Études historiques
Le temps détruit bien des illusions : aussi , en livrant au public les observations que renferme cet ouvrage, j’ai compté, je l’avoue, sur ses leçons. Jamais, en effet, siècle ne fut plus fécond que le nôtre en déceptions; nous en avons tous été plus ou moins les dupes, parce que tous aussi, plus ou moins, nous avons eu foi en ses promesses mensongères ; d’où je tire cette conséquence, qu’ayant, à diffe'rens degrés, bu, presque tous, à la coupe de l’erreur, nous
devons aujourd’hui réciproquement bannir de nos paroles toute amère récrimination, tout reproche entaché d’un sentiment de haine ou de colère . Nous devons donc séparer les hommes des principes ; dire, sans doute, la vérité sur les uns et les autres, mais ne conserver de réprobation que pour les principes, lorsqu’ils sont dangereux et condamnables, parce que seuls ils renferment le mal, et que le reste n’est le plus souvent que le résultat de la domination qu’ils exercent sur des esprits faibles, turbulens ou exaltés : agir autrement, après les terribles péripéties politiques qui se sont succédées en France depuis plus d’un demi-siècle, serait transformer ce pays en,une arène sanglante et y précipiter les citoyens, armés du glaive de la vengeance.
Quant à moi, je déclare avoir peu connu ces violentes impressions qui dominent et tyrannisent l’âme , ces passions tumultueuses qui font du cœur de l’homme un volcan perpétuel; et cependant j’ai eu aussi ma part d’adversités, de proscriptions et de périls dans le long drame de nos discordes civiles. Cette part a été large et douloureuse ; mais aux jours de la prospérité (car j’ai eu également les miens), je ne me suis
rappelé le passé que pour apprendre à soulager le malheur des autres ; j’en pourrais citer de nombreux exemples. Je suis loin toutefois de m’en faire un mérite, puisque aucun mouvement haineux, je le répète, ne trouva jamais place dans mon cœur : d’ailleurs les sentimens de modération que j’ai été à même de manifester n’ont pas été stériles pour moi ; c’est à eux sans doute que je dois d’avoir rencontré, dans le cours d’une vie sans cesse agitée, de nombreux amis, indifférens aux dangers qui pouvaient accompagner leurs témoignages de dévoùinent ; c’est à eux aussi que je suis peut-être redevable de l’estime dont mes adversaires politiques les plus violens m’ont donné divers témoignages dans toutes les positions de ma vie, heureuse ou malheureuse, où l’inconstante fortune s’est plue à me placer.
Peu de personnes ont été, autant que moi , en butte aux emportemens et aux injustices d’une presse irritée; s’il me fallait esquisser mon portrait politique d’après les nombreux écrits publiés avant et depuis \ 830, certes mon embarras serait grand , car tous ces écrits diffèrent étrangement et présentent d’absurdes contrastes ; d’après eux, j’eusse, à la fois, été
partisan et promoteur d’opinions liberales, absolutistes , doctrinaires , monarchiques et constitutionnelles (1).
Mais au milieu de ce conflit de jugemens oppose's, sur mon compte, je dois dire que mes adversaires politiques ont, dans tous les temps, unanimement rendu justice à la franchise et à la loyauté de mon caractère, ainsi qu a la probité et à la sincérité de mes opinions politiques (2). Ce témoignage d’estime de leur part
(1) Voyez les journaux libéraux de 1815 et de 1829. •»- Mazas, Mémoires pour servir à la révolution de 1830, pag. 65. — Journal des Débats, 5 juillet 1819, etc. , etc. , et autres. — Voyez aussi la Gazette de France pendant les trois premières années qui ont suivi la révolution de 1830.
(2) Que mes lecteurs me permettent de citer ici quelques unes des paroles de ceux qui m’ont, je puis le dire , si cruellement combattu. — « Le nom de Polignac rappelle tous les » genres de gloire , de Ddélité et de dévoûment à la monarchie » légitime. » ( Journal des Débats, 6 juillet 1829. ) — « M. de » Polignac est un parfait honnête homme, loyal, religieux, » bon époux, bon père, bon ami, et dévoué au roi. Il a un » caractère courageux. » (le Temps , janvier 1830.) — A la même époque, le Commerce , journal libérai, s’étonnant que je ne reculasse pas devant les difficultés du moment, ajoutait : « Ce rêve est cependant celui d’un galant homme , d’un » homme d'honneur. — Pendant le procès des ministres, en décembre 1830, le Temps, feuille dévouée à la révolution de juillet , après avoir parlé de la fermeté que j’avais , dit-il , montrée dans toute ma captivité et aux débats judiciaires, ter-
a été d’un grand prix à mes yeux, et je le préfère de beaucoup aux éloges trompeurs d’une popularité momentanée , que , comme tout autre, j’eusse sans doute pu acquérir, s’il ne m’eût fallu l’acheter par l’abandon de mes propres convictions. J’ai vu, durant nos discordes civiles, bien des hommes sacrifier sur les autels de cette idole du jour, se plier servilement à ses capricieuses volontés, changer avec elle d’opinion et de langage, et tomber néanmoins dans la disgrâce ou dans l’oubli. J’ai vu aussi d’imprudens agitateurs et d’égoïstes ambitieux briguer, pour rétablir ou mieux avancer leurs affaires, les faveurs périlleuses d’une multitude toujours frondeuse et toujours portée au changement. Quelques uns, il est vrai, ont réussi à ce jeu aventureux , rnâis ce n’est guère
mina son article par ces mots : « On ne peut s'empêcher de » songer qu’il laissera aux siens la mémoire d’une vie pres- » que irréprochable. » ( Temps, décembre 1831 ) — A la séance des députés, du 1" avril 1834, le duc de Broglie, alors ministre, en prononçant mon nom à la tribune, parla avec éloge de la loyauté de mon caractère. — Le général Lamarquc et M. Mauguin , tous deux députés , approuvèrent hautement, anx séances des 18 janvier 1831 et 1" avril 1834, la manière /ligne et ferme, dirent-ils, avec laquelle j'avais dirigé les affaires de la France à l'extérieur, etc. , etc.
qu’aux dépens de la moralité de leur caractère; j e P 1 ains leurs succès plutôt que je ne les envie. La moralité politique, dans les choses comme dans les hommes, me paraît être en tous temps ce qu’il faut rechercher avec le plus d’ardeur et de persévérance, mais principalement dans les crises d’une grande perturbation sociale, car elle est alors plus rare encore à rencontrer. Les passions, à l’aide desquelles ces commotions politiques se préparent et s’opèrent, pervertissent insensiblement les esprits et les cœurs; la mauvaise foi triomphante se nomme bientôt habileté, et l’intérêt privé se couvre souvent du masque de l’intérêt public ; aussi, peut-on dire avec assurance que toute révolution contre un ordre de choses établi depuis plusieurs'générations, ne peut s’opérer qu’en l’absence de toute moralité politique. Au reste, l’exactitude de cette assertion sera plus d’une fois démontrée dans le cours de cet écrit ; je n’insisterai donc pas ici sur ce qu’elle a de vrai.
Le titre de cet ouvrage en indique suffisamment l’objet. Ce n’est pas l’histoire que j’ai eu l’intention d’écrire; mou dessein a été seulement de présenter quelques observations, sous
la forme d’études historiques et politiques, sur l’ensemble des grands événemens qui agitent notre globe depuis plus d’un demi-siècle; de remonter jusqu’à l’origine de ces événemens et d’en tracer rapidement la marche, le développement et les effets. Cette tâche est peut-être au dessus de mes forces, je ne le nie pas ; mais au moins ai-je cherché à la remplir avec franchise et sincérité. J’aurais sans doute pu rendre cet ouvrage plus piquant aux yeux de certaines gens, grands chercheurs de petits scandales ou de petites roueries politiques; les matériaux certes ne m’eussent pas manqué, car j’ai été en rapport avec presque tous les personnages importans de l’époque ; mais la gravité qui doit régner dans cet écrit m’interdit l’usage de tout ce qui ne se rattache pas directement aux sujets que je traite ; d’ailleurs ce sont les choses et non les hommes que j’ai en vue, et je ne parle de ceux-ci qu’alors que la nécessité m’en impose la loi ; au moins me suis-je efforcé de ne le faire qu’avec modération et impartialité, sans toutefois faillir à ce que je crois être la vérité.
Si le jugement que j’ai porté sur quelques personnages est erroné, je déclare que l’erreur que j’ai commise à leur égard l’a été de bonne
foi, et je désire qu’elle soit rectifiée. C’est même dans cette intention que je livre au public la première partie de cet ouvrage, avant que la seconde soit achevée. J’indique dans l’introduction qui suit cet avant-propos, les motifs du retard qu’a éprouvé cette publication ; je ne puis guère toutefois l’ajourner plus longtemps. En voici la raison. La mort éclaircit les rangs de ceux qui ont figuré dans les derniers temps de nos discordes intérieures ; or, comme je parle de plusieurs d’entre eux, je regretterais de ne paraître m’expliquer ouvertement sur leur compte que parce qu’ils sont dans l’impuissance de me répondre. La même raison in’a porté à publier cet écrit de mon vivant, car je répugne à la pensée de m’envelopper dans la majesté de la tombe (sur laquelle spécule souvent l’auteur passionné), dans le but d’attaquer sans danger ceux que je laisse après moi. Il faut oser parler tout haut à tous et devant tous, ou bien s’abstenir de frapper quand on veut se tenir dans l’ombre. Aussi le poignard n’est-il pas mon arme, car on peut le cacher.
Ces études historiques et politiques sur l’état actuel de la société européenne, forment
deux parties distinctes : la première se rapporte exclusivement à la France ; la seconde traitera des autres nations européennes. L’absence de quelques matériaux que j’espère pouvoir bientôt me procurer, m’empêche de faire paraître celle-ci en même temps que l’autre, mon désir étant de me garder autant que possible contre toute erreur. J’aurais même retardé la publication de la première partie , afin de vérifier encore quelques unes des citations qui s’y trouvent rapportées , si les observations que je viens de faire ci-dessus n’eussent hâté ma détermination.
Néanmoins, si quelques inexactitudes ont échappé à mon attention, je prie mes lecteurs de prendre en considération qu’il m’a quelquefois été difficile, dans la retraite que j’habite depuis plusieurs années, de me procurer tous les livres dont j’ai pu avoir besoin ; cet isolement n’a sans doute pas été sans inconvéniens pour moi, mais, d’un autre côté, il m’a offert d’inappréciables avantages. On ne peut méditer avec fruit sur ce qu’on a vu, ni asseoir de jugemens sains sur les événemens dont on retrace le cours dans sa mémoire , que lorsque l’esprit est libre et dégagé de toute violente
préoccupation : le tumulte des affaires, les vives émotions qu’elles occasionnent nuisent à la rectitude de nos idées, à la sage et impartiale appréciation des faits. Il faut se retirer un instant du combat quand on veut considérer l’ensemble de la bataille. L’agitation des camps politiques enlève souvent le calme de la réflexion. C’est ce repos après là lutte, cette tranquillité morale, si précieuse dans des temps d’orage, que je suis venu chercher dans le pays oîi je réside en ce moment (!). Je vois autour de moi une société que l’égarement des passions n’a pas encore atteinte ou désorganisée ; qui, fidèle à son Dieu, dévouée à son chef, ne prend pas la colère de l’impie pour un acte d’indépendance, ni l’esprit de révolte pour un progrès dans la civilisation. Le prince appelé à régner sur elle est, il est vrai, du nombre de ceux qui comprennent qu’aujourd’hui, chez les rois, le cœur, mieux encore que le front, doit porter la couronne 5 tant est, que l'accord qui règne dans toutes les classes de la société confiée à ses soins, les sentimens qui paraissent en animer tous les membres, promettent à cette paisible
il) Le royaume de Bavière.
portion de la population européenne de longues années de bonheur et de prospérité.
C’est donc dans le silence de la retraite, éloigné du mouvement et du choc des passions, que j’ai tracé les réflexions que je présente à mes lecteurs. Aucune influence politique, aucun souvenir personnel n’est venu troubler le repos d’esprit et de cœur qui a dit présider à cc travail ; et c’est dans les mêmes dispositions de modération et d’impartialité que je prie le public de vouloir bien en accueillir l’hommage.
Wildthurn, octobre 18/i4.