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INTRODUCTION

« Félix qui poiuit rerum cognoscere causas. » ( Virgile» )

Lorsqu’on novembre 1836 les portes du fort de Ham s’ouvrirent pour changer en exil la longue et dure captivité que j’y avais subie; lorsque jeté sur le sol étranger, mais emportant avec moi mon drapeau qui n'avait failli , j’ose le dire , ni au dévoftment ni à l’honneur , j’eus enfin recouvré ma liberté que la victoire avait offerte en holocauste aux passions du moment, je fus vivement sollicité de faire paraître un récit des graves événemens dans lesquels j’avais figuré comme acteur et comme témoin. Des personnages haut placés et influons en Europe joignirent, dans le même but, leurs invitations à celles qui m’arrivaient de tous côtés.

Les haines s’usent vite en France, me disait-on ; d’ailleurs le temps a marché; la révolution de juillet n’a tenu aucune de ses promesses ; elle devait diminuer les dépenses , accorder plus de liberté , regarder l’étranger en face, et cependant trois cents millions de plus que sous le régime précédent grossissent annuellement le budget , les lois de septembre asservissent la presse , l’étranger boude toujours et gronde souvent , mais ne s’effraie point ; or, les mécomptes, la souffrance mûrissent le jugement et amortissent les passions.

Tout en convenant de l’exactitude de quelques unes de ces assertions, je crus néanmoins, alors, devoir garder le silence ; selon moi , le temps de présenter au public quelques explications sur l’ensemble des faits qui se rattachaient à la révolution de 1830 , n’était pas encore arrivé : ne me fallait-il donc prendre la plume que pour rectifier quelques erreurs que l’ignorance ou la malveillance avaient répandues sur mon compte? Non, sans doute ; qu’importe même la vérité sur une persoune dont l’existence peut à peine compter en présence des événemens qui venaient d’ébranler la société tout entière sur ses bases. Placé dans les conseils de Charles X au moment où une tempête politique avait emporté le vaisseau de l’Etat , je devais avant tout parler du naufrage , je devais expliquer les causes qui , selon moi , l’avaient amené ; toute question personnelle m’était interdite, à moins que son examen ne dût servir à jeter quelque lumière sur le fait principal

que j'avais à traiter : or, l’agitation des esprits en France , le mouvement des partis qui s’entrechoquaient entre eux , des préventions que le cours des années n’avait peut-être pas suffisamment effacées, ne me donnaient guère d’espoir que ma faible voix pût encore se faire entendre, ni qu’on voulût, au moins , croire à ma bonne foi. A peine six années s’étaicnt-elles écoulées depuis qu’un peuple , en un jour de délire, avait cru ressaisir l’autorité suprême en brisant le sceptre de ses rois ; son ivresse n’était plus la même , il est vrai , mais ses illusions n’avaient pas encore perdu tous leurs charmes. Il fallait donc attendre pour se faire écouter : l’étourdissement de la victoire est souvent suivi d’une longue surdité morale.

D’ailleurs ce que j’avais à dire n’intéressait pas seulement la France ; la solidarité entre les diverses parties qui composent la société européenne est aujourd’hui plus grande qu’on ne le pense ; ce qui affecte l’une n’est pas indifférent aux autres , et cette grande aggrégation de nations se ressent plus ou moins , dans son ensemble , du mal dont est profondément atteinte une de ses portions les plus influentes. Il me fallait par conséquent étudier l’effet qu’avait produit sur elle le mouvement révolutionnaire de juillet 1830, les impressions que ce mouvement avait laissées , les sentimens de crainte ou d’étonnement qu’il avait inspirés , peut-être aussi les joies secrètes qu’il avait suscitées. Celte étude exigeait du temps, et cependant elle m’était néces-

sa ire pour coordonner toutes les parties d’un travail qui , je le répète , ne devait pas seulement avoir en vue une seule portion de la société , mais cette société tout entière.

Le sildnce que je m’imposai , il y a quelques années , je crois pouvoir le rompre aujourd’hui. Je ne sais si je me fais illusion , mais je pense que le moment est venu où les partis, en France , peuvent, sinon accueillir avec laveur, au moins écouter sans colère quelques observations présentées avec modération, simplicité et bonne foi. Je ne prétends pas dire que les passions qui, depuis plus d’un demisiècle fermentent dans ma malheureuse patrie, ne l’agitent pas encore; mais elles semblent vouloir prendre un autre cours et ne plus se ruer follement contre un passé dont leur propre impuissance révèle, à elle seule , la grandeur. Un séjour, que quelques circonstances particulières me donnèrent occasion de faire depuis les événemens de 1830, dans ce beau pays de France , m’a mis à même de me convaincre de ce que j’avance ; je visitai nos principales provinces à cette époque , et partout je trouvai les populations fatiguées d’avoir couru si violemment après une brillante espérance sans cesse offerte et jamais réalisée; c’est ce moment de lassitude et de repos qui m’a paru favorable pour faire entendre quelques vérités utiles à cette société européenne , dans laquelle la nation française , par sa position topographique, par l’activité de son intelligence, par son goût pour les arts, son amour pour la science, et

surtout par le génie à la fois léger et profond de sa langue , est appelée à occuper une des premières places. Je dirai même que depuis un demi-siècle , l’histoire de la France a été pour ainsi dire l’histoire de l’Europe , tant les alternatives de souffrances, de revers et de prospérité par lesquelles elle a passé dans ce court espace de temps, ont réagi puissamment sur les nations qui l’environnent. En proie à un besoin violent de changement , nous l’avons vue constamment occupée à renverser, à refaire et à détruire de nouveau l’édifice social : inquiète , turbulente , mécontente d’elle-même , livrée à ces mouvemens violens de passion ou de vengeance que provoquent tour à tour une résistance ou un succès inattendus, elle a essayé de tout dans son ivresse, môme du crime ; mais ses sanglans excès ont pesé sur toute l’Europe ; ils ont dû naturellement altérer les rapports internationaux qui existaient dans tous les Etats du vieux continent , résultat dont il est nécessaire de se rendre compte pour bien comprendre ce qui se passe autour de nous.

Il est hors de doute que nos mœurs politiques ne sont pas ce qu’elles étaient autrefois : nous ne sommes plus au temps où les effets d’une grande passion concentrée dans le cœur d’un seul homme , telle que l’ambition , la haine , quelquefois môme l’amour ou la jalousie , suffisaient pour ébranler un gouvernement établi. De grands intérêts sociaux servent aujourd’hui de prétexte aux convulsions politiques qui agitent le monde civilisé. ta pensée les envisage i. 2

sous un aspect différent : de là vient la divergence des opinions; elle les groupe dans un ordre utile au but qu’elle se propose , d’où résultent les principes politiques qui nous divisent; ces principes ont pour objet l’amélioration réelle ou apparente du bienêtre de la société; des hommes estimables peuvent donc aussi les embrasser de bonne foi.

Examinons rapidement l’influence que ce mouvement dans les esprits a du nécessairement avoir sur les mœurs politiques de l’époque actuelle.

Lorsque, dans les siècles antérieurs au nôtre, une lutte s’engageait entre des intérêts individuels ; lorsque des hommes puissans troublaient l’État au gré de leurs passions , saisissaient les rênes d’un gouvernement faible, ou même plaçaient sur leur tête une couronne usurpée , on ne peut pas dire qu’il y eut pour cela révolution dans l’État, car ces ambitions une fois satisfaites , la société rentrait plus ou moins promptement dans son ordre accoutumé; aucun changement notable ne venait altérer sa constitution, elle restait en dehors des questions qui se débattaient dans son sein ; mais aujourd’hui le choc de deux principes politiques enfante néeessai rement une révolution , car le triomphe de l’un de ces principes ébranle toute la société , il influe sur ses mœurs , sur ses lois et sur ses doctrines, il change les bases sur lesquelles elle repose ; c’est , assure-t-on, au nom de la société et pour son bien-être que la lutte s’engage ; tous ses membres , selon leur opinion personnelle, se trouvent naturellement poussés à y

prendre une part plus ou moins active ; d’où il résulte que, de notre temps, les convulsions politiques, peutêtre plus lentes dans leur enfantement qu’elles ne l’étaient autrefois , sont aussi plus instantanées dans leur explosion , plus irrésistibles dans leurs effets.

On peut donc considérer comme un des signes distinctifs de l’époque actuelle, le changement soudain qui s’opère dans l’ordre social, toutes les fois qu’une lutte établie entre deux principes politiques opposés, amène le triomphe de l’un de ces principes sur l’autre.

En voici un antre qu’il est également bon de signaler :

Nous avons fait observer que les principes politiques qui, de nos jours, divisent la société, prétendaient avoir pour but l’amélioration de cette même société , but en lui-même louable et moral. Il est important d’étudier le genre d’influence que ces principes peuvent exercer sur ceux qui les embrassent.

L’homme est né pour être en société : son premier devoir est envers elle; ce devoir devient un sentiment profond chez les uns, un prétexte pour arriver à des fins intéressées chez les autres; chez tous son accomplissement est toujours l’objet d’un respect réel ou simulé. Les obligations qu’il impose peuvent quelque fois être mal comprises , mal raisonnées , mais on conçoit néanmoins que la règle que ces obligations tracent à l’homme, devient pour des âmes ardentes l’équivalent d’un article de foi; or, les principes politiques de notre temps se trouvant unis avec le sentiment d’un devoir dont la société attend l’accom-

plissement, il est facile de se rendre compte de la puissance d’action que ces principes peuvent exercer sur leurs adhérens.

Aussi n’hésiterai-je pas à dire qu’en politique, les principes aujourd'hui dominent les partis ; ils sont pour eux ce que les passions, prises dans une bonne comme dans une mauvaise acception, sont pour les hommes individuellement. Celles-ci s’emparent de ceux qui s’y livrent, elles les poussent, les entraînent, les font mouvoir à leur gré; la résistance devient pour elles une provocation à de nouveaux efforts , la réussite un encouragement vers de nouveaux succès.

il me suflit, pour le moment, de conclure des réflexions que je viens de présenter, qu’il y a plus que jamais, aujourd’hui, nécessité pour tout gouvernement légitimement établi, d’étudier avec soin les mœurs politiques de notre nouvelle société ; non pour leur donner capricieusement un libre cours, mais pour atténuer, corriger et réprimer les mauvaises tendances qu’ils y rencontreraient, et en même temps adopter ce qu’elles pourraient offrir d’utile pour la conservation et la tranquillité de cette même société. Toutefois, pour faire cette élude avec fruit, il ne faut pas accepter comme un fait l’état de choses actuel et le prendre comme un point de départ, mais plutôt en rechercher les causes dans les années qui l’ont devancé ; car les mœurs d’un peuple n’éprouvent guère de changemens brusques et soudains dont on ne puisse signaler l’origine à une époque plus ou moins rapprochée. Or, les siècles engendrent les siècles, et il est

rare que celui qui précède n'ait pas préparé la voie dans laquelle doit entrer le siècle qui suit ; d’où je tire encore cette conséquence, que l’étude du dix-huitième siècle nous est nécessaire pour bien connaître celui dans lequel nous vivons, et que la juste appréciation des causes morales qui ont agité notre pays pendant le siècle dernier, doit nous servir à expliquer les caractères distinctifs de l’époque actuelle ainsi que le malaise continuel qui tourmente la société qui lui appartient.

Ces courtes observations indiquent assez le plan que j’ai cru devoir adopter. J’aurai donc à étudier les causes inorales qui ont amené la première révolution française ; je suivrai les phases de cette révolution jusqu’à l'époque du rétablissement de la monarchie légitime en France, époque improprement appelée restauration et qui n’a offert qu’une lutte constante entre deux principes opposés, l’un d’ordre, appuyé sur la sainteté d’un droit légitime, l’autre de désordre , fort de l’espèce de sanction accordée tacitement aux nouvelles doctrines enfantées dans le dernier siècle; puis j’examinerai les incidens de cette lutte du sein de laquelle ont surgi les événemens de 1 830 , qui placent encore l’Europe en face de dangers auxquels elle avait cru échapper. Dans ce cadre entreront naturellement les considérations que j’aurai à présenter sur l’état actuel de cette société si cruellement tourmentée depuis plus d’un demi-siècle, par un besoin d’agitation et de mouvement dont l’effet a dû ébranler sa stabilité et introduire des modifications

dans sua droit politique; et j'entends ici par droit politique, ces rapports établis, reconnus et consacrés par le temps, qui règlent les intérêts des nations et fixent les devoirs réciproques entre chaque gouvernement et le pays dont la prospérité est confiée à ses soins. Je compte passer rapidement sur les faits historiques qui ont précédé la grande révolution sociale opérée en 1789 ; mais le but que je me propose d’atteindre dans cet écrit, m’impose l’obligation de m’appesantir davantage sur ceux qu’enfanta cette révolution. On ne peut bien apprécier une cause morale que par l’effet qui en résulte : il y a donc corrélation nécessaire entre l’étude de cette cause et l’examen approfondi des effets qu’elle produit.

Mon travail aura trois parties distinctes : la première , la plus étendue des trois , traitera spécialement de la France ; la seconde se rapportera aux autres nations de l’Europe; et la troisième, résumé en quelque sorte des deux premières , présentera le tableau moral et politique de la situation dans laquelle se trouve actuellement la société européenne , qui , bien que divisée en sociétés particulières, appelées nations, n’en forme pas moins un ensemble, un seul corps politique se mouvant dans la même orbite, étayant, par conséquent, un même intérêt social et moral à pfotéger dans le but de sa propre conservation.

Aux considérations politiques exposées ci-dessus, il ne sera pas inutile, afin de mieux faire connaître encore à mes lecteurs le plan que je me suis tracé, d’en présenter quelques unes d'une nature purement religieuse.

Il y a des personnes qui refusent de reconnaître une action supérieure à celle de l’homme dans l’enchaînement des événemens qui remplissent les siècles ; peutêtre ont-elles un intérêt à se faire illusion; quant à moi, je le déclare franchement ici, je ne suis point de ceux qui repoussent l’intervention divine dans les choses de ce monde. La main de Dieu roule les siècles devant lui, mais sa sagesse préside au mouvement qu’il leur imprime; patient, parce qu’il est éternel, si la Providence permet ici-bas le crime, c’est pour mieux rehausser l’éclat de la vertu ; s’il tolère les excès de l’orgueil, c’est pour mieux en démontrer l’impuissance. Toutefois , du sein des luttes passionnées que le temps amène , efface et ramène encore , son œil paternel observe et guide plus particulièrement ce sentiment intime qui échauffe le cœur de ses véritables enfans, qui s’épure au milieu des souffrances, et forme, dans ce lieu d’exil, un premier lien d’amour que couronne plus tard une bienheureuse immortalité. Tous les faits qui, dans le cours des âges, se grouppent en dehors de ce sentiment divin, appartiennent à la terre et se ressentent de la fragilité de leur origine ; les autres seuls sont inhérens entre eux, ils se succèdent sans se détruire, et ne pressentent, pour ainsi dire, que le développement successif d’une même action qui puise en haut son principe de force et de vie.

En effet, les trônes, les empires s’écroulent, les nations se refoulent les unes sur les autres, changent de lieu, de dénomination, de lois, de langage; mais

elles n’avancent pour ainsi dire qu’à travers des monceaux de ruines, dont l’histoire quelquefois oublie môme d’enregistrer le souvenir. La religion du Christ seule survit à ces débris; elle est la chaîne qui lie les siècles entre eux , chaîne indestructible dont les efforts de ses ennemis ne peuvent altérer la force ni la durée ; fdle du Ciel , mais militante sur cette terre, elle s’associe à toutes nos peines, à toutes nos souffrances, elle offre en holocauste pour nous ses larmes et le sang de ses martyrs ; son Dieu la soutient dans ses combats, il l’inspire de son souffle, l’éclaire de sa lumière; il fait plus, il la pénètre de sa présence, il fixe sa demeure dans le sein des enfans qu’il lui réserve, car le cœur du chrétien est ici-bas la patrie du Seigneur.

Il me faudra donc, dans le cours de cet écrit, étudier ce mouvement religieux qui domine les siècles et qu’on retrouve toujours plus vif à l’issue des grandes catastrophes qui ébranlent le globe. Sans cette étude, l’examen des élémens qui servent à connaître la situation actuelle de la société européenne resterait incomplet.

Je termine cette introduction par une dernière observation que je crois importante. J’aurai beaucoup à parler de la France; son histoire, comme je l’ai déjà avancé, est, depuis cinquante ans, pour ainsi dire celle de l’Europe; mais il serait injuste, ce me semble, de l’accuser seule des maux qui ont affligé et affligent encore toute la société. Elle n’a été que complice agissante de son siècle, et, comme telle, elle est descendue

la première dans l'arène. Les excès qu'elle a commis seront peu t-ô tre même pou r tous une cause de sal u t . 1 1 fau t donc, pour porter un jugement sain sur les événemens dont nous allons présenter un résumé , faire la part du caractère propre à cette nation si grande dans l’adversité, si inconstante et si frondeuse dans la prospérité ; qui, dans ses boutades pour le mal comme pour le bien , dépasse toujours le but qu’elle se propose , adore ou brise aujourd’hui ce qu’elle a hier brisé ou adoré, et qui, par un mystère inexplicable, joint aux vertus du héros la frivolité capricieuse de l'enfant.

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