d'où il suit qu'il n'y. a rien de plus ancien que cette règle, qu'on a représentée comme uneentreprise de Grégoire VII. Le sacerdoce chrétien voulait toute la vigueur de la virginité et toute l'indépendance d'une vie solitaire. Il était nécessaire que le prêtre pût s'enfoncer dans des contrées inconnues, parmi les infidèles, sans regarder derrière lui. Il ne fallait pas qu'il eût besoin de la faveur des grands, ni de la complaisance de la foule, ni d'autre chose que du pain de chaque jour, qui ne manque jamais. Il était aussi de l'intérêt des nations que le sacerdoce ne pût devenir héréditaire ; qu'il attendît ses recrues de la société laïque; qu'il y tînt, pour ainsi dire, par ses racines. Et cependant, si tout le monde pouvait se jeter dans l'Eglise, il convenait qu'en y entrant on y trouvât le célibat comme une compensation aux privilèges de cléricature, et que la grandeur du sacrifice fit hésiter sur le seuil ceux qui ne seraient pas appelés. Rien donc n'était plus sage; mais pour les barbares rien n'était plus nouveau. Ce qui faisait l'orgueil et la force du barbare, c'était moins encore ses armes que sa famille; c'était la fécondité de sa femme et la vigueur de ses fils ; c'était une nombreuse lignée de parents qui tiraient l'épée avec lui dans les batailles, qui juraient pour lui devant les juges s'il était accusé, qui devaient poursuivre la vengeance de sa mort. Quand donc les Germains convertis recrutèrent les
rangs du sacerdoce, ils ne renoncèrent pas sans murmure à ces puissantes attaches de la nature humaine. Souvent l'ombre du sanctuaire couvrit les mœurs grossières du foyer. On vit alors ce qu'on a toujours vu depuis, l'abâtardissement d'un clergé amolli par le mariage, condamné à toutes les humiliations de la vie ordinaire, vivant de commerce, d'usure, de misérables services sur les marchés, dans les écuries des châteaux, dans les tavernes. Mais ce débordement trouva des obstacles. La discipline du célibat fut maintenue par les lois des Mérovingiens, par les capilulaires, par tous les synodes du huitième et du neuvième siècle (1). En 760, Chrodegang, évêque de Metz, épris des souvenirs de l'antiquité chrétienne, imitait saint Augustin en rassemblant ses prêtres autour de lui, sous un même toit, à une même table, sous une même règle de travail et de prière. Cette règle, portée dans toutes les villes épiscopales, y assura la réforme ecclésiastique. Ce fut un spectacle profitable que celui d'un grand peuple sacerdotal affranchi des instincts de la chair, qu'on avait crus si longtemps irrésistibles. Quand on vit ces hommes sans
(1) Conciîium auctoritate S. Bonifacii, ann. 742, art. 7. Conciîium Aquisgranense, 830, II, art. 8 : « Similiter de illis presbyteris qui, contra statuta canonum, villici fiunt, tabernas ingrediuntur, turpia lucra sectantur, et diversissimis modisusuris inserviunt; et aliorum doinus inhoneste et impudice fréquentant, et comessationibus et cbrietatibus deservire non erubescunt... ut ab hinc districte sevcriterque coerceantur. » — Art. 11 : « Ut presbyteris nulla omnino cohabitet fœminarum. »
communes.
enfants, qui prenaient le genre humain pour famille et les nations pour leur postérité, on commença à connaître quelque chose de plus pur et de plus fort que l'autorité paternelle, une paternité des âmes, un pouvoir dégagé des liens du sang. On comprit la possibilité du dévouement pour des intérêts moins étroits que ceux de la parenté ; et Tidée du bien public se fit jour. . Les Mais l'exemple décisif et qui achevait d'éclairer
moines elles L l
5> les esprits, c'était celui du clergé monastique. La barbarie, en pénétrant dans l'Eglise par toutes les portes, s'était introduite jusqu'au fond des cloîtres; mais une réforme vigoureuse, prêchée par l'ermite Benoît d'Aniane, avait relevé la discipline ancienne. Sous sa présidence, une assemblée d'abbés, tenue en 817 à Aix-la-Chapelle, rétablit la règle bénédictine, et en fixa l'interpréta lion (1). Les
(1) M. Guizot a jugé sévèrement la réforme de saint Benoit d'Aniane : il n'y voit qu'une dégradation de la règle primitive. Cependant la nécessité de cette réforme résulte des tentatives répétées qui la précédèrent. Cf. Schannati, Concilia, t. I : Regularia décréta fratribus monasterii Murbacencis, patefacta circa ann. 805; Libellas supplex monachorumFuldcnsium, 812. Les quatre-vingts articles de l'assemblée d'Aix-la-Chapelle venaient mettre un terme aux explications arbitraires qui énervaient la règle, ou qui introduisaient le despotisme des abbés. Ainsi s'expliquent les dispositions où Ton fixe les rations des frères et le nombre des vêtements, où l'on interdit l'usage de la saignée générale et des fustigations publiques. Je n'y vois rien que de libéral et de sensé, et je m'étonne que le grand esprit de M. Guizot n'y ait aperçu qu'une législation minutieuse et puérile. 11 faut se souvenir que ce furent pourtant les hommes formés à cette école qui achevèrent la conquête religieuse de l'Europe, et que les armées civilisatrices avaient besoin de toute
milices religieuses réorganisées, campées au cœur de la Germanie, y portaient comme une image parfaite de la société catholique, qui attirait et transformait peu à peu les peuples convertis. Ces hommes défiants, qui avaient mis leur sécurité dans l'isolement de leurs habitations, et qui ne pouvaient souffrir le voisinage d' autrui, voyaient maintenant s'élever les grandes cités cénobitiques de Saint-Gall, de Fulde, de la Nouvelle-Corbie. Ils y voyaient cinq cents moines, rassemblés derrière les mêmes murs, dans des cellules contiguës, dans la gêne d'une vie commune. Il n'y avait là que pauvreté, chasteté, obéissance, c'est-à-dire trois sortes de faiblesse. Mais c'était précisément cette faiblesse volontaire, c'était l'abnégation de chacun et l'union de tous, c'était l'esprit de communauté, qui faisaient la force des monastères : et l'on s'en apercevait assez par le défrichement des terres environnantes, et par la rapide propagation des lumières et des mœurs chrétiennes. Les hommes imitèrent ce qu'ils avaient sous les yeux; ils s'accoutumèrent à se rapprocher, à vivre ensemble, par conséquent à se supporter et à se soutenir. Les maisons se groupèrent autour des abbayes, et
la régularité, de toute la ponctualité, de toute l'obéissance militaires*
M. Victor Le Clerc, dans un savant mémoire lu à l'Académie des inscriptions, a montré comment les chapitres généraux des ordres religieux donnèrent l'exemple des principaux usages adopté? par les parlements modernes.
formèrent des villes nouvelles. Quoi de plus misérable d'abord que ces cultivateurs et ces tisserands entassés entre d'étroites murailles? et cependant il s'établissait au milieu d'eux un intérêt commun, c'est-à-dire un principe d'unité , un germe de puissance. Ils apprenaient, chez les moines leurs voisins, à délibérer entre eux, à se donner des chefs, à obéir, à se dévouer pour le bien général. En s'organisant ainsi, les habitants des villes commençaient l'œuvre de leur affranchissement : de sorte que, sans contester la diversité des causes qui concoururent à la même fin, il faut bien reconnaître que l'exemple des communautés fit beaucoup pour la constitution des communes.
La Ainsi le christianisme avait achevé en Allemagne
société rcli-
recoKueia un 8Tand dessein ; il avait fondé une société spiripoutique. tuelle : car la foi et l'amour formaient le lien sacré auquel était suspendue toute l'économie des institutions ecclésiastiques. Rien n'était plus puissant qu'une telle société, puisqu'elle ne connaissait de limites ni dans l'espace ni dans le temps, et qu'elle prétendait régler les affaires de l'éternité. Et cependant rien n'était plus libre, puisque le pouvoir ne s'y exerçait que par la parole et par l'exemple. Mais comme l'ordre ne peut s'établir au milieu du désordre sans attirer tout à lui, la société religieuse n'avait pu se constituer parmi les barbares sans y recomposer la société politique. Ce changement s'était accompli en substituant à la force, qui n'est
qu'un fait, l'autorité, qui est un droit, et une volonté de Dieu pour le bon gouvernement des nations. Voilà pourquoi l'Eglise sacrait les Césars germaniques, bénissait l'épée des chevaliers, marquait de la statue d'un saint (Weichbild) le territoire des villes affranchies. Elle s'appliquait ainsi à sanctifier le pouvoir, à lui imprimer un caractère moral , à le dégager enfin de ce qui lui restait de matériel et de violent. Mais l'autorité ne s'établissait qu'en prouvant ses titres; il fallait qu'elle s'adressât à la raison et à la conscience : il fallait donc qu'elle reconnût leurs droits. Et quand la conscience éclairée se soumettait enfin, elle ne se rendait encore qu'à l'évidence d'un devoir, c'està-dire d'une loi divine : l'obéissance devenait un sacrifice, l'acte le plus libre dont la nature humaine soit capable. Ces conditions de liberté étaient aussi des conditions de puissance. Comme le pouvoir assis dans les esprits ne s'absentait plus, comme il veillait toujours et se faisait entendre partout, rien ne l'empêchait désormais d'agir avec l'étendue et la durée qu'il faut aux grandes choses. Les peuples, de leur côté, exercés à la discipline, au dévouement, à l'amour du bien public, se trouvaient en mesure de suivre ces entreprises de longue haleine qui veulent l'effort de plusieurs générations, et qui finissent par faire la gloire et la prospérité des Etals. Sur un territoire morcelé, longtemps peuplé de tribus ennemies, se forma
l'Empire germanique, l'une des plus vastes monarchies qui furent jamais, et qui devint pendant quatre cents ans le cœur de la chrétienté et le centre des affaires du monde. Ainsi le christianisme avait organisé la société à son image. De même qu'il prenait de l'argile, du sable et de la pierre, et que, bénissant ces grossiers matériaux, il les élevait en voûtes, les transformait en vitraux, y mettait partout le sentiment et la vie, jusqu'à ce qu'il en eût fait une chose pour ainsi dire spirituelle, et que sa pensée resplendît dans l'édifice ; de même il avait pris ces choses matérielles et nécessaires, les armes, les richesses, le lien du sang, et, les employant, les moulant à son gré, il en avait fait un édifice politique qui répondait à ses desseins. Les hommes ne s'y trompaient pas : au milieu de cette organisation de l'État, dont ils voyaient l'appareil extérieur, ils sentaient une puissance mystérieuse qui en était l'âme. Et quand l'empereur, au jour de son couronnement, se montrait le diadème en tête, tenant d'une main le sceptre et de l'autre le globe du monde, faisant porter devant lui la croix, la lance et le glaive, entouré de la féodalité sous les armes, et des députés des villes libres du Danube et du Rhin ; en présence d'un si grand spectacle, la foule répétait cette acclamation solennelle, « Le Christ est vainqueur, le Christ règne, le Christ a l'empire! Chris tu s vincit, Christus régnât, Christus impe-
rat ! » C'était la charte du moyen âge ; c'était aussi la constitution de toute la société moderne, qui ne peut être autre chose, après tout, que la victoire de l'esprit sur la matière, le règne du droit, et l'empire invisible des idées divines, réalisées dans les lois humaines.
Mais la société, périssable ouvrage des léoisla- , ce nue
7 r ° ° 1 a barbarie
teurs, n'est faite que pour le développement de la 'dv^JM
h, 19 • , 1 1 i la personne
umaine, qui est 1 œuvre immortelle de humaine.
Dieu. Toute la civilisation ne conspire qu'à cette fin; et tant d'événements, tant d'institutions qui remplissent l'histoire, ne sont que l'école passagère où les âmes se forment pour une destinée qu'elles doivent trouver ailleurs.
Qu'était donc devenue la personne humaine dans l'état de barbarie? Si je considère de près les mœurs des Germains que l'invasion précipita sur l'Occident, je n'y découvre aucune trace d'éducation. Je vois les enfants toujours nus, vivant parmi les esclaves et les bêtes de la ferme, et grandissant de la sorte, sans soins, sans règle, sans enseignement, jusqu'à l'âge où ils allaient recevoir, dans l'assemblée des gens de guerre, l'écu et la framée. Je n'aperçois aucun de ces efforts qu'il faut pour dégager l'homme des premières impressions, pour le porter plus haut, pour Y élever enfin. Les âmes restaient donc dans une éternelle enfance, sous la loi des sens. Les intelligences étaient troublées, elles étaient ignorantes, elles étaient paresseuses. Le pa-
ganisme avait déplacé l'idée de Dieu, et, en touchant à cette idée, qui est le fond de l'entendement humain, il avait mis la confusion dans l'entendement. La création divinisée était pleine de mystères qui ne se laissaient pas interroger. L'histoire demeurait aussi inconnue que la nature, et les Germains ignoraient encore le reste des hommes, quand la conquête romaine vint les instruire. Rien ne les sollicitait à s'éclairer. Les barbares n'aimèrent jamais le travail, et moins que tout autre, le travail d'esprit. Après la guerre et la chasse, ils trouvaient leur passe-temps à rêver dans leur hutte enfumée ( 1 ) . Ils ne connaissaient pas, comme les peuples du Midi, cette vie de la place publique, ces longues journées de disputes, ces plaisirs de la parole qui réveillent et exercent la raison. Dans le sommeil de leur pensée, comment la notion du bien et du mal ne se fût-elle pas obscurcie ? Les volontés étaient donc déréglées, elles étaient inefficaces : livrées sans défense à la passion du moment, elles en avaient la fougue et aussi la mobilité. On reconnaît à ces traits les Germains de Tacite, passant le jour et la nuit dans le vin et dans le jeu ; se prenant de querelle, et finissant par s'entre-luer; inconstants en toutes choses, excepté dans la poursuite de la ven-
(1) Tacite, Germania, '20 : « In omni domo nudi et sordidi... excrescunt... Intereadcmpecora, in eadem hume degunt. » Ibid., 15 : « Quoties bella non ineunt, non multum venatibns, plus per otium transigunt... ipsi habent... cum iidem homines sic ament inertiam... »
geance (1). Mais, parce qu'ils mettaient leur force à ne jamais se contraindre, ils étaient les plus faibles des hommes ; ils se sentaient maîtres de leurs corps et de leurs mouvements, mais non de leur conscience et de leurs déterminations ; incapables de tous les actes où il faut s'appliquer et se conduire, par conséquent de choisir et de persévérer, en quoi consiste cependant toute la faculté de vouloir. Ainsi la volonté même périt, quand elle n'a plus les lois qui la gardent et les assujettissements qui la soutiennent; et toute la nature humaine semble détruite dans cet état, dont on a voulu faire l'état de nature.
Telle était la misérable condition des barbares. Or l'Eglise introduisait un culte dont tout l'effort est de faire l'éducation de la personne immortelle. Elle relevait l'intelligence par la prédication, la volonté parla pénitence, et toute l'âme enfin par la prière.
Le paganisme n'a jamais prêché. Jamais les re- Éducation ligions anciennes ne parlèrent en prose, c'est-à- esPrit^ Par dire dans une langue précise, aux peuples assem- Predlcatlon> blés dans leurs temples. Au contraire, le christianisme leur tenait le ferme langage de la raison ; il leur portait un Evangile en prose, commenté par une parole simple et intelligible aux petits. La foi, qui, dans la chaire de saint Jean Chrysostome,
(1) Tacite, Germania, 22, 24, 25: « Crebrae ut inter vinolentos rixse. S&pius csede et vulneribus transiguntur. »
avait parlé le dialecte de Démosthènes, ne craignit point de prendre le rude accent du Frank et du Saxon. Parmi les règlements de saint Boniface, on remarque déjà celui qui veut que tout prêtre soit en mesure d'interroger les catéchumènes, et de leur expliquer dans leur idiome à quoi ils renoncent cl ce qu'ils confessent. En 815, le concile de Mayence exigea que la loi de Dieu fût annoncée en langue tudesque(l); en même temps, on dressa des formules d'exhortations et de prières, premiers monuments 7des littératures germaniques. Ainsi toute l'exactitude de la pensée théologique se conservait sous une expression barbare. L'orthodoxie faisait la force de l'enseignement chrétien. Ce n'était pas en vain que cette doctrine solide, dont tous les articles avaient passé par les controverses et par les décisions des conciles, s'établissait dans des esprits bercés par les fables. Elle les arrachait du vague où ils s'étaient complu ; elle leur proposait des dogmes, c'est-à-dire des principes immuables; elle leur apprenait d'abord à se fixer, ce qui est le premier effort de l'étude. Elle les obligeait de discerner chaque point, de ne rien confondre, de pratiquer tous les procédés d'une saine logique. Enfin elle les décidait à croire, à prendre ces habitudes de conviction et de fermeté qui font la puissance de l'entendement humain. Ainsi la prédication, en dé-
(1) Schannati, Concilia Germaniœ, I; Binterim, Concilien, 2.
finissant tout, en distinguant tout, en prouvant toujours, rétablissait l'ordre dans les intelligences. Elle y ramenait aussi la lumière. L'idée de Dieu remontait à sa place, et l'invisible était conçu. Aux mythes sanguinaires du paganisme, se substituait le récit d'une incarnation, où la Divinité ne se manifestait que par la sagesse et par l'amour. Ce grand événement expliquait toutes les destinées du genre humain, qui se déployaient depuis la chute originelle jusqu'à la fin des temps, débordant de toute part les traditions des Germains, et ouvrant à leurs yeux cinquante siècles d'histoire. Enfin, la création tout entière se dépouillait des prestiges effrayants que la superstition lui avait prêtés. Ce monde qui avait commencé, qui devait périr, ne paraissait plus qu'une chose finie, et par conséquent pénétrable à la curiosité de l'esprit. Dans les douze articles du symbole chrétien, il y avait assez de lumière pour éclairer les obscurités de l'humanité et de la nature, pour illuminer d'un seul trait l'ignorance de l'homme en lui faisant voir combien il avait ignoré. C'est pourquoi la prédication des premiers temps se renfermait dans les termes de cette profession de foi, que toutes les mémoires pouvaient retenir. Voici comment s'exprime une homélie du huitième siècle : j'aime à recueillir le peu qui reste de ces orateurs sans gloire, dont la parole créait des peuples: « Ecoutez, mes enfants, la règle de foi « que vous devez garder dans votre cœur, vous qui
532 CHAPITHE VII.
« avez reçu le titre de chrétiens ; car c'est le sym- « bole de votre christianisme, inspiré de Dieu, « institué par les apôtres. Les paroles en sont « peu nombreuses, mais de grands mystères y « sont contenus. Le Saint-Esprit les a dictées aux « saints apôtres, maîtres de l'Eglise, avec cette « brièveté, afin que ce qui doit être connu de tous « et professé toujours pût être compris et retenu « de mémoire... Comment se dirait-il chrétien, « celui qui ne veut ni apprendre ni retenir le peu a d'articles de celte foi qui doit le sauver, et de la « prière que le Seigneur institua? Il faut donc sa- « voir, mes enfants, que chacun de vous jusqu'à « ce qu'il ait enseigné et fait comprendre, cette foi « au filleul qu'il a levé des fonts du baptême, reste « engagé par sa parole de caution. Et celui qui « aura négligé de l'enseigner en rendra compte « au jugement de Dieu (1). » Ne méprisons pas ces moines qui enseignent le Credo aux barbares assis à leurs pieds. Toute la métaphysique chrétienne est déjà dans ce peu de mots; et les doctrines du moyen âge sauront bien l'en faire sortir. Il ne suffisait pas d'éclairer les intelligences, il les fallait exercer: il fallait les tirer de l'oisiveté
(I) Exhortalio ad plebem christianam, en langue tudesque, ap. Wackernagel, Altdentsches Lesebuch, p. 51 : « Illosct, ir chindo liupostem, rihtida thera galaupa the ir in herzin kahuctlicho hapen sculut, ir dcn christanum namun intfangan eigut, thaz ist cliundida juverera christanheiti, fona démo truhtine innani gaplasan, fona sin selpes jungiron kasezzit, » etc.
LÉGLISE. 353
qu'elles aimaient, pour les soumettre à un régime actif et laborieux : la prédication y pourvoyait encore. On se rappelle les conseils de l'évêque Daniel, et ces questions dont il veut qu'on presse les païens: « Si le monde a eu un commencement? et, s'il a commencé, qui l'a créé? S'il fut toujours, qui donc le gouvernait avant la naissance des dieux? S'il faut servir les dieux pour une félicité présente et temporelle, ou pour un bonheur éternel et futur? » Ces interrogations ne laissaient pas de relâche aux esprits; elles les poussaient au doute comme à une révolution morale, d'où ils sortaient libres. Il ne faut pas croire qu'on ne les affranchit de la servitude païenne que pour les remettre sous un autre joug. Nous avons quinze homélies de saint Boniface à ses disciples; il n'en est pas une où le maître ne respecte cette liberté naturelle de la raison, qui ne se rend qu'à la vérité reconnue (1). Le dogme enseigné s'interprète et se développe, ses conséquences ne s'arrêtent plus : elles mèneront les esprits plus loin qu'ils ne croient. On a reproché au christianisme d'être allé chercher des peuples paisibles qui ne songeaient à rien, et d'avoir tourmenté les hommes. Le reproche est vrai, mais il est glorieux. Une fois établi dans les intelligences, le christianisme ne souffrait plus qu'elles s'endormissent. 11 les occupait de lui d'abord, puis de
(1) Opéra S. Bonifacii, t. il.
334 CHAPITRE Vil.
toutes choses ; comme la lumière, lorsqu'elle est quelque part, ne se fait pas voir seulement, mais aussi lout ce qu'elle enveloppe. 11 ramenait sans cesse les hommes en présence de Dieu et d'euxmêmes ; il les entretenait de questions redoutables, et qui veulent qu'on y songe toujours, de la vie, de la mort, de l'éternité. Il formait les ignorants à la réflexion, à la méditation, à ces difficiles exercices auxquels la philosophie an tique n'avait appelé qu'un petit nombre de sages. Ce furent ces utiles faligues qui finirent par dompter les paresseux instincts des barbares. La nation germanique y prit le tempérament laborieux qu'elle a gardé; et, la passion du travail s'emparant de cetle race forte, il ne faudra pas s'étonner d'en voir naître un jour Albert le Grand, Erasme et Leibnitz.
Réforme H semble que ce fût beaucoup d'avoir formé les oiontéspar intelligences : c'était beaucoup plus de réformer les pénitence, volontés. L'Église y parvint par ses institutions pénitentiaires.
Toutes les législations punissent; mais, dans les lois profanes, la peine n'est établie que pour réprimer. Dans les législations religieuses, il faut que le châtiment expie. Chez les vieux peuples du paganisme, le supplice du criminel estime immolation qui apaise les dieux et qui purifie la cité (1).
(1) Ainsi dans la loi des Frisons, additio sapientium, tit, 42 : « Qui fan uni effregerit, immolatur diis quorum templa violavit. » Cf. Grimm, Deutsche mythologie, p. 59.
Mais la loi chrétienne a horreur du sang : elle cherche à réparer l'homme, au lieu de le détruire. L'idée de la peine est donc poussée plus loin. Il ne suffit plus qu'elle réprime, ce n'est pas assez qu'elle expie : il faut qu'elle corrige. Et, à cause du souverain respect que le christianisme professe pour le libre arbitre, il faut encore que tout se passe sans contrainte, et que le châtiment soit consenti. Voilà les conditions du problème : comment l'avait-on résolu?
Le premier point était de trouver, au lieu de la force publique, qui réprime, par des moyens violents, un pouvoir qui siégeât dans le for intérieur, et qui n'agît que par les voies morales. Les fugitives terreurs du remords pouvaient quelquefois troubler le repos du païen; mais, n'étant pas soutenues par une ferme connaissance du bien et du mal, elles avaient peu de prise sur la volonté criminelle. Il s'agissait d'y substituer un sentiment plus durable, derrière lequel il y eût une idée précise, impérieuse, et qui ne se laissa t pas impunément désobéir. Le sentiment que le christianisme introduisit fut la crainte de Dieu. Ainsi se trouvait constitué, pour ainsi dire, un pouvoir capable de faire la police de l'âme, de saisir la volonté, non plus seulement dans l'acte du crime, mais dans l'intention même, et de l'arrêter par cette première répression qu'on appelle le repentir. Mais la police des âmes devait avoir son tribunal; et, comme il y
fallait un juge impassible et désintéressé, le juge fut le prêtre. Le repentir lui amenait l'âme coupable; elle expiait, elle s'immolait par l'aveu de ses fautes. Alors elle entrait sous une discipline réparatrice, où elle retrouvait ses forces dans les épreuves et dans fes luttes. Par l'abstinence, par l'aumône, par l'humiliation, elle s'affranchissait de ces trois concupiscences : la volupté, l'avarice et l'orgueil. Ainsi la pénitence chrétienne, où l'on ne voit d'abord qu'une école d'obéissance, devenait l'apprenlissage de la liberté; et tout y conspirait à rendre à l'homme l'empire de lui-même en favorisant son retour volontaire à l'ordre divin, d'où il était volontairement sorti (1).
Telles étaient les mesures de l'Eglise pour la réforme de la volonté déchue. Il faut voir quel usage elle en fit dans ce grand travail de la conversion des barbares. On la trouve d'abord occupée de réveiller en eux cette crainte religieuse qui fait la force de la conscience ; elle les y rappelait par les cantiques en langue vulgaire qu'on faisait répéter aux néophytes, et dont nous avons conservé de rares fragments : « Seigneur, mes pensées ne peuce vent échapper à tes pensées ; tu connais tous les « chemins par où je voudrais fuir. — Si je vais
(1) Voyez les pénitentiels de saint Colomban, celui de saint Boniface (apud Binterim, Denhvûrdigkeiten, m, 429), et celui deKeginon (Ordo ad dandam panitentiam), et les formules de confession publiées par Noth, Denkmœler 4er deulschcn Spraclic, p. 53 et 55.
« aux cieux, tu y résides ; si je descends aux ence fers, je t'y trouve présent. — Si je m'enfonce « dans les ténèbres, tu m'y découvres : je sais que « ta nuit peut devenir aussi brillante que notre « jour. — Dès le matin, je prends mes ailes : je « vole aux extrémités de la mer... Il n'est pas de a lieu où ta main ne m'atteigne (1). » Quand le guerrier germain , au sortir du meurtre ou de l'orgie, cheminant à travers les bois où il se croyait seul, entendait dans le lointain ces paroles chantées par quelque pieux voyageur, croyez-vous qu'il pût s'empêcher de frémir, et résister toujours à l'image de cette main divine étendue sur sa tête, jusqu'à ce qu'elle le jetât repentant aux pieds du prêtre qui l'attendait ? Tout était prévu pour le recevoir. Les formules de confession, rédigées
(1) Fragment imité du 138e psaume, texte du neuvième siècle, dans les Fundgruben de Hoffmann :
Wellet ir gihoren Daviden den guoton, Den sinen touginon sin?
Er gruoste sinen trohtin...
Ne megih in gidanchun Fore dir givanchon!
Du irchennist allô stiga Se varot so ih ginigo...
Far ih uf ze himile, Dar pistu mit heiie.
Ist ze ello min fart, Dar pistu geginvart...
Ne megih in nohheim lant Nupe mih hapet tin hant...
Je trouve aussi dans Hoffmann une traduction rimée de la parabole de la Samaritaine, et dans Wackernagel (Deutsches Lesebuch) un chant sur le jugement dernier.
ET. GEBM. II. 22
en langue tudesque et en latin, réglaient la procédure de l'accusation volontaire. Voici l'interrogatoire dressé par un canoniste du neuvième siècle. C'est le prêtre qui parle. ce Mon frère, ne rougis « point de confesser tes péchés; car moi aussi je ce suis pécheur, et j'ai fait peut-être plus de mal « que toi... Avouons donc librement ce que librece ment nous avons commis. Peut-être, mon bienex aimé, tous tes actes ne reviennent pas aussitôt « dans ta mémoire; je t'interrogerai donc. As-tu « fait homicide par hasard ou par volonté, ou ce pour venger tes parents, ou pour obéir à ton « maître? As-tu fait quelque blessure, coupé les « mains ou les pieds, ou arraché les yeux d'un ce homme? — As-tu fait quelque parjure, ou incc duit les autres à se parjurer? — As-tu fait quelce que vol avec sacrilège, effraction ou violence? « As-tu fait adultère avec la femme ou la lîancée ce d'autrui ? — As-tu déshonoré une vierge? — ce As-tu violé et pillé un tombeau? — As-tu diffamé « quelque homme auprès de son seigneur ? — As-tu « consulté les magiciens, les aruspices, les enchan- « teurs? — As-tu fait des vœux aux arbres et aux a fontaines? — As-tu enlevé un homme libre pour « le faire esclave ? — As-tu brûlé la maison ou la ce grange d'autrui? — T'es-tu enivré jusqu'à voce mir? — As-tu étouffé ton enfant? — As-tu bu ce quelque philtre? — As-tu fait ce que les païens ce observent aux calendes de janvier? — As-tu
« chanté des chansons diaboliques sur les sépul- « tures des trépassés?... » Suit l'examen des huit péchés capitaux (1). Cette confession du barbare fait voir ce qu'il faut penser des temps héroïques de la Germanie et de la pureté de cette race vierge, dont le christianisme, dit-on, vint si fâcheusement arrêter l'essor ; ou plutôt on voit à quelles mœurs il avait affaire, et de quelles ruines il fallait tirer des âmes immortelles. C'était déjà un prodige que d'avoir mis la main sur ces hommes farouches qui ne connaissaient d'autre juge que l'épée, et de les avoir réduits à se trahir eux-mêmes, à se livrer, à se mettre à la merci d'un tribunal. Mais l'autorité de l'Eglise, une fois saisie, ne relâchait pas sitôt ses justiciables ; elle les faisait passer par les degrés de la pénitence. Le meurtrier, séparé pendant quarante jours du commerce des chrétiens, pieds nus, sans linge, sans autre nourriture que le pain et le sel, demeurait ensuite trois ans dans le jeûne et l'abstinence, privé des droits de porter les armes, pendant quatre ans; encore il jeûnait trois quarantaines ; au bout de la septième année, on le
(1) Libelhis de ecclesiasticis disciplinis, collectus ex jussu domini Rathbodi, Trevericee urbis episcopi, a Reginone, quondam abbate Prumiensis monasterii. Art. 500, Ordo ad dandam pœnitentiam : « Pœnitentem affectuose alloqui débet sacerdos his verbis : « Frater, noli erubescere tua peccata confiteri, » etc. Les huit péchés capitaux, selon la nomenclature des anciens moralistes, sont : « Superbia, vanagloria, invidia, ira, tristitia, avaritia, ventris ingluvies, lnxuria. » Cf. deux formules de confession en langue tudesque, publiées par Noth, Denkmœîer der deutschen Sprache, 33 et 35.
réconciliait (1). Ces barbares, si prompts à tuer, apprirent ce qu'ils savaient le moins : le prix de la vie, et le respect de la personne d'autrui. Les traditions des saints Pères, les saints canons et l'expérience des siècles avaient fixé les règles correctionnelles ; des traités , connus sous le nom de pénitentiels, les recueillirent et les popularisèrent: elles furent sanctionnées par les décrets des conciles contemporains, entre lesquels il faut citer ceux de Mayence (847) et de Tribur (895). On y distingue la pénitence privée, et celle qui doit se faire publiquement pour le péché public. Les temps y sont marqués : sept ans pour le meurtre volontaire, l'adultère et le parjure ; trois ans pour l'enlèvement d'un homme libre et pour les actes d'idolâtrie ; un an pour la mutilation et pour le vol grave. On recommande au prêtre de jeûner avec le pénitent une semaine ou deux, « car on ne peut « relever celui qui est tombé, sans se pencher vers « lui. x> Et, par une disposition où l'on reconnaît bien l'admirable faiblesse de l'Eglise pour les opprimés : « Quand des esclaves viendront à vous,
(1) Concilium Triburense, ann. 895 : « Si quis sponte homicidium fecerit, xl diebus ab ingressu ecclesiœ arceatur, et nihil manducet, illis xl diebus, pr.eter solum panemet sal, neque bibal nisi puram aquam. Nudis pedibus incedat; lincis non induatur vestibus ni^i tantuin femoralibus. Sjccularia arma non porte t. Vehiculo non utatur. Ad nullain fœmiuam, nec propriam uxorem, bis diebus miscealur. Nullam comniunioneni illis xl diebus hubeat cum aliis christianis nec cumalio pœnitente, in cibo, vel potu, velullis rébus, etc. llis vnannis rite expletis, reconcilietnr. »
îere et
« est-il dit, vous ne les chargerez pas d'autant de « jeûnes que les riches : imposez-leur seulement la « moitié de la peine (1). »
Pendant que la prédication s'emparait de l'en- Lapr tendement par la foi, et que la pénitence s'impo- le cuite, sait à la volonté par la crainte, la prière saisissait en môme temps ces deux puissances, et rétablissait l'unité de l'âme par l'amour, qui fait le nœud de toutes les facultés humaines.
Dans l'action de l'âme qui prie, c'est-à-dire qui s'approche de Dieu, il y a un double effort de l'intelligence vers le vrai, et de la volonté vers le bien. Ces deux efforts se montrent déjà dans un hymne du huitième siècle, où l'on sent encore le sauvage de la barbarie : « J'ai appris parmi les hommes les « plus sages — que la terre n'existait pas, ni le « ciel ; — que l'arbre et la montagne n'existaient « pas ; — que le soleil ne brillait point, — et que « la lune ne donnait pas sa lumière; — et la mer « n'était pas encore. — Alors, quand le néant « n'avait point de limites, — existait le Dieu toutce puissant et plein de miséricorde, — et avec lui « beaucoup d'esprits glorieux. — Et toi , Dieu « saint, Dieu tout-puissant, qui as créé le ciel et la « terre, et qui as fait tant de bien aux hommes,
(I) Schannati, Concilia Germaniœ,t, II, et le Pénitentiel de Halitgart, évêque de Cambrai, dans Martcne, t. II, p. 43, ordo il. Il déclare avoir tiré ces règles des archives de l'Eglise romaine. C'est bien la doctrine de la seconde lettre du pape Grégoire II à Léon l'Iconoclaste.
« donne-moi donc la grâce, une foi droite et un « bon vouloir, sagesse, prudence et force, pour ré- « sister aux démons, confondre le mal et accointe plir ta volonté (1). . . » Il est impossible de rendre plus énergiquement, d'un côté, le dogme de l'unité divine, la création, la séparation de l'intelligence et de la matière, et tous les points par où les esprits s'arracbaient du paganisme; et, de l'autre côté, les terreurs de cette lutte, l'angoisse du danger, et le cri de l'homme enfin qui se sent faible, mais qui se souvient que Dieu est fort.
Mais l'Eglise ne se contentait pas d'introduire chez les barbares la prière solitaire, qui dissipait leurs doutes et rassurait leurs frayeurs. Comme l'éducation qu'elle prétendait leur donner était une
(1) Wessobrûnner Gebel, apud Wackernagel (p. 67)etNoth.
Dat gefregin ih mit firahim firiwizzo meista,
Dat ero ni was noh ulliimil,
Noh paum noh heinig; noh pcreg ni was
Ni... noh sunna ni scein,
Noh mano ni liuhta, noh cler mareo seo.
Do dar niwiht ni was enteo ni wenteo,
Enti do was der eino almahlico cot,
Manno millisto ; enti dar warun auh manakè
Mit inan cootlihhe gcisla.
Cette prière présente plusieurs caractères d'une haute antiquité. Elle a le début épique du chant de Ilildebrand et de Hadebrand. On y trouve, comme dans le poëme du jugement dernier (Muspilli), 1 allitération au lieu de la rime, introduite de si bonne heure dans la poésie chrétienne. Ainsi dans le premier vers c'est la lettre f qui reparait trois fois, dans le troisième la lettre p revient deux fois, dans le quatrième la lettre s, etc.
Voyez aussi, dans Noth, la prière à saint Pierre, et celle intitulée Augsburger Gebet, et, dans Wackernagel, la traduction du Te Deum et d'un hymne de saint Àmbroise.
L'ÉGUSE. 343
éducation publique, comme elle leur portait une parole publique, comme elle instituait des pénitences publiques, elle fondait aussi la prière commune. Voici en quels termes s'exprimaient ses règlements : « Les prêtres doivent avertir les maice très de faire assister au moins à la messe du « dimanche et des fêtes les bouviers, les porchers, « et les autres pâtres et paysans qui demeurent « dans les champs et les forêts, et qui sont exposés « à vivre comme les bêles, car le Christ les a race chetés aussi bien que les autres. En effet, le Sei- « gneur, venant dans le monde, ne choisit pas « pour les siens des savants ni des nobles, mais « des pêcheurs; et il voulut que sa nativité fût « annoncée d'abord par un ange à des pâtres (1).» L'Église aimait cette confusion des rangs, les grands agenouillés dans la foule des pauvres, des ignorants, des misérables. Et lorsque, le même jour, à la même heure, sur tous les points de la Germanie chrétienne, elle tenait ainsi la nation rassemblée, elle l'initiait, non pas aux timides essais d'une religion nouvelle, mais aux solennités d'un culte qui avait déjà huit cents ans d'existence. Ses rites réunissaient, dans leur ensemble,
(1) Libellus de ecclesiasticis disciplinis, art. 416, et parmi les questions de la visite pastorale, 04 : « Si porcarii et alii pastores, dominica die, ad ecclesiam veniant et missas audiant ; similiter in aliis festis diebus ? »
Je remarque aussi les articles 76 et 89 : « Ne coloni aut servi, propter coinmissa crimina, virgis nudi cœdantur... Si quis propter cupiditatem Judœum aut paganum occident... »
344 CHAPITltE VII.
tontes les Lradilions bibliques, la poésie des psaumes et des prophéties, les récits du Nouveau Testament, les actes des martyrs, l'éloquence des Pères, les travaux liturgiques de saint Ambroise et de saint Grégoire, avec l'essor que la musique donne au sentiment, avec le soutien que la peinture prête à la pensée, avec tout le pouvoir de l'architecture religieuse, pour retenir dans ses murailles l'âme enchantée, lui faire oublier le monde, et l'élever à Dieu. Le culte chrétien, formé de tant d'éléments, empruntant aux langues, aux arts, aux sciences de l'antiquité, ne pouvait se communiquer aux peuples barbares, qu'en leur communiquant une grande partie de la civilisation.
Le Voilà comment le christianisme réformait la per-
christianisme . . .
commence sonne immortelle. Mais les doctrines fortes sont
la
liltédesture exigeantes : quand elles se rendent maîtresses des
nations a 11 ? , • n ' 1
germaniques, âmes, elles ne s y contiennent pas. Ce n est pas assez qu'elles remplissent les pensées; il faut qu'elles passent dans les actes, qu'elles se fixent dans les œuvres : elles ne sont satisfaites qu'en se trouvant reproduites par des monuments durables. Ainsi, quand la foi chrétienne eut pénétré les esprils des Germains, elle ne leur laissa pas de repos ; elle les mit à l'ouvrage dans les sciences, dans les arts, dans les lettres. Elle les poursuivait au fond des bibliothèques, des abbayes; sur les chantiers où le ciseau façonnait les pierres des églises; au milieu des fêles populaires, où il fallait des chants nou-
veaux à la multitude assemblée. Cette importunité, cette obslination d'une idée qui veut se produire, qu'est-ce autre chose que le signe du génie? Le génie germanique se fit jour. Il conserva l'originalité d'une race nouvelle, sans perdre l'empreinte de l'éducation savante qui l'avait discipliné, sans se détacher de cette communauté de traditions et d'habitudes qui unit la grande famille des nations latines. On reconnaît la fermeté de l'intelligence chrétienne dans les vues profondes que l'évêque Otton de Freisingen porte sur tous les temps de l'histoire, dans l'érudition philosophique d'Albert le Grand, dans le mysticisme judicieux de Taulere. Il fallait toute la persévérance de la volonté régénérée,- pour prendre une langue barbare, parlée par les plus grossiers des hommes, et la plier à toutes les délicatesses de la sensibilité, jusqu'à ce qu'elle pût devenir l'harmonieux instrument desMinncsinger, et rivaliser de souplesse musicale avec les idiomes d'Italie et de Provence. Enfin c'était l'amour purifié, ramené à Dieu premièrement, pour redescendre ensuite sur l'humanité et la nature, qui devait déborder un jour dans les compositions poétiques du douzième et du treizième siècle. Une même inspiration, l'héroïsme de la foi conjugale, devait soutenir en même temps l'épopée guerrière des Nibelungen et les récits chevaleresques de Wolfram d'Eschenbach. En même temps les poètes de Souabe célébraient dans un rhythme char-
mant le réveil du mois de mai après les longs hivers ; et Henri Suso, au fond de son monastère, « sentant, disait-il, que son jeune cœur ne pourrait longtemps demeurer sans amour, choisissait pour la dame de ses pensées la Sagesse éternelle, » et se levait avant le soleil pour lui chanter le chant du matin. Le christianisme ne pouvait descendre dans une grande nation sans y honorer l'étude, cette occupation chaste et sévère ; sans encourager l'art de la parole, par laquelle il gouvernait toutes choses ; sans bénir enfin ce travail sacré des lettres, qui n'est après tout qu'un effort pour fixer l'idéal divin dans le langage des hommes.
Le droit Nous nous sommes éloigné moins qu'il ne sem-
public et la t ° \
littérature de Die jes limites naturelles de notre sujet. En cher-