‹ Études germaniquesChapitre 6 sur 11 · LIBERTAS · texte numérisé non relu

LIBERTAS

Dcciin 11 ne fallait pas moins que ce concours de toutes

des lettres , .

chez les écoles et de toutes les nations, pour sauver les

les rrancs l

huiîîème lettres cnez les Francs. En effet, si nous ne trouvons pas au septième siècle les ténèbres universelles que les historiens ont déplorées, il faut avouer que le huitième commence par des années bien sombres.

quelques traits de ce petit ouvrage. — Cf. Virgilius Maro p. 94 et 123.

Dans une épitre à son disciple, Alcuin hasarde cetle coupe, conforme aux règles de la Scinder atio phonorum.

Te cupiens appel — peregrinis — lare Camœnis.

Quand les Sarrasins brûlaienl les villes du Midi, et que les Saxons forçaient la frontière du Nord ; quand Charles Martel, entouré de prêtres coucubinaires et simoniaques, leur abandonnait les dépouilles de l'Eglise; quand, selon l'expression d'Hincmar, le christianisme semblait aboli, comment tant de désordres n'auraient-ils pas troublé le recueillement de l'étude? En même temps qu'un soldat tout couvert de sang prenait possession du siège épiscopal de Mayence, les revenus de l'abbaye de Fonlenelle servaient à équiper des hommes d'armes. Ces grands monastères, accoutumés au murmure studieux des écoliers qui se pressaient autrefois sous leurs cloîtres, n'entendaient plus que les hennissements des chevaux, les aboiement des meutes et le sifflet des dresseurs de faucons. En plusieurs lieux, le déclin de l'enseignement ecclésiastique en vint à ce point, que, le prêtre ne comprenant plus les paroles sacramentelles, on doutait delà validité des baptêmes (1).

(1) Ci-dessus, chap. v, et Y Histoire littéraire des Bénédictins, t. IV, p. 1 et suiv. Je regrette d'avoir connu trop tard le savant travail où M. Beugnot réduit de beaucoup les accusations dont on a chargé la mémoire de Charles Martel. Cependant la correspondance de S. Boniface atteste le déplorable état de l'Église de France, et surtout la corruption du clergé dont Charles Martel s'entourait. Voyrz surtout la lettre 12 de S. Boniface (édition de Giles). Les règlements du concile de Leptines semblent prouver aussi que le pouvoir temporel avait mis la main sur les biens de l'Kglise, pour subvenir aux frais de la guerre : « Staluimus quoque, cum con- « silio servorum Deiet populi christiani, propter imminentia bella « et persecutiones ceterarum gentium qua2 in circuitu nostro sunt,

sous Pépin.

L'École Cependant la guerre et les abus n'avaient pas

un. J. O i

tellement profané tous les sanctuaires, que plusieurs ne cachassent encore un petit nombre d'hommes courageux, poursuivant dans l'ombre et dans le péril un travail sans récompense lerrestre. Cette époque, où il semble qu'on n'écrive plus, voit s'ouvrir au contraire les chroniques deSaint-Amand, de Lobes, de Murbach, de Saint-Emmeran. Ce ne sont d'abord que les noies fugitives dont on enrichit ie calendrier du monastère; mais ces notes, multipliées, animées bientôt par la grandeur des événements, deviendront des pages d'histoire. Si déchuequesoit l'Eglise des Francs, trois noms attestent que tout savoir n'y est pas étouffé : Chrodegang, qui composa la règle des chanoines ; Àngelramn, auteur d'une collection de décrétâtes; et Ambroise Autpert, qui étudia le grec pour porter une main plus sûre dans les difficultés de l'Ecriture sainte. Les torts de Charles Martel, exagérés d'ailleurs par la postérité, finirent avec lui. Les premières lueurs d'un temps plus heureux commencèrent au règne de Pépin le Bref, trop effacé par l'astre éclatant de Charlemagne. Tandis que Pépin protégeait les colonies savantes que saint Boniface avait tirées des cloîtres anglo-saxons pour la réforme du clergé et pour l'éducation des barbares, il recevait de Borne

« ut sul) preeario et cousu aliquam partem ecclesiastic;c pecuniœ in « adjutorium exercitus nostri, cum imlulgentia Dei, aliquanto teni- « porc retineamus. »

des livres de grammaire, degéomélrie, de liturgie. Des chantres, envoyés par le pape Grégoire III, avaient enseigné aux Francs les éléments de la musique sacrée. Par les soins de Pépin, des moines choisis allèrent étudier le chant ecclésiastique à Saint-Jean de Latran. L'école du palais, que la main violente de Charles Martel n'avait pas fermée, retrouva son ancienne prospérilé : les familles gallo-romaines d'Aquilaine briguaient la faveur d'y faire élever leurs fils avec ceux des Austrasiens. Charlemagne se forma au milieu d'eux, et ce grand homme, dont on a dit qu'il ne savait pas écrire, eut toute l'éducation que les nobles Francs recevaient au palais des rois (1).

(1) Pertz, Monument, germ., t. \,prœfat. Les annales de Saint- Amand s'ouvrent en 686, celles de Lobes en 687, celles de Murbach en 705, celles de Saint-Emmerand en 752.

Paul. Diacon., de Episcopis Metensibus. Histoire littéraire, t. IV.

Epist. XIII Pauli papa; ad Pippinum : « Direximus etiam excellentissimœ Pryccellentiœ vestrœ et libros quantos reperire potuimus, id est, antiphome et responsale. insiniul artem grammaticam (sic) Aristotelis, Dionysii Areopagita; libros, geometricam, orthographiam, omnes grseco eloquio scriptores. »

Eckchardus, de Casibus S.Galli: « Carolus... rogat papam tune quidem Adrianum, quum defuncli essent quos antea Gregorius miserat, ut iteruin mittat P»omanos cantores. » Epist. XXX Pauli papse ad Pippinum: « Quod présentes... monachos Simeoni schola; cantorum priori contradere deberemus, ad instruenduin eos in psalmodia; modulatione. » Sur l'école du palais au temps de Pépin, vovez ci-dessus les textes cités des Vies de S. Benoit d'Aniane et

d'Àdalbard. Le pape Adrien, dans sa réponse aux livres Carolins, rappelle qu'Angilbert a été nourri dans le palais dès la première jeunesse. La vie de YVala atteste que Cbaiiemagne avait les mêmes maîtres que les jeunes nobles: « Interpalatii tirocinia, omnimundi prudentia eruditus, uno cum lerrarum principe ma^istris adbibitus. »

ce Ainsi, dans l'école, comme dans les affaires de

qui fit la m 7 „ 7

^IC l'Etat et de l'Eglise, nous trouvons Charlcmagne yne. prépare, servi par les événements ; mais nous ne trouvons pas que sa gloire en souffre. Nous regrettons peu pour lui cette majesté solitaire qu'on lui prêtait en le représentant comme une grande figure que rien n'annonce et rien ne suit, au milieu des temps barbares. Au contraire, il n'y a pas de destinée plus glorieuse que d'être le dernier effort d'un long travail de la Providence et de l'humanité, que d'arriver prédit et attendu. Dieu, qui ne crée rien de solitaire dans la nature, n'agit pas autrement dans l'histoire : comme il s'y prend deux cenls ans d'avance, et qu'il remue toute la Grèce pour susciter Alexandre; comme il fouille jusqu'au fond des entrailles de Rome, parles discordes, par les guerres civiles, pour en faire sortir César; de même il ne juge pas que ce soit trop des convulsions de la barbarie, des résistances désespérées de la civilisation pendant trois siècles, quand il s'agit de produire Charlcmagne. C'est l'honneur de ce grand homme que tout aboutisse à lui dans ce qui le précède, qu'on ne puisse l'éviter, et qu'on arrive à lui par quelque chemin qu'on marche, parles lettres comme par la religion et par le gouvernement. Au lieu d'une colonne isolée dans le désert, c'est le beffroi qui couronne une ville, au pied duquel on arrive de toutes les portes, dont l'inévitable perspective se représente au détour de chaque rue, et

dont la cloche règle le sommeil et le réveil d'un peuple.

Ne croyons pas non plus qu'on humilie Charlemagne en lui donnant des maîtres, en le montrant docile aux leçons des clercs comme aux conseils des papes. Pour un Germain, pour un descendant de cette race indomptable, le caractère du génie n'était pas l'indépendance, mais la docilité : c'était de croire, d'étudier, d'obéir; c'était de mettre pendant quarante-six ans le plus grand pouvoir de la terre aux ordres de la foi, de la justice, de la science. Dans ce long règne de Charlemagne, il faut admirer bien moins la force de son épée que celle de ses convictions. De même que les scrupules d'une conscience chrétienne l'avaient jeté dans toutes les difficultés de la réforme ecclésiastique, de même qu'un juste sentiment des besoins de son siècle et de son pays l'inspira dans la grande affaire du rétablissement de l'empire ; ainsi c'est la passion de savoir qui le pousse à la restauration des écoles. Ce conquérant, ce législateur, ce souverain de vingt peuples mal unis, est possédé de la curiosité qui trouble le sommeil des savants. Au moment où il émeut tout l'Occident du bruit de ses premières victoires, il reprend en sous-œuvre ses études incomplètes ; il relit avec Pierre de Pise les textes classiques : sous la conduite d'Àlcuin, il achève de s'instruire dans les arts libéraux. Ses lettres ne laissent pas de repos à ce docte maître ;

ET. GBRM. II. 37

il lui propose des difficultés de grammaire, d'arithmétique, d'astronomie. Il parle le latin aussi éloquemment que sa langue maternelle; il entend assez le grec pour corriger la version latine des Evangiles sur l'original. Il intervient dans la controverse de l'adoptianisme, et demande à ses évoques des traités théologiques, qu'il fait recommencer s'ils ne le satisfont pas. Ce sont les occupations, non d'un sophiste couronné, inaccessible aux affaires comme les empereurs de Gonstantinople, mais du plus actif des hommes, qui mit fin à cinquante-trois expéditions militaires, et qui chaque année tenait en personne ses plaids généraux. Ne nous étonnons plus s'il dispute les heures avec opiniâtreté, si, pendant le repas, il se fait lire l'histoire ancienne, ou la Cité de Dieu de saint Augustin, s'il se réveille la nuit pour s'exercer à tracer de beaux caractères. Et cependant, après tant d'efforts, au milieu des Italiens, des Irlandais, des Anglo-Saxons dont il a rempli son palais, l'idéal d'une science plus parfaite le poursuit, le désole, et lui arrache ce cri de naïve impatience : « Plût « à Dieu que j'eusse seulement douze clers comme « saint Augustin et saint Jérôme (1) ! »

(1) Éginhard, 24, 25 (IJist. litl., t. III, chap. n). Monachus Sangallcnsis, I, 9. M. Ampère a parfaitement établi que les paroles d'Éginhard : « Tentabat et scribere, » signifient, non que Charles ne sût point écrire, mais qu'il s'exerçait à l'art des çalligraphes, alors si cultivé dans les monastères. Nous n'avons pas parlé des poésies latines de Charlemagne, parce qu'elles peuvent avoir été composées en son nom par les lettrés de sa cour.

Le chroniqueur ajoute qu'Àlcuin répondit tout Lettres indigné : « Le créateur du ciel et de la terre n'en arch^iuc a a eu que deux, et tu en veux douze! » Mais si ayence Charlemagne n'obtint pas les douze docteurs qu'il demandait, il avait reçu le don de suppléer à l'insuffisance des hommes par les institutions. Quand ce grand esprit, qui n'embrassait rien à demi, fut épris des lettres, il fallut qu'il les propageât. ïl se mit à l'œuvre, non pas avec le caprice et la violence de Chilpéric, imposant aux écoles son alphabet enrichi de quatre lettres , mais avec le bon sens, la mesure, la persévérance qui font triompher les desseins bienfaisants. Dès son premier voyage à Rome, il en avait ramené des maîtres. En même temps, il se souvenait des savants disciples que saint Boniface avait laissés, et il écrivait à Lull, archevêque de Mayence : « Au bienheureux « évêqueson père, Charles, se confiant aux secours « du Christ. Tandis que vous veillez avec l'aide « de Dieu à la conquête des âmes, nous trouce vons très-surprenant que vous ne montriez au- « cun zèle à instruire votre clergé dans les let- « très. Car vous voyez de toutes parts les ténèbres « de l'ignorance se répandre parmi vos peuples ; « et lorsque vous pourriez les éclairer du rayon de « Ja science, vous souffrez qu'ils languissent dans « la nuit. 11 y a cependant deux clercs, l'un attaché « à un évêque, l'autre à un abbé, que vous avez « exercés aux arts libéraux, de telle sorte qu'il ne

« leur manque presque rien pour atteindre le cornée ble de la perfection. Ayez donc soin d'appliquer « les vôtres à l'étude autant qu'il est en vous, les « pressant tantôt par d'affectueux conseils, tantôt « par de sévères reproches ; et, s'il en est de pau- « vres dans le nombre, excitez-les en les aidant de « vos secours. Si vous ne pouvez en attirer d'autres, ce du moins, parmi ceux qui sont attachés au ser- « vice de votre église, vous pouvez instruire ceux ce que vous jugerez capables. Et qui croira en « effet que, dans une si grande multitude souce mise à votre gouvernement, on ne puisse trouver « personne à instruire ?... Tous ceux qui vous ce connaissent pour disciple du martyr saint Bonice face attendent de vos efforts le plus grand fruit, ce Préparez-vous donc désormais, aimable père, à c< redoubler de soin pour nourrir vos fils dans les ce arts libéraux, afin de satisfaire ainsi à notre plus ce ardent désir, et de mériter la récompense éterce nelle (1). »

circulaire U ne faut pas mépriser ce premier acte de

pour l l l

restauration Charlemagne. On y reconnaît déjà le coup d'œil du

écoles, génie à qui rien n'échappe ; qui sait dans quel coin

du royaume et sous quel maître deux clercs ont

étudié. On aime la respectueuse hardiesse de ce

jeune roi, rappelant au vieil évèque une partie de

(1) Cette lettre de Charlemagne, tirée d'un manuscrit de l'abbaye de Saint -Martial, a été publiée par l'abbé Lebœuf dans le supplément à sa Dissertation sur l'état des sciences sous Charlemagne, Dissertations sur Vhist. evelésiast., p. 570 et suiv.

ses devoirs. Ce langage n'est pas d'un prince qui regarde les lettres comme une vaine décoration de son règne ; qui entretient des savants dans le palais, comme il a des bêtes curieuses dans ses jardins. Le rétablissement de l'étude est, à ses yeux, plus qu'un bienfait politique; il en fait une affaire de religion. Chaque fois qu'il visite Rome, il en rapporte, avec un zèle plus ardent pour le christianisme, je ne sais quel impérieux besoin de presser le réveil des esprits. Sa pensée éclate enfin dans la mémorable lettre qu'il adresse aux évêques et aux abbés en 787, au retour de son troisième pèlerinage. On y surprend bien, sous l'embarras du discours, l'effort d'un grand dessein qui se débat contre un reste de barbarie, et qui en triomphera.

« Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs et « des Lombards, patrice des Romains, au nom du « Dieu tout- puissant, salut. Sache votre Dévotion «agréable à Dieu, qu'après en avoir délibéré « avec nos fidèles, nous avons estimé que les évê- « chés et les monastères qui, par la grâce du « Christ, ont été rangés sous notre gouvernement, « outre l'ordre d'une vie régulière et la pratique « de la sainte religion, doivent aussi mettre leur « zèle à l'élude des lettres, et les enseigner à ceux « qui, Dieu aidant, peuvent apprendre, chacun « selon sa capacité. Ainsi, pendant que la règle « bien observée soutient l'honnêteté des mœurs, le a soin d'apprendre et d'enseigner mettra l'ordre

« dans le langage, afin que ceux qui veulent plaire « à Dieu en vivant, bien ne négligent pas de lui « plaire en parlant bien. Il est écrit : Tu seras jusce tifié ou condamné par tes paroles. Quoique, en « effet, il soit bien mieux de bien agir que de sacc voir, cependant il faut savoir avant d'agir. Cha- « cun donc doit apprendre la loi qu'il veutaccom- « plir, de façon que l'âme comprenne d'autant « plus l'étendue de ses devoirs, que la langue se « sera acquittée sans erreur des louanges de Dieu. « Car si tous les hommes doivent éviter Terreur « volontaire, combien plus doivent s'en garder, « selon leur pouvoir, ceux qui ne sont appelés « qu'au service de la vérité ! Or, dans ces dernièa res années, comme on nous écrivait de plusieurs « monastères, nous faisant savoir que les frères a qui les habitent multipliaient à Fenvi leurs c< saintes prières pour nous, dans la plupart de ces « écrits nous avons reconnu un sens droit et un « discours inculte. Ce qu'une sincère dévotion dic- « tait lidèlementà la pensée, un langage inexpéri- « mente ne pouvait l'exprimer au dehors, à cause a de la négligence qu'on porte aux études. C'est « pourquoi nous avons commencé à craindre que « si la science manquait dans la manière d'é- « crire, de même il y eût beaucoup moins d'in- « telligence qu'il ne faut dans l'interprétation « des saintes Ecritures. Bien que les erreurs de a mots soient dangereuses, nous savons tous que

les erreurs de sens le sont beaucoup plus. C'est pourquoi nous vous exhortons, non-seulement à ne pas négliger l'étude des lettres, mais encore, avec une humble intention bénie de Dieu, à rivaliser de zèle pour apprendre, afin que vous puissiez pénétrer plus facilement et plus sûrement les mystères des saintes Ecritures. Or, comme il y a dans les livres sacrés des figures, des tropes et d'autres ornements semblables, il n'est douteux pour personne que chacun, en les lisant, ne saisisse d'autant plus vite le sens spirituel, qu'il s'y trouve mieux préparé par l'enseignement des lettres. Il faut choisir pour ce ministère des hommes qui aient la volonté, le pouvoir d'apprendre, et le désir d'instruire les autres : et que cela soit fait seulement dans l'intention pieuse qui inspire nos ordres. Car nous désirons que vous soyez, comme il convient à des soldats de l'Eglise, pieux au dedans, doctes au dehors, réunissant la chasteté d'une sainte vie et la science d'un bon langage, afin que tout homme qui vous visitera pour l'amour de Dieu et pour voir de près la sainteté de vos mœurs, en même temps qu'il sera édifié de votre esprit, s'éclaire de votre sagesse, la reconnaisse soit à vos leçons, soit à vos chants sacrés, et revienne joyeux, rendant grâce au Seigneur tout-puissant. Ne négligez point d'envoyer des copies de cette lettre à tous les évê-

« ques vos suffragants, et dans tous les monastè- « res, si vous voulez jouir de nos bonnes grâces. « Au lecteur salut (1). »

Cette autorité des livres saints invoquée pour animer le prêtre à l'étude, ces considérations théologiques tirées de si loin, n'ont rien qui nous surprenne. Nous retrouvons la tradition familière des écoles ecclésiastiques, la pensée commune de Cassiodore, de Bède, d'Àlcuin : le seul motif assez fort pour sauver les lettres pendant trois cents ans est encore le seul qui puisse les restaurer. Un capilulaire de Tan 789 ordonne au clergé oc de force mer des écoles d'enfants, et d'y appeler non- « seulement les fils des serfs, mais ceux des hom- « mes libres. Chaque monastère, chaque évêché, « aura des psautiers, des livres de chant, de comte put, de grammaire, et des exemplaires corrects ce de l'Ecriture sainte ; car souvent les hommes ce voulant bien prier Dieu le prient mal, à cause des ce livres incorrects qu'ils ont dans les mains. Et ne ce laissez point vos enfants altérer les textes, soit ce en lisant, soit en écrivant. Mais s'il est néces-

(1) Encyclica de litteris coîendis, apud Sirmond, Co?icilia Galliœ, t. II, p. 124. Pertz, t. I Legum, p. 52, traduite pour la première fois par M. Ampère, Histoire littéraire, t. III, p. 25. Le texte latin n'est pas élégant, mais il est correct. L'exemplaire qui nous a été conservé s'adressait à Baugulf, abbé de Fulde : « Karolus , gratia Dei, rex Francorum et Longobardorum, ac patricius Romanorum, Brugulfo abbati et omni congregationi, tibi etiam commissisfidelibus oratoribusnostris, in omnipotentis Dei nomine. amabilem direximus salutem. »

« saire de faire écrire un psautier ou un missel, « qu'on y emploie des hommes faits, et qu'ils y « mettent toule leur application. » L'Eglise de France se rend enfin à des sollicitations si justes; et le concile de Chàlons, en 813, rappelant les ordres du seigneur empereur, décrète que les évêques établiront des écoles, où l'enseignement des lettres sera donné en même temps que l'interprétation de l'Ecriture sainte. Ces règlements souvent désobéis, toujours rappelés, restaurèrent les écoles déchues, en suscitèrent de nouvelles, et en formèrent comme un réseau lumineux qui, avant la fin du neuvième siècle, couvrait la France, la Lombardie^ la Germanie, jusqu'au bord du Weser. Pendant que les chaires des monastères et des églises épiscopales réunissaient la jeunesse lettrée, et l'initiaient aux sept arts, les canons avaient fondé l'enseignement primaire; ils l'avaient fondé universel et gratuit, en exigeant que le prêtre de chaque paroisse apprît à lire aux petits enfants sans distinction de naissance, et sans autre rétribution que cette promesse des livres saints : « Ceux « qui auront instruit leurs frères brilleront comme « des étoiles dans l'éternité (1). »

(1) Pertz, p. 65 : « Et non solum servilis conditionis infantes, sed etiam ingenuorum filios adgregent, sibique socient ; et ut scholse legentium puerorum fiant... » etc. Concilium Cabilonense, ann. 815 : « Episcopi scholas constituant, in quibus et lilteranae solertia disciplina;, et sacra; Scriptura; documenta discantur. » CL Concilium Parisiense, VI, ann. 829; Concilium Aquisgra-

L'école Ainsi la volonté de Chariemagne forçait toutes

du palais ° **

chariemagne. ^es résistances : l'ignorance et le dérèglement ne pouvaient rien contre l'opiniâtreté d'un dessein poursuivi pendant quarante ans de règne par un homme qui, après avoir vaincu la barbarie sur les champs de bataille, n'était pas d'humeur à la laisser maîtresse des cloîtres. Avec l'ordre, il donnait l'exemple, et commençait dans le palais cette réforme de l'école, qu'il voulait pousser jusqu'aux dernières frontières de l'empire.

Lècoie L'école du palais, oubliée sous les Mérovingiens, palais, devait occuper les historiens de Chariemagne : plusieurs y reconnaissent le commencement d'un enseignement public d'où sortira toute l'Université ; les autres n'y aperçoivent qu'une réunion fortuite et mobile d'hommes lettrés, et beaucoup moins une école qu'une académie. Cependant les témoignages qui prouvent la perpétuité de l'école palatine d'un

nense, ann. 816; Meldense, 81.5; Saponariense, 859 : « Constituantur undique scholœ publicœ, scilicet ut utriusque eruditionis, et divinœ scilicet et humanae, in Ecclesia Dei fructus valeat accrescere. » Theodulfi Aureliauensis Capitul. 20 (ante ann. 800) : « Presbyteri per villas et vicos scholas habeant; et siquilibet fidelium suos parvulos ad discendas lilteras eis commendare vult, eos suscipere ac docere non renuant. Attendente, illud quod scriptum est : « Qui ad justitiam erudiunt multos, fulgcbunt quasi stellœ in « perpétuas ceternitates. » Cum ergo eos docent, nihil ab eis pretii pro hac re exigant. » Launoy (de Scholis) établit, dès le neuvième siècle, l'existence des écoles de Paris, Orléans, Fontenelle, Auxerre, Lyon, Reims, Mayence, Liège, Ilirschan, la Nouvelle- Corbie. L'édit de Lothaire, en date de 853, institue neuf écoles pour l'Italie : Pavie, Ivrie, Turin, Crémone, Florence, Vérone, Fermo, Vicence, Cividal-del-Friuli.

bout à l'autre de la première race, qui la montrent florissante sous Pépin le Bref, ne la laissent pas périr sous ses successeurs. Ansegise, abbé de Fonlenelle, est recommandé dès l'enfance au glorieux Charles, conduit à la cour, oc et instruit de toute la science divine comme de toute la philosophie humaine. » Aldric, évêque de Sens, avait étudié les arts libéraux et la doctrine sainte avec tant de succès, qu'ayant un jour défendu la foi chrétienne contre quelques incrédules en présence de Louis le Débonnaire, son éloquence ravit l'empereur, qui l'établit précepteur du palais. Mais pourquoi relever un à un ces indices qui prouvent sans éclairer, quand nous avons l'image toute vivante et l'âme même de l'école dans les récits du moine de Saint-Gall, et dans la correspondance d'Alcuin (1)?

On a trop dédaigné le moine de Saint-Gall. Il écrit à la fin du neuvième siècle, au moment où la puissante abbaye, bien loin d'être plongée dans ces

(1) Duboulay voit dans l'école du palais le commencement de l'Université. Cette opinion, combattue par les auteurs de Y Histoire littéraire, ne pouvait se soutenir. Mais les auteurs de Y Histoire littéraire (t. IV, p. 10) reconnu issent l'existence de l'école palatine, et les textes suivants la prouvent déjà.

Vita S. Ansegisi Fontanellensis, Mabillon, A. SS. 0. S. /?., sec. IV, p. 051 : « Non multo post ad palatium eum perducens, in manus gloriosissimi régis Caroli commendare studuit. » 11 y acquit une grande instruction : « Omni scientia divinae scilicet atque humanae philosophise sufficienter instructus. »

Vita S. Aldrici Senonensis, ibid., p. 568 : « A parentibus traditus in liberalibus studiis erudiendus, mirabiliter cœpit proficere... imperator Augustus eum prceceptorem palatinum instituit. »

ténèbres où les traditions historiques ne pénètrent que sous la forme de fables populaires , brille au contraire de tout l'éclat des études renaissantes. Assurément, quand le chroniqueur, du fond de ses montagnes et de ses neiges, raconte les conquêtes de Gharlemagne sur la foi des vieux guerriers qui le suivirent, on peut croire que l'imagination prête bien des traits au tableau, et que la poésie fait irruption dans l'histoire. Mais, lorsqu'il suit le grand empereur dans la chapelle, et qu'il rapporte ses entretiens familiers avec les clercs, le chroniqueur est pour ainsi dire sur son terrain : il reproduit les récits qui ont fait le tour des monastères, et qui, exagérés sans doute, mais toujours reconnaissables, sont arrivés à Saint-Gall avec les pèlerins, avec les moines voyageurs, avec les laïques dégoûtés de la cour. S'il représente le docte Charles au milieu des chantres, marquant la mesure avec son bâton, gourmandant les uns, louant les autres, on reconnaît la passion favorite des rois francs pour le chant ecclésiastique, et cet ordre de la chapelle, qui tient de si près à l'enseignement de l'école. Aussi le moine n'a-t-il garde d'oublier comment, au retour de ses guerres, Charles faisait appeler les enfants qui étudiaient au palais, et corrigeait lui-même leurs compositions en prose et en vers. « Or il arriva qu'un jour les enfants des moindres familles lui présentèrent des écrits où le savoir passait toule espérance, tandis que les nobles n'offrirent que de

misérables essais, tout pénétrés de fatuité. Alors le très-sage Charles, imitant la justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, en les encourageant , et leur promettant, s'ils persévéraient, de les honorer, de leur réserver les évêchés et les riches abbayes. Puis, se retournant vers les autres qu'il avait à sa gauche, avec un regard foudroyant et une voix de tonnerre : « Par le Dieu du « ciel, s'écria-t-il, je fais peu de cas de votre « noblesse et de votre beauté, quoique d'autres vous « admirent. Et tenez pour certain que si, par une ce application vigilante, vous ne réparez promptece ment votre négligence première, vous n'obtienc< drez rien de moi !» On a refusé toute créance à ces récits, qui font de Charlemagne un pédagogue et un chantre au lutrin. On ne s'est pas souvenu que rien n'est petit dans les grands hommes; le génie ne fait jamais mieux paraître sa force qu'en embrassant jusqu'au dernier de ces détails, méprisés des esprits médiocres. Et, quand il s'agissait du salut des lettres, il n'y avait pas moins de mérite à s'assurer par soi-même de la justesse d'une note et de la correction d'un vers, que, la veille d'une bataille, à visiter les selles des chevaux, et à goûter la soupe des soldats (1).

Mais les derniers doutes se dissipent si l'on par-

(I) Monachus Sangallensis, de Cura ecclesiastica Caroli Magni. Le moine de Saint-Gall est contemporain de l'Irlandais Moengall et de ses plus illustres élèves, Notker, Hartmann et Totilo.

court la correspondance d'Alcuin : c'est là qu'il faut se donner le spectacle du palais de Charlemagne, avec ses trois 1 ;.mières qui l' éclairent : l'académie, ou plutôt la réunion d'hommes lettrés que le prince appelle à discuter des questions de tout genre; la bibliothèque, richement pourvue de livres sacrés et profanes; enfin l'école, où les jeunes gens sont instruits. C'est là que Pierre de Pise enseigne, et qu'après lui s'introduisent ces Irlandais qu'on insulte du nom d'Égyptiens ; c'est là qu'espérant tout du grand roi qu'il sert, Alcuin rêve une nouvelle Athènes. Un ouvrage si beau veut le concours d'une main toute-puissante. Il faut que Charles veille à l'éducation de la jeunesse du palais, exhortant les disciples au culte de la science, qui fera la fortune de leur âge mûr et l'honneur de leurs cheveux blancs. Ces intelligences grossières et encore rouillées ont besoin d'être polies ; c'est ce que le prince obtiendra, s'il exige qu'on reproduise avec élégance les pensées éloquentes qu'il aura dictées. Ces textes ne souffrent pas d'équivoque: on y voit tout ce qui forme une école, des maîtres, des élèves, un enseignement soutenu. Mais la scène achève de s'animer, et tout l'intérieur de cette cour savante se découvre dans une épître en vers où l'on se perdrait aisément, si l'on ne savait d'avance que sous les noms de David, de Flaccus, d'Homère, et tant d'autres tirés de l'Ecriture ou de l'antiquité, on retrouve Charlemagne, Alcuin lui-même,

Angilbert, et tous ceux qui faisaient l'ornement du palais (1).

Le poëte n'écrit d'abord que pour accuser réception d'une lettre. Mais, au souvenir du prince dont elle lui portait les amicales paroles, son cœur s'émeut et son style s'élève : « Vous êtes la gloire « et l'espérance de vos peuples; vous êtes la joie « d'un grand empire; vous êtes l'honneur de l'E- « glise, vous en avez la garde, vous en avez « l'amour. Vous avez rempli de dignes ministres « tous les rangs de la hiérarchie qui peuple la cha- « pelle. Un prêtre saint, le cœur inspiré, marche « devant les prêtres, qu'il gouverne de la voix

(1) Alchuini Epistol., edit. Duchesne ; epist . 25, ad Homerum suum : « Miror cur Flaccinae pigritiœ socordiam septiplicis sapientiae decus, meus dulcissimus David interrogare voluisset de quajstionibus. palatinis... dum ssecularis litteraturœ libri et ecclesiasticœ soliditatis sapientia, sicut justum est, apud vos inveniuntur... »

Epist. 10 adCarolum : « Idem Petrus fuit qui in palatio vestro grammaticam docens, claruit. »

Epist. 9 : « Nesciens aegyptiacam scholam in palatio Davidicae versari gloriœ. »

Epist. 1 : « Ad sapientiam omni studio discendam et quotidiano exercitio possidendam exhortare, domine rex, juvenes quoscumque in palatio excellentiaa vestrse quaterius in ca proficiant astate florida, ut ad honorem caniticm suam perducere digni habeantur. »

Epist. 106 : « Et juvenum mentes quadam inertise rubigine obductas, ad acumen ingenii per vestram sanctissimam solertiam eli mandas. »

Epist. 15 : « Vestra ergo auctoritas palatinos erudiat pueros, ut elegantissime proférant quidquid vestri sensus lucidissima dictaverit eloquentia. »

J'écarte tous les textes dont le sens pourrait être équivoque, et où le mot schola peut être pris dans le sens de corporation, de règle, de discipline, comme dans la lettre des évêques à Louis le » Germanique : « Domus régis schola dicitur, id est disciplina. »

592 CHAPITRE TX.

et de l'exemple. L'ordre des diacres vous a pour guide, ô Jessé ! Votre parole retentit, semblable au mugissement du taureau, ainsi qu'il convient au ministrequi,du hautdel'ambon, lit au peuple la parole sainte. Ensuite Sulpicius conduit la blanche troupe des lecteurs : c'est son devoir de les guider, et de leur apprendre à ne point déplacer les accents. Idithun forme les enfants aux chants sacrés ; et pour que leur voix harmonieuse fasse entendre de doux accords, ils apprennent comment la musique repose sur la combinaison des pieds, des nombres et des mesures. Bientôt les médecins se pressent dans l'atelier d'Hippocrate : l'un fait couler le sang, l'autre remue les simples dans la chaudière; un troisième présente le breuvage bienfaisant. Et toutefois, ô médecins! donnez gratuitement, pour que la bénédiction du Christ accompagne vos mains ! Get empressement me plaît, et cet ordre est louable. Mais quel crime a commis l'harmonieux Virgile? Ce père des poètes n'était-il pas digne de trouver un maîlre qui fît admirer sa muse charmante aux enfanls du palais? Que fait Beseleel (Eginhard), savant dans l'art des vers? Pourquoi n'a-t-il pas pris le gouvernement de l'école sous les auspices du vieux Drancès, tout chargé, tout blanchi d'années? Zacbéele petit se hausse de son mieux pour considérer la troupe des scribes. Chaque maître est à sa place. Que ma

noble fille (Gisla) contemple les étoiles du ciel dans le silence des nuits, et qu'elle apprenne à louer sans cesse le Dieu puissant qui orna le firmament de constellations, la terre de verdure! Les pipeaux de Flaccus (Alcuin) auront un chant pour vous, Homère (Angilbert), quand vous serez revenu au sacré palais. Puissent vivre heureux Tyrsis et Ménalcas ! Que Ménalcas continue de châtier les cuisiniers, pour que le poète voie fumer devant lui les plats chauds ; quel'échanson Néhémie lui verse de larges coupes de vin grec, puisqu'il a coutume de ne point marcher sans une tonne à sa suite. Salut aux fils et aux filles de la royale lignée ! Que le Christ leur donne de vivre heureux de longues années, et leur accorde les joies du royaume éternel! 0 Christ! salut du inonde, notre gloire, notre vie et notre rédempteur, en tout temps, en toute année, à toute heure, conservez notre bien-aimé David (Charlemagne); donnez-lui la joie d'une heureuse vie et d'un règne béni ; et qu'à cette prière le peuple entier, d'une seule voix, réponde: Amen (1). »

(1) Alchuini Versus, apud Froben, t. II, p. 228 :

Venerunt apices vcstrae Pietatis ab aula, 0 dilectc Deo, David dulcissime Flacco... Tu dignos equidem misisti sorte ministros Ordinibus sacris jam per loca nota capellae... Accurrunt medici mox Hippocratica tecta... Quid Maro versificus solus peccavit in aula? !sTon fuit illc patcr jam dignus haberc magistrum Qui daret egregias pucris per tecta camœnas?

ET. GEBM. II. 38

giennes.

Dcdeinéc ^ette ^pître a Djen l'accent d'admiration passioncarbvin- née, de respect et aussi d'aimable enjouement qui convenait aux entreliens familiers d'un homme excellent comme Alcuin, avec un grand homme comme Charlemagne. Toute la cour y paraît: le clergé de la chapelle et les enfants qu'on exerce au chant ecclésiastique, le collège des médecins, les scribes de la bibliothèque, l'école enfin; et autour du prince tout un cortège d'illustres personnes, vouées au culte des lettres. Le poète n'oublie ni les absents, ni les officiers de bouche dont il ne dédaigne pas les services , ni surtout les nobles princesses qu'il a droit de nommer ses filles depuis qu'elles ont sollicité ses leçons, lui rappelant que Jérôme, ce grand docteur de l'Eglise, ne dédaigna pas d'adresser à des femmes ses interprétations des livres saints. Sans doute le pédantisme mêle ses travers au premier enthousiasme des plaisirs d'esprit. Ces Germains, fouillant toute l'antiquité classique et toute la Bible pour y dérober des noms moins rudes que ceux de leurs pères; les évêques et les guerriers se faisant appeler comme les pasteurs des églogues; l'opiniâtreté des discussions grammaticales ; le goût des énigmes, où le grand roi lui-même*

Quid faciet Beleel Iliacis (?) doctus in odis? Cur, rogo, non tenuit scholam sub nomine patris ?

Je me suis permis de rapprocher les vers qui traitent de Ja chapelle, et qui dans le texte forment deux fragments, séparés peutêtre par une erreur de copistes.

se pique d'exceller ; tous ces traits rappellent le faux Virgile, et la tradition des rhéteurs aquitains. Longtemps encore, elle se défendra contre les progrès de la raison publique. Au dixième siècle, Àtton de Yerceil écrira la satire de son temps dans une langue où l'on retrouvera toutes les ténèbres des douze latinités : et le géographe anonyme de Ravenne rivalisera de hardiesse avec l'école de Toulouse, quand il s'agira de citer des philosophes égyptiens, goths, africains, que lui seul a connus. Les poètes continueront de semer dans leurs vers des acrostiches, des héllénismes; et l'on composera en l'honneur de Charles le Chauve ce fameux poème dont chaque mot commence par un C. Enfin, les lettrés s'obstineront à demander aux Romains et aux Grecs un baptême qui efface leur origine : à entendre nommer les docteurs de la réforme Mélanchthon, Osiandre, Œcolarnpade, on croirait avoir affaire à des gens fraîchement débarqués d'Athènes, si bientôt ils ne se trahissaient par la violence de leurs invectives; et les académies italiennes emprunteront aux bergers d'Arcadie leur houlette avec leurs noms(l).

(1) Alcuin motive à sa manière l'usage des noms d'emprunt. Epist. 185 : « Sœpe familiaritasnominisimmutationemsolet facere, sicut ipse Dominus Simonem mutavit in Pelrum, et filios Zebedssi nominavit tonitrui, quod etiam antiquis vel his novcHis diebus pro* bare poteris. »

Attonis Polypticum, apud Mai, Scriptor. Vatican., t. VI. Àtton a laissé deux rédactions de cette pièce : l'une en langue énigma-^

Mais l'enseignement des écoles de la décadence avait achevé sa tâche, en communiquant la science aux barbares sous des formes capables de les attacher. Maintenant la barbarie fuyait : de ces mystères à l'ombre desquels les lettres s'étaient réfugiées, il ne restait plus qu'un appareil inutile, des souvenirs confus, et le goût du faux savoir et des faux brillants, qui durera autant que l'esprit humain. Une école nouvelle s'élevait où le bon sens devenait maître, où la doctrine des anciens se dégageait de toute corruption, où la raison moderne grandissait dans de meilleurs exercices. Ne nous scanda-

tique, l'autre plus intelligible, et qui donne la clef de la première. L'obscurité résulte de l'emploi des mots barbares, des mots tirés du grec, comme exhippitare pascemata, logo cijriou; enfin, des transpositions qui bouleversent la construction de la phrase. Exemple : « Ilanc unde congruit Augusti caveat qui potiri censuram ut nomine parât. » Lisez : « Unde congruit ut qui parât potiri nominc Augusti caveat banc censuram. »

En ce qui touche le géographe de Ravenne, voyez Tiraboschi, t. VI, et les belles recherches de M. Letronne sur Dichuill. Le géographe anonyme cite M. Marpesius, le roi Ptolémée, Lollianus, Castorius et Arbition, philosophes romains ; Aitanarid, Eldebald, Marcomir, philosophes des Goths ; Cincris et Blantasis, Egyptiens ; et les Africains Geon et Risis.

Lcbœuf, Dissert., t. II, État des sciences depuis Charlemagne jusqu'au roi Robert. Abbon de Saint-Germain, dans son poëme du siège de Paris, pratique la Scinder atio phonorum :

, . . Burgun — adiere — diones.

Il aime les mots grecs : basileos, cosmos, polis, archon. Tout son troisième livre est dans le même style. Voyez aussi les vers de Valafrid Strabo, les lettres d'lliocniar(e/Ks£.8), les écrits de Pascase Ratbert et d'Héric d'Auxcrre. On peut suivre longtemps encore la trace de ce style au moyen âge, et, par exemple, dans les églogucs latines de Dante et de Giovanni del Virgilio.

lisons pas de trouver qu'un temps fut où Ton n'expliquait pas Virgile aux élèves du palais : Alcuin réclama pour le poëte, et tout donne lieu de croire qu'on lui rendit justice. Virgile eut le privilège de diviser les hommes de ce temps, de faire la passion des uns, le scandale des autres, l'occupation de tous. Rigbod , évêque de Trêves, savait mieux les douze livres de l'Enéide que les quatre Evangiles. Alcuin, dans son enfance, avait préféré les larmes de Didon aux hymnes de David. Il est vrai que, plus tard, il se reproche amèrement ce péché, et que, devenu vieux, il ne veut plus faire admirer à ses écoliers de Tours les dangereuses beautés du poëte païen. Mais son disciple Sigulfe leur lira Virgile en cachette : peu à peu le doux chantre des Géorgiques se fera ouvrir les portes les plus sévères; on le trouve dans les catalogues de toutes les bibliothèques ecclésiastiques du neuvième et du dixième siècle, à Saint-Gall, à Fulde, à Metz, à Reims, ordinairement en compagnie d'Horace et de Térence. On le donnera même en spectacle au peuple dans les drames religieux: Virgile aura la parole après David et Isaïe dans les mystères des Vierges sages et des Vierges folles, et on le mettra parmi les prophètes, plutôt que de le laisser avec les réprouvés (1). On n'a plus d'inquiétude pour les anciens, quand l'éducation de Charles le Chauve

(1) Alchuini Vita, ap. Froben. Lebœuf, Dissertations, t. II, p. 17.

est confiée à Loup de Ferrières, le plus fervent disciple de Cicéron et de Quintilien. Un peu plus tard, Scot Erigène introduit la philosophie au palais. Dernier héritier des spéculations d'Alexandrie, il les lègue à l'ardente curiosité du moyen âge. De ces hardiesses qui le conduiront jusqu'aux limites du panthéisme, il restera deux choses : il nous laissera toutes les sources du mysticisme dans sa traduction de Denys i'Aréopagile, où iront s'inspirer Hugues, Richard de Saint-Victor, saint Bonaventure ; et tout le germe de la scolaslique dans sa méthode, qui est déjà l'effort de la foi pour se justifier par la raison, c'est-à-dire la pensée même de saint Anselme et de saint Thomas. Cet Irlandais, ce disputeur téméraire est venu jeter à Paris un brandon qui n'en sortira plus, qu'Abélard relèvera, et qui deviendra un flambeau.

si Nous commençons à prévoir que la réforme litté-

Charlcmague

le fondateur raire de Charlemagne ne périra pas plus après lui ruaiversité. <ïue ses desseins politiques et religieux, et nous comprenons pourquoi la tradition, qui n'a jamais complètement tort, a fait de Charlemagne le fondateur de l'Université. Non, Charlemagne ne fonda point l'Université, c'est-à-dire celte libre association de professeurs, consacrée au treizième siècle par les privilèges des papes et par le patronage des rois. Mais on peut dire que Charlemagne avait donné d'avance un esprit à ce corps, qu'il avait commencé la popularité, l'universalité de l'en-

seignement, quand il appela au rendez-vous de l'étude les hommes savants des quatre coins de la chrétienté. On peut dire qu'en convoquant autour de lui tant d'Italiens, d'Irlandais, d'Anglo-Saxons, il accoutumait tout ce qu'il y avait de docte chez les peuples voisins à prendre le chemin de la France ; qu'elle lui dut de voir tous les grands théologiens du treizième siècle venir d'Italie et d'Allemagne hriguer ses chaires, et le bruit de ses disputes retourner aux extrémités de l'Europe avec les quarante mille étudiants qui en étaient venus. On peut dire enfin que Paris reçut de lui ce pouvoir de la parole publique, dont nos pères comprenaient déjà toute la grandeur, lorsque, cherchant à se rendre compte des fonctions que la Providence partageait aux peuples chrétiens, ils voulaient qu'elle eût donné « le sacerdoce aux « Romains, comme aux aînés; l'empire aux Gerce mains, comme aux plus jeunes; et l'école aux « Français comme aux plus intelligents (1). »

Nous nous arrêtons au moment où les destinées conclusion. de l'esprit humain sont assurées. Des travaux moins l*s ,lemPs

r barbares

ignorés que les nôtres ont fait voir que l'impulsion T/gTrmT donnée par Charlemagne se prolongea sans inter- la littérature ruption jusqu'à ces beaux siècles du moyen âge, moyen âge. dont on ne conteste plus ni le savoir ni le génie (2).

(1) Jordani Chronicon a creatione mundi ad Henricum VII.

(2) Ampère, Histoire littéraire, t. III. Bœhr, Geschischte der romischen Literatur in Karolingischen zeitalter.

Ce qui restait à prouver, c'était la perpétuité des traditions littéraires aux temps barbares, de Clovis à Charlemagne. Cette étude nous a jetés dans des recherches périlleuses, sur des chemins arides, à travers des obscurités que nous n'avons pas toujours éclairées. Cependant nous ne regretterions pas nos efforts, s'ils avaient réussi à rétablir, sur le seul point où elle paraissait suspendue, cette loi divine du travail, qui est celle de la nature comme de l'humanité; qui, après avoir poussé nos pères à toutes les études, nous pousse nous-mêmes à les recommencer avec eux, et, quand la vie est si courte, le présent si orageux, nous fait consacrer les jours et les nuits à rechercher ce qu'apprirent, ce que pensèrent, ce que voulurent des hommes morts depuis douze cents ans.

Lorsqu'on s'enfonce dans les vallées des Vosges et du Jura, au cœur des âpres contrées où les vieilles mœurs germaniques se défendirent si longtemps, on est d'abord frappé de la sauvage majesté de ces lieux. Mais, en y regardant de plus près, on trouve qu'une puissance plus grande que la nature, je veux dire le travail, la poursuit jusque dans ce sanctuaire, la subjugue et la met à son service, sans rien épargner de ce qui semblait créé pour la liberté et pour le repos. Quoi de plus calme que ces grands arbres qu'on croirait nés pour ne rien faire, comme les fils des anciens rois? Il faudra pourtant qu'ils descendent de leurs rochers, pour

aller servir le paysan qui leur fera porter le toit de sa maison, ou le navigateur qui en formera les flancs de ses vaisseaux. Quoi de plus libre que le torrent? Et cependant on est venu le chercher dans son lit; on l'emprisonne, on l'attache comme un esclave à la meule. Ne dites pas que ces usines déshonorent la sauvage beauté du désert : le bruit des marteaux et la fumée des forges vous apprennent que la création obéit à l'homme, et l'homme à Dieu.

L'histoire nous a donné un spectacle semblable. Nous avons vu la barbarie dans toute la grandeur que lui prêtent les récits de Tacite et les chants de l'Edda. Nous connaissons ces Germains créés pour la ruine de l'empire et pour la conquête de l'Occident, capables de tout, hormis d'obéir et de travailler. Après la guerre et la chasse, ils passent de longues journées d'hiver dans l'inaction, dans le sommeil de la pensée. Le Christianisme vient; et s'il craignait, comme on l'assure, le réveil de la raison humaine, il n'aurait qu'à laisser dormir ces peuples. Il trouve en eux des hommes qui ne lisent point, n'écrivent point, qui l'aideront, s'il le veut, à brûler ce qui reste de l'antiquité païenne. Mais il en use bien autrement : avec l'Evangile, il leur donne des lois ; au lieu de planter une croix dans la solitude, et d'être satisfait si les tribus converties sont venues prier autour, il leur fait bâtir des villes, il entasse dans les murailles, dans la

gêne d'une vie commune, ces barbares qui ne souffraient point de voisins. Il les pousse enfin dans des écoles, pour les faire pâlir pendant sept ans sur les neuf livres de Martianus Capella et sur les dix catégories d'Aristote. Sans doute on peut demander si le christianisme employait bien le temps de ses disciples. On lui a reproché d'avoir flétri ces générations neuves, en les mettant au régime d'une civilisation vieillie ; on a regretté pour les Germains la liberté de leurs forêts, où les chênes auraient fini par rendre des oracles, comme à Dodone, et où les muses seraient descendues comme sur les montagnes de la Grèce, si elles n'avaient eu peur des moines et des pédagogues. Nous estimons au contraire que le travail, loin de gâter les peuples modernes, leur donna ce tempérament robuste qui a résisté à tant de révolutions. Nous ne nous repentons point de cette laborieuse éducation de nos aïeux, ni des siècles qu'ils passèrent à lire en latin, à versifier en latin, à parler latin. L'empreinte latine était encore le sceau de l'empire du monde; et les nations qui en furent marquées plus fortement, la France, l'Angleterre et l'Espagne, étaient seules destinées à voir leur épée, leur politique et leurs langues sortir de l'Europe, et remuer toute la terre.

Le travail n'étouffe donc pas l'inspiration, il la féconde ; et nous pouvons dire maintenant qu'il n'y a point de siècles laborieux sans un souffle

inspiré qui les soutienne. S'il nous était donné de revenir un jour sur les temps obscurs où nous n'avons cherché que la trace de l'étude, nous y suivrions sans peine le sillon lumineux de la poésie et de l'éloquence. Sans doute nous ne trouverions pas la poésie dans les vers de Fortunat et d'Alcuin ; mais elle est déjà tout entière dans cet effort des âmes pour atteindre un idéal meilleur que les tristes réalités de la vie. D'un côté, c'est l'idée de l'empire, d'une monarchie qui échappe aux étroites limites des royautés barbares, qui se rattache à tous les grands souvenirs de l'antiquité : voilà le rêve de la société laïque, et en même temps la première pensée de l'épopée guerrière, de ces poèmes d'Alexandre, de César, de Charlemagne, éternel passe-temps du moyen âge. D'un autre côté, c'est l'idée de Dieu qui conduit les anachorètes au désert, les missionnaires au milieu des hasards de l'apostolat, les pèlerins aux saints lieux de Rome et de Jérusalem . Mais ni le désert, ni les saints lieux, ni les forêts païennes évangélisées, ni aucune des scènes de la terre, ne suffit à ce besoin de l'infini, qui fait le charme et le désespoir de l'imagination humaine. Lasse des beautés qui se voient, elle veut qu'on l'entretienne de l'invisible ; et, pour la satisfaire, il faudra que saint Fursy visite le ciel et l'enfer sous la conduite des anges, que saint Patrice descende au purgatoire. Ces visions rempliront les légendes des saints, elles agrandiront le

cycle mobile de l'épopée religieuse, jusqu'au moment où elle se fixera sous les traits immortels de la Divine Comédie.

Les temps que nous avons traversés ne nous rendraient pas les merveilles de l'éloquence classique ; nous ne retrouverions nulle part les tribunes d'Athènes et de Rome, ni même la parole dorée de saint Jean Chrysostome, ni les cris pathétiques de saint Augustin. Cependant saint Jean Chrysostome et saint Augustin, avec toute la beauté de leur génie, ne réussirent qu'à consoler les derniers moments de leurs peuples d'Antioche et d'Hippone; ils aidèrent la société ancienne à bien mourir, ils honorèrent ses funérailles. Les prédicateurs des temps barbares firent plus : ils créèrent des peuples nouveaux. Les discours de saint Eloi, de saint Gall, de saint Boniface, commencèrent la tradition de cette éloquence simple, populaire, moins curieuse de plaire à l'oreille que de convaincre la raison, et dont il faudra bien avouer la puissance quand elle éclatera sur les lèvres de saint Bernard, et qu'elle fera les croisades. Mais saint Bernard prêche en langue vulgaire : à cette voix qui lève des armées, je reconnais la parole de la France, mise au service de la civilisation chrétienne ; et j'ai confiance qu'elle y restera.

fin.

Premiers témoignages des Pères 1

Le christianisme à la suite des armées romaines. 4

Les évêques de Germanie aux conciles 7

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