LES ÉCOLES BARBARES
Les écoles séculières se perpétuèrent au sep- i^s écoles
1 l L séculières
tième siècle, mais en déclinant. Le paganisme se perpf£uenti relirait, et sa défaite discréditait les muses classiques, dont il avait fait son dernier culte. D'ailleurs, la société romaine s'effaçant chaque jour davantage, il fallait bien que l'invasion barbare achevée dans l'Etat, commencée dans l'Eglise, se fît dans l'enseignement. Il fallait que toute éducation littéraire cessât, ou que l'Occident trouvât d'autres maîtres (1 ) .
Dès les premiers temps du christianisme, la foi commencement
nouvelle avait ouvert ses écoles aux catacombes; et des écoles
ecclesiasti-
c'est ainsi qu'à Rome, dans les souterrains de Sainte- ques Agnès, à côté des chapelles garnies de tombeaux, couvertes de peintures symboliques, on trouve des
(1) Les exemples suivants semblent indiquer la perpétuité des écoles laïques dans la seconde moitié du septième siècle.
Vita S. Hermenlandi (mort en 720) : « Litterarum eruditoribus sui profeclus gratia imbuendus... traditus fuit, qui bus prse cunctis coœvis sodalibus ad plénum eruditus... Ita ut in scholis probitate animi sacratus, prsemlgens puer admirabilis omnibus haberetur. »
Vita S. Landeberti (mort vers 708) : « A prima œtate tradidit eum (pater) ad viros sapientes et storicos.
Vita S. Boniti (mort en 709). Nous avons cité le passage qui atteste l'existence de l'école deClermont.
salles sans autels, sans ornements, sans autres indices de leur destination que la chaire creusée dans le tuf où s'asseyait le maître, et le banc réservé aux disciples. L'enseignement chrétien sort de son obscurité, quand les leçons de Pantaenus, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, émeuvent tout l'Orient, et consacrent l'alliance de la doctrine sacrée avec les lettres profanes. L'Italie suivit de loin cet exemple; et si Gassiodore n'y réussit pas à fonder, de concert avec le pape x\gapet, un enseignement théologique rival d'Alexandrie, on y avait pourvu aux premières études du clergé, lorsqu'en 529 le concile de Vaison s'exprimait en ces termes : « 11 a « paru bon que, selon la coutume salutaire obser- « véechez les Italiens, les prêtres qui occupent des « paroisses reçoivent dans leurs maisons de jeunes a lecteurs, et, les élevant comme de bons pères, a leur apprennent à étudier les psaumes, à s'attaa cher aux livres saints, à connaître la loi de Dieu, « afin de se préparer ainsi de dignes successeurs, « et par là démériter les récompenses éternelles. » Voilà de courtes paroles, et qui promettent peu : il n'y en eut jamais de plus fécondes. Le canon de Vaison, reproduit, commenté par le concile de Tours, en 567, par ceux de Tolède, en 6*24, de Clif, de Liège, et par le concile général de Constantinople en 680, devait fonder l'éducation publique du moyen âge (1).
(1) Les savantes recherches du père Marchi et les fouilles qu'il
Il s'agit de savoir comment une loi si souvent renouvelée, par conséquent si désobéie, finit par forcer les] résistances et par entrer dans les moeurs.
En Italie, c'est saint Grégoire le Grand qu'on L»éco]e accuse sans preuves, d'avoir détesté les lettres, chantres
1 à Saint-Jean
brûlé Tite-Live, Cicéron, et toute la bibliothèque de Latran- Palatine, et qui s'efforça au contraire de faire entrer les lettres dans l'Eglise, a ne souffrant rien « de barbare chez ses disciples, voulant qu'autour « de lui tout respirât le génie latin, et que sa cour « devînt le temple de la science, auquel les sept « arts libéraux serviraient [de colonnes. » Sans doute on trouve plus d'une fois ce grand homme en révolte contre l'antiquité, peut-être pour en avoir été trop épris, peut-être parce qu'il sentait le vieux sang patricien bouillonner dans ses veines, parce que ces noms d'empire, de sénat, le touchaient malgré lui. Mais il eut de l'antiquité la passion du beau dans les pompes religieuses, dans les chants sacrés ; ses réformes liturgiques sauvèrent ce qui nous reste de la musique des Grecs.
dirigeait depuis huit ans aux catacombes de Sainte-Agnès ont fixé l'époque, la destination, les règles de ces ouvrages souterrains incomplètement expliqués par les travaux de Bosio, de d'Agincourt, de Boldetti, et que M. Raoul-Rochette, dans un livre excellent, avait recommandés à toute l'attention des archéologues.
Concilium Vasionense, II, c. i : « Placuil ut omnes presbyteri, qui sunt in parochiis constituti secundum consuetudinem, quam per totam ltaliam satis salubriter teneri cognovimus, juniores lectores... secum in domo ubi ipsi habitare videntur, recipiant, » etc. Concil. Turonense, II, c. xn; Concil. Toletanum, II, 1 ; Cloveshovense , II, 7. Concil.. Constantinop. gêner., VI, can. 5.
492 CHAPITKE IX.
Pour conserver les traditions de cet art savaat, saint Grégoire avait fondé une école avec deux résidences, l'une auprès de la basilique de Saint- Pierre, l'autre au palais de Latran : on y montra longtemps le lit où le saint pape, tout brisé de vieillesse et d'infirmités, aimait à se reposer en exerçant lui-même ses élèves, et le fouet dont il menaçait les paresseux. Mais la musique, la dernière des sept sciences profanes, exigeait la connaissance de toutes les autres, le chant supposait l'intelligence des textes sacrés ; en sorte qu'il ne faut pas s'étonner si l'école de saint Grégoire devient le siège d'un enseignement théologique et littéraire qui durait encore au neuvième siècle (1).
(1) Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana, t. V, lib. II, cap. ii, a réfuté péremptoirement les accusations portées par Brucker contre la mémoire de S. Grégoire le Grand. Les plus graves et les plus anciennes ne reposent que sur le témoignage de Jean de Salisbury au douzième siècle, et sur une allégation d'un édit de Louis XI. Il est plus juste de s'en rapporter au biographe de S. Grégoire, Jean Diacre, qui du moins écrivait à Rome, et deux cents ans avant Jean de Salisbury.
Johann. Diacon., in vita Gregorii, i, cap. n : « Disciplinis vero liheralibus, hoc est grammatica, rhetorica, dialectica, ita a puero est inslitutus, ut quamvis eo tempore florerent adhuc Romœ studia litterarum, tamen nulli in hac urbe secundus pularetur. » — Id., ibid., 11, 12, 13 : « Nullus pontifîci famulantium a minimo usque ad maximum barbarum quolibet in sermone vel habilu prœ se ferebat. Sed togata Quiritum more seu trabeata latinitas secum Latium in ipso latiali palalio singulariter obtinebat. Reflorueranl ibi diversarum artium studia, » etc.
Quant aux mathematici que S. Grégoire bannit de Rome, c'est le nom sous lequel toute l'antiquité désignait les astrologues, et Grégoire ne fit que renouveler contre eux les mesures des empereurs.
Johann. Diac, II, cap. vi : « Scholam quoque cantorum, quœ hactenus eisdem constitutionibus in sancta Romana Ecclesia modu-
En même temps les études monastiques eom- Les
lettres au
mençaient au mont Cassin. 11 est vrai que la règle mo,lt de Saint-Benoît ne s'occupe point des écoles claustrales : mais elle en suppose l'existence, puisqu'elle permet de recevoir les enfants conduits au monastère pour y être élevés dans la crainte de Dieu. Une disposition expresse traite de la bibliothèque : « Les jours de carême, y est-il dit, on va- « quera à la lecture depuis le matin jusqu'à tierce. « Dans ces jours-là, tous recevront de la bibliothè- « que des livres qu'ils liront d'un bout à l'autre ; « car on devra les donner au commencement du a carême. Et l'on chargera un ou deux des plus c< anciens de parcourir le monastère, et de voir s'il ce n'y a point quelque frère paresseux qui se livre ce au repos ou à la conversation, au lieu de se donce ner à la lecture... Le dimanche, tout le monde c< lira. » En honorant le travail d'esprit, en faisant de la lecture l'œuvre du dimanche et des jours saints, la règle bénédictine pourvoyait d'avance aux besoins de l'enseignement. Ces peuples de moines qu'elle faisait pâlir sur les livres devaient bientôt donner des instituteurs à toute la chré-
latur, constituit; eique cum nonnullis prœdiis duo habitacula, seilicet allerum sub Lateranensis patriarchii domibus fabricavit, ulù usque hodie lectus ejus in quo recubans modulabalur, et flagelluni ipsiusquo pueris minabatur, veneratioue congrua, cum authentico antiplionario reservatur. »
Cf. Anastase Biblioth. , in Sergio I ; id., in Sergio II : « Eu m scholœ cantorum ad erudiendum tradidit (Léo III) communibus litteris. »
tienté. Le cloître venait à peine de s'ouvrir, que déjà les lettres en prenaient possession. Parmi les premiers disciples de saint Benoît, plusieurs s'illustrèrent parleurs écrits; et l'un d'eux, nommé Marcus, avait célébré la fondation du monastère dans un poëme dont on admirait l'élégance. C'était une tradition ancienne que Yarron avait habité le mont Cassin, et qu'il y avait ouvert dans son palais un asile aux études philosophiques. Les bénédictins s'honorèrent de ce souvenir, ils ne redoutèrent pas une comparaison si effrayante; et Pierre Diacre, leur historien, remercie le Christ d'avoir choisi ce lieu savant pour en faire le gymnase de la sagesse éternelle (1).
Mais derrière les murailles de Rome comme sur les hauteurs du mont Cassin, les lettres défiaient
(1) Reguta S. Benedicti : « In Quadragesimœ diebus a manc usque ad tertiam lectioni vacent. In quibus diebus accipient omnes singuli codices de bibliotheca, quos per ordinem ex integro legant. » Pétri Diaconi de Ortu et obitu justorum cœnobii Casinensis, apud Mai, t. VI, Script, vet... Nova collectio, p. 246. In vita S. Matai : « Silentio vero ac lectioni ita vacabat, ut pro hoc ipsi etiam sanctissimo Benediclo mirabilis videretur. » Cf. ibid. Vita S. Placidi, Vita Speciosi, Vita S. Severi episcopi : « Casiniensis arcis sublimitas tanto olim culmine \iguit, ut romani celsitudo imperii pbilosophicis studiis illum in aevum dicaret. liane M. T. Varro omnium Romanorum doctissimus incoluit, » etc. Idem, de Viris illustr. Casinens. : « Marcus, in Scripluris apprime eruditus, de adveiitu S. Benedicti, situ loci, etc., elegantissimos versus composuit. »
Cf. Vita S. Fulgentii, citât, ap. Mabillon, An. SS>0. S. B., 1, p. 41 : « Siclaborem et lectionem omnibus commendabat, ut labo- 1 antes fratres qui lectionis studium non habebant, minus diligerct, nec magno honore dignos judicaret: contra, studiosos, sed laborare non valentes, summoperc amarct. »
les barbares, elles ne les atteignaient pas. 11 y avait plus de mérite à les propager dans les provinces lombardes, où l'évêque, entouré d'un petit nombre de clercs, défendait seul contre la tyrannie des ducs les faibles restes de la civilisation chrétienne. Au milieu des périls du septième siècle, l'archevêque de Milan, Benedictus Crispus, avait formé des disciples qu'il instruisait dans les sept arts. Au huitième siècle, Gison de Modène recommandait à ses prêtres de tenir l'école et d'instruire les enfants. En même temps on prouve que l'Eglise de Lucques avait ses écoles sous le portique même de la cathédrale (1). L'Italie ne laissait pas périr l'enseignement ecclésiastique, dont elle avait donné le premier exemple. C'est en France qu'il faut le suivre dans une lutte de trois cents ans contre le désordre des esprits et la violence des mœurs.
(1) Tiraboschi a cité après Muratori (Antiquit. Ital., II, 481) l'acte de Gison, évêque de Modène, conférant à Farchiprêtre Victor la paroisse de S. Pierre in Siculo, en lui enjoignant d'être assidu : « In clericis congregandis, schola habenda, et pueris educandis. » Mais Tiraboschi n'a point connu les témoignages suivants :
S. Benedicti Crispi Mediolanensis Poematium medicum, apud Mai, Aul. class., t. V, p. 591, Prœfatio ad Maurum Mantuensem : « Quia te, fili carissime Maure, pêne ab ipsis cunabulis educavi, et septiformis facundiœ liberalitate ditavi, »
Je dois au savant abbé Barzocchini de Lucques quelques indications tirées des diplômes qui enrichissaient les archives de la ca* thédrale, et qu'une critique éclairée a récemment mis au jour.
Diplôme de Tan 757 : « Signum manus Tcndualdi magistri. »
Ici., 748 : « Signa manus Deus dede V. V. presb. magistro sch. lestis. »
ld., 7G7 : « Propter porticalem ejusdeni basilicie ubi est schola. »
EHS Le peu de documents qui nous restent de celle
ecole> l l
episcopaies époque suffit cependant pour établir l'existence de vingt écoles épiscopales. En Neustrie, Paris, Chartres, Troyes, le Mans, Lisieux, Beauvais; en Aquitaine, Poitiers, Bourges, Clermont; en Bourgogne, Arles, Gap, Vienne, Châlons-sur- Saône; en Aus- Irasie, Utrecht, Maëstricht, Trêves et Yvois au diocèse de Trêves, Cambrai, Metz et Mou son au diocèse de Reims (1).
Dès les premières années du sixième siècle, bien avant que les chaires des grammairiens et des rhéteurs laïques soient abandonnées, on voit les évoques pourvoir à l'instruction du clergé et du peuple. Saint Césaire d'Arles a des disciples qu'il exerce aux premiers éléments des lettres, pendant que ses leçons de théologie ravissent les moines grecs venus pour l'entendre. Saint Rémi se plaint des entreprises de l'évêque Fulco de Tongres sur l'école cléricale de Mouson. Saint Didier de Vienne explique à ses disciples les écrits des poêles, et ne craint pas de profaner, par les louanges de Jupiter, des lèvres consacrées aux louanges du Christ. Cependant saint Germain fait fleurir l'école de Paris. Le poëte Fortunat décrit la riche basilique élevée par
(1) Les témoignages se trouvent réunis au tome III de V Histoire littéraire de France, p. 417. Cf. Joly, Traité historique des écoles épiscopales, p. 184 et suiv. Pour Clermont, Vita S. Boniti ; Troyes, Vita S. Frodoberti ; Chartres, Vita S. Betharii; Utreclit, Vita S. Landeberti; Poitiers, Vita S. Leodegarii; Lisieux, Greyor. Turon., Hist., VI, 5G, etc.
Childebert, portée sur des colonnes de marbre, illuminée de vitraux qui retiennent captifs les rayons du soleil. « Au fond de l'abside, saint Germain « siège entouré de ses prêtres et de ses diacres au « blanc vêtement; guidant les deux chœurs qui « répètent les chants de David, gouvernant du « regard et du geste, d'un côté les vieillards, de a l'autre les jeunes gens. » Ces jeunes gens, recrues du sanctuaire, recevaient du pontife les premières leçons des sciences divines et humaines; c'est l'aveu de l'évêque Bertramm, le même que Fortunat félicitait de ses vers pompeux, et qui s'honorait de compter parmi les plus chers élèves du bienheureux Germain. On ne peut se défendre de s'arrêter avec respect à ces humbles origines de l'enseignement public dans une ville qui devait voir, au treizième siècle, des milliers d'étudiants se presser aux pieds de ses docteurs (1).
(1) Epistola Remigii ad Fulconem ep., apud Duchesne. En ce. qui concerne S. Césaire, Vita S. Egidii, Epistola Floriani ad Nicetium : « Ipse mihi latinis elementis imposuit alphabetum. /> Epistola S. Gregoriiad Desiderium episcopum (lib. II, 54). Saint Grégoire trouve mauvais que Didier enseigne la grammaire, et que les mêmes lèvres répètent les louanges de Jupiter : « Quia in uno se ore cum Jovislaudibus, Christi laudes non capiunt. » Ce passage prouve que l'enseignement de la grammaire, tel qu'il se continuait dans les écoles épiscopales, comprenait la lecture et. l'interprétation des poètes. Il n'en faut pas conclure que S. Grégoire se déclarait l'ennemi des lettres ; car il pouvait penser qu'en présence des désordres qui déshonoraient l'Église des Gaules, à la fin du sixième siècle, un évéque avait des devoirs plus pressants que d'expliquer Ovide ou Virgile. Ses paroles n'ont rien qu'on ne voie dans une lettre de S. Grégoire de Nazianze, cet élève si savant et si poli des
ET. GERM. ii. 32
.Les En même temps commençaient les écoles monasti-
ecolcs A
monastiques. qUes? ci nulle part les monastères n'étaient mieux préparés à devenir l'asile des lettres que dans ce pays des Francs, où l'on avait l'exemple des savantes abbayes de Lérins et de Saint-Victor. Les saines traditions de l'enseignement s'y propageaient avec celles de la vie cénobitique. Augendus, abbé de Condat, enseigne à ses disciples les deux langues grecque et latine; et, quand il meurt en 510, Àvitus, de Vienne , s'inquiète du danger qui menace une école si célèbre, et conjure le prêtre Viventiol de la soutenir. Un siècle plus tard, au monastère deSaint- Hilaire de Poitiers , on trouve l'enseignement des arts libéraux poussé à ce point , que le cours des études y dure sept ans ; les deux premières années sont consacrées aux exercices qui ouvrent l'intelligence: cinq ans de travail la fécondent, et mettent le disciple en état de s'asseoir parmi les maîtres, L'école de Fontenelle , en Normandie, compte jusqu'à trois cents élèves ; celles de Sainl-Médard de Soissons, de Sithiu, d'issoire, sont louées comme autant de pépinières d'évêques et de moines savants.
écoles d'Athènes, à son ami S. Grégoire deNysse (Gregorii Nazianzeni Epist. 50). Fortunat, Carmin., lib. II, 8 :
In medio Gcrmanus adest, antistes honore, Qui régit hinc juvenes, subrigit indc senes.
Rapprochez de ce texte le testament de l'évoque Bertramm rapporté par Duboulay, Hist. université t. I, 55 : « Ille (Germanus) me dulcissime enutrivit, et in sua sancla oralionc ad sacerdotii honorem perduxit. »
La bibliothèque de Ligugé possédait presque tous les Pères grecs et latins. S'il fallait citer tous les monastères où les lettres furent enseignées au septième siècle , on nommerait Jumiéges, Saint-Taurin d'Évreux, Solignac , Saint-Germain d'Auxerre, Moutier-la-Celle au diocèse de Troyes, Mici, Agaune ; et dans les provinces du nord , plus rebelles à la culture littéraire, Saint-Yincent de Laon , Saint- Valéry, Tholey, Grandval. Les monastères de femmes, fermés à toutes les tentations du dehors, s'ouvraient pour recevoir des maîtres illustres et de précieux manuscrits. Saint Césaire d'Arles avait voulu que ses religieuses donnassent chaque jour deux heures à la lecture, et que plusieurs s'appliquassent à copier des livres. Des moines irlandais venaient enseigner la musique sacrée aux vierges cloîtrées de Nivelles : et, vers 745, deux pieuses Flamandes du monastère de Valencicnnes avaient transcrit un psautier, un évangéliaire et plusieurs autres volumes, qu'elles enrichirent d'or et de pierreries (1),
(1) Histoire littéraire de France, t. III, p. 428 et suiv. Joly, Traités historiques des écoles épiscopales, etc. Mabillon, A. SS. 0. S. B., t. I, p. 25; ibid., p. 480. Vita S. Aicadri (mort en 687), ap. Mabillon, A. SS. 0. S. B., II, 954 : « Post ablactationem pueri, summa cum diligentia tradiderunt (parentes) illum ad erudiendum cuidam viro sapientia famosissimo, nomine Ansfrido, prœdictœ civitatis ex monasterio S. Uilarii cœnobitœ... Erat itaque infans decennalis, quando resedit in scholari primo geniculo. Dein biennio discens ea qusc a magistro petierat, florere jam cœpit... et post, de virtute in virtutem transicns, quinquennio transacto, visum illi fuit magistrum fore, et inter primorés conscholasticos
Lcmc!ftnc" L'Eglise enseignait donc , mais elle enseignait
Lail donn
aux laïques.
était donné
aux pour tous; et il ne faut pas croire, comme on 1 a
L'école
du palais.
La chapelle.
trop répété, que la science, confinée dans le sanctuaire ou dans le cloître, se refusait aux laïques. L'évêque de Lisieux, Etherius , portait à l'éducation de la jeunesse un intérêt si vif, qu'ayant racheté un clerc condamné à mort, mais qui se disait maître de belles-lettres, il le chargea d'enseigner , lui assura, à cet effet, un revenu en vignes, et lui confia tous les enfants de la cité. D'un autre côté, on voit saint Aicadre, élevé au monastère de Poitiers, rentrer ensuite dans le monde, et attendre plusieurs années avant de s'engager au service des autels (1). Mais la grande école ecclésiastique et séculière des temps mérovingiens, où l'enseignement public paraît dans toute sa pureté et dans toute son étendue, c'est l'école du palais, dont les titres, longtemps oubliés, ont besoin d'être remis en ordre et en lumière.
La chapelle du palais fut le berceau de l'école.
Quand lesErancs firent leur entrée dans la Gaule et dans l'Eglise, ils n'y trouvèrent pas de nom plus
residere... » On étudiait aussi à l'école de Poitiers les principes du droit canonique. Vita S. Aicadri : « Quia idem vir Aicadrus libe— ralibus studiis adplenc erat eruditus, canones etiam non ignorabat. » (I) Gregor. Turon., VI, 56 : « lgitur, postquam (clericus) vitœ donatus est, profert se litterarum esse doctorem, promittens sacerdoti, quod, si ei pueros delegaret, perfeclos eos in litteris redderet. Gavisus auditu, sacerdos pueros civitalis colligit, ipsique delegat ad docendum, » elc. Cf. Viia S. Aicadri, ubi supra. L'écrivain de la vision de S. Baronius se déclare l'élève de Francard, abbé de Lourey, qu'il appelle « nutritor et doctor filiarum nobilinm. »
vénéré que celui de saint Martin, dont l'apostolat venait de porterie dernier coup au paganisme. La basilique de Tours, où reposaientses restes, devint le sanctuaire national ; mais les rois, ne pouvant déplacer le tombeau du saint, voulurent au moins que sa chape, portée à leur suite, fût un signe de bénédiction dans leur palais, de victoire sur le champ de bataille ; et la chape de saintMartin, gardée dans une châsse portative comme l'arche d'alliance des Hébreux, donna le nom de chapelle à l'oratoire qui la reçut. Le lieu consacré par un dépôt si auguste devait retentir nuit et jour de chants religieux. Les Mérovingiens, ces hommes si violents, aimaient, comme Saûl , à laisser calmer leur colère au bruit des instruments et des voix. Clovis se faisait envoyer d'Italie un joueur de luth; Thierri avait retenu auprès de lui le jeune clerc Gallus, dont la voix le ravissait ; et Gontran interrompait un festin solennel, en priant les évêques assis à sa table de lui chanter le graduel de la messe. Quand les rois avaient tant de passion pour la musique sacrée, on ne s'étonne plus si les jeunes clercs, attachés au service du palais, furent exercés avec soin; si la chapelle devint une école de chant ecclésiastique, et si elle finit, comme l'école de Saint-Jean de Latran, par embrasser toutes les études qui complétaient l'éducation du clergé. Voilà pourquoi le titre de chef de la chapelle n'est conféré qu'à des hommes savants, souvent à des étrangers; comme
au roi.
Bctharius, ce Romain que la faveur des rois alla chercher à Chartres, où il avait porté les traditions savantes de l'Italie. Il fallait de tels maîtres à des disciples destinées aux plus hautes dignités de l'Église, et dès lors on comprend le décret de Glotaire II, qui réserve au prince le droit de choisir des évêques parmi les clercs de sa chapelle, « à cause de leur mérite et de leur science (1). » Les Mais cet enseignement religieux, ce noviciat
jeunes f . , y ,.-. A. ,
nobles d évoques n était pas si severe, qu il repoussât la
reeonnnan- -1 l ' ± i
jeunesse laïque attirée au palais par une coutume déjà vieille chez les Germains. Dès le temps de Tacite, les chefs se faisaient gloire de recevoir dans leur cortège les fils des nobles. Plus tard, on voit les rois, les grands, entourés de jeunes gens que leurs pères avaient recommandés, c'est le terme légal qui désignait la condition de ces enfants élevés sous les yeux de leur protecteur, destinés à devenir ses leu-
(1 ) C'est au père Pitra, bénédictin [Histoire de S. Léger, chapitres ii et m), qu'appartient le mérite d'avoir prouvé l'existence do l'école du palais sous les rois mérovingiens, déjà indiquée par les savants auteurs de l'Histoire littéraire, t. III. Le seul travail qui me restait à faire était de porter une méthode peut-être plus rigoureuse dans le choix et l'ordonnance des preuves déjà produites, et de produire des preuves nouvelles.
Sur l'origine de la chapelle et l'étymologie du nom, Walafrid Strabo, de Rebns ecclesiasticis. Monachus Sangallensis, II, 17. Du Gange, Glossar. Dupeyrat, Antiquités de la chapelle du roi. — En ce qui touche la passion des rois mérovingiens pour la musique, voyez Cassiodore, Variarum, II, 41. Gregor. Turon., Yitœ palrum, VI. Idem, Hist., lib. VIII, 5. — Acta S. Betharii. Bolland., 11 august. Clothacbarii Edictum, apud Pertz, t. I, Legum, p. 14 : « Vel certe si de palatio eligitur, per meritum personœ et doctrinal o.rdinetur. »
des, ses compagnons d'armes et ses convives. Le palais des fils de Glovis se peuplait ainsi des rejetons des plus illustres familles franques et gallo-romaines, otages de la fidélité de leurs parents, ornement des fêtes royales, candidats privilégiés à tous les grands offices de la cour. Il fallait bien qu'ils y trouvassent une éducation mesurée à la grandeur de leur destinée. C'était peu de savoir brandir la framée, dompter un cheval et forcer une bête fauve, deux exercices où les Francs n'avaient pas d'égaux. Depuis que les rois parlaient latin, faisaient des vers, s'inspiraient des lois romaines pour la rédaction de leurs capitulaires et la perception de leurs impôts, ils aimaient à s'entourer d'hommes lettrés, ils réservaient leur confiance à ceux qui savaient agiter une question ou plaider une cause avec l'abondance éclatante des anciens orateurs gaulois; et saint Evroult, saint Didier de Gahors, saint Germer, saint Bonnet, saint Hermeland, méritèrent, par leurs progrès dans les lettres, la faveur qui les appela aux charges de conseiller, de trésorier et d'échanson. Les jeunes compagnons du prince, les nourrissons du palais, comme on les appelait, durent arriver à la fortune par le même chemin ; et s'il convenait de les initier aux lettres divines et humaines , l'école que nous avons vue se former à l'ombre de la chapelle leur^donnait des maîtres (1).
(1) Tacite, Germania, XIII : « Insignis nobilitas, aut magna
L'enseigne ment
écclësias lique cl
laïque.
Tout s'accorde en effet à prouver l'existence de dUétPauais l'ccole du palais pendant la période mérovingienne, avec un enseignement qui préparait ses disciples, selon leur vocation, à tous les devoirs de la vie religieuse ou de la vie publique. Au sixième siècle, l'Aquitain Aredius est recommandé au très-excellent roi Théodebert pour recevoir l'éducalion du palais, et finit par devenir le fondateur de l'abbaye de Saint-Yrier. Le Franc Gogo fait l'admiration de la cour par son courage à braver un buffle, à li> frapper entre les deux cornes, autant que par son éloquence, qui ravit les'applaudissements de l'école. Au septième siècle, la famille de saint Lambert le confie à l'évêqued'Utrecbt, « pour l'initier aux doctrines saintes et aux règles monastiques parmi les élèves du palais. » En même temps, saint Wandrille, admis auprès du roi Dagobert, est formé « à tous les exercices militaires, à toutes les études qui con-
patrum mérita, principis dignationem etiam adolescentulis assignant : cœteris robustioribus ac jampridem probatis aggregantur, i«K c mbor inter comités adspici. » Sur la coutume de la Recommandation, il faut consulter un savant mémoire de M. Naudet, Mém. de VAcad. des Inscriptions, t. VIII, p. 420. Eginhard, de Vita Caroli M., 22 : « Exercebatur assidue equitando ac venando, quod illi gentilitium erat, quia vix ulla in terris natio invenitur, que in hac arte Francis possit œquari. » Vita S. Desiderii Cadnreensis, Vita S. Ebrulfi ubi supra, Vita S. Chlodulfi, Mabillon, A. SS. 0. S.B.,sec. Il, p. 1043. Vita S. Geremari, ibid., p. 475 : « Hune siquidem genitores velut unicum filium tenere « diligentes, tradiderunt scholis erudiendum... Audivit famam « sanctitatis ejus atque prudentiœ rex Dagobertus, mittensque « nuntios, accersivit eum in palatio suo. Et videns eum elegantem « et doctuin in verbis et sapientem in consiliis, profecit eum con- « siliis suis. » Vita S. Doniti, loco citato.
viennent aux nobles, et à toutes les connnaissances profanes. » Au huitième siècle, au moment où Charles Martel donne les évêchés et les abbayes à ses compagnons d'armes, où il semble qu'il n'y ait place au palais d'Austrasie que pour les gens de guerre, on y voit le jeune Chrodegang s'attacher aux lettres avec tant de succès, qu'il parlait la langue latine comme la sienne, et qu'on vantait l'élégance de ses discours. Cependant il n'aspirait encore qu'aux honneurs temporels, et remplit les fonctions de référendaire avant que la vocation divine l'appelât à l'éveché de Metz. Sous Pépin le Bref, l'école du palais nourrit aussi Adalhard et Wala, tous deux de race royale, appelés aux premières dignités de l'Eglise et de l'État, et saint Benoît d'Aniane, le réformateur des institutions monastiques. Ce sont les compagnons d'études de Charlemagne, et ce nom nous avertit que l'école, arrivée jusque-là, ne peut plus périr (1).
(1) vie siècle. Gregor. Turon., Vitœ patrum : « Interea prœcellentissimo régi Theodeberto commendatur (Aredius), ut eum instrueret eruditione palatina.
Fortunat, Carmin., VI, 4 : Ad Gogonem.
Sive palatina residet modo lsetus in aula, Cui schola congrediens plaudit amore sequax.
vne siècle. Vita S. Landeberti, Trajectensis episcopi (auctore, ut vidctur, seculioctavi), apud Mabillon, A. SS. 0. S. B,, sec. IIÏ, 69 : « Protimus pater ejus commendavit eum supradicto antistiti, divinis dogmatibus et monnsticis disciplinis in aularegia erudiendum. »
Vita S. Wandregesili (auctorecoœvo), Mabillon, sec. II, p. 534 : « Quumque adolescentiae polleret œtas in annis, sub prœfato rege Dagoberto, militaribus gcstis ac aulicis disciplinis, quippe ut nobi-
On voudrait maintenant pénétrer dans l'asile que la politique des rois ouvrait ainsi à l'élite de la jeunesse franque, assister aux leçons des maîtres et savoir jusqu'à quel point elles continuaient la tradition romaine. Si l'insuffisance des témoignages ne permet pas d'étudier de près la vie intellectuelle qui anima la cour de Dagobert, on en peut juger par deux bommes capables de représenter tout ce que le septième siècle, un temps si mauvais, pouvait conserver de lumière dans les esprits et de politesse dans les mœurs.
lissimus, nobiliter educatus est : et crescentibus sanctae vitœ moribus, cunctisque mundanarum rerum disciplinis imbutus, a prœfato rege cornes constituitui» palatii. »
Cf. Vita S. Faronis, Mabillon, sec. II, p. 612 : « A ptïmsevo flore tenerœ juventutis intra autem régis Theodeberti nobiliter cum doctrina christiana nutriendo lactavit. »
vme siècle. Paul. Diacon., de episcop Metensib., in Cbrodegango : « In palatio majoris Caroli ab ipso enulritus, ejusdemque referendarius exstitit ; fuit autem omnino clarissimus, omnique nobilitate coruscus, forma decorus, eloquio facundissimus, tam patrio quamlatino sermone imbutus. »
Vita Wallœ (auctore Ratperto), ap. Mabillon, sec. IV, p. 404 : « Fuit Arsenius (YVala) a puero, inter tirocinia palatii, liberalibus mancipalus studiis »
Vita Adalhardi (auctore ejus discipulo), Mabillon, sec. IV, p. 710 : « Qui, cum esset rcgali prosapia, Pippini magni régis nepos, Caroli consobrinus Augusti, inter palatii tirocinia, omni mundi prudentia eruditus, una cum terrarum principe magistris adhibitus. »
Vita S. Bencdicti Anianensis, MabiJlou, sec. IV, p. 194 (auctore Smaragdo) : « Pater puériles gereutem annos praefatum filium suum, in aula gloriosi Pippini régis, reginœ tradidit inter scholares erudiendum. »
On remarquera que je me borne à des témoignages contemporains, ou du moins antérieurs à une époque où les études étaient devenues si générales, qu'un légendaire se serait fait un devoir de conduire son saint à l'école.
Le premier est Didier de Cahors, disciple des saint Didier écoles d'Aquitaine, mais appelé de bonne heure au Cahorspalais, où il porta toute l'élévation d'une intelligence encore émue de la lecture des poètes, des orateurs, et des jurisconsultes. Les conseils de sa mère Herchenfréda le suivaient au milieu des périls de la cour ; et cette femme barbare trouvait des paroles dignes de sainte Monique pour exhorter par lettres « son fils très-doux et très-aimant » à garder la crainte de Dieu, la fidélité au roi, la chanté pour ses égaux, et la haine de tout mal. Il avait lié avec les plus intelligents et les meilleurs de ses compagnons un commerce dont on suit les tracesdans sa correspondance, et qui n'est pas sans charme. Elevé successivement au gouvernement de Marseille et à l'évêché de Cahors, Didier n'oublia jamais ces premières joies de l'amitié, où les lettres avaient mêlé leur douceur. Il recevait des vers de Sulpice de Bourges, il rappelait à saint Ouen la tendre affection qui les avait tous deux unis à saint Eloi ; il écrivait à Abbon : ce Que de fois je voudrais « si le temps me souriait un peu, aller renouer « avec vous de chers entretiens 1 Et, de même que « jadis, sous les livrées du siècle et dans la compa- « gnie du prince, nous aimions à nous communi- « quer nos pensées en échangeant nos tablettes, lice bres maintenant de toute vanité, nous méditerions ce ensemble les doux préceptes du Christ ! » Ces habitudes d'esprit, ce goût du beau, convenaient
surtout à un homme du Midi, de race gallo-romaine, qui ne se défit jamais d'un reste d'admiraration pour l'antiquité, qui rebâtit les murs et les portes de sa ville épiscopale, non pas à la manière barbare, mais, selon la remarque de son biographe, avec des pierres larges et polies, selon la coutume des anciens. Il avait aussi élevé beaucoup d'églises et de monastères, et particulièrement un oratoire d'une architecture si merveilleuse, « qu'en « entrant dans ce beau lieu on ne pouvait se défen- « dre de tomber en prières, et de se croire en pos- « session du paradis (1). »
(1) Vita S. Desiderii, ap. D. Bouquet, 111,527. Herchenfredœ epistola, ap, Gallia christiana, t. II, p. 461. Les auteurs de Y Histoire littéraire de France avaient déjà remarqué cette correspondance dont le P. Pitra fait bien sentir le charme (Hist. de S. Léger, p. 31). Epistola Sulpicii Bituricensis ad Desiderium, apud Duchesne, p. 882. On n'avait pas remarqué que cette lettre finissait par des hexamètres probablement mutilés; on les a imprimés sans distinction de vers et comme un fragment de prose ; il faut les restituer ainsi : « Auctorem cœli prœsumimus postulare. »
.... Ut vestram jubcat prsetendere vitam Cursibus annorum dignetur tempore longo, Cujus nunc locuples seivatur nomine mundus, Et diu (?) iirmantur nutantia culmina rerum Vel dilapsa magis... solidata résurgent.
Desiderius Dadoni, ap. Duchesne. p. 878. Idem, Abboni, p. 879 : « Oplarem fréquenter, si possibililas arrideret, vestris interesse colloquiis, ut, sicut nos sub seculi habitu, in contubernio serenissiini Frotharii (Clotharii II?) principis, muluis solebamus rcvelare tabellis, ita jam nunc illa ad plénum, deposila vanitate, dulcia liceret Christi ruminare praecepta. »
Vita S. Desiderii : « Quadris ac dedolatis lapidibus... non noslro quidem gallicano more, sed sicut antiquorum murorum ambitus
magnis quadrisque saxis exstrui solet fundamentis. » « Quo
loco, dum mens desiderantis ita ingrediens rcfovetur, ac si partem paradisi se occupasse gratulatur. »
Un caractère bien différent éclate dans la per- Saint 0ucnsonne et les écrits de saint Ouen, de cet ami commun de saint Didier et de saint Eloi, qui avait coulé avec eux les plus beaux jours de sa jeunesse au palais de Neustrie. Il fallait assurément qu'il y eût trouvé des maîtres capables de l'initier à la langue latine et à la théologie chrétienne, puisqu'il passa sans difficulté et sans études, de la charge de référendaire, au siège archiépiscopal de Rouen. Toutefois on reconnaît l'homme du Nord, le noble Franc, le Germain dompté; mais plus touché de l'austérité sainte du christianisme que des vanités d'une civilisation vieillie, lorsque, se proposant d'écrire la vie de saint Éloi, il s'excuse 'de la rudesse de son langage, non plus avec l'humilité de Grégoire de Tours, mais en publiant son mépris pour les vains artifices de l'école, et en foulant aux pieds, pour ainsi dire, toute l'antiquité. c< Car, dit-il, son récit pouvait être plus brillant ; mais il lui plaît de le tempérer de telle sorte que, sans offenser les maîtres par trop de grossièreté, il ne fatigue point les simples en poursuivant les vaines fumées des grammairiens. » Il veut que l'écrivain religieux s'adresse, non pas au petit nombre d'oisifs qui suivent les philosophes, mais au genre humain tout entier. 11 déclare haïssable celui qui parle en sophiste, et demande où est l'utilité de ces docteurs, plus occupés de détruire que d'édifier. Et, dans la chaleur de cette invective contre l'é-
anciens.
loquence, qui finit par le rendre éloquent, il cite au tribunal du Christ tous les poètes, tous les orateurs, les historiens, les philosophes du paganisme, et les défie de rien apprendre à des chrétiens (1).
pourquoi Sans doute, il estdur d'entendre ce barbare insaint Ouen se déclare jurier Virgile, Tite-Live et Cicéron; mais il faut se
contre les " o ? »
rappeler la dureté des temps, la lutte désespérée qui s'engageait entre les traditions romaines restaurées par la politique des Mérovingiens, et le génie germanique, encore tout vivant dans les mœurs, dans les passions du peuple franc. Les évêques commençaient à comprendre que les efforts de la royauté pour restaurer la société ancienne n'aboutiraient qu'à sa ruine. Voilà pourquoi ils se détachaient de cette antiquité qui avait souvent fait l'admiration et les délices de leurs prédécesseurs ; ils s'en défiaient comme d'une lumière incapable de conduire les nations au milieu des périls nouveaux où la Providence les avait poussées. La violence des événements ne laissait plus de loisir aux études spéculatives, à ce culte du beau qui fait oublier l'utile. Les esprits sérieux ne pou-
(1) Vita S. Audoeni. Àudoeni Vita S. Eligii, ap. d'Achery, Spicilegium, prologus : « lia stylum placet eorrigere, ut nec simplicibus quibusque grammaticorum sectando fumos displiceat, nec scholasticos etiam nimia ruslicitate offendat. Nam et ecclcsiasticum dogma etiam si habeat cloquii venustatem, ita eam dissimulare débet et fugere, ut non otiosis philosophorum sectatoribus, sed universo loquatur horainum generi... Qui sophistice loquitur odibilis est... Quid enim legentibus nobis diversa grammaliconim argumenta proficiunt, quum videanlur subvertere potius quain œdificare? »
vaient chercher dans les lettres qu'un moyen d'agir, non de briller ; d'enlever les convictions, non les applaudissements ; non de servir au plaisir des hommes, mais de les rappeler à leurs devoirs. Le septième siècle, si décrié, écrivit peut-être autant que le sixième ; mais il écrivit surtout des sermons et des légendes, c'est-à-dire des ouvrages corrects, destinés à l'édification des ignorants. On n'y trouve plus que de faibles restes de science et de poésie, et les historiens y marquent le moment où la littérature finit (1).
Cependant la véhémence même avec laquelle commencements saint Ouen attaque 1 autorité des anciens montre as- ,. d>ne
1 lillerature
sez qu'ils ont conservé des partisans. On ne combat llouvelle' pas avec cette passion une cause perdue ; et, lorsque le pieux évèque accable de ses dédains les gens d'écoles, les grammairiens et les sophistes, il proteste au nom du bon sens chrétien contre les vaines controverses, contre l'enseignement mystérieux et la langue philosophique des professeurs de Toulouse. Il n'appartenait pas aux disciples de Virgilius Maro, à des hommes qui poussaient la terreur des barbares jusqu'à se faire tout un idiome nouveau pour n'être point compris, il n'appartenait pas à ces cœurs faibles de garder l'héritage de l'esprit humain. Il fallait des âmes mieux
(1) M. Guizot (Histoire de la civilisation, t. II, leçon 1) a reconnu ce caractère de la littérature ecclésiastique du septième siècle.
trempées, des motifs plus impérieux, qui fissent de la conservation des lettres, non plus unesatisfaclion de vanité, mais une affaire de conscience. C'est précisément parce que l'étude a cessé d'êlrc un jeu d'esprit pour devenir un devoir d'état, parce que la poursuiteMu bien fait oublier la recherche du beau ; c'est dans ce triomphe de la pensée sur la forme que je vois, non la fin, mais le commencement d'une littérature véritable. Il est vrai que tous les genres littéraires connus des anciens disparaissent, que tous les moules que l'art, classique avait modelés se brisent; mais l'inspiration qui les animait ne s'évanouira pas, elle saura trouver ailleurs des organes et des types nouveaux. Je m'en assure en lisant le prologue d'une Vie de saint Maximin, abbé de Mici, écrit par un moine anonyme du septième siècle, où je retrouve toute la sévérité, et, si l'on veut, toute l'intolérance de saint Ouen; mais aussi toute la verve d'un homme qui n'est pas disposé à laisser dormir l'esprit humain, et qui, en réprouvant les philosophes, voudrait sauver au moins le nom de la philosophie. Prologue de « On sait que, parmi les hommes des siècles an-
la vie .
* Md6i ■ (c c,cns> plusieurs sectes ont fait profession de « sagesse. Mais, entre tous, ceux-là ont paru at- « teindre le comble de la sagesse, qui ont pénétré « dans ce irivium où est contenue la connaissance « des choses divines et humaines, je veuxdirc la pli y- « sique, l'éthique et la logique, ou pour parler
ce avec les Latins, la science naturelle, morale et « rationnelle. Mais c'est la parole de l'Écriture , « que les sages de ce monde, n'ayant point connu « la sagesse de Dieu, ont péri par leur folie. Car ce ces esprits bien doués, qui participaient à la rai- « son divine, et qui, par la vivacité de leur intellicc gence, avaient connu le Créateur, ne l'ont point « glorifié comme tel. Ceux-là ne manquent point ce encore de sectateurs, qui se croient grands en « paroles, qui se vantent d'approfondir les vérités « découvertes par leurs devanciers, mais qui se ce montrent enlacés dans les mêmes erreurs.
ce Pour nous, qui nous gardons de ces égare- « ments, nous avons une physique véritable dans ce le récit historique des Ecritures, une logique ce véritable dans les contemplations de la foi, de « l'espérance et de la charité, une éthique véri- « table dans la pratique des préceptes divins. C'est « la philosophie que Dieu aima : il en voulut donce ner le premier type en la personne de Salomon, ce qui, dans ses trois livres, nous offre de cette philoce sophie un triple exemple, faisant connaître la ce nature dans l'Eeclésiaste, réglant les mœurs dans ce les Proverbes, et, par le Cantique des cantiques, ce nous apprenant à chercher sous les voiles de l'aice légorie le secret des choses divines...
ce Voulant donc instruire notre siècle et le lieu ce où nous vivons, le Tout-Puissant a choisi parmi ce les petits un homme qui ne fût point enflé de la
ÏT. GERM. II. 33
« sagesse mondaine, mais brillant de l'éclat des « vertus, et il a fait de Maximin un modèle de sa- « gesse; car, pendant que les disciples de la philoce sophie païenne portent aux nues leurs maîtres, « louant dans Pythagore la connaissance de la na- « ture, dans Socrate la pureté des mœurs, dans « Platon la science des choses divines, il serait in- « digne de la foi chrétienne de laisser celui qui fut « notre philosophe dans les (énèbres de l'oubli (1).» Toutefois la doctrine commune de l'Eglise ne fut jamais de répudier la tradition des lettres classiques. A. chaque époque, on trouve en présence deux écoles : l'une qui rabaisse l'antiquité, comme Hermias dans ses invectives contre les philosophes du dehors ; l'autre qui la relève, comme Clément d'Alexandrie et saint Basile. La dernière a pour elle le plus grand nombre et les plus grands noms. Saint Jérôme et saint Augustin ne peuvent se défendre de citer Virgile ; peu à peu la quatrième églogue fait absoudre le poëte des amours
(1) Vita S. Maximini, abbalis Miciacensis, Mabillon, A. SS. 0. S. B., 1, 581. Mabillon croit cet écrit du commencement du septième siècle, sauf les dernières pages, qui laissent soupçonner quelques interpolations. Prologus : « Plures fuisse sectes quse sapientiam profiterentur inter eos quos prisca secula pepererunt, manifestum est ; sed inter omnes illi judicati sunt summam sapientùe atligisse, qui Irivium illud terrere conati sunt in quorequiritur :
Divinarum bumanarumque peritia rerum;
quod constat in physica et ethica et logica, » etc. C'est encore au P. Pitra (Histoire de S. Léger, p. 65) que je dois l'indication de ce beau passage.
de Didon, et lui donne rang à la suite des Sibylles et parmi les précurseurs du christianisme. Nous connaissons la pratique de l'Eglise de Toulouse pour les livres des païens, qu'elle mettait à part, mais qu'elle ne brûlait pas. Si, au septième siècle, la poésie et la science des anciens ne sont pas sans périls pour la Gaule encore travaillée par les souvenirs du paganisme latin, elles ne peuvent rien de malfaisant sur des Irlandais, sur des Anglo-Saxons, à qui elles ne rappellent ni les dieux de leurs pays, ni les mœurs violentes de leurs pères. Et l'Eglise, qui n'ouvrait que d'une main timide ces pages séduisantes aux enfants des vieilles cités latines, les livrera sans scrupule à ces derniers venus des barbares:
La légende de saint Patrice rapporte qu'après Le
lettres
Irlande.
trente ans de prédication, avant désiré voir le en fruit de ses travaux, il fut ravi en esprit, et se crut transporté au sommet d'une montagne d'où l'Irlande lui apparut tout en feu. Ce feu, qu'il avait allumé, était celui de la science autant que de la foi. Disciple de l'abbaye de Marmoutiers, au commencement du cinquième siècle, quand les monastères de la Gaule nourrissaient tant d'hommes savants, Patrice n'avait pas oublié de si grands exemples. En même temps qu'il fondait des églises, il en assurait la perpétuité en ouvrant des écoles : il avait confié celle de Sletty à un barde converti,
appelé Ficch; celle d'Armagh, à son disciple Benignus, probablement Gaulois comme lui. Son esprit devait lui survivre dans les grandes colonies monastiques de Clonard, de Lismore, de Bangor. Quelque part que la religion érigeât ses autels, les lettres dressèrent leur chaire à côté. Cette hardiesse chrétienne des Irlandais, qui n'eut jamais peur de trop savoir, se montre bien dans l'histoire de saint Luan, le fondateur de Clonfert. Le jeune Luan gardait ses troupeaux, quand saint Comgall, le demandant à son père, l'emmena au cloître de Bangor, lui fit tracer un alphabet sur l'ardoise, et commença à l'instruire. Or il arriva qu'un jour Comgall vit son disciple aux pieds d'un ange qui lui enseignait les lettres et l'encourageait à l'étude. Et, ayant attendu que l'ange l'eût quitté, il le prit à part, et lui dit : « Mon fils, tu as demandé au a Seigneur une grâce périlleuse. Car beaucoup ont « été trompés par leur science et par leur passion « pour les arts libéraux, qui ont fait leur perte. » Luan répondit : « Si j'avais la science de Dieu, je « n'offenserais jamais Dieu : car ceux-là lui déso- « béissent qui ne le connaissent pas. » Alors Comgall, rassuré, le quitta en disant : « Mon fils, tu es « ferme dans la foi, et la science véritable te met- « tra dans le droit chemin du ciel (1). »
(1) Pour la vision de S. Patrice, Vita S. Patricii (auctore Joseelino), cap. xvn. En ce qui touche les premières écoles, Moore, History oflreland, chap. xi, xn. Vita S. Moluœ sive Luani, apud Fleming, Collectcuiea sacra. Je remarque aussi ces derniers avis
L'histoire de saint Luan est celle de toute l'Ir- Les
hibliothè-
lande. Ce peuple de pâtres, resté pendant tant de que5, siècles hors du commerce intellectuel du monde, veut savoir tout ce qu'il a ignoré. Il se jette avec emportement dans toutes les études, qui commencent à devenir trop vastes pour les sociétés dégénérées du continent. Les livres se multiplient : comme les rois ont leurs bardes et leurs généalogistes, chaque monastère a ses scribes, qui propagent les textes sacrés et profanes. Si quelque dispute religieuse s'élève, on y produit non-seulement les traités des Pères latins, de saint Cyprien, de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Grégoire, mais aussi les écrits des Pères grecs, et, par exemple, les lettres de saint Cyrille. Deux récits légendaires font voir quel respect religieux s'attachait à l'humble travail des copistes. On montrait à Kildareun livre enrichi de peintures, et la tradition voulait qu'un ange fût venu chaque nuit conduire la main de l'écrivain qui les avait tracées. On raconlait aussi de saint Colomba, qu'averti de sa mort la veille du jour où Dieu le rappela, il avait passé plusieurs heures à copier un psautier, jusqu'à ce qu'arrivé à la fin d'une page où le trente-troisième psaume
de S. Luan à ses disciples : « Charissimi fratres, bcne colite terramet benelaborate, ut habeatis sufiicientiam cibi et potus et vestitus. Ubi enim sufficientia erit apud servos Domini, ibi stabilitas erit; et ubi stabilitas, ibi religio. » Cf. Vita S. Mochoemogi , apud Fleming, ibid. : « Ita in moribus honestis scientiaque litterarum nutrivit eum. » Vita S. Comgalli, ibid. : « Et litteras apud quemdam clericum qui habitabat in villa, in rure didicit. »
école
s'achevait, il s'arrêta, et légua à l'un de ses disciples le soin d'écrire le reste (1).
Les Si c'était une œuvre méritoire et qui ouvrait le
ciel, de transcrire les livres d'aulrui, c'était une mission toute divine, d'enseigner, d'ouvrir lésâmes à la vérité; et le même zèle qui enrichissait les bibliothèques des cloîtres irlandais faisait la prospérité de leurs écoles. On y professait la théologie tout entière, telle qu'elle était sortie des grandes controverses de l'arianisme et du pélagianisme; et les novices du septième siècle étudiaient l'Ecriture sainte comme Pierre Lombard et saint Thomas devaient l'interpréter, en y distinguant les quatre sens, littéral, allégorique, moral et anagogique. On peut même dire qu'ils devancèrent la scolastique, en appliquant la subtilité delà logique grecque à la discussion des dogmes chrétiens. C'est le témoignage de saint Benoît d'x\niane, qui cite le dilemme favori des Théologiens d'Irlande sur le mystère de la Trinité : ou l'interlocuteur admettait trois substances divines, et il était convaincu d'adorer trois dieux; ou il les niait, et on prétendait lui prouver qu'il supprimait les trois personnes. Cette passion
(1) O'Connor, Rerum hibernic. script., Epistola nuncupatoria, p. 12. On peut juger des bibliothèques d'Irlande par le nombre des textes que cite Cummian dans une lettre écrite vers G50, apud Usher, Veterum epistolarum hibernicarum sylloye, p. 17. Sur le livre de Kildare, Giraldus Cambreusis, Typographia Hiberniœ, dist. II, 48, 49.
Vita S. Columbœ (auctore Adamnano), apud Basnage, Thésaurus monumentorum Canisii, t. I, p. 068 et suiv.
des disputes religieuses n'arrachait pas les esprits aux sciences profanes. Les sept arts libéraux, l'Encyclopédie de Martianus Capella formaient le cours de renseignement. Nulle parties noces de Mercure et de la Philologie ne furent célébrées avec plus d'enthousiasme que sur les bords glacés de cette île, où jamais les muses païennes n'avaient posé les pieds. Il n'y a pas d'anachorète si austère qui ne soit loué dans sa légende d'avoir aimé les lettres. Saint Golomban avait pâli dans l'étude de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie; saint Fintan excellait dans la dialectique. Enfin, l'honneur national était intéressée pousser à la dernière perfection les deux arts qui couronnaient tous les autres, la musique et l'astronomie. D'un côté, les Irlandais se trouvaient engagés avec les Bretons dans la question du comput pascal, et cette discussion épineuse supposait la connaissance des principaux cycles astronomiques. Saint Gummian n'en cite pas moins de dix dans la lettre où, justifiant l'usage de Rome, il porte la lumière d'une saine critique à travers le labyrinthe des calendriers anciens. D'un autre côté, rien n'égalait la renommée des bardes d'Érin, et l'habileté de ses joueurs de harpe. Quand les Anglais descendirent pour la première fois, au onzième siècle, sur cette terre où ils devaient porter l'esclavage, leurs archers s'arrêtaient ravis aux accords que les chanteurs du pays tiraient de leurs instruments. On admirait les com-
binaisons savantes de leur jeu, et la rapidité avec laquelle leur main promenée sur les cordes en faisait jaillir des torrents d'harmonie. L'Église ne devait pas leur ôter des joies si pures : elle les sanctifiait au contraire en mettant la harpe de David dans le sanctuaire, et les psaumes sur les lèvres des prêtres, qui ne se taisaient ni le jour ni la nuit. Les Irlandais excellèrent dans le chant ecclésiastique; et c'était parmi eux que les princesses des Francs faisaient chercher des maîtres pour exercer les vierges de leurs monastères à chanter dignement les louanges de Dieu (l).
L'étude Des études déjà si étendues pour des barbares ne
du grec chez
irlandais suffisaient pourtant pas à l'essor de leurs imaginations. La littérature latine leur laissait apercevoir derrière elle l'antiquité grecque, comme une région plus vaste et plus merveilleuse, où ils brûlaient de s'aventurer. Non qu'il faille répéter que la science
(1) Sur l'enseignement de la théologie en Irlande, Epist. Aldhelmi ad Eadfridum, apudUsher, Sylloge, p. 27 : « Quin imo allegoricœ potiora atque tropologicœ disputationis bipartita bis oracula. » Cf. S. Thomas, Summatheologiœ, p.1, q. 1 . Benedict. Anianensis Epist. : « Apud modernos scholasticos, maxime apud Scotos, estsyllogismus delusionis, ut dicuut, Trinitatem, sicut personarum, ita esse subslantiarum. » — Sur la culture des sept arts libéraux dans les monastères irlandais, OConnor, Rerum hibernic. script., p. 198. Vita S- Columbani (auctore Jona Bobbiensi) : « Desudaveratin grammatica, rhetorica, geometrica, vel divinarum Scripturarum série. » — Vita S. Columbœ : « Fintanus studiis dialecticalis sophias deditus. » — Epistola Aldhelmi : « Artes grammaticas atque geometricasbis ténias, omissa physicœ artis machina... siticulose sumentes carpunt. » — Epistola S. Cummiani, passim. Sur les joueurs de harpe irlandais, Giraldus Cambrensis, Typographia, diss. III, cap. n.
et la foi leur vinrent de l'Orient : trop de témoignages s'accordent à leur faire tirer de Rome toutes leurs lumières. Mais, quand les longues navigations effrayaient si peu ; quand l'Athénien Egidius venait chercher la solitude dans les Gaules, et le Syrien Eusèbe acheter l'évêché de Paris; lorsqu'enfin il y avait à Orléans assez de marchands orientaux pour figurer en corps à l'entrée solennelle du roi Contran, on n'est point surpris de trouver des Grecs en Irlande, et à Trim , au comté de Meath, une église connue sous le nom d'église des Grecs. D'ailleurs, les traditions des Irlandais les montrent dans des rapports étroits avec l'Espagne, par conséquent avec la Gaule méridionale, dont plusieurs villes gardèrent longtemps l'idiome et les mœurs de la Grèce. C'était plus qu'il ne fallait pour populariser la langue grecque, ses philosophes et ses poètes, chez les disciples de saint Patrice et de saint Comgall. Delà les héllénismes dont ils sèment leurs écrits ; de là cette passion qui poussera plus tard Scot Erigène, à la suite des métaphysiciens alexandrins, jusqu'aux limites du panthéisme ; de là enfin ces réminiscences d'Homère, qui se confondent avec les traditions nationales. C'est ainsi que le comté d'Ulslerse nomme de la sorte , parce qu'Ulysse en toucha les rivages (Ulyssis terra). Ainsi encore, quand saint Brendan s'enfonce, sur les mers de l'Ouest, à la découverte de la terre promise des saints, dans cette fabuleuse navigation de sept ans, il rencontre plus
d'une aventure qui rappelle les épisodes de l'Odyssée. Gomment oublier, en effet, l'île des Cyclopes, Polyphème, et la pierre lancée sur le vaisseau d'Ulysse? comment ne pas reconnaître tous les traits de la fable grecque dans celle peinture de l'île des Forgerons, que Brendan et ses compagnons découvrent sur la roule? ce Ils virent une île vilaine et « très-périlleuse, sans arbres et sans herbe, couce verte d'écume de fer, et pleine d'officines de force ges. Ils ouïrent le son des soufflets soufflants, ainsi « que des tenailles et des maillets contre le fer et les ce enclumes. Et de l'île sortit un habitant, comme ce pour parfaire quelque œuvre. 11 était hérissé et ce tout brûlé, de couleur noire. Comme il vit les ce serviteurs de Dieu passer près du bord, il retourna ce en son officine. L'homme de Dieu cependant ce disait à ses frères: ce Mes fils, tendez plus haut ce vos voiles, naviguez tôt, et fuyons cette île. » ce Quand il eut ainsi dit, revint l'homme d'auparace vant au rivage devers eux; il portait une tenaille ce dans ses mains, et une masse toute vermeille ce d'écume de fer, d'extrême grosseur; laquelle il ce jeta hâtivement sur les serviteurs de Dieu, et elle ce ne leur nuisit point, car elle les trépassa comme ce de l'espace d'un stade, où elle plongea dans la ce mer ; et la fumée de la mer monta comme la ce fumée d'un fourneau (1). x>
(1) Usher (Veterum epistolarum hibernicarum sylloge, notexvi) atteste l'existence de l'église de Trim, « quae grœcce ecclesiae no-
moines
et
les bardes,
C'est le mérite des Irlandais d'avoir su populari- Jf* ser l'antiquité, d'avoir, pour ainsi dire, entrelacé le rameau d'or d'Homère dans la couronne légendaire de leurs saints. Leur poésie religieuse s'inspire de tous les souvenirs, et leurs moines, si passionnés pour les lettres classiques, ne peuvent se détacher des chants de leurs bardes. Et pourquoi s'en détacheraient-ils, puisque saint Patrice trouva parmi les bardes ses deux plus fidèles disciples, puisque Ossian mêmene résista pas à la prédication du saint, et finit par se convertir? Ainsi l'assurait un vieux récit, selon lequel Ossian, chargé d'années, fatigué de voir Patrice parcourir la contrée avec son cortège psalmodiant, l'aborde un jour, et lui propose de lui conter les actions des anciens rois. Patrice rappelle d'abord le vieillard à de plus sérieuses pensées. Mais enfin, touché de ses larmes, il se rend, et se laisse répéter jusqu'au bout l'histoire de Finn et d'Osgur (1). Les moines faisaient de même : eux aussi se laissaient redire les fables de leurs aïeux ; ils en portaient quelquefois les traits dans ces légendes comme celles de saint Brendan et de saint Patrice, que l'Eglise n'a pas adoptées, mais qui devaient faire le tour de l'Europe.
men adhuc retinet. » — La Légende latine de S. Brandaine, publiée par Achille Jubinal. Cf. Odyssée, IX, v. 539.
(1) Brooke, Reliques of Irish poetry, p. 73. Voyez le poème intitulé la Chasse merveilleuse ; Ossian y porte son nom irlandais d'Oisin.
Les Irlandais imitent les grammairiens de Toulouse.
Hisperica famina.
Mais, en même temps que l'école irlandaise a toute une poésie populaire .dans ses légendes, elle cherche à se créer une littérature savante, réservée au petit, nomhre des initiés, imitée de ces écoles d'Aquitaine dont tout l'effort était de cacher la science pour la sauver. En effet, quand on suit les pèlerins d'Irlande sur le continent, on ne peut méconnaître les préférences qui les rapprochent des Aquitains, soit qu'ils trouvent parmi eux leurs plus zélés disciples et les compagnons de leurs travaux, soit qu'ils aillent, comme saint Fridolin, visiter les sanctuaires de cette province, aussi féconde en saints qu'en grammairiens et en rhéteurs. C'est ainsi que la langue mystérieuse du docteur de Toulouse put traverser la mer et pénétrer dans le cloître de Bangor. Parmi les chants composés pour ce monastère, plusieurs hymnes présentent déjà les caractères d'un art savant qui cherche les difficultés et les ténèbres. Les mots grecs s'y mêlent aux latins, et le poëmeen l'honneur de saint Comgall pousse le goût de l'allitération jusqu'à ce point que les dix vers de la première strophe commencent par un A, et les dix vers de la quatrième par unD. Vers le même temps, l'Anglo-Saxon Aldhelm félicite un ami revenu des écoles d'Irlande, et lui écrit dans le langage des adeptes. Enfin, les douze latinités de Virgile l'Asiatique reparaissent chez l'auteur inconnu, mais assurément irlandais, d'un écrit intitulé « Paroles de l'Occident » (Hùperica
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famina). On y prend sur le fait l'écolier barbare qui se proposa de produire un modèle achevé du genre, et qui crut se montrer grand comme les dieux des anciens, en marchant comme eux entouré de nuages. Il commence par un hommage à ses maîtres : « Le vin nouveau de la science, s'é- « crie-t-il, réveille mon cœur dans la caverne qu'il « habile. Mes poumons secouent leur tristesse; « mais je contiens dans les artères de ma poitrine « la tempête de ma joie, quand je vois les insignes « gardiens de la philosophie qui offrent aux gosiers a altérés l'onde pure d'un langage élégant, et qui « manient sans crainte les vipères du syllogisme. » Après ce beau début, il invite au combat les athlètes delà palestre littéraire : déjà trois lutteurs sont tombés sous ses coups, et il n'a peur de personne, car il connaît, dit-il, les douze idiomes qui divisent la langue d'Ausonie. C'est l'exorde d'une sorte de poëme en prose, où l'auteur décrit le cours ordinaire du jour, les spectacles de la mer et du ciel, enfin les scènes principales de la vie humaine. Au milieu de ce labyrinthe de périphrases, de métaphores, d'obscurités volontaires, l'homme du Nord se trahit cependant plus d'une fois par la nouveauté des images et par la sauvage vérité des mœurs. On surprend bien la barbarie toute nue dans le récit de ces chasses qui forcent le sanglier au fond de son repaire, de ces festins gigantesques qui font plier les tables sous le poids des viandes arrosées
d'huile d'Irlande, pendant que les convives s'abreuvent, à larges coupes, de bière et de lait. On reconnaît aussi l'habitant des derniers rivages du monde, accoutumé à contempler des mers sans fin, quand il représente les grandes lames de l'Océan, la marée expirant sur les écueils, les monstres des eaux qui se poursuivent et s'entre-dévorent dans l'abîme, et quand, pour exprimer tout ce qu'il y a d'attrayant et de terrible dans cette vue de l'immensité : « Si tous les habitants de l'univers, ditce il, pouvaient venir au bord de la mer en consi- « dérerles profondeurs, un vertige soudain les préce cipiterait dans ce cloître de la mort. » Mais toutes les habitudes de la vie savante reparaissent, et tous les raffinements de la grammaire et de la rhétorique sont mis en œuvre, quand il faut peindre l'école, le réveil du maître et la foule des disciples qui l'entourent : ce Considérez la colonie philosocc phique, voyez de près les princes des lettres. Les ce uns félicitent le maître qui a goûté un salutaire ce sommeil dans le cloître de sa poitrine, et qui le ce goûterait encore, si l'ardeur du rouge Phébus ne ce fût venue arracher ses paupières aux charmes du ce repos. — Pourquoi, lui crient les écoliers, viensce lu nous assourdir du tonnerre de ta parole, et ce troubler de tes discours les cavernes de nos ce oreilles ? Nous avons passé dans la veille et dans ce l'élude tout le temps que la nuit a sillonné de sa ce charrue les plaines du ciel. Cependant, tu livrais
« tes membres aux douceurs du sommeil : voilà « pourquoi maintenant tes leçons nous trouvent « endormis. » Il faut mettre un terme à ces citations, qui ne peuvent rendre le texte intelligible qu'à condition d'en retrancher la moitié ; on ne supporterait pas longtemps une telle lecture, si l'on n'était soutenu par un intérêt historique, par le contraste de tant de recherche avec tant de grossièreté, et par la surprise de retrouver tous ces artifices de langage dont le Virgile du septième siècle nous avait livré le secret. Rien n'y manque, ni les constructions renversées, ni les racines grecques défigurées par une désinence latine, ni les termes forgés de toute pièce, ni aucun des procédés qu'imaginèrent les grammairiens effrayés, pour dérober, comme ils disaient, les perles aux pourceaux (1).
(1) Antiphonarium Beitchorense, apud Muratori, Anecdota latina, t. IV. Cet antiphonaire, trouvé au monastère de Bobbio, peut remonter au septième siècle. S. Colomban, fondateur de Bobbio, avait fait profession à Bangor. Hymn. S. Comgalli :
kuàile pantes ta erga, Allati ad angelica, Athletœ Dei abdila, Ajuventute florida, etc.
Dans l'hymne des apôtres, je remarque ce vers : Ille qui proto vires adimens chao.
L'hymne des matines a de beaux passages; mais j'y trouve encore un hellénisme :
Dignos nos fac, rex Agie.
Hisperica famina edidit Aug. Mai, Classiciauctores, t. V, p. 479. Le savant éditeur, p. xlviii de son introduction, prouve qu'il faut y reconnaître l'ouvrage d'un Irlandais :
« Àmpla pectoralem suscitât vernia cavernam : Mœstum extrico
. ,Le| . Mais ces pourceaux, cesbètes farouches, ces bar-
Irlandais * 7 7
de chef eux. bares, qu'on traitait evectant de mépris, neselais- Éê7ie saienl pas dérober la perle de la science ; les écoles
de «•..-.
saint -Gaii. d'Irlande étaient à peine ouvertes, qu'on y vit accourir tout l'Occident. En 556, cinquante moines du continent débarquaient à Cork. Au septième siècle, c'était une coutume reçue chez les Francs, après avoir épuisé l'enseignement ordinaire des églises el des monastères, de passer en Irlande : saint Vandrille avait résolu de visiter ce savant pays, et, un peu plus tard, l'évêque Angilbert y séjourna plusieurs années pour étudier les Ecritures (1). À leur tour, les Irlandais, poussés par la vocation toutepuissante qui les arrachait de leurs cellules pour les jeter sur les côtes de Flandre, dans les déserts du Jura, et jusqu'au delà des Alpes, y portèrent les lettres avec l'Évangile. Saint Colomban, ce prêtre
pulmone tonstrum, sed gaudifluam pectoreis arto procellam arteriis, cum insignes sophiœ speculator arcatores, qui egregiam urbani tenons propinanl faucibus lympham, vipereosque littérature plasmant syllogismos. . 5. Bis senos exploro vechros qui ausonicam laceront palatham... 7 : Punies soliturn élaborant agrestes orglum. 8. « Sopliicam steinicate coloniam, ac littérales speculamini apices. Nonnulli cerimonicant arcatori tropbea, si salubrem pe. toreo carpserit soporem claustro, ni rutilante Pbœbei orientis ardore somniosum evellerit palpebris oblectainenlum, tritainque aptaverit lumbis stragulani, lectoralem cudere industriam. Ut quid nos tonitruoïO sermonum obruis clangore, et internas loqueloso tumore perturbas aurium cavernas? Tolurn namque nocturui ligonis leclnceis censuimus stadium excubiis; vos soporea oblectastis pernas tabe : ob hoc nunc somnolentus nos stigat tactus. »
(1) Mabillon, Annales SS. 0. S.B. — Yita S. Wandragesiii, ap. Mabillon, A. SS. 0. S. B., sec. H, 526. Bède, Hist. eccles., lib. 111, cap. vu.
si austère , retrouvait la grâce, l'enjouement, et toute la mythologie des poètes profanes, pour adresser de petits vers à un ami. Les trois grandes abbayes qui marquèrent le chemin de son apostolat, Luxeuil, Bobbio et Saint-Gall, donnèrent à la science irlandaise autant de chaires, d'où elle se répandit chez les peuples voisins. Nous savons déjà comment le cloître de Luxeuil fut une pépinière de grands évêques ; les leçons qu'ils reçurent nous sont connues par la biographie de saint Agile, qui, formé aux arts libéraux dans ce monastère, y enseigna l'éloquence et la théologie. Bobbio devint le flambeau de l'Italie septentrionale. Le moine Jonas, qui en fut l'historiographe vers 645, écrivait les vies de saint Colomban et de ses premiers disciples dans une langue élégante, poétique, et ne faisait pas difficulté d'entremêler aux citations des livres saints les réminiscences de Tite-Live et de Virgile. Mais rien ne devait égaler la gloire littéraire de Saint-Gall. Les Irlandais, comme parle un contemporain, ne cessèrent de peupler ce nid d'aigles que leur intrépide compatriote leur avait fait dans la montagne. Des moines de la même nation secondent les efforts d'Othmar, qui, au temps de Charles Martel, relève l'abbaye de sa passagère décadence. La bibliothèque conserva longtemps les livres copiés de leurs mains : on y remarquait Yirgileet son commentaire, les poésies sacrées de Juvencus et de Sedulius, la métrique de
Bède et l'arithmétique de Boëce. Plus tard, un évoque d'Irlande, appelé Marx, et son neveu Moengall, revenant de visiter les saints lieux de Rome, s'arrêtent aux portes de Saint-Gall, congédient leurs serviteurs avec leur chevaux, et, ne gardant que les vases sacrés et les livres, font vœu d'achever leurs jours dans la solitude. Moengall, chargé de l'école du cloître, y porte les habitudes savantes de sa patrie ; la langue grecque s'introduit dans l'enseignement; les hymnes de Saint-Gall, comme celles de Bangor, se hérissent d'héllénismes; les discussions grammaticales sont poussées à un degré de subtilité que les docteurs aquitains ne désavoueraient pas. Mais, en même temps, la passion des études saines, et l'inspiration véritable, se font jour chez les disciples de Moengall. C'est Ratpert le poëte, si fidèle à ses livres, qu'il n'usait qu'une paire de chaussures chaque année, et si épris des anciens, qu'il opinait au chapitre en vers de Virgile. C'est le théologien Notker, auteur d'un traité sur les commentateurs delà Bible, qui atteste une lecture immense, et rival d'Horace, au jugement des contemporains, pour la beauté de ses chants populaires et de ses séquences. C'est Totilo, musicien, peintre, ciseleur, qui ravissait tous les cœurs quand il exécutait sur la harpe des chants de sa composition. Toutes les églises de la France orientale se disputaient ses ouvrages. Tandis qu'il ciselait une Vierge pour la cathédrale de Metz, on
raconte que deux pèlerins lui demandèrent l'aumône; et, l'ayant reçue, ils s'adressèrent à un clerc qui les avait introduits : « Est-ce donc sa sœur, « lui dirent-ils, cette noble et belle dame qui se c< tient à ses côtés, lui présentant le compas, et lui c< montrant ce qu'il doit faire ? » Or c'était la mère de Dieu qui venait aider son ouvrier. A cette gracieuse légende, je reconnais bien l'imagination des Irlandais, comme je trouve la trace de leur passage dans ce culte de la musique, dont Saint- Gall conserva la tradition. L'Irlande avait porté là sa harpe, emblème de son génie, que cette nation opprimée garde encore dans l'écusson de ses armes; symbole de la parole chrétienne, qui doit finir par vaincre les barbares de tous les siècles, mais en les charmant (1).
(1) Weidmann, Geschichte der Stift-Bibliothek von S. Gallen. On avait fait ces vers sur l'affluence des Irlandais à Saint-Gall :
Scottigenœ pro se (?) nidificant velut ipse. Tanquam Germani vivunt ibi compatriani.
Sur les livres irlandais de la bibliothèque de Saint-Gall, voyez les anciens catalogues publiés par Weidman. Metzler, de Viris illustribus monasterii S. Galli. Eckehard, Casus S. Galli, ap. Pertz, t. II. Et plusieurs poëmes des moines de Saint-Gall, apud Basnage, Thésaurus, t. II, pars 5, p. 190 etsuiv. Je remarque surtout l'ode d'Hartmann à INotker, pour l'encourager à écrire la vie de S. Gall :
Ultima secli generate meta, Yincis antiquos lyricos poetas, Pindarum, Flaccum, reliquosque centum,
Carminé major.
Quid prodest temet studiis librorum Tambrevis vitœ morulas dicasse, Corpus ac fractum macérasse lanlum,
Si nihil audes?
Toutefois saint Colomban et ses compatriotes n'avaient pas reçu la mission d'achever seuls l'éducation des barbares : nous connaissons déjà le peuple qui leur donna d'abord des disciples, et plus tard des rivaux.
Les lettres Les Anglo-Saxons s'étaient instruits à trois éco-
chez °
lcsaxôn!°" les : l'Italie, la Gaule et l'Irlande. Vers 630, le roi Ecêïêde Sigebert d'Estanglie revenait des Gaules, où il avait
Cantorbéry. ,
cherché un asile contre la haine de son frère Redwald. Rentré en possession du royaume paternel, il y voulut introduire, premièrement le christianisme, et, en second lieu, des écoles à l'exemple de celles qu'il avait admirées chez les Francs. L'archevêque de Cantorbéry, Félix, le soutint dans ce pieux dessein, et lui donna des maîtres selon l'usage en vigueur au pays de Kent. Ainsi, le pays de Kent, évangélisé par des Romains, avait déjà reçu d'eux le bienfait de l'enseignement public, qu'un autre envoyé de Rome devait étendre à toute l'Angleterre. En 668, un Grec de Tarse en Cilicie, nommé Théodore, versé dans les lettres sacrées et profanes, venait d'être élevé par le papeVilalien au siège de Cantorbéry. Il arriva d'Italie, accompagné du moine Adrien, dont on vantait le savoir. 11 parcourut les sept royaumes anglo-saxons, faisant reconnaître son autorité métropolitaine, rétablissant la discipline, et gagnant tous les esprits par l'éloquence de ses discours. Puis, ayant rassemblé dans sa ville archiépiscopale un grand nombre de
jeunes cleres, lui-même leur enseignait la métrique, l'astronomie, l'arithmétique, la musique et l'Ecriture sainte, avec un tel succès, que, trente ans après, plusieurs de ses disciples parlaient encore le grec et le latin aussi facilement que leur langue maternelle. Cependant l'enseignement de Théodore et d'Adrien ne suffisait pas à l'ardeur de la jeunesse anglo-saxonne ; il fallait des flottes entières pour conduire en Irlande la multitude de ceux qui allaient y chercher des maîtres, bravant les ennuis et les dangers de l'exil. L'hospitalité des monastères leur donnait du pain, des livres, des leçons; mais les épidémies les enlevaient par centaines, sans décourager leurs compagnons et leurs successeurs. On raconte que le jeune Egbert, voyant mourir ses condisciples, se prit à pleurer, pria Dieu de lui laisser le temps d'expier ses péchés dans ce monde, et fit vœu, s'il échappait au péril, de passer le reste de sa vie sur la terre étrangère, pour s'instruire et pour enseigner (1).
(1) En ce qui touche Tépiscopat de Théodore de Cantorbéry, je reproduis littéralement le récit de Bède, Hist. eccles., IV, \ et 2. 11 finit ainsi : « Congregata discipulorurn caterva, scientiœ salutaris quotidie flumina in rigandis eorum cordibus emanabant. Ita utetiam metricge artis, astronomicaî, et arithmetica? eeclesiasticaî disciplinam inter sacrorum apicum volumina suis auditoribus contraderent. Indicio est quod hucusque supersunt de eorum discipulis qui latinam grœcamque linguam seque, ut propriam in qua nati sunt, norunt. »
Il faut rapprocher de ces paroles le textequeje citerai plus bas des lettres d'Aldhelm. Sur l'affluence des Anglo-Saxons en Irlande, voyez la même lettre d'Aldhelm ci-dessous, et Bède, Hist. eccles.,
Une nation bien douée, toute pénétrée du souffle poétique qui lui inspirait des chants capables de rivaliser avec les plus beaux fragments de l'Edda, ne pouvait subir inutilement une culture si opiniâtre et si profonde. Le septième siècle n'est pas fini, et déjà, parmi les disciples d'Adrien, paraît Aidheim. Aldhelm , qui égale ses maîtres en savoir , et les
Latinité ' l °
pha<^hl" dépasse en hardiesse. Aldhelm a encore tous les traits [du génie anglo-saxon. Issu de la maison royale de Wessex, il conserve la fougue dû sang barbare, l'amour de son pays, le culte des traditions nationales. Dans sa jeunesse, il excellait à composer des hymnes en langue vulgaire, à la manière des chanteurs ambulants; et, se tenant sur la porte au sortir de l'église, il attroupait la multitude pour l'instruire. Mais il a aussi la docilité de sa nation. Devenu successivement maître de l'école monastique deMalmsbury, abbé, évêquede Sherburn, il ne devait point mourir sans avoir visité Rome ; et, séduit par les muses latines, il nourrissait l'ambition de les introduire et de les fixer dans sa froide patrie. C'est l'objet de son traité de versification, l'un des plus complets qui nous soient parvenus, où il recueille jusqu'aux plus minutieux détails de la prosodie classique. En même temps que le précepte, il donne l'exemple dans son poëme de la Virginité. Les beaux vers n'y manquent poinf, et la muse chrétienne y trouve des cris éloquents lorsqu'il s'agit de célébrer la chute du paganisme et
les dieux impuissants à sauver leurs autels. Mais toutes les habitudes de la poésie du Nord s'y font jour, l'allitération, la témérité des métaphores, le luxe des périphrases. Aldhelm excelle aux jeux d'esprit; les acrostiches font son triomphe, et l'obscurité de ses énigmes peut défier tous les Œdipes du Nord. Cependant, au momentoùl'on croit avoir affaire à la barbarie toute seule, ce sont les raffinements de la décadence qu'on retrouve, et les mots grecs dont le poëte charge ses vers montrent déjà le disciple de ces écoles où l'on faisait profession d'écrire pour le petit nomhre des initiés (1). Il achève de se découvrir dans une lettre adressée à son ami Eadfrid, qui vient d'étudier en Irlande, et qu'il félicite de manière à faire voir que l'Angleterre n'a rien à envier aux savants maîtres de l'île voisine. L'épître, écrite en style philosophique, comme on disait, semée d'héllénismes, débute par
(1) Th. Wright, Biographia Britannica, Anglo-Saxon. period., p. 209, et les deux Vies d'Aldhelm, l'une par Guillaume de Malmsbury, l'autre par le moine Faricius, du douzième siècle. Ces deux témoignages s'accordent à lui faire étudier la langue grecque. — W. Malmsb. : « Pusio grsecis et latinis eruditus litteris. » Faricius : « Miro denique modo gratise facundiae omnia idiomata sciebat, et quasi Grsecus natione scriptis et verbis pronuntiabat. »
Aldhelmi De septenario et de re grammatica et metrica ad Acircium regem, apud Mai, Auctores classiez, t. V, p. 501. Aldhelm (ibid., p. 597) s'applique ces vers de Virgile :
Primus ego in patriam mecum, modo vita supersit, Aonio rediens deducam vertice musas.
Aldhelmi De laude Virginum liber metricus, JEnigmata, etc. Parmi les mots grecs dont son style est hérissé, je remarque ceux-ci : salpix, strophosus, orama, cephale.
une phrase dont le mérite échappe à la traduction : les quinze premiers mots commencent par un P. a Avant tout, et selon l'honneur qui est dû aux « princes et à ceux qui gouvernent, Aldhelm célè- « bre d'abord le Créateur de l'univers, lui dédiant « ses poëmes et ses discours. » Il lui rend grâces d'avoir ramené Eadfrid de la brumeuse Irlande, où ce savant jeune homme passa trois fois deux ans, suspendu aux mamelles de la Philosophie. « Car, « dit-il, telle est la renommée des Irlandais; et c< l'opinion qu'on a de leur science s'est répandue « à ce point, qu'on voit passer et repasser sans cesse « ceux qui vont visiter ce pays, ou en reviennent. a Pareils à des essaims d'abeilles qui composent « leur nectar, et qui, au moment où l'ombre de la « nuit se retire, vont se poser sur les fleurs des « tilleuls, pour revenir à la ruche chargées de leur « fardeau jaunissant ; ainsi la foule des lecteurs « avides va recueillir, non-seulement les six arts de c< la grammaire et de la géométrie, sans compter la « science physique, mais aussi les quatre sens de « l'Ecriture, avec l'interprétation allégorique et « fropologique de ses oracles. » Il s'étonne de ce concours d'écoliers qui mettent en mer des flottes entières : « comme si, sur cette terre verte et féconde « d'Angleterre, les maîtres grecs et romains nous « manquaient pour expliquer, à ceux qui veulent « savoir, les obscures questions de l'Ecriture « divine. Car, bien que le ciel d'Irlande ait de bril-
« lantes étoiles, la Bretagne, aux extrémités de « l'Occident, a son soleil aussi en la personne de « Théodore, honoré des bandelettes de Tépiscopat, a nourri dès l'enfance de la fleur de la philosophie; « et sa lune bienfaisante, en la personne d'Adrien, « doué de' tous les agréments d'une urbanité inex- « primable... Il faut voir comment le bienheureux « pontife Théodore, entouré d'une troupe de disci- « pies irlandais, tel qu'un sanglier furieux enve- « loppé d'une meute de chiens qui montrent les « dents, les repousse comme à coups de boutoir, « par son habileté dans la grammaire et par la & pluie serrée de ses syllogismes (1). » Il finit en
(1) Je* donnerai, de cotte lettre d'Aldhelm et de plusieurs autres, des fragments de quelque étendue, afin que, les comparant aux passages cités du Virgile de Toulouse, des Èfisperica famina d'Atton de Vernil, on s'assure qu'il ne s'agit point d'un accident littéraire, mais d'une école et d'une tradition.
Usher, Veterum epistolarum hibernic. sylloge, p. 26.
Aldhelmus Eadfrido : « Priinitus (pantorum procerum prœtorumque pia potissimum, palernoque, prsesertim privilegio) panegyricum poemalaque, passim prosatori sub polo promulgantes ; stridula verum symphonia ac melodia, cantilenaeque carminé modulafori bymnizemus...
« illud aeque almitati Beatitudinis vestrœ, ex penetralibus prœcordii nequaquam promens, dissimulo propalare (ad augmentum, mvstisque ut reor tripudium imo ad doxan onomatis Cyrii) magnopere inolevisse, quod prarconio citramodum rumoris Scottico in solo deentiumeeu tonitruali quodam boatu fragore nimboso emergenti, auditus nostri quatiuntur...
« Cur, inquam, Hibernia quo catervatim instinc lectores classibus advecti confluunt, ineffabili quodam privilegio efferatur : ac si istic facundo Britannise in cespite did;iscali Argivi Homanive Quirites reperiri minime queant, qui cœlestis telrica enodantes bibliothecaj problemata sciolis reservare se sciscitantibus valeant? Quamvis enim praîdictum liiberniœ rus discentium opulans ver-
priant son ami de ne pas croire que, pour louer ses compatriotes, il ait voulu dénigrer les savants irlandais. Mais il lui jette un dernier défi dans une phrase inintelligible, et ces mots obscurs répandent précisément une lumière inattendue sur l'histoire littéraire des Ànglo-Saxons. J'y reconnais une citation de Glengus, contemporain du faux Virgile, de même que, parmi les écrivains nommés dans la métrique d'Àldhelm, je retrouve quelques-uns des maîtres qui faisaient autorité chez les grammairiens aquitains. Ainsi la doctrine secrète des écoles de Toulouse avait passé deux fois la mer. Les Irlandais la communiquaient aux Anglo-Saxons ; elle
nansque, ut ita dixerim, pascuosa numerositate lectorum, quemadmodum poli cardines astriferis micantium ornentur. vibrannnibus siderum : ast tamen climatis Britannia occidui in extremo ferme orbis margine sila, verbi gratia, ceu solis flammigeri et lueulento luna3 specimine potiatur, id est, Theodoro infula pontificatus fungente, ab ipso tyrocinio rudimentorum in flore philosophiez artis adulto ; nec non et ejusdem sodalitatis cliente Adriano duntaxat urbanitate enucleata ineffabiliter prsedito...
« ... Si vero quippiam, inscitia suppeditante, garrula frontose convincitur pagina prompsisse, ut versidicus ait :
« Digna fiât fante Glengio gurgo fugax fambulo. »
Cf. Virgilius Maro, apud Mai, Auct. classici, t. V, p. 22 : « In illud Glengi incidam, quod cuidam conflictum fugienti dicerefidenter ausus est : Gurgo, inquit, fugax fabulo dignus est. » AMhelm cite deux fois (De arte metrica, p. 520, 546) le Virgile auteur d'un poëme en vers intitulé Pœdagogus, p. 521, l'orateur Andréas, cité par Virgilius Maro, p. 92, et dont on a un petit poëme dans le Corpus poetarum de Pesaro, t. VI, p. 270. Enfin, p. 521, Aldhelm nomme Paul le Persan, qui me parait de la môme famille que les Indiens, les Égyptiens et les Cappadociens du faux Virgile : « Junilius instituta regalia quie a Paulo Persa, Syrorum scholis naviter instructa didicerat... scribens. »
plaisait à ces esprits mal dégagés des brouillards du Nord. Edelwald, disciple favori d'Àldhelm, ne croit pouvoir mieux témoigner de sa docilité qu'en remerciant, dans cette langue des initiés, le maître qui lui ouvrit les plus secrètes profondeurs de l'étude, et lui dévoila des mystères réservés au petit nombre. Saint Boniface mêmene se défiait pas de cette faiblesse; et, lorsque, dans les premières années de son apostolat, il écrit à ses amis d'Angleterre, l'ancien maître de grammaire se fait reconnaître aux héllénismes dont il croit enrichir son style. Des exemples si beaux ne laisseront pas dormir en repos les générations suivantes, et, les élèves surpassant leurs maîtres, nous trouverons des poëmes écrits en trois langues entremêlées : grec, latin et anglo-saxon (1).
(1) Voici la lettre d'Édelwald, disciple favori d'Aldhelm, et qu'on a tout lieu de prendre pour un laïque, si Ton en juge par les conseils qu'Aldhelm lui adresse, de ne point s'abandonner sans réserve aux joies des fêtes et des banquets. Apud Bonifacii epistolas, édition de Wùrdtwein, epist. 149,
«... /Estivi igitur temporis cursu, quo immensis feralium passim congressionum expeditionibus hœc misera patria lugubriter invidia vastatrice defanatur, tecum legendi studio conversatus demorabar. Tum mihi, licet indigno, tuse Beatitudinis sacrosancta sagacitas... arcana liberalium litterarum studia; opacis duntaxat mysteriorum secretis, ignarisque mentibus obtrusa, abrepto propere spissue infelligentise, faucibus avide absumptis, meam ad me patientem hebetudinis maciem largissimse blandae sponsionis epimenia affluenterrelbcillabat... Trina cantati modulaminis carmina binis generibus digesta subdidimus, quorum primus dactylico heroici poematis hexametro, ac pedestri, ut autumo, régula enucleat, ut in lxx coaequantium versuum formulas. ., divisum tertium quoque non pedum mensura elucubratum, sed octonis syllabis in unoquoque versu compositis una eademque littera comparibus
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Bède. Mais, sous ces misérables enveloppes dont on avait couvert la science comme une momie au tombeau, la chaleur se ranime, et les premiers signes d'une nouvelle vie se font reconnaître au moment où paraît le vénérable Bède. Lorsque Aldhelm mou-
linearum tramitibus aptata, cursim calamo perarante charaxatum médium... simillimis ibidem versuum et syllabarum lineis confectum. »
On voit qu'Edelwald avait médité la poétique de son maître, et lui envoyait deux sortes de vers, les uns métriques, les autres syllabiques, formant des acrostiches compliqués, et tous les autres jeux d'esprit qui plaisaient aux Anglo-Saxons.
La lettre suivante se trouve dans la correspondance de S. Boniface (Giles, t. I, epist. 155). Elle est d'un auteur inconnu, mais d'un Anglo-Saxon. On y voit ce qu'embrassait le cours des études dans les écoles d'Angleterre : le droit romain, la métrique, avec ses raffinements, le calcul et l'astronomie.
« Neque enim parva illorum temporum intervalla in hoc studio protelanda sunt ei dunlaxat, qui solerti sagacitate legendi succensus, legutn Romanarum jura medullitus rimabitur, et cuncta jurisconsultorum décréta ex intimis praecordiis scrutabitur, et (quod his multo arctius et perplexius est) centena scilicet metrorum gênera pedestri régula discerneret, et admissa cantilenœ modulamina recto syllabarum tramite lustraret. De ratione vero calculationis quid commemorandum ? Cum tanta supputationis imminens disputatio colla mentis compressent, ut omnem pra3teritum lectionis kiborem parvipenderem, cujus me pridem sécréta cubicula nosse credideram, et ut sententiam beati Ilieronymi depromam, qui mihi videbar sciolus, rursus cœpi esse discipulus. Porro de zodiaco XII signorum circulo, quae vertigine cœli volvantur, ideo tacendum arbitror, ne res opaca et profunda, si vili explanationis textu promulgata fuerit, infametur et 'vilescat, pnesertim cum astrologie artis peritia et difficillima horoscopii computatio, elucubrata doctoris indagatione, egeat. »
Comparez à ces lettres celle de Bonifaceà Nidhardson ami (Giles Boni facii epist. IV). Il parle de la vanité des biens terrestres.
« Et bac de re aurilegi Ambrones oppo ton grammaton agiis frustratis afflicti inservire excubiis et (ïagilia aranearum incassum cui flalum tenuem , sive pulverem captantia tetendisse relia dignoscuntur : quia cata psalmistam, thésaurisant et ignorant cui congregent illa ; et dum exactrix invisi Plutonis, Mors videlicet,
rut en 709, Bède était en âge de lui succéder. Consacré à Dieu dès l'enfance, il avait grandi dans le cloître de Jarrow, succursale de l'abbaye de Wearmouth, sous la conduite de Benoît Biscop, de ce voyageur infatigable qui fil cinq fois le pèlerinage de Borne, et en revint avec un nombre infini de livres, des images pour décorer les églises de son pays, et des chantres pour y introduire la liturgie de saint Grégoire. Toute l'antiquité ecclésiastique respirait dans cette savante abbaye, dans cette église revêtue de peintures symboliques , à la manière des basiliques romaines. C'est là que Bède ensevelit sa vie, a trouvant, dit-il, une grande douce ceur à ne jamais cesser d'apprendre, d'enseigner « et d'écrire. » Sans sortir de sa cellule, il avait parcouru le cercle entier des connaissances de son temps : comment aurait-il ignoré les travaux des grammairiens aquitains? 11 cite en effet le faux Horace, et emprunte un passage au faux Virgile. Mais, avec la supériorité du bon sens, qui est le maître des études comme des affaires, il avait dédai-
cruentatis crudeliter frendens dentibus in limina latraL. teterrima subeuiit claustra erebia, alterna luituri supplicia. »
Voici quelques vers d'un poëme anglo-saxon polyglotte :
Ac he ealue sceal Boethia biddan georne, Thurh his modes gemind Micro in cosnio Thaet him Drihlten gyfe Dinamis en earthan Fortis factor Thaet lie forth simle.
gné les subtiles distinctions des douze latinités, et, écartant la foule de ces modernes parés de noms classiques, c'était aux anciens qu'il avait demandé des leçons. Il avait appris des Pères de l'Église à porter la lumière dans les obscurités de la Bible, dont il composa un commentaire complet. En même temps, il ne se contentait pas d'écrire dos traités d'Orthographe, de Métrique, de Compul, où il faisait preuve d'une lecture immense et d'une excellente critique ; il sortait des limites ordinaires de l'enseignement, il dépassait les anciens, et portait dans la science une nouveauté de vues qui est déjà d'un moderne. C'est ainsi que son traité de la Nature des choses, en résumant la cosmographie de Pline et de Ptolémée, écarte les rêveries des astrologues, et que ses conjectures sur la causedes marées semblent devancer Newton. C'est ainsi que, dans ses deux livres des Figures et des Tropes de l'Ecriture sainte, il trace l'ébauche d'une rhétorique sacrée, et retrouve chez les prophètes tous ces ornements du langage dont les Grecs s'étaient dits les inventeurs. Mais c'est surtout le caraclère de son Histoire ecclésiastique de la nation anglaise. En ne promettant que l'histoire de l'Eglise, il fait celle des rois et des peuples. Au scrupule qu'il porte dans le choix des témoignages et des documents, il ne semble chercher que la vérité ; et cependant il trouve la poésie dans ces récits naïfs, où respire tout le génie d'une nation jeune, guerrière et chré-
tienne. Cet écrivain fécond était aussi un maître infatigable. Au fond de sa solitude de Jarrow, on le voit entouré de disciples ; il les instruisait avec tant de persévérance, que les douleurs de sa dernière maladie n'interrompirent pas ses leçons de chaque jour. Je ne sais rien de plus attachant, ni qui fasse mieux revivre les mœurs littéraires des cloîtres anglo-saxons, que les derniers moments de Bède racontés par son élève Cuthbert?
« Dans ces jours-là, Bède commença deux ouvrages : une traduction de l'Evangile selon saint Jean dans notre langue, pour l'utilité de l'Eglise de Dieu, et quelques extraits d'Isidore, évêque de Séville ; «car, disait-il, je ne veux pas que mes c< enfants lisent des erreurs, ni qu'après ma mort a ils se livrent à des travaux sans fruits. » Le troisième jour avant l'Ascension, il se trouva beaucoup plus mal. Il continua néanmoins de dicter gaiement, et quelquefois il ajoutait : « Hâtez -vous « d'apprendre, car je ne sais combien de temps je « resterai avec vous, ni si mon Créateur ne m'ap- « pellera pas bientôt. » Le jour de la fête, aux premières lueurs du matin, il ordonna qu'on se hâtât d'écrire ce qu'on avait commencé, et nous travaillâmes jusqu'à l'heure de tierce. Depuis tierce, nous fûmes avec les' autres religieux, comme l'exigeait la solennité. Mais un d'entre nous resta auprès de lui, et lui dit alors : « Il manque « un chapitre au livre que vous avez dicté; et il
« me semble difficile de vous faire parler davan- « tage. » Bède répondit : ce Je le puis encore; « prends ta plume, taille-la, et écris promptece ment. » Et l'autre obéit. A l'heure de none, il envoya chercher les prêtres du monastère, et leur distribua quelques objets de prix, de l'encens, des épiecs, qu'il avait dans sa cassette, et il leur fit ses adieux, suppliant chacun d'eux de prier pour lui. Il passa ainsi Je dernier jour jusqu'au soir. Et le disciple dont j'ai parlé lui dit encore : ce Mon maîcc tre bien-aimé, il reste un verset qui n'est point « écrit. — Ecris-le donc promptement, » répondit-il. Et le jeune homme ayant fini en quelques minutes, s'écria : ce Tout est consommé. » Et lui : ce Tu l'as dit, répliqua-t-il, tout est consommé, a Prends ma tête dans tes mains, et tourne-moi ; ce car j'ai beaucoup de consolation à me tourner ce vers le lieu saint où je priais ! » Et, ainsi posé sur le pavé de sa cellule, il se mit à dire Gloria Patri, avec ce qui suit; et, comme il achevait, il rendit le dernier soupir (1). »
(1) Sur Benoit Biscop, ses voyages et ses fondations, V. Bède, Vita abbatum Wiremuthensium. Idem, Howilia in natal. Benedicli. Wright, Biographia, anglo-saxon, period., p. 185.
On ne sait de Bède que le peu qu'il apprend de lui dans ses écrits, surtout dans l'épilogue de son Histoire ecclésiastique, et ce que son disciple Culhbert a rapporté de sa mort; mais la croyance populaire y a beaucoup ajouté. Parmi les traditions qui se rattachaient au grand nom de Bède, je remarque la suivante, où l'on voit que la Scinderai io phonorum n'était pas moins en faveur dans les écoles d'Angleterre que dans celle de Toulouse. On disait que Bède avait visité Rome, et que sur une porte il avait lu l'inscription
L'enseignement de Bède ne mourut pas avec lui. L'enseiga©-
° t l ment
Ce maître judicieux convenait à un peuple doué de|ax?fi°surtout du sens pratique. Il fut pour l'Angleterre ae chez%u: ce qu'avaient été pour l'Italie et l'Espagne Cassio- Fuide. dore et Isidore de Séville ; il recueillit avec discernement l'héritage de la science, et le transmit avec autorité. Ses leçons devaient exercer un prosélytisme facile, non-seulement dans l'Eglise, qui le rangea parmi ses docteurs, mais dans la société laïque, lorsque les fils des nobles partageaient les études des clercs, lorsque les rois n'arrivaient au trône qu'après avoir sué sang et eau, comme les moines, dans les arides chemins du Trivium et du Quadrivium. Aldhelm avait dédié sa métrique au roi deNorthumberland. En lui rappelant les longues années où tous deux étudiaient ensemble sous la conduite du même évoque, il lui faisait un devoir de lire d'un bout à l'autre ce volumineux traité de versification latine, déclarant qu'ayant pris la peine de pétrir le pain, il trouverait mauvais que
suivante : PPP. SSS. RRR. FFF. ; et, un Romain lui ayant demandé : « Que regardes-tu là, bœuf d'Angleterre? — Je lis, répondit-il, ce qui suit : « Pater patrire perditus. Sapientia secum sublata. Ruet « regnum Rormc. Ferro, flamma, famé. » Cf. Wright, Bioyraphia, p. 270.
Nous avons cité plus haut les textes de Bède qui font allusion au faux Horace et au faux Virgile. Tous ces écrits grammaticaux prouvent qu'il étudia le grec. M. Renan, dans un mémoire encore inédit, mais couronné par l'Académie des inscriptions, a parfaitement prouvé que l'étude du grec se perpétua chez les Anglo-Saxons longtemps après Théodore et Adrien.
La lettre de Cuthbert sur la mort de Bède est imprimée à la suite des œuvres de ce dernier.
ET. GIRM. II. 35
son ancien condisciple refusât de le manger. Bède adressait son Histoire ecclésiastique des Anglais au roi Ceolwulf, pour la lire, la méditer, et la répandre parmi les peuples de son obéissance. Mais ses écrits allèrent plus loin , ils passèrent sur le continent, et les missionnaires anglo-saxons, exilés dans les forêts de la Hesse et de la Thuringe, se faisaient envoyer les livres de Bède pour la consolation de leur pèlerinage. En effet, ces pieux étrangers, qui avaient renoncé à la paix de leurs couvents, qui avaient brisé toutes les attaches de la nature pour aller vivre parmi les barbares, ne s'étaient jamais détachés des plaisirs de l'esprit. Saint Boniface, au milieu de ses fatigues, trouvait le temps de corriger les vers de ses disciples, et de composer son poëme des Vertus. En fondant l'abbaye de Fulde au cœur de la Germanie, il voulait que la science y eût place au foyer ; et dans la lettre où, pressentant sa fin prochaine, il demandait la protection deFulrad, abbé de Saint-Denis, pour ses missionnaires perdus sur la frontière des païens, il lui recommandait aussi ses moines, voués à l'étude dès l'enfance. Les colonies anglosaxonnes se multiplièrent ; elles poursuivirent au huitième siècle la mission commencée au septième par les pèlerins irlandais; elles continuèrent la tradition des lettres et l'éducation des Francs. Au bout de cent ans, Fulde était l'école, non de la Germanie seulement, mais de tout l'empire carlo-
vingien. On y professait, comme à Saint-Gai , toutes les sciences, tous les arts, toutes les industries qui font l'ornement de la civilisation. Pendant que les défrichements, poussés avec vigueur, éclaircissaient la forêt vierge, et que les belles fermes de l'abbaye réduisaient en pratique les règles de l'agriculture romaine, il y avait des fonds affectés à tous les ouvrages de pierre, de bois et de métal ; et le trésorier veillait à ce que les ateliers de sculpture, de ciselure, d'orfèvrerie, ne fussent jamais vides. Une inscription en vers, tracée sur la porte de la salle où travaillaient les copistes, les exhortait à multiplier les livres, en prenant garde de s'attacher à des textes corrects, et de ne pas les altérer par des interpolations frivoles. L'enseignement littéraire avait pris cet essor vigoureux, cette subtilité philosophique, cette passion de la controverse, qu'on n'attend guère qu'au douzième siècle. Le moine Probus professait pour Virgile et Cicéron un culte si religieux, qu'on l'accusait, en riant, de les ranger au nombre des saint. On étudiait l'introduction de Porphyre aux Catégories d'Àristote avec tant d'acharnement, qu'on disputait si les genres et les espèces dont traitait le philosophe étaient des noms ou des choses ; et les controverses de Fulde remuaient déjà le problème qui devait mettre aux prises, pendant trois cents ans, les réalistes et les nominaux. Sans doute l'école anglo-saxonne ne se défit pas tout d'un coup des ha-
bitudes qu'Àldhelm et ses contemporains avaient héritées des rhéteurs d'Aquitaine. Ainsi les religieux de Fulde échangèrent leurs noms germaniques contre des noms latins plus doux à leurs oreilles; et comme Willibrod s'était appelé démens, et Winfried Boniface, trois moines du neuvième siècle, Hatto, Brunn et Rechi, se font nommer Bonosus, Candidus et Modestus. Ainsi encore Rhabanus Maurus pousse aux derniers raffinements l'art des acrostiches dans son livre des Louanges de la Croix. Cependant cet écrivain laborieux, qui traita de toutes choses, peut être considéré comme la maître de l'Allemagne. En même temps que lui, Fulde nourrissait Loup de Ferrières, qui appartient à la France, dont la vie se passe à débattre des questions de grammaire et de prosodie, à faire venir des livres d'Angleterre et d'Italie, et qu'on prendrait à la lecture de ses écrits pour un bel esprit de la renaissance, venu six siècles trop tôt, si nous ne commencions a soupçonner qu'il n'y eut jamais de renaissance pour les lettres, qui ne moururent jamais (1). Ce Toutefois, en nous engageant dans les recherches
penser dont la nouveauté nous attirait, mais dont nous
des siècles
barbares, connaissions le péril, nous n'avons jamais voulu
(1) Brower, Antiquitatum Fuldensium libri IV. Versus Alcuini pro scriptorio Fuldensi. Lupus Ferrariensis, epist. C. Yita S. Euili. Rhabanus Maurus, de Laudibus sanciœ Crucis. Cousin, Ouvrages inédits (VAbélard, introduction. Kunstmann, Rhabanus Maurus.
nier la barbarie du sixième, du septième, du huitième siècle. Tout ce que les historiens rapportent de cet âge violent, des crimes qui l'ensanglantèrent, des désordres qui menacèrent le monde d'une nuit éternelle, il faut le croire : bien plus, il y faut ajouter. Jamais leurs récits ne purent atteindre tout ce qu'il y eut de tyrannies ignorées, de spoliations impunies, de ruines sans vengeurs, d'un bout à l'autre de ces riches provinces de l'empire, livrées à des peuples qui mettaient le droit dans la force. Mais, si l'on doit croire les historiens, quand ils affirment, parce qu'on trouve en eux des témoins graves et compétents, il est permis de douter quand ils nient,, et quand ils déclarent que les lettres ne sont plus. Il est permis de douter, parce qu'un témoignage négatif ne prouve point ; parce que ces hommes sincères, mais mal servis, purent beaucoup ignorer; parce qu'enfin il y a des juges sévères 'qu'il ne faut jamais prendre au mot lorsqu'ils parlent d'eux-mêmes et de leur temps. En présence de tant de déchirements et de tant de crimes, Grégoire de Tours, Frédégaire et ses continuateurs, avaient autre chose à faire que d'étudier une à une les humbles écoles de la Gaule, de l'Irlande et de l'Angleterre; excusons-les, lorsque les nuages étaient si sombres, d'avoir désespéré de la lumière, et d'avoir pris la tempête pour la nuit.
LES ÉCOLES CARLOVIXGIENNES.
comment H est temps de voir comment les traditions litîcs peuples téraires perpétuées en Italie et en Espagne , en
d'Occident L L l D
concoururent JHandeet en Angleterre, se rapprochèrent sur cette
Semés!1 terre des Francs qu'elles n'avaient jamais entière-
L'itaiie. ment abandonnée, et comment toutes les provinces
de l'Occident concoururent au grand ouvrage des
écoles carlovingiennes,
L'Italie y travailla la première. En effet, si les Pères du concile de Rome en G80 s'excusent de ne pouvoir exceller dans l'éloquence profane, amenant « une vie pleine de douleurs et de sollicitudes au « milieu des barbares, » ne nous hâtons pas de conclure que la conquête lombarde eût effacé les dernières traces de culture intellectuelle. Ce concile même témoigne que plusieurs évêques poussaient le goût des plaisirs d'esprit jusqu'à entretenir des joueurs de harpe, et jusqu'à se donner des spectacles de mimes, derniers restes du théâtre ancien. En môme temps, la vigueur que porta l'Église d'Italie dans les deux grandes controverses du monothélisme et du culte des images, la délicatesse des questions métaphysiques qui s'agitèrent, les témoignages des Pères qu'on fit intervenir, attestent assez que la science théologique n'était pas éteinte. L'antiquité sacrée n'a peut-être rien de plus éloquent que les deux lettres de Grégoire II à Léon
l'Isaurien; et les inscriptions en vers gravées sur les tombeaux des papes du septième siècle, dans les grottes du Vatican, prouvent que les successeurs de saint Grégoire n'avaient pas banni la poésie du sanctuaire. La persécution des iconoclastes avait peuplé Rome de moines grecs : ils venaient y abriter leurs images, leurs livres, et tout ce que le fanatisme des empereurs vouait à la destruction. L'hospitalité des papes leur livra les églises de Sainte- Marie in Cosmedin, de Saint-George au Yélabre,de Saint-Saba, de Saint-Apollinaire, des saints Etienne et Silvestre, Etienne et Cassien. La langue de saint Jean Chrysostome, propagée par tant de colonies, conservait ses droits en présence de la liturgie latine. Le jour de Pâques, après l'office du soir, quand le souverain pontife, sortant de Saint-Jean de Latran, venait se placer sous le portique de Saint-Venance, où les échansons lui versaient le vin d'honneur ainsi qu'à son clergé, pendant que la coupe passait de mains en mains, les chantres entonnaient un chant grec. Les bibliothèques romaines étaient si peu épuisées, qu'elles enrichirent de leurs présents les monastères francs et anglo-saxons ; et on a lieu de croire que l'Eglise de Rome observait la discipline adoptée à Toulouse, en ce qui concernait les écrits des philosophes païens, puisque Paul Ier tirait de ses archives, pour le roi Pépin le Bref, un volume d'Aristote. Et, pour finir par les écoles, outre la jeunesse d'élite qu'on formait aux
arts libéraux et au chant ecclésiastique dans le palais de Lalran, la foule des écoliers qui étudiaient les lettres était assez nombreuse pour figurer avec honneur au cortège de Charlemagne, lorsque, le jeudi saint de Tan 774, il fit sa première entrée dans la ville éternelle (1).
Ce qui honore Charlemagne, c'est que ce jeune roi du Nord, dans tout l'orgueil de l'âge et de la victoire, ne méprisa pas le cortège d'étudiants que la vieille Rome lui envoyait, et que, fils d'une race qui n'avait connu que l'orgueil des armes, il comprit, il souhaita la gloire pacifique des lettres. En retour de la charte mémorable qu'il déposait sur l'autel de Saint-Pierre, il reçut avec joie les maîtres que le pape Adrien lui donna. Il revint en Italie en 780 et en 787 : toujours il en ramena des hommes capables d'enseigner. La dernière fois, comme il célébrait à Rome les fêtes de Pâques, une querellé s'éleva entre les clercs de sa chapelle et les
(1) Tiraboschi, Storia délia letteratura, t. V, lib. II, cap. i. Ce critique judicieux a cependant trop obscurci le tableau qu'il fait du septième siècle. Voyez les épitaphes des papes restituées dans l'excellent travail de Sarti, qui a corrigé plusieurs erreurs de Gruter, de Baronius et de Pagi. Appendix ad Ph. Diomjsii opus, de Cryplis Vaticanis. Voyez aussi les indications données par Crescimbeni (Storia di S. Maria in Cosmedin) sur les établissements religieux des Grecs. En ce qui touche les bibliothèques, Kasponi, de Biblioth. Lateranensi. I.e même auleur donne l'antienne grecque qu'on chantait, le jour de Pâques/sous le portiquede Saint-Venance. Le canon du concile de 680 est une de ces traces précieuses de la perpétuité des jeux scéniques, si savamment relevées par M. Magnin. J'en trouve trois autres indices dans les lettres d'Alcuin, epist. 215, 144 et 230, édition de Froben.
chantres delà chapelle pontificale, qui leur reprochaient d'avoir corrompu les traditions de saint Grégoire. Et, le roi ayant donné tort à ses clercs, « car, disait-il, l'eau est moins pure au bas du « ruisseau qu'à la source, » il obtint du pape Adrien les deux chantres Pelrus et Romanus, consommés non-seulement dans la science delà musique, mais dans les sept arts libéraux : il emmena aussi des maîtres de grammaire et de calcul, qu'il chargea de restaurer l'enseignement dans ses Etats (1). Tous n'étaient pas au-dessous d'une si grande tâche.
En effet, sans nous arrêtera ceux qui s'illustre- rierre
' \ de Pise
rent surtout dans l'Eglise et dans l'Etat, comme p^Lcro. Théodulfe et Paulin, nous voyons deux Italiens, Pierre- de Pise et Paul Diacre, commencer la réforme de l'école. Charlemagne les trouva, pour ainsi dire, dans le butin dePavie, à la prise de cette ville, où Pierre s'était illustré par ses disputes publiques contre l'Israélite Jules, où Paul avait étudié à la cour même des rois lombards. Tous deux, otages volontaires ou forcés, se laissèrent enchaîner par la reconnaissance auprès du conquérant devenu leur disciple. Pierre, déjà vieux, acheva sa vie dans les honneurs du palais ; il professa la grammaire,
(1) Ànnstase, in Hadriano. Chronicon Eugolismense , ad ann. 787 : « Et dominus rex Carolus iterum a Roma artis grammatical et computatoriœ magistros secum adduxit in Franciam; et ubique studium litterarum expandere jussit. » Cf. Eckehardus, de Casibus S. Galli : « Mittuntur secundum régis petitionem Petrus et Romanus, et cantum et liberalium artium paginis admodum imbuti. »
en comprenant sous ce nom l'étude des poètes. Paul enseigna le grec à la princesse Rotrude, fiancée au jeune empereur Constantin. C'est alors que Pierre de Pise lui écrivait ces vers au nom du prince : c< Nous louons le Christ, Fils unique du Père, qui « vous amène, Paul, le plus savant des poètes, dans a nos terres stériles, pour y jeter de fécondes « semences. En languegrecque, vous nous montrez « un autre Homère; en latin, un Virgile ; en hébreu, « vous égalez le savant Philon. Vous savez que, par « la volonté du Christ, notre fille, sous la conduite « de Michel, va traverser les mers pour prendre le « sceptre d'un grand empire : voilà pourquoi vous « enseignez les lettres grecques à nos clercs, afin « que, restant à son service, ils se montrent savants « devant les princes de Byzance. » Paul Diacre répond avec grâce à tant d'hyperboles; il ne se laisse point écraser sous les fleurs, et déclare qu'il n'a rien de commun avec Homère et Virgile, et qu'il serait bien fâché d'être dans la mauvaise compagnie de ces païens. « Je ne parle point le grec, « dit-il en finissant ; je ne sais pas plus d'hébreu : « trois ou quatre syllabes apprises dans l'école force ment toute la gerbe que je puis portera vos gre- « niers. » La correspondance de ces deux émigrés éclaire les commencements du siècle littéraire de Charlemagne; elle précède la fin de l'année 787, qui vit rompre l'union projetée du jeune Constantin et de Rotrude. Cependant on y trouve la langue
nistes.
grecque enseignée, la poésie latine cultivée, les placets rédigés en vers, pour toucher plus sûrement le cœur des princes; les épîtres qui portent une énigme à résoudre ; enfin tous les passe-temps d'une cour savante. Tel était déjà le pouvoir de l'Italie, de cette dangereuse et belle contrée où nos pères laissèrent leurs ossements sur tant de champs de bataille, mais où le génie français devait à chaque fois renouveler ses forces, et qui mêla son inspiration à tous les grands siècles de notre littérature (1).
Quelle fut la part de l'Espagne, et que pouvait L'Espagne. pour l'instruction de la chrétienté un pays livré à ad°Ptia l'épée des musulmans?
La conquête musulmane ébranla moins qu'on ne pense la constitution de l'Eglise espagnole, à
(1) Sur Pierre de Pise, Éginhard : « In discenda grammatica, Petrum Pisanum diaconum senem audivit. »
Alcuin (Epist. 15) raconte que, dans un premier voyage en Italie, il connut Pierre de Pise, au moment où celui-ci venait de s'illustrer par sa dispute contre le juif Jules. — Sur la vie de Paul Diacre et l'époque précise de son séjour en France, Tiraboschi, Storia, t. V, lib. III, cap. m. La correspondance poétique de Pierre de Pise et de Paul Diacre est donnée par l'abbé Lebœuf, Dissertations sur l'Histoire ecclésiastique, t. I, p. 570 et suiv.
Grseca ccrneris Homerus,
Latina Virgilius,
In hebrsea quoque Philo...
Paul répond :
Grœcam nescio loquelam; Ignoro hebraicam.
Il entend déclarer, non pas qu'il ignore la langue, mais qu'il ne la parle point.
qui les conciles de Tolède avaient donné des fondements si solides. Les écoles épiscopales organisées par le concile de 624 se soutinrent avec tant de persévérance, qu'à la fin du dixième siècle, Gerbert s'instruisit, non, comme on l'a cru, chez les Arabes de Cordoue, mais auprès de l'évêque de Yich en Catalogne. Il y fit dans toutes les sciences humaines ces progrès merveilleux qui ravirent l'admiration des contemporains (1). Ainsi les générations savantes formées par les disciples d'Isidore de Séville n'avaient pas disparu tout d'un coup ; et malgré les persécutions des musulmans, dont on a trop vanté la tolérance, l'Église d'Espagne se trouva assez forte, non- seulement pour se conserver, mais pour se diviser en présence de ses oppresseurs. Il se peut que la doctrine de Mahomet, qui n'est qu'un arianisme plus hardi, ait réveillé les cendres mal éteintes de l'hérésie chez les descendants des Yisigoths : du moins la pensée d'Arius et de Nestorius faisait le fond de l'erreur nouvelle professée par Elipand de Tolède et Félix d'Urgel, qui niaient la
(1) Concil. Tolet., 621 : « Quicumque in clero pubères aut adolescentes existunt, omnes in uno conclavi atrii commorentur, ut luItricDe setatis annos, non in luxuria, sed in disciplinis ecclesiasticis agant, deputati probatissimo seniori, quem et magistrum doctrine et testem vitaî habeant. » Richer, Hist., lib. III, cap. xliii : « Gerbertum assumptiuu duxit (Borellus), atque Hattoni episcopo instruendum commisit. Apud quem etiam in mnthesi plunmuni et efficaciter studuit. » Il faut voir d'un bout à l'autre ce chapitre, qui n'a été publié que récemment, et qui jette une lumière si nouvelle sur les commencements de Gerbert.
divinité du Christ, en le déclarant fils de Dieu par adoption, non par nature. Les orthodoxes eurent horreur de ces nouveautés, ils en condamnèrent les auteurs sous le nom d'adoptianistes ; une dispute ardente s'engagea, etle feu dont elle embrasa l'Espagne passa bientôt les Pyrénées.
Un jour que Charlemagne était assis au milieu des évèques, dans une salle du palais, il lit lire les lettres qu'Elipand de Tolède venait d'adresser au roi et au clergé des Francs , pour les gagner à sa doctrine; puis, se levant de son siège, il parla longuement, et conclut en demandant aux évêques et aux théologiens leur opinion par écrit. Paulin d'Aquilée, Alcuin, plusieurs autres dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous, écrivirent contre l'erreur des adoptianistes ; et, en 794, le concile de Francfort la condamna au nom de tout l'Occident. Cette assemblée, présidée par deux légats du pape, où parurent les évèques de Gaule, de Germanie et d'Aquitaine; les députés du clergé d'Italie et d'Angleterre, rappela les controverses de Nicée et d'Éphèse. L'Église des Francs retrouvait une de ces questions de métaphysique religieuse que depuis trois siècles elle n'entendait plus agiter, et qui devaient désormais tenir l'esprit humain en haleine. La théologie avait repris les armes : elle ne les quitta plus. Les disputes de l'Espagne rendaient aux écoles carlovingiennes le service le plus grand qu'on puisse rendre aux puissances naissantes, de
les contredire, de les provoquer, et de les forcer à vaincre (1).
L'Wande. Quand le Midi tout entier travaillait de gré ou de Duetgal force à l'œuvre de Charlemagnc, il fallait bien que les savantes nations du Nord y missent la main. On raconte, en effet, que deux moines d'Irlande descendirent un jour sur la côte de France avec des marchands étrangers ; et, la foule se pressant autour d'eux : « Si quelqu'un, criaient-ils, veut acheter la sagesse, nous Ja vendons. » Or, comme ils faisaient l'étonnement de tous, on les conduisit au roi, qui les interrogea, et les trouva très-savants dans les lettres sacrées et profanes, et les retint pour instruire son peuple. Le premier, appelé Clémens, fut établi dans la Gaule : le roi lui confia un grand nombre d'enfants de la plus haute noblesse, des moindres familles et des plus humbles. Le second fut envoyé à Pavie pour enseigner au monastère de Saint-Augustin, et réunir autour de lui tous ceux qui voudraient étudier. C'est le récit du moine de Saint-Gall, où plusieurs critiques n'ont vu qu'une fable, ne retrouvant aucune trace de ces deux vendeurs de sagesse portés, par la faveur du
(1) Alchuini, adversus Felicem Urgeilitanum, lib. VU. Id., Epistola ad Elipandiim. Concilium Francofortense. Fleury a clairement fait voir par quelle méprise le concile de Francfort se prononça contre le deuxième de Nicce, en ce qui touche le culte des images. Les pères de Francfort condamnèrent une proposition de Constantin de Chypre, tout à fait différente de la décision du concile.
prince, aux premiers honneurs de l'école. Mais, d'une part, un édil de Lothaire, rendu en 825, pour le rétablissement des écoles d'Italie, commence par celle de Pavie, où professe le grammairien Dungal ; et tout s'accorde à faire reconnaître sous ce nom le savant Irlandais qui réfuta les erreurs théologiques de Claude de Turin. S'il enseignait en 825, il put occuper une chaire avant 814, c'est-àdire avant la mort de Gharlemagne ; et nous retrouvons celui des deux étrangers qui fut chargé d'instruire la jeunesse italienne. L'autre reparaît en la personne de l'Irlandais Clémens, auteur d'un traité des Parties du discours qui nous est parvenu , et qui nous fait pénétrer dans le secret de son enseignement. Il y recueille, en effet, les traditions de cette latinité philosophique dont l'Irlande s'était éprise. Il en emprunte les règles au faux Virgile ; il cite tous les maîtres préférés des docteurs d'Aquitaine, Glengus, Galbungus, Enée, Virgile l'Asiatique. Si, comme on a lieu de le croire, Clémens succéda quelque temps au sage Alcuin dans la direction de l'école du palais, on comprend la mauvaise humeur de celui-ci, lorsqu'à son retour il se plaignait des étrangers qui avaient porté le désordre dans l'enseignement, et qu'il disait : « J'avais laissé des Latins à la cour, je ne sais qui Ta peuplée d'Egyptiens (1). »
(1) Monachus Sangallensis, lib. I, c. i, îi, m. Le récit du moine de Saint-Gall est rejeté comme une fable par Tiraboschi (Storia
unpoëtc La cour murmurait souvent contre ces pèlerins
irlandais à la ■
chademalnc. du Nord ; mais l'hospitalité de Charlemagne ne se lassait pas. 11 trouvait parmi eux des maîtres plus judicieux que Clémens, des astronomes qui lui expliquaient les éclipses, des poètes dont les com-
della letteratura italiana, t. V, lib. III, cap. i) et par Launoi, de Scholis celebrioribus, cap. n. — Voici mes autorités contre deux critiques si considérables, Edictum Lotharii, apud Muratori, Script, rer. Italie, t. I, p. 2, p. 151 : « Priraum in Papia convenant ad Dungalum de Mediolano, de Brixia, de Laude, etc.. <> Tiraboschi {ibid.) cite l'épigraphe suivante d'un manuscrit offert au monastère de Bobbio :
Sancte Columba, tibi Scotlo tuus incola Dungal Tradidit hune librum, quo fratrum corda secutus ;
et clans un catalogue de Bobbio : « Item de libris quos Dungalus pra?cipuus Scoltorum obtulit beatissimo Columbano. »
Il faut remarquer enfin que le moine de Saint-Gall semble placer l'arrivée des deux Irlandais après le couronnement de Charlemagne comme empereur, c'est-à-dire après l'an 800; et qu'ainsi on est moins surpris de trouver encore Dungal à Pavie en 823. Tiraboschi, en attribuant au professeur de Pavie le livre contre Claude de Turin, penche à reconnaître un autre Dungal en la personne du reclus de ce nom qui, en 811, adressa une lettre à Charlemagne sur deux éclipses de l'année précédente (d'Acherv, Spicileg., t. III, p. 324).
Sinner, Catalogns codicum mss. bibliothecœ Bememis, n° 123. Cod. membran olim S. Benedicti Floriacensis. démentis Scoti liber de Parlibus orationis. Voici un passage de Clémens qui se retrouve textuellement dans Virgile, p. 14 : « Est etiam sensus hujus adverbii esto, hoc est recte, secundum illud Galbungi : « Esto, inquit, quœrunt, » etc. Et plus loin : « Virgilius : multi adverbia de conjunctivis faciunt ut erejo pro sœpe ponant, » etc. Cf. Virgile, p. 146.
Alchuini, Epist. IX ad Carolum : « Ego imperitus, ego ignarus nesciens œgyptiacam scholam in palatio Davidicœ versari gloriie. Ego abiens Lalinos, ibi dimisi. Nescio quissubintroduxit/Egvplios. » La qualification d'Égyptiens rappelait aux Irlandais qu'ils avaient longtemps prétendu soutenir le cycle pascal d'Alexandrie, contre l'usage de Rome et de toutTOccident.
positions le ravissaient. Au jour solennel où le roi recevait les hommages des grands, quand la foule des seigneurs se pressaient autour du trône pour y déposer les présents de la nouvelle année, les uns pliant sous le poids de l'or et de l'argent, les autres portant des tissus de pourpre ou des monceaux de pierreries dans des bassins de précieux métal, d'autres conduisant des chevaux superbes qui blanchissaient d'écume leurs freins dorés, un moine irlandais fendait la presse, déroulait un parchemin aux lettres enluminées, et voulait aussi, disait-il, présenter son offrande. Sur un signe du prince, le silence se faisait; l'étranger invoquait sa muse, « celle qui, seule entre toutes, se laissa « captiver par la douceur des chants, et qui préféra « le charme des vers aux richesses du monde. » C'était d'elle qu'il attendait des accents dignes d'un si grand roi, et il entreprenait déchanter la première discorde qui troubla la paix des princes : Tassillon, duc des Bavarois, prêtant l'oreille au même tentateur qui trompa les premiers époux; Charles couvrant le Hhin de ses flottes, et la Germanie ébranlée sous les pas de ses armées; enfin le rebelle dompté, et venant embrasser les genoux du vainqueur. A la coupe de ces hexamètres, à la chute des périodes harmonieuses qui rappelaient quelquefois la manière des ancieus, les grammairiens du palais devaient se reconnaître surpassés. Et les guerriers même ne pouvaient se défendre
d'applaudir, s'ils comprenaient ou si quelqu'un leur traduisait le passage où l'étranger les appelait « un peuple de rois sortis des murs d'ilion, « que Dieu, le maître du monde, choisit pour leur a livrer les terres, les villes et les nations capce tives. » Comment Charlemagne aurait-il résisté à de si beaux vers ? En retour, il donnait aux exilés d'Irlande ce qu'ils estimaient plus que l'or et l'argent, ce qu'ils venaient chercher de si loin : un lieu paisible pour étudier, et des disciples à instruire. Un exil entouré de tant d'honneurs finit par devenir souhaitable ; et, au milieu du neuvième siècle, Héric d'Auxerre représentait « l'Hibernie entière passant les mers au mépris des tempêtes, et venant, avec ses troupeaux de philosophes, se jeter sur nos rivages (1). »
^Angleterre. Mais déjà la gloire de l'Irlande avait pâli devant
(1) Versus kibernici exulis, apud Mai, Script., t. V, p. 405, mais déjà publiés par Durand et Martène, Amplissima collectio, t. VI.
Dum proccres mundi regem venerare videntar, Ponderibus vaslis ingentia dona ferentes, Immensum argenti pondus fulgentis et aui'i, Gemmarum cumulos sacro stipante métallo... Spumanles et equos flavo stringente capistro... Die mihi quœ pariter reddemus, garrula musa?... 0 sola ante alias cantus dulcedine capta, Divitiis oibis praevertens carmina musa I... « 0 gens regalis, profecta a mœnibus altis Trojœ ! nam patres nostros bis appulit oris, Tradidit atque illis bos agros, arbiter orbis... IIos lines amplos, capiendas funditus urbes... »
Hericus monachus, Epist. ad Carolum Calvum, apud Bolland., A. SS. Jul., t. Vif, p. 222 : « Quid Hiberniam memorem, contempto pelagi discrimine, pêne totam cum grege philosopliorum ad littora oostra migrantem ? »
les clartés naissantes du génie anglo-saxon. Pendant que le vénérable Bède recueille dans sa cellule de Jarrow toutes les sciences de l'antiquité, l'archevêque Egbert, son ami, les introduit dans l'école épiscopale d'York, pour leur donner tout l'éclat de l'enseignement public. L'école d'York, enrichie des dépouilles de Rome, rangeait dans sa bibliothèque, non-seulement les écrits des Pères et des docteurs, mais ceux des philosophes et des poètes païens ; on y trouvait Aristote, Cicéron, Pline, Virgile, Stace et Lucain ; les manuscrits grecs et hébreux n'y manquaient pas. Dans cette ville d'argile et de bois, perdue aux dernières extrémités du Nord, on retrouvait tout l'enseignement romain avec ses trois degrés, la grammaire, l'éloquence et le droit. On y ajoutait le comput, l'astronomie, et ce que les anciens avaient su d'histoire naturelle. Au terme de ces longues études, s'ouvrait le sanctuaire de la théologie, et les deux Testaments laissaient pénétrer le sens de leurs oracles. Voilà pourquoi ceux qui aspiraient à la perfection dans les lettres sacrées et profanes accouraient à York, non-seulement de toute l'Angleterre, mais des côtes de Flandre et de Frise ; et c'est là que saint Liudger, dans sa jeunesse, entendit les leçons d'Alcuin. Mais il fallait qu'un enseignement si estimé trouvât une chaire plus digne de lui, et que la lumière fut mise sur le chandelier (I ) .
(1) Vila Alchuini, auctore anonymo. Dans l'édition d'Alcuin par
Aicuin. En 781, Alcuin, qui avait une première fois visité Rome, y retourna pour solliciter le pallium en faveur de l'archevêque Eanbald, et vit Cliarlemagne à Parme. Charles, avec ce regard d'aigle qui savait juger du génie des hommes comme des chances d'une bataille, comprit que l'instrument principal de ses desseins était trouvé ; et Alcuin se souvint peut-être que son maître Egbert lui avait prédit une glorieuse destinée au pays des Francs. Il s'engagea donc à passer en France après avoir accompli sa mission, et il y vint en 782. Huit ans plus tard, il retourna dans la Grande-Bretagne, chargé d'un message pour le roi Offa, et revint en 792, toujours partagé entre l'honneur de servir un grand homme, et la douceur de vieillir dans sa cellule. Gharlemagne fut le plus fort, et, pour l'amour de lui, Alcuin consentit à mourir sur une
Froben, Àlchuini Carmen de pontificibus ecclesiœ Eboracensis, il représente ainsi l'enseignement d'Aelbert, successeur d'Egbert, à l'école d'York :
His dans grammaticae rationis gnaviter artes,
Illis rhetoricae infundens refluamina guttae,
Istos juridica curavit cole polire...
Ast alios fecit prœdictus nosse magistro
Harmoniam cœli, solis lunajque labores...
Aerios motus pclagi, terricquc tremorem,
Naturas bominuin, pecudum, volucrumque ferarum...
Les vers suivants contiennent le catalogue delà bibliothèque.
Que l'école d'York fut à la fois laïque et ecclésiastique, c'est ce qui résulte du passage suivant de la vie d'Alcuin : « Erat quidam ei (Egberto) ex nobilium liliis grex scholasticorum, quorum quidam artis grammatical rudimentis, alii disciplinis crudiebantur arlium jam liberalium, nonnulli diviuarum Scriplurarum. »
terre étrangère, à condition qu'il lui fût permis d'y vivre dans la solitude, et qu'on lui fît venir au moins « quelques-unes de ses fleurs d'Angleterre : x> c'est ainsi qu'il nommait ses livres. Le roi l'établit donc dans l'abbaye de Saint-Martin de Tours; il l'environna de tous les dehors d'une opulence que son caractère de simple prêtre, non de moine, ne réprouvait pas : les domaines qu'il lui donna comptèrent jusqu'à vingt mille serfs. Mais le savant vieillard, humilié de cette abondance terrestre, n'avait d'ardeur que pour l'avancement spirituel de ses disciples. Ce n'était pas assez de se multiplier lui-même, et de leur donner, comme il dit, « le miel des Ecritures, le vin de la science antique, les premiers fruits delà grammaire, les flambeaux de l'astronomie ; » il avait appelé les plus habiles de ses élèves d'York à partager ses fatigues. Le nombre des pèlerins anglo-saxons qui venaient grossir l'école de Tours avait fini par fatiguer l'hospitalité des Francs. On raconte qu'un jour, quatre d'entre eux se tenaient sur la porte, quand le prêtre Aigulf entra pour visiter Alcuin ; et l'un d'eux s'écria, dans la langue maternelle : « Grand Dieu, quand délivrerez-vous ce logis des « Bretons, qui viennent, comme autant d'abeil- « les, tourbillonner autour de ce vieux Bre- « ton ? » Mais le voyageur avait tout compris ; et, un moment après, Alcuin, envoyant chercher les moqueurs, exigea pour leur châtiment qu'ils
bussent à la santé des Anglo-Saxons une coupe de son meilleur vin (1).
Deux Les Francs devaient cette reconnaissance à un
caractères , . . . ...
«le peuple qui leur donnait le plus illustre de ses mai-
~ou enseigne- l * * *
,nent- 1res. Si Alcuin fut inférieur à Bède comme écrivain, s'il eut moins de nouveauté et moins de charme, il le surpassa peut-être comme instituteur des barbares dans l'exercice de cette grande fonction, dont nous ne comprenons assez ni les difficultés ni les services. Il eut les deux passions que voulait une tâche si difficile : la passion des livres et celle de l'enseignement. 11 honorait l'antiquité d'un culte patient et scrupuleux, s'attachant à la correction des manuscrits, ne croyant pas son temps perdu, s'il l'employait à rétablir l'orthographe et la ponctuation d'un texte altéré. Au moment où il apprenait le couronnement de Charlemagtie à Rome, il ne trouvait pas de présent plus digne du successeur des Césars qu'une Bible exactement corrigée de sa main. Ses avertissements pressaient l'ardeur des copistes, propageaient les règles de la saine critique , et peuplaient les bibliothèques. En môme temps, cet homme infatigable, qui professa jusqu'au dernier soupir, ne
(1) Vita Alchuini; Wright, Biographia Anglosaxon period; Lingard , History and anti quittes of the Anglosaxon Church , t. Il, p. 205; Ampère, Hist. littéraire, t. 111, chap. iv. M. ampère a relevé avec beaucoup de force et de justice le caractère de tolérance qu' Alcuin porte dans sa controverse avecElipand, et dans ses belles lettres sur les conversions forcées des Saxons.
pouvait contenir son ardeur clans les murs d'une école. Il se proposait de les éclairer toutes, en recueillant dans un court traité, à l'exemple d'Isidore de Séville, non-seulement les éléments des sept arts libéraux, mais les pensées capables de soutenir l'esprit contre les premiers dégoûts de l'étude . C'est le caractère de son introduction au Livre des sept arts. On y trouve toute l'élévation d'un esprit qui voit dans la science autre chose qu'une joie terrestre, qui la considère comme une éducation des âmes, comme un noviciat des contemplations éternelles. Ce passage a la forme d'un dialogue : les disciples interrogent, et le maître répond.
Les disciples : « Souvent nous t'avons entendu « répéter, ô notre savant maître! que la philoso- « phie était la science qui enseignait toutes les verce tus, et la seule des richesses d'ici-bas qui ne ce laissât jamais dans la misère celui qui la possède. « Ces discours, nous l'avouons, nous ont excilés « à la recherche d'une si grande félicité. Nous « voulons savoir où aboutit l'enseignement de « la philosophie , et par quels degrés on y monte, ce Mais notre âge est faible; et, si tu ne nous donce nés la main , il nous sera difficile de nous lever c< seuls. »
Le maître : ce II est facile de vous montrer le ce chemin de la sagesse, si vous la cherchez seulece ment pour Dieu, pour conserver la pureté de
« l'âme, pour l'amour de la vérité, si vous l'aimez ce pour elle-même, et si vous ne poursuivez ni la « gloire du monde ni les honneurs du siècle, encore « moins la richesse et le plaisir... »
Les disciples : ce Maître, lève-nous de terre, où « notre ignorance nous retient; conduis-nous sur ce ces hauteurs où la science, dit-on, t'a mené dès ce ton premier âge. Car, s'il est permis de prêter « l'oreille aux fables des poètes, il nous semble ce qu'ils ont droit de dire que les sciences sont les ce festins des dieux. »
Le maître : « Nous lisons de la Sagesse, qui a « parlé par la bouche de Salomon, qu'elle s'est ce bâti une demeure, et qu'elle s'est taillé sept colonce nés. Et, bien que ces colonnes représentent les ce sept dons du Saint-Esprit et les sept sacrements « de l'Eglise, on y peut reconnaître aussi les sept ce arts, qui sont la grammaire, la rhétorique, la ce dialectique, l'arithmétique, la géométrie, la ce musique et l'astronomie : autant de degrés sur ce lesquels les philosophes ont usé leurs loisirs et ce leurs travaux. C'est par les sept arts qu'ils sont ce devenus plus nobles que les consuls, plus fameux ce que les rois ; c'est par là qu'ils ont obtenu Thonce neur d'un souvenir éternel ; c'est encore par là ce que les sainls docteurs et défenseurs de notre foi ce ont vaincu tous les hérétiques dans les disputes ce publiques (1). »
(1) Alchuini Epistolœ, passim. Idem, de Septem artibus, prse-
Il y a ici plus qu'une misérable répétition des anciens, il y a l'enthousiasme sérieux d'un maître qui connaît les joies austères de l'élude, qui veut les communiquer, et qui, s'il aime les livres, aime encore plus les hommes. N'attendons pas de lui la mauvaise pensée de cacher la science, d'en faire une doctrine secrète, réservée au petit nombre. Il prodiguera, non pas aux clercs seulement, mais aux laïques, mais aux gens de cour et aux: femmes, tout ce qu'il sait des lettres divines et humaines. Ses écrits propagent la saine tradition des anciens, non seulement des Lalins, mais des Grecs. Cependant n'attendons pas non plus qu'il dépouille tout d'un coup le génie, le goût, les habitudes de son pays et de son temps. Il faudra lui pardonner ces raffinements qui tiennent de la barbarie comme de l'extrême civilisation. Les rhéteurs aquitains lui ont appris à couper en deux un mot trop long pour la mesure de ses vers. Il poussera aussi loin que ses devanciers l'art des anagrammes etdeslogogriphes. Un de ses amis lui donne un peigne d'ivoire : il est bien moins ravi de la valeur du présent que d'un si beau sujet d'énigme : « de cet animal à deux « têtes armé de soixante dents, qui tient de Téléce pliant, mais n'en a pas la taille. » 11 y a autant de subtilité avec plus de grandeur dans un dialo-
fatio. Les écrits d'Alcuin altestent qu'il sut le grec : mnisje remarque surtout une lettre à Angilbert, où il lui conseille de corriger un exemplaire du psautier su le texte des Septante.
guc souvent cité, où Ton a reconnu la trace de la poésie anglo-saxonne, mais où je crois Irouver aussi le souvenir de l'école de Toulouse. Donatus le Troyen, Enée, Galbungus, avaient pratiqué cette méthode de provoquer l'imagination de leurs disciples par des questions, par des allégories dont il fallait soulever les voiles. « Qu'est-ce, disait Enée, « que le cheval qui, après avoir fourni sa carrière, « rentre à Pétable pour laisser le champ libre à la « jument et aux poulains? — C'est le soleil qui se « couche, laissant le firmament à la lune et aux « étoiles. » — « Qui donc, demandait Galbungus, « parcourt en une heure toutes les sphères du « ciel ? — C'est l'esprit de l'homme. » Alcuin ne procède pas autrement, lorsque, se mettant luimême en scène avec Pépin , fils de Charlemagne, il interroge et répond tour à tour.
« Pépin. Qu'est-ce que l'écriture? — Alcuin. La « gardienne de l'histoire. — P. Qu'est-ce que la « parole? — A. La trahison de la pensée. — P. Qui « engendre la parole? — A. La langue. — P. « Qu'est-ce que la langue? — A. Le fléau de l'air. « — P. Qu'est-ce que l'air? — A. La garde de la « vie. — P. Qu'est-ce que la vie? — A. La joie des « heureux, la douleur des malheureux, l'attente de « la mort. — P. Qu'est-ce que l'homme? — A. « L'esclave de la mort, l'hôte d'un lieu, un voyageur « qui passe. »
Les questions suivantes sont bien d'un fils des
pirales qui avaient fait la terreur du Nord : « Qu'esl-ce que la mer? — Le chemin de l'au- « dace. — Qu'est-ce qu'un navire? — Une maice son qui marche, une halte où l'on veut, un « voyageur qui ne laisse jamais de trace, l'ami a du sable. — J'ai vu une femme qui volait avec « une te le de fer, un corps de bois, une queue a empennée, et qui portait la mort. — Cette « femme est la flèche, compagne du soldat. — « Qu'est-ce qui ne lasse jamais l'homme? — C'est ce le gain. »
D'autres passages rappellent les jeux de l'école : « Qu'esl-ce que l'année? — Un char à quatre che- « vaux. — Quels chevaux le mènent? — La nuit « et le jour, le chaud et le froid. — Quel cocher a le gouverne? — Le soleil et la lune. — Combien « a-t-ilde palais? — Douze. — Quels en sont les « gardiens? — Les douze signes du zodiaque. — « Un inconnu est venu me parler sans langue. « Avant, il n'était point; après, il ne sera plus; je « ne l'entendais pas, et je ne le connus jamais. — « Maître, un songe vous a fatigué. — Qu'est-ce que « le rêve de ceux qui veillent? — L'espoir. — a Qu'est-ce que l'amitié? — L'égalité de deux « âmes. — Qu'est-ce que la liberté? — C'est « l'innocence (1). »
(1) Alchuini Opp. Disputatio regalis, et nobilissimi juvenis Pippini cum Albino scholastico. M. Ampère, Hist. litt., t. III, chap. iv, a remarqué ce qu'il y a de vraiment germanique dans
Assurément tout n'était pas méprisable flans une tradition qui, sous la pompe de ses formules et de ses symboles, cachait de telles pensées. Quand le monde barbare ne connaissait de liberté que celle de mépriser loutes les lois, il était beau de mettre la liberté dans l'accomplissement de la loi, dans le calme d'une conscience sans reproche, dans l'essor de l'âme, que rien ne sépare de Dieu. Celte liberté, entrevue parle génie chrétien, ne s'effaça plus de son souvenir ; et lorsque au moyen âge les sculpteurs de la cathédrale de Chartres en peuplèrent les porches de cette multitude de statues qui figuraient toute l'encyclopédie du temps, ils représentèrent une jeune fille d'une pureté parfaite, les yeux levés au ciel, les pieds détachés de la terre, et audessous ils écrivirent le nom qu'ils lui donnaient,